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samedi 24 septembre 2022

La femme du deuxième étage de Jurica Pavicic





Présentation éditeur
C’est l’histoire de Bruna, qui tombe amoureuse de Frane, un beau marin. Ils se marient et emménagent au deuxième étage de la maison familiale. Au premier vit la redoutable Anka, la mère de Frane. Trois ans plus tard, Bruna est à la prison de Požega, où elle purge une longue peine pour le meurtre de sa belle-mère…
La Femme du deuxième étage est l’anatomie d’une tragédie dans laquelle des gens ordinaires deviennent acteurs de la rubrique faits divers. À la recherche des ressorts du drame, l’écrivain s’enfonce dans la peau de son héroïne et explore les circonstances qui ont conduit au meurtre. Excellent chroniqueur et critique de la réalité sociale, Pavičić traite des mutations d’une société en transition et de leur impact sur le microcosme d’une famille, sur fond d’images idylliques de la Méditerranée.

Ce que j’en pense
Vous savez quoi ? J’appréhendais la lecture de ce nouveau Jurica Pavičić. J’avais énormément aimé L’eau rouge, et puis je savais que La femme du deuxième étage avait été publié avant. Dans ce cas-là, je redoute toujours d’avoir quelque chose de moins abouti. Or, il n’en est rien.
Tout d’abord, sachez-le, commencer La femme du deuxième étage risque fort de vous extraire de toute vie sociale ou de toute autre tâche le temps de la lecture. J’ai pour ma part été happée par le roman en deux pages. Ensuite, si vous vous attendez à un « domestic noir » à la britannique, vous pouvez toujours le lire mais je pense que vous serez déçus car il n’est pas question ici de thriller psychologique. D’ailleurs, La femme du deuxième étage est publié dans la collection « Fiction » de chez Agullo. A mon sens, il aurait pu être en Agullo Noir, mais il n’est pas question de thriller, ni d’enquête. J’ai pensé au livre de Mancini, publié il y a plusieurs mois chez Agullo, qui n’a pourtant pas grand-chose à voir, mais parce que les deux romans ont en commun d’offrir un superbe portrait de femme. De bout en bout, j’ai été en empathie avec Bruna, voyant comme elle, impuissante, la tragédie arriver.
Il y a quelque chose de très singulier chez Pavičić, une façon de saisir le réel par le petit bout de la lorgnette, d’embrasser l’histoire politique et sociale de la Croatie par le prisme du fait divers, mais avec un rythme très particulier. Paradoxalement, son roman est d’une grande force tout en cultivant une forme de discrétion, si je puis dire : pas de fracas chez Pavičić, pas de paroxysme tapageur à grands renforts de suspense ; la tragédie progresse à bas bruit, et c’est encore plus fort.
A travers le destin funeste de Bruna et de Frane, Pavičić dresse le portrait d’une société en proie aux convulsions de la transition libérale. Fragiles socialement, ces deux jeunes gens sont soumis à des déterminismes sociaux très puissants, et sont écrasés par des circonstances terribles. Comme un leitmotiv, Bruna repense à la soirée de leur rencontre, par laquelle tout commence, avec un enchaînement contre lequel on ne peut rien. Mais comme elle le suggère à un autre moment, cela commence même avant : rien ne se serait passé de la même manière si le père de Frane n’avait pas eu d’accident au travail. Et c’est tout une société qui surgit sous nos yeux, ceux qui prennent des risques au travail pour le profit de quelques-uns, sans respect des règles de sécurité, ceux qui doivent travailler loin des leurs (comme la sœur) ou en mer pour des armateurs parfois douteux, et qui ne peuvent assumer les charges familiales qui leur incombent. Il y a un modèle familial malsain, mortifère, qui donne de l’emprise à la mater familias. On loue souvent, y compris en France, le soutien familial qui sort les plus fragiles de la précarité, mais on ne parle guère de l’emprise que cela génère, souvent bien au rendez-vous. Pavičić montre aussi la Croatie d’aujourd’hui, à la fois sauvée et minée par le tourisme.
J’ai été bouleversée par les visites que Bruna reçoit en prison, de sa mère et de son amie. La mère offre un superbe personnage de femme aussi, qui fait comme elle peut avec ses propres fragilités. Et on se surprend à comprendre que Bruna se sente finalement bien en prison, sans décision à prendre, protégée par une routine quotidienne qui la maintient hors de l’eau. La partie qui suit sa sortie de prison est superbe aussi, mais je ne vous en dirai rien. La clôture du roman est à l’image du roman, douce et puissante, sobre et bouleversante.

Jurica Pavičić, La femme du deuxième étage (ŽENA S DRUGOG KATA), Agullo, Agullo Fiction, 2022. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.


mardi 25 août 2015

Eva de Simon Liberati


Présentation
"Un soir de l’hiver 1979, quelque part dans Paris, j’ai croisé une femme de treize ans dont la réputation était alors « terrible ».
Vingt-cinq ans plus tard, elle m’inspira mon premier roman sans que je ne sache plus rien d’elle qu’une photo de aparazzi. Bien plus tard encore, c’est elle qui me retrouva à un détour de ma vie où je m’étais égaré.
C’est elle la petite fée surgie de l’arrière monde qui m’a sauvé du labyrinthe et redonné une dernière fois l’élan d’aimer.
Par extraordinaire elle s’appelle Eva, ce livre est son éloge."
Simon Liberati

Ce que j'en pense
Quand Simon Liberati avait publié Jane Mansfield 1967 en 2011, j'avais été tentée et puis, pour une raison obscure, peut-être le manque de temps, j'avais laissé passer. J'ai entendu parler de ce nouveau livre quand la mère de la femme de l'auteur a cherché à en suspendre la sortie. J'ai été intriguée et comme Eva a fait partie des premiers titres publiés en cette rentrée littéraire, je me suis laissée tenter. 
Sans avoir été subjuguée ou bouleversée, je suis ressortie de ma lecture émue et très intéressée. Il y a plusieurs livres qui se rejoignent dans Eva: Simon Liberati exhume le passé terrible de son épouse, mais ce faisant, il part à la recherche d'une époque qu'il a connue aussi, les années 1975-1985, en gros, la vie diurne et nocturne d'une faune interlope et artiste, une période de grande liberté morale, pour le meilleur et pour le pire. Il ressuscite sans s'y attarder la vie du Palace, les expos courues par certain milieu parisien, les rencontres improbables. Cette reconstitution par bribes, mélange de souvenirs personnels, de documents, est passionnante et jamais empreinte de voyeurisme, ce qui est le risque majeur quand on parle du passé sulfureux d'Eva Ionesco. Simon Liberati brosse ainsi le portrait par petites touches de sa femme, avec beaucoup de pudeur. 
Il y a ensuite le roman d'amour: ces deux-là n'ont cessé de se croiser, bien avant leur vraie rencontre dans les années 2010. On a le droit de considérer que cela n'a rien d'étonnant puisqu'ils ont évolué pour partie dans les mêmes sphères artistiques, mondaines et fêtardes; on a le droit aussi d'y voir une sorte de prédestination amoureuse, qui s'accomplit enfin alors que tous deux ont déjà parcouru un bon bout de chemin. Romantique et jamais mièvre, l'histoire d'amour est tout à fait bouleversante. 
Enfin, le récit nous raconte comment une oeuvre naît, comment un projet artistique prend forme, se nourrissant de la vie dont elle capte (reconstruit?) le caractère sublime. En cela Eva est une nouvelle fois muse, cette fois de Simon Liberati, et l'auteur nous livre une réflexion sur la création naissante, son rapport au réel, à l'autre. Il me semble que c'est cela le projet central de Eva, ce qui passe par un portrait amoureux d'une femme réelle et adorée, objet de désir et source d'inspiration. C'est une vision d'Eva, pleine de respect et d'amour. 
Ce fut un très beau moment de lecture. Eva est sans aucun doute un des livres remarquables de cette rentrée.

Simon Liberati, Eva, Stock, 2015. Disponible en e-book.