mercredi 18 mai 2022

Mécanique mort de Sébastien Raizer



Présentation éditeur

Après trois ans passés en Asie, Dimitri Gallois revient à Thionville, afin de se recueillir sur les tombes de son père et de son frère pour apaiser son âme tourmentée.

Mais ce retour réveille de vieilles haines et provoque un regain de violence entre des clans ennemis qui avaient conclu une paix toute relative.
Vengeance, trafic de drogue, opium de synthèse, banquier corrompu, mafia albanaise et ‘Ndrangheta, Dimitri va-t-il réussir à échapper à cette terrifiante mécanique de mort ?


Ce que j'en pense

2022 est une année faste, décidément, notamment à la Série Noire, et depuis des mois, je trépignais car un nouveau Sébastien Raizer était annoncé. L'auteur avait partagé sur les réseaux sociaux la superbe couverture, et je ne connaissais rien d'autre que le titre. 

Si Les nuits rouges prenaient le passé et la liquidation de l'industrie sidérurgique en Lorraine comme points d'ancrage pour nous parler du chaos qui caractérise nos sociétés, il ancre directement Mécanique mort dans le présent, et livre le portrait terrifiant d'un monde où capitalisme et réseaux mafieux se sont totalement, irrémédiablement confondus, car sans l'argent des réseaux criminels, le système tout entier s'effondrerait. On savait les points communs, en matière de fonctionnement, de l'un et de l'autre, la manière dont les mafias ont prospéré grâce au capitalisme et à sa version mondialisée, mais les choses vont désormais bien plus loin. 

Avant tout développement, je le dis tout net : vous pouvez lire Mécanique mort sans avoir lu Les nuits rouges. Sébastien Raizer en reprend l'univers - La Lorraine sinistrée par la désindustrialisation - et certains personnages, notamment Dimitri, je vais y revenir. Il livre habilement et sans pesanteur les clés pour se repérer sans avoir lu Les nuits rouges. Cependant, je pense que vous n'aurez qu'une envie, lire aussi Les nuits rouges. 

Bon, reprenons (me dis-je à moi-même). Dimitri Gallois, figure de rédemption du précédent roman, est à nouveau le déclencheur de chaos de ce roman, bien malgré lui. Car il est revenu, revenu du bout du monde où il a trouvé une forme d'équilibre, mû par le besoin de retrouver les fantômes de son passé, de faire la paix avec lui-même. Il enclenche la mécanique mortifère, il est l'étincelle. Ce personnage me bouleverse, par son rapport à son passé, par ses tentatives folles d'enrayer la "mécanique mort", par sa façon contemplative de considérer le monde, la nature, la terre de son enfance. 

L'une des forces de Sébastien Raizer est sa capacité à faire exister des personnages complexes et magnifiques, qu'il s'agisse des personnages de premier plan ou de figures de second plan. A côté de Dimitri Gallois, Keller n'est pas mal non plus. Oh que j'ai aimé les séances d'enregistrement (une cuillère comme micro) de ce solitaire lucide et cynique ! Il livre au lecteur les clés d'interprétation, de lecture de ce monde en train de s'écrouler, de l'imbrication désormais totale entre criminalité organisée, capitalisme et politique (elle-même subordonnée aux deux autres). La pandémie a joué un rôle d'accélérateur : le monde, au bord du gouffre, ne tient que par l'argent sale. La force de Sébastien Raizer est d'articuler micro et macro, si je puis dire, de montrer à quel point le système, devenu fou, est sur le point d'imploser. Localement, Dimitri va tenter d'empêcher les Albanais de continuer à inonder le marché de fentanyl : aveuglés par l'appât du gain (et bas du plafond, faut le dire), ils introduisent un produit qui va tuer les consommateurs. Cette logique meurtrière et suicidaire est absurde et sape les bases du fragile équilibre instauré par Nesrine et Keller : elle génère donc du chaos, encore et toujours. A un niveau mondial, il y a aussi une lecture politique du marché de la drogue et de ses évolutions : la Chine, les Etats-Unis, lisez, vous comprendrez. Quand les trafics deviennent une arme politique: l'hypothèse est passionnante. 

A un niveau macro, dont le trafic local peut être vu comme une métaphore, se lit l'évolution d'un système dingue qui court à sa perte : la mécanique mort est là. Capitalisme et crime se confondent totalement et sont lancés dans une surenchère mortifère. Toujours plus, toujours plus vite, pour toujours plus de profit : le capitalisme prédateur et la criminalité avide de gains rapides dévorent les ressources naturelles, tuent toujours plus, et ont enclenché un mécanisme qui n'est pas seulement destructeur mais auto-destructeur. Le système va s'effondrer du fait de son incapacité à se réguler, entraînant la planète et l'humanité dans sa chute. Mécanique mort...

Sébatien Raizer livre une fois de plus une vision puissante, hallucinée, sans jamais faire de son roman un pensum. Le rythme est parfaitement maîtrisé, on tourne avidement les pages mais une fois de plus, il mêle à sa mécanique narrative implacable des moments de ralentissement, voire de pause au milieu du chaos. De même que Dimitri est en quête de paix avec les spectres, vivants ou morts, Sébastien Raizer livre des moments d'apaisement, et je vous jure que vous allez parfois rire, oui, rire au milieu de l'horreur : Agathe, la mère, est un personnage formidable, et ses parties avec Salvatore sont une merveille de tendresse et d'humour. Agathe et sa douce démence sénile sont aussi une voie d'accès au passé de Dimitri et à la paix, et peut-être la seule manière de supporter le chaos.

Je ne peux terminer cette chronique sans faire mention de la beauté et de la puissance de l'écriture de Sébastien Raizer : pour moi c'est un éblouissement, comme toujours. Mécanique mort est superbement écrit, les phrases au rythme syncopé, à la poésie violente, sont la meilleure expression de cette vision du chaos qui nous entoure et nous submerge: 

"Martèlements, sifflements, hurlements industriels, odeur de sulfures et de méthane. 

Visions infernales où dansent des cadavres rouges comme la nuit. Leur sang ne sèche jamais.

Les cauchemars deviennent meurtres et les meurtres, cauchemars. 

Il connaît intimement la zone de l'existence la plus noire et la plus puissante, tapie sous une débâcle de peurs et de colères. Il croit la maîtriser. Il y est enchaîné. 

Le passé n'existe pas. 

Tout est toujours présent.

DIRTY BALLAST."


Vous savez ce qui vous reste à faire. Vous me remercierez. 


Sébastien Raizer, Mécanique mort, Gallimard Série Noire, 2022. 




dimanche 15 mai 2022

Les morts de Riverford de Todd Robinson



Présentation de l'éditeur

À Riverford, petite ville durement frappée par la crise économique, la population se noie dans l’ennui, l’alcool et la drogue. Quentin Davoll, vieille gloire du basket, est assassiné. Fils unique de l’homme le plus puissant de la ville, il était haï de tous pour ses activités de banquier - et parce qu’il était une brute raciste. Frank Yama, le flic chargé de l’enquête, a été l’une de ses victimes au lycée. Avec le shérif Julius Franco, ils sont le seul Asiatique et le seul Noir du coin, et ne pleurent pas vraiment la mort de Davoll. Mais la liste des suspects est très longue, et Riverford cache pas mal d’histoires sordides et de comptes à solder. Yama n’est pas au bout de ses surprises, et encore moins de ses peines.


Ce que j'en pense

Cela faisait longtemps que j'espérais un nouveau roman de Todd Robinson, et voici Les morts de Riverford, qui ne nous ramène pas Boo et Junior, personnages de ses précédents polars, mais qui introduit Frank et Julius, le premier étant un flic aux origines japonaises (une curiosité à Riverford) et le second un shérif "marron" (presque aussi incongru à ce poste). Le roman est construit en kaléidoscope, les chapitres livrant les points de vue de différents protagonistes, l'ensemble dressant le portrait de l'Amérique telle qu'elle va, c'est-à-dire assez mal. 

Riverford est l'une de ces petites villes américaines, à deux heures de Boston, qui tout en offrant des spécificités made in USA, a des points communs avec ces villes moyennes françaises de la diagonale du vide. Abandon des pouvoirs publics, désindustrialisation, augmentation folle du coût de la vie : si vous ajoutez la circulation des armes, le fléau des substances psychotropes, vous obtenez un cocktail mortifère et explosif, le tout sur fond de crétinisation généralisée. 

L'originalité du roman de Todd Robinson est de liquider d'emblée deux des plus grosses ordures de la ville : l'un est le magnat local, ou plutôt son héritier, brute épaisse à la carrure de géant, l'autre est un raté violent, qui laisse derrière lui deux rejetons opposés sur bien des points, l'un étant l'incarnation même de la bêtise qui nous vaudra quelques scènes hilarantes. 

Car Todd Robinson jette toujours un regard empreint de désespoir et d'humour sur cette triste humanité. Il y a des scènes déchirantes (Albert) et des scènes hilarantes. Il me semble toutefois que le regard de l'auteur est plus sombre que dans les précédents romans, plus désenchanté : c'est aussi, je suppose, que l'Amérique n'est déjà plus la même et qu'il n'y a pas de quoi se réjouir (là-bas comme ici). La misère - économique, culturelle, morale - est mère de la bêtise et de la violence. Alcool, ignorance, impuissance à s'extirper de la misère, tout est prêt pour qu'explose la violence, envers ce qui n'est pas assez blanc, assez "normal" (la norme est dans l'oeil de celui qui regarde, donc tout est relatif), assez fort (testostérone requise). 

Joyeusement amoral ou immoral, Les morts de Riverford pourrait s'appeler Les salauds meurent aussi : et on s'en réjouit bien. L'esthétique très "pulp", que je trouve très emblématique de la manière d'écrire de Todd Robinson, fait des merveilles. Et au milieu de ce chaos, il se dégagé malgré tout une humanité qui fait chaud au coeur. 


Todd Robinson, Les morts de Riverford (The Dead in Riverford), Gallmeister, 2022. Traduit de l'anglais (USA) par Alexis Nolent.

samedi 14 mai 2022

La main de Dieu de Valerio Varesi




Présentation de l'éditeur

Sous le plus vieux pont de Parme, le corps d’un homme émerge du rivage boueux. Il a été assassiné, puis jeté à l’eau on ne sait où et emporté par le courant. Le commissaire Soneri, se fiant comme toujours à son instinct, décide de remonter le fleuve. Par un après-midi froid et pluvieux, son voyage vers les origines l’amène dans un village isolé des Apennins, près d’un col autrefois parcouru par les marchands et les pèlerins et désormais fréquenté par les vendeurs ambulants non européens et les « mules » de la drogue. Les villageois parlent peu et à contrecœur, l’hostilité envers l’étranger, qui plus est le flic, est évidente. Soneri découvre malgré tout l’identité de la victime – un entrepreneur local riche et redouté – dont le nom est lié à un violent conflit d’intérêts sur l’avenir de ces montagnes. Au fi l des jours, l’enquête devient de plus en plus inquiétante, tandis que le commissaire s’échine à trouver la bonne piste parmi des chemins impénétrables qui se perdent dans un paysage intact de neige, d’arbres et d’eau. Dans ce décor qui le fascine et le bouleverse à la fois, il croise des personnages bizarres, rassemblés dans une sorte de communauté des bois, et un prêtre dérangeant à la foi subversive, confi né par punition dans ce lieu oublié de Dieu…

Ce que j'en pense

Il est des auteurs dont l'oeuvre a peu à peu pris une place importante dans ma vie de lectrice, dont j'aime tant l'univers que j'ai l'impression de connaitre les personnages. Valerio Varesi est de ceux-là, et il conjugue à mes yeux la maîtrise du roman noir, une vision humaniste et pessimiste et une capacité, malgré tout, à garder une part d'émerveillement.
Avec La main de Dieu, il ramène Soneri dans les montagnes, et une fois encore, il se départit de toute vision niaise de la ruralité, pour dresser un petit théâtre tragique comme il en a le secret. Il y enferme ses personnages, à la faveur (si je puis dire) d'un éboulement qui coupe le village du monde, avec Soneri en observateur privilégié, un peu comme Maigret quand il prend sa tête de province, sauf qu'il a un peu plus de mal à se fondre dans le paysage et se heurte à l'hostilité des habitants du coin.

C'est que l'Italie a bien changé, et même ces montagnards rudes et hostiles sont gangrénés par la corruption des médias et de l'argent, rêvant de tout ce qu'on leur fait miroiter à la télé-poubelle, mais aussi montrant une hostilité - récente en ces pays de solidarité - envers tout ce qui est étranger et même différent, tout simplement.

Valerio Varesi excelle à montrer, par le prisme d'une petite communauté la dislocation de la société italienne, la dépendance envers des "puissants" corrompus jusqu'à la moelle, la dégringolade morale de nos sociétés aveuglées par l'aspiration à l'argent facile. Il expose la bêtise crasse dans toute sa laideur, dans toute sa violence aussi, parce que les uns et les autres sont prêts à tout pour préserver leurs petits ou grands privilèges.

La nature, terrible et somptueuse, est elle-même menacée par ces appétits féroces : aux conséquences du changement climatique s'ajoutent les inepties du développement touristique, qui massacre paysages et hommes, ceux-là mêmes qui s'efforcent de vivre dans le respect de la montagne. Valerio Varesi ne nous donne aucune raison d'espérer de ce côté-là, disons-le tout net.

Alors d'où vient ce sentiment d'humanité, me direz-vous? Eh bien il est lié à ce qui fait le sel de l'univers de Varesi : l'amitié (souvent teintée de joyeux sarcasmes), l'amour dont la dimension charnelle est capitale, les plaisirs de la chère simple, savoureuse, réconfortante. Tout cela n'occulte pas la tragique marche du monde, les morts et les sacrifiés, et la confrontation finale est déchirante, mais cela permet de supporter la vie, et d'en jouir en dépit de tout le reste.



Valerio Varesi, La main de dieu (La Mano di Dio), Agullo, 2022. Traduit de l'italien par Florence Rigollet. 

mardi 26 avril 2022

La défaite des idoles & La cour des mirages de Benjamin Dierstein




Ce que j'en pense

J'ai chroniqué le premier volume de la trilogie de Benjamin Dierstein, La sirène qui fume, et comme mon rythme d'écriture est un peu paresseux, j'ai lu les deux volumes suivants avant même d'avoir chroniqué La défaite des idoles. Je vais donc vous rendre compte de ma lecture des deux en même temps, valant pour avis sur l'ensemble de la trilogie, le tout en essayant de ne rien révéler de l'intrigue. 

Le deuxième volume est le plus directement politique des trois, et que les âmes sensibles le sachent, le troisième est le plus dur: je connais une lectrice aguerrie de noir qui a calé devant la violence crue de ce tome conclusif. Question de sensibilité, mais aussi d'entrée dans l'univers de Benjamin Dierstein, car la lectrice en question n'avait pas lu les deux premiers. Pour ma part, j'étais prévenue (par elle!) sur le type de violences auquel m'attendre, mais surtout j'avais été "affranchie" dès La sirène qui fume. Mais je dois dire qu'on monte d'un cran pour aller vers l'insoutenable ou presque. Et c'est toute la force de l'auteur : quand certains auteurs peuvent se voir accuser de complaisance dans l'évocation des tortures physiques, en particulier à caractère sexuel, infligées (en particulier aux femmes), lui dose savamment les choses. Nulle complaisance, aucune esthétisation, mais rien n'est épargné, c'est à la fois un parti-pris d'écriture - on n'euphémise pas les violences faites aux plus fragiles, il faut les montrer telles qu'elles sont - et une nécessité narrative, car il nous faut comprendre pourquoi et comment tel ou tel personnage déraille, saisi par l'horreur, terrassé par la souffrance.  

Avec le 3e tome, Benjamin Dierstein fait aussi le procès d'une époque, des relents des années 1970 et 1980, durant lesquelles, sous couvert de libération sexuelle, certains membres de l'élite politique et intellectuelle se sont fourvoyés, ont défendu l'indéfendable, avec une naïveté qui a bien servi les perversions réelles de quelques uns. On entend souvent dans le roman des noms de personnalités publiques qui résonnent avec l'actualité de ces dernières années, car les comptes ne sont pas soldés, et ne pourront l'être tant que vivront les protagonistes - victimes et bourreaux - de cette époque. On voit aussi comment il est commode de dénoncer l'idée de réseaux - vous n'y pensez pas, vilains complotistes - qui certes, peut être instrumentalisée à des fins politiques, mais qui permet aussi de planquer sous le lit la crasse, de faire comme si des organisations criminelles n'existaient pas. Il y a de l'argent en jeu, donc réseaux il y a. Quoi qu'il en soit, avec La cour des mirages, Benjamin Dierstein clôt avec maestria une somme romanesque impressionnante, sans se prendre les pieds dans le tapis, nouant et dénouant les fils de manière impressionnante. Il reprend des fils narratifs laissés là, dans le deuxième tome mais aussi le premier. Se déploie un imaginaire quelque peu paranoïaque, avec un motif-clé dans chaque tome, celui de la trahison. 

L'auteur excelle dans l'évocation des services de police, reprenant bien sûr le thème de la guerre des services, mais l'amplifiant par une lecture politique des services. Qu'ils soient directement liés au pouvoir politique ou infiltrés par des sympathisants ou plus des forces politiques en présence dans le pays, ils dégagent l'image d'une police et d'une justice souvent plus occupées à couvrir leurs fesses et celles des gouvernants qu'à rendre quelque justice que ce soit. Au fond, seule la Brigade de Protection des Mineurs sort à peu près propre de cette trilogie. Les autres services semblent être des paniers de crabes, des nids de serpents, des services politiques en somme. 

J'ai dit tout le bien que je pensais de l'écriture de Benjamin Dierstein, et je ressors bluffée de ma lecture. Le deuxième tome, peut-être parce qu'il explore plus directement les méandres de la vie politique française, est presque apaisé dans le rythme. Enfin, n'allez pas croire que c'est une croisière pépère, vous seriez un peu secoués : mais le premier tome était presque suffocant, du fait des deux points de vue adoptés. Le deuxième prend son temps, puis accélère. Le troisième reprend un rythme soutenu, et on est embarqué dans le point de vue de deux personnages habités, hantés, fracassés : c'est donc reparti pour un roman dont on ne sent pas passer les pages, qui empoigne, avec toujours cet effet de sur-accélération dans le dernier tiers, qui empêche de lâcher le volume. La syntaxe de Dierstein rend admirablement l'état de confusion mentale des protagonistes, de l'un en particulier, avec des phrases où tout se télescope, faisant perdre les pédales au lecteur même. 

On sort de là essoré, vidé, et c'est bien. 

Vous vous souvenez peut-être que j'avais pensé à Chainas, et qu'on comparait beaucoup Dierstein à Ellroy. Finalement, je ne sais pas. Il n'y a pas chez Benjamin Dierstein l'ambiguïté morale de certains auteurs de noir d'aujourd'hui. Ou plutôt si, chez les personnages principaux, dont aucun n'est vraiment aimable (inquiétez-vous si vous vous identifiez), ni coupable, ni innocent. Cependant il perçoit qu'il y a des degrés d'intensité variables dans le degré de déglinguerie morale (j'invente des mots si je veux). Certains sont définitivement corrompus, et au fond, qu'ils liquident d'autres personnes avec des flingues ou qu'ils se contentent de rendre service à des puissants - des plus puissants qu'eux - ne fait pas grande différence. Il y a ceux qui basculent du côté obscur de la force, pour de bonnes ou mauvaises raisons, mais qui gardent un étrange code moral ou de loyauté, qui leur coûte généralement cher dans ce marigot. Et puis il y a ceux qui sont victimes ET bourreaux. Dierstein ne croit guère à la résilience (ce mot que tout le monde a à la bouche aujourd'hui en le dévoyant de son sens) : les victimes sont perdues, soit parce qu'elles sont condamnées à la folie, soit parce qu'elles n'ont plus de repères moraux et se font complices ou bourreaux. Il y a ainsi quelques personnages saisissants de survivants/survivantes, torturés par ce qu'ils sont devenus aussi bien que par le passé. Mais la morale de l'histoire est dans la dernière phrase du 3e tome. Un constat désabusé, mais qui trace la frontière entre ceux qui profitent et ceux qui paient (de leur vie, de leur innocence). Ce ne sont pas les mêmes et cela vaut pour constat moral.

Je me demandais, en ouvrant ce 3e tome, ce que Benjamin Dierstein me réservait. Je savais qu'il irait loin dans l'horreur, mais je me demandais à quelle fin en fanfare je devais m'attendre. Je n'ai pas été déçue, tout est parfaitement logique, et tragique, évidemment. 

Maintenant, j'attends avec impatience la prochaine oeuvre de Benjamin Dierstein. 


Benjamin Dierstein, La défaite des idoles, Nouveau Monde Editions, 2020.

Benjamin Dierstein, La cour des mirages, Nouveau Monde Editions/Les Arènes Equinox, 2022.




jeudi 21 avril 2022

Les invités de Richard Gwyn



Présentation éditeur

Un homme seul habite la maison que lui a léguée sa tante, dans le massif gallois des Black Mountains, occupant ses journées et ses nuits à lire les ouvrages de la bibliothèque. Un matin, il découvre une tente bleue dans son jardin, d’où sortiront au fil des jours des visiteurs étranges. L’une s’invite dans sa cuisine pour lui proposer du thé, un autre, aux allures de vagabond, entreprend sans tarder le réaménagement total du potager. Chacun raconte son histoire et prétend que la tente est la sienne. Le temps s’étire, les certitudes chancellent… Ce bal drolatique et incessant d’invités se poursuivra-t-il ou devront-ils tous retourner dans leur monde ?

Ce que j'en pense

Voilà une lecture qui m'a offert un voyage inédit, un dépaysement total, dans des contrées imaginaires. Oh pas de créatures fabuleuses ou mythologiques ici, mais une maison perdue dans les Black Moutains galloises, habitée par le narrateur qui a hérité de cette demeure par sa tante, Megan. Nous découvrons au fil du récit cette femme singulière à la bibliothèque extraordinaire, que notre narrateur parcourt sans se lasser. Le roman s'ouvre sur la découverte inattendue d'une tente d'un bleu irréel tout près de la maison, dans le pré du voisin. 

Le roman est placé sous le patronage, si je puis dire, de Borges et de son Aleph, mais aussi de Lewis Carroll, entre autres, avec également des références amusées à la culture pop, comme Doctor Who, ou à une culture plus érudite, avec l'ésotérique Thomas Vaughan. Ode aux pouvoirs de l'imagination, le récit déroute, enchante, joue sur une étrangeté qui n'est jamais effrayante. 

Erudit et poétique, le roman de Richard Gwyn enchante, et il est difficile d'en parler davantage sans gâcher le plaisir de la découverte. Il faut se laisser porter, à la fois par le récit de notre narrateur et par ceux de ses "invités", qui éclairent chacun à leur manière la vie de la tante Megan. Il faut entrer dans la tente bleue comme dans le terrier du lapin, sans se soucier du rythme des ans et des heures (le narrateur est souvent désorienté quand il regarde sa montre). Le voyage en vaut la peine. 


Richard Gwyn, Les invités (The Blue Tent), Joëlle Losfeld, 2022. Traduit de l'anglais (Pays de Galles) par Céline Leroy.

dimanche 10 avril 2022

La sirène qui fume de Benjamin Dierstein



Présentation éditeur (Points Seuil)

Mars 2011. Une série de meurtres de prostituées mineures ébranle la PJ parisienne. Fraîchement muté au 36, le capitaine Gabriel Prigent, hanté par son passé et sa soif de justice, est bien décidé à découvrir la vérité, quitte à faire tomber des têtes. D’autant que cette affaire semble avoir un lien avec son pire ennemi, le lieutenant Christian Kertesz, compromis dans un business juteux. Entre tourments intérieurs et obsessions dévorantes, la quête de la vérité ne les laissera pas indemnes. Car dans le jeu de la rivalité, Prigent et Kertesz courent à leur perte.

Ce que j'en pense

A l'orée de ce billet, j'hésite encore : ne vaudrait-il pas mieux chroniquer la trilogie de Benjamin Dierstein d'un coup d'un seul? Mais je ne résiste pas à l'envie de vous parler de ce roman noir dès maintenant, et alors que je viens de lire une petite centaine de pages du second opus. 

J'avais acheté La sirène qui fume lors de sa sortie en poche mais allez savoir pourquoi, comme tant d'autres, il était resté là. Avec La sirène qui fume, Benjamin Dierstein se hisse à mon avis au niveau des plus grands, d'emblée. Il allie la force politique à la puissance émotionnelle, et manifeste une maîtrise de l'écriture et de la construction narrative bluffante. 

Le roman alterne deux narrations, une à la première personne et une à la deuxième personne. Si le premier procédé est classique, c'est un euphémisme, il faut avoir du talent pour tenir le pari d'un récit à la deuxième personne, sans que cela soit affecté ou artificiel. Non, ça marche, et pas qu'un peu. Et de même que le lecteur a déjà pris une tannée dans la scène d'ouverture, il est carrément sonné par la scène de "conflit de voisinage" (appelons ça comme ça), et foutu : il n'a plus le choix, La sirène qui fume et son enfer l'ont saisi. 

Je sais qu'on évoque beaucoup Ellroy à propos de Dierstein, c'est sans doute juste mais j'avoue n'avoir pas lu tant de romans noirs du grand homme (même si j'ai lu plusieurs fois Le Dahlia noir). Bien sûr, il y a chez Dierstein des personnages border line ou complètement déjantés comme il y en a chez Ellroy, et puis il y a aussi ces personnages féminins, le portrait de cette prostitution. Ellroy, sans doute, oui, mais j'ai aussi beaucoup pensé au Chainas de Versus. Il faut le dire, ces comparaisons n'occupent pas longtemps l'esprit, car Dierstein a une voix singulière. Son écriture au cordeau est précise, comportementaliste (ouais, encore, on est dans du noir, dans l'essence du noir), les dialogues claquent, sonnent juste. Le propos est, me semble-t-il, remarquablement documenté : la précision dans le fonctionnement des services de police, dans l'évocation des substances psycho-actives, dans le portrait des réseaux criminels, tout cela est fort appréciable. Leurs univers sont éloignés, mais dans la vision des rapports entre services et entre flics, dans les flirts dangereux aussi entre policiers et criminels, j'ai pensé à Pagan, quand il évoquait l'irruption constante du politique dans les services, les rapports pas franchement sympathiques. Par conséquent, ce n'est pas Prigent vs Kertesz, pas du tout. Il n'y pas vraiment de personnage aimable chez Dierstein, au sens de mignons gentils personnages. 

Dierstein a une autre particularité : je ne sais à quoi il carbure, mais bon sang, ça va à une vitesse folle, je me surprenais à poser le bouquin en me disant "oh putain!", un peu comme pour reprendre mon souffle. Pas de répit, un crescendo jusqu'au final à la fois éblouissant et terrible. Je ne pense pas qu'on puisse lire le roman d'une traite, car c'est un bon pavé, mais l'effet de crescendo se manifeste pour moi de deux façons : d'abord parce qu'au bout d'une centaine de pages, même quand on pose le bouquin, on y pense, et on a hâte d'y revenir ; ensuite parce que plus on avance et plus on a de mal à le poser, justement. La lectrice un peu aguerrie que je suis n'a plus si souvent ce sentiment d'urgence à poursuivre, malgré l'effroi. 

Je parlais des dialogues qui sonnent juste, qui claquent : j'ai adoré aussi l'usage de l'interruption des répliques. Pas de points de suspension qui traînent, non, des mots coupés en plein milieu, souvent juste après une consonne, et cela exprime mieux que tout l'urgence de couper la parole. J'ai adoré aussi l'usage des flashs d'information, saisis çà et là par les personnages, qui nous rappellent à quel point, si on en doutait, le roman noir selon Dierstein est politique, éminemment politique. Ce n'est pas pour rien que l'action démarre en mars 2011 : c'est bientôt la fin de la présidence de Sarkozy, qui a marqué un tournant politique majeur, aussi bien dans la façon de mener le pays que dans la façon de faire de la politique, loin des regards publics. Dierstein contribue à faire l'histoire criminelle de la France par le biais du roman noir. En cela il me rappelle l'entreprise d'une Dominique Manotti. 

Je pourrais vous parler des deux personnages qui ont "voix" en je et en tu. Mais je préfère vous laisser les découvrir. Je dirai seulement qu'il n'y a pas de manichéisme possible et que tous deux sont à la fois terribles et superbes. 

La sirène qui fume n'est pas pour tout le monde : c'est violent, rapide, d'une noirceur dingue et pourtant j'ai envie que tout le monde lise ce roman. Foncez. 


Benjamin Dierstein, La sirène qui fume, Nouveau Monde éditions, 2018. Disponible en Points Seuil. 


Les larmes du Reich de François Médéline



Présentation éditeur

1951. Il est un peu plus de quinze heures quand l’inspecteur Michel pose son vélo et entre dans une silencieuse ferme de la Drôme : un couple de retraités y a été assassiné quelques semaines plus tôt. La scène de crime est implacable : les époux Delhomme ont été tués au fusil de chasse. Et Juliette, leur fille de onze ans, s’est volatilisée.
L’inspecteur enquête et questionne : pourquoi assassiner ces paysans sans histoire ? La fillette a-t-elle été enlevée par un mystérieux rôdeur qui connaissait cette ferme isolée ?
De Crest à Grenoble, de Pigalle au Havre, et jusqu’aux couloirs d’Auschwitz, l’homme de loi devra affronter les silences entêtés des uns, la soif de rédemption des autres. Et surtout les tourments d’une guerre dont plus personne ne veut parler.


Ce que j'en pense

François Médéline poursuit son exploration de la Seconde Guerre mondiale et de ses conséquences. Les larmes du Reich commence comme un polar, avec double meurtre et disparition d'une enfant, enquête. Mais on sent très vite qu'il y a quelque chose de pas net dans cet enquêteur à bicyclette, et que ça va dérailler. La quête de cet homme est d'autant plus difficile qu'à l'orée des années 1950, plus personne ne veut entendre parler de cette sale guerre. 

François Médéline subvertit les codes du polar, à sa manière, et l'enquête de l'inspecteur Michel révèle bientôt des plaies à vif, sur une période où rien n'était simple. L'enquêteur mène ses investigations dans une terre de taiseux, et lui-même a des choses à cacher. La force de l'auteur est de brouiller les cartes : là où on nous sert habituellement de gentils n'enfants, de doux agneaux enlevés par de grands méchants loups, la gamine disparue a le regard méchant ; là où le roman national nous sert la jolie fable d'un pays pacifié prêt à croquer la prospérité des Trente glorieuses, ce roman noir nous montre un territoire encore pétri de rancoeurs et miné de sales secrets, voire de haine (la religieuse, terrible). François Médéline gratte où ça fait mal, et contribue à rendre visibles des éléments qui ont été passés sous silence pendant très longtemps et qui ne sont guère évoqués par les livres d'histoire. Pour ma part, je ne connaissais pas l'existence des Sonderbauten, de leur fonctionnement en tout cas. Et le roman donne à voir aussi la complexité des conséquences du sauvetage d'enfants juifs, de la difficulté pour leurs familles rescapées à les récupérer. Le roman noir est une entreprise de remédiation, et Rachel mérite bien cela. Pas question d'enjoliver sa trajectoire, ce qu'elle est, et c'est très bien comme ça, elle est digne de notre respect. Michel est lui aussi complexe et passionnant, inutile d'en dire plus ici, mais on referme le livre troublé, croyez-moi.

Et puis il y a la force de l'écriture de Médéline, encore une fois. Ce roman d'action se lit d'une traite : son écriture nerveuse, souvent behaviouriste, la rapidité des chapitres, la tension de la construction. La scène de dénouement, avant la "Rétrospection" est remarquable, saisissante, dépourvue de toute putasserie et de toute facilité. "Rétrospection" redonne la parole à celle qui n'est qu'une ombre depuis le début du roman et nous donne les clés pour comprendre. C'est l'Histoire saisie par une histoire individuelle toute simple. C'est dénué de pathos et pourtant c'est à pleurer. 


François Médéline, Les larmes du Reich, 10/18, 2022.