mercredi 6 octobre 2021

Hollywood, les hommes et moi de Barbara Payton



Présentation éditeur

Des gamines envieuses de mon succès souvent me demandaient : « Comment avez-vous fait pour devenir une Star ? C’est le talent ? Une jolie frimousse ? Un beau corps ? Ou bien c’est d’avoir couché avec les gens qui comptent en ville ? » Vous voulez savoir la vérité ? La réussite tient un peu de tout ça, et ne croyez pas celles qui vous raconteront autre chose.

Barbara Payton, jeune femme libre et sulfureuse découvre le formidable tourbillon de la gloire hollywoodienne alors qu’elle n’a que dix-huit ans. Elle tourne avec les plus grands, est adulée par les médias, ses moindres faits et gestes sont racontés, commentés, copiés... Cela ne durera que quelques années. Car Barbara n’a pas le goût de baisser la tête pour faire ce qu’on l’attend d’elle, pas le courage de se soumettre. Elle trinque à la fausseté d’Hollywood, affirme son droit au plaisir et à la liberté. Sex-symbol bientôt déchu, elle sera bannie par ceux qui ont fait sa gloire. Mais Barbara gardera la tête haute, riant de la mécanique trompeuse du succès. Depuis la chambre d’hôtel où elle vendait son corps pour quelques dollars, elle nous révèle les coulisses d’un monde d’apparence et nous raconte son destin de femme.


Ce que j'en pense

De toute évidence, je n'aurais pas lu ce récit s'il n'avait été traduit par Dominique Forma, auteur que j'apprécie et dont je sais qu'il connaît Hollywood. Disons que ça a attiré mon attention. Certes, on ne parle pas de l'époque qu'il a connue, mais peu importe. Le récit que fait Barbara Payton de sa trajectoire hollywoodienne fait un bien fou : elle refuse de se poser en victime tout en se montrant d'une lucidité glaçante. Tant que les équilibres sont présents, tout va bien pour elle : c'est du win-win, comme dirait l'autre. Mais rapidement, tout part en vrille. De la gloire au trottoir, elle contemple sa dégringolade, avec ce moment où elle doit regarder les choses en face : elle se prostitue. Ce que ce récit démontre de façon implacable, c'est que Hollywood est un marché, et que les produits sont les hommes et les femmes qui vendent du rêve. Il y a de très belles lignes sur le produit qu'est Barbara Payton en tant que femme, un produit qui commence à perdre sa valeur, car moins frais, plus gras, moins appétissant. Hollywood est une version exacerbée du marché des corps et des êtres, mais vient un moment où Barbara Payton pose la question : quelle différence y a-t-il entre une femme qui se marie pour l'argent et une prostituée ? A mon sens aucune, si ce n'est que l'une signe un CDI et pas l'autre.

La force du récit de Payton vient de sa capacité à monter en généralité à partir de son propre cas, ou de nous permettre de le faire. Elle se veut libre, et elle le paiera cher. Mine de rien, elle évoque aussi le racisme systémique d'Hollywood, caisse de résonance de la société américaine. 

Elle le dit elle-même : on peut lire son récit comme un polar, un de ces romans noirs qui nous donne à voir une trajectoire tragique. Bien sûr, Payton refuse de le voir ainsi, et le récit se termine même sur une légère note optimiste. Pour moi cependant, Payton n'avait pas une chance, car si elle est tout sauf une gourde, si elle comprend très bien les règles du jeu, elle reste un produit, consommable, jetable. Il y a un déséquilibre, dès le début, en cela elle est à mes yeux comme un personnage de roman noir. Elle dit à plusieurs reprises qu'on peut compter sur elle pour chercher et trouver les emmerdes : elle évoque ses tendances auto-destructrices. Mais je ne crois pas que là soit le problème. Le fait est qu'elle ne part pas à armes égales avec ceux qui mènent la danse dans l'industrie du cinéma. Je ne suis pas certaine qu'il faille y voir (seulement) un effet de domination masculine : c'est plutôt l'expression d'un effet de domination sociale et économique. Des acteurs s'y sont cramés, comme ont pu le faire des actrices. Ils sont des produits, des marchandises, cotés ou non. 

Enfin, il faut dire un mot de la traduction de Dominique Forma : je n'ai pas lu le texte en VO, mais j'avais l'impression d'entendre Payton, avec un ton désabusé et une forme de gouaille. La traduction rend le ton de la conversation, de la confidence, et c'est vraiment chouette. J'aime bien le titre original, je trouve qu'il pourrait devenir un beau mot d'ordre : I Am Not Ashamed. Et moi j'ai l'impression d'avoir fait la connaissance d'une femme formidable. Je ne résiste pas : je mets une photo, parce que je la trouve d'une beauté renversante. 




Dominique Forma, Hollywood, les hommes et moi (I Am Not Ashamed), La Manufacture de Livres, 2021. 

lundi 4 octobre 2021

Amour électrique de Denis Soula



Présentation éditeur

L’une apaise, soigne et guérit parfois des corps abîmés. Les gens l’imaginent sorcière ou héroïne, charlatane ou combattante du feu. Elle ne fait que poser ses mains sur leur corps pour essayer d’extirper un peu de douleur. L’autre est une lycéenne éprise d’un camarade de classe qui vit sa première passion.
Un cataclysme et l’état d’exception qui s’ensuit les réunissent dans une petite ville de France. Aidées par une patronne de bar, un militaire baroudeur et un docteur philosophe, elles luttent ensemble contre le mal et vivent dans l’urgence deux amours impératifs et électriques.
Des figures empreintes de fêlures mais libres, des aventurières d’aujourd’hui, au souffle émouvant et indomptable.

Ce que j'en pense

Il n'y a pas un mot de trop dans ce court roman de Denis Soula, et quand on le referme, on a le sentiment que tout est à sa place. Depuis quelques années, le récit apocalyptique - aussi bien que post-apocalyptique - est sur le devant de la scène, et ce n'est pas ce que nous vivons depuis un an et demi qui va inverser la tendance. Ici Denis Soula s'empare des peurs liées au nucléaire : dans ce territoire de province, un réacteur de la centrale a explosé, conduisant les autorités à mettre sous cloche l'ensemble des habitants. Ce qui intéresse Denis Soula, c'est l'onde de choc du cataclysme sur les êtres, jeunes et moins jeunes. Il y a cette jeune fille à l'aube de ses amours, face au corps vivant mais inerte de Léo, son premier "fiancé". Il y a cette guérisseuse qui vogue seule mais va connaître un nouvel et ultime éblouissement amoureux avec le beau militaires aux mains couturées de cicatrices. Il y a la femme de l'hôtel, qui tisse une belle complicité avec la guérisseuse. Il y a le docteur, celui qui n'hésite à faire appel aux forces occultes de la guérisseuse pour soulager les derniers jours de celle qu'il aime, et qui écrit des poèmes pour faire face à l'insoutenable. Tous sont des êtres qui font face, qui tiennent face à la mort et à la souffrance, qui mettent de la beauté dans l'urgence. Alors que l'univers en est bien différent, j'ai songé à La Jetée de Chris Marker, pour la poésie de l'écriture, pour la beauté des visions suggérées, même dans la souffrance, pour ces voix narratives que j'entendais, que Denis Soula me donnait à entendre. Denis Soula est une voix singulière, et sans doute certains contesteront-ils ma manière d'annexer ses romans à la sphère du noir, mais pourtant, Amour électrique relève à mes yeux du roman noir : il jette des êtres fragiles dans une situation hors-norme qui les dépasse et les condamne à la souffrance et à la mort, et il nous les montre, en train de se débattre, passant de la révolte au dépassement. J'ai refermé le roman saisie par tant de grâce, de beauté, le coeur serré par la tragédie de ses trajectoires de vie saccagées par l'hubris des hommes, ces fous qui ont cru maîtriser l'atome et la nature. 

Denis Soula, Amour électrique, Joëlle Losfeld Editions, 2021.

dimanche 26 septembre 2021

Après nous le déluge d'Yvan Robin




Présentation éditeur

Ce jour-là, le soleil ne se leva pas. Il n'y eut plus de soir, il n'y eut plus de matin. Ce fut le premier jour. Déjà le ciel verse sur la terre qui disparaît sous les eaux. Les hommes qui ne sont pas emportés par les crues sont jetés sur les routes. Feu de bois quitte l'école avec sa camarade Dalila. De son côté, le père rejoint l'attelage d'un voisin. Et les voilà chacun s'échinant à rallier un refuge, alors que le monde, méticuleusement, se détricote. Une épopée brutale et poétique où la terre et les hommes ne sont jamais aussi beaux qu'au cœur de la défaite.

Ce que j'en pense

Evidemment, Yvan Robin ne livre pas ici une lecture réconfortante, mais si vous aimez les feel-good books, ce n'est de toute façon pas le roman que vous choisirez. Pour ma part, sensible aux choix graphiques des éditeurs, j'ai d'abord été attirée par la couverture, le titre, que je trouve superbes. Comme les avis, critiques et chroniques se multiplient, je savais un peu de quoi il était question, sans quoi j'aurais ouvert le roman sans savoir de quoi il parlait (je lis peu les 4ème de couv).

Entre apocalyptique et post-apocalyptique, le roman a de prestigieux aînés mais ne déchoit nullement. D'abord parce qu'il offre des personnages auxquels on s'attache immédiatement. La scène où le père s'empare de son fusil au début, avant d'être interrompu dans son funeste projet, m'a directement happée et m'a enchaînée à ce personnage jusqu'au bout. En toute subjectivité, je le préfère à son fils, mais c'est que je m'en sens plus proche, affaire de générations peut-être.

Ensuite parce que si on trouve dans Après nous le déluge des moments et des motifs attendus, on n'en est pas moins pressé de tourner les pages. Yvan Robin ne construit pas un monde éloigné du nôtre, et de cette proximité naît l'inquiétude. Sans que l'évènement soit comparable, j'ai songé parfois à la tempête de 1999, qui a dévasté ma région, et aux attitudes qui n'étaient pas toutes solidaires, n'en déplaise aux admirateurs de l'humanité... Le déchaînement pulsionnel est toujours à craindre dans ces moments, tout comme les réactions primaires (vous verrez, le paysan face aux cousins tziganes).

Enfin parce que le récit sombre, pessimiste, violent d'Yvan Robin est sublimé par la puissance de son écriture. Pas de préciosité, sa plume est poétique mais pas maniérée. Mais cette simplicité même, appuyée par des rythmes parfois incantatoires, comme ce récit que contient le volume relié de cuir qui accompagne le jeune personnage. C'est bien ce qui différencie Après nous le déluge du tout-venant des récits apo et post-apo (qu'on a le droit d'aimer), il élève les angoisses de l'époque au rang d'épopée.

Yvan Robin, Après nous le déluge, In8, 2021. 

samedi 11 septembre 2021

Le sniper, son wok et son fusil de CHANG Kuo-Li



Présentation éditeur

À Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d’un officier du Bureau des commandes et acquisitions de l’armée. Un deuxième cadavre d’officier, rejeté par la mer sur la plage des Perles de sable, renforce son intuition.
À Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, s’apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets. Mais au dernier moment, tout capote et, menacé, il s’enfuit à travers l’Europe.
De retour à Taipei, Alex croise le chemin de Wu, qui, aidé par son fils hacker en herbe, persiste à enquêter malgré les ordres venus d’en haut. Apparemment, tous deux ont la même personne pour cible…


Ce que j'en pense

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, du polar taïwanais, c'est du jamais lu, et bon sang, je suis contente de l'aborder par ce roman foisonnant et addictif, qui m'a laissée le sourire aux lèvres. 

Avant toute chose, je voudrais saluer le travail du traducteur Alexis Brossollet : je ne parle évidemment pas un mot de mandarin, mais je peux imaginer à quel point cette langue est différente à tous points de vue de la nôtre, et le texte est d'une fluidité incroyable. La note qu'il signe à la fin du roman nous rappelle à quel point cela a dû être compliqué, avec des choix, des arbitrages en quelque sorte, bien costauds. Et si le texte contient quelques notes d'ordre culturel, il n'en met pas à chaque page, la lecture reste donc très fluide.

Lisez Le sniper, son wok et son fusil, vous allez embarquer dans une incroyable histoire de barbouzes, pleine de fureur et d'action, dans une enquête pleine d'humour, et faire la connaissance de personnages hauts en couleur. Mention spéciale à Wu et Crâne d'oeuf, qui m'ont régalée de leurs échanges qui claquent : de plus, la vie familiale de Wu vaut le détour, avec son père qui débarque tous les jours pour faire à manger, son fils collé à son ordinateur et sa femme, qui râle beaucoup. Je n'avais plus envie de les quitter. 

De plus, l'auteur est critique gastronomique (entre autres), et ça se sent : le riz sauté est la spécialité du sniper Ai-Li alias Alex, et mille autres mets parsèment le roman de leurs saveurs, ce qui m'a mis l'eau à la bouche. C'est peut-être un détail pour vous mais moi j'adore ça, et l'on ne sombre jamais dans le folklore culinaire façon guide touristique, je le précise.

Plus j'avançais dans le roman, plus je jubilais : voilà un polar qui à partir de codes bien sentis, fait évoluer les personnages et leur situation comme j'aime, avec pour point culminant un affrontement épique et une résolution douce-amère (les Etats et leurs mensonges). 

Je suis donc sortie de ma lecture comblée, emballée par Ai-Li, Wu et Crâne d'oeuf, déjà de bons copains pour moi. Et comme c'est le "premier titre d'une série à paraître à la Série Noire", je salive déjà à l'idée de retrouver les personnages (au moins Wu et Crâne d'oeuf, je suppose) dans un prochain volume. 


CHANG Kuo-Li, Le sniper, son wok et son fusil (The stir-fry sniper*), Gallimard Série Noire, 2021. Traduit du mandarin (Taïwan) par Alexis Brossollet. 

* désolée, je renonce à mettre ici les caractères originaux, que vous trouverez dans le roman lui-même. 


jeudi 9 septembre 2021

La Nuit tombée sur nos âmes de Frédéric Paulin



Présentation éditeur

Gênes, juillet 2001.

Les chefs d’État des huit pays les plus riches de la planète se retrouvent lors du G8. Face à eux, en marge du sommet, 500 000 personnes se sont rassemblées pour refuser l’ordre mondial qui doit se dessiner à l’abri des grilles de la zone rouge. Parmi les contestataires, Wag et Nathalie sont venus de France grossir les rangs du mouvement altermondialiste. Militants d’extrême-gauche, ils ont l’habitude des manifs houleuses et se croient prêts à affronter les forces de l’ordre. Mais la répression policière qui va se déchaîner pendant trois jours dans les rues de la Superbe est d’une brutalité inédite, attisée en coulisses par les manipulations du pouvoir italien. Et de certains responsables français qui jouent aux apprentis-sorciers. Entre les journalistes encombrants, les manœuvres de deux agents de la DST, et leurs propres tiraillements, Wag et Nathalie vont se perdre dans un maesltrom de violence. Il y aura des affrontements, des tabassages, des actes de torture, des trahisons et tant de vies brisées qui ne marqueront jamais l’Histoire. Qui se souvient de l’école Diaz ? Qui se souvient de la caserne de Bolzaneto ? Qui se souvient encore de Carlo Giuliani ? De ces journées où ils auront vu l’innocence et la jeunesse anéanties dans le silence, ils reviendront à jamais transformés. Comme la plupart des militants qui tentèrent, à Gênes, de s’opposer à une forme sauvage de capitalisme.



Ce que j'en pense

Ce roman était l'un de ceux que j'attendais avec le plus d'impatience, pour ne pas dire celui que j'attendais. Non seulement la trilogie Benlazar a été pour moi un choc et une révélation (je ne connaissais pas jusqu'alors l'auteur), mais le titre, la couverture et le sujet me prenaient déjà aux tripes. Ce titre, bon sang, ce titre! 

Le prologue nous emmène à Göteborg en juin 2001, qui fut le prélude aux évènements de Gênes, un mois plus tard. L'action se déroule du 13 au 22 juillet 2001, et la mention des dates en tête de chapitre m'a fait penser à un sinistre décompte des jours, comme un compte à rebours (alors que pas à rebours du tout, mais vous me comprenez) vers le déchaînement de la violence policière, la violence d'Etat. J'ai retrouvé dans La Nuit tombée sur nos âmes les qualités de la trilogie Benlazar : la précision, la rigueur dans les faits, avec un récit dont la froideur met à jour la mécanique implacable. Pas de lyrisme échevelé chez Paulin, pas de pathos : les faits suffisent à glacer le sang. Il y a parmi les militants et les sympathisants de la contestation des jeunes gens prêts - croient-ils - à la lutte armée mais aussi et surtout de tendres idéalistes, qui ne soupçonnent pas un instant la violence de ceux d'en face. Bien sûr, Frédéric Paulin nous amène à réfléchir, grâce à ces destins singuliers - ceux de ses personnages - à la possibilité ou à l'impossibilité de la lutte, quelle qu'en soit la forme, il nous montre à quel point Gênes fut un point de bascule dans la lutte contre le capitalisme et dans les moyens déployés par les puissants pour préserver leurs privilèges. Ces jours-là, le capitalisme se montra tel qu'il est, sans fard : prêt à tout, c'est-à-dire à tuer, à torturer, pour juguler toute opposition et toute remise en cause du système instauré. 

La force de Paulin, c'est aussi de déjouer toute tentation de simplisme, et il reconstitue parfaitement le contexte : les choses se seraient peut-être déroulées autrement si l'on n'avait pas été en Italie. Ce qu'il montre en effet c'est que le pouvoir et les forces armées en Italie sont toujours gangrénées par le fascisme. Les comptes ne sont pas soldés, ne croyez pas qu'on en a fini avec l'hydre mussolinienne et ses méthodes. C'est une sorte de tradition en Italie : on emploie quelques exécuteurs des basses oeuvres pour foutre le bordel et discréditer les forces contestataires, tout en en démolissant quelques uns au passage. Utiliser la violence précisément pour faire peser le discrédit de la violence sur les forces révolutionnaires, avec la complicité, voire plus de l'Etat, voilà qui rappelle certaines heures sombres de l'Italie. C'est cela que montre parfaitement Frédéric Paulin, sans en rajouter parce qu'il n'en est pas besoin. 

Avec ce roman, Frédéric Paulin, à mon sens, fait à la fois une oeuvre de mémoire et un travail de vigilance. Mémoire parce qu'il nous appelle à nous souvenir de ces êtres qui ont lutté, pour certains payé de leur vie, dans un combat pipé d'avance. Vigilance parce que bien sûr, le roman nous rappelle que le combat continue, et que des forces comparables sont aujourd'hui à l'oeuvre, soigneusement exploitées par les gouvernements pour effrayer le bon citoyen. Si les violences policières n'existent pas - il suffit de le proclamer et hop! valeur performative de la parole des puissants, cela n'existe pas/plus - et que l'on attribue la violence à quelques agités du bocal, tout devient simple  : il faut écraser la violence dans l'oeuf et tout rentrera dans l'ordre. N'est-ce pas? Le roman nous interpelle sur les forces REELLEMENT en présence, sur le mélange étonnant de mépris du pouvoir face à ces remises en cause et de peur de vaciller qui entraîne en retour une réponse ultra-violente. Il nous interpelle sur la faillite démocratique, sur le rôle des médias (contre-pouvoir ou complices de la fabrique des peurs?) sur les séquelles des totalitarismes du XXème siècle et la persistance de leurs héritages. 

Quand vous refermerez La Nuit tombée sur nos âmes, vous verrez d'un autre oeil notre monde. Tombeau de ces silhouettes de militants aperçus sur les images médiatiques, le roman leur donne chair et âme, et met en lumière un massacre programmé, comme il y en eut avant et depuis. Et c'est ainsi que le roman de Frédéric Paulin est grand : il allie l'acuité de l'analyse et la profondeur des destins singuliers. 

Frédéric Paulin, La Nuit tombée sur nos âmes, Agullo, 2021. 


mardi 31 août 2021

Memorial Drive de Nathasha Trethewey



Présentation éditeur

Le 5 juin 1985, Gwendolyn est assassinée par son ex-mari, Joel, dit « Big Joe ». Plus de trente ans après ce drame qui a changé sa vie, Natasha Trethewey, sa fille, affronte enfin sa part d’ombre en se penchant sur le destin de sa mère. Tout commence par un mariage interdit entre une femme noire et un homme blanc dans le Mississippi. Suivront une rupture, un déménagement puis une seconde union avec un vétéran du Vietnam. À chaque fois, Gwendolyn pense conquérir une liberté nouvelle. Mais la tâche semble impossible. Elle est toujours rattrapée par la violence.

Ce que j'en pense

Alors bien sûr on pourrait se dire que l'on a déjà abordé ce thème-là, ou ces thèmes-là, et si vous cherchez LE sujet inédit, ben oui, passez votre chemin. Mais vous aurez tort. Memorial Drive est un récit qui permet à Nathasha Trethewey de rendre hommage et dignité à sa mère et d'exorciser sa douleur. A un premier niveau de lecture, on ne peut qu'être secoué par cette histoire : à travers le sombre destin de Gwendoline, on passe en revue la ségrégation et le racisme, dans un premier temps, puisque son premier mariage, dont Natasha sera l'enfant, est un mariage mixte. Gwendoline est noire de peau, son mari blanc de peau. Dans le Mississippi, même si on n'est plus à l'époque de la ségrégation, ce n'est pas facile, et Nathasha subit elle-même les conséquences de ce racisme, elle qui n'est ni tout à fait noire, ni tout à fait blanche. A travers le destin de Gwendoline se donne aussi à lire la violence conjugale : après avoir quitté le père de Nathasha, elle refait sa vie avec Big Joe, un vétéran du Vietnam violent, qui finira par la tuer. Nathasha Trethewey retrace l'engrenage infernal qui va des premiers coups à l'assassinat, en montrant que rien n'a été fait pour éviter le pire. Les pages où Nathasha Trethewey retranscrit les enregistrements téléphoniques : les menaces n'y sont pas voilées, pas du tout, et pourtant, rien n'empêchera l'homme de mettre ses menaces à exécution. Rien du tout. Oui, elle aurait pu être sauvée. Cette inertie ne fait pas que coûter la vie à Gwendoline. Elle contraint Nathasha à porter une culpabilité terrible : je vous laisse découvrir pourquoi, mais si la fille était morte, la mère serait peut-être restée en vie. Le récit est déchirant et glaçant, superbe hommage à la mère disparue. Sa mort n'a pas dévasté que sa famille, le policier - premier arrivé sur les lieux - reste hanté par Gwendoline et des années plus tard, pleure encore sur cette femme. 

A un autre niveau de lecture, Memorial Drive pose la question de la violence inhérente à la nation étatsunienne. Violence raciste, violence militaire (on ne peut s'empêcher de relever que Joe est un vétéran du Vietnam), violence conjugale, violences faites aux femmes. Ce que Memorial Drive montre, c'est l'impossibilité des USA à sortir de la violence, quelle qu'en soit la forme. Nation fondée dans la violence, nation condamnée à répercuter sans cesse la violence. 

Memorial Drive est le tombeau littéraire de Gwendoline, l'hommage d'une fille à sa mère, et c'est un témoignage fort sur un pays, les Etats-Unis. C'est beau, terrible, et très digne. 


Nathasha Trethewey, Memorial Drive (Memorial Drive: A Daughter's Memoir), Editions de l'Olivier, 2021. Traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy. 



vendredi 27 août 2021

L'âme du fusil d'Elsa Marpeau



Présentation éditeur

Depuis qu’il est sans travail, Philippe passe ses journées à attendre. Attendre que Lucas, son fils de seize ans, rentre du lycée, attendre que sa femme termine sa journée de travail. Il n’y a guère que les dîners du dimanche avec ses copains du hameau, la chasse et la perspective d’y initier son fils qui rompent le fil des jours.
Lorsque Julien, un Parisien venu se terrer dans la maison d’en face, débarque, la vie de Philippe bascule. Il se met à épier ce voisin qui le fascine et l’obsède, cherche à le faire accepter de son entourage qui s’en méfie.
Tout au bonheur de se sentir à nouveau vivant et utile, et d’exister pour son fils et ce voisin novice, Philippe ne voit pas poindre le drame.


Ce que j'en pense

Je vais ajouter au concert de louanges, mais c'est tant mieux, non? Elsa Marpeau à son meilleur, vous ne pouvez pas rater ça. Hier soir, je me suis calée confortablement et plus rien n'avait d'importance, surtout pas les petites tracasseries habituelles de la rentrée : j'ai plongé dans le roman et je l'ai lu d'une traite, ce qui ne m'arrive pas si souvent. 

N'ayez crainte : si vous n'êtes pas familier de la chasse, cela n'a pas d'importance, tant l'écriture d'Elsa Marpeau est précise et lumineuse. On se souvient de la précision de Manchette quand il évoquait les armes (d'autres types d'armes), et Elsa Marpeau est de cette trempe. Elle saisit un groupe, un milieu, et c'est déjà passionnant. Je n'en suis pas ressortie pro-chasse (elle n'idéalise personne), mais de fait, le point de vie de Philippe est exprimé avec nuance et force, loin de toute caricature. La chasse est un choix narrativement nécessaire : elle charrie un rapport au vivant, à la mort, à la violence, qui sert admirablement le récit, et elle permet une ritualisation et une initiation parfaites pour le jeune Lucas (vous ne comprenez rien à ce que je raconte? C'est normal, lisez le roman). 

La mécanique de L'âme du fusil est impeccable : comme dans beaucoup de romans noirs, le prologue nous donne à voir - mais pas à comprendre - l'issue tragique, du moins en partie, et la tension narrative est installée. Dès lors, le roman va jouer avec les temporalités avec subtilité et fluidité. Et vous, lecteur, lectrice, vous serez pris au piège, pour votre plus grand bonheur. 

En 180 pages, Philippe va voir son univers stable et ronronnant exploser, sans tambours ni trompettes, ses repères vaciller, son identité même se brouiller. Reprenant le motif de l'étranger introduit dans un milieu donné, Elsa Marpeau cisèle un bijou de roman noir, impeccablement construit. 

Outre la tragédie humaine qui se joue ici pour une famille, un groupe d'hommes et de femmes, par laquelle Elsa Marpeau touche à l'universel, il y a dans L'âme du fusil un portrait de la France rurale et périphérique, une radiographie d'un système à bout de souffle, doublée d'une vision glaçante d'une nature piétinée par des siècles d'exploitation humaine. Philippe perd ses repères, la nature aussi, tout se dérègle : hommes et climat. Ce n'est jamais artificiel, pontifiant, non. 

Enfin, le récit est porté par une écriture d'une grâce infinie, qui rend aussi bien les dialogues et la "parlure" de ces hommes et de ces femmes que la poésie de ce monde peu à peu englouti. A mon sens, jamais l'écriture d'Elsa Marpeau n'a été aussi belle, aussi poétique, aussi évidente. Elle a l'art d'allier la reconstitution précise et fine d'un milieu donné (j'ai grandi à la campagne, j'ai reconnu des êtres, des situations, par-delà les époques) et la transfiguration poétique par l'écriture, qui reste cependant simple. Je suis restée bouche bée devant la beauté de certains phrases.

A tous égards, L'âme du fusil est un roman somptueux, un grand roman noir, un grand roman. 


Elsa Marpeau, L'âme du fusil, Gallimard La Noire, 2021.


mardi 24 août 2021

Des milliers de lunes de Sebastian Barry



Présentation éditeur

Bien qu’il s’agisse d’une histoire à part entière, nous retrouvons Winona Cole, la jeune orpheline indienne lakota du roman Des jours sans fin, et sa vie dans la petite ville de Paris, Tennessee, quelques années après la guerre de Sécession.
Winona grandit au sein d’un foyer peu ordinaire, dans une ferme à l’ouest du Tennessee, élevée par John Cole, son père adoptif, et son compagnon d’armes, Thomas McNulty. Cette drôle de petite famille tente de joindre les deux bouts dans la ferme de Lige Magan avec l’aide de deux esclaves affranchis, Tennyson Bouguereau et sa sœur Rosalee. Ils s’efforcent de garder à distance la brutalité du monde et leurs souvenirs du passé. Mais l’État du Tennessee est toujours déchiré par le cruel héritage de la guerre civile, et quand Winona puis Tennyson sont violemment attaqués par des inconnus, le colonel Purton décide de rassembler la population pour les disperser.


Ce que j'en pense

Avant tout, il y a Des jours sans fin, étonnant roman qui m'avait laissée sonnée d'émotion, et si sa lecture n'est nullement indispensable pour aborder Des milliers de lunes, je ne saurais trop vous conseiller de le lire. Faire la connaissance de John Cole et de Thomas McNulty, c'est rencontrer deux personnages hors du commun et inoubliables. Donc, disais-je, vous pouvez lire directement Des milliers de lunes, et vous y retrouverez ces deux hommes fabuleux quelques années plus tard. La Guerre de Sécession est terminée, mais le Tennessee n'est pas pour autant apaisé. Cette fois, le roman met en lumière Winona, adoptée par John Cole (et Thomas du même coup), que nous avions aperçue fillette dans le précédent opus et que nous trouvons ici à l'aube de l'âge adulte. 

Il y a d'abord un plaisir infini à retrouver les personnages déjà rencontrés, et cette curieuse famille de coeur, John, Thomas, Rosalee et Tennyson, sans oublier Lige et Briscoe. Il y aura aussi Peg, que je vous laisse découvrir. L'amour, la loyauté, le respect unissent ces êtres et c'est déjà une grande émotion. 

Mais il y a ensuite le talent de Barry pour déjouer les attentes, les pièges et les facilités. Rien ne se déroule ici comme dans un mauvais roman, un roman historique tout joli. L'auteur n'a plus à évoquer comme il le faisait dans Des jours sans fin les horreurs de la guerre, mais il continue à livrer le portrait d'une nation née dans la violence : violence envers les esclaves et affranchis, inouïe, et violence envers les natifs, ces peuples améridiens qui, pire encore, n'ont aucun statut, si ce n'est pour être jugés et pendus. Curieuse nation qui se fonde sur un génocide, qui s'octroie le droit d'exercer sa justice sur ces hommes et ces femmes auxquels elle refuse, par ailleurs, tout statut de citoyen. Le récit se déroule, tout en surprises, en bifurcations, et c'est passionnant, une fois encore. 

Ce qui me frappe à la lecture de Sebastian Barry, c'est la grâce infinie de son écriture, qu'il évoque les personnages ou la nature de ce Tennessee majestueux et encore un peu sauvage. Une telle force se dégage de ces pages qu'on referme le livre bouleversé, triste de quitter Winona et les siens, mais heureux aussi d'avoir accédé à tant de beauté. Je suis très admirative de cet auteur, qui livre un grand roman américain alors qu'il n'est pas lui-même issu de cette nation. Il en capture la grâce, les splendeurs et les immenses tragédies, il en montre à la fois la beauté et la violence insoutenable, qui mine d'emblée le contrat social. 

Il n'y a jamais un mot de trop, jamais une faute de goût, jamais un faux pas. Il faut rendre hommage à la traductrice, dont on devine qu'elle a accompli là un travail remarquable et très difficile. 


Sebastian Barry, Des milliers de lunes (A Thousand Moons), Joëlle Losfeld, 2021. Traduit de l'anglais (Irlande) par Laetitia Devaux. 

Et disponible en Folio, Des jours sans fin (Days without End), paru en 2018 chez Joëlle Losfeld, également traduit par Laetitia Devaux, désormais disponible en Folio. 




mercredi 18 août 2021

La sacrifiée du Vercors de François Médéline



Présentation éditeur

Une robe bleu roi roulée sous des branchages. Plus loin, une jeune femme sauvagement tondue gît sous un arbre.
Dans cette forêt du Vercors, Marie Valette a été violée et assassinée. Elle avait 24 ans.
Ce 10 septembre 1944, Georges Duroy, commissaire de police près le délégué général à l’épuration, et Judith Ashton, jeune photographe de guerre américaine, se trouvent sur la scène de crime.
En cette journée caniculaire, tous deux s’interrogent. Qui a pu s’en prendre si violemment à la fille d’une famille de résistants ?
Jeunes héros sortis de l’ombre, coupable idéal et villageois endeuillés s’affrontent dans les cendres encore fumantes de la Libération. Car au sortir de cinq années de guerre, ce sont les silences et les règlements de comptes qui résonnent sur les flancs arides des montagnes.

Ce que j'en pense

Je ne sais pourquoi, j'ai tardé à lire ce roman, et flemme oblige, j'ai tardé à vous en parler. Mais la littérature n'étant pas chose périssable, je m'y mets. Vous savez que j'apprécie le travail de François Médéline, ce n'est pas un scoop. Il y a chez cet auteur une capacité à construire une oeuvre cohérente ET à proposer des livres très différents les uns des autres qui me rend très admirative. Cette fois, il nous propose un roman noir qui plonge dans les lendemains troubles de la guerre, au moment de l'épuration, dans le Vercors, terre de résistance s'il en fut. Et c'est remarquable. 

Le roman se déroule sur une journée, en septembre 44 et Georges Duroy, commissaire de police, est venu chercher une prisonnière, afin de la transférer à Lyon. Ce même jour, le corps d'une jeune femme est retrouvé dans une clairière : à travers le corps supplicié de la jeune institutrice (violée, tondue, tuée) se dit toute la complexité et toute l'horreur d'un conflit qui n'opposa pas seulement les Français à l'ennemi allemand, comme on le sait bien. Rejet de l'autre (l'Italien), haines viscérales, règlements de comptes : on est encore loin du roman national qui néanmoins commence à se profiler, avec sa dose de manichéisme et sa volonté d'éviter au pays de sombrer dans une guerre civile. Pas d'épopée glorieuse de la Résistance ici : les résistants, de la première ou de la dernière heure, sont des humains, ben oui, avec leurs appétits, leurs instincts et leurs blessures, leurs envies de vengeance. 

L'écriture de François Médéline suit les personnages au plus près : Duroy, mais aussi Judith Ashton, américaine, photo-reporter qui suit les troupes de la Libération. Ils vont lever peu à peu le voile sur la réalité de ce meurtre. Non seulement l'auteur pose des mots sur la complexité historique et politique de la situation dans le Vercors d'août 44 et de la nation, mais il porte aussi l'attention sur les "sacrifiées", ces femmes qui furent tondues. Derrière les raisons politiques avancées (la trahison par le sexe et l'amour dans certains cas), il y a aussi la virilité blessée de ces jeunes coqs à peine sortis de l'adolescence et qui font payer aux femmes leurs propres blessures de mâles soucieux de s'affirmer comme tels. Peu importe que Marie soit fille et soeur de résistant, seul compte l'affront fait à son promis (ils ne se sont jamais choisis, ce n'est pas l'habitude à cette époque), qu'il faut réparer : c'est cela qu'elle paie avant tout. 

Humains, trop humains? Sans doute, mais le propos de François Médéline reste à mes yeux puissamment politique : le rapport hommes/femmes l'est de toute évidence, et le moment de crise saisi par le romancier met en valeur la complexité des enjeux de l'époque. Mieux vaut ne pas trop dire ce qui a réellement motivé les assassins de Marie, et faire de ce crime de vengeance un noble assassinat politique d'épuration, dans un pays qui a besoin de reconstruire son récit de la guerre pour affronter l'avenir. 

On sait que l'auteur revisite par ce roman une partie de l'histoire familiale : ce n'est pas le moindre de ses mérites que de mettre à distance tout pathos, toute tentation d'une vision romancée des faits (au sens où on sortirait les tambours et les trompettes). Il livre un récit puissant, sec et rythmé, et c'est peut-être le plus bel hommage qu'il pouvait rendre à ceux qui l'ont précédé et qui ont vécu cette période si compliquée. 

François Médéline, La Sacrifiée du Vercors, 10/18, 2021. 



jeudi 12 août 2021

La femme au manteau bleu de Deon Meyer



Présentation éditeur

Le corps, soigneusement lavé à l’eau de Javel, d’une Américaine experte en peinture de l’âge d’or hollandais a été abandonné sur un muret au panorama du col de Sir Lowry, à soixante kilomètres du Cap.
Benny Griessel et Vaughn Cupido, tandem choc de la brigade criminelle des Hawks, se demandent ce qu’elle était venue faire en Afrique du Sud. Personne, dans son entourage, ne semble au courant. Mais lorsqu’ils découvrent que son travail consistait à localiser des tableaux disparus, et qu’elle avait contacté un professeur d’histoire retraité ainsi qu’un détective privé, des pistes inattendues s’ouvrent à eux…

Ce que j'en pense

Si Deon Meyer nous a habitués à de bons gros pavés qui se dévorent, il livre ici un court opus efficace en diable, sans gras, et tout aussi addictif. Simplement, il peut se lire d'une traite et c'est drôlement chouette aussi. J'ai retrouvé avec plaisir Benny et Vaughn, dans une enquête qui les mène sur les traces d'une Américaine résidant à Londres, mystérieusement trucidée à quelques dizaines de kilomètres du Cap. On croise des experts de la peinture hollandaise, des chasseurs de tableaux perdus et ressuscités, des détectives véreux, on se paie même le luxe d'une immersion dans l'époque du peintre dont il est ici question. Alors certes, certains trouveront dommage que Deon Meyer mette un peu de côté l'observation de la société sud-africaine d'aujourd'hui, mais pour autant, il ne propose pas qu'un futile divertissement. Qui rend le mieux hommage à ce tableau merveilleux, qui est au coeur de l'intrigue ? Ceux qui veulent le monnayer? Ceux qui sont prêts à tout pour le "rendre au monde"? Ou les Vermeulen? A vous de voir... 

Deon Meyer, La femme au manteau bleu (DieVrou in Die Blou Mantel), Gallimard Série Noire, 2021. Traduit de l'afrikaans par Georges Lory. 

dimanche 18 juillet 2021

Toutes ces foutaises d'Ezzedine Fishere



Présentation éditeur

Amal, une jeune Américaine d’origine égyptienne, vient de sortir d’un an de prison. Elle a été inculpée pour appartenance à une organisation étrangère visant à déstabiliser le régime, une ONG en l’occurrence. Durant une fête célébrant sa sortie de prison, elle rencontre Omar, un chauffeur de taxi. Ils passent la soirée et la nuit ensemble. Quarante-huit heures séparent Amal de son retour aux États-Unis et c’est durant ce laps de temps que se déroule le roman. Amal et Omar feront l’amour, souvent, se raconteront et raconteront l’Égypte d’une jeunesse contemporaine depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui, pleine d’espoirs mais souvent désenchantée.
À l’instar des Mille et Une Nuits, Ezzedine Fishere nous propose des récits enchâssés avec pour cadre l’histoire d’Amal et Omar. S’inspirant de faits réels, le roman n’est pas seulement bien documenté, il est empreint d’un humour noir et d’une autodérision ravageurs.

Ce que j'en pense

A sa manière, Joëlle Losfeld nous rappelle qu'il y a dix ans, la population égyptienne s'est soulevée, avec la publication (quatre ans après la parution originale) de Toutes ces foutaises. Ezzedine Fishere fait explicitement référence au classique Mille et une nuits, dans une construction virtuose. On retrouve aussi des subterfuges narratifs du roman des XVIIè et XVIIIè siècles : l'histoire que nous lisons a été assumée par "l'éditeur" Fishere, qui en est le dépositaire et non l'auteur. Cette ruse permet de rappeler le poids de la censure en Egypte, où l'on emprisonne les intellectuels, les écrivains, pour leurs écrits, pour leurs idées ou tout simplement parce qu'ils ont l'impudence d'écrire trop crûment sur le corps et le sexe. Dans le roman, les circonvolutions langagières pour évoquer les scènes de sexe rappellent cet interdit stupide, de manière assez ironique. 

Amal et Omar se connaissent à peine, et leur rencontre est sans lendemain ou presque puisqu'Amal doit repartir aux Etats-Unis : elle propose au jeune homme de passer les heures qui la séparent de son départ pour l'aéroport avec elle, dans ses bras, et les récits de l'un et de l'autre s'enchaînent, s'entrelacent, et retardent l'échéance, comme dans le prestigieux modèle narratif des contes. Mais les récits sont ici bien plus désespérés, parfois tragiques, tout simplement. La révolution a échoué, et les protagonistes dont les histoires s'égrènent sont terribles. Par son récit tout en méandres, kaléidoscopique, Ezzedine Fishere livre un roman politique très fort. Pas de réquisitoire lourdingue, non, le portrait d'un pays saccagé, que l'on saisit ici par des trajectoires individuelles, broyées par un régime militaire qui réprime violemment une tentative de révolution et tout espoir de changement. On perçoit notamment le tournant pris par les rassemblements de la place Tahrir, le rôle de certaines forces contre-révolutionnaires, si je puis dire. Meurtres, viols, tout est bon pour museler cette jeunesse qui n'aspire, comme le dit un personnage, qu'à vivre décemment. Pays exsangue, l'Egypte écrase ses forces vives, et ajoute la violence d'un régime autoritaire au poids des traditions et la famille, forces conservatrices s'il en est. Si le récit est puissamment romanesque, on n'oublie pas, en le lisant, qu'il s'inspire de nombreux faits réels (arrestation et torture d'homosexuels, ou d'employés d'ONG). La force de Toutes ces foutaises est de donner à ces destins plus que des allures de fantômes dans la presse, de les incarner et cela tord le coeur. 


Ezzedine Fishere, Toutes ces foutaises (Kol hadha al-haraa), Joëlle Losfeld, 2021. Traduit de l'arabe (Egypte) par Hussein Emara et Victor Salama. 

samedi 10 juillet 2021

Le bal des porcs d'Arpad Soltész




Présentation éditeur

Dans le Joli Pays sous la Minuscule Chaîne de Hautes Montagnes, quand des adolescentes disparaissent d’un centre de désintoxication, personne ne s’en inquiète. Les junkies mentent, volent, et crèvent. Tout le monde le sait, et tout le monde s’en fiche. Mais quel est le lien entre la mort de la jeune Brona , la carrière fulgurante d’une poignée de politiciens, un maître chanteur tout-puissant, la mafia calabraise et l’assassinat d’un journaliste ?


Ce que j'en pense

Vous vous souvenez sans doute que j'avais adoré Il était une fois dans l'est : essai transformé avec Le bal des porcs, deuxième opus d'Arpad Soltész publié par Agullo. Une fois de plus, si vous cherchez un gentil polar, une lecture réconfortante, mais aussi un roman facile, passez votre chemin. Arpad Soltész jette dans ce roman noir toute sa rage et tout son désespoir. Il ne se soucie pas d'être reader friendly, et si vous pouvez bien sûr vous lancer dans Le bal des porcs sans rien savoir des évènements qui ont secoué la Slovaquie ces derniers temps, je vous conseille néanmoins de prendre quelques renseignements sur l'affaire Kuciak, cela facilitera votre lecture et sera un facteur de plaisir supplémentaire. Arpad Soltész construit un roman kaléidoscopique, et l'on peut être désarçonné par la multiplicité des personnages, par les chemins empruntés et APPAREMMENT délaissés ensuite. C'est que Le bal des porcs, sous des dehors de fiction, a des allures de true crime, comme on dit : ce qu'il rapporte est une lecture de faits réels, qui ne se soucient guère, eux, de fluidité et de simplicité. La corruption et la criminalité sont complexes, tissent des liens nombreux et se nourrissent d'interactions et d'interdépendances à plusieurs niveaux et degrés. Alors bien sûr, cela ne facilite pas la compréhension par les béotiens que nous sommes, mais c'est fait pour ça. 
Et n'allez pas penser que Le bal des porcs n'est pas romanesque, oh que si! C'est d'ailleurs un des talents fabuleux d'Arpad Soltész : il semble nous égarer, ne se soucie pas de nous ménager des transitions et des explications sur ce qui relie ce texte-mosaïque, et nous, lecteurs, nous tournons les pages avidement, horrifiés mais fascinés par ce qui se trame, dans tous les sens du terme, sous nos yeux, une criminalité sordide impliquant tous les individus dotés de pouvoir en Slovaquie, politiciens, hommes d'affaires, police secrète, et la trame du roman, tout aussi virtuose que dans Il était une fois dans l'est. Nous retrouvons Schlesinger, dont je ne sais s'il est un double de l'auteur, déjà vu dans le précédent roman. Ce jeune et petit état qu'est la Slovaquie fait une fois de plus figure de far-west sanglant, où les plus sauvages triomphent encore, où les plus cupides écrasent les plus intègres. 
C'est terrifiant, c'est à côté de chez nous. Et c'est, traduit par Barbora Faure, un somptueux roman noir, qui se joue des codes pour faire rendre gorge à la réalité.

Arpad Soltész, Le bal des porcs (Svina), Agullo Noir, 2020. Traduit du slovaque par Barbora Faure. 

jeudi 24 juin 2021

Donbass de Benoît Vitkine




Présentation éditeur

Sur la ligne de front du Donbass, la guerre s’est installée depuis quatre ans et plus grand monde ne se souvient comment elle a commencé.

L’héroïsme et les grands principes ont depuis longtemps cédé la place à la routine du conflit.

Mais quand des enfants sont assassinés sauvagement même le Colonel Henrik Kavadze, l’impassible chef de la police locale, perd son flegme.



Ce que j'en pense

Voilà un roman qui a patiemment attendu son heure, au point qu'il se demandait probablement s'il serait lu un jour (oui oui, les livres se demandent des trucs, mais sinon tout va bien dans mon crâne). Et bon sang, ne pas le lire aurait été bien dommage : j'ai adoré Donbass. L'intrigue policière est somme toute assez classique, mais elle sert admirablement le roman, et surtout l'essentiel de ce roman, qui est de brosser le portrait d'un territoire martyrisé par une guerre qui traîne avec elle les remugles du passé. Le Donbass est une région ouvrière, minière, en grande partie post-industrielle car peu d'usines y fonctionnent encore. Démantelée à l'ère post-soviétique, elle s'est pris de plein fouet les vagues de privatisation, la révolution en Ukraine et ces dernières années la guerre. Le quotidien des habitants d'Avdïïvka, sur la ligne de front, c'est les tirs de mortiers, les obus, et qui s'en soucie? 
Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais moi je savais peu de choses de cette région, pas si loin de chez nous, et Donbass m'a appris beaucoup, sans pesanteur. Le talent de Benoît Vitkine est de nous apprendre tout cela en incarnant des situations, en proposant des personnages tout à la fois ordinaires et extraordinaires : des veuves de guerre ou de mine, des mères qui ont perdu leur enfant à la guerre (celle-ci ou une autre, en Afghanistan), des mineurs, des petits caïds, des malins reconvertis en directeurs d'usine, des policiers corrompus ou dévastés. C'est tout un peuple qui prend vie sous la plume de Benoît Vitkine, et qui nous permet de saisir un pan de notre Histoire. 
Et puis il y a des scènes sidérantes, d'une splendeur tragique incroyable : ces gens s'agenouillant devant le cercueil d'un enfant, dans le silence de la trêve ordonnée aux canons ; la poursuite finale (n'attendez pas un truc à l'américaine, c'est beaucoup mieux) dans des rues désertées, une poursuite entre fantômes, somptueuse. 
Voilà, encore une découverte permise par les Arènes / Equinox... En plus le roman est sorti en format poche, vous n'avez plus qu'à le découvrir. 

Benoît Vitkine, Donbass, Les Arènes Equinox, 2020. 

lundi 21 juin 2021

La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire de Sébastien Raizer



Présentation éditeur

Avril 2020. Nous sommes à Kyōto où vit Sébastien Raizer, alors que la pandémie mondiale progresse aussi au Japon. L’auteur décide de pratiquer la méditation, chaque matin à l’aube, au temple zen Kōshō-ji.

« Durant les six premières semaines de cette discipline quotidienne, j’ai eu besoin de mots pour mettre en perspective la voie dans laquelle je m’engageais ».

Notes, observations, réflexions, anecdotes, histoires et paroles de maîtres zen... composent ce journal d’un individu à la recherche de son être authentique et de sa place véritable dans le monde.


Ce que j'en pense

En refermant ce récit, je me suis dit un truc qui va peut-être vous sembler bizarre. Je me suis dit : "ce texte est exactement le contraire de Yoga d'Emmanuel Carrère". Oui, aussi talentueux soit Carrère, Yoga m'a un peu gonflée. Sébastien Raizer nous propose quelque chose de radicalement différent, on est très très loin du trip égotiste qu'est le bouquin de Carrère (à mes yeux en tout cas), on est ici dans une expérience de méditation qui mène à une voie très personnelle de découverte de soi autant que, m'a-t-il semblé, d'oubli de soi, remis à sa juste place dans ce monde, en toute humilité. Peut-être n'ai-je pas compris l'essentiel de cette expérience, mais elle m'a touchée. Ce n'est bien sûr pas un hasard si Sébastien Raizer s'immerge dans le temple, à l'aube, à partir d'avril 2020 : la pandémie est là, elle bouleverse le rapport au monde et au vivant. Je suis admirative de cette démarche, que je trouve très ascétique. N'allez pas croire que vous vous allez lire un pensum, on sourit aussi, et je me suis même esclaffée quand le bonze déboule avec son souffleur à feuilles (lisez, vous comprendrez). 

Et puis il y a l'écriture de Sébastien Raizer : étoilée de haikus, sa prose est une prose poétique, qui capte l'instant, la sensation, la beauté. J'ai parsemé mon exemplaire de petits signets adhésifs, je vous livre un extrait :

"Au sommet de la butte, le soleil vient raser les mousses qui s'illuminent de vert flamboyant et d'ombres caverneuses. Attiré par l'odeur qui s'en dégage, humide et pleine, l'odeur charnelle de la passion, l'odeur fétide des cavernes et des cadavres, l'odeur du soleil, de la vie et des larmes, je m'allonge, tends la nuque vers les branches qui survolent l'étang et le pont de pierre, jusqu'à ce que mes os craquent. Cela n'a aucun rapport avec ce que je suis censé faire, et pourtant... C'est parfait"

Voilà : c'est parfait. 


Sébastien Raizer, La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire, Editions du Relié, 2021. 

dimanche 20 juin 2021

L'été sans retour de Giuseppe Santoliquido



Présentation éditeur

« La vie se gagne et se regagne sans cesse, à condition de se convaincre qu’un salut est toujours possible, et de se dire que rien n’advient qui ne prend racine en nous-mêmes. »

Italie, la Basilicate, été 2005. Alors que le village de Ravina est en fête, Chiara, quinze ans, se volatilise. Les villageois se lancent à sa recherche ; les jours passent, l’enquête piétine : l’adolescente est introuvable. Une horde de journalistes s’installe dans une ferme voisine, filmant le calvaire de l’entourage. Le drame de ces petites gens devient le feuilleton national.
Des années après les faits, Sandro, un proche de la disparue, revient sur ces quelques mois qui ont changé à jamais le cours de son destin.
Roman au suspense implacable, L’été sans retour est l’histoire d’une famille maudite vivant aux marges du monde, confrontée à des secrets enfouis et à la cruauté obscène du cirque médiatique.

Ce que j'en pense

Voilà un roman taillé comme une pièce d'orfèvrerie, avec un savoir-faire inouï. J'en suis ressortie secouée, émue, éblouie. Le roman est publié chez Gallimard mais il a quelque chose d'un roman noir, quand le roman noir se fait tragédie à l'antique. On est à Ravina, dans la Basilicate, dans le sud de l'Italie. S'il n'était fait mention de téléphones portables, on pourrait aussi bien être en 1950 dans ce village, tant les moeurs y sont restées figées, les codes moraux à la fois nobles et traditionalistes. Quoique... c'est bien l'Italie du début du XXIè siècle qui est ici représentée, dans laquelle les rêves sont modelés par les paillettes de la télévision berlusconienne, les sirènes de la téléréalité. En cela L'été sans retour est une charge sociale et politique. Le roman nous donne à voir l'obscénité de l'exploitation médiatique de la disparition de Chiara, dont Lucia tire immédiatement profit, prise dans ses rêves illusoires de gloire, dans son aveuglement d'aspirante starlette. La construction est impeccable, avec des stratégies narratives qui m'ont fait penser à Pereira prétend de Tabucchi, lorsque Sandro fait son récit au procureur. 

Et Sandro, celui qui porte pour nous le récit des évènements qui ont mis fin à la communauté apparemment heureuse de Ravina... C'est un magnifique personnage, que je préfère vous laisser découvrir, pour ne pas vous gâcher le plaisir. Il est au centre de scènes déchirantes, parfois révoltantes, et il n'aura d'autre solution que d'aller sur son propre chemin, pour ne pas finir comme son père de substitution, contraint au silence et au néant. 

Giuseppe Santoliquido saisit et restitue de façon extraordinaire cette terre, ses odeurs, ses lumières, sa chaleur, sa dureté, tout comme il brosse des portraits implacables de ces villageois pris au piège de leur propre existence, du regard des autres. Comme il est bien rendu, ce contrôle social et moral des campagnes (pas seulement italiennes), où l'on est prompt à juger, à exclure, à se déchirer. Comme elles sont pointées, ces aspirations dérisoires et vaines à être quelqu'un, à échapper à l'enfermement de la famille, du village, des rôles assignés par avance. Les passions humaines, ancestrales, violentes, à la fois sublimes et laides, sont là, et avec elles toutes les tragédies. 

Giuseppe Santoliquido, L'été sans retour, Gallimard, 2021. 

samedi 19 juin 2021

Les gagneuses de Claire Raphaël




Présentation éditeur

Une prostituée est retrouvée morte dans un petit parc public. Son assassin n’a pas laissé de traces. Mais la même arme tue quelques jours plus tard la serveuse d’une boîte de nuit. La première victime était Roumaine, et se prénommait Irina. Isabelle, la deuxième, rêvait d’être comédienne et s’était mise à la prostitution comme pour s’affranchir d’une éducation classique qui ne lui aurait rien appris. Les deux femmes ont été tuées de la même façon, trois balles dans la cage thoracique. Deux affaires banales devenues brûlantes du seul fait de leur lien.

Ce que j'en pense

Vous vous en souvenez peut-être, j'avais aimé Les militantes, le précédent roman de Claire Raphaël, dans lequel elle introduisait le personnage d'Alice Yekavian, qui travaille à la police scientifique, spécialiste de balistique et d'armes à feu. Les gagneuses dont il est question dans le titre ne sont pas les "winneuses" dont raffole notre société, non non, ce sont les gagneuses, celles qui rapportent de l'argent par le commerce de leur corps à des souteneurs. J'ai beaucoup aimé ce deuxième opus : j'ai retrouvé ce que j'avais apprécié dans le précédent, la précision de l'évocation de l'enquête, loin des embellissements de certains mauvais polars, mais en plus le récit est débarrassé de ce que j'avais trouvé un peu trop explicatif dans Les militantes. Ou je ne le perçois pas de la même façon, allez savoir. De même, Claire Raphaël poursuit sont exploration des violences faites aux femmes. Elle s'intéresse ici aux prostituées, ces invisibles de nos sociétés, au mieux considérées avec pitié, au pire méprisées, violentées et tuées dans l'indifférence. Elle leur donne un visage, une voix, une histoire. Marina m'a beaucoup touchée. Par ailleurs, le roman m'a touchée en évoquant le fonctionnement de l'équipe, les relations aux chefs, aux puissants, qui protègent l'ordre ; Dutile a des propos très lucides sur les rapports entre pouvoir et argent et par conséquent, entre bourgeois et délinquants/criminels : leurs aspirations sont les mêmes. Comme dans Les militantes, j'avais très envie de noter des phrases.

Et puis Claire Raphaël a une voix, très singulière, il y a un rythme dans ses phrases, quelque chose qui donne à la fois une écriture sèche et dénuée de fioritures, d'effets de manche, et une mélopée poétique.

Claire Raphaël est décidément une voix du polar à suivre.

Claire Raphaël, Les gagneuses, Le Rouergue, 2021.

jeudi 17 juin 2021

Les chiens de Pasvik de Olivier Truc



Présentation éditeur

Ruoššabáhkat, « chaleur russe », c’est comme ça qu’on appelait ce vent-là. Ruoššabáhkat, c’est un peu l’histoire de la vie de Piera, éleveur de rennes sami dans la vallée de Pasvik, sur les rives de l’océan Arctique. Mystérieuse langue de terre qui s’écoule le long de la rivière frontière, entre Norvège et Russie. Deux mondes s’y sont affrontés dans la guerre, maintenant ils s’observent, s’épient.

La frontière ? Une invention d’humains.

Des rennes norvégiens passent côté russe. C’est l’incident diplomatique. Police des rennes, gardes-frontières du FSB, le grand jeu. Qui dérape. Alors surgissent les chiens de Pasvik.

Mafieux russes, petits trafiquants, douaniers suspects, éleveurs sami nostalgiques, politiciens sans scrupules, adolescentes insupportables et chiens perdus se croisent dans cette quatrième enquête de la police des rennes.


Ce que j'en pense

Voilà une des bizarreries de ce blog : ne vous avoir jamais parlé de la série d'Olivier Truc, dite de la police des rennes. Pourtant, c'est une série que j'aime beaucoup, et que j'ai eu l'occasion de recommander à des amis. Comme Les chiens de Pasvik est sorti il y a peu, c'est l'occasion de revenir sur la série. Il y a d'abord le plaisir de retrouver Klemet, même si Nina n'est plus sa co-équipière dans ce volume. Lassée de ses errements identitaires, désireuse de faire évoluer sa carrière en enrichissant son expérience professionnelle, elle est allée voir ailleurs, devenant inspectrice au Commissariat de la frontière. Klemet se retrouve flanqué d'un nouvel acolyte, opposé en tous points à Nina, et d'une bêtise crasse, un vrai crétin qu'on est ravis de détester. Nina est pourtant bien présente dans ce nouvel opus, rassurez-vous. J'ai retrouvé ici tout ce que j'aime chez Olivier Truc : une intrigue très solide, qui nous permet de découvrir un autre aspect des territoires samis, celui de la frontière avec la Russie, qui génère des heurts, des troubles, qui apporte son lot de criminalité par la proximité avec un territoire défait à l'ère post-communiste. Rennes et chiens ne connaissent pas les frontières des hommes, et les tensions sont nombreuses. Les tensions entre exploitants forestiers et éleveurs de rennes sont aussi une source de heurts, qui peuvent prendre un tour violent. Et il y a ces nouveaux riches, ces parvenus russes, parfois tout simplement des criminels écoeurants dans l'ostentation de leur richesse : la chasse au renne est leur safari à eux, une pratique dégueulasse et révoltante. Intrigue solide, fiction documentée, ces deux qualités sont bel et bien là. J'ai retrouvé deux autres qualités de l'écrivain Olivier Truc : d'abord sa capacité à proposer une galerie de personnages nuancés, complexes. Les affrontements manichéens, laissons-les aux idéologues de cette zone frontalière : le réel est plus en gris qu'en noir et blanc. Piera est un superbe personnage, coincé entre des exigences contradictoires, et père un peu perdu. Et que dire d'Oleg? Ce personnage, qui a tout en apparence de l'ordinaire salaud, est touchant dans sa quête éperdue des soldats morts, à qui il veut donner une sépulture. Dans le roman, les appartenances aux territoires tracés par les hommes ne signifient pas grand-chose pour les animaux, comme je le disais, qui divaguent des deux côtés de la frontière. Les territoires et les appartenances ethniques et nationales sont tout aussi dépourvues de sens, car dans ces lieux faiblement peuplés, les liens familiaux sont inattendus et les populations plus mêlées qu'il n'y paraît. Ensuite, une autre qualité d'Olivier Truc est sa capacité à écrire des scènes saisissantes et haletantes. La scène d'ouverture, comme toujours avec lui, est particulièrement soignée : on est saisis d'emblée, et je ne sais pas si j'écarquille les yeux quand je lis, mais disons que, littéralement ou non, j'étais éberluée comme je l'ai été au début des précédents volumes. Mais l'écriture d'Olivier Truc est également contemplative, attachée aux sensations que procurent ces espaces extrêmes. Le bruit de la neige qui craque sous les pas, le son des joiks, les aboiements des chiens russes, la lueur d'une aube, tout est là pour nous immerger dans le récit, nous faire suivre les pas de Klemet. Pour ma part, je compte bien marcher dans ses pas encore un moment...


Olivier Truc, Les chiens de Pasvik, Métailié, 2021.

mardi 15 juin 2021

Un coin de ciel brûlait de Laurent Guillaume



Présentation éditeur

Sierra Leone, 1992. La vie de Neal Yeboah, douze ans, bascule sans prévenir dans les horreurs de la guerre civile qui ensanglante son pays : enrôlé de force dans un groupe armé, il devient un enfant-soldat.

Genève, aujourd'hui. La journaliste Tanya Rigal, du service investigation de Mediapart, se rend à une convocation de la police judiciaire suisse. L'homme avec qui elle avait rendez-vous a été retrouvé mort dans sa suite d'un palace genevois, un pic à glace planté dans l'oreille. Tanya comprendra très vite qu'elle a mis les pieds dans une affaire qui la dépasse...

Trente ans séparent ces deux histoires, pourtant, entre Freetown, Monrovia, Paris, Nice, Genève et Washington DC, le destin fracassé de Neal Yeboah va bouleverser la vie de bien des gens, celle de Tanya en particulier. C'est que le sang appelle le sang, et ceux qui l'ont fait couler en Afrique l'apprendront bientôt. À leurs dépens.



Ce que j'en pense

Avec Un coin de ciel brûlait, Laurent Guillaume nous emmène dans un pays dont, pour ma part, je connais mal l'Histoire récente, baignée de sang. Connaissant les compétences de l'auteur, qui sait de quoi il parle, j'étais curieuse de découvrir le roman. Sur ce plan-là, je n'ai pas été déçue, car Laurent Guillaume distille savamment les informations nécessaires à la compréhension de l'action. Pas déçue aussi parce que, bien sûr, c'est encore pire que ce que j'imaginais. De fait, si vous vous attendez à un aimable divertissement, passez votre chemin : si le roman est sans doute en dessous de la vérité, il ne nous épargne pas la violence et l'horreur. Razzias, massacres, tortures, assassinats en tous genres, voilà le quotidien des habitants de Sierra Leone, quel que soit leur "côté", victimes, bourreaux, ou les deux. Eh oui, nul manichéisme dans ce roman, et si les ordures sont bien identifiées - ces Occidentaux cupides et dénués de scrupules - elles ne sont pas toujours celles qu'on croit, au premier abord. La sauvagerie ne va pas toujours pieds nus. Telle est la puissance du roman, de la fiction : en incarnant des destins, le récit échappe à la caricature, et il nous offre des supports émotionnels, bien plus forts qu'un reportage (telle est du moins ma conviction). Les enfants-soldats - ou quel que soit le nom qu'on leur donne - ne sont pas seulement des silhouettes effrayantes et déshumanisées, Neal en est un exemple parmi d'autres. Pas de leçon donnée dans le roman : somme toute, Neal s'adapte, comme il le peut, à sa situation, et sa marge de manoeuvre est réduite. Mais il n'est pas que "Bande-à-la-guerre", il n'est d'ailleurs pas un gamin peu éduqué et donc malléable, non, c'est bien plus complexe que ça. Cela interroge le lecteur : qu'est-ce qui subsiste de notre part d'humanité dans de telles circonstances, ou plutôt, qu'est-ce que notre humanité? Quelle est la part de la violence dans cela? Là encore, point d'angélisme neuneu, façon "la guerre c'est pas beau". Evidemment, personne ne devrait avoir à subir ce que subit Neal, ce que vivent d'autres personnages, et le récit est parsemé de morts atroces, d'actes d'une violence inouïe. Mais face à la violence déchaînée, à la fois pulsionnelle pour ceux qui la mettent et éminemment conscientisée et politique pour ceux qui sont à la manoeuvre, il n'est pas d'autre réponse efficace. Les propos d'Eden sont très forts : 

"Depuis qu'on est tout petits, on vous apprend que la violence n'est jamais la solution. Il faut tendre l'autre joue, bla bla bla, toutes ces conneries... Mais face à la violence inique, il n'y a de solution que dans la violence."

Ils ont résonné en moi, faisant écho à une discussion que j'avais eue, il y a des années de cela, avec un collègue algérien (vivant en France depuis les années 1990) : il m'avait dit que, considérant d'où il venait, il savait très bien que les discours lénifiants ne servent à rien, et que la violence est parfois la seule réponse possible face à la violence subie, et qu'il faut l'accepter. Cet homme d'une douceur incroyable, très diplomate dans l'exercice de notre métier, me disait cela avec une tranquille conviction.

Mais n'allez pas vous effrayer de tout cela : Un coin de ciel brûlait n'est pas un pensum gore. Non, comptez sur l'art du romancier Laurent Guillaume pour transcender la violence dépeinte par des personnages vibrants, et surtout par une maîtrise romanesque jubilatoire. Il a cet héritage du grand roman populaire (vous savez que dans ma bouche c'est un compliment) : lier tous les fils, offrir une forme de consolation jubilatoire ("on tuera tous les affreux"), retomber sur ses pattes avec grâce, boucler la boucle. Certains auraient fait le choix d'une noirceur totale dans le dénouement, et si Laurent Guillaume nous évite un happy end qui serait hors sujet, il nous offre, par sa façon de dénouer l'intrigue, un apaisement. Et il s'amuse aussi, avec des clins d'oeil : Paul Colize, une convocation à mourir de rire de Hammett, et pardon si je vois des références là où il n'y en a pas, mais dans l'épisode du greffier trucidé (chut!), j'ai vu une référence à ou une réminiscence de Manchette (La position du tireur couché, je crois, mais je ne suis plus très sûre). Et la clôture du roman ! Ah le sourire que ça laisse sur nos lèvres, plaisir sadique absolu... 

En tout cas, Un coin de ciel brûlait est une vraie réussite. Je ne suis pas certaine que ce soit le divertissement estival que certains chercheront, mais comme il ne me vient pas à l'esprit que le polar est une lecture de plage, on s'en fout. En plus je ne vais pas à la plage, y a des gens, du sable, et j'aime pas me cramer la tronche. Après, si vous voulez le lire à la plage, grand bien vous fasse et soyez certains que vous oublierez où vous êtes pendant quelques heures qui vous sembleront des minutes. 


Laurent Guillaume, Un coin de ciel brûlait, Michel Lafon, 2021.

dimanche 6 juin 2021

La maison du commandant de Valerio Varesi




Présentation éditeur

Dans le paysage d’eau et de brume de la Bassa, au bord du Pô, le commissaire Soneri est à l’aise. Avec les anciens du coin, il est le seul à bien connaître cette partie du fleuve, à savoir se déplacer entre les rives, les plaines inondables, les fermes éparpillées dans une terre qui semble habitée par des fantômes.

Alors quand deux cadavres sont retrouvés, c’est lui qu’on charge de l’enquête. L’une des victimes est un Hongrois tué d’une balle dans la tête ; l’autre, un ancien partisan, mort depuis des jours dans sa maison isolée. Deux histoires différentes, liées par un fil que Soneri aura bien du mal à démêler. Entre les pêcheurs de silures venus de l’Est, un trésor de guerre disparu et le nouveau terrorisme rouge, le commissaire mélancolique et gastronome devra naviguer en eaux troubles pour résoudre cette affaire...


Ce que j'en pense

Valerio Varesi fait partie de mes auteurs préférés, depuis quelques années seulement, mais il est désormais bien installé dans mon petit panthéon personnel. Il a quelque chose de singulier, il allie la noirceur et une forme de douceur, liée à l'hédonisme de son personnage, un hédonisme qui résiste à toutes les saloperies de ce triste monde. Ainsi, retrouver Soneri, c'est pour moi la promesse de replonger dans un univers de fiction qui me comble. La maison du commandant a quelque chose d'un retour aux sources (oui, déjà), puisque Soneri est amené, une fois encore, à enquêter dans la bassa, noyée dans la brume et sous la pluie, un univers fragile où le Pô, qui va être en crue, fait sa loi. Je vous laisse découvrir l'intrigue, à la fois banale et retorse, avec un mort mystérieux, Gabor, et un mort qui fait bien des vagues, le Commandant. Valerio Varesi entrelace soigneusement les fils de son intrigue, laissant à Soneri le soin d'aller au-delà des évidences (qui n'effraient jamais le questeur), de suivre son intuition, de se laisser porter aussi par le hasard (ou le sort) : l'accident sur la route de Soneri, le sac charriant de vieux documents à la faveur de la crue. N'allez pas croire que l'auteur utilise des pirouettes pour construire son histoire, tout est maîtrisé.

On compare souvent Varesi à Simenon, l'un de ses maîtres, et la parenté est là. Soneri est comme Maigret qui prend sa "tête de province", se fond dans le paysage, observe, écoute. Comme Maigret, c'est un marcheur et un flâneur, et les rencontres de hasard le font parfois avancer, comme ses discussions avec Lumen, ce vieil homme étonnant qui ne sort que la nuit. Comme Simenon, Valerio Varesi est un romancier d'ambiances, d'atmosphères : il a le talent de nous faire sentir la puanteur montée du fleuve, l'humidité des maisons abandonnées (ou presque), la poix de la brume qui enveloppe tout. La scène, au début du roman, où Soneri et Nocio partent à la poursuite d'un canot sur les flots est saisissante, et même si vous allez dire que je divague, je vous l'avoue, j'ai pensé à cette nouvelle de Maupassant, Sur l'eau.

La comparaison avec Simenon a cependant ses limites, car Varesi, à mes yeux, va bien plus loin que lui : Maigret, s'il pouvait à l'occasion prendre le parti des faibles, en laissant par exemple filer un coupable, gardait une forme de réserve sociale. L'époque est différente, et Soneri, lui, est en colère, furieux contre ce monde et ses règles. On retrouve ici le regard désabusé mais qui ne se résigne pas de Soneri face aux saloperies ordinaires, à la bêtise, aux reniements, aux aveuglements idéologiques. Il doute, souvent, profondément, et dans La maison du commandant, la mort dans la plus extrême solitude du Commandant, justement, bouleverse Soneri. Dans quel monde un homme que le Commandant meurt-il seul, abandonné de tous? Et face au sort qui nous est fait, comment sortir de certaines impasses, entre résignation et impuissance, entre vaine violence et reniement des idéaux? Les constats de Soneri sont amers. Le Pô charrie aussi bien les secrets de la guerre que les ignominies de l'époque (le rejet de ces étrangers qui viennent pêcher la silure).

La mélancolie l'étreint souvent, et s'il a la consolation de la chair, la relation avec Angela, qui le tire du côté solaire de l'existence, n'est pourtant pas de nature à le rassurer. Dans le droit fil des aventures précédentes de ces deux-là, La maison du commandant montre un Soneri à qui le plaisir et le désir n'apportent pas tout.

Les polars de Valerio Varesi ne consolent pas, ils n'offrent pas une résolution susceptible de rassurer. Mais malgré cela (ou grâce à cela), ils font du bien et procurent le bonheur de retrouver un univers et une écriture, de rencontrer une vision du monde partagée. Ce n'est pas rien.



Valerio Varesi, La maison du commandant (La casa del comandante), Agullo Noir, 2021. Traduit de l'italien par Florence Rigollet.

samedi 5 juin 2021

Collections, éditions 2 : Rivages Noir & Co

 Alors que pour d'autres collections, ou maisons d'édition, j'ai le clair souvenir du premier volume que j'ai eu entre les mains, là, impossible de me rappeler quoi que ce soit. Ni titre précis, ni même auteur. C'est quand je suis revenue au polar dans ma vie de lectrice, en entrant dans la vie active, que j'ai commencé à explorer Rivages Noir. Je ne ferai pas la distinction ici avec Rivages Thriller, la collection grand format d'alors, même si je reste dingue de la maquette originelle du format poche, le côté mat, la trame de la photographie, le côté vintage et hommage des couvertures. Alors pourquoi Rivages Noir dans les collections de ma life? Je vous le dis tout de suite, je ne vous servirai pas l'habituel argument de la qualité des traductions ; même si j'entends bien que la collection a rompu avec certains usages, je suis plus nuancée dans mes constats sur cet aspect de Rivages Noir et surtout, à l'époque de ma découverte, à la fin des années 1990, ce n'était pas une préoccupation pour moi. Rivages Noir s'est imprimé de manière plus affective dans ma découverte du noir. Je dois à la collection des tsunamis littéraires et émotionnels, tout simplement.

Il y a bien sûr eu des chocs du côté des USA, et je jette ici pêle-mêle quelques titres ou noms, tout en étant persuadée que je vais en oublier : la série des Kenzie et Gennaro (à qui je dois mon pseudo) de Dennis Lehane. Il m'est impossible de retranscrire l'émotion ressentie à la lecture de Un dernier verre avant la guerre et les suivants (au bout de quelques volumes la série s'est essoufflée). Alors oui bien sûr, depuis Lehane a écrit son grand roman américain, on considère qu'il a pris une autre dimension. Mais pour moi, il avait plus d'acuité avec ces romans-là, ou avec Mystic River.  Et vous ai-je dit comme j'aimais Booba, délicieux psychopathe? 



Grâce à Pascal Dessaint, j'ai lu mon premier James Lee Burke, Dans la brume électrique avec les morts confédérés (je continue à préférer le titre "long"). Il me l'avait conseillé lors d'une discussion en marge de Livre Paris (en 2001, 2002?) et je me souviens l'avoir lu dans un train qui me menait à Lyon, par un printemps brûlant; j'en ai le clair souvenir car alors, il y avait encore une ligne Bordeaux Lyon passant par Limoges, et l'on prenait alors un très vieux train aux sièges orange en skaï, dépourvu de climatisation, qui collait bien aux cuisses, un cauchemar. J'ai relu plusieurs fois ce roman précis, et je l'aime à chaque fois. 



Toujours côté ricain, de fabuleux romans et auteurs : Craig Holden pour Les quatre coins de la nuit, une claque dans la tronche, un roman inoubliable (récemment réédité, je dis ça je dis rien). Jack O'Connell, créateur d'une ville folle et d'un univers qui ne ressemble à aucun autre. Ellroy pour Le Dahlia noir, lui aussi lu plusieurs fois, alors même que j'ai lu peu de romans de l'auteur. 



Mais alors qu'on parle toujours des grands auteur américains de la collection, j'y ai fait de fabuleuses découvertes côté français. Pascal Dessaint évidemment, probablement en 1999 avec Du bruit sous le silence. J'ai lu puis relu Pascal Dessaint et alors que certains auteurs ne "tiennent" pas la distance ou la relecture, lui reste parmi mes favoris. Hugues Pagan : j'ai déjà raconté comme j'ai découvert son univers sombre, très sombre, par une soirée d'hiver dans le silence d'une maison de campagne. Très impressionnée, j'ai lu tous ses romans. Les premiers romans noirs de Michel Quint, avant que des médias à moitié incultes, à moitié snobs, feignent de croire qu'il n'avait rien écrit avant Effroyables jardins. Dominique Manotti, déjà une de mes préférées. Et puis les Chroniques de Manchette, une référence à travers les années, inégalable. 



Je n'oublie pas les autres, les Alicia Gimenez Bartlett, les Wessel Ebersohn, et tous les autres, mais vous n'allez pas me lire pendant des heures. 

Rivages Noir a changé bien des choses dans le paysage du genre en France : la collection a aujourd'hui un catalogue de classiques, classiques amenés par la collection, ou classiques "récupérés" et retraduits, dans une logique de patrimonialisation du polar qui permet de redécouvrir des titres fondamentaux. Je trouve qu'elle connaît ces derniers temps une nouvelle vigueur, continue de chercher, d'ouvrir nos horizons. Je me suis habituée au grand format, et son identité graphique, qui ne renie pas la fabuleuse charte d'antan. Mais je reste émue par les couvertures du poche dans lequel j'ai découvert tant de fabuleux auteurs.