mercredi 6 octobre 2021

Hollywood, les hommes et moi de Barbara Payton



Présentation éditeur

Des gamines envieuses de mon succès souvent me demandaient : « Comment avez-vous fait pour devenir une Star ? C’est le talent ? Une jolie frimousse ? Un beau corps ? Ou bien c’est d’avoir couché avec les gens qui comptent en ville ? » Vous voulez savoir la vérité ? La réussite tient un peu de tout ça, et ne croyez pas celles qui vous raconteront autre chose.

Barbara Payton, jeune femme libre et sulfureuse découvre le formidable tourbillon de la gloire hollywoodienne alors qu’elle n’a que dix-huit ans. Elle tourne avec les plus grands, est adulée par les médias, ses moindres faits et gestes sont racontés, commentés, copiés... Cela ne durera que quelques années. Car Barbara n’a pas le goût de baisser la tête pour faire ce qu’on l’attend d’elle, pas le courage de se soumettre. Elle trinque à la fausseté d’Hollywood, affirme son droit au plaisir et à la liberté. Sex-symbol bientôt déchu, elle sera bannie par ceux qui ont fait sa gloire. Mais Barbara gardera la tête haute, riant de la mécanique trompeuse du succès. Depuis la chambre d’hôtel où elle vendait son corps pour quelques dollars, elle nous révèle les coulisses d’un monde d’apparence et nous raconte son destin de femme.


Ce que j'en pense

De toute évidence, je n'aurais pas lu ce récit s'il n'avait été traduit par Dominique Forma, auteur que j'apprécie et dont je sais qu'il connaît Hollywood. Disons que ça a attiré mon attention. Certes, on ne parle pas de l'époque qu'il a connue, mais peu importe. Le récit que fait Barbara Payton de sa trajectoire hollywoodienne fait un bien fou : elle refuse de se poser en victime tout en se montrant d'une lucidité glaçante. Tant que les équilibres sont présents, tout va bien pour elle : c'est du win-win, comme dirait l'autre. Mais rapidement, tout part en vrille. De la gloire au trottoir, elle contemple sa dégringolade, avec ce moment où elle doit regarder les choses en face : elle se prostitue. Ce que ce récit démontre de façon implacable, c'est que Hollywood est un marché, et que les produits sont les hommes et les femmes qui vendent du rêve. Il y a de très belles lignes sur le produit qu'est Barbara Payton en tant que femme, un produit qui commence à perdre sa valeur, car moins frais, plus gras, moins appétissant. Hollywood est une version exacerbée du marché des corps et des êtres, mais vient un moment où Barbara Payton pose la question : quelle différence y a-t-il entre une femme qui se marie pour l'argent et une prostituée ? A mon sens aucune, si ce n'est que l'une signe un CDI et pas l'autre.

La force du récit de Payton vient de sa capacité à monter en généralité à partir de son propre cas, ou de nous permettre de le faire. Elle se veut libre, et elle le paiera cher. Mine de rien, elle évoque aussi le racisme systémique d'Hollywood, caisse de résonance de la société américaine. 

Elle le dit elle-même : on peut lire son récit comme un polar, un de ces romans noirs qui nous donne à voir une trajectoire tragique. Bien sûr, Payton refuse de le voir ainsi, et le récit se termine même sur une légère note optimiste. Pour moi cependant, Payton n'avait pas une chance, car si elle est tout sauf une gourde, si elle comprend très bien les règles du jeu, elle reste un produit, consommable, jetable. Il y a un déséquilibre, dès le début, en cela elle est à mes yeux comme un personnage de roman noir. Elle dit à plusieurs reprises qu'on peut compter sur elle pour chercher et trouver les emmerdes : elle évoque ses tendances auto-destructrices. Mais je ne crois pas que là soit le problème. Le fait est qu'elle ne part pas à armes égales avec ceux qui mènent la danse dans l'industrie du cinéma. Je ne suis pas certaine qu'il faille y voir (seulement) un effet de domination masculine : c'est plutôt l'expression d'un effet de domination sociale et économique. Des acteurs s'y sont cramés, comme ont pu le faire des actrices. Ils sont des produits, des marchandises, cotés ou non. 

Enfin, il faut dire un mot de la traduction de Dominique Forma : je n'ai pas lu le texte en VO, mais j'avais l'impression d'entendre Payton, avec un ton désabusé et une forme de gouaille. La traduction rend le ton de la conversation, de la confidence, et c'est vraiment chouette. J'aime bien le titre original, je trouve qu'il pourrait devenir un beau mot d'ordre : I Am Not Ashamed. Et moi j'ai l'impression d'avoir fait la connaissance d'une femme formidable. Je ne résiste pas : je mets une photo, parce que je la trouve d'une beauté renversante. 




Dominique Forma, Hollywood, les hommes et moi (I Am Not Ashamed), La Manufacture de Livres, 2021. 

lundi 4 octobre 2021

Amour électrique de Denis Soula



Présentation éditeur

L’une apaise, soigne et guérit parfois des corps abîmés. Les gens l’imaginent sorcière ou héroïne, charlatane ou combattante du feu. Elle ne fait que poser ses mains sur leur corps pour essayer d’extirper un peu de douleur. L’autre est une lycéenne éprise d’un camarade de classe qui vit sa première passion.
Un cataclysme et l’état d’exception qui s’ensuit les réunissent dans une petite ville de France. Aidées par une patronne de bar, un militaire baroudeur et un docteur philosophe, elles luttent ensemble contre le mal et vivent dans l’urgence deux amours impératifs et électriques.
Des figures empreintes de fêlures mais libres, des aventurières d’aujourd’hui, au souffle émouvant et indomptable.

Ce que j'en pense

Il n'y a pas un mot de trop dans ce court roman de Denis Soula, et quand on le referme, on a le sentiment que tout est à sa place. Depuis quelques années, le récit apocalyptique - aussi bien que post-apocalyptique - est sur le devant de la scène, et ce n'est pas ce que nous vivons depuis un an et demi qui va inverser la tendance. Ici Denis Soula s'empare des peurs liées au nucléaire : dans ce territoire de province, un réacteur de la centrale a explosé, conduisant les autorités à mettre sous cloche l'ensemble des habitants. Ce qui intéresse Denis Soula, c'est l'onde de choc du cataclysme sur les êtres, jeunes et moins jeunes. Il y a cette jeune fille à l'aube de ses amours, face au corps vivant mais inerte de Léo, son premier "fiancé". Il y a cette guérisseuse qui vogue seule mais va connaître un nouvel et ultime éblouissement amoureux avec le beau militaires aux mains couturées de cicatrices. Il y a la femme de l'hôtel, qui tisse une belle complicité avec la guérisseuse. Il y a le docteur, celui qui n'hésite à faire appel aux forces occultes de la guérisseuse pour soulager les derniers jours de celle qu'il aime, et qui écrit des poèmes pour faire face à l'insoutenable. Tous sont des êtres qui font face, qui tiennent face à la mort et à la souffrance, qui mettent de la beauté dans l'urgence. Alors que l'univers en est bien différent, j'ai songé à La Jetée de Chris Marker, pour la poésie de l'écriture, pour la beauté des visions suggérées, même dans la souffrance, pour ces voix narratives que j'entendais, que Denis Soula me donnait à entendre. Denis Soula est une voix singulière, et sans doute certains contesteront-ils ma manière d'annexer ses romans à la sphère du noir, mais pourtant, Amour électrique relève à mes yeux du roman noir : il jette des êtres fragiles dans une situation hors-norme qui les dépasse et les condamne à la souffrance et à la mort, et il nous les montre, en train de se débattre, passant de la révolte au dépassement. J'ai refermé le roman saisie par tant de grâce, de beauté, le coeur serré par la tragédie de ses trajectoires de vie saccagées par l'hubris des hommes, ces fous qui ont cru maîtriser l'atome et la nature. 

Denis Soula, Amour électrique, Joëlle Losfeld Editions, 2021.

dimanche 26 septembre 2021

Après nous le déluge d'Yvan Robin




Présentation éditeur

Ce jour-là, le soleil ne se leva pas. Il n'y eut plus de soir, il n'y eut plus de matin. Ce fut le premier jour. Déjà le ciel verse sur la terre qui disparaît sous les eaux. Les hommes qui ne sont pas emportés par les crues sont jetés sur les routes. Feu de bois quitte l'école avec sa camarade Dalila. De son côté, le père rejoint l'attelage d'un voisin. Et les voilà chacun s'échinant à rallier un refuge, alors que le monde, méticuleusement, se détricote. Une épopée brutale et poétique où la terre et les hommes ne sont jamais aussi beaux qu'au cœur de la défaite.

Ce que j'en pense

Evidemment, Yvan Robin ne livre pas ici une lecture réconfortante, mais si vous aimez les feel-good books, ce n'est de toute façon pas le roman que vous choisirez. Pour ma part, sensible aux choix graphiques des éditeurs, j'ai d'abord été attirée par la couverture, le titre, que je trouve superbes. Comme les avis, critiques et chroniques se multiplient, je savais un peu de quoi il était question, sans quoi j'aurais ouvert le roman sans savoir de quoi il parlait (je lis peu les 4ème de couv).

Entre apocalyptique et post-apocalyptique, le roman a de prestigieux aînés mais ne déchoit nullement. D'abord parce qu'il offre des personnages auxquels on s'attache immédiatement. La scène où le père s'empare de son fusil au début, avant d'être interrompu dans son funeste projet, m'a directement happée et m'a enchaînée à ce personnage jusqu'au bout. En toute subjectivité, je le préfère à son fils, mais c'est que je m'en sens plus proche, affaire de générations peut-être.

Ensuite parce que si on trouve dans Après nous le déluge des moments et des motifs attendus, on n'en est pas moins pressé de tourner les pages. Yvan Robin ne construit pas un monde éloigné du nôtre, et de cette proximité naît l'inquiétude. Sans que l'évènement soit comparable, j'ai songé parfois à la tempête de 1999, qui a dévasté ma région, et aux attitudes qui n'étaient pas toutes solidaires, n'en déplaise aux admirateurs de l'humanité... Le déchaînement pulsionnel est toujours à craindre dans ces moments, tout comme les réactions primaires (vous verrez, le paysan face aux cousins tziganes).

Enfin parce que le récit sombre, pessimiste, violent d'Yvan Robin est sublimé par la puissance de son écriture. Pas de préciosité, sa plume est poétique mais pas maniérée. Mais cette simplicité même, appuyée par des rythmes parfois incantatoires, comme ce récit que contient le volume relié de cuir qui accompagne le jeune personnage. C'est bien ce qui différencie Après nous le déluge du tout-venant des récits apo et post-apo (qu'on a le droit d'aimer), il élève les angoisses de l'époque au rang d'épopée.

Yvan Robin, Après nous le déluge, In8, 2021. 

samedi 11 septembre 2021

Le sniper, son wok et son fusil de CHANG Kuo-Li



Présentation éditeur

À Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d’un officier du Bureau des commandes et acquisitions de l’armée. Un deuxième cadavre d’officier, rejeté par la mer sur la plage des Perles de sable, renforce son intuition.
À Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, s’apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets. Mais au dernier moment, tout capote et, menacé, il s’enfuit à travers l’Europe.
De retour à Taipei, Alex croise le chemin de Wu, qui, aidé par son fils hacker en herbe, persiste à enquêter malgré les ordres venus d’en haut. Apparemment, tous deux ont la même personne pour cible…


Ce que j'en pense

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, du polar taïwanais, c'est du jamais lu, et bon sang, je suis contente de l'aborder par ce roman foisonnant et addictif, qui m'a laissée le sourire aux lèvres. 

Avant toute chose, je voudrais saluer le travail du traducteur Alexis Brossollet : je ne parle évidemment pas un mot de mandarin, mais je peux imaginer à quel point cette langue est différente à tous points de vue de la nôtre, et le texte est d'une fluidité incroyable. La note qu'il signe à la fin du roman nous rappelle à quel point cela a dû être compliqué, avec des choix, des arbitrages en quelque sorte, bien costauds. Et si le texte contient quelques notes d'ordre culturel, il n'en met pas à chaque page, la lecture reste donc très fluide.

Lisez Le sniper, son wok et son fusil, vous allez embarquer dans une incroyable histoire de barbouzes, pleine de fureur et d'action, dans une enquête pleine d'humour, et faire la connaissance de personnages hauts en couleur. Mention spéciale à Wu et Crâne d'oeuf, qui m'ont régalée de leurs échanges qui claquent : de plus, la vie familiale de Wu vaut le détour, avec son père qui débarque tous les jours pour faire à manger, son fils collé à son ordinateur et sa femme, qui râle beaucoup. Je n'avais plus envie de les quitter. 

De plus, l'auteur est critique gastronomique (entre autres), et ça se sent : le riz sauté est la spécialité du sniper Ai-Li alias Alex, et mille autres mets parsèment le roman de leurs saveurs, ce qui m'a mis l'eau à la bouche. C'est peut-être un détail pour vous mais moi j'adore ça, et l'on ne sombre jamais dans le folklore culinaire façon guide touristique, je le précise.

Plus j'avançais dans le roman, plus je jubilais : voilà un polar qui à partir de codes bien sentis, fait évoluer les personnages et leur situation comme j'aime, avec pour point culminant un affrontement épique et une résolution douce-amère (les Etats et leurs mensonges). 

Je suis donc sortie de ma lecture comblée, emballée par Ai-Li, Wu et Crâne d'oeuf, déjà de bons copains pour moi. Et comme c'est le "premier titre d'une série à paraître à la Série Noire", je salive déjà à l'idée de retrouver les personnages (au moins Wu et Crâne d'oeuf, je suppose) dans un prochain volume. 


CHANG Kuo-Li, Le sniper, son wok et son fusil (The stir-fry sniper*), Gallimard Série Noire, 2021. Traduit du mandarin (Taïwan) par Alexis Brossollet. 

* désolée, je renonce à mettre ici les caractères originaux, que vous trouverez dans le roman lui-même. 


jeudi 9 septembre 2021

La Nuit tombée sur nos âmes de Frédéric Paulin



Présentation éditeur

Gênes, juillet 2001.

Les chefs d’État des huit pays les plus riches de la planète se retrouvent lors du G8. Face à eux, en marge du sommet, 500 000 personnes se sont rassemblées pour refuser l’ordre mondial qui doit se dessiner à l’abri des grilles de la zone rouge. Parmi les contestataires, Wag et Nathalie sont venus de France grossir les rangs du mouvement altermondialiste. Militants d’extrême-gauche, ils ont l’habitude des manifs houleuses et se croient prêts à affronter les forces de l’ordre. Mais la répression policière qui va se déchaîner pendant trois jours dans les rues de la Superbe est d’une brutalité inédite, attisée en coulisses par les manipulations du pouvoir italien. Et de certains responsables français qui jouent aux apprentis-sorciers. Entre les journalistes encombrants, les manœuvres de deux agents de la DST, et leurs propres tiraillements, Wag et Nathalie vont se perdre dans un maesltrom de violence. Il y aura des affrontements, des tabassages, des actes de torture, des trahisons et tant de vies brisées qui ne marqueront jamais l’Histoire. Qui se souvient de l’école Diaz ? Qui se souvient de la caserne de Bolzaneto ? Qui se souvient encore de Carlo Giuliani ? De ces journées où ils auront vu l’innocence et la jeunesse anéanties dans le silence, ils reviendront à jamais transformés. Comme la plupart des militants qui tentèrent, à Gênes, de s’opposer à une forme sauvage de capitalisme.



Ce que j'en pense

Ce roman était l'un de ceux que j'attendais avec le plus d'impatience, pour ne pas dire celui que j'attendais. Non seulement la trilogie Benlazar a été pour moi un choc et une révélation (je ne connaissais pas jusqu'alors l'auteur), mais le titre, la couverture et le sujet me prenaient déjà aux tripes. Ce titre, bon sang, ce titre! 

Le prologue nous emmène à Göteborg en juin 2001, qui fut le prélude aux évènements de Gênes, un mois plus tard. L'action se déroule du 13 au 22 juillet 2001, et la mention des dates en tête de chapitre m'a fait penser à un sinistre décompte des jours, comme un compte à rebours (alors que pas à rebours du tout, mais vous me comprenez) vers le déchaînement de la violence policière, la violence d'Etat. J'ai retrouvé dans La Nuit tombée sur nos âmes les qualités de la trilogie Benlazar : la précision, la rigueur dans les faits, avec un récit dont la froideur met à jour la mécanique implacable. Pas de lyrisme échevelé chez Paulin, pas de pathos : les faits suffisent à glacer le sang. Il y a parmi les militants et les sympathisants de la contestation des jeunes gens prêts - croient-ils - à la lutte armée mais aussi et surtout de tendres idéalistes, qui ne soupçonnent pas un instant la violence de ceux d'en face. Bien sûr, Frédéric Paulin nous amène à réfléchir, grâce à ces destins singuliers - ceux de ses personnages - à la possibilité ou à l'impossibilité de la lutte, quelle qu'en soit la forme, il nous montre à quel point Gênes fut un point de bascule dans la lutte contre le capitalisme et dans les moyens déployés par les puissants pour préserver leurs privilèges. Ces jours-là, le capitalisme se montra tel qu'il est, sans fard : prêt à tout, c'est-à-dire à tuer, à torturer, pour juguler toute opposition et toute remise en cause du système instauré. 

La force de Paulin, c'est aussi de déjouer toute tentation de simplisme, et il reconstitue parfaitement le contexte : les choses se seraient peut-être déroulées autrement si l'on n'avait pas été en Italie. Ce qu'il montre en effet c'est que le pouvoir et les forces armées en Italie sont toujours gangrénées par le fascisme. Les comptes ne sont pas soldés, ne croyez pas qu'on en a fini avec l'hydre mussolinienne et ses méthodes. C'est une sorte de tradition en Italie : on emploie quelques exécuteurs des basses oeuvres pour foutre le bordel et discréditer les forces contestataires, tout en en démolissant quelques uns au passage. Utiliser la violence précisément pour faire peser le discrédit de la violence sur les forces révolutionnaires, avec la complicité, voire plus de l'Etat, voilà qui rappelle certaines heures sombres de l'Italie. C'est cela que montre parfaitement Frédéric Paulin, sans en rajouter parce qu'il n'en est pas besoin. 

Avec ce roman, Frédéric Paulin, à mon sens, fait à la fois une oeuvre de mémoire et un travail de vigilance. Mémoire parce qu'il nous appelle à nous souvenir de ces êtres qui ont lutté, pour certains payé de leur vie, dans un combat pipé d'avance. Vigilance parce que bien sûr, le roman nous rappelle que le combat continue, et que des forces comparables sont aujourd'hui à l'oeuvre, soigneusement exploitées par les gouvernements pour effrayer le bon citoyen. Si les violences policières n'existent pas - il suffit de le proclamer et hop! valeur performative de la parole des puissants, cela n'existe pas/plus - et que l'on attribue la violence à quelques agités du bocal, tout devient simple  : il faut écraser la violence dans l'oeuf et tout rentrera dans l'ordre. N'est-ce pas? Le roman nous interpelle sur les forces REELLEMENT en présence, sur le mélange étonnant de mépris du pouvoir face à ces remises en cause et de peur de vaciller qui entraîne en retour une réponse ultra-violente. Il nous interpelle sur la faillite démocratique, sur le rôle des médias (contre-pouvoir ou complices de la fabrique des peurs?) sur les séquelles des totalitarismes du XXème siècle et la persistance de leurs héritages. 

Quand vous refermerez La Nuit tombée sur nos âmes, vous verrez d'un autre oeil notre monde. Tombeau de ces silhouettes de militants aperçus sur les images médiatiques, le roman leur donne chair et âme, et met en lumière un massacre programmé, comme il y en eut avant et depuis. Et c'est ainsi que le roman de Frédéric Paulin est grand : il allie l'acuité de l'analyse et la profondeur des destins singuliers. 

Frédéric Paulin, La Nuit tombée sur nos âmes, Agullo, 2021. 


mardi 31 août 2021

Memorial Drive de Nathasha Trethewey



Présentation éditeur

Le 5 juin 1985, Gwendolyn est assassinée par son ex-mari, Joel, dit « Big Joe ». Plus de trente ans après ce drame qui a changé sa vie, Natasha Trethewey, sa fille, affronte enfin sa part d’ombre en se penchant sur le destin de sa mère. Tout commence par un mariage interdit entre une femme noire et un homme blanc dans le Mississippi. Suivront une rupture, un déménagement puis une seconde union avec un vétéran du Vietnam. À chaque fois, Gwendolyn pense conquérir une liberté nouvelle. Mais la tâche semble impossible. Elle est toujours rattrapée par la violence.

Ce que j'en pense

Alors bien sûr on pourrait se dire que l'on a déjà abordé ce thème-là, ou ces thèmes-là, et si vous cherchez LE sujet inédit, ben oui, passez votre chemin. Mais vous aurez tort. Memorial Drive est un récit qui permet à Nathasha Trethewey de rendre hommage et dignité à sa mère et d'exorciser sa douleur. A un premier niveau de lecture, on ne peut qu'être secoué par cette histoire : à travers le sombre destin de Gwendoline, on passe en revue la ségrégation et le racisme, dans un premier temps, puisque son premier mariage, dont Natasha sera l'enfant, est un mariage mixte. Gwendoline est noire de peau, son mari blanc de peau. Dans le Mississippi, même si on n'est plus à l'époque de la ségrégation, ce n'est pas facile, et Nathasha subit elle-même les conséquences de ce racisme, elle qui n'est ni tout à fait noire, ni tout à fait blanche. A travers le destin de Gwendoline se donne aussi à lire la violence conjugale : après avoir quitté le père de Nathasha, elle refait sa vie avec Big Joe, un vétéran du Vietnam violent, qui finira par la tuer. Nathasha Trethewey retrace l'engrenage infernal qui va des premiers coups à l'assassinat, en montrant que rien n'a été fait pour éviter le pire. Les pages où Nathasha Trethewey retranscrit les enregistrements téléphoniques : les menaces n'y sont pas voilées, pas du tout, et pourtant, rien n'empêchera l'homme de mettre ses menaces à exécution. Rien du tout. Oui, elle aurait pu être sauvée. Cette inertie ne fait pas que coûter la vie à Gwendoline. Elle contraint Nathasha à porter une culpabilité terrible : je vous laisse découvrir pourquoi, mais si la fille était morte, la mère serait peut-être restée en vie. Le récit est déchirant et glaçant, superbe hommage à la mère disparue. Sa mort n'a pas dévasté que sa famille, le policier - premier arrivé sur les lieux - reste hanté par Gwendoline et des années plus tard, pleure encore sur cette femme. 

A un autre niveau de lecture, Memorial Drive pose la question de la violence inhérente à la nation étatsunienne. Violence raciste, violence militaire (on ne peut s'empêcher de relever que Joe est un vétéran du Vietnam), violence conjugale, violences faites aux femmes. Ce que Memorial Drive montre, c'est l'impossibilité des USA à sortir de la violence, quelle qu'en soit la forme. Nation fondée dans la violence, nation condamnée à répercuter sans cesse la violence. 

Memorial Drive est le tombeau littéraire de Gwendoline, l'hommage d'une fille à sa mère, et c'est un témoignage fort sur un pays, les Etats-Unis. C'est beau, terrible, et très digne. 


Nathasha Trethewey, Memorial Drive (Memorial Drive: A Daughter's Memoir), Editions de l'Olivier, 2021. Traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy.