dimanche 18 juillet 2021

Toutes ces foutaises d'Ezzedine Fishere



Présentation éditeur

Amal, une jeune Américaine d’origine égyptienne, vient de sortir d’un an de prison. Elle a été inculpée pour appartenance à une organisation étrangère visant à déstabiliser le régime, une ONG en l’occurrence. Durant une fête célébrant sa sortie de prison, elle rencontre Omar, un chauffeur de taxi. Ils passent la soirée et la nuit ensemble. Quarante-huit heures séparent Amal de son retour aux États-Unis et c’est durant ce laps de temps que se déroule le roman. Amal et Omar feront l’amour, souvent, se raconteront et raconteront l’Égypte d’une jeunesse contemporaine depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui, pleine d’espoirs mais souvent désenchantée.
À l’instar des Mille et Une Nuits, Ezzedine Fishere nous propose des récits enchâssés avec pour cadre l’histoire d’Amal et Omar. S’inspirant de faits réels, le roman n’est pas seulement bien documenté, il est empreint d’un humour noir et d’une autodérision ravageurs.

Ce que j'en pense

A sa manière, Joëlle Losfeld nous rappelle qu'il y a dix ans, la population égyptienne s'est soulevée, avec la publication (quatre ans après la parution originale) de Toutes ces foutaises. Ezzedine Fishere fait explicitement référence au classique Mille et une nuits, dans une construction virtuose. On retrouve aussi des subterfuges narratifs du roman des XVIIè et XVIIIè siècles : l'histoire que nous lisons a été assumée par "l'éditeur" Fishere, qui en est le dépositaire et non l'auteur. Cette ruse permet de rappeler le poids de la censure en Egypte, où l'on emprisonne les intellectuels, les écrivains, pour leurs écrits, pour leurs idées ou tout simplement parce qu'ils ont l'impudence d'écrire trop crûment sur le corps et le sexe. Dans le roman, les circonvolutions langagières pour évoquer les scènes de sexe rappellent cet interdit stupide, de manière assez ironique. 

Amal et Omar se connaissent à peine, et leur rencontre est sans lendemain ou presque puisqu'Amal doit repartir aux Etats-Unis : elle propose au jeune homme de passer les heures qui la séparent de son départ pour l'aéroport avec elle, dans ses bras, et les récits de l'un et de l'autre s'enchaînent, s'entrelacent, et retardent l'échéance, comme dans le prestigieux modèle narratif des contes. Mais les récits sont ici bien plus désespérés, parfois tragiques, tout simplement. La révolution a échoué, et les protagonistes dont les histoires s'égrènent sont terribles. Par son récit tout en méandres, kaléidoscopique, Ezzedine Fishere livre un roman politique très fort. Pas de réquisitoire lourdingue, non, le portrait d'un pays saccagé, que l'on saisit ici par des trajectoires individuelles, broyées par un régime militaire qui réprime violemment une tentative de révolution et tout espoir de changement. On perçoit notamment le tournant pris par les rassemblements de la place Tahrir, le rôle de certaines forces contre-révolutionnaires, si je puis dire. Meurtres, viols, tout est bon pour museler cette jeunesse qui n'aspire, comme le dit un personnage, qu'à vivre décemment. Pays exsangue, l'Egypte écrase ses forces vives, et ajoute la violence d'un régime autoritaire au poids des traditions et la famille, forces conservatrices s'il en est. Si le récit est puissamment romanesque, on n'oublie pas, en le lisant, qu'il s'inspire de nombreux faits réels (arrestation et torture d'homosexuels, ou d'employés d'ONG). La force de Toutes ces foutaises est de donner à ces destins plus que des allures de fantômes dans la presse, de les incarner et cela tord le coeur. 


Ezzedine Fishere, Toutes ces foutaises (Kol hadha al-haraa), Joëlle Losfeld, 2021. Traduit de l'arabe (Egypte) par Hussein Emara et Victor Salama. 

samedi 10 juillet 2021

Le bal des porcs d'Arpad Soltész




Présentation éditeur

Dans le Joli Pays sous la Minuscule Chaîne de Hautes Montagnes, quand des adolescentes disparaissent d’un centre de désintoxication, personne ne s’en inquiète. Les junkies mentent, volent, et crèvent. Tout le monde le sait, et tout le monde s’en fiche. Mais quel est le lien entre la mort de la jeune Brona , la carrière fulgurante d’une poignée de politiciens, un maître chanteur tout-puissant, la mafia calabraise et l’assassinat d’un journaliste ?


Ce que j'en pense

Vous vous souvenez sans doute que j'avais adoré Il était une fois dans l'est : essai transformé avec Le bal des porcs, deuxième opus d'Arpad Soltész publié par Agullo. Une fois de plus, si vous cherchez un gentil polar, une lecture réconfortante, mais aussi un roman facile, passez votre chemin. Arpad Soltész jette dans ce roman noir toute sa rage et tout son désespoir. Il ne se soucie pas d'être reader friendly, et si vous pouvez bien sûr vous lancer dans Le bal des porcs sans rien savoir des évènements qui ont secoué la Slovaquie ces derniers temps, je vous conseille néanmoins de prendre quelques renseignements sur l'affaire Kuciak, cela facilitera votre lecture et sera un facteur de plaisir supplémentaire. Arpad Soltész construit un roman kaléidoscopique, et l'on peut être désarçonné par la multiplicité des personnages, par les chemins empruntés et APPAREMMENT délaissés ensuite. C'est que Le bal des porcs, sous des dehors de fiction, a des allures de true crime, comme on dit : ce qu'il rapporte est une lecture de faits réels, qui ne se soucient guère, eux, de fluidité et de simplicité. La corruption et la criminalité sont complexes, tissent des liens nombreux et se nourrissent d'interactions et d'interdépendances à plusieurs niveaux et degrés. Alors bien sûr, cela ne facilite pas la compréhension par les béotiens que nous sommes, mais c'est fait pour ça. 
Et n'allez pas penser que Le bal des porcs n'est pas romanesque, oh que si! C'est d'ailleurs un des talents fabuleux d'Arpad Soltész : il semble nous égarer, ne se soucie pas de nous ménager des transitions et des explications sur ce qui relie ce texte-mosaïque, et nous, lecteurs, nous tournons les pages avidement, horrifiés mais fascinés par ce qui se trame, dans tous les sens du terme, sous nos yeux, une criminalité sordide impliquant tous les individus dotés de pouvoir en Slovaquie, politiciens, hommes d'affaires, police secrète, et la trame du roman, tout aussi virtuose que dans Il était une fois dans l'est. Nous retrouvons Schlesinger, dont je ne sais s'il est un double de l'auteur, déjà vu dans le précédent roman. Ce jeune et petit état qu'est la Slovaquie fait une fois de plus figure de far-west sanglant, où les plus sauvages triomphent encore, où les plus cupides écrasent les plus intègres. 
C'est terrifiant, c'est à côté de chez nous. Et c'est, traduit par Barbora Faure, un somptueux roman noir, qui se joue des codes pour faire rendre gorge à la réalité.

Arpad Soltész, Le bal des porcs (Svina), Agullo Noir, 2020. Traduit du slovaque par Barbora Faure. 

jeudi 24 juin 2021

Donbass de Benoît Vitkine




Présentation éditeur

Sur la ligne de front du Donbass, la guerre s’est installée depuis quatre ans et plus grand monde ne se souvient comment elle a commencé.

L’héroïsme et les grands principes ont depuis longtemps cédé la place à la routine du conflit.

Mais quand des enfants sont assassinés sauvagement même le Colonel Henrik Kavadze, l’impassible chef de la police locale, perd son flegme.



Ce que j'en pense

Voilà un roman qui a patiemment attendu son heure, au point qu'il se demandait probablement s'il serait lu un jour (oui oui, les livres se demandent des trucs, mais sinon tout va bien dans mon crâne). Et bon sang, ne pas le lire aurait été bien dommage : j'ai adoré Donbass. L'intrigue policière est somme toute assez classique, mais elle sert admirablement le roman, et surtout l'essentiel de ce roman, qui est de brosser le portrait d'un territoire martyrisé par une guerre qui traîne avec elle les remugles du passé. Le Donbass est une région ouvrière, minière, en grande partie post-industrielle car peu d'usines y fonctionnent encore. Démantelée à l'ère post-soviétique, elle s'est pris de plein fouet les vagues de privatisation, la révolution en Ukraine et ces dernières années la guerre. Le quotidien des habitants d'Avdïïvka, sur la ligne de front, c'est les tirs de mortiers, les obus, et qui s'en soucie? 
Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais moi je savais peu de choses de cette région, pas si loin de chez nous, et Donbass m'a appris beaucoup, sans pesanteur. Le talent de Benoît Vitkine est de nous apprendre tout cela en incarnant des situations, en proposant des personnages tout à la fois ordinaires et extraordinaires : des veuves de guerre ou de mine, des mères qui ont perdu leur enfant à la guerre (celle-ci ou une autre, en Afghanistan), des mineurs, des petits caïds, des malins reconvertis en directeurs d'usine, des policiers corrompus ou dévastés. C'est tout un peuple qui prend vie sous la plume de Benoît Vitkine, et qui nous permet de saisir un pan de notre Histoire. 
Et puis il y a des scènes sidérantes, d'une splendeur tragique incroyable : ces gens s'agenouillant devant le cercueil d'un enfant, dans le silence de la trêve ordonnée aux canons ; la poursuite finale (n'attendez pas un truc à l'américaine, c'est beaucoup mieux) dans des rues désertées, une poursuite entre fantômes, somptueuse. 
Voilà, encore une découverte permise par les Arènes / Equinox... En plus le roman est sorti en format poche, vous n'avez plus qu'à le découvrir. 

Benoît Vitkine, Donbass, Les Arènes Equinox, 2020. 

lundi 21 juin 2021

La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire de Sébastien Raizer



Présentation éditeur

Avril 2020. Nous sommes à Kyōto où vit Sébastien Raizer, alors que la pandémie mondiale progresse aussi au Japon. L’auteur décide de pratiquer la méditation, chaque matin à l’aube, au temple zen Kōshō-ji.

« Durant les six premières semaines de cette discipline quotidienne, j’ai eu besoin de mots pour mettre en perspective la voie dans laquelle je m’engageais ».

Notes, observations, réflexions, anecdotes, histoires et paroles de maîtres zen... composent ce journal d’un individu à la recherche de son être authentique et de sa place véritable dans le monde.


Ce que j'en pense

En refermant ce récit, je me suis dit un truc qui va peut-être vous sembler bizarre. Je me suis dit : "ce texte est exactement le contraire de Yoga d'Emmanuel Carrère". Oui, aussi talentueux soit Carrère, Yoga m'a un peu gonflée. Sébastien Raizer nous propose quelque chose de radicalement différent, on est très très loin du trip égotiste qu'est le bouquin de Carrère (à mes yeux en tout cas), on est ici dans une expérience de méditation qui mène à une voie très personnelle de découverte de soi autant que, m'a-t-il semblé, d'oubli de soi, remis à sa juste place dans ce monde, en toute humilité. Peut-être n'ai-je pas compris l'essentiel de cette expérience, mais elle m'a touchée. Ce n'est bien sûr pas un hasard si Sébastien Raizer s'immerge dans le temple, à l'aube, à partir d'avril 2020 : la pandémie est là, elle bouleverse le rapport au monde et au vivant. Je suis admirative de cette démarche, que je trouve très ascétique. N'allez pas croire que vous vous allez lire un pensum, on sourit aussi, et je me suis même esclaffée quand le bonze déboule avec son souffleur à feuilles (lisez, vous comprendrez). 

Et puis il y a l'écriture de Sébastien Raizer : étoilée de haikus, sa prose est une prose poétique, qui capte l'instant, la sensation, la beauté. J'ai parsemé mon exemplaire de petits signets adhésifs, je vous livre un extrait :

"Au sommet de la butte, le soleil vient raser les mousses qui s'illuminent de vert flamboyant et d'ombres caverneuses. Attiré par l'odeur qui s'en dégage, humide et pleine, l'odeur charnelle de la passion, l'odeur fétide des cavernes et des cadavres, l'odeur du soleil, de la vie et des larmes, je m'allonge, tends la nuque vers les branches qui survolent l'étang et le pont de pierre, jusqu'à ce que mes os craquent. Cela n'a aucun rapport avec ce que je suis censé faire, et pourtant... C'est parfait"

Voilà : c'est parfait. 


Sébastien Raizer, La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire, Editions du Relié, 2021. 

dimanche 20 juin 2021

L'été sans retour de Giuseppe Santoliquido



Présentation éditeur

« La vie se gagne et se regagne sans cesse, à condition de se convaincre qu’un salut est toujours possible, et de se dire que rien n’advient qui ne prend racine en nous-mêmes. »

Italie, la Basilicate, été 2005. Alors que le village de Ravina est en fête, Chiara, quinze ans, se volatilise. Les villageois se lancent à sa recherche ; les jours passent, l’enquête piétine : l’adolescente est introuvable. Une horde de journalistes s’installe dans une ferme voisine, filmant le calvaire de l’entourage. Le drame de ces petites gens devient le feuilleton national.
Des années après les faits, Sandro, un proche de la disparue, revient sur ces quelques mois qui ont changé à jamais le cours de son destin.
Roman au suspense implacable, L’été sans retour est l’histoire d’une famille maudite vivant aux marges du monde, confrontée à des secrets enfouis et à la cruauté obscène du cirque médiatique.

Ce que j'en pense

Voilà un roman taillé comme une pièce d'orfèvrerie, avec un savoir-faire inouï. J'en suis ressortie secouée, émue, éblouie. Le roman est publié chez Gallimard mais il a quelque chose d'un roman noir, quand le roman noir se fait tragédie à l'antique. On est à Ravina, dans la Basilicate, dans le sud de l'Italie. S'il n'était fait mention de téléphones portables, on pourrait aussi bien être en 1950 dans ce village, tant les moeurs y sont restées figées, les codes moraux à la fois nobles et traditionalistes. Quoique... c'est bien l'Italie du début du XXIè siècle qui est ici représentée, dans laquelle les rêves sont modelés par les paillettes de la télévision berlusconienne, les sirènes de la téléréalité. En cela L'été sans retour est une charge sociale et politique. Le roman nous donne à voir l'obscénité de l'exploitation médiatique de la disparition de Chiara, dont Lucia tire immédiatement profit, prise dans ses rêves illusoires de gloire, dans son aveuglement d'aspirante starlette. La construction est impeccable, avec des stratégies narratives qui m'ont fait penser à Pereira prétend de Tabucchi, lorsque Sandro fait son récit au procureur. 

Et Sandro, celui qui porte pour nous le récit des évènements qui ont mis fin à la communauté apparemment heureuse de Ravina... C'est un magnifique personnage, que je préfère vous laisser découvrir, pour ne pas vous gâcher le plaisir. Il est au centre de scènes déchirantes, parfois révoltantes, et il n'aura d'autre solution que d'aller sur son propre chemin, pour ne pas finir comme son père de substitution, contraint au silence et au néant. 

Giuseppe Santoliquido saisit et restitue de façon extraordinaire cette terre, ses odeurs, ses lumières, sa chaleur, sa dureté, tout comme il brosse des portraits implacables de ces villageois pris au piège de leur propre existence, du regard des autres. Comme il est bien rendu, ce contrôle social et moral des campagnes (pas seulement italiennes), où l'on est prompt à juger, à exclure, à se déchirer. Comme elles sont pointées, ces aspirations dérisoires et vaines à être quelqu'un, à échapper à l'enfermement de la famille, du village, des rôles assignés par avance. Les passions humaines, ancestrales, violentes, à la fois sublimes et laides, sont là, et avec elles toutes les tragédies. 

Giuseppe Santoliquido, L'été sans retour, Gallimard, 2021. 

samedi 19 juin 2021

Les gagneuses de Claire Raphaël




Présentation éditeur

Une prostituée est retrouvée morte dans un petit parc public. Son assassin n’a pas laissé de traces. Mais la même arme tue quelques jours plus tard la serveuse d’une boîte de nuit. La première victime était Roumaine, et se prénommait Irina. Isabelle, la deuxième, rêvait d’être comédienne et s’était mise à la prostitution comme pour s’affranchir d’une éducation classique qui ne lui aurait rien appris. Les deux femmes ont été tuées de la même façon, trois balles dans la cage thoracique. Deux affaires banales devenues brûlantes du seul fait de leur lien.

Ce que j'en pense

Vous vous en souvenez peut-être, j'avais aimé Les militantes, le précédent roman de Claire Raphaël, dans lequel elle introduisait le personnage d'Alice Yekavian, qui travaille à la police scientifique, spécialiste de balistique et d'armes à feu. Les gagneuses dont il est question dans le titre ne sont pas les "winneuses" dont raffole notre société, non non, ce sont les gagneuses, celles qui rapportent de l'argent par le commerce de leur corps à des souteneurs. J'ai beaucoup aimé ce deuxième opus : j'ai retrouvé ce que j'avais apprécié dans le précédent, la précision de l'évocation de l'enquête, loin des embellissements de certains mauvais polars, mais en plus le récit est débarrassé de ce que j'avais trouvé un peu trop explicatif dans Les militantes. Ou je ne le perçois pas de la même façon, allez savoir. De même, Claire Raphaël poursuit sont exploration des violences faites aux femmes. Elle s'intéresse ici aux prostituées, ces invisibles de nos sociétés, au mieux considérées avec pitié, au pire méprisées, violentées et tuées dans l'indifférence. Elle leur donne un visage, une voix, une histoire. Marina m'a beaucoup touchée. Par ailleurs, le roman m'a touchée en évoquant le fonctionnement de l'équipe, les relations aux chefs, aux puissants, qui protègent l'ordre ; Dutile a des propos très lucides sur les rapports entre pouvoir et argent et par conséquent, entre bourgeois et délinquants/criminels : leurs aspirations sont les mêmes. Comme dans Les militantes, j'avais très envie de noter des phrases.

Et puis Claire Raphaël a une voix, très singulière, il y a un rythme dans ses phrases, quelque chose qui donne à la fois une écriture sèche et dénuée de fioritures, d'effets de manche, et une mélopée poétique.

Claire Raphaël est décidément une voix du polar à suivre.

Claire Raphaël, Les gagneuses, Le Rouergue, 2021.

jeudi 17 juin 2021

Les chiens de Pasvik de Olivier Truc



Présentation éditeur

Ruoššabáhkat, « chaleur russe », c’est comme ça qu’on appelait ce vent-là. Ruoššabáhkat, c’est un peu l’histoire de la vie de Piera, éleveur de rennes sami dans la vallée de Pasvik, sur les rives de l’océan Arctique. Mystérieuse langue de terre qui s’écoule le long de la rivière frontière, entre Norvège et Russie. Deux mondes s’y sont affrontés dans la guerre, maintenant ils s’observent, s’épient.

La frontière ? Une invention d’humains.

Des rennes norvégiens passent côté russe. C’est l’incident diplomatique. Police des rennes, gardes-frontières du FSB, le grand jeu. Qui dérape. Alors surgissent les chiens de Pasvik.

Mafieux russes, petits trafiquants, douaniers suspects, éleveurs sami nostalgiques, politiciens sans scrupules, adolescentes insupportables et chiens perdus se croisent dans cette quatrième enquête de la police des rennes.


Ce que j'en pense

Voilà une des bizarreries de ce blog : ne vous avoir jamais parlé de la série d'Olivier Truc, dite de la police des rennes. Pourtant, c'est une série que j'aime beaucoup, et que j'ai eu l'occasion de recommander à des amis. Comme Les chiens de Pasvik est sorti il y a peu, c'est l'occasion de revenir sur la série. Il y a d'abord le plaisir de retrouver Klemet, même si Nina n'est plus sa co-équipière dans ce volume. Lassée de ses errements identitaires, désireuse de faire évoluer sa carrière en enrichissant son expérience professionnelle, elle est allée voir ailleurs, devenant inspectrice au Commissariat de la frontière. Klemet se retrouve flanqué d'un nouvel acolyte, opposé en tous points à Nina, et d'une bêtise crasse, un vrai crétin qu'on est ravis de détester. Nina est pourtant bien présente dans ce nouvel opus, rassurez-vous. J'ai retrouvé ici tout ce que j'aime chez Olivier Truc : une intrigue très solide, qui nous permet de découvrir un autre aspect des territoires samis, celui de la frontière avec la Russie, qui génère des heurts, des troubles, qui apporte son lot de criminalité par la proximité avec un territoire défait à l'ère post-communiste. Rennes et chiens ne connaissent pas les frontières des hommes, et les tensions sont nombreuses. Les tensions entre exploitants forestiers et éleveurs de rennes sont aussi une source de heurts, qui peuvent prendre un tour violent. Et il y a ces nouveaux riches, ces parvenus russes, parfois tout simplement des criminels écoeurants dans l'ostentation de leur richesse : la chasse au renne est leur safari à eux, une pratique dégueulasse et révoltante. Intrigue solide, fiction documentée, ces deux qualités sont bel et bien là. J'ai retrouvé deux autres qualités de l'écrivain Olivier Truc : d'abord sa capacité à proposer une galerie de personnages nuancés, complexes. Les affrontements manichéens, laissons-les aux idéologues de cette zone frontalière : le réel est plus en gris qu'en noir et blanc. Piera est un superbe personnage, coincé entre des exigences contradictoires, et père un peu perdu. Et que dire d'Oleg? Ce personnage, qui a tout en apparence de l'ordinaire salaud, est touchant dans sa quête éperdue des soldats morts, à qui il veut donner une sépulture. Dans le roman, les appartenances aux territoires tracés par les hommes ne signifient pas grand-chose pour les animaux, comme je le disais, qui divaguent des deux côtés de la frontière. Les territoires et les appartenances ethniques et nationales sont tout aussi dépourvues de sens, car dans ces lieux faiblement peuplés, les liens familiaux sont inattendus et les populations plus mêlées qu'il n'y paraît. Ensuite, une autre qualité d'Olivier Truc est sa capacité à écrire des scènes saisissantes et haletantes. La scène d'ouverture, comme toujours avec lui, est particulièrement soignée : on est saisis d'emblée, et je ne sais pas si j'écarquille les yeux quand je lis, mais disons que, littéralement ou non, j'étais éberluée comme je l'ai été au début des précédents volumes. Mais l'écriture d'Olivier Truc est également contemplative, attachée aux sensations que procurent ces espaces extrêmes. Le bruit de la neige qui craque sous les pas, le son des joiks, les aboiements des chiens russes, la lueur d'une aube, tout est là pour nous immerger dans le récit, nous faire suivre les pas de Klemet. Pour ma part, je compte bien marcher dans ses pas encore un moment...


Olivier Truc, Les chiens de Pasvik, Métailié, 2021.

mardi 15 juin 2021

Un coin de ciel brûlait de Laurent Guillaume



Présentation éditeur

Sierra Leone, 1992. La vie de Neal Yeboah, douze ans, bascule sans prévenir dans les horreurs de la guerre civile qui ensanglante son pays : enrôlé de force dans un groupe armé, il devient un enfant-soldat.

Genève, aujourd'hui. La journaliste Tanya Rigal, du service investigation de Mediapart, se rend à une convocation de la police judiciaire suisse. L'homme avec qui elle avait rendez-vous a été retrouvé mort dans sa suite d'un palace genevois, un pic à glace planté dans l'oreille. Tanya comprendra très vite qu'elle a mis les pieds dans une affaire qui la dépasse...

Trente ans séparent ces deux histoires, pourtant, entre Freetown, Monrovia, Paris, Nice, Genève et Washington DC, le destin fracassé de Neal Yeboah va bouleverser la vie de bien des gens, celle de Tanya en particulier. C'est que le sang appelle le sang, et ceux qui l'ont fait couler en Afrique l'apprendront bientôt. À leurs dépens.



Ce que j'en pense

Avec Un coin de ciel brûlait, Laurent Guillaume nous emmène dans un pays dont, pour ma part, je connais mal l'Histoire récente, baignée de sang. Connaissant les compétences de l'auteur, qui sait de quoi il parle, j'étais curieuse de découvrir le roman. Sur ce plan-là, je n'ai pas été déçue, car Laurent Guillaume distille savamment les informations nécessaires à la compréhension de l'action. Pas déçue aussi parce que, bien sûr, c'est encore pire que ce que j'imaginais. De fait, si vous vous attendez à un aimable divertissement, passez votre chemin : si le roman est sans doute en dessous de la vérité, il ne nous épargne pas la violence et l'horreur. Razzias, massacres, tortures, assassinats en tous genres, voilà le quotidien des habitants de Sierra Leone, quel que soit leur "côté", victimes, bourreaux, ou les deux. Eh oui, nul manichéisme dans ce roman, et si les ordures sont bien identifiées - ces Occidentaux cupides et dénués de scrupules - elles ne sont pas toujours celles qu'on croit, au premier abord. La sauvagerie ne va pas toujours pieds nus. Telle est la puissance du roman, de la fiction : en incarnant des destins, le récit échappe à la caricature, et il nous offre des supports émotionnels, bien plus forts qu'un reportage (telle est du moins ma conviction). Les enfants-soldats - ou quel que soit le nom qu'on leur donne - ne sont pas seulement des silhouettes effrayantes et déshumanisées, Neal en est un exemple parmi d'autres. Pas de leçon donnée dans le roman : somme toute, Neal s'adapte, comme il le peut, à sa situation, et sa marge de manoeuvre est réduite. Mais il n'est pas que "Bande-à-la-guerre", il n'est d'ailleurs pas un gamin peu éduqué et donc malléable, non, c'est bien plus complexe que ça. Cela interroge le lecteur : qu'est-ce qui subsiste de notre part d'humanité dans de telles circonstances, ou plutôt, qu'est-ce que notre humanité? Quelle est la part de la violence dans cela? Là encore, point d'angélisme neuneu, façon "la guerre c'est pas beau". Evidemment, personne ne devrait avoir à subir ce que subit Neal, ce que vivent d'autres personnages, et le récit est parsemé de morts atroces, d'actes d'une violence inouïe. Mais face à la violence déchaînée, à la fois pulsionnelle pour ceux qui la mettent et éminemment conscientisée et politique pour ceux qui sont à la manoeuvre, il n'est pas d'autre réponse efficace. Les propos d'Eden sont très forts : 

"Depuis qu'on est tout petits, on vous apprend que la violence n'est jamais la solution. Il faut tendre l'autre joue, bla bla bla, toutes ces conneries... Mais face à la violence inique, il n'y a de solution que dans la violence."

Ils ont résonné en moi, faisant écho à une discussion que j'avais eue, il y a des années de cela, avec un collègue algérien (vivant en France depuis les années 1990) : il m'avait dit que, considérant d'où il venait, il savait très bien que les discours lénifiants ne servent à rien, et que la violence est parfois la seule réponse possible face à la violence subie, et qu'il faut l'accepter. Cet homme d'une douceur incroyable, très diplomate dans l'exercice de notre métier, me disait cela avec une tranquille conviction.

Mais n'allez pas vous effrayer de tout cela : Un coin de ciel brûlait n'est pas un pensum gore. Non, comptez sur l'art du romancier Laurent Guillaume pour transcender la violence dépeinte par des personnages vibrants, et surtout par une maîtrise romanesque jubilatoire. Il a cet héritage du grand roman populaire (vous savez que dans ma bouche c'est un compliment) : lier tous les fils, offrir une forme de consolation jubilatoire ("on tuera tous les affreux"), retomber sur ses pattes avec grâce, boucler la boucle. Certains auraient fait le choix d'une noirceur totale dans le dénouement, et si Laurent Guillaume nous évite un happy end qui serait hors sujet, il nous offre, par sa façon de dénouer l'intrigue, un apaisement. Et il s'amuse aussi, avec des clins d'oeil : Paul Colize, une convocation à mourir de rire de Hammett, et pardon si je vois des références là où il n'y en a pas, mais dans l'épisode du greffier trucidé (chut!), j'ai vu une référence à ou une réminiscence de Manchette (La position du tireur couché, je crois, mais je ne suis plus très sûre). Et la clôture du roman ! Ah le sourire que ça laisse sur nos lèvres, plaisir sadique absolu... 

En tout cas, Un coin de ciel brûlait est une vraie réussite. Je ne suis pas certaine que ce soit le divertissement estival que certains chercheront, mais comme il ne me vient pas à l'esprit que le polar est une lecture de plage, on s'en fout. En plus je ne vais pas à la plage, y a des gens, du sable, et j'aime pas me cramer la tronche. Après, si vous voulez le lire à la plage, grand bien vous fasse et soyez certains que vous oublierez où vous êtes pendant quelques heures qui vous sembleront des minutes. 


Laurent Guillaume, Un coin de ciel brûlait, Michel Lafon, 2021.

dimanche 6 juin 2021

La maison du commandant de Valerio Varesi




Présentation éditeur

Dans le paysage d’eau et de brume de la Bassa, au bord du Pô, le commissaire Soneri est à l’aise. Avec les anciens du coin, il est le seul à bien connaître cette partie du fleuve, à savoir se déplacer entre les rives, les plaines inondables, les fermes éparpillées dans une terre qui semble habitée par des fantômes.

Alors quand deux cadavres sont retrouvés, c’est lui qu’on charge de l’enquête. L’une des victimes est un Hongrois tué d’une balle dans la tête ; l’autre, un ancien partisan, mort depuis des jours dans sa maison isolée. Deux histoires différentes, liées par un fil que Soneri aura bien du mal à démêler. Entre les pêcheurs de silures venus de l’Est, un trésor de guerre disparu et le nouveau terrorisme rouge, le commissaire mélancolique et gastronome devra naviguer en eaux troubles pour résoudre cette affaire...


Ce que j'en pense

Valerio Varesi fait partie de mes auteurs préférés, depuis quelques années seulement, mais il est désormais bien installé dans mon petit panthéon personnel. Il a quelque chose de singulier, il allie la noirceur et une forme de douceur, liée à l'hédonisme de son personnage, un hédonisme qui résiste à toutes les saloperies de ce triste monde. Ainsi, retrouver Soneri, c'est pour moi la promesse de replonger dans un univers de fiction qui me comble. La maison du commandant a quelque chose d'un retour aux sources (oui, déjà), puisque Soneri est amené, une fois encore, à enquêter dans la bassa, noyée dans la brume et sous la pluie, un univers fragile où le Pô, qui va être en crue, fait sa loi. Je vous laisse découvrir l'intrigue, à la fois banale et retorse, avec un mort mystérieux, Gabor, et un mort qui fait bien des vagues, le Commandant. Valerio Varesi entrelace soigneusement les fils de son intrigue, laissant à Soneri le soin d'aller au-delà des évidences (qui n'effraient jamais le questeur), de suivre son intuition, de se laisser porter aussi par le hasard (ou le sort) : l'accident sur la route de Soneri, le sac charriant de vieux documents à la faveur de la crue. N'allez pas croire que l'auteur utilise des pirouettes pour construire son histoire, tout est maîtrisé.

On compare souvent Varesi à Simenon, l'un de ses maîtres, et la parenté est là. Soneri est comme Maigret qui prend sa "tête de province", se fond dans le paysage, observe, écoute. Comme Maigret, c'est un marcheur et un flâneur, et les rencontres de hasard le font parfois avancer, comme ses discussions avec Lumen, ce vieil homme étonnant qui ne sort que la nuit. Comme Simenon, Valerio Varesi est un romancier d'ambiances, d'atmosphères : il a le talent de nous faire sentir la puanteur montée du fleuve, l'humidité des maisons abandonnées (ou presque), la poix de la brume qui enveloppe tout. La scène, au début du roman, où Soneri et Nocio partent à la poursuite d'un canot sur les flots est saisissante, et même si vous allez dire que je divague, je vous l'avoue, j'ai pensé à cette nouvelle de Maupassant, Sur l'eau.

La comparaison avec Simenon a cependant ses limites, car Varesi, à mes yeux, va bien plus loin que lui : Maigret, s'il pouvait à l'occasion prendre le parti des faibles, en laissant par exemple filer un coupable, gardait une forme de réserve sociale. L'époque est différente, et Soneri, lui, est en colère, furieux contre ce monde et ses règles. On retrouve ici le regard désabusé mais qui ne se résigne pas de Soneri face aux saloperies ordinaires, à la bêtise, aux reniements, aux aveuglements idéologiques. Il doute, souvent, profondément, et dans La maison du commandant, la mort dans la plus extrême solitude du Commandant, justement, bouleverse Soneri. Dans quel monde un homme que le Commandant meurt-il seul, abandonné de tous? Et face au sort qui nous est fait, comment sortir de certaines impasses, entre résignation et impuissance, entre vaine violence et reniement des idéaux? Les constats de Soneri sont amers. Le Pô charrie aussi bien les secrets de la guerre que les ignominies de l'époque (le rejet de ces étrangers qui viennent pêcher la silure).

La mélancolie l'étreint souvent, et s'il a la consolation de la chair, la relation avec Angela, qui le tire du côté solaire de l'existence, n'est pourtant pas de nature à le rassurer. Dans le droit fil des aventures précédentes de ces deux-là, La maison du commandant montre un Soneri à qui le plaisir et le désir n'apportent pas tout.

Les polars de Valerio Varesi ne consolent pas, ils n'offrent pas une résolution susceptible de rassurer. Mais malgré cela (ou grâce à cela), ils font du bien et procurent le bonheur de retrouver un univers et une écriture, de rencontrer une vision du monde partagée. Ce n'est pas rien.



Valerio Varesi, La maison du commandant (La casa del comandante), Agullo Noir, 2021. Traduit de l'italien par Florence Rigollet.

samedi 5 juin 2021

Collections, éditions 2 : Rivages Noir & Co

 Alors que pour d'autres collections, ou maisons d'édition, j'ai le clair souvenir du premier volume que j'ai eu entre les mains, là, impossible de me rappeler quoi que ce soit. Ni titre précis, ni même auteur. C'est quand je suis revenue au polar dans ma vie de lectrice, en entrant dans la vie active, que j'ai commencé à explorer Rivages Noir. Je ne ferai pas la distinction ici avec Rivages Thriller, la collection grand format d'alors, même si je reste dingue de la maquette originelle du format poche, le côté mat, la trame de la photographie, le côté vintage et hommage des couvertures. Alors pourquoi Rivages Noir dans les collections de ma life? Je vous le dis tout de suite, je ne vous servirai pas l'habituel argument de la qualité des traductions ; même si j'entends bien que la collection a rompu avec certains usages, je suis plus nuancée dans mes constats sur cet aspect de Rivages Noir et surtout, à l'époque de ma découverte, à la fin des années 1990, ce n'était pas une préoccupation pour moi. Rivages Noir s'est imprimé de manière plus affective dans ma découverte du noir. Je dois à la collection des tsunamis littéraires et émotionnels, tout simplement.

Il y a bien sûr eu des chocs du côté des USA, et je jette ici pêle-mêle quelques titres ou noms, tout en étant persuadée que je vais en oublier : la série des Kenzie et Gennaro (à qui je dois mon pseudo) de Dennis Lehane. Il m'est impossible de retranscrire l'émotion ressentie à la lecture de Un dernier verre avant la guerre et les suivants (au bout de quelques volumes la série s'est essoufflée). Alors oui bien sûr, depuis Lehane a écrit son grand roman américain, on considère qu'il a pris une autre dimension. Mais pour moi, il avait plus d'acuité avec ces romans-là, ou avec Mystic River.  Et vous ai-je dit comme j'aimais Booba, délicieux psychopathe? 



Grâce à Pascal Dessaint, j'ai lu mon premier James Lee Burke, Dans la brume électrique avec les morts confédérés (je continue à préférer le titre "long"). Il me l'avait conseillé lors d'une discussion en marge de Livre Paris (en 2001, 2002?) et je me souviens l'avoir lu dans un train qui me menait à Lyon, par un printemps brûlant; j'en ai le clair souvenir car alors, il y avait encore une ligne Bordeaux Lyon passant par Limoges, et l'on prenait alors un très vieux train aux sièges orange en skaï, dépourvu de climatisation, qui collait bien aux cuisses, un cauchemar. J'ai relu plusieurs fois ce roman précis, et je l'aime à chaque fois. 



Toujours côté ricain, de fabuleux romans et auteurs : Craig Holden pour Les quatre coins de la nuit, une claque dans la tronche, un roman inoubliable (récemment réédité, je dis ça je dis rien). Jack O'Connell, créateur d'une ville folle et d'un univers qui ne ressemble à aucun autre. Ellroy pour Le Dahlia noir, lui aussi lu plusieurs fois, alors même que j'ai lu peu de romans de l'auteur. 



Mais alors qu'on parle toujours des grands auteur américains de la collection, j'y ai fait de fabuleuses découvertes côté français. Pascal Dessaint évidemment, probablement en 1999 avec Du bruit sous le silence. J'ai lu puis relu Pascal Dessaint et alors que certains auteurs ne "tiennent" pas la distance ou la relecture, lui reste parmi mes favoris. Hugues Pagan : j'ai déjà raconté comme j'ai découvert son univers sombre, très sombre, par une soirée d'hiver dans le silence d'une maison de campagne. Très impressionnée, j'ai lu tous ses romans. Les premiers romans noirs de Michel Quint, avant que des médias à moitié incultes, à moitié snobs, feignent de croire qu'il n'avait rien écrit avant Effroyables jardins. Dominique Manotti, déjà une de mes préférées. Et puis les Chroniques de Manchette, une référence à travers les années, inégalable. 



Je n'oublie pas les autres, les Alicia Gimenez Bartlett, les Wessel Ebersohn, et tous les autres, mais vous n'allez pas me lire pendant des heures. 

Rivages Noir a changé bien des choses dans le paysage du genre en France : la collection a aujourd'hui un catalogue de classiques, classiques amenés par la collection, ou classiques "récupérés" et retraduits, dans une logique de patrimonialisation du polar qui permet de redécouvrir des titres fondamentaux. Je trouve qu'elle connaît ces derniers temps une nouvelle vigueur, continue de chercher, d'ouvrir nos horizons. Je me suis habituée au grand format, et son identité graphique, qui ne renie pas la fabuleuse charte d'antan. Mais je reste émue par les couvertures du poche dans lequel j'ai découvert tant de fabuleux auteurs. 


mercredi 2 juin 2021

L'eau rouge de Jurica Pavičić




Présentation éditeur
Dans un bourg de la côte dalmate, en Croatie, Silva, 17 ans, disparaît lors de la fête des pêcheurs. C’est un samedi de septembre 1989, dans la Yougoslavie agonisante. L’enquête menée par l’inspecteur Gorki Šain fait émerger un portrait de Silva plus complexe que ne le croyait sa famille : la lycéenne scolarisée à Split menait-elle une double vie ? Mais l’Histoire est en marche, le régime de Tito s’effondre, et au milieu du chaos, l’affaire est classée. Seule la famille de Silva poursuit obstinément les recherches...


Ce que j'en pense

Vous qui n'avez pas encore lu L'eau rouge, vous avez bien de la chance. Car vous allez le lire, n'est-ce pas? Oh oui, vous allez le lire et vous en serez comblé(e). C'est une merveille, à tous égards, un énorme coup de coeur pour moi.

L'auteur entrelace destins individuels et Histoire de la Croatie sur trente ans, donnant une leçon de roman noir, subtil, jamais bavard, à mes yeux très puissant. Il saisit la manière dont des vies sont bouleversées à la fois par un évènement singulier - la disparition d'une jeune fille - et par la transformation radicale d'un pays, dont le système politique s'effondre avant de laisser la place à la guerre puis à un système libéral mondialisé. Mais en réalité les deux sont liés : Silva, la jeune fille disparue, n'aurait jamais connu ce destin sans les bouleversements politiques qui ont fait basculer le pays. Car oui, "même" à Misto, sa petite ville tranquille où tout semble immuable, les changements sont profonds. Jamais Jurica Pavičić ne porte de jugement péremptoire sur ces changements, il n'est pas un donneur de leçons ; il nous fait constater, tout simplement, que l'effondrement du régime de Tito est une débâcle qui va permettre aux nationalismes de se déchaîner, mais il n'explore pas la période de la guerre, dans les années 1990, sinon par le prisme des destins individuels, entre opportunisme et tragédie. Il nous montre le délitement d'une communauté sur fond de nationalismes puis de capitalisme, tout autant que son renforcement sur d'autres points, et le poids des secrets, des mensonges. Le tout est aérien, c'est vraiment le mot qui me vient : pas de pesanteur, pas de didactisme, pas de bavardage introspectif des personnages, mais tout est sous nos yeux. L'écriture est quasiment comportementaliste.

Les personnages sont superbes, ou plutôt superbement construits, dessinés, ils ne sont pas des caricatures, jamais le trait n'est forcé. Il y a également une sensualité dans l'écriture de 
Jurica Pavičić : il donne à voir et à sentir les particularités de cette petite ville au bord de l'Adriatique, les odeurs des herbes, des fruits, certains moments sont très contemplatifs, on saisit le quotidien des habitants, dans sa simplicité, et c'est très beau, sans doute aussi très bien retranscrit par le travail du traducteur.

Agullo nous a, une fois de plus, offert une pépite, et décidément, à l'est, il se passe bien des choses intéressantes dans le noir...

Jurica Pavičić, L'eau rouge (Crvena Voda), Agullo, Agullo Noir, 2021. Traduit du croate par Olivier Lannuzel. 




lundi 31 mai 2021

Collections, éditions : 1 Le Masque

Je sais que désormais, le classement en librairie ne se fait plus, du moins dans la plupart des points de vente, par éditeurs et/ou collections. J'en comprends les raisons. Pourtant, je le regrette. En effet, si ce n'est pas mon seul principe de choix, je continue à lire DANS la collection. Je suis attentive à ce qui sort chez tel ou tel, et je me revois, en librairie, dans les années 2000-2005, flâner dans le rayon Rivages Noir, ou Folio, ou bien sûr Série noire, me laissant guider par la collection, parce que la ligne éditoriale me convenait et que je savais pouvoir y faire de fabuleuses découvertes. C'est pourquoi j'ai eu envie de faire une série de billets sur les collections et les maisons d'édition qui ont été ou sont importantes pour moi, en toute subjectivité. Je vais en aborder quelques unes, dans l'ordre qui me viendra : nulle logique donc. Je ne mentionnerai pas les collections qui m'ont accompagnée dans mon enfance car ce qu'elles sont devenues, quand elles existent encore, ne m'intéresse pas du tout. 

Je vais commencer par une maison d'édition, une collection, par laquelle tout a commencé côté polar ou presque. J'ai déjà eu l'occasion, en m'épanchant en ces pages, de vous parler de ma lecture de Dix petits nègres d'Agatha Christie dans la collection 1000 soleils. Mais ce ne fut que le prélude à mon entrée dans le polar pour les grands : Le Masque m'a permis de poursuivre ma découverte d'Agatha Christie. Je ne sais combien de temps ça a duré, mais cela a commencé quand j'étais en 6ème, et je pense que ça a bien duré deux ans. Petite lectrice boulimique et inculte (je n'avais nul repère familial pour guider mes lectures, ni pour les contrôler), j'ai enchaîné les Agatha Christie avec bonheur, et envisagé alors d'être écrivain. Ceux qui me suivent depuis longtemps se souviennent peut-être que j'avais raconté avoir écrit au Masque pour leur faire part de mon envie d'écrire des romans policiers (on rêve), et sans doute amusée par mon ambition délirante, l'équipe (qui? je ne sais) m'avait gentiment répondu... Le courrier a été perdu depuis et c'est bien dommage. A l'époque, la maquette était celle-ci:



J'ai choisi à dessein Un cadavre dans la bibliothèque et sa couv que je trouve très seventies: j'en ai un souvenir vif car le jour où je l'ai acheté, lors d'une virée shopping avec ma mère, nous avons été agressées sur le retour, en voiture, par un type bourré. Lectrice d'Agatha Christie, j'ai pensé du haut de mes 11 ou 12 ans à noter sa plaque d'immatriculation (il nous avait coincées en bagnole sur une route et tapait comme un taré sur notre voiture qu'il essayait d'ouvrir tout en hurlant). 

Ensuite mes lectures ont pris un autre tour, et je sais avoir découvert en 4ème Le Clézio et Modiano, ainsi que Balzac et Colette. Je suis revenue au polar bien plus tard. 

Le Masque n'est pas redevenu ce qu'il avait signifié pour moi (un autre a pris la place, vous verrez). Mais j'ai continué à acheter de temps à autre des romans estampillés Le Masque, dans le format poche : Sur un lit de fleurs blanches de Patricia Parry (2012) est un de mes excellents souvenirs, tout comme Michael Nava (La mort à Frisco, 2002). 


Adulte, j'ai chiné quelques volumes des premières années de la collection et j'ai par exemple celui-ci, dans un piètre état, mais que je montre à mes étudiants comme une relique quand je fais un panorama historique du roman policier, sur le plan éditorial:


Côté grand format, j'achète encore un peu de Masque, moins ces dernières années toutefois. Je pense que l'un des derniers auteurs que j'y ai suivis est Serge Quadruppani, notamment pour ceci :


Cependant, Serge Quadruppani est un auteur que je lisais avant Le Masque, et que je continue à lire ailleurs. 

Quoi qu'il en soit, je n'oublie pas Le Masque, son rôle historique essentiel dans la constitution du polar en France, son influence sur les codes graphiques du genre. On pourrait dire bien des choses sur les traductions proposées dans les premiers temps de la collection, sur le caviardage des textes, mais j'ai plutôt envie de me rappeler l'importance de cette collection dans ma vie de lectrice, la richesse de son catalogue. 

(à suivre...)


dimanche 16 mai 2021

L'inconnu de la poste de Florence Aubenas




Présentation éditeur

« La première fois que j’ai entendu parler de Thomassin, c’était par une directrice de casting avec qui il avait travaillé à ses débuts d’acteur. Elle m’avait montré quelques-unes des lettres qu’il lui avait envoyées de prison. Quand il a été libéré, je suis allée le voir. Routard immobile, Thomassin n’aime pas bouger hors de ses bases. Il faut se déplacer. Je lui ai précisé que je n’écrivais pas sa biographie, mais un livre sur l’assassinat d’une femme dans un village de montagne, affaire dans laquelle il était impliqué. Mon travail consistait à le rencontrer, lui comme tous ceux qui accepteraient de me voir. »

F. A.


Ce que j'en pense

Je n'avais jamais lu, figurez-vous, de livre de Florence Aubenas. Deux choses, je pense, m'ont décidée : le fait qu'elle s'empare d'un fait divers, car je suis toujours curieuse de voir comment un écrivain fait de la littérature à partir de cette matière (dont d'autres font du caca racoleur) ; la lecture de son reportage voici un an dans un EHPAD en régime pandémique, un bijou d'humanité qui m'avait secouée. A quoi ça tient, n'est-ce pas? 

L'inconnu de la poste est un livre passionnant, parce que s'y joue continuellement la négociation entre fiction et non-fiction. Florence Aubenas y tient une place singulière, ni tout à fait en dehors puisqu'elle avait tissé des liens avec Thomassin, ni "immergée", comme elle avait pu le faire dans ses précédents livres. Elle ne se livre à aucune mise en scène de soi suspecte et putassière. Elle n'en rajoute pas, ne cherche pas le pathos, ni pour la victime Catherine Burgod, ni pour Thomassin, et c'est ainsi qu'elle leur donne toute leur profondeur et leur beauté. Pour tout vous dire, sans jamais perdre de vue que je lisais un récit non-fictionnel, j'ai lu L'inconnu de la poste comme un (bon) rural noir. Car ce que Florence Aubenas réussit à merveille, c'est la saisie d'une petite communauté rurale (ou à dominante rurale), d'une France périphérique à sa manière, où se jouent des équilibres fragiles socialement. Elle dresse le portrait de cette mosaïque sociale avec beaucoup de finesse et aborde la place des marginaux que sont Thomassin et ses potes, des femmes, des notables locaux, le tout sans tambour ni trompette. Hormis la disparition de Thomassin qui reste à ce jour irrésolue, elle ferme les portes, si je puis dire, et le meurtre se révèle terriblement simple, ordinaire, un peu pathétique. Mais entre temps, elle a donné un portrait sensible de tous les protagonistes, loin des caricatures médiatiques faitdiversières, elle leur a donné une grande dignité, et c'est tout simplement magnifique. Thomassin, Catherine Burgod, et même son père, qu'un mauvais écrivain aurait tôt fait de nous faire détester, et tous les autres, sont devenus des personnages non de roman, mais d'une oeuvre littéraire. 


Florence Aubenas, L'inconnu de la poste, Editions de l'Olivier, 2021.

samedi 15 mai 2021

L'emprise du chat de Sophie Chabanel



Présentation éditeur

Une jeune femme est découverte empoisonnée dans la salle de bain de son appartement lillois, aussi gai qu’un abri antiatomique. Hormis son métier d’hôtesse d’accueil – idéal pour se limiter à des relations humaines superficielles – rien ne semble avoir éclairé le quotidien de Léa Bernard. Seule piste : peu avant sa mort, elle a travaillé à Genève dans une exposition de cadavres plastinés, au succès planétaire mais interdite en France. Cela aurait-il un rapport avec son assassinat ? C'est sur quoi vont devoir plancher la frondeuse commissaire Romano et son adjoint Tellier : direction la Suisse !
Côté vie privée, Romano doit faire face aux déboires de Ruru et de Mandela, le chaton qu’elle s’est laissé fourguer au prétexte qu’il est plus facile d’avoir deux chats qu’un seul – comment a-t-elle pu croire un bobard pareil ?

Ce que j'en pense

C'est parce que Gwenaëlle Desnoyers m'a mis entre les mains, voici deux ans, Le blues du chat que j'ai découvert les polars de Sophie Chabanel. J'ai aussitôt comblé mon retard en lisant le premier volume, La griffe du chat, et en 2020, quand L'emprise du chat est sorti, je n'ai pas traîné à l'ajouter à ma monstrueuse pile de livres. Comme souvent quand je sais que je vais passer un bon moment avec une série que j'aime, j'ai retardé le moment de le lire, et, en ce mois de mai pluvieux, j'ai trouvé que c'était le livre qu'il me fallait. La comédie policière, ce n'est pas si facile, et Sophie Chabanel parvient à faire exister des personnages irrésistibles, que je retrouve avec un immense bonheur dans L'emprise du chat. Je suis fan de Romano, de ses lubies, de sa vision des choses (et notamment de sa hiérarchie), et Tellier est un acolyte parfait. Sophie Chabanel prend pour cadre une exposition macabre à souhait, dans le cadre propret de la Suisse, où nos deux comparses vont mener l'enquête. Elle nous mitonne une intrigue qui se tient, sur fond de trafics internationaux de corps, de cupidité ordinaire et de voyeurisme même pas assumé (l'alibi éducatif de ces expos est bien gerbant). 

J'ai ri, souvent, et j'ai refermé le livre en espérant que Sophie Chabanel nous donnera d'autres occasions de retrouver Romano et ses compagnons (humains et félidés). 


Sophie Chabanel, L'emprise du chat, Seuil Cadre noir, 2020.

samedi 8 mai 2021

Sur l'autre rive d'Emmanuel Grand



Présentation éditeur

Saint-Nazaire, ses chantiers navals, une forêt de silos et de grues, les marais et l’océan à perte de vue, un pont entre deux rives. Pour Franck Rivière, 21 ans, jeune espoir du football local, des rêves plein la tête, c’est aussi la fin du voyage : une chute de 68 mètres et son corps glacé repêché au petit matin.  

Tandis que le capitaine Marc Ferré doute de ce suicide, Julia, la sœur de Franck, brillante avocate « montée » à Paris, se heurte aux vérités d’une ville qui cache mal sa misère, ses magouilles et son pouvoir secret : que le biznesspaie peut-être plus que le ballon rond, que Saint-Nazaire ne l’a jamais quittée, et qu’on n’enterre pas aussi facilement un amour d’adolescence. 


Ce que j'en pense

Pour ma part, je n'avais pas lu Emmanuel Grand depuis quelques années, et c'est à la faveur de son changement d'éditeur que je reviens vers lui. J'ai un peu de mal à comprendre l'affirmation du bandeau (de la Librairie Coiffard), que j'espère pertinente sur un autre roman de l'auteur, parce que pour moi il n'y a rien de commun avec Daeninckx et encore moins avec Vargas, qu'on met décidément à toutes les sauces en ce moment. 

Mais venons-en au roman : si Albin Michel n'a pas de collections génériques, il s'agit bel et bien d'un roman noir, même si - et c'est une réserve bien subjective - le dénouement est presque trop tendre pour moi. Appelez-moi coeur de pierre mais je ne m'attendris que très rarement sur les apaisements familiaux et conjugaux et je ne crois plus guère à la justice. Cette remarque cynique étant faite, je ne peux que vous conseiller de lire Sur l'autre rive: Emmanuel Grand excelle à donner vie à des personnages de milieux sociaux très variés, mais il n'est jamais aussi bon que quand il montre les vies ordinairement saccagées des ouvriers, des petits employés, quand il expose la mécanique impitoyable d'existences où les rêves sont sacrifiés brutalement ou à petits feux. A travers une fratrie, celle de Julia et Franck, il montre deux façons de négocier avec les déterminismes sociaux, et il semble bien que la fuite, radicale et sans retour, de Julia soit encore la meilleure solution. La trajectoire de Franck est typique de ces protagonistes de roman noir, qui tentent de s'extirper de leur condition et qui par leur hubris s'exposent à un tragique retour de bâton, car dans notre société, les erreurs se paient au centuple quand on n'est / n'a rien. Emmanuel Grand choisit cependant un point de vue de moraliste (ceci n'est pas une insulte) et il utilise la fiction pour nous rassurer : les salauds ne s'en tirent pas, les salauds devront payer (suis-je drôle), eux aussi. Il ne fait pas le choix de la noirceur totale même si, disons-le tout net, on n'est pas au pays de Oui-Oui. Car le pire advient toujours, et le roman ne nous épargne pas sur ce plan. 

Un autre talent d'Emmanuel Grand tient à sa façon de peindre cette région près de Saint Nazaire, que je ne connais pas. Elle est parfaite en effet pour évoquer les splendeurs et la décadence de la classe ouvrière, les contrastes sociaux entre une bourgeoisie locale ou estivante et les gens "de peu". Il n'y a pas de manichéisme de mauvais aloi mais une immense tendresse pour les personnages, et trois m'ont particulièrement touchée : la petite amie de Franck, modeste par ses rêves de bonheur familial tout simple, et les parents, Pascal et Christine. Si le père semble d'abord une brute avinée et étroite d'esprit, il gagne en complexité. Il a sa part de responsabilité dans les choix faits par Franck, mais il est aussi un type fracassé, piégé par la vie. Et - point de vue de moraliste encore - ceux qui se sont enrichis grassement ne sont pas des enfants de choeur, comme en témoigne Régis, l'oncle de Franck et Julia. Deux mots aussi à propos des personnages d'enquêteurs : Marc est convaincant en officier de police méthodique, intuitif et talentueux, mais il m'a beaucoup moins intéressée que Laure, que j'adorerais retrouver. 

Peut-être parce que je suis sensible à la beauté paradoxale des paysages industriels, j'ai été touchée par bien des passages de Sur l'autre rive : chantiers navals, port, zones industrielles plus ou moins à l'abandon, et bien sûr, le pont. Je ressentais les vibrations du pont, je sentais la prise au vent. 

Enfin, le roman se dévore, et même si la trame pourra sembler classique à certains, elle est sacrément bien menée. Deux jours m'auront suffi pour lire Sur l'autre rive, et quand on sait le peu de temps que j'ai en ce moment, on mesure à quel point Emmanuel Grand m'a accrochée, me donnant l'envie de tourner les pages. 

Emmanuel Grand, Sur l'autre rive, Albin Michel, 2021. 

mardi 4 mai 2021

Leur âme au diable de Marin Ledun



Présentation éditeur

L’histoire commence le 28 juillet 1986 par le braquage, au Havre, de deux camions-citernes remplis d’ammoniac liquide destiné à une usine de cigarettes. 24 000 litres envolés, sept cadavres, une jeune femme disparue.
Les OPJ Nora et Brun enquêtent. Vingt ans durant, des usines serbes aux travées de l’Assemblée nationale, des circuits mafieux italiens aux cabinets de consulting parisiens, ils vont traquer ceux dont le métier est de corrompre, manipuler, contourner les obstacles au fonctionnement de la machine à cash des cigarettiers. David Bartels, le lobbyiste mégalomane qui intrigue pour amener politiques et hauts fonctionnaires à servir les intérêts de European G. Tobacco.
Anton Muller, son homme de main, exécuteur des basses œuvres. Sophie Calder, proxénète à la tête d’une société d’évènementiel sportif.
Ambition, corruption, violence. Sur la route de la nicotine, la guerre sera totale.

Ce que j'en pense

J'ai quelques billets de retard mais je ne peux attendre d'être à jour pour vous parler de ce roman de Marin Ledun. Si l'auteur n'avait pas démérité avec les deux précédents textes parus chez Gallimard, que j'avais beaucoup aimés, avec Leur âme au diable on change de registre. Oui, Leur âme au diable tape fort, très fort, et il est d'une maîtrise éblouissante. Je ne vous cacherai pas que j'ai eu un peu de mal à entrer dedans, pour une raison qui va peut-être vous surprendre et qui est sans doute très subjective. Avec Les visages écrasés et La guerre des vanités, les deux romans noirs de Marin Ledun que je portais au plus haut, j'avais été terrassée d'emblée par la force émotionnelle du récit et des personnages. Or, Leur âme au diable fait le choix d'une écriture très sèche, à l'os, avec une précision que je ne sais pas qualifier sans réduire la portée de l'écriture littéraire de Marin Ledun. Et j'ai tout de suite fait le rapprochement avec l'écriture de Dominique Manotti (croyez-moi, c'est un compliment). Des chapitres assez courts, des phrases qui claquent et ne s'embarrassent pas de fioritures, des faits, un rythme, des points de vue variés car le réel est complexe. En revanche, je ne retrouvais pas cette force émotionnelle que j'évoquais plus haut, car les personnages étaient avant tout qualifiés par leurs faits et gestes, leurs actes, leurs interactions. Est-ce une réserve de ma part? Non pas. Il y a dans Leur âme au diable un effet de crescendo, et sur la fin un effet d'accélération façon tsunami qui m'a procuré, par des moyens différents, le même effet de sidération que dans les romans que j'ai cités. Il y a un sacré travail sur le rythme et les temporalités dans Leur âme au diable. Sur l'espace aussi. Les chapitres mentionnent des pièces versées à l'instruction, qui a sa propre temporalité et qui sera le point d'aboutissement du roman (enfin, façon de parler), et ces pièces renvoient elles-mêmes à des moments passés, dans un récit qui couvre une période allant de 1986 à 2007, et qui nous promène dans divers pays. Et le roman est pris en tenaille entre un temps qui s'étire, avec une sensation de piétinement (celui des enquêtes?) et un temps tout en accélérations, en rapidité, étourdissant (celui des protagonistes criminels?). C'est assez paradoxal et passionnant. 

Je lis çà et là que Marin Ledun a dû faire un travail colossal de documentation et c'est sans doute vrai : depuis Les visages écrasés on connaît sa rigueur quand il aborde ce type de sujet. C'est bien sûr un élément essentiel de Leur âme au diable, réquisitoire implacable contre l'industrie du tabac certes, mais aussi et surtout, me semble-t-il, contre l'inefficacité cynique des Etats et des institutions (l'Europe), pour ne pas dire leur hypocrisie. Les lecteurs un peu informés sur le sujet verront dans Leur âme au diable des faits s'emboîter, donnant du crédit à cette fiction très politique, quelle qu'en soit la part fictionnelle, justement. Et peu importe d'ailleurs : et d'une vous connaissez la rengaine "la réalité dépasse la fiction", et de deux la fiction rend la monnaie de sa pièce à une industrie éminemment mensongère qui passe son temps à nous tricoter des fictions (la cigarette est cool, fumer rend viril, beau, fumer vous libère, mesdames, et ne parlons pas des fictions scientifiques forgées à grand renfort de corruption des chercheurs). Les lecteurs moins informés gagneront à lire un roman sur le sujet, qui leur permettra d'être moins naïfs, et sans s'emmerder. 

Donc oui, le roman aborde avec force le sujet, de façon précise, documentée. Mais je voudrais insister sur l'art littéraire de Marin Ledun : sa maîtrise dans la construction, sa science du rythme. Je me suis demandé comment il avait travaillé, ce que je fais rarement, pour faire se tenir et se rejoindre tous les fils sans se prendre les pieds dans le tapis et en nous donnant cette impression de fluidité. Quel boulot!

Et revenons sur les personnages : d'abord un peu désincarnés à mes yeux, ils ont pris peu à peu de l'épaisseur, de la profondeur romanesque. Il fallait juste un peu de temps, ce qui est logique quand on a une écriture quasi-behavioriste (je dis quasi pour qu'on ne m'emmerde pas, car je n'ai pas décortiqué le roman non plus pour vérifier si oui ou non on pouvait utiliser ce terme). En refermant le roman, j'étais assez bouleversée par les personnages, aussi bien les flics, tenaces, losers magnifiques et un peu pathétiques, que les "méchants", qui n'ont pas grand-chose d'aimable mais que Marin Ledun parvient à humaniser. A ce titre, le dernier chapitre est magnifique : pas un mot de trop, et c'est magnifique (suis-je anormale de penser cela?). 

Enfin, n'attendez pas un thriller à l'amerloque (on n'est pas chez Clancy), avec les preux chevaliers qui finissent par l'emporter même en se brûlant les ailes, et les gros salauds qui vont moisir en enfer. Ni sacrifice ni rédemption, et c'est là où Leur âme au diable atteint à mes yeux à la perfection en matière de noir et donc de saisie du réel : les gentils ne gagnent pas (spoiler) mais tout le monde se crame complètement. Parce que la réalité n'a pas de morale, voyez-vous. Noir c'est noir, et pas besoin d'en rajouter dans le grandiloquent pour le démontrer. 

Et pour finir : superbe couverture!

Marin Ledun, Leur âme au diable, Gallimard Série Noire, 2021. 

samedi 24 avril 2021

Le Cercle des rêveurs éveillés d'Olivier Barde-Cabuçon



Présentation éditeur 

Paris 1926. Tournées vers les plaisirs et la fête, les années folles battent leur plein et Montparnasse est le nombril du monde. La mort suspecte d’un patient amène Alexandre Santaroga, psychanalyste atypique, à s’intéresser à un mystérieux cercle de rêveurs éveillés. La rencontre fortuite avec Varya, récemment échappée de la Russie bolchevique, lui permettra d’y enquêter. Mais Santaroga a-t-il introduit une brebis ou un loup au sein du cercle ?
Surréaliste et adeptes du rêve éveillé, aventurière et artiste, Russes blancs ou Américain en goguette, Olivier Barde-Cabuçon donne vie à une galerie de personnages étonnants du Paris flamboyant de l’époque tandis qu’en coulisses se dessinent la montée du fascisme et la tentation de dangereuses alliances.

Ce que j'en pense

Oh quel plaisir que ce roman! Je précise avant toute chose que je n'avais jamais lu l'auteur, que j'associe sans doute abusivement au polar historique. Mais voilà, depuis quelques années, nombre d'auteurs de roman noir, parmi les plus grands, s'emparent de l'Histoire, pas seulement à partir du présent (Daeninckx et Amoz sont les premiers noms qui me viennent), mais en plongeant directement et exclusivement dans la période qui les intéresse : et là, c'est le nom de l'immense Hervé Le Corre qui me vient en premier. Ce que parvient à faire Olivier Barde-Cabuçon à mes yeux, c'est allier ce qui fait le plaisir du polar historique et la puissance du roman noir, nous offrir un formidable divertissement et nous plonger dans une période lourde de périls. Alors oui, j'ai aimé plonger dans ces Années Folles, dans ce Paris de fêtes fantasques et de personnalités excentriques, dans ce bouillonnement intellectuel et artistique. Ce n'est pas le moindre des plaisirs qu'offre Olivier Barde-Cabuçon, et je ne l'ai pas boudé, d'autant qu'il se sert à merveille des ressorts romanesques du grand roman populaire, ménageant surprises et scènes stupéfiantes à la manière des feuilletonistes les plus talentueux. Les premiers chapitres sont à ce titre jubilatoires, et l'auteur a un talent fou pour accrocher le lecteur. De même, il construit une galerie de personnages hauts en couleur, comme on dit, incarnés en quelques paragraphes. Certains mériteraient encore des développements, non qu'ils ne soient assez fouillés, mais parce qu'ils sont riches de potentialités narratives, à commencer par Santaroga le jungien. Je ne sais d'ailleurs si Le Cercle des rêveurs éveillés marque le début d'une série ou non : il se suffit parfaitement à lui-même, mais il pourrait aussi appeler d'autres aventures. 

A ce plaisir romanesque s'ajoute une autre dimension : une mise en perspective des personnages et des évènements dans l'Histoire et dans l'évolution de la société. Les personnages féminins sont nombreux et tous passionnants, évocateurs des pesanteurs de la société française et des débuts de libération perceptibles dans les classes supérieures (pour leur frange artiste, en tout cas) : libération sexuelle, liberté de l'orientation sexuelle, aliénation, prostitution (superbes évocations des "maisons de plaisir" de la bonne société mais aussi des pierreuses)... Varya occupe le premier plan et elle est formidable d'ambiguïté, là encore Olivier Barde-Cabuçon ne tombe pas dans le piège de la nana badass. Il en fait un personnage complexe, pas un agneau sacrifié, pas non plus une amazone au rabais. 

Surtout, Olivier Barde-Cabuçon prend les Années Folles pour ce qu'elles sont aussi : la dernière danse avant le chaos, avant l'horreur. La révolution bolchévique a eu lieu et Staline est à la manoeuvre, les Russes blancs cherchent des alliances et pas des plus glorieuses, Mussolini est déjà bien en place, Hitler fait parler de lui pour ses basses oeuvres : le futur est bien sombre en Europe, le pire est à venir. Olivier Barde-Cabuçon aborde les choses sans simplisme, sans manichéisme, et c'est passionnant. 

J'ai refermé le roman à regret, et je ne souhaite qu'une chose, retrouver Santaroga et pourquoi pas, Varya. 

Ah et je n'ai pas parlé des références constantes à Lewis Carroll, dans le récit même (on sait le rôle joué par les Surréalistes dans la perception de Carroll en France) et en tête des chapitres : je vous laisse découvrir... mais voyez la couverture, elle est elle-même une référence directe à Alice. 


Olivier Barde-Cabuçon, Le Cercle des rêveurs éveillés, Gallimard Série Noire, 2021. 

jeudi 22 avril 2021

Nuit bleue de Simone Buchholz



Présentation éditeur

« Joe, qui vous a brisé les os ? 
— La vie. »
Au Blaue Nacht, la procureure Chastity Riley écluse des bières et trouve le réconfort auprès de sa bande d’amis. Mise sur la touche après avoir fait condamner son supérieur, elle est désormais chargée de la protection des victimes. À l’hôpital l’attend un homme roué de coups, un Autrichien qui refuse de parler. C’est sans compter sur la force de persuasion de Chastity... prête à mettre les pieds dans le plat de la bonne société hambourgeoise.


Ce que j'en pense

Je ne pouvais pas passer à côté de Nuit bleue : d'abord parce que c'est le premier titre de la collection Fusion, ensuite parce que vous connaissez mon intérêt pour le polar made in Europe, et qu'à ce titre, découvrir un nouvel environnement polareux m'intéressait. Nuit bleue se déroule à Hambourg, ville où je n'ai jamais mis les pieds et qui est une sorte de carrefour portuaire européen, à ce titre hautement criminogène. Et bon sang, Simone Buchholz excelle dans les scènes portuaires, très loin des ambiances à la Simenon : là tout n'est que containers, dédale moderne de cargaisons made in mondialisation. C'est aussi une ville de bars, et de bars de nuit, dont on sent l'odeur d'alcool et de sueur mêlés au petit matin, car l'héroïne n'est pas la dernière à lever le coude. 

Parlons-en, de l'héroïne, et de sa bande : Chastity Riley, avec un nom pareil, ne peut que vous séduire, et la famille de coeur qui l'entoure est assez fabuleuse. C'est une tribu comme je les aime, un peu comme dans les romans d'Alicia Gimenez Bartlett, d'Andrea G. Pinketts, loyale et drôle, de ces tribus qu'on a plaisir à retrouver de roman en roman. Chastity est une héroïne de roman noir, mais sans ce côté pesamment badass désormais si stéréotypé. Elle est magistrate, elle est au placard, elle a pour amant un ancien délinquant, elle a pour ami un drôle de flic, elle picole dans les bars, elle n'est pas là pour faire joli. En somme, elle est un peu décalée. 

Simone Buchholz a un grand talent pour composer ses personnages, les donner à voir, à entendre, mais ce n'est pas tout : Nuit bleue se distingue par un ton, une écriture et un dispositif narratif peu habituel et très réussi, que je vous laisse découvrir. C'est sans doute ce qui m'a frappée d'emblée : l'écriture. Il y a une voix, très singulière, et ce n'est pas le moindre intérêt de Nuit bleue

Et ce final, nom de zeus, ce final : jubilatoire. 

Je ne veux pas vous en dire plus, mais Simone Buchholz est une de ces voix européennes du polar que j'ai envie de suivre, donc longue vie à Fusion!

Simone Buchholz, Nuit bleue (Blaue Nacht), L'Atalante Fusion, 2021. Traduit de l'allemand par Claudine Layre.

mercredi 21 avril 2021

Les Divinités de Parker Bilal



Présentation éditeur

Howard Thwaite, promoteur immobilier arrogant et influent, a lancé à Battersea, face à la Tamise, la construction d’un complexe d’appartements de luxe.
À l’aube, arrivé sur le site avant l’embauche des travailleurs clandestins, le gardien kurde découvre au fond d’une vaste excavation deux corps ensevelis sous un monceau de pierres. L’épouse du promoteur et un collectionneur d’art, citoyen français d’origine japonaise, sont identifiés.
Le sergent Khal Drake, musulman, enquête, flanqué contre son gré d’une psychologue anglo-iranienne, Ray Crane. Ni l’un ni l’autre ne sont blancs.
Crane songe à la lapidation, châtiment prévu par la charia. Drake lorgne du côté de la cité multiraciale de Freetown et de l’incendie d’une mosquée jadis synagogue.


Ce que j'en pense

J'appréhendais le changement de décor de ce nouveau roman de Parker Bilal, alors que somme toute, je n'avais découvert sa série "égyptienne" qu'avec le dernier volume. Mais dès les premières pages, toutes mes craintes ont été levées. Parker Bilal est londonien (enfin je crois) et ça se sent, car même si je ne connais cette ville qu'en touriste, j'en ai retrouvé l'atmosphère, la pulsation si forte, et ce n'est justement pas une ville de carte postale que nous livre l'auteur avec Les Divinités. Cette capacité à nous faire "ressentir" Londres est la première chose que j'avais envie de souligner ici. Ce mélange détonnant entre tradition et modernité est très bien exprimé, Londres bouge, évolue, est continuellement en travaux, elle est aussi une ville qui oscille entre un cosmopolitisme fabuleux et un racisme de vieille nation européenne coloniale, aux clubs surannés. Cela se sent dans la ville même, dans ses rues, et Parker Bilal excelle quand il s'agit de le mettre en avant. 

Ses deux personnages, Khal et Ray, sont tout à fait emblématiques de ces évolutions qui bousculent la vieille Albion. Ils sont très anglais et pourtant pas tout à fait assez blancs pour nombre de leurs congénères, ou un peu trop aux yeux des habitants de certains quartiers. Je suppose que Parker Bilal crée ici un duo que l'on sera amenés à retrouver, et je le souhaite d'ailleurs, car on les adopte très vite. En tout cas, ils ont rejoint illico mon panthéon de personnages de polar favoris, et si j'attends d'en savoir un peu plus sur Ray, Khal m'a d'ores et déjà séduite. Il est lui aussi un personnage parfait dans ses ambivalences : il est dans la lignée de ces enquêteurs abimés par l'existence, fracassés professionnellement, en délicatesse avec ses collègues (du moins certains), et il est aussi d'une grande modernité, endossant en quelque sorte les évolutions et la complexité de nos sociétés, un personnage déclassé, dans tous les sens du terme. 

Enfin, l'intrigue est savamment construite, et même si la fin lorgne du côté du final d'un thriller, elle ne nous bouscule pas en permanence, prend le temps de développer ce qui doit l'être, sans aucune pesanteur. Se jouent dans ce polar les tensions communautaires qui pourrissent les débats, les relents de guerres dont les comptes ne sont pas soldés, les luttes de classes sociales, tellement visibles dans nos métropoles. Jamais Parker Bilal ne force le trait, jamais il ne sombre dans un angélisme de mauvais aloi, jamais il ne simplifie ce qui est complexe. 

Bref, Les Divinités est une réussite, et si vous avez envie d'un polar qui vous embarque pour ne plus vous lâcher, foncez. 


Parker Bilal, Les Divinités (The Divinities), Gallimard Série Noire, 2021. Traduit de l'anglais par Philippe Loubat-Delranc.