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samedi 17 novembre 2018

China Li, 1. Shanghaï de Maryse et J.-F. Charles


Présentation éditeur
Chine, les années 20. Li, sept ans, jouée et perdue par son oncle, est envoyée à Shanghai. Son nouveau maître, le cruel Zhang Xi Shun, est l’un des dirigeants de la triade « la Bande verte » qui domine la ville. La petite fille, affectée aux cuisines, est un jour accusée d’avoir volé du papier de riz et est traînée devant le maître. Découvrant chez cette créature chétive un don pour le dessin, l’homme, terrifiant mais raffiné, décide de la prendre sous sa protection.

Ce que j'en pense
Une nouvelle saga de Maryse et Jean-François Charles, ça attire toujours l'attention. Et quelle réussite! D'abord, le dessin, d'une beauté renversante, parfois pleine page, et de fait, on en prend plein les mirettes, de cette beauté, de cette délicatesse du trait, du travail sur les couleurs. Et la fluidité dans la narration graphique est tout aussi remarquable. Le récit est complexe, Shanghaï est une ville grouillante, cosmopolite, et jamais on ne s'égare, le dessin se fait tour à tour foisonnant et épuré, donnant à ressentir les atmosphères de façon saisissante. 

Complexe, le récit l'est par la période choisie et la situation géo-politique de la ville de Shanghaï, la concession internationale, la révolution qui se prépare, les méandres des alliances qui se jouent alors. Une fois de plus, Maryse et Jean-François Charles parviennent à être d'une grande clarté sans pesanteur didactique, et à mon sens, c'est un tour de force. 
Mais tout cela ne serait rien sans les personnages : ils sont nombreux, mais les deux protagonistes qui se détachent sont Li et Zhang. Le second, un eunuque très puissant et cruel, est aussi un père adoptif qui veille à l'éducation de Li. Li est une enfant perdue au jeu par son véritable père, violée dès son arrivée à Shanghaï, qui s'affirme d'emblée comme l'un de ces personnages féminins chers à nos deux auteurs. Chez eux, la peinture de la condition des femmes n'est jamais loin, et leurs albums mettent toujours en leur coeur des femmes dont on suit la destinée en même temps que celle d'un peuple, d'un pays. Cette articulation entre la sphère intime, individuelle, et l'Histoire est une grande réussite. 
Je pense que le récit va parcourir environ 80 ans d'Histoire chinoise, et j'ai hâte de lire la suite de l'histoire de Li... 

Maryse et J.-F. Charles, China Li, 1. Shanghaï, Casterman, 2018.

mercredi 21 février 2018

Journal d'Italie par David B.


Je connais évidemment David B. de nom, en tant que dessinateur qui marque l'histoire de la BD française de ces dernières décennies, de l'avènement de la "nouvelle bande dessinée", et en tant que membre fondateur de L'Association. Pourtant, je n'avais jamais lu ce qu'il fait. Je répare cette erreur et je l'aborde par les deux tomes de son Journal d'Italie. Le premier, paru en 2010, prend effectivement place en Italie, le deuxième, sorti il y a quelques semaines, se passe à Hong-Kong et à Osaka. Dans les deux, la démarche est la même, aller à la rencontre des gens et des croyances qui animent leur imaginaire, sachant que cela se croise évidemment avec les obsessions de David B.
J'avais un peu peur en abordant son univers, je l'avoue. Et j'ai été bluffée et emballée.
Le dessin est somptueux, avec des variations étonnantes de maîtrise. Parfois on est dans le croquis "sur le vif" des gens, des rues, de scènes du quotidien, et parfois dans une composition de haut vol, où l'on perçoit l'influence de la gravure, ou de l'estampe, avec un dessin qui retranscrit des visions oniriques, fantasmagoriques, parfois très effrayantes. C'est d'une beauté saisissante, et David B. utilise la page de manière toujours inventive. 
La mort est très présente dans ces volumes, ce dont il s'explique d'ailleurs (l'histoire de son frère), mais elle est pour nous lecteurs transfigurée par le dessin et la puissance de l'imaginaire de David B. Et l'on se surprend à trouver beaux mêmes les fantômes les plus effrayants... J'ai aimé être aux prises avec des croyances telles que celle qui concerne l'immeuble des fantômes à Hong-Kong, j'ai été charmée par le début du tome 1, avec cet immeuble où règnent les chats... 
Cependant, si l'imaginaire de David B. est hanté par la mort (pardon pour l'expression), il fait aussi la part belle à l'humour. C'est un sentiment de décalage dans le tome 1 (le regard sur la mafia, les rencontres étranges dans les cafés), et un humour plus appuyé dans le tome 2 : clins d'oeil à d'autres dessinateurs gentiment épinglés dans le tome 2, par exemple. 
J'ai beaucoup aimé ces deux volumes, et je me dis que j'ai tout un univers à découvrir, enfin. 

David B., Journal d'Italie, tome 1, Trieste Bologne, Delcourt, Shampooing, 2010;  Journal d'Italie, tome 2, Hong-Kong Osaka, Delcourt, Shampooing, 2018.

samedi 20 janvier 2018

Ma PAL BD


Une fin d'année à Bruxelles, un possible passage à Angoulême pendant le Festival fin janvier, voilà de quoi me donner envie d'acheter et de lire des BD... Il y a quelques sorties que j'attends avec impatience, des albums et romans graphiques qui me font envie (sorties récentes ou non), mais avant de faire des folies, j'ai eu envie de faire le point sur les BD que j'ai en stock et que je n'ai pas lues, sachant que certaines appelleront d'autres achats (volumes suivants pas encore acquis). 

J'ai donc rajouté une page PAL BD à ce blog, manière pour moi de me rappeler à l'ordre... 

vendredi 12 janvier 2018

Bande dessinée 2018 #1

Les derniers jours de l'année 2017... Je n'aime pas la période des fêtes, pour des raisons multiples que je vous épargne. Mais tandis que d'autres s'amusaient ou s'ennuyaient dans des réveillons festifs (non, ce n'est pas un pléonasme pour moi), j'ai passé la soirée à lire, et j'ai notamment lu des BD. J'ai une PAL BD monstrueuse, et je ne parle même pas des BD de Monsieur. 
Et les derniers jours de 2017 et les premiers de 2018 se sont passés à Bruxelles, ville chérie, ô combien, et ville tentatrice pour les amateurs de BD... Entre librairies spécialisées et librairies d'occasion, c'est l'enfer, surtout au moment de faire les sacs pour le retour en train. 
Moi en route pour la gare de Bruxelles Midi :-) (Tashi Sherpa/AP/SIPA)

La chine est précieuse car elle permet de se laisser tenter par des titres inattendus, des albums ou des romans graphiques que l'on ne connaissait pas ou qui n'étaient pas dans la priorité d'achats. Le passage vers 2018, ce fut donc une chambre d'hôtel confortable, des pâtisseries orientales dégustées à deux, des livres et des BD... Pour moi, le meilleur réveillon du monde. 

Allez, je commence.


Depuis longtemps, je lorgnais sur La propriété de Rutu Modan, et ce fut l'une de mes lectures du réveillon. Un pur régal, une histoire forte qui déjoue les attentes, refuse les facilités et qui m'a ramenée, ce que je n'attendais pas, en Pologne. Regina et sa petite-fille Mica font le déplacement d'Israël pour la Pologne (Varsovie), pour une histoire de propriété, de spoliation par les nazis. Rutu Modan fait fi de tout pathos : Regina n'éprouve nulle nostalgie du pays perdu ("un vaste cimetière", dit-elle), et il n'est pas question de pardon ou de rédemption dans ce récit de mémoire. Le récit est découpé en sept jours, durée nécessaire pour que sorte au jour un secret, pour que l'on comprenne aussi le rôle joué par l'ami "relou" qui les accompagne. Cette tragédie est traitée avec une grande sobriété et servie par un trait clair et précis, se mêle à la chronique intime (pour Mica). C'est magnifique, et bien sûr, maintenant, j'ai envie de lire l'oeuvre précédente de Rutu Modan, Exit Wounds. C'est malin. 
Rutu MODAN, La propriété, Actes Sud BD, 2013. Traduit de l'hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech. 



Autre régal dans un tout autre style : Et si l'amour c'était aimer? de Fabcaro. Il n'est jamais aussi à l'aise, me semble-t-il, que dans la parodie, et ici, comme le titre peut le laisser deviner, il s'empare des codes du roman-photo et fait mouche. Il se trouve que lorsque j'étais enfant, j'avais une voisine qui dévorait les romances : Harlequin, Delly, mais aussi les romans-photos de Nous Deux et Intimité. Comme j'étais du genre à lire tout ce qui me tombait sous la main, j'en ai lu! C'est dire si je perçois quelles situations codées, quels stéréotypes narratifs et (photo)graphiques du genre reprend Fabcaro, pour exercer son regard caustique, son humour absurde. C'est piquant, hilarant, j'adore et j'en redemande. 
Fabcaro, Et si l'amour c'était aimer? 6 Pieds sous terre, 2017



Dans mes déambulations dans les librairies bruxelloises, j'ai découvert la trilogie de Merwan, Le bel âge, qui m'a énormément plu. Merwan est connu notamment pour sa collaboration avec Fabien Nury sur L'or et le sang. Il livre ainsi, seul aux manettes (scénario et dessin) une chronique intimiste et ce faisant, un portrait de l'époque, à travers trois jeunes femmes. Leurs hésitations, errements et choix sont au coeur de ce récit très fin, très délicat, porté par un dessin qui me fait penser, par moment, à Bastien Vivès. Trois portraits conjugués, trois jeunes femmes qui cherchent leur place (dans la société, le monde du travail, les relations amoureuses et familiales): ce récit choral en trois temps m'a passionnée et touchée. J'ai pensé aussi au travail orchestré par Thomas Cadène sur Les autres gens. Au terme de ma lecture, j'ai quitté les personnages à regret.
Merwan, Le bel âge, tome 1 Désordre, Dargaud, 2012.
Merwan, Le bel âge, tome 2, Territoire, Dargaud, 2012.
Merwan, Le bel âge, tome 3, Départs, Dargaud, 2014. 



Avec Ce que le vent apporte de Jaime Martin, on est dans la découverte de hasard, liée à la chine bruxelloise, et c'est un vrai coup de coeur. Mais que ce récit est sombre! On est en Russie, la Révolution s'annonce, et le lecteur suit les pas d'un jeune médecin envoyé aux confins de l'empire pour gérer un hôpital du bout du monde, aux conditions climatiques très dures. C'est un défi de tous les instants, d'autant que la contrée est le théâtre de meurtres terribles. Ce jeune homme se heurte à la superstition, lui qui est un être de raison aux idées progressistes. Je ne savais rien de l'histoire en achetant cet album, c'est le dessin à la fois réaliste et d'un esthétisme fou qui m'a attirée. C'est magnifique, sombre, tourmenté. 
Jaime MARTIN, Ce que le vent apporte, Dupuis Aire Libre, 2007.


Enfin, j'ai fini par acheter un album de Cosey que je voulais depuis longtemps, Saïgon-Hanoï. J'aime le dessin et l'univers de Cosey, et je ne sais pourquoi, ce titre me tentait particulièrement. J'ai donc plongé avec délices dans ce récit superbe, qui mêle à la conversation téléphonique entre un homme qui a fait la guerre du Viêt-Nâm et une jeune adolescente (pré-ado, elle a onze ans) qui a composé son numéro un peu au hasard les images d'un retour au pays connu pendant le conflit. En effet, nous sommes avec Homer, qui passe le réveillon seul dans la maison familiale, et qui regarde à la télévision un documentaire relatant la guerre du Viêt-Nâm et le retour sur les lieux d'un vétéran, qui n'est autre que lui-même. En même temps, il parle à cette très jeune fille, et l'ensemble dégage une impression de grand apaisement, de quiétude inattendue. La beauté des images et ce qu'elles suggèrent créent cette sensation. Je suis ressortie de ma lecture avec le sourire aux lèvres, sereine moi aussi. 
Cosey, Saïgon-Hanoï, Dupuis Aire Libre, 1992.

Maintenant, je souhaite que ma parenthèse bruxelloise se poursuive à travers la lecture des nombreuses BD que j'ai en stock! Et bientôt c'est le Festival d'Angoulême, donc les sorties vont se multiplier. Miam!








jeudi 17 novembre 2016

Maggy Garrisson de Oiry et Trondheim




Présentation éditeur (tome 1)
Même dans l'agence miteuse d'un détective alcoolique, un boulot, ça reste un boulot. Et depuis le temps qu'elle en cherche un, Maggy Garrisson veut bien faire quelques concessions. D'autant qu'il y a toujours moyen de se faire quelques billets, quand on est prêt à aider son prochain et qu'on sait faire preuve d'un minimum de présence d'esprit. Ce qui semble d'ailleurs sacrément manquer à Anthony Wight, son patron, qui s'est fait passer à tabac cinq jours après qu'elle eut commencé à travailler pour lui et qui ne reprend connaissance que pour lui demander de lui apporter son vieux portefeuille à l'hôpital.

Menue monnaie, facturette, reçu de parking, coupons pour une salle d'arcade... Pas de quoi faire le déplacement, et pourtant, quand Maggy constate qu'elle est suivie dans la rue, elle flaire le coup fourré. Car sous leur aspect anodin, les coupons semblent susciter une vraie convoitise.

Ce que j’en pense
Dès le premier tome, les mésaventures de Maggy Garrisson m’ont séduite. Il y a là tous les ingrédients du polar, et de ce point de vue, Trondheim remplit le cahier des charges avec talent. On pourrait se dire, oui bon, rien d’original : un détective un peu porté sur la boisson, les habituelles affaires un peu minables, ou en tout cas sans gloire, les coups fourrés, la corruption du flic, et j’en passe. Oui mais Trondheim bouge un peu les lignes : pas d’anti-héros, mais une anti-héroïne, tout à la fois un peu fleur bleue et rentre-dedans, pas un flic corrompue mais une nana en uniforme bien pourrie. Et ça n’a l’air de rien, mais ça change bien les choses. Par ailleurs, on ne s’ennuie pas, les trois tomes se dévorent (j’ai relu les deux premiers pour aborder le troisième). Le trait de Oiry colle parfaitement au genre : décors urbains, ambiances nocturnes, ciels blafards et pluie glacée, tout y est. Il saisit aussi d’une case la solitude du personnage de Maggy, et les ambiances d’un Londres qui n’est pas celui des paillettes, des touristes ou des affaires. Non, c’est un Londres plus populaire, moins trépidant que le dessin de Oiry nous donne à voir, et ça colle parfaitement aux ambiances glauques de ces trois volumes.
Maggy Garrisson est une héroïne comme je les aime, elle n’est pas là pour minauder, être « jolie »… J’ai bien aimé passer trois tomes en sa compagnie, ça c’est certain.


Stéphane Oiry (dessin) et Lewis Trondheim (scénario), Maggy Garrison, 3 t., Dupuis, 2014-2016.

lundi 22 février 2016

Les nuits de Saturne de Pierre-Henry Gomont et Marcus Malte


Présentation
Clovis sort de prison et il a des comptes à régler. Dans sa quête vengeresse, il rencontre Césaria.

Ce que j'en pense
Voilà quelques mois que cet album patiente : une nuit d'insomnie m'a semblé le bon moment pour lire Les Nuits de Saturne. Pierre-Henry Gomont adapte un roman de Marcus Malte que certains connaissent peut-être, Carnage constellation. On pourrait penser que Clovis est le héros, car le récit débute en suivant son point de vue. Tout se présente comme une classique histoire de vengeance, celle d'un homme qui a un passé d'activiste et qui a été trahi par l'un des siens. Mais sa quête va lui permettre de rencontrer Césaria, un oiseau de nuit, jolie femme piégée dans un corps de garçon. Et c'est elle, la véritable héroïne : elle va offrir à Clovis sa dernière histoire d'amour fou, comme une rédemption avant le sacrifice, et s'offrir du même coup une seconde chance.
Le graphisme est à couper le souffle, nombre de cases et de planches font naître à la fois l'ambiance noire du récit et une émotion esthétique incroyable. C'est somptueux, déchirant, et les dernières cases sont comme une respiration, en dépit de la tragédie.


Pierre-Henry Gomont d'après un roman de Marcus Malte, Les nuits de Saturne, Sarbacane, 2015.  

jeudi 18 février 2016

La vraie vie de Thomas Cadène et Grégory Mardon


Présentation
Jean, la trentaine heureuse, est employé municipal dans une ville de province. Célibataire, il partage son temps entre son travail, ses collègues, les visites à sa maman, et sa vie, une partie de la nuit, sur internet : il tchatte, s'informe, dialogue avec des inconnus aux pseudos bizarres comme VieilleTruieVolage, écoute de la musique, regarde des films et des vidéos porno, joue à des jeux genre Counter-Strike, prend et envoie des photos. Bref, il mène une vie qui lui convient parfaitement. La vraie vie, pour lui, c'est ça, ce mélange d'un réel somme toute paisible et du virtuel que fabriquent les nouvelles technologies. Mais, pour Jean, le virtuel ne s'oppose pas au réel, il en est même partie prenante. Il appartient à sa vie, une vie d'aujourd'hui, intense et partagée. Partagée notamment avec TIMFUSA, qui semble vivre dans le Wyoming aux États-Unis, avec qui il échange mots délicats et photos muettes. Une rencontre qui l'intrigue. Partagée aussi avec Carine, nouvelle collègue de travail, nouvelle amoureuse. Deux rencontres vives, intenses, qui construisent son équilibre. Jusqu'au moment où Jean apprend qu'il va mourir…
Ce que j'en pense
Je dois le dire, sans le nom de Grégory Mardon, je n'aurais peut-être pas fait attention à cet album. Il y a quelques années de ça, j'ai été bouleversée par Leçon de choses, qui reste à ce jour l'une de mes BD préférées de tous les temps. J'ai donc acheté La vraie vie les yeux fermés, sans avoir la moindre idée de son sujet.
Quelle claque! J'ai été soufflée par le scénario: Thomas Cadène s'y entend pour tisser une histoire faite à la fois d'extraordinaire (la maladie, la mort) et de ces petits riens qui composent une existence. Jean mène une double vie, du moins pourrait-on savoir cette impression de l'extérieur. Il y a sa vie diurne, son travail paisible, la rencontre avec Carine, ses amitiés. Il y a la vie nocturne qu'il mène sur internet, les dialogues parfois très intimes qu'il noue avec des individus qu'il n'a jamais rencontrés dans "la vraie vie", les photos reçues de TIMFUSA, intrigantes et émouvantes. Mais d'ailleurs, quelle est la vraie vie? Celle que Jean mène en ligne, faite de rencontres improbables mais aussi d'ennui et de vacuité? Ou celle qu'il mène tous les jours au travail, avec ses collègues, ses amis, ses amours? Qui le connaît le mieux? Avec qui est-il plus lui-même? Faut-il choisir d'une vraie vie l'autre?
Le dessin de Grégory Mardon est à l'unisson, toujours saisissant et délicat, avec un découpage efficace. Il y a ces dessins pleine page, qui rendent compte de l'assaut d'images et de sollicitations auxquelles s'expose l'internaute. Il y a les ellipses, les silences du dessin, lorsque Jean apprend qu'il est malade, lorsque l'issue advient.
J'ai été embarquée dans La vraie vie, bouleversée, secouée, et pourtant c'est une BD d'une grande délicatesse. Je sais que nous ne sommes qu'en février, mais c'est pour le moment THE BD pour 2016.
Thomas Cadène et Grégory Mardon, La vraie vie, Futuropolis, 2016.

dimanche 31 janvier 2016

Deux western en BD: Old Pa Anderson de Hermann et Yves H & Le croque-mort, le clochard et l'assassin, de Julien et Frédéric Maffre



Je me fais mon petit Angoulême personnel, en ce moment. J’ai des bandes dessinées en souffrance depuis des mois, des semaines, mais aussi des nouveautés. 
Parmi mes dernières acquisitions, la BD dessinée par le tout nouveau Grand Prix d’Angoulême, Hermann. L’album s’appelle Old Pa Anderson et son scénario est signé Yves H. qui n’est autre que le fils de Hermann. Je l’ai acheté la veille de l’annonce, parce que la promesse d’un récit noir et western me séduisait, parce qu’en la feuilletant la beauté du dessin m’a sauté au visage. Du côté du dessin, rien à dire, l’art d’Hermann est à son comble, certaines planches sont d’une époustouflante maîtrise, tant dans la composition que dans la couleur, et tout cela crée un plaisir de lecture immense. Côté scénario, je suis plus réservée. Non que l’histoire soit inintéressante ou mal fichue, non, elle est juste d’un classicisme décevant. Le récit est efficace mais archi-prévisible, quand il aurait pu être bien plus fort. Mais le dessin est si beau qu’on en pardonne le scénario convenu. 

En revanche, Le croque-mort, le clochard et l’assassin de Frédéric et Julien Maffre est une excellente surprise. Le dessin de Julien Maffre peut sembler moins abouti que celui d’Hermann dans le style western, mais je l’aime beaucoup, il est simplement d'un style différent et il se concentre peut-être davantage sur les personnages. Stern, le héros, est très loin de la représentation virile du personnage de western, il est chétif, sombre. Ce graphisme s’allie merveilleusement au scénario très noir de Frédéric Maffre, l’album apportant sa pierre à la rénovation du western en BD. C’est un premier volume qui offre une clôture satisfaisante (pas de frustration avec un cliffhanger), même si l’histoire est riche de développements potentiels. C’est le mythe de l’Amérique revisité, sur fond de racisme, de spectre de la guerre de Sécession, avec la prohibition qui se profile au loin. Par ses personnages abimés et complexes, la bande dessinée porte une belle dose de mélancolie, et c’est un des ingrédients de la réussite de cet album. Pas de simplisme, une certaine lenteur, de beaux personnages: j’ai hâte de lire le deuxième volume. 
Et je remercie ma chère Miss Cornelia qui m’a offert l’album…

Hermann (dessin) et Yves H. (scénario), Old Pa Anderson, Le Lombard, coll. Signé, 2016. 

Maffre Julien (dessin) et Maffre Frédéric (scénario), Stern volume 1, Le croque-mort, le clochard et l’assassin, Dargaud, 2015.

mercredi 29 juillet 2015

Le Sculpteur de Scott McCloud


Présentation
David Smith est un artiste exigeant qui veut se faire une place sur le marché de l'art et qui est prêt à donner sa vie pour cela... C'est d'ailleurs ce qu'il fait : un pacte avec la mort. Son talent est décuplé, il peut sculpter ce qu'il veut à mains nues. En échange, il mourra dans 200 jours. Ce pacte satisfait pleinement le jeune homme, mais c'est sans compter sur les embûches d'un milieu complexe et parfois injuste, et surtout sans compter sur l'amour, qui survient quand on ne l'attend plus. 

Ce que j'en pense
Disons-le tout de suite, j'ai été déçue. Scott McCloud n'est pas n'importe qui et j'avais lu tant de critiques et de billets élogieux sur ce roman graphique imposant que je m'attendais à être emportée comme je l'avais été, en son temps, par Craig Thompson et Blankets (sur une thématique différente). 
L'ensemble est très bien exécuté, à la fois dans le dessin et dans la construction du récit. Il y a des planches superbes, intéressantes, intelligentes.
Pourtant, je me suis ennuyée. Les thèmes abordés sont certes passionnants: l'art est-il plus important que la vie? l'art est-il aussi une question de communication et de médiatisation? quel rapport l'art entretient-il avec la folie, l'amour, la maladie, la mort? Le problème est que je n'ai jamais été touchée par les personnages, car le tout est traité de manière convenue. J'ai eu l'impression de lire une histoire vue et revue de pacte faustien, d'angoisse morbide, avec une réaffirmation pour moi sans originalité de l'urgence de vivre, d'aimer, de la victoire ultime de la vie et de l'art.
Bref, ennui, ennui, ennui...

Scott McCloud, Le Sculpteur (The Sculptor), Rue de Sèvres, 2015. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran. 

mardi 21 juillet 2015

La garden-party de Thierry Bouüaert d'après Katherine Mansfield


Présentation
C'est le grand jour : la garden-party, et toutes les conditions sont réunies pour que ce soit une journée exceptionnelle. Pourtant, Laura est bouleversée car un homme est mort, un ouvrier qui habitait dans les pauvres logis à deux pas de la somptueuse propriété familiale. Faut-il maintenir la garden-party? 

Ce que j'en pense
Adolescente, par les hasards de mes lectures de la presse littéraire, je suppose, j'ai lu le Journal de Katherine Mansfield, et dans la foulée, La Garden-Party et autres nouvelles. J'ai le souvenir d'avoir adoré ce recueil, qui évoque pour moi la délicatesse des émotions, des sentiments - heureux ou douloureux - mais aussi un rapport à la fois sensuel et contemplatif au monde, qui ne pouvait que parler à une ado. Et comme à la même époque je lisais un peu Tchekhov, le rapprochement s'imposait, et quand je repense à Mansfield (jamais relue depuis), le qualificatif qui s'impose à mes yeux est "tchékhovien". 
Il se trouve que lors de mon dernier et récent séjour à Bruxelles, je suis allée, comme à chaque fois ou presque, au Musée de la Bande dessinée. Cette fois, j'au redécouvert la section de la collection permanente, complètement refaite et repensée, pour le meilleur. On suit les étapes de la réalisation d'une bande dessinée au lieu d'avoir un parcours strictement historique (sauf au début), et c'est formidable. Parmi les exemples proposés, il y avait un album que je connaissais pas, d'un dessinateur dont je n'avais jamais entendu le nom, Thierry Bouüaert, album intitulé Garden Party, librement inspiré de la nouvelle de Katherine Mansfield. La méthode de travail exposée était originale et intéressante, et j'ai par ailleurs été saisie par la beauté du dessin. A mon retour, sans hésiter, j'ai commandé la bande dessinée, et téléchargé le recueil de Mansfield, disponible gratuitement en e-book puisque dans le domaine public (excellente édition de la Bibliothèque Electronique du Québec, as usual). 

J'ai relu la nouvelle, superbe et déchirante, lumineuse et belle. Je n'avais plus aucun souvenir de l'argument (pensez, j'avais 14 ans) mais l'écriture et l'atmosphère étaient conformes au souvenir que j'en avais gardé: tchékhoviennes! 
Ravie, j'ai alors pu dévorer l'album. C'est un travail magnifique et d'une grande intelligence dans l'adaptation. Par son dessin délicat, Thierry Bouüaert rend compte du plus difficile : le rapport ultra-sensible au monde de la jeune fille, les sensations de cette journée ensoleillée, les émotions exacerbées de cet âge. Mais il réussit à souligner ce qui est toujours discret (mais bien là) chez Mansfield : un propos sur le monde, les rapports de classe, en transposant à notre époque l'intrigue. Dans la nouvelle nous ne savons presque rien de l'homme mort qui perturbe la jeune fille en cette journée de festivités, tandis que l'album s'ouvre sur ses derniers instants. Il devient ici un chauffeur-livreur sous pression, pression d'un employeur qui veut toujours gagner du temps, pression des créanciers qui le chassent de chez lui. Tout au long de l'album, radio en sourdine, conversations de la garden-party évoqueront la crise financière, ses conséquences sur les gens "d'en bas". Thierry Bouüaert souligne ainsi la portée sociale du récit, sans en gommer les élans de l'âme et sans en trahir l'esprit. 
Le dessin est somptueux, délicat et précis. La garden-party permet de croquer quelques beaux spécimens de cette classe aisée, pleine de morgue. Comme dans la nouvelle, la nature (domptée) des jardins est rendue avec une grande beauté, et Thierry Bouüaert parvient à rendre compte du rapport sensuel et contemplatif de la jeune fille. Les derniers planches, dont je ne dirais rien, sont déchirantes. J'ai été conquise de bout en bout, à la fois par la transcription fidèle à l'essentiel et absolument personnelle dans la relecture, mais aussi par le travail graphique, magnifique de maîtrise et de sensibilité. 
C'est donc une très belle découverte! 

Katherine Mansfield, La Garden-Party et autres nouvelles, Stock, 1929. Traduit de l'anglais par Marthe Duproix. Edition électronique établie par La Bibliothèque électronique du Québec, dans la collection Classiques du 20è siècle
Thierry Bouüaert, La Garden-Party, Quadrants (Soleil), 2011. 

dimanche 19 juillet 2015

Catharsis de Luz



Il en va du 7 janvier 2015 comme du 11 septembre 2001: un choc, un bouleversement dans la vision du monde. Evidemment, Catharsis de Luz est directement lié à tout cela, et l’on retrouve dans l’album la catharsis du titre. Certaines planches font rire ou sourire, d’autres bouleversent tout simplement. Il y a l’impossibilité de dessiner et la sidération qui laisse sans mots et sans forme, si je puis dire; il y a la douleur, il y a l’amour. Le dessin exprime de façon saisissante et bouleversante l’émotion, le sentiment: horreur, amour, douleur, on passe de l’un à l’autre, car il n’est pas question d’exercer ici le regard du dessinateur exercé à l’analyse et à la compréhension. Pour Luz, il n’y a pas ici de volonté d’analyse, juste la restitution de la douleur et du manque : manque de ceux qui sont partis, absence du dessin. 
Mais ce que permet cette catharsis et ce dont j’ai envie de parler ici, c’est de cette renaissance au dessin. Le dessin de presse, le caractère jeté d’un trait qui réagit à l’actualité et l’analyse font parfois oublier le talent des dessinateurs, l’étendue de leur palette et la diversité de leurs ressources. Luz démontre par Catharsis qu’il est un excellent dessinateur, doté d’un sens graphique remarquable, capable d’explorer. 

D’un dessin perdu sous le choc, on passe à un dessin qui se cherche, dans le caractère « brouillon », dans les techniques ou dans le tribut aux aînés. Les planches brouillonnes montrent en réalité un sens graphique très évocateur, et le dessin perdu se cherche.

De la tétanie du dessin, des sentiments, on passe à une renaissance au dessin et à un retour à l’amour: l’album Catharsis en est la chronique, étourdissante au final de maîtrise, bouleversante.   
                                            
Luz a depuis quitté Charlie Hebdo, incapable de faire face à l’absence. Catharsis marque le début d’une autre carrière, assurément.


Luz, Catharsis, Futuropolis, 2015. Disponible en e-book. 

dimanche 5 avril 2015

Poison City de Tetsuya Tsutsui


Présentation (éditeur)
Tokyo, 2019. À moins d'un an de l'ouverture des Jeux Olympiques, le Japon est bien décidé à faire place nette avant de recevoir les athlètes du monde entier. Une vague de puritanisme exacerbé s'abat dans tout le pays, cristallisée par la multiplication de mouvements auto-proclamés de vigilance citoyenne. Littérature, cinéma, jeu vidéo, bande dessinée : aucun mode d'expression n'est épargné. C'est dans ce climat suffocant que Mikio Hibino, jeune auteur de 32 ans, se lance un peu naïvement dans la publication d'un manga d'horreur ultra réaliste, Dark Walker. Une démarche aux conséquences funestes qui va précipiter l'auteur et son éditeur dans l'oeil du cyclone...

Ce que j’en pense
Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu de manga. La visite au Salon du Livre de Paris m’a rappelé que j’avais lu des avis élogieux sur Poison City de Tetsuya Tsutsui: le stand de l’éditeur Ki-Oon était bien visible de loin, avec de grandes bannières pour le nouveau manga de leur invité phare. De plus, la disponibilité en « grand » format était séduisante pour moi: en dépit du prix élevé, j’ai donc craqué, mais vous pouvez considérer que c’est un achat impulsif. 
Vive les achats impulsifs car j’ai dévoré ce tome et suis désormais impatiente de lire la suite! Je crois que le manga est prévu en deux tomes seulement, ce qui me ravit. 
Il y a un côté dystopique dans ce manga, mais nous nous projetons dans un futur si proche qu’il est pour ainsi dire notre présent. Dans le Japon de 2019, les censeurs ont gagné : là où la censure était présente (est présente en 2015) à un niveau régional, elle règne désormais au niveau national par l’entremise d’un comité qui examine les nouvelles publications. L’objectif est double: protéger la jeunesse japonaise d’oeuvres inappropriées, qui pourraient l’entraîner vers la violence ou le désespoir; soigner l’image du Japon à l’étranger, pour véhiculer une « coolture » de bon aloi, alors que le pays inonde le monde de ses produits culturels. 
Poison City s’impose avant tout par la force de son propos, offre des échos troublants avec ce que nous observons. En France, la censure n’a jamais désarmé, qu’on songe seulement à la loi de 1949, et les USA ou le Japon ne sont pas épargnés non plus. L’intérêt est que Tetsuya Tsutsui n’assène rien. S’il est clairement opposé à la censure, il n’en montre pas moins des personnages troublés par certains faits tragiques, par leur possible responsabilité. Ce faisant, il questionne le lecteur au lieu de le manipuler sottement. Mais le récit porte l’idée que la censure n’est pas seulement un étouffoir pour la création, pour la singularité des auteurs et dessinateurs, c’est également une réaction inappropriée, fondée sur des préjugés et des explications pseudo-scientifiques douteuses, qui masquent mal des positions idéologiques. Passionnant, le récit l’est aussi parce qu’il nous montre le parcours semé d’embûches d’un jeune mangaka qui doit toujours en rabattre, victime de la censure, tout en nous donnant à lire les planches de son manga. La construction de ce manga force le respect et captive. Le dessin est lumineux, tout en mouvement, en dynamisme, et d’une clarté époustouflante. Tetsuya Tsutsui ne cherche pas les effets de manche, il est efficace, simple. 
Les dernières pages du volume relatent comme le mangaka (le vrai, Tetsuya Tsutsui) en est venu à écrire ce manga. Cela éclaire différemment le propos du manga: la dystopie, c’est pour aujourd’hui. 
Vite, lisons, tant que c’est possible!

A lire en écoutant Boris, Attention Please.


  Tetsuya Tsutsui, Poison City, volume 1, Ki-Oon, 2015. Traduit du japonais par David Le Quere. Un petit format broché est disponible pour environ 8 euros, et un grand format relié est disponible pour environ 15 euros.