dimanche 14 février 2021

Le Magicien de Magdalena Parys



Présentation éditeur

Dès 1970, la Stasi et les garde-frontières bulgares montent une opération pour arrêter tous ceux qui tentent de fuir le bloc communiste. Opération qui sert aussi également à assassiner des opposants politiques au régime…

En 2011, dans un immeuble abandonné de Berlin squatté par des Roms, on retrouve le cadavre atrocement mutilé de Frank Derbach, employé aux archives de la Stasi.

Au même moment, Gerhard Samuel, photo-reporter, meurt dans d’étranges circonstances à Sofia, où il enquêtait sur la mort d’un de ses amis, disparu en 1980 à la frontière entre la Bulgarie et la Grèce.

Kowalski, le commissaire chargé de l’enquête berlinoise, est rapidement écarté au profit de la police fédérale et des services secrets. Mais Kowalski est un rebelle et il décide de poursuivre ses investigations discrètement, aidé par la belle-fille de Gerhard.

Ce qu’ils vont découvrir pourrait mettre en cause un homme politique allemand très en vue...

Ce que j'en pense

Il y a des livres qui doivent attendre leur moment. Par deux fois j'avais commencé Le Magicien, par deux fois j'ai arrêté ma lecture au bout de 50 pages. Pourquoi? Je ne sais, mais la 3ème tentative fut la bonne. Non que le roman m'ait déplu les deux premières fois, simplement ce n'était pas le moment, je n'accrochais pas. Si je me suis obstinée, c'est parce que j'avais lu et aimé 188 mètres sous Berlin, et parce que Le Magicien avait tout pour me plaire, a priori.

Si je dois émettre une réserve, peut-être liée à moi et à rien d'autre, je dirais que j'ai trouvé que Le Magicien n'était pas dépourvu de longueurs, ou de lenteurs. On aimerait parfois que ça aille plus vite, mais n'est-ce pas une mauvaise habitude de lectrice pressée? Quoi qu'il en soit, cette impression ne gâche pas le plaisir de cette lecture. J'ai aimé la multiplicité des personnages, de leurs points de vue, c'est parfaitement maîtrisé, l'autrice sait ce qu'elle fait et jamais elle ne nous égare. Cela peut coller le vertige par moments, mais tout s'emboîte, et si ça colle le vertige, c'est parce que la réalité évoquée est complexe à souhaits, tordue et mauvaise comme le sont les remugles du sale passé des pays satellites de l'URSS. Avec des polars allemands, j'avais mesuré à quel point des nazis avaient opéré une conversion opportuniste au communisme dans les cadres de la RDA. Avec Magdalena Parys, je perçois que les exécuteurs des basses oeuvres de la RDA ont su se ménager une belle vie après 1989. Et j'aime que les personnages nous fassent sentir, pour la plupart, que les trajectoires sont compliquées, que le manichéisme n'est pas de mise. L'intrigue et la construction du roman sont complexes parce que l'Histoire est complexe.

Et puis il y a un effet de crescendo dans le roman, dans sa tension : je me suis mise à avoir peur pour certains personnages, à espérer que d'autres soient mis hors d'état de nuire. Magdalena Parys manie aussi le suspense, à bon escient. Elle utilise les structures et les codes du roman noir pour rappeler à ses contemporains européens que leurs démocraties sont des géants aux pieds d'argile, bâtis sur des cimetières, et qu'à ne pas vouloir désigner et juger les responsables, on leur laisse les mains libres pour continuer leurs forfaits et saper l'avenir. C'est implacable, glaçant, salutaire aussi.

Magdalena Parys, Le Magicien (Magik), Agullo, 2019. Traduit du polonais par Margot Carlier, Caroline Raszka-Dewez. Disponible en poche chez 10 18

samedi 13 février 2021

La mère noire de Pouy et Villard



Présentation éditeur

Figures de proue de la Série Noire et du polar français, graphomanes talentueux, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard ont entamé en 2005 un dialogue littéraire qui a donné naissance à plusieurs textes à quatre mains. Avec La mère noire, ils reforment leur duo pour la Série Noire et signent un roman riche des échanges et jeux de langage qui les caractérisent.

Ce que j'en pense

Je n'avais pas lu les précédentes collaborations littéraires des deux compères, mais par un jour pluvieux (ça ne manque pas), je me suis emparée avec gourmandise de La mère noire, et j'ai tout de suite eu l'impression de retrouver de vieilles connaissances. Structuré en deux parties, la première écrite par Jean-Bernard Pouy et la seconde par Marc Villard, le roman pourrait se lire, si on voulait, comme deux novellas. Dans "L'art me ment" (vous reconnaîtrez Pouy dès le titre), Clotilde et son père ont chacun à leur manière et à la manière de leur âge une verve qui fait mouche. Clotilde est une sorte de Zazie de notre temps, et c'est un bonheur de les lire, de les "entendre", devrais-je dire. On se marre, mais pas que, et tout est dans le titre de cette première partie, somme toute. Dans "Véro", Villard donne voix à différents laissés pour compte de notre jolie société, et s'il délaisse le bitume parisien, il ne se détourne pas des marginaux, des "fous", et par Véro, mère de Clotilde, il explore une trajectoire de dérive ordinaire. N'allez pas penser pour autant que c'est misérabiliste, ça ne l'est vraiment pas.  

Ce qui unit les deux parties, outre le foyer (certes bancal) formé par ces trois-là, tient dans la finesse de l'évocation de notre société. Pouy comme Villard font des portraits qui tapent juste, et au-delà de leurs différences d'écriture, se tisse un roman noir bien serré. Et puis autre chose m'a frappée dans La mère noire, dans les deux parties qui composent ce roman : la tendresse qui s'en dégage, tendresse pour ces frères humains si fragiles, si malmenés de la part de deux vieux briscards du roman noir français. Alors oui, on se marre, on s'émeut, mais surtout, on quitte ce court roman avec un brin de sourire : c'est eux, c'est Pouy et Villard. 

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, La mère noire, Gallimard Série Noire, 2021. 


samedi 30 janvier 2021

Un petit tag pour changer

Ah ça faisait longtemps que je n'avais pas fait de tag, sans doute parce que je concentre le peu d'énergie que j'ai sur quelques chroniques qui me tiennent à coeur.  C'est parti pour un tag sur mon addiction aux livres...

Quelle est la durée maximale que tu peux passer sans lire?

Bah! en cas de panne de lecture, quelques jours, mais cela n'arrive pas souvent, deux trois fois par an. En revanche, il peut arriver que je passe une journée sans lire : si je suis en déplacement pour le boulot, ça peut arriver, ou si je suis trop crevée pour lire, même quelques pages, avant de m'endormir. Mais la norme pour moi c'est de lire quotidiennement, même quelques pages avant de m'endormir, justement.


Combien de livres emportes-tu avec toi à tout moment?

"A tout moment" serait exagéré : je n'emmène pas de livres pour aller faire des courses, par exemple, ou quand je vais au boulot (dans la vraie vie, celle sans la pandémie), parce que lire n'est pas un truc que je fais entre deux portes, cela me demande de la disponibilité d'esprit. Sinon, j'ai TOUJOURS ma liseuse sur moi, ce qui signifie que j'ai sous la main énormément de livres.


Gardes-tu tous les livres achetés/reçus ?

Je désherbe de temps à autre mes bibliothèques, pour faire de la place : mes goûts en BD ayant évolué ces dernières années, j'ai évacué certaines séries dont je sais que je ne les relirai pas/plus. Côté romans, j'ai tendance à garder, et s'il arrive que je ne garde pas un titre acheté, j'essaie de voir si un.e de mes ami.e.s pourrait l'aimer. Sinon, c'est pour Emmaüs. Mais il faut préciser une chose : j'achète en livre papier de manière très raisonnée, et je reçois peu de SP. Donc les acquisitions papier, depuis quelques années, ne sont pas le fruit de coups de tête, ce qui veut dire que je garde. 


Combien de temps passes-tu en librairie?

C'est très variable et la pandémie fausse complètement les choses. Dans "ma" librairie, je passe entre 15 et 45 minutes, selon que je discute ou pas avec les libraires. Je n'y suis malheureusement pas allée ces dernières semaines, à la fois parce que j'ai décidé de limiter mes achats pour faire baisser mon stock et donner leur chance à des livres que j'avais achetés et qui me tentent toujours énormément, et surtout parce que des problèmes de santé m'ont un peu clouée chez moi. Par ailleurs, quand je peux bouger de ma ville, que je suis soit à Paris (dans la vie normale tous les mois) soit ailleurs, je vais forcément dans les librairies, que je connais ou non, et j'y passe pas mal de temps, soit pour flâner soit pour acheter : et là je dirais que c'est 30 minutes en moyenne, parce que j'explore.


Combien de temps passes-tu par jour à lire?

Les jours sans, c'est 15 minutes, les jours avec, ça peut être 2-3 heures. Rarement plus, en toute honnêteté. Je passe trop de temps sur les écrans... et je trouve que mes capacités de concentration ont baissé ces dernières années.


A quel moment de la journée vas-tu réserver ton moment de lecture?

En semaine, c'est évidemment le soir parce que le reste du temps je bosse et comme tout le monde, je suis pressée. Le week-end, j'aime me mettre sur mon canapé après le petit-déjeuner et bouquiner tranquillement, en pyjama, en sirotant du café tranquillou (vous saurez tout). 


Combien de livres possèdes-tu en tout (ebooks compris)?

Impossible de répondre, surtout avec les ebooks. Des milliers, tout compris. Ben oui, je suis vieille et je lis depuis toujours, et mon métier est lié à la lecture aussi. A la maison, il y a des livres dans toutes les pièces (faut dire que c'est petit, chez nous), sauf dans la salle de bains. 


Amènes-tu souvent le sujet de la lecture dans une conversation?

Si je suis avec des gens qui lisent, oui, mille fois oui. Miss Cornélia en sait quelque chose, Babounette aussi. Et d'autres, évidemment. Et à la maison, on parle beaucoup de nos lectures, passées, en cours, à venir. 


Quel est ton plus gros livre lu?

En roman "one shot", si je puis dire, je suppose qu'il faut aller voir du côté des Russes et de Tolstoï en particulier. Sinon, si on considère que c'est UN livre, A la recherche du temps perdu


Y a-t-il un roman que tu devais avoir à tout prix? 

Je trouve qu'on vit quand même dans un pays où les livres sont disponibles durablement, et le marché de l'occasion vient compléter les choses si besoin. Donc quand je veux avoir un livre, ce n'est généralement pas si compliqué. Le dernier livre que j'ai eu un peu de mal à trouver, c'est un roman d'Andrea G. Pinketts, Turquoise fugace


As-tu déjà lutté pour finir un roman que tu refusais d’abandonner?

Quand j'étais ado, Madame Bovary. Parce que cette dinde d'Emma me faisait penser à quelqu'un de mon entourage proche, que j'étais dans une période de grande souffrance, notamment à cause de ses agissements, donc il m'était très dur de lire le roman de Flaubert. Je comprends que ça semble bizarre. Mais je savais que je me destinais à des études de lettres (j'étais au lycée) et un jour, je me suis enfermée avec le roman en me disant : "tu ne sortiras pas tant que tu n'auras pas fini ce livre". 

Désormais, je suis une grande personne, pour ne pas dire une vieille personne. Il peut m'arriver de m'obstiner dans une lecture, ou de l'abandonner provisoirement (parce que je sais que certains livres doivent attendre leur heure), mais je n'ai plus vraiment à m'obstiner : si un roman me déplaît, m'ennuie, eh bien je l'arrête. Il y a tant à lire!


Quels sont tes 3 plus importants objectifs littéraires en 2021?

J'en ai parlé par ailleurs mais je veux :

- varier encore plus mes lectures, en termes de pays, de genres ; 

- lire plus de femmes ;

- me ruer un peu moins sur les nouveautés ou moins acheter de façon compulsive pour lire ce que j'ai accumulé depuis deux ans, parce que je sais qu'il y a des trésors là-dedans.


As-tu déjà converti quelqu’un à la lecture?

Pas que je sache. Et même si je pense que lire est un des plus grands bonheurs, je sais aussi qu'on peut être très heureux et très intelligent sans lire. 


Décris ce que les livres représentent pour toi en 5 mots

Plaisir, émotion, bonheur, réflexion, oxygène.


Bon ben je crois que c'est assez clair, mais je le sais depuis toujours : je suis accro aux livres et à la lecture. CQFD. 


samedi 23 janvier 2021

Cimetière d'étoiles de Richard Morgiève



Présentation éditeur

El Paso, Texas, 1963. Huit ans après la disparition du tueur en série appelé le Dindon *, les lieutenants Rollie Fletcher et Will Drake enquêtent sur la mort suspecte d’un Marine. Ce ne sont pas des modèles de vertu mais la vertu n’a jamais résolu une affaire criminelle. La ténacité, si. Plus Fletcher et Drake progressent dans la recherche de la vérité, plus cet absolu leur échappe, plus l’enquête se révèle être une hydre aux multiples visages. La mort à tous les étages: voilà ce qu’ils auront au menu et qu’ils feront passer avec des balles blindées et des amphétamines. Pas de castagnettes mais des poings américains. Comme seule loi, la loi du talion version country : pour un oeil les deux, pour une dent toute la gueule. On remplit les cimetières comme on peut et on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. En témoigne cette pluie d’étoiles mortes qui tombe du drapeau américain à la fin du livre.

Ce que j'en pense

Vous vous souvenez du Cherokee, assurément, roman noir qui étreint le coeur. J'avais lu ce roman assez longtemps après sa sortie et j'en garde un vif souvenir. J'attendais donc avec impatience Cimetière d'étoiles, avec lequel j'ai embarqué pour une odyssée encore plus hallucinée, hantée et tout aussi magnifique que Le Cherokee. Drake et Fletcher sont pourtant a priori moins "aimables" que Nick Corey, terrifiants de cruauté et de folie destructrice. Je ne vous cacherai pas que j'ai eu du mal à les suivre, à embarquer à leurs côtés. Mais j'ai fini par les aimer, oui, je le dis ainsi, parce que c'est le cas. Ils ne sont qu'un, un seul être déviant et en même temps des flics, acharnés à découvrir ce qui est arrivé au Marine mort et rien ne peut les arrêter, surtout pas la mort. Fletcher, halluciné, défoncé, est touché par la grâce en la personne de Holly Howell aux yeux violets. J'ai le sentiment qu'on peut accéder à Cimetière d'étoiles comme ça, comme un roman noir crépusculaire et tragique, tissé de personnages déglingués et de tragédies. On peut se laisser aller au plaisir ambigu de la castagne ultra-violente, de l'ambiance western de fin du monde, de ces personnages de flics pourris et de criminels déjantés. L'écriture de Richard Morgiève est somptueuse, émaillée de citations et de références bibliques, avec des fulgurances poétiques qui étreignent le lecteur à chaque page ou presque. Cimetière d'étoiles est, comme Le Cherokee, la quintessence du roman noir, de sa puissance tragique. 

Je mentionne Le Cherokee parce qu'il est à nouveau question du Dindon ici : Fletcher et Drake commencent par ignorer cette piste, cette présence lancinante, englués qu'ils sont dans le scandale d'Etat qu'ils découvrent. Tout les ramènera pourtant à lui. Mais ce n'est pas seulement ça. Le Cherokee et Cimetière d'étoiles forment un dyptique qui explore les mythes de l'Amérique et en constate le crépuscule. Cimetière d'étoiles est parsemé de citations et de références à la culture populaire étasunienne : cinéma, musique populaire, tout ce qui permet à l'Amérique à la fois de se voir plus belle en son miroir et de lever le voile par le biais du blues et du jazz. Le roman a cette dimension "méta" comme diraient certains: il exhibe les codes du noir, du western, de toute cette fiction de genre déployée par l'industrie hollywoodienne, dont l'âge d'or est à son terme. Chant du cygne, en quelque sorte, d'un pays qui a vendu du rêve par son soft power, les industries culturelles. Car la réalité est bien différente, et c'est à mon sens l'autre dimension de ce dyptique romanesque : Nick Corey avait "fait" la Corée, ici c'est le Vietnam (et donc la Guerre froide) qui englue l'Amérique dans ses mensonges, et évidemment, le roman se clôt le 22/11/63. Le rêve américain n'a jamais existé, comme en témoignent ces putes à un dollar, ces flics véreux, ces Noirs et ces immigrés condamnés à la misère la plus noire, et tout ce monde-là est de toute façon mauvais jusqu'à la moelle ou peu s'en faut. Mais de la guerre de Corée à la guerre du Vietnam, la belle façade se lézarde, et l'assassinat de Kennedy signe la fin de l'innocence prétendue. Car l'Amérique n'est qu'un sac de noeuds et de complots, sur fond de peur de petits hommes verts, de crise de Cuba, de pouvoirs et de contre-pouvoirs (Hoover, CIA, FBI, armée, un vrai nid de tueurs). L'Amérique n'a jamais été innocente, fondée sur un génocide et sur l'asservissement des Noirs, c'est une nation originellement pourrie, dans tous les sens du terme, et qui, de 1953 à 1963, s'effondre sur sa pourriture, devenant le cimetière des étoiles du drapeau américain. 

Subsiste la puissance de la fiction et de l'écriture, et je n'oublierai pas de sitôt Drake, Fletcher, Booker et Holly. Avec une question : et le petit Ronnie alors? 

Richard Morgiève, Cimetière d'étoiles, Joëlle Losfeld, 2021.

lundi 18 janvier 2021

Une suite d'évènements de Mikhaïl Chevelev



Présentation éditeur

C’est avec une grande surprise que Pavel Volodine, journaliste moscovite, apprend un soir qu’il est attendu sur les lieux d’une prise d’otages, où on le réclame comme médiateur. Un homme retient plus d’une centaine de fi dèles dans une église, et ne veut négocier qu’avec lui.
Pavel reconnaît alors Vadim, qu’il avait fait libérer lors d’une mission bien des années auparavant. Engagé malgré lui dans une périlleuse course contre la montre et un improbable dialogue, il tente de comprendre ce qui a pu le conduire à faire le choix du terrorisme.

Ce que j'en pense

Il y a chez Mikhaïl Chevelev un sens remarquable de l'ironie et une saisie impitoyable des situations, situations qui entremêlent histoires et Histoire, le tout donnant de la Russie et de l'époque un portrait sans complaisance ni fausse pudeur. 

La tragédie naît de la plus grande banalité, et ce que pointe Une suite d'évènements - et c'est à mon sens en cela qu'il est un roman noir - de manière impitoyable, c'est à quel point les corps d'Etat corrompus mènent inexorablement les plus ordinaires des hommes à faire des choix terriblement extraordinaires et désespérés. Vadim n'aspirait sans doute qu'à avoir une vie tranquille, lui qui avait échappé au pire. Mais c'était sans compter sans la corruption endémique de la police, qui ramène la violence, la mort et le sang au coeur de son existence.  Noir, Une suite d'évènements l'est par le traitement de son sujet, l'individu aux prises avec l'Histoire malgré lui, aux prises avec la pourriture ordinaire d'un régime violent, qui croit avoir enfin accès à un peu de paix et qui se retrouve broyé. 

Mikhaïl Chevelev, journaliste d'opposition, signe là un roman au rythme impeccable, et ce court récit se dévore d'une traite, alternant les époques pour nous faire saisir les choses. Son écriture se débarrasse de toutes les facilités, nul pathos, nul lyrisme, rien qui pourrait contrevenir à la vision brute que ce journaliste d'opposition exprime par le biais de la fiction. Et pourtant, ce n'est pas un roman de journaliste, c'est une oeuvre romanesque en diable.

J'ai aimé la façon dont il évoque son personnage de journaliste, Pavel, seul interlocuteur jugé admissible par Vadim devenu preneur d'otages. Car Chevelev ne livre pas de vision romantique des journalistes, pas du tout. Ils ne sont pas héroïques, ils ne sont pas des redresseurs de torts, ils ne comprennent pas mieux que les autres, certains font simplement du mieux qu'ils peuvent, ce sont des témoins, essentiels certes, mais pas des surhommes. 

On peut lire ce roman comme on voudra : comme le portrait de deux hommes, un drame psychologique ; comme un roman noir politique sur la Russie contemporaine ; comme un récit à suspense, pourquoi pas, sur une prise d'otages à l'issue incertaine. 

Mikhaïl Chevelev, Une suite d'évènements, Gallimard, Du monde entier, 2021. Traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs. 



jeudi 7 janvier 2021

Manger Bambi de Caroline De Mulder



Présentation éditeur

Bambi, quinze ans bientôt seize, est décidée à sortir de la misère. Avec ses amies, elle a trouvé un filon : les sites de sugardating qui mettent en contact des jeunes filles pauvres avec des messieurs plus âgés désireux d'entretenir une protégée. Bambi se pose en proie parfaite. 
Mais Bambi n'aime pas flirter ni séduire, encore moins céder. Ce qu'on ne lui donne pas gratis, elle le prend de force. Et dans un monde où on refuse aux femmes jusqu'à l'idée de la violence, Bambi rend les coups. Même ceux qu'on ne lui a pas donnés.

Ce que j'en pense

Autant vous le dire tout de suite, Bambi n'est a priori pas aimable. J'ai d'ailleurs craint un instant de ne pas entrer dans le roman de Caroline De Mulder faute de pouvoir saisir le personnage. Mais en réalité, c'est l'une des grandes forces du roman que de ne pas essayer d'angéliser (ni de diaboliser) Bambi. Avec ses grands yeux et ses jambes longues, elle ferraille avec les armes qu'on lui a données. Car de la rage, Bambi en a à revendre. J'ai parfois pensé à L'appât de Tavernier, film d'une grande noirceur, mais Bambi ne vient pas du même monde: elle n'est pas sotte, elle ne vient pas d'un milieu protégé (doux euphémisme), elle doit lutter pour vivre, pour se faire une place. Certes, elle se trompe parfois de cible, elle poursuit des chimères, elle use de moyens dégueulasses, mais le monde ne l'est-il pas, dégueulasse, avec Bambi?

Le constat est sans concession, Caroline De Mulder ne juge pas, elle pointe les responsabilités. Elle ne dédouane pas plus Bambi que les autres personnages, mais ces derniers la surpassent en lâcheté - au mieux - ou en abjection - dans la plupart des cas. Bambi veut elle aussi consommer, parce qu'elle pense que c'est ça qui est essentiel dans notre société capitaliste, et ne pas être seulement consommée : elle se refuse à être victime, proie, et tente de renverser les rôles. Tout s'achète, tout se vend, mais certains ont des moyens que Bambi n'aura jamais : l'argent, bien sûr, mais surtout une forme de respectabilité qui donne leur impunité à ces hommes dotés socialement et économiquement, et la parole. Le beau-père est l'un d'entre eux : sa respectabilité sociale et sa maîtrise du verbe et de lui-même lui permettent de convaincre tout le monde - sauf Bambi - qu'il est ce qu'il y a de mieux pour elle, et Bambi finit par le comprendre. Qui croira cette gamine manipulatrice et menteuse face à l'homme socialement installé ? 

Implacable, la mécanique de Manger Bambi embarque le lecteur : impossible de lâcher ce roman bref et dense, d'une grande force. Une autre chose est remarquable  chez Caroline De Mulder : sa capacité à faire exister le verbe de ces jeunes filles. Rien de toc, rien de singé, et pour le lecteur, le sentiment d'entendre ces jeunes filles, de percevoir leur agilité verbale, le rythme staccato de leurs échanges. 

On connaissait déjà le talent de Caroline De Mulder, mais elle donne ici un roman particulièrement abouti, un superbe roman noir. 

Caroline De Mulder, Manger Bambi, Gallimard, La Noire, 2020.

dimanche 3 janvier 2021

Mon père et ma mère d'Aharon Appelfeld



Présentation éditeur

C’est l’été 1938 en Europe centrale. Et comme chaque année ils sont là, sur la rive, en villégiature.

Il y a Rosa Klein, qui lit dans les lignes de la main. Mais peut-on se fier à ses prédictions ? Et Karl Koenig, l’écrivain. Pourquoi fréquente-t-il les autres vacanciers au lieu de consacrer toute son énergie au roman qu’il est en train d’écrire ? Qui sont vraiment « l’homme à la jambe coupée » et la jeune femme amoureuse que tous les Juifs appellent par l’initiale de son prénom ? Et le père et la mère d’Erwin, l’enfant si sensible à l’anxiété de ceux qui l’entourent ?

Dans ce roman magistral publié quelques années avant sa mort, Aharon Appelfeld tisse les questions intimes, littéraires et métaphysiques qui l’ont accompagné toute sa vie. Sous sa plume, ces dernières vacances avant la guerre sont le moment où l’humanité se dévoile dans ses nuances les plus infimes, à l’approche de la catastrophe que tous redoutent sans parvenir à l’envisager.

Ce que j'en pense

Je connais encore peu l'oeuvre d'Appelfeld, mais j'avais repéré et acheté ce roman à sa sortie, et attendu un moment propice pour m'y plonger. L'écriture d'Appelfeld, sans être difficile, mérite qu'on la savoure, qu'on lui accorde l'attention qu'elle mérite. Ce n'est pas un auteur qu'on lit entre deux portes, entre deux occupations, voilà tout. Et rien n'aurait pu me détourner de ma lecture hier. 

Je ne sais pas bien par quoi commencer tant ce roman m'a éblouie et bouleversée. L'auteur peint une petite communauté juive, saisie dans un lieu de villégiature estivale en Bucovine (entre Roumanie et Ukraine, pour situer selon nos repères), et j'emploie le verbe peindre à dessein. Il procède par petites touches, par scènes, par tableaux, et l'ensemble n'est pas dénué de cocasserie. C'est qu'il y en a, des extravagants, parmi ces gens, des drama queens comme on dirait aujourd'hui, qui provoquent l'agacement du père d'Erwin. On est saisi de tendresse devant l'homme à la jambe coupée, devant P., alias Peppy, femme-enfant terrassée par un chagrin d'amour, devant Koenig l'écrivain qui écrit peu mais marche et observe, le médecin humaniste et joueur d'échecs. Aharon Appelfeld n'a pas son pareil pour croquer cette petite communauté, pour dessiner des silhouettes, pour livrer peu à peu des âmes au bord de l'abime. Il ne renonce d'ailleurs pas à une forme d'ironie : les prédictions de Rosa Klein semblent si vaines au regard de ce que l'Histoire et la folie des hommes préparent... Ces lignes de vie qu'elle observe et interprète seront bientôt brisées net, pour la plupart. 

Mais si la tragédie est déjà là - j'y viens -, Aharon Appelfeld n'a pas choisi le moment d'avant par hasard. Il saisit ce monde juste avant le basculement, sa beauté, et le roman est d'une mélancolie extraordinaire. J'ai souvent pensé à Tchekhov, même si mes souvenirs de cet auteur datent (de mon adolescence, voyez le genre) : pour cette manière de suspendre le temps, de fixer la beauté, tout en insufflant une mélancolie qui tord le coeur, parce que tout cela est sur le point de disparaître. Le roman a une grâce folle, de bout en bout, de l'évocation des corps des jeunes nageuses qui émeuvent le jeune Erwin à la quiétude du jardin de la maison citadine (à la fin), de la simplicité d'un repas frugal composé avec les produits du potager et de la ferme proche aux discussions feutrées de la mère d'Erwin et de Gusta, son amie, ponctuées de leurs rires gracieux. Je pourrais évoquer chaque page ou presque...

Et ce qui serre le coeur dans ce monde d'avant, c'est justement que c'est un monde sur le point de disparaître et qui en a conscience, plus ou moins confusément, même s'il est tentant de se dire que non, le pire n'adviendra pas, parce que l'Allemagne est une nation civilisée, lettrée, dotée de valeurs humanistes. Le lecteur sait bien, lui, qu'il est inutile de se leurrer, que nombre de ces êtres vont bientôt périr, que quelques uns survivront, hantés à jamais par l'horreur indicible. Dès les premiers chapitres, Aharon Appelfeld infuse l'horreur antisémite, et cela va crescendo : de regards assassins à une tentative de pogrom (mais on a connu pire, comme le dit l'homme à la jambe coupée), de l'insulte ordinaire à la tentative d'extorsion, c'est la banalité de l'antisémitisme à l'oeuvre en Europe centrale et en Europe de l'est qui est restituée, mais avec l'effet d'assurance que confère aux brutes la certitude d'être du côté de ceux qui ont désormais le pouvoir. C'est glaçant, terrifiant. 

Il y a dans ce roman une réflexion fine sur la judéité : qu'est-ce que c'est, être juif, pour ces êtres qui parfois ne croient pas, ne croient plus, et que l'on renvoie sans cesse à une foi censée les constituer, les caractériser plus que tout? qu'est-ce qu'un corps juif, pour ces jeunes nageuses formées dans un club dont elles sont désormais bannies mais que rien, physiquement, ne distingue des "non-juifs"? à quel point est-on "assimilé", aux yeux des autres ou de ses propres yeux, par sa trajectoire, son activité professionnelle, son mode de vie? Face au péril qui se précise, certains ont choisi l'exil, mais d'autres rejettent cette solution, soit parce qu'ils pensent que tout finit par passer, soit parce que l'exil n'est pas évident, car ils sont désormais puissamment enracinés dans une terre, celle de leurs parents (Yulia, ou l'amie d'enfance retrouvée du père d'Erwin), dans ce qui les a constitués en tant qu'individus, le territoire de l'enfance. 

Je n'oublierai pas de sitôt Erwin et ses rêves souvent terribles, qui rythment le récit, son père, esprit rationnel et surdoué, sa mère, douce et tendre, le docteur humaniste. Je n'oublierai pas ces soirées d'été devant l'isba, la fragilité de ces instants et de ces êtres. 

Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère, Editions de l'Olivier, 2020. Traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti.