dimanche 4 décembre 2022

Un colosse de Pascal Dessaint



Présentation éditeur

L’histoire incroyable de Jean-Pierre Mazas, lutteur sensationnel qui galvanisa les foules, monstre de foire inouï qui suscita tous les fantasmes, curiosité médicale que les plus grands scientifiques étudièrent à la Pitié-Salpêtrière. Pascal Dessaint s’est plongé dans les registres de l’État-civil, dans les archives départementales de la Haute-Garonne. Il a réuni des dizaines d’articles de presse, des témoignages, des rapports médicaux, des photos, des biographies, des récits, des romans, pour reconstituer le parcours du Colosse, et faire émerger l’homme derrière la figure du héros populaire.


Ce que j'en pense

Un colosse n'est pas un roman mais un récit, un très court récit qui retrace l'itinéraire d'un homme hors-normes, Jean-Pierre Mazas, métayer du XIXème siècle qui avait pour particularité de mesurer 2,20 mètres et d'être d'une force herculéenne. 

Ce n'est pas la première fois que Pascal Dessaint sort des sentiers du roman noir, qu'il a toujours empruntés de façon personnelle et souvent atypique, d'ailleurs. Mais Un colosse ne perd pas pour autant deux traits de son écriture (et du noir tel qu'il le pratique) : le sens du social et la puissance tragique. Rien de tonitruant dans son récit, ne vous attendez pas à ce qu'on sorte les violons, tout est sobre au contraire pour dépeindre cette vie extra-ordinaire. 

A travers la vie de Jean-Pierre, Pascal Dessaint peint un monde rural, celui des métayers, tout entiers soumis aux propriétaires terriens, notables du XIXème siècle et en ce sens modernes, mais aussi reliquats d'une organisation quelque peu féodale. La scène où Teulade lui rend visite est terrible : peu importe ce qui arrive à Jean-Pierre, ce qui compte, c'est que la terre soit travaillée comme à l'habitude. Jean-Pierre est un outil pour Teulade, qui contribue à sa fortune. Pascal Dessaint n'oublie pas de parler de la noblesse de ce travail de la terre, dans sa dureté même. Les scènes de labour sont très belles, il y a une forme d'harmonie entre l'homme, la bête et la terre. 

C'est aussi un monde en pleine mutation, dans lequel, développement ferroviaire oblige, les distances diminuent grâce à la vitesse croissante des locomotives. C'est surtout un monde de spectacle et de médias qui connaît ses premiers sommets. La presse relate les exploits des lutteurs, et le spectacle sillonne les villes et les campagnes. Le public se délecte des combats inégaux, parfois sanglants, et la cruauté n'a rien à envier à nos tristes spectacles télévisuels ou aux débordements des réseaux sociaux. Pascal Dessaint saisit ce moment où naît la société du spectacle moderne, soutenue par l'essor de la presse. 

Ainsi, à travers le destin de Jean-Pierre, il donne à voir un XIXème siècle d'avant les terribles conflits mondiaux qui vont déchirer l'Europe, avec une France en proie à des soubresauts politiques qui ne semblent pas avoir d'effets sur la vie de ces gens des campagnes, en tout cas dans les périodes apaisées. La vie de Jean-Pierre est pourtant scandée par les changements de régimes, par les grandes évolutions sociales et les tensions qui aboutissent parfois à des tragédies (Fourmies). Elle reste une "vie simple", celle d'un homme qui ne parle pas ou peu le français, qui ne sait ni lire ni écrire, qui n'est probablement pas armé pour comprendre ce qui lui arrive, et qui est constamment ramené à sa condition, celle d'un homme qui ne s'appartient pas. Métayer, il est gouverné par le propriétaire; lutteur et héros populaire, il est réifié en tant que "colosse"; monstre de foire, il n'est plus que l'ombre d'un homme; et objet d'études médicales, il est certes objet de connaissances plus approfondies, mais toujours ramené à des catégories qui ne permettent pas de le cerner en tant qu'être humain. Somme toute, il est toujours outil ou objet, et nous ne savons rien de ce qu'il ressent, ou pas grand-chose. C'est là qu'est le talent de Pascal Dessaint : il pourrait faire un récit de 300 pages ou plus, habiller de chair romanesque Jean-Pierre. Mais s'il revendique des libertés de romancier, il n'entend pourtant pas faire un roman. Il s'en tient à ce que les documents, les archives lui disent. Et si ces archives ne disent pas grand-chose de qui était l'homme, l'être pensant, douté d'émotions et de sentiments, elles disent beaucoup de la société de l'époque, et Pascal Dessaint a l'excellente idée de se "contenter" de cela, parce que précisément, ce "peu" dit assez que Jean-Pierre Mazas, au fond, ne s'est pas totalement appartenu, qu'il existait dans le regard des autres. Il me semble que Un colosse lui rend un bel hommage, est un beau tombeau littéraire, bien plus puissant qu'une somme de 500 pages qui n'aurait été que le résultat du regard d'un romancier (encore un regard qui façonne en inventant). 


Pascal Dessaint, Un colosse, Rivages, 2021. Disponible en poche.

lundi 10 octobre 2022

Paysages trompeurs de Marc Dugain

Présentation éditeur



Un agent du renseignement disparaît après une opération catastrophique de récupération d’otages en Somalie. Deux journalistes d’investigation meurent accidentellement alors qu’ils enquêtaient sur l’assassinat d’un couple de touristes dans l’Atlas marocain. À la croisée des deux affaires, l’agent, devenu clandestin, s’associe à un producteur de documentaires utilisé par les services français et à une psychologue d’origine israélienne pour braquer des fonds colossaux circulant entre des narcotrafiquants d’Amérique latine et des Pasdaran iraniens. À quoi l’argent de ce hold-up est-il destiné ? La question, au cœur de l’intrigue, se double d’une réflexion sur le rôle de la manipulation dans cet univers parallèle qu’est le monde cloisonné du renseignement. De Paris à la Somalie, de l’Afrique à l’Islande et, pour finir, au Groenland, les trois protagonistes triomphent de maints obstacles, dont le moindre n’est pas la trahison, avant de confronter le lecteur à un dénouement qui fait la part belle au facteur humain.

Ce que j'en pense

J'ignore si l'espionnage a un jour cessé d'être lu, mais la création de la collection Espionnage (faisons simple) chez Gallimard, sous l'égide de Marc Dugain, nous rappelle à quel point c'est une forme littéraire passionnante et exigeante, qu'on aurait tort de laisser aux seules séries de cinéma ou de télévision. J'avais aimé le premier opus, signé Maury et Victor, et Paysages trompeurs de Marc Dugain n'est pas loin de la perfection. 

La première chose remarquable est sa capacité à nous happer dès les premières pages, qui évoquent pourtant une situation maintes fois écrite et filmée, mais qui bénéficie de l'écriture au cordeau de Marc Dugain. En quelques pages, j'étais prise au piège, incapable de lâcher le roman. La scène est à la fois spectaculaire et sobre, et elle crée d'emblée une tension et une attente qui jamais ne se relâcheront pendant le roman. La scène du "hold-up" (appelons-la ainsi), où l'espion rejoint la tradition du bandit social analysé par Hobsbawm, est admirable de maîtrise. 

Jamais cette tension ne conduira Marc Dugain à survoler l'intrigue, à sacrifier la précision documentaire au romanesque. Il a un talent fou pour rendre compte, par quelques notations de la narration ou par des dialogues et des situations, la complexité géo-politique de notre monde. Il nous permet de comprendre, sans pesanteur ni manichéisme, les tensions à l'oeuvre, les forces en présence, les enjeux historiques, politiques, sociaux. Ce roman allie la tête et les jambes, si vous me passez l'expression : nerveux, tendu, il va à mille à l'heure mais il nous livre aussi des clés de compréhension d'une réalité complexe et mouvante, explosive aussi. 

Il n'y a pas un mot en trop chez Marc Dugain, et jamais il ne cède à la facilité, jusqu'au dénouement dépourvu de clôture satisfaisante ou spectaculaire. 

Comme le remarque l'un des personnages, l'espionnage conçu par Marc Dugain est l'antithèse de l'époque : à notre exhibitionnisme permanent il oppose le secret, à la simplification outrancière il répond par la subtilité et la complexité. Ici d'ailleurs le roman d'espionnage rejoint le roman noir : il nous révèle ce qui reste invisible à nos yeux, ce que, nous promenant dans les rues de nos cités frémissantes, nous ne pouvons voir. Les armées de l'ombre sont à l'oeuvre, pour détruire ou préserver l'ordre des choses. Tout comme un certain roman noir lève le voile sur les dysfonctionnements sociaux qui mènent à l'écrasement des plus faibles, le roman d'espionnage montre les forces cachées à l'oeuvre, pour le pire et pour le meilleur. C'est sous nos yeux, et invisible ou incompréhensible. 

La force de la littérature, noire ou d'espionnage, c'est de déciller notre regard avec art. 

Marc Dugain, Paysages trompeurs, Gallimard, Espionnage, 2022.

L'os de Lebowski de Vincent Maillard



Présentation éditeur

(vous avez le droit de ne pas la lire. Je dirais même plus : je vous conseille de vous lancer dans la lecture sans rien savoir)

Jim Carlos aime bien son nouveau job de jardinier. Toujours accompagné de Lebowski, un chien pataud et affectueux, il travaille à la création d’un potager dans la propriété d’Arnaud et Laure Loubet, aux Prés Poleux. Dans la famille Loubet, tout est parfait et harmonieux. Un peu trop parfait et harmonieux. Entre le couple de bourgeois et Jim, une singulière relation se tisse au bord de la piscine où on le convie parfois. Ces moments étranges, Jim les consigne dans des cahiers. 


Ce que j'en pense

Voici un roman dont je n'aurais pas eu connaissance, je crois bien, sans sa réédition en poche. Et c'eût été bien dommage, croyez-moi, car c'est un bonheur de lecture. Vous allez trouver ça bizarre, mais j'ai commencé à le lire sans rien en savoir, sans avoir lu la quatrième de couverture, rien de rien. Je suis donc tombée des nues, quand arrive dans la danse Carole Tomasi (et donc la raison pour laquelle elle intervient). Ce que je dis n'a aucun sens pour vous? C'est normal. 

Le narrateur est Jim, jardinier paysagiste de son état, et il consigne ses observations et expériences quotidiennes dans un cahier bleu. Nous faisons ainsi la connaissance des horripilants clients de Jim, les Loubet, une prof d'économie à l'université et un rédacteur en chef de télévision, flanqués de leur non moins horripilante fille Amandine. Ils ont l'air parfait, ils ont une superbe propriété, de beaux cheveux, ils ont bon goût et comble du chic, ils entament une conversion écolo, si je puis dire. Parfaits, je vous dis.

Nous faisons surtout la connaissance du flegmatique Lebowski, le chien de Jim, celui par qui tout arrive, paradoxalement. Il est presque aussi taiseux que son maître, c'es vous dire. Il observe, il dort, c'est tout et ça suffit à tout déclencher.

Ce roman est une pépite de roman noir, qui lève les jupons sales d'une famille apparemment respectable et pénétrée de sa perfection, plein de morgue. C'est aussi les jupons bien cradingues de notre époque d'apparences et de faux-semblants que soulève le romancier. Ce n'est pas un roman déjanté ou hilarant, mais c'est drôle, drôle dans le genre grinçant. Vincent Maillard excelle à faire le portrait de nos contemporains, de nos travers, du mépris de classe (et de culture). Parce que dans le monde des Loubet, un jardinier est un rustre inculte sur qui ruisselle leur magnificence, évidemment. Alors quand Lebowski jette un os dans leur comédie de perfection, ben... y a un os. (suis-je drôle)

Et c'est vrai, certaines scènes vont vous faire rire par leur irrévérence, leur charge satirique. D'autres vous feront ressentir la beauté d'un espace resté un peu sauvage, livré à lui-même. Lebowski vous enchantera. La fin est douce-amère, pas de feu d'artifice, pas de justice formidable, non non. 

C'est fin, très bien mené, sans temps mort, sans superflu.

Donc qu'attendez-vous? 


Vincent Maillard, L'os de Lebowski, Philippe Rey, 2021. Réédition Points Policier. 



vendredi 7 octobre 2022

Madame Mohr a disparu de Maryla Szymiezkowa



Présentation éditeur

Cracovie, 1893. Zofia Turbotyńska, sans enfants, mariée à un professeur d’université, s’efforce de gagner sa place dans la haute société cracovienne. Dans ce but, et pour lutter contre l’ennui de sa vie domestique, elle s’engage au service d’une cause caritative : la Maison Helcel, maison de soins privée pour les malades et les vieux.

Lorsqu’une résidente, Mme Mohr, est trouvée morte dans le grenier, le médecin conclut à une crise cardiaque. Mais Zofia, grande lectrice de romans policiers, y voit aussitôt un acte criminel et décide d’enquêter. Plonger dans les secrets des uns et des autres, sinistres ou anodins, est bien plus amusant que coudre des sachets de lavande… Et qui sait, Zofia y trouvera peut-être une nouvelle vocation ?

Première aventure de cette Miss Marple à la polonaise, ce roman mêle pastiche hilarant et satire bourgeoise, tout en offrant au lecteur un savoureux portrait de Cracovie, avec ses commérages, ses figures historiques et ses mœurs d’un autre âge.


Ce que j'en pense

Voilà du changement du côté du polar polonais, et c'est très chouette. Et comme c'est le premier d'une série, c'est encore mieux. Est-ce du polar historique? Pas tout à fait. Est-ce du cosy crime? Je n'en ai pas lu assez pour dire, mais il me semble que ça n'en est pas tout à fait non plus. Ou c'est tout cela à la fois et plus encore. Quoi qu'il en soit, je me suis régalée. 

D'abord, j'ai adoré l'héroïne : elle n'est pas très aimable, et c'est pour cela que j'ai aimé la connaître, la suivre. Elle est un peu une parvenue, qui s'est haussée dans la société grâce à son mariage. C'est une femme de son époque, mais nos auteurs lui insufflent un brin de malice, une bonne dose de curiosité, et une belle intelligence. Nous découvrons la bonne société cracovienne par ses yeux et c'est piquant juste ce qu'il faut. 

Ensuite, la bonne idée, évidemment, c'est cette maison de soin, qui accueille aussi bien des pensionnaires fortunés que des indigents, le tout mené par des religieuses hautes en couleur. C'est un microcosme formidable, délicieux. Mais nous avons aussi de belles incursions dans divers lieux emblématiques de Cracovie, alors en pleine mutation, comme toutes les villes d'Europe à cette époque. 

En somme, Madame Mohr a disparu a le charme d'un récit d'énigme avec une héroïne qui n'est pas une enquêtrice professionnelle (et qui est bien plus charmante que Miss Marple, cette punaise), qui par son statut de transfuge de classe (comme on ne disait pas à l'époque) est en position d'observatrice autant que d'actrice,, et qui connaît divers milieux sociaux. Son tandem occasionnel avec sa domestique, bien rusée pour débusquer une "disparue", est délicieux. Son mari est assez rigolo aussi, un peu lunaire, et j'aime quand il reprend son épouse sur ses remèdes "de bonne femme", tout comme celle-ci se gausse des superstitions de sa domestique. 

Mais Madame Mohr a disparu a aussi la force d'une fresque historique, qui embrasse la société polonaise à un moment important. En cela, la préface de la traductrice est une bénédiction pour le lecteur ignorant (comme moi) de l'histoire de la Pologne dans des aspects précis. C'est précieux car cela facilite ensuite la lecture du roman, qui est parfaitement fluide, jamais didactique/pesant, et pourtant très ancré dans l'Histoire et ses tourments. Les auteurs entendent par cette série saisir les grandes fractures de l'Histoire de la Pologne, de Cracovie, de l'Europe, les trois étant évidemment articulées, liées dans leur destin. 

En somme, Madame Mohr a disparu est un bonbon acidulé juste ce qu'il faut, plein de bonnes choses. J'ai hâte de découvrir le deuxième volume, de retrouver Zofia.

Ah et la couverture : réussie, non? Moi j'adore. 


Maryla Szymiezkowa, Madame Mohr a disparu (TAJEMNICA DOMU HELCLÓW), Agullo Noir. Traduit du polonais par Marie Furman-Bouvard. 




De la jalousie de Jo Nesbø



Présentation éditeur

Aucun remède à la jalousie sinon le temps ou la vengeance, à chaud ou calculée.
Autour de Phtonos, longue nouvelle démoniaque dont l’ambiguïté perverse aurait ravi Patricia Highsmith, six récits illustrent la jalousie meurtrière : du raffinement de la bourgeoise hitchcockienne aux atermoiements de l’auteur à succès installé à l’étranger ; de la pulsion primaire de l’éboueur bafoué à la résignation blessée d’une petite vendeuse issue de l’immigration ; de la préméditation froide du photographe d’art raté à la ruse d’un chauffeur de taxi humilié par sa femme.


Ce que j'en pense

Et voilà que je me dis encore : bon sang, je ne lis pas assez de nouvelles! J'ai d'ailleurs quelques recueils qui attendent, parfois depuis deux ans, dans mon stock. 

Le Jo Nesbø attendait son heure et ces dernières 48 heures, j'ai dévoré le recueil. Bizarrement, la nouvelle qui m'a le moins convaincue est celle qui met en scène un écrivain, mais elle ne m'a pas déplu pour autant. C'est la magie des recueils de nouvelles : on n'y aime pas de la même façon les récits, les plaisirs varient. L'ensemble est très cohérent : la jalousie est l'un des moteurs les plus puissants de l'être humain, pour le pire, et ici pour le plus grand plaisir du lecteur. On connaît Jo Nesbø comme romancier habile et efficace, il est assez redoutable dans l'art de la nouvelle ou de la novela. Il est aussi à l'aise dans la brièveté, avec un art maîtrisé de ce qu'on pourrait appeler la nouvelle à chute, que dans la novela, qui prend davantage son temps et nous offre un concentré de thriller, avec des beaux retournements bien glaçants. Ses nouvelles sont tout en tension narrative et pourtant, il réussit à déployer de vrais personnages, à qui il donne corps en quelques pages, sans simplisme. La jalousie étend son aile noire sur des intellos et des gens bien nés comme sur les plus dominés, elle se manifeste avec une rapidité fulgurante ou se distille à petites doses jusqu'à l'accomplissement tragique. 


Jo Nesbø, De la jalousie (Sjalusimannen og andre fortellinger), Gallimard Série Noire, 2022. Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier. 

mardi 4 octobre 2022

Collapsus de Thomas Bronnec



Présentation éditeur

Persuadé de l’imminence de l’effondrement et de l’urgence à agir face à la catastrophe climatique, Pierre Savidan, un gourou écologiste arrivé presque par accident à l’Élysée, met en place des mesures drastiques : covoiturage obligatoire, scoring écologique incluant le nombre des naissances et les modes de consommation... Bientôt ouvrent des centres de rééducation idéologique qui accueillent les réfractaires, de plus en plus nombreux. Car, dans la société, les colères montent et se multiplient. Olivier Fleurance, patron d’un grand groupe agroalimentaire, fédère les oppositions et mène la rébellion au milieu du chaos naissant.
Savidan avait-il bien conscience que ses convictions l’amèneraient à affronter ce dilemme philosophique : pour sauver l’humanité, faut-il en sacrifier la moitié ?


Ce que j'en pense

Parfois je me demande si je ne suis pas un peu maso. Dire que je souffre d'éco-anxiété serait sans doute excessif, mais je ne suis pas du tout sereine sur le sujet, et si vous ajoutez à cela une colossale angoisse politique, eh bien on se demande pourquoi j'ai lu Collapsus. Je vous le dis tout de suite, je n'ai aucun mal à lire des romans qui me font du bien et qui n'ont aucune autre ambition, je ne lis pas pour qu'on me "dérange" ou pour éprouver du malaise. Mais allez comprendre, j'ai beaucoup aimé Collapsus, tout comme j'avais aimé Les initiés et En pays conquis

Collapsus n'est pas un polar, ni une dystopie, c'est de la politique fiction, qui pourrait prendre place aujourd'hui et maintenant. La qualité des auteurs de roman noir (comme Thomas Bronnec ou Jérôme Leroy) réside dans leur capacité à s'emparer des questions politiques cruciales et à nous montrer que nous allons droit dans le mur. Ne lisez pas ce roman si vous espérez trouver du réconfort ou des réponses à vos interrogations. Mais si vous voulez mettre des mots sur vos craintes, vos questions, loin des formules politiques qui claquent, des visions médiatiques réductrices, Thomas Bronnec est fait pour vous. 

Le constat est glaçant : nous ne faisons rien pour empêcher le pire, c'est-à-dire l'extinction de l'humanité. Nous, ce sont les politiques, les industriels et sans doute nous, simples citoyens, au-delà de notre impuissance apparente. Le personnage imaginé par Bronnec est terrifiant. Savidan pose les bonnes questions, prend des décisions radicales, qui devraient s'imposer, mais se heurte à la classe politique et aussi à une bonne partie de la population. Les questions posées sont complexes et je n'entends pas les résumer ici (lisez donc le roman). Mais c'est là que le roman rejoint la dystopie : pour empêcher le pire, Savidan prend des décisions qui sont pires que tout. Je ne vous apprends rien, la dystopie, c'est en fait l'utopie qui tourne mal. Et s'instaure dans le roman une dictature qui ne dit pas son nom, avec des camps de rééducation qui rappellent de sinistres précédents, tout comme les séances d'auto-critiques auxquelles sont "invités" les résidents "volontaires". On ressort du roman sonné : et s'il n'y avait pas de solution? 

Tout est fin dans le roman, et étayé par de solides connaissances sur le fonctionnement de nos institutions politiques. Rien de didactique, tout passe par des personnages fouillés, complexes, que ce soit Savidan, ex-gourou qui ne comprend pas l'aveuglement de ses contemporains, son moignon armé (pardon, vous comprendrez en lisant mon mauvais esprit), Mathilde, et les autres. Tout passe par une gradation dans l'action, remarquable, jusqu'au final glaçant, et somme toute tellement plausible. Savidan ne méconnaît pas la pugnacité de ses adversaires, mais il s'aveugle aussi lui-même : il se réclame de la volonté du peuple, mais qu'est-ce qu'un dirigeant élu par 6 millions de personnes? Il est convaincu du bien-fondé de ses décisions mais ne voit pas ce qu'elles impliquent de dérives fascisantes. Il agit au nom du bien de tous mais a du mépris pour la population, qu'il ne comprend pas. 

Thomas Bronnec refuse les simplifications et la force du roman réside notamment dans sa capacité à donner voix à tous les points de vue. A nous, lecteurs, de voir, d'adhérer ou non. Ce n'est pas un roman aimable, ce n'est pas un roman idéologique, c'est de la littérature, qui pose des questions sans asséner de réponse. 

Et au fait, superbe couverture, belle réussite graphique.

Thomas Bronnec, Collapsus, Gallimard Série Noire, 2022.


samedi 24 septembre 2022

Je suis le fils de ma peine de Thomas Sands



Présentation éditeur

Hiver 2021. Vincent Chanaleilles n’a plus d’illusions depuis longtemps. C’est un flic confronté à la solitude, à la barbarie. Des adolescentes disparaissent, qu’il ne parvient pas à tirer hors de la nuit, un jeune homme en rupture de ban égorge un gardien de la paix au métro Charonne, et Paris s’enfonce dans l’abîme. Hanté par la mémoire d’un père emporté par Alzheimer, le Capitaine avance dans un pays soumis, pétrifié par la peur. Il sait bien qu’il n’est pas là pour faire triompher la justice ou la vérité, mais pour colmater les brèches.

Les siennes aussi. Nuit après nuit, le Capitaine se lance sur les traces de ce père violent dont il a renié le nom, dont il ignore la langue. Il cherche à comprendre cet immigré algérien, condamné à fuir son commando FLN, perdu à l’aube des années 1960 au cœur du bidonville de Nanterre, puis essayant de se frayer en France un chemin fragile et douloureux. Il revient vers ses racines arrachées et se demande : hérite-t-on du sang noir de son père ?

Ce que j'en pense

Equinox + Thomas Sands + un titre superbe, évidemment je ne pouvais résister. J'avais été décontenancée par son précédent roman, et j'avais adoré le premier. Il me surprend encore, par un roman moins surprenant. Je m'explique. Il me semble que Thomas Sands fait ici des choix apparemment plus classiques (ce qui n'est pas un défaut): la quête d'un homme, Vincent, quête de lui-même et de son père, avec à la clé une forme d'apaisement et peut-être de réconciliation. Sur ce dispositif que je qualifie ici de classique, le talent de Thomas Sands est de ne céder à aucune facilité, et de ménager quelques fausses pistes narratives : ainsi l'enquête qui pourrait s'amorcer à partir du chapitre 2. Impasse narrative car on est loin d'une vision enchantée où les morts trouvent la paix grâce à un enquêteur qui leur rend justice en trouvant les responsables. Il en va de même pour le portrait du père qui se dessine peu à peu : pour lui point d'apaisement, comme le montre le dernier enregistrement. 

J'imagine que certains trouveront que le roman est écartelé entre deux fils narratifs : la quête liée au passé et à l'Histoire (la Guerre d'Algérie), la radiographie de la France contemporaine. Il me semble au contraire que les deux sont liés et que là réside la force de ce roman noir. Thomas Sands livre une vision très sombre d'un pays en plein effondrement, que le pouvoir livre à des peurs soigneusement entretenues, d'une société qui ne laisse pas une chance aux plus fragiles, et qui condamne ses "agents" (ici la police) à constater le désastre et à servir de bouc émissaire. Car Vincent, comme ses collègues, ne servent à rien, ils prennent la barbarie en pleine face, au point qu'ils n'ont guère de choix : devenir barbares ou mourir. 

Ce roman est une sorte d'histoire de la violence. Tout comme l'histoire personnelle et familiale de Vincent est une histoire de violence, l'histoire de la France est une histoire de violence et de sang qui rejaillit sur ses enfants. Vincent est le fils de cette peine et de cette violence, subie et infligée, et la société française d'aujourd'hui hérite elle aussi de cette violence, qu'elle a infligée, qu'elle continue d'infliger, et qu'elle subit à son tour. 

Si le roman semble classique dans sa forme, comme je le disais, il n'en reste pas moins qu'il offre un apaisement trompeur : il n'est pas de pardon, la haine ne peut s'éteindre, la violence se perpétue. Et là, je retrouve toute la force de Thomas Sands, chez qui il n'y a jamais un mot de trop, jamais une phrase facile. On ne sauve personne. On enterre seulement les morts : "Nous fermons les yeux des morts et les morts en retour nous ouvrent les yeux." Aux morts, donc : Sandra, Manu, l'inconnue du chapitre 2, le père. Et ce que nous voyons est horrible. 

Thomas Sands, Je suis le fils de ma peine, Les Arènes Equinox, 2022.