mardi 4 mai 2021

Leur âme au diable de Marin Ledun



Présentation éditeur

L’histoire commence le 28 juillet 1986 par le braquage, au Havre, de deux camions-citernes remplis d’ammoniac liquide destiné à une usine de cigarettes. 24 000 litres envolés, sept cadavres, une jeune femme disparue.
Les OPJ Nora et Brun enquêtent. Vingt ans durant, des usines serbes aux travées de l’Assemblée nationale, des circuits mafieux italiens aux cabinets de consulting parisiens, ils vont traquer ceux dont le métier est de corrompre, manipuler, contourner les obstacles au fonctionnement de la machine à cash des cigarettiers. David Bartels, le lobbyiste mégalomane qui intrigue pour amener politiques et hauts fonctionnaires à servir les intérêts de European G. Tobacco.
Anton Muller, son homme de main, exécuteur des basses œuvres. Sophie Calder, proxénète à la tête d’une société d’évènementiel sportif.
Ambition, corruption, violence. Sur la route de la nicotine, la guerre sera totale.

Ce que j'en pense

J'ai quelques billets de retard mais je ne peux attendre d'être à jour pour vous parler de ce roman de Marin Ledun. Si l'auteur n'avait pas démérité avec les deux précédents textes parus chez Gallimard, que j'avais beaucoup aimés, avec Leur âme au diable on change de registre. Oui, Leur âme au diable tape fort, très fort, et il est d'une maîtrise éblouissante. Je ne vous cacherai pas que j'ai eu un peu de mal à entrer dedans, pour une raison qui va peut-être vous surprendre et qui est sans doute très subjective. Avec Les visages écrasés et La guerre des vanités, les deux romans noirs de Marin Ledun que je portais au plus haut, j'avais été terrassée d'emblée par la force émotionnelle du récit et des personnages. Or, Leur âme au diable fait le choix d'une écriture très sèche, à l'os, avec une précision que je ne sais pas qualifier sans réduire la portée de l'écriture littéraire de Marin Ledun. Et j'ai tout de suite fait le rapprochement avec l'écriture de Dominique Manotti (croyez-moi, c'est un compliment). Des chapitres assez courts, des phrases qui claquent et ne s'embarrassent pas de fioritures, des faits, un rythme, des points de vue variés car le réel est complexe. En revanche, je ne retrouvais pas cette force émotionnelle que j'évoquais plus haut, car les personnages étaient avant tout qualifiés par leurs faits et gestes, leurs actes, leurs interactions. Est-ce une réserve de ma part? Non pas. Il y a dans Leur âme au diable un effet de crescendo, et sur la fin un effet d'accélération façon tsunami qui m'a procuré, par des moyens différents, le même effet de sidération que dans les romans que j'ai cités. Il y a un sacré travail sur le rythme et les temporalités dans Leur âme au diable. Sur l'espace aussi. Les chapitres mentionnent des pièces versées à l'instruction, qui a sa propre temporalité et qui sera le point d'aboutissement du roman (enfin, façon de parler), et ces pièces renvoient elles-mêmes à des moments passés, dans un récit qui couvre une période allant de 1986 à 2007, et qui nous promène dans divers pays. Et le roman est pris en tenaille entre un temps qui s'étire, avec une sensation de piétinement (celui des enquêtes?) et un temps tout en accélérations, en rapidité, étourdissant (celui des protagonistes criminels?). C'est assez paradoxal et passionnant. 

Je lis çà et là que Marin Ledun a dû faire un travail colossal de documentation et c'est sans doute vrai : depuis Les visages écrasés on connaît sa rigueur quand il aborde ce type de sujet. C'est bien sûr un élément essentiel de Leur âme au diable, réquisitoire implacable contre l'industrie du tabac certes, mais aussi et surtout, me semble-t-il, contre l'inefficacité cynique des Etats et des institutions (l'Europe), pour ne pas dire leur hypocrisie. Les lecteurs un peu informés sur le sujet verront dans Leur âme au diable des faits s'emboîter, donnant du crédit à cette fiction très politique, quelle qu'en soit la part fictionnelle, justement. Et peu importe d'ailleurs : et d'une vous connaissez la rengaine "la réalité dépasse la fiction", et de deux la fiction rend la monnaie de sa pièce à une industrie éminemment mensongère qui passe son temps à nous tricoter des fictions (la cigarette est cool, fumer rend viril, beau, fumer vous libère, mesdames, et ne parlons pas des fictions scientifiques forgées à grand renfort de corruption des chercheurs). Les lecteurs moins informés gagneront à lire un roman sur le sujet, qui leur permettra d'être moins naïfs, et sans s'emmerder. 

Donc oui, le roman aborde avec force le sujet, de façon précise, documentée. Mais je voudrais insister sur l'art littéraire de Marin Ledun : sa maîtrise dans la construction, sa science du rythme. Je me suis demandé comment il avait travaillé, ce que je fais rarement, pour faire se tenir et se rejoindre tous les fils sans se prendre les pieds dans le tapis et en nous donnant cette impression de fluidité. Quel boulot!

Et revenons sur les personnages : d'abord un peu désincarnés à mes yeux, ils ont pris peu à peu de l'épaisseur, de la profondeur romanesque. Il fallait juste un peu de temps, ce qui est logique quand on a une écriture quasi-behavioriste (je dis quasi pour qu'on ne m'emmerde pas, car je n'ai pas décortiqué le roman non plus pour vérifier si oui ou non on pouvait utiliser ce terme). En refermant le roman, j'étais assez bouleversée par les personnages, aussi bien les flics, tenaces, losers magnifiques et un peu pathétiques, que les "méchants", qui n'ont pas grand-chose d'aimable mais que Marin Ledun parvient à humaniser. A ce titre, le dernier chapitre est magnifique : pas un mot de trop, et c'est magnifique (suis-je anormale de penser cela?). 

Enfin, n'attendez pas un thriller à l'amerloque (on n'est pas chez Clancy), avec les preux chevaliers qui finissent par l'emporter même en se brûlant les ailes, et les gros salauds qui vont moisir en enfer. Ni sacrifice ni rédemption, et c'est là où Leur âme au diable atteint à mes yeux à la perfection en matière de noir et donc de saisie du réel : les gentils ne gagnent pas (spoiler) mais tout le monde se crame complètement. Parce que la réalité n'a pas de morale, voyez-vous. Noir c'est noir, et pas besoin d'en rajouter dans le grandiloquent pour le démontrer. 

Et pour finir : superbe couverture!

Marin Ledun, Leur âme au diable, Gallimard Série Noire, 2021. 

samedi 24 avril 2021

Le Cercle des rêveurs éveillés d'Olivier Barde-Cabuçon



Présentation éditeur 

Paris 1926. Tournées vers les plaisirs et la fête, les années folles battent leur plein et Montparnasse est le nombril du monde. La mort suspecte d’un patient amène Alexandre Santaroga, psychanalyste atypique, à s’intéresser à un mystérieux cercle de rêveurs éveillés. La rencontre fortuite avec Varya, récemment échappée de la Russie bolchevique, lui permettra d’y enquêter. Mais Santaroga a-t-il introduit une brebis ou un loup au sein du cercle ?
Surréaliste et adeptes du rêve éveillé, aventurière et artiste, Russes blancs ou Américain en goguette, Olivier Barde-Cabuçon donne vie à une galerie de personnages étonnants du Paris flamboyant de l’époque tandis qu’en coulisses se dessinent la montée du fascisme et la tentation de dangereuses alliances.

Ce que j'en pense

Oh quel plaisir que ce roman! Je précise avant toute chose que je n'avais jamais lu l'auteur, que j'associe sans doute abusivement au polar historique. Mais voilà, depuis quelques années, nombre d'auteurs de roman noir, parmi les plus grands, s'emparent de l'Histoire, pas seulement à partir du présent (Daeninckx et Amoz sont les premiers noms qui me viennent), mais en plongeant directement et exclusivement dans la période qui les intéresse : et là, c'est le nom de l'immense Hervé Le Corre qui me vient en premier. Ce que parvient à faire Olivier Barde-Cabuçon à mes yeux, c'est allier ce qui fait le plaisir du polar historique et la puissance du roman noir, nous offrir un formidable divertissement et nous plonger dans une période lourde de périls. Alors oui, j'ai aimé plonger dans ces Années Folles, dans ce Paris de fêtes fantasques et de personnalités excentriques, dans ce bouillonnement intellectuel et artistique. Ce n'est pas le moindre des plaisirs qu'offre Olivier Barde-Cabuçon, et je ne l'ai pas boudé, d'autant qu'il se sert à merveille des ressorts romanesques du grand roman populaire, ménageant surprises et scènes stupéfiantes à la manière des feuilletonistes les plus talentueux. Les premiers chapitres sont à ce titre jubilatoires, et l'auteur a un talent fou pour accrocher le lecteur. De même, il construit une galerie de personnages hauts en couleur, comme on dit, incarnés en quelques paragraphes. Certains mériteraient encore des développements, non qu'ils ne soient assez fouillés, mais parce qu'ils sont riches de potentialités narratives, à commencer par Santaroga le jungien. Je ne sais d'ailleurs si Le Cercle des rêveurs éveillés marque le début d'une série ou non : il se suffit parfaitement à lui-même, mais il pourrait aussi appeler d'autres aventures. 

A ce plaisir romanesque s'ajoute une autre dimension : une mise en perspective des personnages et des évènements dans l'Histoire et dans l'évolution de la société. Les personnages féminins sont nombreux et tous passionnants, évocateurs des pesanteurs de la société française et des débuts de libération perceptibles dans les classes supérieures (pour leur frange artiste, en tout cas) : libération sexuelle, liberté de l'orientation sexuelle, aliénation, prostitution (superbes évocations des "maisons de plaisir" de la bonne société mais aussi des pierreuses)... Varya occupe le premier plan et elle est formidable d'ambiguïté, là encore Olivier Barde-Cabuçon ne tombe pas dans le piège de la nana badass. Il en fait un personnage complexe, pas un agneau sacrifié, pas non plus une amazone au rabais. 

Surtout, Olivier Barde-Cabuçon prend les Années Folles pour ce qu'elles sont aussi : la dernière danse avant le chaos, avant l'horreur. La révolution bolchévique a eu lieu et Staline est à la manoeuvre, les Russes blancs cherchent des alliances et pas des plus glorieuses, Mussolini est déjà bien en place, Hitler fait parler de lui pour ses basses oeuvres : le futur est bien sombre en Europe, le pire est à venir. Olivier Barde-Cabuçon aborde les choses sans simplisme, sans manichéisme, et c'est passionnant. 

J'ai refermé le roman à regret, et je ne souhaite qu'une chose, retrouver Santaroga et pourquoi pas, Varya. 

Ah et je n'ai pas parlé des références constantes à Lewis Carroll, dans le récit même (on sait le rôle joué par les Surréalistes dans la perception de Carroll en France) et en tête des chapitres : je vous laisse découvrir... mais voyez la couverture, elle est elle-même une référence directe à Alice. 


Olivier Barde-Cabuçon, Le Cercle des rêveurs éveillés, Gallimard Série Noire, 2021. 

jeudi 22 avril 2021

Nuit bleue de Simone Buchholz



Présentation éditeur

« Joe, qui vous a brisé les os ? 
— La vie. »
Au Blaue Nacht, la procureure Chastity Riley écluse des bières et trouve le réconfort auprès de sa bande d’amis. Mise sur la touche après avoir fait condamner son supérieur, elle est désormais chargée de la protection des victimes. À l’hôpital l’attend un homme roué de coups, un Autrichien qui refuse de parler. C’est sans compter sur la force de persuasion de Chastity... prête à mettre les pieds dans le plat de la bonne société hambourgeoise.


Ce que j'en pense

Je ne pouvais pas passer à côté de Nuit bleue : d'abord parce que c'est le premier titre de la collection Fusion, ensuite parce que vous connaissez mon intérêt pour le polar made in Europe, et qu'à ce titre, découvrir un nouvel environnement polareux m'intéressait. Nuit bleue se déroule à Hambourg, ville où je n'ai jamais mis les pieds et qui est une sorte de carrefour portuaire européen, à ce titre hautement criminogène. Et bon sang, Simone Buchholz excelle dans les scènes portuaires, très loin des ambiances à la Simenon : là tout n'est que containers, dédale moderne de cargaisons made in mondialisation. C'est aussi une ville de bars, et de bars de nuit, dont on sent l'odeur d'alcool et de sueur mêlés au petit matin, car l'héroïne n'est pas la dernière à lever le coude. 

Parlons-en, de l'héroïne, et de sa bande : Chastity Riley, avec un nom pareil, ne peut que vous séduire, et la famille de coeur qui l'entoure est assez fabuleuse. C'est une tribu comme je les aime, un peu comme dans les romans d'Alicia Gimenez Bartlett, d'Andrea G. Pinketts, loyale et drôle, de ces tribus qu'on a plaisir à retrouver de roman en roman. Chastity est une héroïne de roman noir, mais sans ce côté pesamment badass désormais si stéréotypé. Elle est magistrate, elle est au placard, elle a pour amant un ancien délinquant, elle a pour ami un drôle de flic, elle picole dans les bars, elle n'est pas là pour faire joli. En somme, elle est un peu décalée. 

Simone Buchholz a un grand talent pour composer ses personnages, les donner à voir, à entendre, mais ce n'est pas tout : Nuit bleue se distingue par un ton, une écriture et un dispositif narratif peu habituel et très réussi, que je vous laisse découvrir. C'est sans doute ce qui m'a frappée d'emblée : l'écriture. Il y a une voix, très singulière, et ce n'est pas le moindre intérêt de Nuit bleue

Et ce final, nom de zeus, ce final : jubilatoire. 

Je ne veux pas vous en dire plus, mais Simone Buchholz est une de ces voix européennes du polar que j'ai envie de suivre, donc longue vie à Fusion!

Simone Buchholz, Nuit bleue (Blaue Nacht), L'Atalante Fusion, 2021. Traduit de l'allemand par Claudine Layre.

mercredi 21 avril 2021

Les Divinités de Parker Bilal



Présentation éditeur

Howard Thwaite, promoteur immobilier arrogant et influent, a lancé à Battersea, face à la Tamise, la construction d’un complexe d’appartements de luxe.
À l’aube, arrivé sur le site avant l’embauche des travailleurs clandestins, le gardien kurde découvre au fond d’une vaste excavation deux corps ensevelis sous un monceau de pierres. L’épouse du promoteur et un collectionneur d’art, citoyen français d’origine japonaise, sont identifiés.
Le sergent Khal Drake, musulman, enquête, flanqué contre son gré d’une psychologue anglo-iranienne, Ray Crane. Ni l’un ni l’autre ne sont blancs.
Crane songe à la lapidation, châtiment prévu par la charia. Drake lorgne du côté de la cité multiraciale de Freetown et de l’incendie d’une mosquée jadis synagogue.


Ce que j'en pense

J'appréhendais le changement de décor de ce nouveau roman de Parker Bilal, alors que somme toute, je n'avais découvert sa série "égyptienne" qu'avec le dernier volume. Mais dès les premières pages, toutes mes craintes ont été levées. Parker Bilal est londonien (enfin je crois) et ça se sent, car même si je ne connais cette ville qu'en touriste, j'en ai retrouvé l'atmosphère, la pulsation si forte, et ce n'est justement pas une ville de carte postale que nous livre l'auteur avec Les Divinités. Cette capacité à nous faire "ressentir" Londres est la première chose que j'avais envie de souligner ici. Ce mélange détonnant entre tradition et modernité est très bien exprimé, Londres bouge, évolue, est continuellement en travaux, elle est aussi une ville qui oscille entre un cosmopolitisme fabuleux et un racisme de vieille nation européenne coloniale, aux clubs surannés. Cela se sent dans la ville même, dans ses rues, et Parker Bilal excelle quand il s'agit de le mettre en avant. 

Ses deux personnages, Khal et Ray, sont tout à fait emblématiques de ces évolutions qui bousculent la vieille Albion. Ils sont très anglais et pourtant pas tout à fait assez blancs pour nombre de leurs congénères, ou un peu trop aux yeux des habitants de certains quartiers. Je suppose que Parker Bilal crée ici un duo que l'on sera amenés à retrouver, et je le souhaite d'ailleurs, car on les adopte très vite. En tout cas, ils ont rejoint illico mon panthéon de personnages de polar favoris, et si j'attends d'en savoir un peu plus sur Ray, Khal m'a d'ores et déjà séduite. Il est lui aussi un personnage parfait dans ses ambivalences : il est dans la lignée de ces enquêteurs abimés par l'existence, fracassés professionnellement, en délicatesse avec ses collègues (du moins certains), et il est aussi d'une grande modernité, endossant en quelque sorte les évolutions et la complexité de nos sociétés, un personnage déclassé, dans tous les sens du terme. 

Enfin, l'intrigue est savamment construite, et même si la fin lorgne du côté du final d'un thriller, elle ne nous bouscule pas en permanence, prend le temps de développer ce qui doit l'être, sans aucune pesanteur. Se jouent dans ce polar les tensions communautaires qui pourrissent les débats, les relents de guerres dont les comptes ne sont pas soldés, les luttes de classes sociales, tellement visibles dans nos métropoles. Jamais Parker Bilal ne force le trait, jamais il ne sombre dans un angélisme de mauvais aloi, jamais il ne simplifie ce qui est complexe. 

Bref, Les Divinités est une réussite, et si vous avez envie d'un polar qui vous embarque pour ne plus vous lâcher, foncez. 


Parker Bilal, Les Divinités (The Divinities), Gallimard Série Noire, 2021. Traduit de l'anglais par Philippe Loubat-Delranc. 

lundi 22 mars 2021

L'hôtel de verre d'Emily St. John Mandel



Présentation éditeur

« Et si vous avaliez du verre brisé ? » Comment cet étrange graffiti est-il apparu sur l’immense paroi transparente de la réception de l’hôtel Caiette, havre de grand luxe perdu au nord de l’île de Vancouver ? Et pourquoi précisément le soir où on attend le propriétaire du lieu, le milliardaire américain Jonathan Alkaitis ? Ce message menaçant semble lui être destiné. Ce soir-là, une jeune femme prénommée Vincent officie au bar ; le milliardaire lui fait une proposition qui va bouleverser sa vie. D’autres gens, comme Leon Prevant, cadre d’une compagnie maritime, ont eux aussi écouté les paroles d’Alkaitis dans ce même hôtel. Ils n’auraient pas dû…


Ce que j'en pense

J'aime aborder la plupart de mes lectures sans savoir grand-chose, et parfois, comme ça a été le cas ici, je connais juste le point de départ : cet hôtel luxueux pour riches en mal de sérénité, la phrase inscrite sur la baie vitrée de l'hôtel. Et c'était très bien ainsi, parce que je ne savais pas où m'emmenait Emily St. John Mandel, et vous le savez, elle s'y entend pour nous promener et instiller un climat d'étrangeté. 

C'est un roman fascinant, qui crée un sentiment de décalage alors qu'il traite d'un sujet contemporain dont d'autres feraient un machin plat et terre-à-terre. On se laisse porter, égarer, et la romancière retombe sur ses pattes à la fin (par rapport à l'inscription) avec une élégance folle, une absolue maîtrise de l'architecture de son récit. On referme le roman habité par des scènes, des images, des phrases, et c'est tout bonnement somptueux. On passe d'une année à l'autre, d'une strate temporelle à l'autre, de la vie à la contrevie (lisez et vous comprendrez), et ce n'est jamais confus (pas comme certaine mini-série britannique regardée par un dimanche soir de déprime, totalement fouillis et ch...). Emily St. John Mandel est une grande romancière. 

Nous vivons tous dans cet hôtel de verre, et nous sommes cruellement rattrapés par les ignominies commises, par la cupidité, par l'escroquerie généralisée du capitalisme financier. J'ai parfois pensé au film Margin Call de C.J. Chandor : ces gens brassent des millions et des milliards qui en fait n'existent pas, mais qui s'évaporent et anéantissent des vies. Telle est l'escroquerie suprême : construire un système sur de l'argent pour ainsi dire virtuel. Voilà l'hôtel de verre. Et il se brise à un moment ou à un autre. 

Il y a des évocations saisissantes de l'Amérique invisible, ou des invisibles (magnifique personnage de Leon). Comme toujours avec St. John Mandel, c'est subtil, anti-démonstratif (avec les pesanteurs qu'on pourrait y mettre), c'est presque onirique et pourtant glaçant. 

L'hôtel de verre est un roman somptueux, tout simplement. 


Emily St. John Mandel, L'hôtel de verre (The Glass Hotel), Rivages Noir, 2021. Traduit de l'anglais (Canada) par Gérard de Chergé. 

samedi 20 mars 2021

La trilogie du Baztán de Dolores Redondo



Présentation du premier volume par l'éditeur

Au Pays basque, sur les berges du Baztán, le corps dénudé et meurtri d’une jeune fille est retrouvé, les poils d’un animal éparpillés sur elle. La légende raconte que dans la forêt vit le basajaun, une étrange créature mi-ours, mi-homme… L’inspectrice Amaia
Salazar, rompue aux techniques d’investigation les plus modernes, revient dans cette vallée dont elle est originaire pour mener à bien cette enquête qui mêle superstitions ancestrales, meurtres en série et blessures d’enfance.

Ce que j'en pense

Quelle curieuse histoire, ma lecture de Redondo... Cela faisait très longtemps que j'avais Le Gardien invisible, premier opus de cette trilogie du Baztán, et je ne sais pourquoi exactement, j'avais en tête que c'était plutôt du noir. Lorsque Folio a réédité les trois volumes, que j'ai reçus par les bons soins de Christelle Mata et Clara Donati, je me suis dit qu'il était temps, car j'avais envie de lire le nouveau roman de Dolores Redondo (La face nord du coeur), alors annoncé à la Série noire. J'ai donc attaqué Le Gardien invisible. Et je n'ai pas aimé. Mais alors pas du tout. Imaginez que vous aimez le roman noir et que vous lisez non pas, comme vous l'aviez pensé, un roman noir mais un thriller, forme de récit avec laquelle vous avez généralement du mal... Le choc. Et je n'aimais pas le personnage principal, sa vie un peu trop parfaite, sa chouette baraque à Pampelune, son mari impeccable et trop chou. Je suis allée au bout quand même. 

Mais il se trouve que je suis un peu entêtée. D'abord le thriller est un point aveugle dans mes lectures polareuses, et si en tant que lectrice j'ai le droit de n'en avoir rien à faire, en tant que sachante de mes deux, je ne peux décemment ignorer ce genre de fiction criminelle, que mes étudiants et mes étudiantes lisent, eux qui lisent si peu de fiction criminelle, et qui est un poids lourd en termes de ventes. Ensuite je suis bourrée de contradictions, et sans que je puisse l'expliquer, j'avais envie de retrouver cet univers. 

Et j'ai abordé le deuxième volume, De chair et d'os (mon préféré) : la lecture a été immersive, et j'ai eu un plaisir inattendu à retrouver les personnages et cet univers ancré dans un territoire. Je ne me suis pas agacée contre les rebondissements, parce que cette fois je savais à quoi m'attendre. 



J'ai lu le week-end dernier le troisième opus, Une offrande à la tempête



Que dire de la trilogie et de ma lecture? 

C'est du thriller, donc. Si le genre vous file des boutons, passez votre chemin. En ce qui me concerne, je continue à appartenir à la team "roman noir", forever, mais au-delà de l'intérêt professionnel que je me devais de lui porter, le thriller m'a réservé quelques bonnes surprises (Donato Carrisi, Ilaria Tuti). Redondo les rejoint. Sa maîtrise de l'intrigue, déployée sur trois volumes, est assez épatante : elle ménage un bon équilibre entre clôture d'une intrigue sur un volume et continuité du récit. Elle parvient à lier l'enquête et la vie privée de l'enquêtrice très habilement, sans que ce soit totalement ahurissant. Ces deux aspects à eux seuls forcent le respect. Et s'il y a des rebondissements (ce qui peut vite me fatiguer), il n'y a pas trop de twists archi-débiles, rien qui me donne envie de jeter le livre à travers la pièce. Je ne veux pas vous gâcher la lecture, mais même la révélation finale, la super révélation, on la sent venir (et ici ce n'est pas par maladresse de la romancière)  et c'est une bonne chose, car le retournement n'est pas artificiel, du coup. 

Et on n'appelle pas les romans "la trilogie du Baztán" pour rien : majesté des paysages, force des éléments naturels, puissance des croyances ancestrales, la façon que Dolores Redondo a d'évoquer ce territoire est saisissante, romanesque en diable. Elle insuffle ainsi une profondeur aux questionnements habituels du thriller : quelles sont nos racines? le foyer nous protège-t-il ou non? de quelle nature est le Mal? qui sommes-nous? qui est l'Autre? C'est foutrement efficace. Les thématiques de la famille, de la filiation, de la conjugalité sont articulées avec beaucoup de savoir-faire, et la trilogie propose une belle galerie de femmes, puissantes ou terrifiantes. Si je continue à trouver le mari parfait un peu insipide, j'ai adoré les membres masculins de la brigade qui entourent Amaia Salazar, qui tous offrent une vision de la masculinité différente. 

Mes lectures se suivent et ne se ressemblent pas. Enfin pas trop, car je dois reconnaître que les fictions criminelles en constituent l'essentiel. Petit à petit je me constitue un petit panthéon de thrillers : Dolores Redondo vient d'y arriver. 

Dolores Redondo, Trilogie du Baztán:

1. Le Gardien invisible (El guardián invisible), Gallimard Folio, 2021. Traduit de l'espagnol par Marianne Millon. Première édition française: Stock, 2013.

2. De chair et d'os (Legado en los huesos), Gallimard, Folio, 2021. Traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet. Première édition française : Mercure de France, 2015.

3. Une offrande à la tempête (Ofrenda a la tormenta), Gallimard, Folio, 2021. Traduit de l'espagnol par Judith Vernant. Première édition française: Mercure de France, 2016. 



jeudi 11 mars 2021

Milkman de Anna Burns




Présentation éditeur

Bien que se déroulant dans une ville anonyme, Milkman s'inspire de la période des Troubles dans les années soixante-dix, qui ensanglanta la province britannique durant trente années. Dans ce roman écrit à la première personne, une jeune fille, non nommée excepté par le qualificatif de « sœur du milieu » - grande lectrice qui lit en marchant, ce qui attise la méfiance -, fait tout ce qu'elle peut pour empêcher sa mère de découvrir celui qui est son « peut-être-petit-ami » ainsi que pour cacher à tous qu'elle a croisé le chemin de Milkman qui la poursuit de ses assiduités. Mais quand son beau-frère se rend compte avant tout le monde de tous les efforts qu'elle fait et que la rumeur se met à enfler, sœur du milieu devient « intéressante ». C'est bien la dernière chose qu'elle ait jamais désirée. Devenir intéressante c'est attirer les regards, et cela peut être dangereux. Car Milkman est un récit fait de commérages, d'indiscrétions et de cancans, de silence, du refus d'entendre, et du harcèlement.

Ce que j'en pense

On a beaucoup parlé de ce roman ces dernières semaines, et je ne voulais rien lire de tous ces articles. J'aime aborder un roman en en sachant rien ou pas grand-chose, et je lis les critiques après (idem pour le cinéma). J'ai bien fait car je pense que cela laisse toute sa force au roman d'Anna Burns. Parce que nom de Zeus, quelle claque! Il est rare qu'à ce point je sois secouée par la forme et par le fond, si je puis dire, que j'aie l'impression de lire un truc que je n'ai jamais lu, qui ne ressemble à rien de ce que j'ai lu. C'est le cas avec Milkman. J'ai mis un peu de temps avant de l'aborder, parce que je percevais, rien qu'en le feuilletant, que ce n'était pas un roman dont je pouvais lire quelques pages en passant, avant de me remettre au boulot ou à autre chose. Découpé en 7 longs chapitres, le roman ne se donne pas à lire si facilement, il mérite une attention soutenue.

L'écriture, et les choix de la traductrice sont stupéfiants : il y a le rythme de la narration, des phrases, souvent proches d'un flux intérieur. Les phrases s'enroulent sur elle-même, l'action laisse souvent la place à des retours en arrière ou des pauses explicatives, avec beaucoup de "naturel", et l'on apprend à partir d'un évènement comment fonctionne cette société, cette micro-société. Il y a le choix de ne nommer personne : on est sa fonction (familiale, intime, professionnelle), on est un nom passe-partout (Machin MacMachin, jolie trouvaille), et les groupes sont identifiés en termes de positionnement politique. Belfast n'est jamais nommée, les lieux ne sont pas identifiés, parce que l'important est ce qui joue en termes quasiment anthropologique. Bref, les choix stylistiques donnent une puissance incroyable au récit.

Tout ce qui se joue ici, décuplé par les Troubles (guerre civile, quoi) de l'Irlande du Nord, c'est le fonctionnement d'une micro-société, d'une communauté où le contrôle social est permanent, où l'on n'est pas ce que l'on veut mais ce qu'on doit être, où les femmes sont particulièrement - religion oblige - emprisonnées dans des rôles pré-déterminés, où leur corps ne leur appartient pas tout à fait. La narratrice en fait l'amère expérience, elle qui devient à la fois l'objet de la convoitise du Laitier (un vrai stalker) et la cible de la rumeur et d'une surveillance collective, surveillance réprobatrice évidemment. Car elle a tous les torts, aux yeux de cette communauté : pas en couple (malgré Presque-petit ami), elle ne prête pas attention aux attentes des autres, elle lit en marchant (déjà elle lit, mais en plus elle lit en marchant aux yeux de tous, attitude anormale qui exhibe son indifférence à ceux qui l'entourent et la jugent), elle est socialement inadaptée. Et elle va le payer.

C'est un superbe roman : sur une communauté absurdement corsetée par ses règles et sa religion, sur les femmes de cette communauté, celles qui acceptent leur sort (la mère, superbe personnage qui pourrait se libérer mais n'ose pas tout à fait, parce que les femmes de 50 ans sont trop vieilles pour cela), celles qui refusent les carcans (la narratrice, et les 7 "femmes de la condition").

Il y a des scènes extraordinaires : le Jour des chiens (je ne peux en dire plus) est sans doute celle qui m'a le plus marquée, la scène où la narratrice surprend le secret de Presque Petit-ami est également bouleversante de pudeur et de force. Et en dépit des tragédies qui parsèment le roman, des morts, des scènes quelque peu macabres, du harcèlement dont la narratrice est victime, de la peur qu'elle ressent dans ses membres et dans ses tripes, il y a des scènes cocasses. Les 7 femmes de la condition face aux hommes venus chercher la 8ème (qui n'est pas des leurs et pervertit leurs femmes), Machin MacMachin subissant le châtiment féminin dans les toilettes (et la vraie raison pour laquelle il est puni), et les femmes qui se retrouvent pour picoler ensemble... Toutes ces femmes tournent en ridicule à leur manière la puissance virile, le contrôle que les hommes exercent sur elle.

La fin du roman fait une boucle, en quelque sorte, avec le début, et les fillettes qui envahissent l'espace public en jouant aux couples internationaux mettent de la joie et de la couleur dans ce monde si terne, miné par des décennies de lutte fratricide. J'ai trouvé cette fin solaire, et j'ai quitté le roman en ayant la conviction que je ne l'oublierais pas de sitôt.

Anna Burns, Milkman (Milkman), Joëlle Losfeld, 2021. Traduit de l'anglais (Irlande) par 
Jakuta Alikavazovic.