lundi 27 mai 2024

Ménage à quatre de Manuel Vázquez Montalbán



Présentation éditeur

Le corps de la belle Carlota est retrouvé flottant dans un étang. L’autopsie révèle qu’elle était enceinte, à l’insu de son mari. Le quatuor de bourgeois blasés formé par les couples Carlota-Luis et Pepa-Modolell se brise d’un seul coup. Modolell, puis Luis, sont accusés du crime. Et si c’était plutôt l’amant mystérieux qui avait fait le coup ? Une brève histoire cruelle d’un grand maître de la satire sociale et du suspense policier.

Ce que j'en pense

J'avais besoin d'un petit intermède dans la lecture absorbante, dense et éprouvante d'Ellroy. Et les éditions Points m'avaient fait parvenir ce court roman de Manuel Vázquez Montalbán, Ménage à quatre, une réédition bienvenue. Et vous savez, quand je dis intermède, je ne veux pas dire que j'ai besoin de légèreté, de manque d'épaisseur ou je ne sais quoi. Parce que cet opus est bref mais intense, malin et assez diabolique. A certains égards, l'auteur propose une histoire qui pourrait être celle d'un roman à suspense, sauf que Montalbán se fiche pas mal du "mystère". Ceux qui s'offusqueraient que le lecteur devine dès le début se sont à mon avis trompés de lecture... ce n'est pas la question. 

Non, l'auteur livre une cruelle histoire dans laquelle les libertés amoureuses se heurtent au carcan du couple, de la conjugalité, où personne n'est ce qu'il paraît être. Et on aurait tort de penser que Montalbán est loin du roman noir : le franquisme en ombre portée ne se laisse pas oublier. 

L'ensemble est d'une ironie grinçante, et absolument tragique. 


Manuel Vázquez Montalbán, Ménage à quatre (Cuarteto, 1987), Points Policier, 2024 (édition française : 1990). Traduit de l'espagnol par Rauda Lamis.

lundi 20 mai 2024

Oublie que je t'ai tuée de Kenan Görgün



Présentation éditeur

Le soir de la Saint-Valentin dans un quartier huppé de New York.
Stan attend sa femme Susannah pour un dîner aux chandelles. S’agit-il de lui faire plaisir, de raviver la flamme dans leur couple ? Non : le projet est de la tuer. Stanley, écrivain raté, fera-t-il meilleure carrière dans le crime ?

À travers cette comédie noire, Kenan Görgün fait le portrait d’un homme prisonnier d’un complexe d’infériorité, face à une femme qui a réussi. Oublie que je t’ai tuée est un « polamour » fleur bleue électrique.

Ce que j'en pense

Vous vous souvenez du Second disciple, cet excellent roman noir de Kenan Görgün? Eh bien avec Oublie que je t'ai tuée, l'auteur se livre à un autre type d'exercice et il se montre tout aussi brillant. Ce n'est pas un hasard si l'intrigue se déroule à New-York, et ce n'est pas une coquetterie. Kenan Görgün embrasse une forme de comédie noire qui fut très pratiquée par les Américains, en littérature comme au cinéma. Stan et Rosannah aurait bien aimé vivre dans une comédie romantique, mais tout comme Giedre fait remarquer dans une chason "qu'on n'est pas dans une chanson de Grégoire", eh bien Kenan Görgün rappelle à son personnage qu'il ne vit pas dans une comédie romantique avec Meg Ryan et Tom Hanks. Il brosse des portraits au doux vitriol, avec un humour qui rappelle les riches heures de l'humour new-yorkais. Il rend hommage au cinéma, mais aussi à la musique, pop, rock, chaque chapitre étant un "track", un morceau dont les paroles douces-amères renvoient aux errements du personnage. Il rend hommage au New York de Paul Auster...


Quand j'ai commencé le roman, j'ai pensé à Boileau-Narcejac, mais aussi et surtout à Jean Delion, c'est-à-dire Jean Laborde (alias Raf Vallet) qui publiait sous ce pseudo des comédies noires et acérées, qui ont bien vieilli (j'ai en particulier pensé à Quand me tues-tu?). Car les personnages de Boileau-Narcejac sont très loin de ceux Kenan Görgün. Stan, son "héros", est un type ordinaire qui pleure sur son sort. Je ne crois pas pour autant qu'il ait voulu en faire un personnage détestable. Non, c'est plutôt un homme pris dans ses contradictions, une sorte de Monsieur Bovary. De même, les femmes du roman ne sont pas des femelles dangereuses pour les hommes qu'elles dominent. Kenan Görgün met Stan aux prises avec des femmes qui n'ont rien des garces ou des folles manipulatrices de Boileau-Narcejac : les temps ont changé, et Stan se sent remis en cause dans ses rêves, dans ses aspirations, par la réussite flamboyante de sa femme. Mais il n'est pas victime, il est juste à côté de la plaque. Pauvre petit bonhomme un brin castré (et je ne me moque pas), il comprend toujours tout trop tard, avec Susannah, avec "Strawberry Queen", et tout lui échappe. Pour autant, il n'est pas un personnage ridicule, et c'est toute la force de Kenan Görgün : là où les comédies noires et les romans à suspense se faisaient l'écho angoissé ou purement moqueur des changements de société,
Oublie que je t'ai tuée saisit la complexité des sentiments amoureux, la difficulté de la performance qu'est devenu l'épanouissement dans le couple, la parade des vanités sociales. Stan n'est pas ridicule, il est déboussolé.

Kenan Görgün réussit brillamment l'exercice d'une comédie noire qui saisit l'époque, il utilise avec brio les codes (ah le policier qui pige tout l'air de rien, avec ses chewing-gums aux parfums variés, sa vieille bagnole, Columbo, si tu nous entends! J'ADORE), mais l'exercice n'a rien de vain. Contrairement au "domestic noir" (qui me fait justement penser au thriller des années 50), Kenan Görgün n'est pas le jouet des représentations sociales, il les regarde en face, mi-sérieux, mi-amusé, jamais dupe.

Kenan Görgün, Oublie que je t'ai tuée, L'Atalante, Fusion, 2024.

samedi 27 avril 2024

La piste du vieil homme d'Antonin Varenne



Présentation éditeur

Simon, septuagénaire, a depuis longtemps rompu avec la France et avec ses enfants. Il est installé depuis des années à Madagascar, où il a monté une petite affaire de tourisme.
Mais lorsqu’une lettre de sa fille lui apprend que son frère, Guillaume, est lui aussi à Mada et qu’il ne donne plus signe de vie depuis plusieurs mois, Simon part aussitôt à sa recherche.
Par les routes et les pistes ravagées de la Grande Île, il suit les indices laissés par son fils. Au rythme chaotique de son voyage, de rencontres en souvenirs, Simon tente de se réapproprier son histoire. Mais n’est-il pas trop tard pour réparer le lien ténu qui l’unit encore à ses enfants ?

Ce que j'en pense

Ils sont rares, ceux qui parviennent à allier l'intime et le social, à dresser le portrait d'un homme tout en faisant un état de lieux d'un pays, à concilier tragédie d'un peuple et d'un père. Antonin Varenne est de ceux-là et il livre avec La piste du vieil homme un roman noir d'une grande force.

Simon a 70 ans, il vit depuis environ 20 ans à Madagascar, et il a laissé derrière lui deux enfants dont il n'a jamais bien réussi à s'occuper, surtout après la mort de leur mère. Et ce roman est le récit d'une relation père-fils mal engagée, d'une découverte mutuelle tardive et bancale (n'attendez pas la grande scène des retrouvailles avec violons). En cela, le road-trip entrepris par Simon sur les traces de Guillaume est une odyssée intime, un trajet de rédemption semé d'embûches et de cadavres. 

Et il est fatigué, Simon. Antonin Varenne est le peintre subtil des corps qui se délitent sous les assauts du temps, de la mémoire qui vous rappelle, aux pires moments, les années de jeunesse, de l'amour fou pour Gaëlle, des odeurs de forêt de l'enfance. Il y a aussi soeur Françoise, son corps malmené par les années et par la fièvre, son corps de femme qui n'a pas connu les plaisirs de la chair, et qui se recroqueville. L'auteur évoque avec une grande puissance le corps blessé, pourrissant d'un autre personnage (chut!), moribond et pourtant si jeune. 

La piste du vieil homme est de celles dont on ne revient pas, Simon était prévenu. Antonin Varenne nous broie le coeur avec ce superbe roman tragique, la tragédie d'un père, d'un homme, d'un pays, et il le fait par une écriture sans pathos, dans un récit à la première personne (à l'exception du chapitre 22, et ce changement narratif m'a flanqué la frousse) jamais complaisant. La complexité des rapports filiaux est exposée avec beaucoup de subtilité, la complexité des sentiments, des positions des uns envers les autres : rien n'est simple, personne ne vit dans une famille Ikea. 

La tragédie intime se mêle au portrait d'une région du monde parmi les plus pauvres, les plus abandonnées : Madagascar. Antonin Varenne fait du road-trip de Simon l'occasion d'évoquer un pays ravagé par la corruption, la pauvreté, et dont la population survit avec rage et dignité. Les rencontres faites par Simon sont l'occasion de présenter des personnages incroyables : soeur Françoise et ses multiples casquettes, André l'instituteur de brousse, Sophie l'infirmière itinérante. Pendant que les puissants vendent les ressources du pays aux plus offrants, que la corruption ruisselle de haut en bas (c'est bien la seule chose qui ruisselle), ils sont quelques uns à se battre pour les populations. Il n'est qu'à voir le temps des déplacements d'un point à l'autre, les heures passées à franchir quelques kilomètres sur des pistes défoncées, pour saisir la difficulté de Madagascar à assurer des conditions de vie décentes à ses habitants : tout manque. Le pays souffre de la corruption de ses élites, d'une décolonisation en forme d'abandon, et d'une mentalité coloniale persistante. Et jamais Antonin Varenne ne se pose en donneur de leçons, jamais le roman n'est empêtré dans de grandes démonstrations. Non, le périple de Simon, ses rencontres suffisent à nous faire comprendre tout cela. Et surtout, le regard porté n'est jamais misérabiliste, car Simon - et derrière lui, sans doute, l'auteur - aime ce pays de toutes ses forces, sa vitalité, envers et contre tout. Antonin Varenne rend admirablement la capacité de négociation des personnages, la palabre : vers la fin du roman, le rapport de force et les négociations entre les Bara et les Dahalo sont une merveille de tendresse, d'humour et d'humanité. 

Faites-moi confiance : vous refermerez le livre émus, secoués, heureux d'avoir emprunté "la piste du vieil homme" avec Simon. 

Antonin Varenne, La piste du vieil homme, Gallimard La Noire, 2024.

mercredi 24 avril 2024

Les Dames de guerre. Saïgon de Laurent Guillaume



Présentation éditeur

Septembre 1953, New York. La rédaction de Life magazine est en deuil. Son reporter de guerre vedette, Robert Kovacs, a trouvé la mort en Indochine française laissant derrière lui un vide immense.
Persuadée que sa disparition n’a rien d’accidentelle, Elizabeth Cole, photographe de la page mondaine, décide de lui succéder et réalise ainsi son plus grand rêve : devenir correspondante de guerre.
C’est le début d’une enquête à l’autre bout du monde, au cœur d’un écheveau d’espions, de tueurs à gages, de sectes guerrières, d’aventuriers, et de trafiquants d’armes. À Saigon, Hanoï, sur les hauts plateaux du Laos, Elizabeth va rencontrer son destin en exerçant son métier dans des conditions extrêmes et affronter les pires dangers.

Ce que j'en pense 

En voilà un roman qui déborde les catégories génériques, et pour le meilleur : roman noir? roman d'espionnage? roman de guerre? roman d'aventures? roman historique? Au diable les étiquettes, Les Dames de guerre est tout cela à la fois, et c'est un roman au souffle dingue, hommage à Graham Greene et à la grande littérature de genre. Que vous aimiez ou non l'un des genres cités ci-dessus n'a aucune importance, d'ailleurs. Vous le savez, Laurent Guillaume est un auteur que j'apprécie beaucoup, qui parvient à allier noirceur du propos et force romanesque. Je viens de dire que Les Dames de guerre mêle ou transcende les catégories génériques, mais comme je vois du roman noir partout, vous ne serez pas surpris si je dis que c'est le premier volume d'une série de romans noirs historiques. Attention, hein, pas du polar historique, non, du noir historique, qui s'empare d'une histoire de trafic sur fond de guerre (dé)coloniale, avec mort suspecte, pour nous dévoiler un pan méconnu et peu brillant d'une guerre qui, de toute façon, n'avait rien de reluisant. De la transgression criminelle qui sert de révélateur (dans un roman où il est beaucoup question de photographie, ha ha, suis-je drôle) aux dessous crados du roman national : du roman noir historique, n'est-il pas? Donc ouais, messieurs dames, pour moi, Les Dames de guerre est un roman noir, mais ce n'est que mon avis. 

Le prologue du roman, nom de Zeus, va vous en coller une d'emblée. Peu d'effets (de manche) pour un effet maximum : l'art de Laurent Guillaume est déjà là, dans cette ouverture éblouissante et terrible. 

Comme Laurent Guillaume n'est pas du genre à broder sur de vagues connaissances, il livre un récit très documenté, en saisissant le moment-clé qui précède la débâcle de Diên Biên Phu, et à partir de cette matière historique documentée (cf. la bibliographie), il donne de la chair à la marche de l'Histoire, il en restitue, par ses personnages, la complexité. Car oui, la décolonisation de l'Indochine est d'une grande complexité, parce qu'on est déjà dans la Guerre froide, que les forces en présence sont multiples, et parce que, évidemment, il n'est pas de chevaliers blancs contre des super-vilains aux sales têtes repérables. Le roman nous permet de saisir, par le regard de l'ingénue (au sens où les romanciers philosophes utilisaient le procédé de l'ingénu, du naïf) reporter venue des USA, l'imbroglio indochinois, ce noeud de faux-semblants. Espions, hommes de mains, trafiquants, combattants et soldats d'armées régulières : personne n'est tout à fait ce qu'il semble être, personne n'est d'un seul bloc. Intérêts financiers, idéologies qui s'opposent, histoires individuelles, tout se mêle, tout se brouille.

Il y a des scènes d'anthologie : le prologue, disais-je, l'attaque Viêt Minh dans laquelle Robert perd la vie, et la scène du Grand Monde, incroyable cité (du vice) dans la cité, dont Laurent Guillaume restitue le fourmillement avec brio. 

Les personnages sont incroyablement vivants, ils incarnent les forces en présence. Elizabeth Cole est une merveille de dure à cuire que les évènements révèlent à elle-même, en quelque sorte, et Graham Fowler, hommage à Graham Greene, est de bout en bout épatant. Je ne vais pas égrener tous les noms de personnages, car tous sont extraordinaires, mais tout de même, mention spéciale à Brémond, Ferrari et le mystérieux Chinh. 

Des esprits chagrins m'objecteront peut-être que Les Dames de guerre est d'un romanesque échevelé, avec des personnages qui incarnent des types de héros ou anti-héros. Je leur répondrai que : et d'une, faites-en autant sans verser dans la caricature, on en reparlera après ; et de deux, la force de Laurent Guillaume est d'utiliser le romanesque (qui n'est pas une tare, faut-il le rappeler) pour déployer une vision de l'Histoire qui n'a rien de passéiste ni de manichéen. Brémond n'est pas seulement le héros abîmé, le militaire droit et juste : il est aussi un soldat féroce (Laurent Guillaume n'enjolive pas la guerre) et terriblement lucide. L'armée française a perdu cette guerre bien avant Diên Biên Phu, elle a livré ses hommes et les populations à la mort, et nul n'est blanc dans les luttes en présence. Chacun avance ses pions ou les perd. L'Histoire vue par le roman noir (j'insiste, vous avez remarqué) n'est pas le récit en costumes enjolivé du roman national : elle est tragique, sanglante. Le roman montre les collusions entre les trafiquants et l'Etat (l'armée, la police, les politiques, faites votre choix en fonction des évènements relatés) depuis la Seconde guerre mondiale (Collaboration comme Résistance).

Les personnages, Elizabeth, Graham, Chinh, Brémond, sont entrés directement dans mon coeur et je ne vais pas bouder mon plaisir. Et j'ai hâte de faire la connaissance d'Olive, dans le volume à venir. 


Laurent Guillaume, Les Dames de guerre. Saïgon, Robert Laffont / La Bête noire, 2024.  



dimanche 21 avril 2024

La Stratégie du lézard de Valerio Varesi



Présentation éditeur

Dans la ville crépusculaire de Parme, recouverte d’un épais manteau de neige, la pourriture semble se cacher partout : la corruption sévit, la criminalité échappe à tout contrôle et la révolte grandit. Le commissaire Soneri tente difficilement de réprimer sa colère devant ce désordre incontrôlable. Il doit composer avec trois axes d’investigation, trois faits étranges dont le lien semble impossible à faire. Le premier vient d’Angela, sa compagne, qui rapporte des sons étranges provenant de la rive du fleuve. Se glissant dans l’herbe gelée, Soneri trouve un téléphone portable – sans carte mémoire – et de mystérieuses traces de chiens qui ne vont nulle part. La seconde débute dans un hospice, avec la disparition mystérieuse d’un vieil homme amnésique, et qui semble n’avoir laissé aucune trace. Enfin, la troisième piste d’enquête conduit Soneri vers les pistes de ski sur lesquelles le maire de la ville s’est évaporé : tout le monde savait qu’il serait là en vacances, personne ne se souvient de l’y avoir vu. S’il y a bien une chose dont est certain Soneri, c’est que tous ces cas dissimulent une même stratégie : celle du lézard.


Ce que j'en pense

Il est des auteurs qui ne m'ont jamais déçue, et Valerio Varesi en fait partie. Retrouver le commissaire Soneri est l'un de mes grands plaisirs, et La Stratégie du Lézard est à mes yeux un grand cru. Si vous attendez une intrigue "haletante" avec des retournements de situation en veux-tu en voilà, et une bonne fin bien résolutive qui va vous donner l'immense satisfaction de punir tous les méchants et de restaurer l'ordre, allez voir ailleurs. Mais si vous cherchez une manière de voir le monde en dégradés de gris, une déambulation désabusée et pourtant toujours énervée, un constat désenchanté sur le délitement des institutions et du corps politique, un roman noir qui permet de comprendre, sans leurre, sans résolution positive et factice, alors vous serez comblés. 

Soneri est aux prises avec trois affaires dont il pressent qu'elles ne sont pas ce qu'elles semblent être, et dont il perçoit rapidement qu'elles sont liées. Dans cette ville de Parme envahie par le brouillard, par la nuit, Soneri s'attache non pas à disperser le brouillard en attendant le jour, mais à s'en accommoder et à y trouver le chemin vers la vérité. Tout est faux-semblant, des toiles de maître qui ornent les murs des parvenus affairistes à l'escapade du maire en période trouble, du vieux mort de froid au laboratoire de transformation de viande. Indépendamment, rien n'a de sens, mais éclairés par le contexte, ces évènements dessinent une toile terriblement cohérente. Tout lié, et tout est leurre. Que Soneri démêle l'écheveau ne changera rien à l'affaire, au fond. 

"Il était vraiment seul. Etranger à cette ville qui brûlait par à-coups et ne tenait plus que sur des mensonges servis par trop de courtisans. Il était tard pour passer chez Alceste et s'immerger dans son dialecte dépuratif, la langue d'une autre ville possible. Il fonça et déambula dans les ruelles désertes où le froid et la peur de l'émeute incitaient à rester chez soi. Comme souvent, c'est dans ces moments d'immobilité, devant l'aimable toile de fond formée par les façades, qu'il renouait avec la grâce et la pâleur de Parme, avec ses ombres, mystérieuses et pudiques."

La Stratégie du lézard rappelle douloureusement les combats perdus, la saloperie qui gagne du terrain, et si Soneri trouve refuge dans les plaisirs sensuels (l'amour, un bon repas et du bon vin apaisent les tourments), il ne perd rien de sa colère. Tout reste éminemment politique, et face à l'ampleur du désastre, il n'est pas de modération possible, car la modération est pire qu'une reddition, comme Soneri le dit à Juvara alors qu'ils évoquent des manifestants :

" Je les préfère aux bienpensants qui exhibent leur médiocrité en la faisant passer pour de la modération. S'il y a bien une catégorie de merde, c'est celle des modérés. Qui, en réalité, ne le sont pas du tout. N'oublions pas que les choses les pires de ce pays sont advenues grâce à leur consentement."

Et je crains que ce ne soit pas terminé. 

Quoi qu'il en soit, La Stratégie du lézard est un Soneri de 1ère classe, et vous avez bien de la chance si vous ne l'avez pas encore lu. 


Valerio Varesi, La Stratégie du lézard (Il Commissario Soneri e la Strategia della Lucertola), Agullo Noir, 2024. Traduit de l'italien par Florence Rigollet.

 

Le Steve McQueen de Caryl Ferey et Tim Willocks




Présentation éditeur

Ged Mackie, ex-soldat de la Légion étrangère rentre chez lui, à Manchester, pour la première fois en vingt ans. Les retrouvailles avec sa mère, Sheryl, une vraie dure à cuire, et avec sa fille Jada, ne sont pas de tout repos, mais ce n’est rien à côté des soucis qui l’attendent avec le gang le plus violent de la ville. Serait-ce en rapport avec ce braquage en Hollande pour le compte de Vogel, un impitoyable mafieux basé à Lyon ? Quand Sol, son meilleur ami, son frère d’armes, est kidnappé, la guerre semble bel et bien déclarée…

Dans le cadre d'un partenariat littéraire avec Quais du Polar, ce roman est le fruit de la collaboration entre deux grands auteurs de roman noir : le Britannique Tim Willocks, l’auteur de La Religion et le Français Caryl Férey, l’auteur de Zulu. Ils ont uni leurs voix et leur talent pour écrire cette épopée rock et tendre à la fois, traversée par un humour dévastateur. Accrochez-vous, ça va secouer !

Ce que j'en pense

Les inédits Points/Quais du Polar se suivent et ne se ressemblent pas, et c'est ça qu'on aime. Le Steve McQueen est la parfaite alliance entre un romancier britannique à l'univers très très noir, tissé de violence et de désespoir, et un romancier français à l'univers sombre mais souvent tempéré par la croyance folle en l'amour. Le résultat donne un court roman en forme de road-trip échevelé, sur-vitaminé et sanglant, qui se dévore d'une traite et donne la patate. Alors attention, hein, c'est une ambiance à la Tarantino, avec son lot de cadavres, de morceaux de corps et d'hémoglobine, ses affreux très affreux. Bien sûr on sait où ça va, avec l'affrontement final et épique, mais bon sang que ça fait du bien!

Et nos héros ne sont pas des fantoches : Ged, ex-soldat de la Légion étrangère, en a vu des horreurs, ce n'est pas un va-t-en-guerre. La scène de l'école, sur le théâtre des opérations, est un flashback terrible, qui arrime solidement ce roman dans notre époque. Sol n'est pas en reste, qui a cheminé à ses côtés dans ces noires années de combat.

Et les femmes ! Entre la mère de Ged, une dure-à-cuire rusée comme pas deux, capable d'accueillir les affreux comme il se doit et de se mettre illico les médias dans la poche tout en mettant le butin à l'abri, et sa fille, aux nerfs d'acier et au coeur d'artichaut, on n'est pas déçu.

La scène finale est à la hauteur de nos attentes, explosive et hilarante, totalement déjantée et jubilatoire. Sol en robe noire revendiquant de manière inopinée les Malouines m'a valu d'éclater de rire dans les transports en commun, et je me marre encore en repensant à la scène.

Le Steve McQueen est un ouvrage écrit à quatre mains par deux ténors du noir qui , à partir d'une trame somme toute classique, ont décidé de bien s'amuser et de nous offrir un moment de pur bonheur. Moi je marche, à fond.




Caryl Ferey & Tim Willocks, Le Steve McQueen, Points / Quais du polar, 2024. Traduction (pour la partie écrite par Tim Willocks) de Benjamin Legrand.

dimanche 24 mars 2024

Vieux Kapiten de Danü Danquigny



Présentation éditeur

En Albanie, un vieil officier de la sécurité intérieure spécialisé dans les écoutes téléphoniques se lance dans une croisade personnelle contre un de ses anciens amis, aujourd’hui à la tête d’une organisation criminelle.
En France, Desmund Sasse enquête sans discrétion sur le meurtre d’un jeune type, et va bientôt devoir fuir pour sauver sa peau. Pendant ce temps-là, son amie Élise Archambault, détective privée, est embauchée par un avocat véreux pour retrouver son fils.
Des trottoirs bitumés de Morclose aux montagnes vertes de l’Épire, trois enquêtes que rien ne semble relier explorent la haine et la vengeance. Elles vont finir par entrer en collision au pied du cimetière des martyrs de Korcë, en Albanie.

Ce que j'en pense

Ah que c'est bon de retrouver Desmund Sasse, notre Peter Punk! De l'Albanie à Morclose, on le retrouve en train de mettre son nez là où il ne faut pas : gêneur patenté, il entreprend d'abord de faire mettre sous les verrous un caïd local, et comme ça ne fonctionne pas, de virer le trafic de la came de sa cité sinistrée, dominé par un triste sire. Pour cela, il entreprend de convaincre, d'une curieuse manière que je vous laisse découvrir, le fournisseur en Albanie. Il remonte à la source, en somme. De la Bretagne à l'Albanie, c'est la même pourriture, la même gangrène. On retrouve toute la saveur du précédent opus, une façon de brosser le portrait d'une ville moyenne de province qui, depuis longtemps, n'est plus épargnée par les trafics en tout genre, drogue, prostitution, le tout avec la bénédiction intéressée des notables locaux et dans un contexte délétère. Il y a de très belles lignes, vers le début du roman, sur notre jeunesse, qu'on "gère comme un stocke de marchandise, ou comme on mène le bétail. (...) L'immense majorité d'entre eux, sauf les 'fils de', bien sûr, vont traverser un tunnel de précarité de plusieurs années, à enchaîner les stages peu ou pas payés, les CDD reconduits en CDI pour être virés plus facilement et sans indemnités, en se faisant rabrouer les oreilles de vieux refrains sur le goût de l'effort ou le projet d'entreprise."

En Albanie, ce n'est évidemment pas mieux : Danü Danquigny enchevêtre les trajectoires et enrichit son évocation empathique d'un pays qui était au coeur des Aigles endormis. Le Kapiten qui donne son nom au roman est le vestige d'un régime, d'un pays qui n'est plus, qui a été jeté aux chiens, à la version la plus pure du capitalisme, celle des trafiquants et des voyous. Il sait qu'il a fait les mauvais choix, il est la métaphore d'un pays saccagé. 

Il faut lire le chapitre "Ce que je crois", empli de la rage du personnage, qui s'exprime en des pages superbes rythmées par l'anaphore "Je crois". 

Et puis il y a ce plaisir de retrouver Marv', Elise, et de voir défiler scènes et personnages déjantés et abîmés, furieux et pathétiques. J'aime cette folie et ce rythme, typiques d'une littérature de genre parfaitement maîtrisée. Desmund est à la fois un perdant magnifique et un héros XXL, fracassé et prêt à se sacrifier. Mais à ce jeu, le Kapiten va le surpasser. 

Bref, une excellente lecture, une de plus!


Danü Danquigny, Vieux Kapiten, Gallimard, Série Noire, 2024. 



lundi 18 mars 2024

Reine de Pauline Guéna




Présentation éditeur

« Il se réveille en sursaut. Les cris et les rires des enfants ne sont pas ceux de l’école du village, mais c’est bien l’odeur sèche du béton et celle, suffocante, de la tôle chauffée à blanc qui ont mêlé dans sa sueur et dans la crasse les années et les lieux. Il se redresse, sa prise sur l’arme resserrée, aux aguets. Les enfants se sont tus. Comme les oiseaux. »

Marco est tueur à gages. C’est un professionnel fiable et efficace qui a toujours honoré ses contrats. Jusqu’à ce jour d’été où Marco va tuer par amour.
Sa cavale commence. À ses trousses, le milieu, la police et un jeune journaliste en quête de gloire. Devant lui, rien d’autre que l’été qui n’en finit pas, et la femme qu’il aime.

Ce que j'en pense
Reine de Pauline Guéna illustre parfaitement ce que peut être un roman noir lorsqu'il se déploie hors des catégories éditoriales du genre (littéraire). Il n'est pas dénué de ce que je mets, en matière de motifs, de registre, de figures, sous le terme de roman noir, et qui est plus qu'un "regard" (même si je ne rejette pas ce terme). On y retrouve une thématique fondatrice des fictions criminelles, même si on la retrouve dans l'ensemble de la littérature : la transgression criminelle. Point d'enquête policière ici, mais des personnages qui se cherchent, se croisent. Le personnage de Léan, le journaliste en mal de promotion, est intéressant, mais évidemment, les deux figures fascinantes du roman sont Reine et Marco. Ce sont deux figures tragiques, servies par l'écriture somptueuse de Pauline Guéna. 
L'autrice sait prendre des chemins inattendus, par exemple en faisant cohabiter Léan et Marco. 
C'est un roman que j'ai refermé le coeur battant, éblouie. 

Pauline Guéna, Reine, Denoël, 2024.

dimanche 17 mars 2024

La pouponnière d'Himmler de Caroline De Mulder


Présentation éditeur

Heim Hochland, en Bavière, 1944. Dans la première maternité nazie, les rumeurs de la guerre arrivent à peine ; tout est fait pour offrir aux nouveau-nés de l’ordre SS et à leurs mères « de sang pur » un cadre harmonieux. La jeune Renée, une Française abandonnée des siens après s’être éprise d’un soldat allemand, trouve là un refuge dans l’attente d’une naissance non désirée. Helga, infirmière modèle chargée de veiller sur les femmes enceintes et les nourrissons, voit défiler des pensionnaires aux destins parfois tragiques et des enfants évincés lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères exigés : face à cette cruauté, ses certitudes quelquefois vacillent. Alors que les Alliés se rapprochent, l’organisation bien réglée des foyers Lebensborn se détraque, et l’abri devient piège. Que deviendront-ils lorsque les soldats américains arriveront jusqu’à eux ? Et quel choix leur restera-t-il ?

Ce que j'en pense

Je me suis évidemment précipitée sur ce nouvel opus de Caroline De Mulder, La pouponnière d'Himmler, dès sa sortie. Si vous me suivez avec quelque régularité, vous savez que j'aime énormément l'oeuvre de Caroline De Mulder. Si vous n'avez jamais lu cette autrice remarquable, précipitez-vous sur La pouponnière d'Himmler.

L'un des tours de force de ce nouveau roman est de nous captiver à chaque page alors que, bon, on sait comment l'Histoire fracasse ce rêve monstrueux, eugéniste, barbare, des Lebensborn. La force du récit est telle que, très rapidement, il est très difficile de lâcher le livre. Et si vous ne connaissez pas cet aspect du nazisme, vous apprendrez des tas de choses (Caroline De Mulder sait de quoi elle parle, comme en témoigne la bibliographie indicative à la fin de l'ouvrage). Mais avant tout, ce roman est de la très grande littérature. 

Un autre tour de force - mais je n'avais aucun doute en l'ouvrant - du roman est de nous plonger au coeur des ténèbres (oui bon c'est facile, pardon pour la formule), et j'ai éprouvé le même sentiment qu'en voyant La Zone d'intérêt : nous saisissons la banalité du mal de façon presque clinique, sans pathos, sans emphase, sans effets inutiles. L'écriture de Caroline De Mulder, brillante, toujours parfaitement juste, d'une grande beauté en dépit du sujet abordé, parvient à la fois à se situer à hauteur d'homme et de femme tout en offrant des clés de lecture qui dépassent évidemment le niveau individuel. Tout comme Glazer offre de purs moments de cinéma, en travaillant notamment le détail d'une image et la bande son, Caroline De Mulder saisit l'atrocité - de ce projet et du nazisme tout entier -par la littérature, c'est-à-dire par la force de l'écriture, notamment par l'importance accordée aux sensations. Il n'y a jamais un mot de trop, jamais une phrase dénuée de force. Le diable est dans les détails, ici aussi. On voit, on touche, on sent.

Je repensais en le lisant à un récent ouvrage qui a valu à son autrice une belle polémique sur sa façon d'humaniser la tondue de Chartres jusqu'à la complaisance, en utilisant des moyens de fiction qui sont des choix impliqués. Je ne l'ai pas lu et ne prendrai donc pas parti, mais en lisant La pouponnière d'Himmler, je me disais qu'il n'y a rien de tel chez Caroline De Mulder. Elle parvient à nous montrer la complexité de l'Histoire en tant qu'elle affecte les destins singuliers, elle nous dit la banalité du mal, justement, mais cette banalité n'est pas une façon d'atténuer les responsabilités, elle en souligne l'horreur, tout comme elle souligne la redoutable efficacité du système d'endoctrinement nazi, l'instrumentalisation de l'humain. Et elle n'a pas besoin de grands discours pour cela, elle nous offre des personnages. 

Et quels personnages! De Renée, la jeune Française séduite par un SS et répudiée, tondue, à Helga, jeune infirmière au service de ce projet, dont elle finit par percevoir les failles puis l'horreur, en passant par Marek, sublime Marek, déporté polonais affamé. Tous les trois sont agis plus qu'ils n'agissent : Marek, réduit à la plus grande impuissance, occupé à survivre et qui ne supporte plus d'être réduit à un ventre affamé, à l'animalité la plus élémentaire. Renée, qui prendra conscience qu'elle a été abusée et qui ne verra plus d'issue. Helga, qui se demandera : "J'étais bonne, mais pas du bon côté?"

Aux corps et aux ventres pleins de vie et de nourriture (il faut nourrir les mères des futurs guerriers du Reich) s'oppose le corps tout en creux de Marek, mais à la fin, il n'est plus de ventre plein : tous sont vides et affamés, Marek comme les mères, les bébés comme les soignantes. A la devanture idyllique d'un heim succède la réalité horrifique du "réarmement démographique" (fais donc un peu plus attention aux mots, Manu, on est quelques uns à en comprendre le sens). Ce moment où le heim brûle ses archives, ses dossiers - forcément incriminants - est saisissant : tout et tous se couvrent de cendres, les cendres, funeste métonymie du nazisme. 

Cette fausse enclave qu'est le heim, ce soi-disant refuge idyllique est rattrapé par la guerre, par la mort, dans leur brutalité qui ne peut plus être esquivée. Et ces deux destins de femmes, parmi tant d'autres trajectoires, nous le disent, comme le note Helga dans son journal, désemparée :

"Il n'y a pas d'un côté le bien, de l'autre le mal, il y a de longues glissades dont on ne se relève pas, et des passages quelquefois imperceptibles de l'un à l'autre. Quand on s'en rend compte, il est déjà trop tard.

Cette question m'obsède, revient sous des formes toujours nouvelles, comme si elle était infinie. Choisit-on le mal ou est-ce lui qui nous choisit? J'étais bonne, mais pas du bon côté?

Ne pensons-nous pas tous être du côté de la lumière?"

Et vous verrez, le roman parvient à se fermer sur deux sourires, et les dernières lignes sont des joyaux : l'humanité qui revient, dans un paysage de mort et de dévastation, la vie. 


Caroline De Mulder, La pouponnière d'Himmler, Gallimard, 2024.

 

vendredi 15 mars 2024

L'affaire Sylla de Solange Siyandje



Présentation éditeur

En quelques jours, cinq personnes meurent empoisonnées. La police se saisit de l’enquête et découvre qu’elles ont pour seul point commun d’avoir été en rémission de cancer après avoir consulté un guérisseur, Moussa Sylla. Immédiatement dans le viseur de la justice, Sylla fait appel à Béatrice Cooper pour le défendre. L’avocate remarque que l’une des victimes était en lien avec Merculix, l’entreprise pharmaceutique pour laquelle travaille son mari, mais elle est loin d’imaginer dans quel engrenage elle a mis le doigt…

Ce que j'en pense

Voilà un premier roman à mes yeux bien prometteur. Je vous l'avoue, j'ai eu un peu de mal à entrer dedans, mais je ne saurais dire si le roman est vraiment en cause tant il m'est difficile en ce moment de trouver du temps et de l'énergie pour lire. Par conséquent, il faut qu'un roman m'agrippe très vite. Pourtant, en dépit de mon début de lecture un peu laborieux, j'ai persévéré et j'ai bien fait. Car si L'affaire Sylla débute comme un polar judiciaire classique, il se distingue rapidement : par son sujet plus original qu'il n'y paraît, et en tout cas pas si souvent traité que ça dans le roman noir français, par la force de ses personnages, par le dosage du réalisme (Solange Siyandje sait de quoi elle parle) et du romanesque. Les méandres d'une procédure deviennent des éléments de tension en eux-mêmes, et on se prend au jeu au point qu'il est difficile de lâcher le roman. 

J'ai aimé que Sylla ne soit pas posé comme une espèce de pantin un peu folklo au nom de la Raison toute puissante, et j'ai adoré le trio de personnages introduits ici, Béatrice, Clotaire et Serge. En revanche, pas de pitié pour l'industrie pharmaceutique, mais entre nous, comment être sympathique avec ces bandits? 

J'espère donc retrouver les trois personnages à l'avenir, ou même sans eux, lire un prochain polar de Solange Siyandje. 


Solange Siyandje, L'affaire Sylla, Gallimard Série Noire, 2024.

La colère d'Izanagi de Cyril Carrère



Présentation éditeur

Tokyo.
Un incendie criminel ravage le cœur de l’un des plus grands quartiers d’affaires au monde.
L’enquête est confiée à Hayato Ishida, flic prodige mais solitaire qui tente de se reconstruire en marge de la Crim. Il est rejoint par Noémie Legrand, Franco-Japonaise décidée à briser les chaînes d’un quotidien frustrant.
Sur leur chemin, un couple d’étudiants dans le besoin, à la merci d’une communauté où solidarité rime avec danger.
Et, tapi dans l’ombre, celui qui se fait appeler Izanagi, bien décidé à mettre son plan destructeur à exécution.


Ce que j'en pense

Vous le savez, je ne suis pas très attirée par le thriller, sans doute parce que j'en ai une mauvaise image, à cause de thrillers états-uniens que je trouve pénibles, et parce que le roman noir me plaît davantage (j'aime quand ça se finit mal), et sans doute parce que je suis une connasse prétentieuse. 

Les éditions Denoël m'ont envoyé ce roman de Cyril Carrère, et le fait que l'intrigue se déroule au Japon m'a attirée. J'ai lu avec plaisir cette histoire fichtrement bien construite, avec des personnages bien campés, et vous savez que je n'en parlerais pas si ce n'était pas le cas. Hayato Ishida est agaçant à souhait, et Cyril Carrère brosse avec lui un personnage d'enquêteur hors-normes comme on les aime. Et en fin connaisseur du Japon, il propose aussi aux lecteurs une enquêtrice qui est notre point d'entrée dans cette culture: Noémie Legrand, une Franco-japonaise. 

On ne peut plus claironner (si tant est que les choses se soient posées un jour comme ça) que le thriller, contrairement au roman noir, ne dit rien de la société. Non seulement je pense que même le cosy crime dit des choses de ce que nous sommes et vivons, de nos aspirations, mais plus directement, le thriller désormais s'empare de questions sociales, même s'il ne les traite pas du tout comme le roman noir (regardez Stephen King). Ici, Cyril Carrère, à travers les deux étudiants et les actes criminels commis, jette un regard sur le Japon contemporain et urbain, sur la dureté de cette société. 

Surtout, Cyril Carrère ne cède pas à certaines facilités (à mes yeux) du thriller, qui m'ont longtemps tenue éloignée du genre. Il ne nous fait pas de retournements de situations aberrants et incessants. Et je me disais en refermant le roman : finalement, les thrillers - comme les grands récits d'énigme - jouent avec des procédés narratifs et littéraires. Vous allez encore dire que je fais mon intello à deux balles mais ici, l'auteur use de la rétention d'informations : je ne peux en dire plus sans vous gâcher le plaisir. Je n'ai rien vu venir, mais sachez que ça m'a semblé bien plus intéressant et malin que les plot-twists débiles de certains Helvètes qui jouent les malins ou de certains "maîtres" américains du thriller qu'on voit venir à dix mille kilomètres tant leurs recettes sont éculées. 

N'en déplaise aux détracteurs du genre (dont je suis aussi, bien souvent), le thriller d'aujourd'hui est certes un divertissement auquel on a le droit de ne pas adhérer, mais il est aussi une forme qui joue des possibilités de la narration pour offrir un jeu littéraire retors et très intéressant. 

Je me dis depuis quelques temps qu'il faudrait se coller à une étude littéraire sérieuse, d'ampleur, du thriller. Il est le plus commercial ET le moins légitime dans la galaxie des fictions criminelles, ce qui explique que les universitaires ne s'y salissent pas les pattes, mais je pense qu'il y a quelque chose de passionnant à faire, sur son histoire et son évolution. 

Cyril Carrère, La colère d'Izanagi, Denoël Sueurs froides, 2024. 

dimanche 25 février 2024

Nos armes de Marion Brunet



Présentation éditeur

1997. Mano et Axelle, aussi passionnées que révoltées, évoluent dans le milieu engagé et militant d’une ville étudiante. Exaltées par leurs idéaux, entourées par un groupe soudé, elles rêvent d’un autre ordre social tout en laissant naître entre elles un amour fou. Jusqu’au jour où elles participent à un braquage qui tourne mal : l’une tue un policier et écope d’une lourde peine de prison, l’autre parvient à s’échapper. 

Vingt-cinq ans plus tard, dans la campagne où elle a posé sa caravane, Mano attend, bouleversée, car une femme la cherche. Est-ce la possibilité de retrouvailles si longtemps rêvées ou le moment de solder les comptes ?

Ce que j'en pense

Marion Brunet est une des autrices les plus talentueuses du roman (noir) à mes yeux. Elle a cette capacité de suivre des hommes et des femmes dans leur intimité, et d'y saisir ce que l'époque, ce que l'Histoire impriment aux corps et aux esprits, de saisir à travers des trajectoires singulières la dimension sociale. J'ignore si l'on peut dire que Nos armes est son roman le plus personnel, mais elle fait le portrait de jeunes hommes et de jeunes femmes qui pourraient être ses frères, ses soeurs, tant ils lui sont proches par l'âge. Il ne me semble pas pour autant qu'elle fasse un roman générationnel : elle saisit la jeunesse, elle saisit les soubresauts de l'Histoire, et il n'y a rien de nostalgique ou de factice. Lorsque les évènements relatés commencent, nous sommes quelques temps après les grandes grèves de 1995, et quand le roman s'achève, nous sortons des mouvements de Gilets Jaunes. Entre les deux, des parcours brisés, des vies saccagées, et un désenchantement douloureux. 

Mieux que personne elle sait retrouver l'énergie et la révolte de la jeunesse, à travers son groupe de grands adolescents qui rêvent de révolution. Elle dessine de délicats portraits de jeunes gens déjà malmenés mais encore pleins de fougue. C'est un talent rare : je lis tant de romans (noirs ou non) qui s'imaginent saisir l'adolescence et la jeunesse alors qu'ils en proposent une vision d'adulte nostalgique qui n'a pas grand-chose à voir avec la fêlure adolescente. Elle saisit aussi l'ivresse des corps, les élans du désir, et c'est magnifique. C'est une jeunesse fiévreuse, et j'ai pensé à ces mots d'Henri Michaux : "Si nous ne brûlons pas comment éclairer la nuit?"

Axelle et Mano, mais aussi Charly, Jicé et Nacer (Paola me semble en retrait) partagent les idéaux d'une partie de la jeunesse à la fin des années 1990. Ils ont la maladresse de leur jeune âge, en dépit d'une certaine éducation politique. Ils n'ont pas grand-chose à voir avec leurs aînés révoltés et sont plus libertaires que "gauchistes". A travers eux, Marion Brunet saisit le désenchantement qui a commencé après la chute du Mur (dont il est question vers la fin du roman). Si je suis plus âgée que les protagonistes, je n'avais pas vingt ans quand le Mur est tombé, et j'avais comme eux l'illusion que quelque chose commençait. Le roman est ainsi ponctué des séismes majeurs de la fin du XXème et du début du XXIème siècles, et ce n'est pas un détail, pas un décor. Nos armes embrasse le délitement du tissu social, la reprise en mains (avait-elle cessé?) des plus fragiles, des "précaires" comme on dit, et le constat est bien amer. Leur colère ne pèse pas lourd face à l'adversité. Police, justice, milieu carcéral, la violence d'Etat est constante, et même de plus en plus forte. 

Marion Brunet entrelace avec une grande maîtrise passé et présent, récit d'Axelle et narration à propos de Mano, et déstabilise par la pirouette finale, pourtant si logique (chut!). Nos armes est un superbe roman d'amour, un amour qui est dans cette époque, ce contexte, une transgression (qui se fiche de l'être). C'est, sur fond de révolté matée, d'écrasement de toute velléité de changement social, un amour tragique (nul suspense à ce sujet). 

Et puis une fois encore, Marion Brunet excelle lorsqu'il s'agit de nous broyer le coeur, et cela sans pathos. La scène où le grand-père rend pour la première fois visite à Axelle en prison m'a laissée en miettes (et qu'il est beau, ce personnage de grand-père). L'écriture est tout en finesse, d'une beauté à couper le souffle. 

Nouvel opus, nouvelle réussite : Marion Brunet est une très grande autrice, mais ça, on le savait déjà, non? 


Marion Brunet, Nos armes, Albin Michel, 2024.

vendredi 9 février 2024

Hôtel Carthagène de Simone Buchholz



Présentation éditeur

Aujourd’hui, hôtel River Palace. Dernier étage. Douze hommes armés prennent en otage les clients du bar. Ils ignorent qu’un jeune retraité y fête son anniversaire avec ses anciens collègues flics, et la procureure Chastity Riley.
À l’extérieur, les équipes spéciales se mettent en place.

1984. Colombie, Carthagène. Henning arrive d’Allemagne pour prendre un nouveau départ. Plein de rêves, le jeune homme vivra-t-il une ascension fulgurante au pays des cartels de drogue ?


Ce que j'en pense

Je suis une veinarde : grâce aux bons soins de Caroline de Benedetti, j’ai reçu un exemplaire du nouveau roman de Simone Buchholz, Hôtel Carthagène, sorti hier en librairie. Et j’ai embarqué avec ravissement. Le roman alterne entre le huis-clos de plus en plus angoissant du bar de l’hôtel River Palace et l’équipée de Henning par-delà les océans, dont se dégage pourtant la même sensation étouffante. Evidemment, je n’avais même pas lu la quatrième de couverture, je ne savais donc pas qu’il y avait une prise d’otages. Par conséquence, le premier et très bref chapitre, qui nous projette en avant par une des prolepses (z’avez vu comment je cause ?) auxquelles le roman noir nous a habitués, m’a intriguée et confortée dans l’idée que tout allait très mal se passer. Néanmoins, j’ai quasiment sursauté quand, à la fin d’un chapitre page 21, il est écrit : 

« à ce moment-là retentissent les premiers coups de feu. » 

Ah la la ! toujours cet art de la surprise, de la gifle finale. Il faut dire qu’en dehors de cet incipit qui fleurait bon la tragédie, ça commençait piano. Au bon sens du terme et avec la mélancolie de Chastity. Faller fête son anniversaire, et autour de lui, ce sont ceux qu’on aime, qui nous tordent le cœur depuis le début, exception faite de Stepanovic qui se fait attendre. 

Et vous voyez, beaucoup de romanciers, à partir d’une situation analogue, nous auraient sorti le grand jeu (et certains avec talent) de l’action, du retournement de situation sur fond d’actes héroïques. Mais pas Simone Buchholz. Chastity et ses fidèles acolytes ne sont pas des fous, ce ne sont pas des stéréotypes sur pattes. Et puis oh ! c’est « open bar », ça tombe bien. Quoi de mieux pour supporter une prise d’otages ? 

A travers le destin de Henning, c’est une nouvelle facette de la criminalité organisée – sur la base du trafic de stupéfiants – que le roman explore : l’engrenage de l’argent facile, des liens que l’on ne peut défaire, de la passivité qui se mue en pure criminalité. C’est une mécanique en tous points comparable à celle de nos sociétés capitalistes, avec les dindons de la farce qui font tourner le business au quotidien, assurent la production, la logistique et la vente, et les gagnants dégueulasses, ceux qui sont en capacité de blanchir et réinvestir, et qui s’en tirent. Ce bar d’hôtel est un microcosme : 

« Trop d’armes, trop d’hommes en costumes. Au fond, la situation n’est pas plus merdique que partout ailleurs sur la planète. »

Comme tout héros de roman noir qui se respecte, Henning est un personnage tragique, qui fait de mauvais choix, qui les paie au prix fort, et se révolte : sa révolte est nihiliste, mais elle touche au cœur. 

Dans ce huis-clos, Chastity ne s’y trompe pas, elle sait quelles sont les forces en présence et repère ces hommes qui achètent tout, y compris les femmes :

« Je n’éprouve aucune sympathie particulière pour ces femmes, mais encore moins pour ces hommes. Parce que, manifestement, ils estiment que s’acheter des femmes est une bonne idée. Que c’est légitime et qu’ils le font uniquement parce qu’ils peuvent se le permettre.

Mais je suis peut-être injuste, comme souvent quand j’ai envie de mettre le feu au capitalisme. »

La suite montrera qu’elle n’est pas injuste et qu’elle a vu clair. 

De volume en volume, l’univers de Simone Buchholz se fait plus sombre, plus tragique. Les pointes d’humour sont pourtant présentes, mais elles sont aussi teintées de douleur, comme dans ces réflexions de Stepanovic :

« La police est organisée policièrement.

Stepanovic supporte à peine l’ordre.

En général il supporte mal l’ordre inhérent à la police parce qu’il ne croit pas à l’ordre : selon lui, c’est une tentative de diversion ridicule des gens pour oublier qu’ils sont mortels. »

La police est organisée policièrement : que voulez-vous, je trouve ce genre de formule irrésistible. 

Hôtel Carthagène laisse nos personnages dans l’introspection, parce qu’ils sont dans l’attente. Chastity observe ses amis, ses amants, et les preneurs d’otages. Elle n’éprouve pas réellement de peur, en tout cas pas pour elle-même. Elle mesure l’étendue du désastre, encore et toujours. 

Et dans ce marasme qui ne saurait trouver d’issue heureuse, on redoute que jamais Chastity et Stepanovic ne se rejoignent. Stepanovic finit par se mettre en mouvement, et j’emploie ces termes à dessein, parce que ce n’est pas Jason Bourne, c’est Ivo, dont le corps se fait plus lourd avec les années, mais qui est mû par quelque chose qui le dépasse et le grandit :

« Il commence à grimper, échelon après échelon ; même si son corps est lourd et pataud, moins agile qu’autrefois, son âme le tire vers le haut. Il avance nettement plus vite que prévu parce qu’il est en chemin vers elle. 

Le reste ne compte pas. »

Et qu’importe que son initiative n’enclenche rien de décisif pour l’action, qu’importe qu’il arrive trop tard pour l’un de nos otages préférés… Nous avançons avec lui vers Chastity. 

Nous avons voyagé avec Henning, mais le centre du monde, c’est le bar du River Palace, c’est là que le monde perd ou retrouve son équilibre. 

Une fois de plus, Simone Buchholz excelle dans l’art du roman noir, dont elle utilise les codes sans cynisme et sans naïveté, nous écrabouillant le cœur avec sa musique si délicate, ses chapitres aux allures de poème de prose. On en redemande. 


Simone Buchholz, Hôtel Carthagène (Hotel Cartagena), L'Atalante, coll. Fusion, 2024. Traduit de l'allemand par Claudine Layre. 

 

 

dimanche 21 janvier 2024

Bye Bye Elvis de Caroline De Mulder



Présentation de l'éditeur

Le 16 août 1977 à Graceland, ils sont des milliers de fans à chercher à voir une dernière fois le corps sacré d’Elvis Presley, décédé de façon brutale à 42 ans. Entre les murs de ce qui deviendra un lieu de pèlerinage, son entourage, financièrement à ses crochets, fait surtout le deuil de la poule aux œufs d’or.

Dix-sept ans plus tard, à Paris, Yvonne, veuve débonnaire, a fort à faire avec John White, son singulier patron, un Américain autrefois clinquant, mais désormais sur la pente poisseuse de la précarité. Quel étrange fil relie la créature fabriquée et le vieil homme sur le déclin?

De l’ascension fulgurante et inégalable d’un péquenaud de Tupelo à la mort précoce d’une superstar rongée par les adjuvants chimiques et transfigurée par la pression, 
Bye Bye Elvis se fait autant un roman de la dévoration que de l’adoration. En laissant planer le doute sur le devenir des idoles, Caroline De Mulder sème le trouble et nous rend captifs d’une narration double et hypnotique.


Ce que j'en pense

Ceux qui me connaissent savent que j’aime ce qu’écrit Caroline De Mulder. Je n’allais pas laisser passer la réédition de Bye Bye Elvis

Hormis le fait que le livre évoque le King, je ne savais rien du roman en le commençant. En ce qui me concerne, le nom de Caroline De Mulder suffit. J’ai d’abord été décontenancée par l’alternance entre ces deux récits, distants dans le temps et dans l’espace. Mais John, l’Américain vieillissant qui vit à Paris sur les restes d’une gloire passée, et Elvis, la star absolue d’une Amérique triomphante, ont bien des points communs. Caroline De Mulder a un talent inouï pour évoquer les corps, la décrépitude de la chair, la jeunesse de la peau et des muscles qui se débinent, sous le coup des années ou des excès (ou les deux, mon capitaine). John a quelque chose de pathétique, de touchant et de répugnant tout à la fois, mais Elvis ploie lui aussi, très jeune, sous le poids d’une gloire qui l’étouffe, débordant ses costumes trop brillants, trop serrés. Légèrement déviant, toxicomane jusqu’à l’os, il n’est pas l’étoile brillant au firmament, mais une créature qui ne se possède plus, et cherche toute sa vie à panser ses blessures.

L’écriture de C. De Mulder provoque le malaise, un peu à la manière de certains écrivains du XIXème siècle, précisément parce qu’elle capte le malaise, l’excès en toutes choses, mais elle bouleverse aussi, parce qu’elle livre une incarnation de la légende, et le mot d’incarnation est bien celui qui convient. Elvis le blondinet devient le sex-symbol aux cheveux aile de corbeau, au regard incandescent, et d’emblée, il ploie sous le poids de ce qu’il symbolise. John se désagrège corps et âme et tente de donner le change, de se donner le change, à vrai dire. 

Avec Yvonne, qui prend soin de John à Paris, John et Elvis, Caroline de Mulder nous offre trois destins fracassés, brise les idoles, ne donne aucune réponse. Il y a des moments loufoques, mais tragiquement loufoques, un paradoxal mélange de malaise et de grâce, des questions sans réponse. 

Cette fausse bio-fiction est une merveille vénéneuse et douce, fascinante et troublante, signée Caroline De Mulder. 

PS : en prime, une excellente postface sur le roman.

 

Caroline De Mulder, Bye Bye Elvis, Espace Nord, 2023.

Le roman avait été publié en 2014 chez Actes Sud.

samedi 13 janvier 2024

Le concert de Muharem Bazdulj



Présentation éditeur

Sarajevo, 23 septembre 1997. U2 est en plein dans sa tournée Pop Mart, et offre aux spectateurs ce soir-là un concert mythique ! Le premier show d'un groupe majeur en Bosnie depuis la fin de la guerre en 1995. Un pur moment de rock'n'roll. Tous les classiques font résonner le stade : « Miss Sarajevo » bien sûr, jusqu'à « Sunday Bloody Sunday », et aussi « New Year's Day », où Bono sollicite l'aide du public, car il avait perdu sa voix le matin même… Avant de ponctuer par son célèbre « Viva Sarajevo ! Fuck the past, kiss the future! ».
Le roman de Muharem Bazdulj suit une galerie de protagonistes Sejo le jour du show légendaire. De Marko, fan inconditionnel, à Zeljko, supporter de foot, qui se doit d’être présent au stade, jusqu’au journaliste croate qui couvre l'événement… Cette nuit magique fut pour tous le symbole d’un retour à la normale dans cette région depuis trop longtemps en tension. Elle est devenue la frontière métaphorique entre le conflflit et la paix, et restera pour U2, selon leur déclaration, leur concert préféré.


Ce que j'en pense

Le principe est simple : les chapitres nous présentent une succession de personnages, qui tous se rendent au concert de U2 du 23 septembre 1997 à Sarajevo. C'est autant un évènement politique que musical, par lequel U2 entend marquer, au milieu de sa tournée PopMart, le fragile retour à la normale d'un pays qui sort de la guerre. 

Il y a là tout ce qui me plaît : un roman kaléidoscopique, qui après le chapitre de présentation de l'évènement passe de personnage en personnage, jusqu'au concert, point d'orgue et de rassemblement, et ses lendemains. Il y a la musique, car adolescente, j'ai aimé U2 (j'avais 16 ans à la sortie de The Joshua Tree, que j'écoutais en boucle alors), et j'avais adoré que le groupe fasse monter sur scène Salman Rushdie, qui n'était plus apparu en public depuis le lancement de la fatwa. 

Muharem Bazdulj a un sacré talent pour brosser le portrait de ses personnages, pour les faire exister en quelques lignes par le prisme de cet évènement. Il restitue avec une force incroyable l'élan de vie de cette jeunesse qui a vécu l'horreur, car c'est cela qui l'intéresse : la pulsion de vie, et non la mort. On perçoit pourtant les fractures, les tragédies (à travers, notamment, les superbes Azra et Sejo) : le poids de l'Histoire est là.

Il écrit aussi avec délicatesse ces moments fragiles et improbables, Larry Mullen Jr et The Edge devant leur bière dans la nuit, Brian Eno à la terrasse d'un resto au petit matin. 

Pour ma part, j'ai lu d'une traite Le concert, et je l'ai refermé avec émotion. Ceux qui me connaissent savent mon goût pour les littératures de l'est, comme on dit, et mon sentiment d'une histoire commune et d'une forte appartenance européenne. Et c'est pour cela que Le concert m'a tant touchée.  

Muharem Bazdulj, Le concert (Концерт), Tropismes Editions, 2024. Traduit du serbe par Zivko Vlahovic.


Il s'appelait Doll de Jonathan Ames



Présentation éditeur

Happy Doll, alias Hank Doll, une cinquantaine d’années, habite Los Angeles. Il est détective privé le jour et vigile dans un salon de massage la nuit, après une carrière dans la Navy et dans la police. Lorsque son ami Lou Shelton vient lui demander de lui donner un rein qui lui sauvera la vie, il hésite pendant une nuit. Cependant, le lendemain matin, les choses se compliquent alors que Lou vient s’écrouler, mortellement blessé par balle, dans ses bras et lui confie, avant d’expirer, un gros diamant. Commence alors pour Hank toute une série de péripéties rarement agréables, sur les traces des assassins de Shelton dans les bas-fonds de L.A.

Ce que j'en pense

Hasard ou non des parutions, j'ai lu ce roman juste après avoir relu Le Grand sommeil de Raymond Chandler, dans l'épatante traduction de Benoît Tadié (Série Noire), ce qui m'a permis de saisir la parenté entre les deux types d'univers et d'écriture. Jonathan Ames livre avec Il s'appelait Doll une merveille d'hommage au roman noir américain, et si cela m'a fait penser à Chandler, c'est qu'il y a chez Ames une même mélancolie, une tendance contemplative qui vous tord le coeur. Hank Doll est un privé qui, faute de clients en nombre suffisant, est aussi vigile dans un salon de massage le soir ; comme il se doit, il est un brin cynique mais d'une lucidité et d'une loyauté sans faille, comme Marlowe. Ce n'est pas un loser même s'il est un peu paumé à ce moment de sa vie. Ex-marine, ex-flic, il en a sous le capot, en quelque sorte. C'est aussi un solitaire, dont le meilleur ami est George, son chien. Là se trouve une trouvaille du roman : dépeindre la relation entre un homme et son chien, sans niaiserie, en restituant la force qui peut lier un individu et son animal. C'est magnifique, croyez-moi. 

A la fois maladroit et intelligent, Doll ne tarde pas à mettre le doigt là où il ne faut pas, et à déclencher une série de catastrophes. L'intrigue est rocambolesque à souhait - mais rappelez-vous, celles de Chandler étaient parfois bigrement embrouillées - et on ne peut lâcher le roman. On commence avec une possible greffe de rein et on termine par le démantèlement d'un trafic énorme. Rappelons que l'auteur est scénariste : chez certains, ça donne une écriture transparente (et sans intérêt), chez Ames cela se traduit par une efficacité incroyable, un sens du rythme, sans que soit oubliée l'écriture romanesque. Il y a aussi ce ton, distancié, légèrement sarcastique, très hard-boiled : de l'humour sans gros sabots, ça fait du bien. 

Il s'appelait Doll est un bijou de roman noir, dans lequel Jonathan Ames ne se contente pas de faire le malin ("regardez comme je connais bien mes classiques, je vous fais un roman méta parce que je suis tellement intelligent") mais livre un vrai et grand roman noir. 


Jonathan Ames, Il s'appelait Doll (A Man Named Doll), Joëlle Losfeld, 2024. Traduit de l'anglais (USA) par Lazare Bitoun. 



mercredi 3 janvier 2024

Chevreuil de Sébastien Gendron



Présentation éditeur

Tout va bien pour Connor Digby. Sujet britannique, auteur de romans jeunesse à succès, il vient de retrouver l’amour en la personne de Marceline, une femme tout à fait à sa mesure et, pour ainsi dire, tombée du ciel. Seulement voilà, le village français dans lequel il est installé depuis une demi-douzaine d’années se met brusquement à le détester. Il faut dire que la population locale, franchement raciste et réactionnaire, n’a que cet étranger à se mettre sous les crocs.
Un vent épique se lève enfin sur ce petit coin de France, et Connor et Marceline sont bien décidés à en profiter pour rejouer la guerre de Cent Ans.

Ce que j'en pense

Vous ne connaissez pas le village de Saint Piéjac? Si, vous connaissez. OK, il ne s'appelle peut-être pas Saint Piéjac, mais vous le connaissez. Vous y vivez peut-être. C'est un coin comme il existe par milliers dans notre beau pays. C'est un concentré de la bêtise, de la méchanceté et de la haine de l'autre, tristement ordinaire. Il faut tout le talent de Sébastien Gendron pour en faire un lieu romanesque, et il en a, du talent ! 

Il faut l'imaginer assembler les pièces de son jeu de massacre : un Anglais pas très intégré parmi les ploucs franchouillards, prompts à détester tout ce qui vient d'ailleurs, une femme en fuite qui va trouver refuge dans ses bras, et une poignée d'autochtones comme on en fait par millions, crétins décérébrés, petits coqs de fumier local, chasseurs aux rêves de conquérants, et méchants très méchants. Secouez le tout, hissez le drapeau (britannique), et c'est de la nitroglycérine qui explose en mille couleurs. 

Sébastien Gendron a l'art de croquer avec férocité et jubilation ce qu'il y a de pire dans notre société, et là où certains nous livrent une vision enchantée de nos bourgades ou une vision décliniste de la ruralité, il s'en donne à coeur joie dans la satire. Le Saint Piéjac de Chevreuil, c'est un village français, avec ses petits notables qui font la pluie et le beau temps, son culte de la bagnole et des engins motorisés avec leurs mochetés de parking, ses privilèges de hobereaux dégénérés et armés. C'est un village français d'aujourd'hui mais qui voudrait bien vivre encore dans un "hier" idéalisé et factice, fermé sur lui-même et qui fantasme les périls venus d'ailleurs. Point d'Arabes ou de Noirs dans les parages? Qu'à cela ne tienne, on s'en prend aux Ukrainiens venus manger le pain des Français, et à cet Anglais, une sorte d'ennemi héréditaire aux yeux de ces idiots. 

Tout ça est à la fois terrifiant et hilarant, parce que Sébastien Gendron a le sens des situations absurdes et des dialogues ébouriffants. Chevreuil est un roman noir héroï-comique, qui nous fait une épopée à partir de presque rien, du trivial, concluant dans un final "hénaurme", tandis que Il Duce, imperturbable, continue son chemin (lisez, vous comprendrez). 

L'air de rien, il rassemble un vrai bestiaire, on se régale avec les titres de chapitres, et tout ça se finit avec des asticots. Nos tristes sires, qui rêvent de l'affrontement avec le chevreuil, véritable seigneur des lieux, indifférent et majestueux, ne sont que des sangliers qui foncent aveuglément et finissent par se rentrer dedans. 

Mention spéciale à la scène d'ouverture : la gamine qui se fait bouffer par les lionceaux, je suis fan. Au risque de me répéter : lisez, vous comprendrez. 

On passe d'un zoo à l'autre, en somme. 

Embarquez avec Connor et Marceline, ça vous donnera du pep's et de la férocité pour commencer 2024 comme il se doit. 


Sébastien Gendron, Chevreuil, Gallimard, La Noire, 2024.