mardi 4 mai 2021

Leur âme au diable de Marin Ledun



Présentation éditeur

L’histoire commence le 28 juillet 1986 par le braquage, au Havre, de deux camions-citernes remplis d’ammoniac liquide destiné à une usine de cigarettes. 24 000 litres envolés, sept cadavres, une jeune femme disparue.
Les OPJ Nora et Brun enquêtent. Vingt ans durant, des usines serbes aux travées de l’Assemblée nationale, des circuits mafieux italiens aux cabinets de consulting parisiens, ils vont traquer ceux dont le métier est de corrompre, manipuler, contourner les obstacles au fonctionnement de la machine à cash des cigarettiers. David Bartels, le lobbyiste mégalomane qui intrigue pour amener politiques et hauts fonctionnaires à servir les intérêts de European G. Tobacco.
Anton Muller, son homme de main, exécuteur des basses œuvres. Sophie Calder, proxénète à la tête d’une société d’évènementiel sportif.
Ambition, corruption, violence. Sur la route de la nicotine, la guerre sera totale.

Ce que j'en pense

J'ai quelques billets de retard mais je ne peux attendre d'être à jour pour vous parler de ce roman de Marin Ledun. Si l'auteur n'avait pas démérité avec les deux précédents textes parus chez Gallimard, que j'avais beaucoup aimés, avec Leur âme au diable on change de registre. Oui, Leur âme au diable tape fort, très fort, et il est d'une maîtrise éblouissante. Je ne vous cacherai pas que j'ai eu un peu de mal à entrer dedans, pour une raison qui va peut-être vous surprendre et qui est sans doute très subjective. Avec Les visages écrasés et La guerre des vanités, les deux romans noirs de Marin Ledun que je portais au plus haut, j'avais été terrassée d'emblée par la force émotionnelle du récit et des personnages. Or, Leur âme au diable fait le choix d'une écriture très sèche, à l'os, avec une précision que je ne sais pas qualifier sans réduire la portée de l'écriture littéraire de Marin Ledun. Et j'ai tout de suite fait le rapprochement avec l'écriture de Dominique Manotti (croyez-moi, c'est un compliment). Des chapitres assez courts, des phrases qui claquent et ne s'embarrassent pas de fioritures, des faits, un rythme, des points de vue variés car le réel est complexe. En revanche, je ne retrouvais pas cette force émotionnelle que j'évoquais plus haut, car les personnages étaient avant tout qualifiés par leurs faits et gestes, leurs actes, leurs interactions. Est-ce une réserve de ma part? Non pas. Il y a dans Leur âme au diable un effet de crescendo, et sur la fin un effet d'accélération façon tsunami qui m'a procuré, par des moyens différents, le même effet de sidération que dans les romans que j'ai cités. Il y a un sacré travail sur le rythme et les temporalités dans Leur âme au diable. Sur l'espace aussi. Les chapitres mentionnent des pièces versées à l'instruction, qui a sa propre temporalité et qui sera le point d'aboutissement du roman (enfin, façon de parler), et ces pièces renvoient elles-mêmes à des moments passés, dans un récit qui couvre une période allant de 1986 à 2007, et qui nous promène dans divers pays. Et le roman est pris en tenaille entre un temps qui s'étire, avec une sensation de piétinement (celui des enquêtes?) et un temps tout en accélérations, en rapidité, étourdissant (celui des protagonistes criminels?). C'est assez paradoxal et passionnant. 

Je lis çà et là que Marin Ledun a dû faire un travail colossal de documentation et c'est sans doute vrai : depuis Les visages écrasés on connaît sa rigueur quand il aborde ce type de sujet. C'est bien sûr un élément essentiel de Leur âme au diable, réquisitoire implacable contre l'industrie du tabac certes, mais aussi et surtout, me semble-t-il, contre l'inefficacité cynique des Etats et des institutions (l'Europe), pour ne pas dire leur hypocrisie. Les lecteurs un peu informés sur le sujet verront dans Leur âme au diable des faits s'emboîter, donnant du crédit à cette fiction très politique, quelle qu'en soit la part fictionnelle, justement. Et peu importe d'ailleurs : et d'une vous connaissez la rengaine "la réalité dépasse la fiction", et de deux la fiction rend la monnaie de sa pièce à une industrie éminemment mensongère qui passe son temps à nous tricoter des fictions (la cigarette est cool, fumer rend viril, beau, fumer vous libère, mesdames, et ne parlons pas des fictions scientifiques forgées à grand renfort de corruption des chercheurs). Les lecteurs moins informés gagneront à lire un roman sur le sujet, qui leur permettra d'être moins naïfs, et sans s'emmerder. 

Donc oui, le roman aborde avec force le sujet, de façon précise, documentée. Mais je voudrais insister sur l'art littéraire de Marin Ledun : sa maîtrise dans la construction, sa science du rythme. Je me suis demandé comment il avait travaillé, ce que je fais rarement, pour faire se tenir et se rejoindre tous les fils sans se prendre les pieds dans le tapis et en nous donnant cette impression de fluidité. Quel boulot!

Et revenons sur les personnages : d'abord un peu désincarnés à mes yeux, ils ont pris peu à peu de l'épaisseur, de la profondeur romanesque. Il fallait juste un peu de temps, ce qui est logique quand on a une écriture quasi-behavioriste (je dis quasi pour qu'on ne m'emmerde pas, car je n'ai pas décortiqué le roman non plus pour vérifier si oui ou non on pouvait utiliser ce terme). En refermant le roman, j'étais assez bouleversée par les personnages, aussi bien les flics, tenaces, losers magnifiques et un peu pathétiques, que les "méchants", qui n'ont pas grand-chose d'aimable mais que Marin Ledun parvient à humaniser. A ce titre, le dernier chapitre est magnifique : pas un mot de trop, et c'est magnifique (suis-je anormale de penser cela?). 

Enfin, n'attendez pas un thriller à l'amerloque (on n'est pas chez Clancy), avec les preux chevaliers qui finissent par l'emporter même en se brûlant les ailes, et les gros salauds qui vont moisir en enfer. Ni sacrifice ni rédemption, et c'est là où Leur âme au diable atteint à mes yeux à la perfection en matière de noir et donc de saisie du réel : les gentils ne gagnent pas (spoiler) mais tout le monde se crame complètement. Parce que la réalité n'a pas de morale, voyez-vous. Noir c'est noir, et pas besoin d'en rajouter dans le grandiloquent pour le démontrer. 

Et pour finir : superbe couverture!

Marin Ledun, Leur âme au diable, Gallimard Série Noire, 2021. 

samedi 24 avril 2021

Le Cercle des rêveurs éveillés d'Olivier Barde-Cabuçon



Présentation éditeur 

Paris 1926. Tournées vers les plaisirs et la fête, les années folles battent leur plein et Montparnasse est le nombril du monde. La mort suspecte d’un patient amène Alexandre Santaroga, psychanalyste atypique, à s’intéresser à un mystérieux cercle de rêveurs éveillés. La rencontre fortuite avec Varya, récemment échappée de la Russie bolchevique, lui permettra d’y enquêter. Mais Santaroga a-t-il introduit une brebis ou un loup au sein du cercle ?
Surréaliste et adeptes du rêve éveillé, aventurière et artiste, Russes blancs ou Américain en goguette, Olivier Barde-Cabuçon donne vie à une galerie de personnages étonnants du Paris flamboyant de l’époque tandis qu’en coulisses se dessinent la montée du fascisme et la tentation de dangereuses alliances.

Ce que j'en pense

Oh quel plaisir que ce roman! Je précise avant toute chose que je n'avais jamais lu l'auteur, que j'associe sans doute abusivement au polar historique. Mais voilà, depuis quelques années, nombre d'auteurs de roman noir, parmi les plus grands, s'emparent de l'Histoire, pas seulement à partir du présent (Daeninckx et Amoz sont les premiers noms qui me viennent), mais en plongeant directement et exclusivement dans la période qui les intéresse : et là, c'est le nom de l'immense Hervé Le Corre qui me vient en premier. Ce que parvient à faire Olivier Barde-Cabuçon à mes yeux, c'est allier ce qui fait le plaisir du polar historique et la puissance du roman noir, nous offrir un formidable divertissement et nous plonger dans une période lourde de périls. Alors oui, j'ai aimé plonger dans ces Années Folles, dans ce Paris de fêtes fantasques et de personnalités excentriques, dans ce bouillonnement intellectuel et artistique. Ce n'est pas le moindre des plaisirs qu'offre Olivier Barde-Cabuçon, et je ne l'ai pas boudé, d'autant qu'il se sert à merveille des ressorts romanesques du grand roman populaire, ménageant surprises et scènes stupéfiantes à la manière des feuilletonistes les plus talentueux. Les premiers chapitres sont à ce titre jubilatoires, et l'auteur a un talent fou pour accrocher le lecteur. De même, il construit une galerie de personnages hauts en couleur, comme on dit, incarnés en quelques paragraphes. Certains mériteraient encore des développements, non qu'ils ne soient assez fouillés, mais parce qu'ils sont riches de potentialités narratives, à commencer par Santaroga le jungien. Je ne sais d'ailleurs si Le Cercle des rêveurs éveillés marque le début d'une série ou non : il se suffit parfaitement à lui-même, mais il pourrait aussi appeler d'autres aventures. 

A ce plaisir romanesque s'ajoute une autre dimension : une mise en perspective des personnages et des évènements dans l'Histoire et dans l'évolution de la société. Les personnages féminins sont nombreux et tous passionnants, évocateurs des pesanteurs de la société française et des débuts de libération perceptibles dans les classes supérieures (pour leur frange artiste, en tout cas) : libération sexuelle, liberté de l'orientation sexuelle, aliénation, prostitution (superbes évocations des "maisons de plaisir" de la bonne société mais aussi des pierreuses)... Varya occupe le premier plan et elle est formidable d'ambiguïté, là encore Olivier Barde-Cabuçon ne tombe pas dans le piège de la nana badass. Il en fait un personnage complexe, pas un agneau sacrifié, pas non plus une amazone au rabais. 

Surtout, Olivier Barde-Cabuçon prend les Années Folles pour ce qu'elles sont aussi : la dernière danse avant le chaos, avant l'horreur. La révolution bolchévique a eu lieu et Staline est à la manoeuvre, les Russes blancs cherchent des alliances et pas des plus glorieuses, Mussolini est déjà bien en place, Hitler fait parler de lui pour ses basses oeuvres : le futur est bien sombre en Europe, le pire est à venir. Olivier Barde-Cabuçon aborde les choses sans simplisme, sans manichéisme, et c'est passionnant. 

J'ai refermé le roman à regret, et je ne souhaite qu'une chose, retrouver Santaroga et pourquoi pas, Varya. 

Ah et je n'ai pas parlé des références constantes à Lewis Carroll, dans le récit même (on sait le rôle joué par les Surréalistes dans la perception de Carroll en France) et en tête des chapitres : je vous laisse découvrir... mais voyez la couverture, elle est elle-même une référence directe à Alice. 


Olivier Barde-Cabuçon, Le Cercle des rêveurs éveillés, Gallimard Série Noire, 2021. 

jeudi 22 avril 2021

Nuit bleue de Simone Buchholz



Présentation éditeur

« Joe, qui vous a brisé les os ? 
— La vie. »
Au Blaue Nacht, la procureure Chastity Riley écluse des bières et trouve le réconfort auprès de sa bande d’amis. Mise sur la touche après avoir fait condamner son supérieur, elle est désormais chargée de la protection des victimes. À l’hôpital l’attend un homme roué de coups, un Autrichien qui refuse de parler. C’est sans compter sur la force de persuasion de Chastity... prête à mettre les pieds dans le plat de la bonne société hambourgeoise.


Ce que j'en pense

Je ne pouvais pas passer à côté de Nuit bleue : d'abord parce que c'est le premier titre de la collection Fusion, ensuite parce que vous connaissez mon intérêt pour le polar made in Europe, et qu'à ce titre, découvrir un nouvel environnement polareux m'intéressait. Nuit bleue se déroule à Hambourg, ville où je n'ai jamais mis les pieds et qui est une sorte de carrefour portuaire européen, à ce titre hautement criminogène. Et bon sang, Simone Buchholz excelle dans les scènes portuaires, très loin des ambiances à la Simenon : là tout n'est que containers, dédale moderne de cargaisons made in mondialisation. C'est aussi une ville de bars, et de bars de nuit, dont on sent l'odeur d'alcool et de sueur mêlés au petit matin, car l'héroïne n'est pas la dernière à lever le coude. 

Parlons-en, de l'héroïne, et de sa bande : Chastity Riley, avec un nom pareil, ne peut que vous séduire, et la famille de coeur qui l'entoure est assez fabuleuse. C'est une tribu comme je les aime, un peu comme dans les romans d'Alicia Gimenez Bartlett, d'Andrea G. Pinketts, loyale et drôle, de ces tribus qu'on a plaisir à retrouver de roman en roman. Chastity est une héroïne de roman noir, mais sans ce côté pesamment badass désormais si stéréotypé. Elle est magistrate, elle est au placard, elle a pour amant un ancien délinquant, elle a pour ami un drôle de flic, elle picole dans les bars, elle n'est pas là pour faire joli. En somme, elle est un peu décalée. 

Simone Buchholz a un grand talent pour composer ses personnages, les donner à voir, à entendre, mais ce n'est pas tout : Nuit bleue se distingue par un ton, une écriture et un dispositif narratif peu habituel et très réussi, que je vous laisse découvrir. C'est sans doute ce qui m'a frappée d'emblée : l'écriture. Il y a une voix, très singulière, et ce n'est pas le moindre intérêt de Nuit bleue

Et ce final, nom de zeus, ce final : jubilatoire. 

Je ne veux pas vous en dire plus, mais Simone Buchholz est une de ces voix européennes du polar que j'ai envie de suivre, donc longue vie à Fusion!

Simone Buchholz, Nuit bleue (Blaue Nacht), L'Atalante Fusion, 2021. Traduit de l'allemand par Claudine Layre.

mercredi 21 avril 2021

Les Divinités de Parker Bilal



Présentation éditeur

Howard Thwaite, promoteur immobilier arrogant et influent, a lancé à Battersea, face à la Tamise, la construction d’un complexe d’appartements de luxe.
À l’aube, arrivé sur le site avant l’embauche des travailleurs clandestins, le gardien kurde découvre au fond d’une vaste excavation deux corps ensevelis sous un monceau de pierres. L’épouse du promoteur et un collectionneur d’art, citoyen français d’origine japonaise, sont identifiés.
Le sergent Khal Drake, musulman, enquête, flanqué contre son gré d’une psychologue anglo-iranienne, Ray Crane. Ni l’un ni l’autre ne sont blancs.
Crane songe à la lapidation, châtiment prévu par la charia. Drake lorgne du côté de la cité multiraciale de Freetown et de l’incendie d’une mosquée jadis synagogue.


Ce que j'en pense

J'appréhendais le changement de décor de ce nouveau roman de Parker Bilal, alors que somme toute, je n'avais découvert sa série "égyptienne" qu'avec le dernier volume. Mais dès les premières pages, toutes mes craintes ont été levées. Parker Bilal est londonien (enfin je crois) et ça se sent, car même si je ne connais cette ville qu'en touriste, j'en ai retrouvé l'atmosphère, la pulsation si forte, et ce n'est justement pas une ville de carte postale que nous livre l'auteur avec Les Divinités. Cette capacité à nous faire "ressentir" Londres est la première chose que j'avais envie de souligner ici. Ce mélange détonnant entre tradition et modernité est très bien exprimé, Londres bouge, évolue, est continuellement en travaux, elle est aussi une ville qui oscille entre un cosmopolitisme fabuleux et un racisme de vieille nation européenne coloniale, aux clubs surannés. Cela se sent dans la ville même, dans ses rues, et Parker Bilal excelle quand il s'agit de le mettre en avant. 

Ses deux personnages, Khal et Ray, sont tout à fait emblématiques de ces évolutions qui bousculent la vieille Albion. Ils sont très anglais et pourtant pas tout à fait assez blancs pour nombre de leurs congénères, ou un peu trop aux yeux des habitants de certains quartiers. Je suppose que Parker Bilal crée ici un duo que l'on sera amenés à retrouver, et je le souhaite d'ailleurs, car on les adopte très vite. En tout cas, ils ont rejoint illico mon panthéon de personnages de polar favoris, et si j'attends d'en savoir un peu plus sur Ray, Khal m'a d'ores et déjà séduite. Il est lui aussi un personnage parfait dans ses ambivalences : il est dans la lignée de ces enquêteurs abimés par l'existence, fracassés professionnellement, en délicatesse avec ses collègues (du moins certains), et il est aussi d'une grande modernité, endossant en quelque sorte les évolutions et la complexité de nos sociétés, un personnage déclassé, dans tous les sens du terme. 

Enfin, l'intrigue est savamment construite, et même si la fin lorgne du côté du final d'un thriller, elle ne nous bouscule pas en permanence, prend le temps de développer ce qui doit l'être, sans aucune pesanteur. Se jouent dans ce polar les tensions communautaires qui pourrissent les débats, les relents de guerres dont les comptes ne sont pas soldés, les luttes de classes sociales, tellement visibles dans nos métropoles. Jamais Parker Bilal ne force le trait, jamais il ne sombre dans un angélisme de mauvais aloi, jamais il ne simplifie ce qui est complexe. 

Bref, Les Divinités est une réussite, et si vous avez envie d'un polar qui vous embarque pour ne plus vous lâcher, foncez. 


Parker Bilal, Les Divinités (The Divinities), Gallimard Série Noire, 2021. Traduit de l'anglais par Philippe Loubat-Delranc. 

lundi 22 mars 2021

L'hôtel de verre d'Emily St. John Mandel



Présentation éditeur

« Et si vous avaliez du verre brisé ? » Comment cet étrange graffiti est-il apparu sur l’immense paroi transparente de la réception de l’hôtel Caiette, havre de grand luxe perdu au nord de l’île de Vancouver ? Et pourquoi précisément le soir où on attend le propriétaire du lieu, le milliardaire américain Jonathan Alkaitis ? Ce message menaçant semble lui être destiné. Ce soir-là, une jeune femme prénommée Vincent officie au bar ; le milliardaire lui fait une proposition qui va bouleverser sa vie. D’autres gens, comme Leon Prevant, cadre d’une compagnie maritime, ont eux aussi écouté les paroles d’Alkaitis dans ce même hôtel. Ils n’auraient pas dû…


Ce que j'en pense

J'aime aborder la plupart de mes lectures sans savoir grand-chose, et parfois, comme ça a été le cas ici, je connais juste le point de départ : cet hôtel luxueux pour riches en mal de sérénité, la phrase inscrite sur la baie vitrée de l'hôtel. Et c'était très bien ainsi, parce que je ne savais pas où m'emmenait Emily St. John Mandel, et vous le savez, elle s'y entend pour nous promener et instiller un climat d'étrangeté. 

C'est un roman fascinant, qui crée un sentiment de décalage alors qu'il traite d'un sujet contemporain dont d'autres feraient un machin plat et terre-à-terre. On se laisse porter, égarer, et la romancière retombe sur ses pattes à la fin (par rapport à l'inscription) avec une élégance folle, une absolue maîtrise de l'architecture de son récit. On referme le roman habité par des scènes, des images, des phrases, et c'est tout bonnement somptueux. On passe d'une année à l'autre, d'une strate temporelle à l'autre, de la vie à la contrevie (lisez et vous comprendrez), et ce n'est jamais confus (pas comme certaine mini-série britannique regardée par un dimanche soir de déprime, totalement fouillis et ch...). Emily St. John Mandel est une grande romancière. 

Nous vivons tous dans cet hôtel de verre, et nous sommes cruellement rattrapés par les ignominies commises, par la cupidité, par l'escroquerie généralisée du capitalisme financier. J'ai parfois pensé au film Margin Call de C.J. Chandor : ces gens brassent des millions et des milliards qui en fait n'existent pas, mais qui s'évaporent et anéantissent des vies. Telle est l'escroquerie suprême : construire un système sur de l'argent pour ainsi dire virtuel. Voilà l'hôtel de verre. Et il se brise à un moment ou à un autre. 

Il y a des évocations saisissantes de l'Amérique invisible, ou des invisibles (magnifique personnage de Leon). Comme toujours avec St. John Mandel, c'est subtil, anti-démonstratif (avec les pesanteurs qu'on pourrait y mettre), c'est presque onirique et pourtant glaçant. 

L'hôtel de verre est un roman somptueux, tout simplement. 


Emily St. John Mandel, L'hôtel de verre (The Glass Hotel), Rivages Noir, 2021. Traduit de l'anglais (Canada) par Gérard de Chergé. 

samedi 20 mars 2021

La trilogie du Baztán de Dolores Redondo



Présentation du premier volume par l'éditeur

Au Pays basque, sur les berges du Baztán, le corps dénudé et meurtri d’une jeune fille est retrouvé, les poils d’un animal éparpillés sur elle. La légende raconte que dans la forêt vit le basajaun, une étrange créature mi-ours, mi-homme… L’inspectrice Amaia
Salazar, rompue aux techniques d’investigation les plus modernes, revient dans cette vallée dont elle est originaire pour mener à bien cette enquête qui mêle superstitions ancestrales, meurtres en série et blessures d’enfance.

Ce que j'en pense

Quelle curieuse histoire, ma lecture de Redondo... Cela faisait très longtemps que j'avais Le Gardien invisible, premier opus de cette trilogie du Baztán, et je ne sais pourquoi exactement, j'avais en tête que c'était plutôt du noir. Lorsque Folio a réédité les trois volumes, que j'ai reçus par les bons soins de Christelle Mata et Clara Donati, je me suis dit qu'il était temps, car j'avais envie de lire le nouveau roman de Dolores Redondo (La face nord du coeur), alors annoncé à la Série noire. J'ai donc attaqué Le Gardien invisible. Et je n'ai pas aimé. Mais alors pas du tout. Imaginez que vous aimez le roman noir et que vous lisez non pas, comme vous l'aviez pensé, un roman noir mais un thriller, forme de récit avec laquelle vous avez généralement du mal... Le choc. Et je n'aimais pas le personnage principal, sa vie un peu trop parfaite, sa chouette baraque à Pampelune, son mari impeccable et trop chou. Je suis allée au bout quand même. 

Mais il se trouve que je suis un peu entêtée. D'abord le thriller est un point aveugle dans mes lectures polareuses, et si en tant que lectrice j'ai le droit de n'en avoir rien à faire, en tant que sachante de mes deux, je ne peux décemment ignorer ce genre de fiction criminelle, que mes étudiants et mes étudiantes lisent, eux qui lisent si peu de fiction criminelle, et qui est un poids lourd en termes de ventes. Ensuite je suis bourrée de contradictions, et sans que je puisse l'expliquer, j'avais envie de retrouver cet univers. 

Et j'ai abordé le deuxième volume, De chair et d'os (mon préféré) : la lecture a été immersive, et j'ai eu un plaisir inattendu à retrouver les personnages et cet univers ancré dans un territoire. Je ne me suis pas agacée contre les rebondissements, parce que cette fois je savais à quoi m'attendre. 



J'ai lu le week-end dernier le troisième opus, Une offrande à la tempête



Que dire de la trilogie et de ma lecture? 

C'est du thriller, donc. Si le genre vous file des boutons, passez votre chemin. En ce qui me concerne, je continue à appartenir à la team "roman noir", forever, mais au-delà de l'intérêt professionnel que je me devais de lui porter, le thriller m'a réservé quelques bonnes surprises (Donato Carrisi, Ilaria Tuti). Redondo les rejoint. Sa maîtrise de l'intrigue, déployée sur trois volumes, est assez épatante : elle ménage un bon équilibre entre clôture d'une intrigue sur un volume et continuité du récit. Elle parvient à lier l'enquête et la vie privée de l'enquêtrice très habilement, sans que ce soit totalement ahurissant. Ces deux aspects à eux seuls forcent le respect. Et s'il y a des rebondissements (ce qui peut vite me fatiguer), il n'y a pas trop de twists archi-débiles, rien qui me donne envie de jeter le livre à travers la pièce. Je ne veux pas vous gâcher la lecture, mais même la révélation finale, la super révélation, on la sent venir (et ici ce n'est pas par maladresse de la romancière)  et c'est une bonne chose, car le retournement n'est pas artificiel, du coup. 

Et on n'appelle pas les romans "la trilogie du Baztán" pour rien : majesté des paysages, force des éléments naturels, puissance des croyances ancestrales, la façon que Dolores Redondo a d'évoquer ce territoire est saisissante, romanesque en diable. Elle insuffle ainsi une profondeur aux questionnements habituels du thriller : quelles sont nos racines? le foyer nous protège-t-il ou non? de quelle nature est le Mal? qui sommes-nous? qui est l'Autre? C'est foutrement efficace. Les thématiques de la famille, de la filiation, de la conjugalité sont articulées avec beaucoup de savoir-faire, et la trilogie propose une belle galerie de femmes, puissantes ou terrifiantes. Si je continue à trouver le mari parfait un peu insipide, j'ai adoré les membres masculins de la brigade qui entourent Amaia Salazar, qui tous offrent une vision de la masculinité différente. 

Mes lectures se suivent et ne se ressemblent pas. Enfin pas trop, car je dois reconnaître que les fictions criminelles en constituent l'essentiel. Petit à petit je me constitue un petit panthéon de thrillers : Dolores Redondo vient d'y arriver. 

Dolores Redondo, Trilogie du Baztán:

1. Le Gardien invisible (El guardián invisible), Gallimard Folio, 2021. Traduit de l'espagnol par Marianne Millon. Première édition française: Stock, 2013.

2. De chair et d'os (Legado en los huesos), Gallimard, Folio, 2021. Traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet. Première édition française : Mercure de France, 2015.

3. Une offrande à la tempête (Ofrenda a la tormenta), Gallimard, Folio, 2021. Traduit de l'espagnol par Judith Vernant. Première édition française: Mercure de France, 2016. 



jeudi 11 mars 2021

Milkman de Anna Burns




Présentation éditeur

Bien que se déroulant dans une ville anonyme, Milkman s'inspire de la période des Troubles dans les années soixante-dix, qui ensanglanta la province britannique durant trente années. Dans ce roman écrit à la première personne, une jeune fille, non nommée excepté par le qualificatif de « sœur du milieu » - grande lectrice qui lit en marchant, ce qui attise la méfiance -, fait tout ce qu'elle peut pour empêcher sa mère de découvrir celui qui est son « peut-être-petit-ami » ainsi que pour cacher à tous qu'elle a croisé le chemin de Milkman qui la poursuit de ses assiduités. Mais quand son beau-frère se rend compte avant tout le monde de tous les efforts qu'elle fait et que la rumeur se met à enfler, sœur du milieu devient « intéressante ». C'est bien la dernière chose qu'elle ait jamais désirée. Devenir intéressante c'est attirer les regards, et cela peut être dangereux. Car Milkman est un récit fait de commérages, d'indiscrétions et de cancans, de silence, du refus d'entendre, et du harcèlement.

Ce que j'en pense

On a beaucoup parlé de ce roman ces dernières semaines, et je ne voulais rien lire de tous ces articles. J'aime aborder un roman en en sachant rien ou pas grand-chose, et je lis les critiques après (idem pour le cinéma). J'ai bien fait car je pense que cela laisse toute sa force au roman d'Anna Burns. Parce que nom de Zeus, quelle claque! Il est rare qu'à ce point je sois secouée par la forme et par le fond, si je puis dire, que j'aie l'impression de lire un truc que je n'ai jamais lu, qui ne ressemble à rien de ce que j'ai lu. C'est le cas avec Milkman. J'ai mis un peu de temps avant de l'aborder, parce que je percevais, rien qu'en le feuilletant, que ce n'était pas un roman dont je pouvais lire quelques pages en passant, avant de me remettre au boulot ou à autre chose. Découpé en 7 longs chapitres, le roman ne se donne pas à lire si facilement, il mérite une attention soutenue.

L'écriture, et les choix de la traductrice sont stupéfiants : il y a le rythme de la narration, des phrases, souvent proches d'un flux intérieur. Les phrases s'enroulent sur elle-même, l'action laisse souvent la place à des retours en arrière ou des pauses explicatives, avec beaucoup de "naturel", et l'on apprend à partir d'un évènement comment fonctionne cette société, cette micro-société. Il y a le choix de ne nommer personne : on est sa fonction (familiale, intime, professionnelle), on est un nom passe-partout (Machin MacMachin, jolie trouvaille), et les groupes sont identifiés en termes de positionnement politique. Belfast n'est jamais nommée, les lieux ne sont pas identifiés, parce que l'important est ce qui joue en termes quasiment anthropologique. Bref, les choix stylistiques donnent une puissance incroyable au récit.

Tout ce qui se joue ici, décuplé par les Troubles (guerre civile, quoi) de l'Irlande du Nord, c'est le fonctionnement d'une micro-société, d'une communauté où le contrôle social est permanent, où l'on n'est pas ce que l'on veut mais ce qu'on doit être, où les femmes sont particulièrement - religion oblige - emprisonnées dans des rôles pré-déterminés, où leur corps ne leur appartient pas tout à fait. La narratrice en fait l'amère expérience, elle qui devient à la fois l'objet de la convoitise du Laitier (un vrai stalker) et la cible de la rumeur et d'une surveillance collective, surveillance réprobatrice évidemment. Car elle a tous les torts, aux yeux de cette communauté : pas en couple (malgré Presque-petit ami), elle ne prête pas attention aux attentes des autres, elle lit en marchant (déjà elle lit, mais en plus elle lit en marchant aux yeux de tous, attitude anormale qui exhibe son indifférence à ceux qui l'entourent et la jugent), elle est socialement inadaptée. Et elle va le payer.

C'est un superbe roman : sur une communauté absurdement corsetée par ses règles et sa religion, sur les femmes de cette communauté, celles qui acceptent leur sort (la mère, superbe personnage qui pourrait se libérer mais n'ose pas tout à fait, parce que les femmes de 50 ans sont trop vieilles pour cela), celles qui refusent les carcans (la narratrice, et les 7 "femmes de la condition").

Il y a des scènes extraordinaires : le Jour des chiens (je ne peux en dire plus) est sans doute celle qui m'a le plus marquée, la scène où la narratrice surprend le secret de Presque Petit-ami est également bouleversante de pudeur et de force. Et en dépit des tragédies qui parsèment le roman, des morts, des scènes quelque peu macabres, du harcèlement dont la narratrice est victime, de la peur qu'elle ressent dans ses membres et dans ses tripes, il y a des scènes cocasses. Les 7 femmes de la condition face aux hommes venus chercher la 8ème (qui n'est pas des leurs et pervertit leurs femmes), Machin MacMachin subissant le châtiment féminin dans les toilettes (et la vraie raison pour laquelle il est puni), et les femmes qui se retrouvent pour picoler ensemble... Toutes ces femmes tournent en ridicule à leur manière la puissance virile, le contrôle que les hommes exercent sur elle.

La fin du roman fait une boucle, en quelque sorte, avec le début, et les fillettes qui envahissent l'espace public en jouant aux couples internationaux mettent de la joie et de la couleur dans ce monde si terne, miné par des décennies de lutte fratricide. J'ai trouvé cette fin solaire, et j'ai quitté le roman en ayant la conviction que je ne l'oublierais pas de sitôt.

Anna Burns, Milkman (Milkman), Joëlle Losfeld, 2021. Traduit de l'anglais (Irlande) par 
Jakuta Alikavazovic. 

dimanche 14 février 2021

Le Magicien de Magdalena Parys



Présentation éditeur

Dès 1970, la Stasi et les garde-frontières bulgares montent une opération pour arrêter tous ceux qui tentent de fuir le bloc communiste. Opération qui sert aussi également à assassiner des opposants politiques au régime…

En 2011, dans un immeuble abandonné de Berlin squatté par des Roms, on retrouve le cadavre atrocement mutilé de Frank Derbach, employé aux archives de la Stasi.

Au même moment, Gerhard Samuel, photo-reporter, meurt dans d’étranges circonstances à Sofia, où il enquêtait sur la mort d’un de ses amis, disparu en 1980 à la frontière entre la Bulgarie et la Grèce.

Kowalski, le commissaire chargé de l’enquête berlinoise, est rapidement écarté au profit de la police fédérale et des services secrets. Mais Kowalski est un rebelle et il décide de poursuivre ses investigations discrètement, aidé par la belle-fille de Gerhard.

Ce qu’ils vont découvrir pourrait mettre en cause un homme politique allemand très en vue...

Ce que j'en pense

Il y a des livres qui doivent attendre leur moment. Par deux fois j'avais commencé Le Magicien, par deux fois j'ai arrêté ma lecture au bout de 50 pages. Pourquoi? Je ne sais, mais la 3ème tentative fut la bonne. Non que le roman m'ait déplu les deux premières fois, simplement ce n'était pas le moment, je n'accrochais pas. Si je me suis obstinée, c'est parce que j'avais lu et aimé 188 mètres sous Berlin, et parce que Le Magicien avait tout pour me plaire, a priori.

Si je dois émettre une réserve, peut-être liée à moi et à rien d'autre, je dirais que j'ai trouvé que Le Magicien n'était pas dépourvu de longueurs, ou de lenteurs. On aimerait parfois que ça aille plus vite, mais n'est-ce pas une mauvaise habitude de lectrice pressée? Quoi qu'il en soit, cette impression ne gâche pas le plaisir de cette lecture. J'ai aimé la multiplicité des personnages, de leurs points de vue, c'est parfaitement maîtrisé, l'autrice sait ce qu'elle fait et jamais elle ne nous égare. Cela peut coller le vertige par moments, mais tout s'emboîte, et si ça colle le vertige, c'est parce que la réalité évoquée est complexe à souhaits, tordue et mauvaise comme le sont les remugles du sale passé des pays satellites de l'URSS. Avec des polars allemands, j'avais mesuré à quel point des nazis avaient opéré une conversion opportuniste au communisme dans les cadres de la RDA. Avec Magdalena Parys, je perçois que les exécuteurs des basses oeuvres de la RDA ont su se ménager une belle vie après 1989. Et j'aime que les personnages nous fassent sentir, pour la plupart, que les trajectoires sont compliquées, que le manichéisme n'est pas de mise. L'intrigue et la construction du roman sont complexes parce que l'Histoire est complexe.

Et puis il y a un effet de crescendo dans le roman, dans sa tension : je me suis mise à avoir peur pour certains personnages, à espérer que d'autres soient mis hors d'état de nuire. Magdalena Parys manie aussi le suspense, à bon escient. Elle utilise les structures et les codes du roman noir pour rappeler à ses contemporains européens que leurs démocraties sont des géants aux pieds d'argile, bâtis sur des cimetières, et qu'à ne pas vouloir désigner et juger les responsables, on leur laisse les mains libres pour continuer leurs forfaits et saper l'avenir. C'est implacable, glaçant, salutaire aussi.

Magdalena Parys, Le Magicien (Magik), Agullo, 2019. Traduit du polonais par Margot Carlier, Caroline Raszka-Dewez. Disponible en poche chez 10 18

samedi 13 février 2021

La mère noire de Pouy et Villard



Présentation éditeur

Figures de proue de la Série Noire et du polar français, graphomanes talentueux, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard ont entamé en 2005 un dialogue littéraire qui a donné naissance à plusieurs textes à quatre mains. Avec La mère noire, ils reforment leur duo pour la Série Noire et signent un roman riche des échanges et jeux de langage qui les caractérisent.

Ce que j'en pense

Je n'avais pas lu les précédentes collaborations littéraires des deux compères, mais par un jour pluvieux (ça ne manque pas), je me suis emparée avec gourmandise de La mère noire, et j'ai tout de suite eu l'impression de retrouver de vieilles connaissances. Structuré en deux parties, la première écrite par Jean-Bernard Pouy et la seconde par Marc Villard, le roman pourrait se lire, si on voulait, comme deux novellas. Dans "L'art me ment" (vous reconnaîtrez Pouy dès le titre), Clotilde et son père ont chacun à leur manière et à la manière de leur âge une verve qui fait mouche. Clotilde est une sorte de Zazie de notre temps, et c'est un bonheur de les lire, de les "entendre", devrais-je dire. On se marre, mais pas que, et tout est dans le titre de cette première partie, somme toute. Dans "Véro", Villard donne voix à différents laissés pour compte de notre jolie société, et s'il délaisse le bitume parisien, il ne se détourne pas des marginaux, des "fous", et par Véro, mère de Clotilde, il explore une trajectoire de dérive ordinaire. N'allez pas penser pour autant que c'est misérabiliste, ça ne l'est vraiment pas.  

Ce qui unit les deux parties, outre le foyer (certes bancal) formé par ces trois-là, tient dans la finesse de l'évocation de notre société. Pouy comme Villard font des portraits qui tapent juste, et au-delà de leurs différences d'écriture, se tisse un roman noir bien serré. Et puis autre chose m'a frappée dans La mère noire, dans les deux parties qui composent ce roman : la tendresse qui s'en dégage, tendresse pour ces frères humains si fragiles, si malmenés de la part de deux vieux briscards du roman noir français. Alors oui, on se marre, on s'émeut, mais surtout, on quitte ce court roman avec un brin de sourire : c'est eux, c'est Pouy et Villard. 

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, La mère noire, Gallimard Série Noire, 2021. 


samedi 30 janvier 2021

Un petit tag pour changer

Ah ça faisait longtemps que je n'avais pas fait de tag, sans doute parce que je concentre le peu d'énergie que j'ai sur quelques chroniques qui me tiennent à coeur.  C'est parti pour un tag sur mon addiction aux livres...

Quelle est la durée maximale que tu peux passer sans lire?

Bah! en cas de panne de lecture, quelques jours, mais cela n'arrive pas souvent, deux trois fois par an. En revanche, il peut arriver que je passe une journée sans lire : si je suis en déplacement pour le boulot, ça peut arriver, ou si je suis trop crevée pour lire, même quelques pages, avant de m'endormir. Mais la norme pour moi c'est de lire quotidiennement, même quelques pages avant de m'endormir, justement.


Combien de livres emportes-tu avec toi à tout moment?

"A tout moment" serait exagéré : je n'emmène pas de livres pour aller faire des courses, par exemple, ou quand je vais au boulot (dans la vraie vie, celle sans la pandémie), parce que lire n'est pas un truc que je fais entre deux portes, cela me demande de la disponibilité d'esprit. Sinon, j'ai TOUJOURS ma liseuse sur moi, ce qui signifie que j'ai sous la main énormément de livres.


Gardes-tu tous les livres achetés/reçus ?

Je désherbe de temps à autre mes bibliothèques, pour faire de la place : mes goûts en BD ayant évolué ces dernières années, j'ai évacué certaines séries dont je sais que je ne les relirai pas/plus. Côté romans, j'ai tendance à garder, et s'il arrive que je ne garde pas un titre acheté, j'essaie de voir si un.e de mes ami.e.s pourrait l'aimer. Sinon, c'est pour Emmaüs. Mais il faut préciser une chose : j'achète en livre papier de manière très raisonnée, et je reçois peu de SP. Donc les acquisitions papier, depuis quelques années, ne sont pas le fruit de coups de tête, ce qui veut dire que je garde. 


Combien de temps passes-tu en librairie?

C'est très variable et la pandémie fausse complètement les choses. Dans "ma" librairie, je passe entre 15 et 45 minutes, selon que je discute ou pas avec les libraires. Je n'y suis malheureusement pas allée ces dernières semaines, à la fois parce que j'ai décidé de limiter mes achats pour faire baisser mon stock et donner leur chance à des livres que j'avais achetés et qui me tentent toujours énormément, et surtout parce que des problèmes de santé m'ont un peu clouée chez moi. Par ailleurs, quand je peux bouger de ma ville, que je suis soit à Paris (dans la vie normale tous les mois) soit ailleurs, je vais forcément dans les librairies, que je connais ou non, et j'y passe pas mal de temps, soit pour flâner soit pour acheter : et là je dirais que c'est 30 minutes en moyenne, parce que j'explore.


Combien de temps passes-tu par jour à lire?

Les jours sans, c'est 15 minutes, les jours avec, ça peut être 2-3 heures. Rarement plus, en toute honnêteté. Je passe trop de temps sur les écrans... et je trouve que mes capacités de concentration ont baissé ces dernières années.


A quel moment de la journée vas-tu réserver ton moment de lecture?

En semaine, c'est évidemment le soir parce que le reste du temps je bosse et comme tout le monde, je suis pressée. Le week-end, j'aime me mettre sur mon canapé après le petit-déjeuner et bouquiner tranquillement, en pyjama, en sirotant du café tranquillou (vous saurez tout). 


Combien de livres possèdes-tu en tout (ebooks compris)?

Impossible de répondre, surtout avec les ebooks. Des milliers, tout compris. Ben oui, je suis vieille et je lis depuis toujours, et mon métier est lié à la lecture aussi. A la maison, il y a des livres dans toutes les pièces (faut dire que c'est petit, chez nous), sauf dans la salle de bains. 


Amènes-tu souvent le sujet de la lecture dans une conversation?

Si je suis avec des gens qui lisent, oui, mille fois oui. Miss Cornélia en sait quelque chose, Babounette aussi. Et d'autres, évidemment. Et à la maison, on parle beaucoup de nos lectures, passées, en cours, à venir. 


Quel est ton plus gros livre lu?

En roman "one shot", si je puis dire, je suppose qu'il faut aller voir du côté des Russes et de Tolstoï en particulier. Sinon, si on considère que c'est UN livre, A la recherche du temps perdu


Y a-t-il un roman que tu devais avoir à tout prix? 

Je trouve qu'on vit quand même dans un pays où les livres sont disponibles durablement, et le marché de l'occasion vient compléter les choses si besoin. Donc quand je veux avoir un livre, ce n'est généralement pas si compliqué. Le dernier livre que j'ai eu un peu de mal à trouver, c'est un roman d'Andrea G. Pinketts, Turquoise fugace


As-tu déjà lutté pour finir un roman que tu refusais d’abandonner?

Quand j'étais ado, Madame Bovary. Parce que cette dinde d'Emma me faisait penser à quelqu'un de mon entourage proche, que j'étais dans une période de grande souffrance, notamment à cause de ses agissements, donc il m'était très dur de lire le roman de Flaubert. Je comprends que ça semble bizarre. Mais je savais que je me destinais à des études de lettres (j'étais au lycée) et un jour, je me suis enfermée avec le roman en me disant : "tu ne sortiras pas tant que tu n'auras pas fini ce livre". 

Désormais, je suis une grande personne, pour ne pas dire une vieille personne. Il peut m'arriver de m'obstiner dans une lecture, ou de l'abandonner provisoirement (parce que je sais que certains livres doivent attendre leur heure), mais je n'ai plus vraiment à m'obstiner : si un roman me déplaît, m'ennuie, eh bien je l'arrête. Il y a tant à lire!


Quels sont tes 3 plus importants objectifs littéraires en 2021?

J'en ai parlé par ailleurs mais je veux :

- varier encore plus mes lectures, en termes de pays, de genres ; 

- lire plus de femmes ;

- me ruer un peu moins sur les nouveautés ou moins acheter de façon compulsive pour lire ce que j'ai accumulé depuis deux ans, parce que je sais qu'il y a des trésors là-dedans.


As-tu déjà converti quelqu’un à la lecture?

Pas que je sache. Et même si je pense que lire est un des plus grands bonheurs, je sais aussi qu'on peut être très heureux et très intelligent sans lire. 


Décris ce que les livres représentent pour toi en 5 mots

Plaisir, émotion, bonheur, réflexion, oxygène.


Bon ben je crois que c'est assez clair, mais je le sais depuis toujours : je suis accro aux livres et à la lecture. CQFD. 


samedi 23 janvier 2021

Cimetière d'étoiles de Richard Morgiève



Présentation éditeur

El Paso, Texas, 1963. Huit ans après la disparition du tueur en série appelé le Dindon *, les lieutenants Rollie Fletcher et Will Drake enquêtent sur la mort suspecte d’un Marine. Ce ne sont pas des modèles de vertu mais la vertu n’a jamais résolu une affaire criminelle. La ténacité, si. Plus Fletcher et Drake progressent dans la recherche de la vérité, plus cet absolu leur échappe, plus l’enquête se révèle être une hydre aux multiples visages. La mort à tous les étages: voilà ce qu’ils auront au menu et qu’ils feront passer avec des balles blindées et des amphétamines. Pas de castagnettes mais des poings américains. Comme seule loi, la loi du talion version country : pour un oeil les deux, pour une dent toute la gueule. On remplit les cimetières comme on peut et on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. En témoigne cette pluie d’étoiles mortes qui tombe du drapeau américain à la fin du livre.

Ce que j'en pense

Vous vous souvenez du Cherokee, assurément, roman noir qui étreint le coeur. J'avais lu ce roman assez longtemps après sa sortie et j'en garde un vif souvenir. J'attendais donc avec impatience Cimetière d'étoiles, avec lequel j'ai embarqué pour une odyssée encore plus hallucinée, hantée et tout aussi magnifique que Le Cherokee. Drake et Fletcher sont pourtant a priori moins "aimables" que Nick Corey, terrifiants de cruauté et de folie destructrice. Je ne vous cacherai pas que j'ai eu du mal à les suivre, à embarquer à leurs côtés. Mais j'ai fini par les aimer, oui, je le dis ainsi, parce que c'est le cas. Ils ne sont qu'un, un seul être déviant et en même temps des flics, acharnés à découvrir ce qui est arrivé au Marine mort et rien ne peut les arrêter, surtout pas la mort. Fletcher, halluciné, défoncé, est touché par la grâce en la personne de Holly Howell aux yeux violets. J'ai le sentiment qu'on peut accéder à Cimetière d'étoiles comme ça, comme un roman noir crépusculaire et tragique, tissé de personnages déglingués et de tragédies. On peut se laisser aller au plaisir ambigu de la castagne ultra-violente, de l'ambiance western de fin du monde, de ces personnages de flics pourris et de criminels déjantés. L'écriture de Richard Morgiève est somptueuse, émaillée de citations et de références bibliques, avec des fulgurances poétiques qui étreignent le lecteur à chaque page ou presque. Cimetière d'étoiles est, comme Le Cherokee, la quintessence du roman noir, de sa puissance tragique. 

Je mentionne Le Cherokee parce qu'il est à nouveau question du Dindon ici : Fletcher et Drake commencent par ignorer cette piste, cette présence lancinante, englués qu'ils sont dans le scandale d'Etat qu'ils découvrent. Tout les ramènera pourtant à lui. Mais ce n'est pas seulement ça. Le Cherokee et Cimetière d'étoiles forment un dyptique qui explore les mythes de l'Amérique et en constate le crépuscule. Cimetière d'étoiles est parsemé de citations et de références à la culture populaire étasunienne : cinéma, musique populaire, tout ce qui permet à l'Amérique à la fois de se voir plus belle en son miroir et de lever le voile par le biais du blues et du jazz. Le roman a cette dimension "méta" comme diraient certains: il exhibe les codes du noir, du western, de toute cette fiction de genre déployée par l'industrie hollywoodienne, dont l'âge d'or est à son terme. Chant du cygne, en quelque sorte, d'un pays qui a vendu du rêve par son soft power, les industries culturelles. Car la réalité est bien différente, et c'est à mon sens l'autre dimension de ce dyptique romanesque : Nick Corey avait "fait" la Corée, ici c'est le Vietnam (et donc la Guerre froide) qui englue l'Amérique dans ses mensonges, et évidemment, le roman se clôt le 22/11/63. Le rêve américain n'a jamais existé, comme en témoignent ces putes à un dollar, ces flics véreux, ces Noirs et ces immigrés condamnés à la misère la plus noire, et tout ce monde-là est de toute façon mauvais jusqu'à la moelle ou peu s'en faut. Mais de la guerre de Corée à la guerre du Vietnam, la belle façade se lézarde, et l'assassinat de Kennedy signe la fin de l'innocence prétendue. Car l'Amérique n'est qu'un sac de noeuds et de complots, sur fond de peur de petits hommes verts, de crise de Cuba, de pouvoirs et de contre-pouvoirs (Hoover, CIA, FBI, armée, un vrai nid de tueurs). L'Amérique n'a jamais été innocente, fondée sur un génocide et sur l'asservissement des Noirs, c'est une nation originellement pourrie, dans tous les sens du terme, et qui, de 1953 à 1963, s'effondre sur sa pourriture, devenant le cimetière des étoiles du drapeau américain. 

Subsiste la puissance de la fiction et de l'écriture, et je n'oublierai pas de sitôt Drake, Fletcher, Booker et Holly. Avec une question : et le petit Ronnie alors? 

Richard Morgiève, Cimetière d'étoiles, Joëlle Losfeld, 2021.

lundi 18 janvier 2021

Une suite d'évènements de Mikhaïl Chevelev



Présentation éditeur

C’est avec une grande surprise que Pavel Volodine, journaliste moscovite, apprend un soir qu’il est attendu sur les lieux d’une prise d’otages, où on le réclame comme médiateur. Un homme retient plus d’une centaine de fi dèles dans une église, et ne veut négocier qu’avec lui.
Pavel reconnaît alors Vadim, qu’il avait fait libérer lors d’une mission bien des années auparavant. Engagé malgré lui dans une périlleuse course contre la montre et un improbable dialogue, il tente de comprendre ce qui a pu le conduire à faire le choix du terrorisme.

Ce que j'en pense

Il y a chez Mikhaïl Chevelev un sens remarquable de l'ironie et une saisie impitoyable des situations, situations qui entremêlent histoires et Histoire, le tout donnant de la Russie et de l'époque un portrait sans complaisance ni fausse pudeur. 

La tragédie naît de la plus grande banalité, et ce que pointe Une suite d'évènements - et c'est à mon sens en cela qu'il est un roman noir - de manière impitoyable, c'est à quel point les corps d'Etat corrompus mènent inexorablement les plus ordinaires des hommes à faire des choix terriblement extraordinaires et désespérés. Vadim n'aspirait sans doute qu'à avoir une vie tranquille, lui qui avait échappé au pire. Mais c'était sans compter sans la corruption endémique de la police, qui ramène la violence, la mort et le sang au coeur de son existence.  Noir, Une suite d'évènements l'est par le traitement de son sujet, l'individu aux prises avec l'Histoire malgré lui, aux prises avec la pourriture ordinaire d'un régime violent, qui croit avoir enfin accès à un peu de paix et qui se retrouve broyé. 

Mikhaïl Chevelev, journaliste d'opposition, signe là un roman au rythme impeccable, et ce court récit se dévore d'une traite, alternant les époques pour nous faire saisir les choses. Son écriture se débarrasse de toutes les facilités, nul pathos, nul lyrisme, rien qui pourrait contrevenir à la vision brute que ce journaliste d'opposition exprime par le biais de la fiction. Et pourtant, ce n'est pas un roman de journaliste, c'est une oeuvre romanesque en diable.

J'ai aimé la façon dont il évoque son personnage de journaliste, Pavel, seul interlocuteur jugé admissible par Vadim devenu preneur d'otages. Car Chevelev ne livre pas de vision romantique des journalistes, pas du tout. Ils ne sont pas héroïques, ils ne sont pas des redresseurs de torts, ils ne comprennent pas mieux que les autres, certains font simplement du mieux qu'ils peuvent, ce sont des témoins, essentiels certes, mais pas des surhommes. 

On peut lire ce roman comme on voudra : comme le portrait de deux hommes, un drame psychologique ; comme un roman noir politique sur la Russie contemporaine ; comme un récit à suspense, pourquoi pas, sur une prise d'otages à l'issue incertaine. 

Mikhaïl Chevelev, Une suite d'évènements, Gallimard, Du monde entier, 2021. Traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs. 



jeudi 7 janvier 2021

Manger Bambi de Caroline De Mulder



Présentation éditeur

Bambi, quinze ans bientôt seize, est décidée à sortir de la misère. Avec ses amies, elle a trouvé un filon : les sites de sugardating qui mettent en contact des jeunes filles pauvres avec des messieurs plus âgés désireux d'entretenir une protégée. Bambi se pose en proie parfaite. 
Mais Bambi n'aime pas flirter ni séduire, encore moins céder. Ce qu'on ne lui donne pas gratis, elle le prend de force. Et dans un monde où on refuse aux femmes jusqu'à l'idée de la violence, Bambi rend les coups. Même ceux qu'on ne lui a pas donnés.

Ce que j'en pense

Autant vous le dire tout de suite, Bambi n'est a priori pas aimable. J'ai d'ailleurs craint un instant de ne pas entrer dans le roman de Caroline De Mulder faute de pouvoir saisir le personnage. Mais en réalité, c'est l'une des grandes forces du roman que de ne pas essayer d'angéliser (ni de diaboliser) Bambi. Avec ses grands yeux et ses jambes longues, elle ferraille avec les armes qu'on lui a données. Car de la rage, Bambi en a à revendre. J'ai parfois pensé à L'appât de Tavernier, film d'une grande noirceur, mais Bambi ne vient pas du même monde: elle n'est pas sotte, elle ne vient pas d'un milieu protégé (doux euphémisme), elle doit lutter pour vivre, pour se faire une place. Certes, elle se trompe parfois de cible, elle poursuit des chimères, elle use de moyens dégueulasses, mais le monde ne l'est-il pas, dégueulasse, avec Bambi?

Le constat est sans concession, Caroline De Mulder ne juge pas, elle pointe les responsabilités. Elle ne dédouane pas plus Bambi que les autres personnages, mais ces derniers la surpassent en lâcheté - au mieux - ou en abjection - dans la plupart des cas. Bambi veut elle aussi consommer, parce qu'elle pense que c'est ça qui est essentiel dans notre société capitaliste, et ne pas être seulement consommée : elle se refuse à être victime, proie, et tente de renverser les rôles. Tout s'achète, tout se vend, mais certains ont des moyens que Bambi n'aura jamais : l'argent, bien sûr, mais surtout une forme de respectabilité qui donne leur impunité à ces hommes dotés socialement et économiquement, et la parole. Le beau-père est l'un d'entre eux : sa respectabilité sociale et sa maîtrise du verbe et de lui-même lui permettent de convaincre tout le monde - sauf Bambi - qu'il est ce qu'il y a de mieux pour elle, et Bambi finit par le comprendre. Qui croira cette gamine manipulatrice et menteuse face à l'homme socialement installé ? 

Implacable, la mécanique de Manger Bambi embarque le lecteur : impossible de lâcher ce roman bref et dense, d'une grande force. Une autre chose est remarquable  chez Caroline De Mulder : sa capacité à faire exister le verbe de ces jeunes filles. Rien de toc, rien de singé, et pour le lecteur, le sentiment d'entendre ces jeunes filles, de percevoir leur agilité verbale, le rythme staccato de leurs échanges. 

On connaissait déjà le talent de Caroline De Mulder, mais elle donne ici un roman particulièrement abouti, un superbe roman noir. 

Caroline De Mulder, Manger Bambi, Gallimard, La Noire, 2020.

dimanche 3 janvier 2021

Mon père et ma mère d'Aharon Appelfeld



Présentation éditeur

C’est l’été 1938 en Europe centrale. Et comme chaque année ils sont là, sur la rive, en villégiature.

Il y a Rosa Klein, qui lit dans les lignes de la main. Mais peut-on se fier à ses prédictions ? Et Karl Koenig, l’écrivain. Pourquoi fréquente-t-il les autres vacanciers au lieu de consacrer toute son énergie au roman qu’il est en train d’écrire ? Qui sont vraiment « l’homme à la jambe coupée » et la jeune femme amoureuse que tous les Juifs appellent par l’initiale de son prénom ? Et le père et la mère d’Erwin, l’enfant si sensible à l’anxiété de ceux qui l’entourent ?

Dans ce roman magistral publié quelques années avant sa mort, Aharon Appelfeld tisse les questions intimes, littéraires et métaphysiques qui l’ont accompagné toute sa vie. Sous sa plume, ces dernières vacances avant la guerre sont le moment où l’humanité se dévoile dans ses nuances les plus infimes, à l’approche de la catastrophe que tous redoutent sans parvenir à l’envisager.

Ce que j'en pense

Je connais encore peu l'oeuvre d'Appelfeld, mais j'avais repéré et acheté ce roman à sa sortie, et attendu un moment propice pour m'y plonger. L'écriture d'Appelfeld, sans être difficile, mérite qu'on la savoure, qu'on lui accorde l'attention qu'elle mérite. Ce n'est pas un auteur qu'on lit entre deux portes, entre deux occupations, voilà tout. Et rien n'aurait pu me détourner de ma lecture hier. 

Je ne sais pas bien par quoi commencer tant ce roman m'a éblouie et bouleversée. L'auteur peint une petite communauté juive, saisie dans un lieu de villégiature estivale en Bucovine (entre Roumanie et Ukraine, pour situer selon nos repères), et j'emploie le verbe peindre à dessein. Il procède par petites touches, par scènes, par tableaux, et l'ensemble n'est pas dénué de cocasserie. C'est qu'il y en a, des extravagants, parmi ces gens, des drama queens comme on dirait aujourd'hui, qui provoquent l'agacement du père d'Erwin. On est saisi de tendresse devant l'homme à la jambe coupée, devant P., alias Peppy, femme-enfant terrassée par un chagrin d'amour, devant Koenig l'écrivain qui écrit peu mais marche et observe, le médecin humaniste et joueur d'échecs. Aharon Appelfeld n'a pas son pareil pour croquer cette petite communauté, pour dessiner des silhouettes, pour livrer peu à peu des âmes au bord de l'abime. Il ne renonce d'ailleurs pas à une forme d'ironie : les prédictions de Rosa Klein semblent si vaines au regard de ce que l'Histoire et la folie des hommes préparent... Ces lignes de vie qu'elle observe et interprète seront bientôt brisées net, pour la plupart. 

Mais si la tragédie est déjà là - j'y viens -, Aharon Appelfeld n'a pas choisi le moment d'avant par hasard. Il saisit ce monde juste avant le basculement, sa beauté, et le roman est d'une mélancolie extraordinaire. J'ai souvent pensé à Tchekhov, même si mes souvenirs de cet auteur datent (de mon adolescence, voyez le genre) : pour cette manière de suspendre le temps, de fixer la beauté, tout en insufflant une mélancolie qui tord le coeur, parce que tout cela est sur le point de disparaître. Le roman a une grâce folle, de bout en bout, de l'évocation des corps des jeunes nageuses qui émeuvent le jeune Erwin à la quiétude du jardin de la maison citadine (à la fin), de la simplicité d'un repas frugal composé avec les produits du potager et de la ferme proche aux discussions feutrées de la mère d'Erwin et de Gusta, son amie, ponctuées de leurs rires gracieux. Je pourrais évoquer chaque page ou presque...

Et ce qui serre le coeur dans ce monde d'avant, c'est justement que c'est un monde sur le point de disparaître et qui en a conscience, plus ou moins confusément, même s'il est tentant de se dire que non, le pire n'adviendra pas, parce que l'Allemagne est une nation civilisée, lettrée, dotée de valeurs humanistes. Le lecteur sait bien, lui, qu'il est inutile de se leurrer, que nombre de ces êtres vont bientôt périr, que quelques uns survivront, hantés à jamais par l'horreur indicible. Dès les premiers chapitres, Aharon Appelfeld infuse l'horreur antisémite, et cela va crescendo : de regards assassins à une tentative de pogrom (mais on a connu pire, comme le dit l'homme à la jambe coupée), de l'insulte ordinaire à la tentative d'extorsion, c'est la banalité de l'antisémitisme à l'oeuvre en Europe centrale et en Europe de l'est qui est restituée, mais avec l'effet d'assurance que confère aux brutes la certitude d'être du côté de ceux qui ont désormais le pouvoir. C'est glaçant, terrifiant. 

Il y a dans ce roman une réflexion fine sur la judéité : qu'est-ce que c'est, être juif, pour ces êtres qui parfois ne croient pas, ne croient plus, et que l'on renvoie sans cesse à une foi censée les constituer, les caractériser plus que tout? qu'est-ce qu'un corps juif, pour ces jeunes nageuses formées dans un club dont elles sont désormais bannies mais que rien, physiquement, ne distingue des "non-juifs"? à quel point est-on "assimilé", aux yeux des autres ou de ses propres yeux, par sa trajectoire, son activité professionnelle, son mode de vie? Face au péril qui se précise, certains ont choisi l'exil, mais d'autres rejettent cette solution, soit parce qu'ils pensent que tout finit par passer, soit parce que l'exil n'est pas évident, car ils sont désormais puissamment enracinés dans une terre, celle de leurs parents (Yulia, ou l'amie d'enfance retrouvée du père d'Erwin), dans ce qui les a constitués en tant qu'individus, le territoire de l'enfance. 

Je n'oublierai pas de sitôt Erwin et ses rêves souvent terribles, qui rythment le récit, son père, esprit rationnel et surdoué, sa mère, douce et tendre, le docteur humaniste. Je n'oublierai pas ces soirées d'été devant l'isba, la fragilité de ces instants et de ces êtres. 

Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère, Editions de l'Olivier, 2020. Traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti. 



vendredi 1 janvier 2021

Bilan 2020 et perspectives

Je voulais, comme je l'ai déjà fait, vous proposer un bilan avec mes meilleures lectures de l'année, mais j'ai renoncé. Je n'y arrivais tout simplement pas, car il y a eu énormément de superbes romans cette année, rendant arbitraire toute sélection. Et je crois que je ne me sentais pas de distribuer des bons points, car telle était mon impression. Bizarre, car je prends grand plaisir à lire les sélections sur les blogs et autres sites, sans avoir ce sentiment.  

J'ai donc procédé (et je l'avais fait l'an dernier) en regardant quels pays avaient dominé mes lectures, quelles langues, quels genres aussi.

Je précise d'emblée que je ne tiens ici aucun compte de mes lectures graphiques (bandes dessinées) ni de mes lectures de classiques hors-roman (poésie, par exemple, ou Les Caractères de La Bruyère).

Comme l'an dernier, la France (auxquels s'ajoutent auteurs belges et suisses, je le précise) domine largement mes lectures. Mais cette année, ce sont les USA qui viennent en deuxième, et j'en suis la première surprise. L'Italie (❤️) arrive ensuite. 

Côté aires linguistiques, logiquement, le français et l'anglais sont en tête. 

Et si vous rattachez comme il se doit la France à l'Europe, vous constatez que mes lectures sont très très majoritairement européennes. 

Enfin, quelques chiffres bruts : j'ai lu 129 livres, et là-dedans un peu plus de 60% des livres achetés en 2020 (une centaine de livres achetés). Oui, j'ai lu (ou relu) des titres achetés avant 2020, parfois bien avant...

Pour la plupart ce sont des polars ou des romans noirs, avec une poignée de romans ne relevant d'aucun genre. Je pense avoir lu moins de littérature de jeunesse que d'habitude. Il y a quelques titres relevant des littératures de l'imaginaire, et une poignée de thrillers. 

2021 s'annonce bien, il y a des romans que j'attends avec gourmandise. Mais mon stock reste très conséquent, et nombre de romans n'ont pas encore trouvé leur moment dans mes lectures. Mes souhaits (et non mes résolutions, car on ne les tient jamais):

- veiller à plus de diversité dans les genres lus : l'année 2020 a été dominée par le roman noir, 2021 le sera sans doute aussi (team roman noir forever), mais je trouve que j'ai fait peu d'incursions dans d'autres formes littéraires, et c'est dommage;

- m'efforcer de varier les aires culturelles : il me semble que j'ai été moins curieuse de territoires (notamment dans le noir) que d'habitude, et c'est sans doute dû à la dominante française de mes lectures;  

- faire un effort pour alterner nouveautés et livres acquis dans les mois voire les années passées; 

- raisonner un peu mes achats, parce que cela ne sert pas à grand-chose d'acheter des dizaines de romans que je n'ai pas le temps de lire ensuite, ou plutôt, cela ne crée que de la frustration; 

En janvier, j'ai repéré d'ores et déjà 6 titres, 6 nouveautés. Ce serait bien que je m'y tienne, que je n'aille pas au-delà, d'autant que je sais que j'aurai un mois un peu difficile côté lecture : beaucoup de boulot et une opération (bénigne) à la mi-janvier, qui aura des conséquences sur ma capacité à lire. 

Une chose est certaine, j'aborde 2021 avec une envie intacte de lire, peut-être même renforcée, car voyez-vous, en ces temps troublés, incertains, souvent angoissants, lire est à la fois un moyen de comprendre le monde et de s'en extraire, de faire de salutaires pas de côté, et je ne compte pas me priver de cet immense plaisir, de ce refuge indispensable. Je lirai ce que je veux, en me méfiant plus que jamais de mon snobisme ou de mon élitisme, si possible. 

Je souhaite à tous ceux qui passeront par là une année douce, pleine d'éblouissements littéraires, et je ne prends pas grand-risque en vous disant qu'assurément, 2021 tiendra de ce côté-là toutes ses promesses.