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dimanche 24 mars 2024

Vieux Kapiten de Danü Danquigny



Présentation éditeur

En Albanie, un vieil officier de la sécurité intérieure spécialisé dans les écoutes téléphoniques se lance dans une croisade personnelle contre un de ses anciens amis, aujourd’hui à la tête d’une organisation criminelle.
En France, Desmund Sasse enquête sans discrétion sur le meurtre d’un jeune type, et va bientôt devoir fuir pour sauver sa peau. Pendant ce temps-là, son amie Élise Archambault, détective privée, est embauchée par un avocat véreux pour retrouver son fils.
Des trottoirs bitumés de Morclose aux montagnes vertes de l’Épire, trois enquêtes que rien ne semble relier explorent la haine et la vengeance. Elles vont finir par entrer en collision au pied du cimetière des martyrs de Korcë, en Albanie.

Ce que j'en pense

Ah que c'est bon de retrouver Desmund Sasse, notre Peter Punk! De l'Albanie à Morclose, on le retrouve en train de mettre son nez là où il ne faut pas : gêneur patenté, il entreprend d'abord de faire mettre sous les verrous un caïd local, et comme ça ne fonctionne pas, de virer le trafic de la came de sa cité sinistrée, dominé par un triste sire. Pour cela, il entreprend de convaincre, d'une curieuse manière que je vous laisse découvrir, le fournisseur en Albanie. Il remonte à la source, en somme. De la Bretagne à l'Albanie, c'est la même pourriture, la même gangrène. On retrouve toute la saveur du précédent opus, une façon de brosser le portrait d'une ville moyenne de province qui, depuis longtemps, n'est plus épargnée par les trafics en tout genre, drogue, prostitution, le tout avec la bénédiction intéressée des notables locaux et dans un contexte délétère. Il y a de très belles lignes, vers le début du roman, sur notre jeunesse, qu'on "gère comme un stocke de marchandise, ou comme on mène le bétail. (...) L'immense majorité d'entre eux, sauf les 'fils de', bien sûr, vont traverser un tunnel de précarité de plusieurs années, à enchaîner les stages peu ou pas payés, les CDD reconduits en CDI pour être virés plus facilement et sans indemnités, en se faisant rabrouer les oreilles de vieux refrains sur le goût de l'effort ou le projet d'entreprise."

En Albanie, ce n'est évidemment pas mieux : Danü Danquigny enchevêtre les trajectoires et enrichit son évocation empathique d'un pays qui était au coeur des Aigles endormis. Le Kapiten qui donne son nom au roman est le vestige d'un régime, d'un pays qui n'est plus, qui a été jeté aux chiens, à la version la plus pure du capitalisme, celle des trafiquants et des voyous. Il sait qu'il a fait les mauvais choix, il est la métaphore d'un pays saccagé. 

Il faut lire le chapitre "Ce que je crois", empli de la rage du personnage, qui s'exprime en des pages superbes rythmées par l'anaphore "Je crois". 

Et puis il y a ce plaisir de retrouver Marv', Elise, et de voir défiler scènes et personnages déjantés et abîmés, furieux et pathétiques. J'aime cette folie et ce rythme, typiques d'une littérature de genre parfaitement maîtrisée. Desmund est à la fois un perdant magnifique et un héros XXL, fracassé et prêt à se sacrifier. Mais à ce jeu, le Kapiten va le surpasser. 

Bref, une excellente lecture, une de plus!


Danü Danquigny, Vieux Kapiten, Gallimard, Série Noire, 2024. 



vendredi 15 mars 2024

L'affaire Sylla de Solange Siyandje



Présentation éditeur

En quelques jours, cinq personnes meurent empoisonnées. La police se saisit de l’enquête et découvre qu’elles ont pour seul point commun d’avoir été en rémission de cancer après avoir consulté un guérisseur, Moussa Sylla. Immédiatement dans le viseur de la justice, Sylla fait appel à Béatrice Cooper pour le défendre. L’avocate remarque que l’une des victimes était en lien avec Merculix, l’entreprise pharmaceutique pour laquelle travaille son mari, mais elle est loin d’imaginer dans quel engrenage elle a mis le doigt…

Ce que j'en pense

Voilà un premier roman à mes yeux bien prometteur. Je vous l'avoue, j'ai eu un peu de mal à entrer dedans, mais je ne saurais dire si le roman est vraiment en cause tant il m'est difficile en ce moment de trouver du temps et de l'énergie pour lire. Par conséquent, il faut qu'un roman m'agrippe très vite. Pourtant, en dépit de mon début de lecture un peu laborieux, j'ai persévéré et j'ai bien fait. Car si L'affaire Sylla débute comme un polar judiciaire classique, il se distingue rapidement : par son sujet plus original qu'il n'y paraît, et en tout cas pas si souvent traité que ça dans le roman noir français, par la force de ses personnages, par le dosage du réalisme (Solange Siyandje sait de quoi elle parle) et du romanesque. Les méandres d'une procédure deviennent des éléments de tension en eux-mêmes, et on se prend au jeu au point qu'il est difficile de lâcher le roman. 

J'ai aimé que Sylla ne soit pas posé comme une espèce de pantin un peu folklo au nom de la Raison toute puissante, et j'ai adoré le trio de personnages introduits ici, Béatrice, Clotaire et Serge. En revanche, pas de pitié pour l'industrie pharmaceutique, mais entre nous, comment être sympathique avec ces bandits? 

J'espère donc retrouver les trois personnages à l'avenir, ou même sans eux, lire un prochain polar de Solange Siyandje. 


Solange Siyandje, L'affaire Sylla, Gallimard Série Noire, 2024.

mercredi 15 mars 2023

Hollywood s'en va en guerre d'Olivier Barde-Cabuçon



Présentation éditeur

Septembre 1941. Aux États-Unis, le mouvement isolationniste et antisémite America First gagne du terrain et le président Roosevelt n’arrive pas à faire basculer son pays dans la guerre. À Hollywood, on prépare la contre-attaque avec un film engagé en faveur de l’intervention, mais sa vedette, la star Lala, est victime d’un chantage qui pourrait tout compromettre.

Vicky Mallone, détective privée, légèrement portée sur les cocktails et les femmes, va voler à son secours avec l’aide d’un vieux fédéral bougon et, lorsqu’il est sobre, d’Errol Flynn en personne. Le tournage du film va bientôt concentrer toutes les menaces et tous les enjeux de l’époque. Mais qui manipule qui à l’ombre des plateaux ?


Ce que j'en pense

J'avais beaucoup aimé le précédent roman de l'auteur, qui marquait son entrée dans la Série noire. Je me suis régalée avec Hollywood s'en va en guerre, qui se situe en 1941, à Hollywood, donc (vous me suivez?). Pour les lecteurs peu aguerris côté roman noir, ce sera un vrai plaisir, car l'auteur s'y entend pour mettre en place son intrigue, faire naviguer le lecteur dans les arcanes d'Hollywood et l'embarquer dans une histoire à la fois sombre et trépidante où se mêlent industrie (cinématographique) et politique. Pour les lecteurs un peu plus habitués aux codes du genre, s'y ajoutera la jubilation de l'hommage à Chandler.

Mais attention, rien de poussiéreux ou de pesant dans l'hommage : c'est enlevé et MO-DER-NE! Oui, car au privé en trench-coat dont Bogart (♥️) a fixé la silhouette, il substitue UNE privée, et quelle privée, mazette ! Aux esprits chagrins qui penseraient qu'il est invraisemblable qu'une femme devienne alors une privée, il livre une explication bien plausible : c'est parce qu'il n'y a pas de place pour les femmes ENQUÊTRICES dans la police de l'époque que notre héroïne fait le choix de l'officine privée. Vicky Mallone est flamboyante et maline, et comme ses homologues masculins, elle aime la picole et les jolies femmes. Et puis il y a Arkel, le mystérieux et brutal Arkel : moi je l'aime d'amour, ce personnage, et je vous le dis tout de suite, à certaine péripétie, dont je ne dirai rien ici, j'étais abasourdie, un peu comme ça:



Et Errol Flynn, nom de Zeus ! Personnage romanesque et hilarant, insupportable et lucide sur lui-même, vous m'en direz des nouvelles.

Tout ça pour dire que Hollywood s'en va en guerre est un roman noir formidable, malin et palpitant, que vous aurez du mal à lâcher. D'ailleurs, je n'ai pas pensé qu'à Chandler, j'ai pensé à Stuart Kaminsky et à son privé Toby Peters, avec sa série hollywoodienne des années 1970. On y croisait d'ailleurs, parmi d'autres, Errol Flynn. Bon sang, voilà que j'ai envie de chiner des Kaminsky, maintenant.

Mais comme on est en 2023, et qu'on n'est pas avec n'importe qui (l'auteur + la Série noire), c'est aussi un roman noir qui saisit un moment de l'Histoire important, celui qui précède l'entrée en guerre des Etats-Unis, celui qui voit s'affronter dans le soi-disant pays de la liberté des forces terribles, démocrates et pro-nazis, partisans de l'entrée dans le conflit et isolationnistes. Et ça, ça nous ramène à des choses terriblement actuelles, non? Mais Olivier Barde-Cabuçon pose tout ça avec légèreté, élégance. La classe, quoi. 

En finissant le roman, sourire aux lèvres, je me disais : ça nous ferait une p... de bonne série, et j'espère qu'Olivier Barde-Cabuçon a lui aussi de retrouver Vicky. Moi, elle me manque déjà. 


Olivier Barde-Cabuçon, Hollywood s'en va en guerre, Gallimard, Série noire, 2023.

mardi 7 février 2023

Menaces italiennes de Jacques Moulins



Présentation éditeur

Le colonel Hassan, ancien militaire de la garde de Saddam Hussein devenu homme de l’ombre des services secrets allemands et repéré par la cellule anti-terroriste d’Europol que dirige Deniz Salvère est retrouvé mort dans le Spreepark de Berlin. Une affaire de mœurs, apparemment. Mais Salvère n’est pas du genre à s’en tenir aux apparences… En Italie, deux bourgeoises quinquagénaires disparaissent. Aucune explication satisfaisante. Mais rien qui devrait attirer l’attention d’Europol s’il n’y avait ce lien entre l’une d’elles et Ettore Guidi, un vieil industriel fascisant dont la fille et un homme de main impliqué dans une affaire qu’ils ont récemment résolue ont été assassinés. Après Berlin, c’est donc à Gênes que s’installe l’équipe anti-terroriste dirigée par Salvère pour poursuivre la traque des têtes pensantes du réseau d’extrême droite qu’ils soupçonnent de vouloir déstabiliser la démocratie italienne… avant d’étendre leur action à toute l’Europe.

Ce que j'en pense

Jacques Moulins est à mes yeux une valeur sûre de la Série noire désormais. Il livre avec Menaces italiennes un nouvel opus de la série commencée avec Le réveil de la bête et Retour à Berlin. Nous retrouvons donc Deniz Salvère et son équipe, et la thématique politique qui anime les romans noirs de Jacques Moulins : la toile tissée par l'extrême-droite en Europe, et qui s'apparente à une entreprise terroriste qu'on a tendance à sous-estimer, au sein même des services anti-terroristes. Jacques Moulins construit comme dans les deux autres volumes une trame romanesque retorse à souhait, complexe, qui n'a pas grand-chose à voir avec la vision sexy et trépidante de certains romans étatsuniens. Il navigue entre roman noir très sombre et politique fiction glaçante. Et moi, je marche à fond, j'aime que l'auteur ne prenne pas le lecteur pour un idiot, qu'il mise sur la coopération d'un lecteur enclin à se passer du pathos, des intrigues secondaires focalisées sur la vie privée des enquêteurs, destinées à mettre de l'huile dans les rouages. Certes, Deniz est taraudé par le naufrage de sa vie sentimentale, mais le roman ne s'étale pas sur cet aspect, présent pour donner chair au personnage, pas pour reposer le lecteur des intrigues politiques. 

Menaces italiennes résonne particulièrement à l'heure où Meloni a accédé au pouvoir en Italie, où un réseau projetant des actions terroristes a été démantelé en Allemagne. Il reste cependant, avant tout sans doute, un roman noir, une oeuvre de fiction, dont le rôle n'est pas de "copier" la réalité, mais de la donner à comprendre, d'en proposer une vision. Franchement, ça vous changera des comédies de Noël*.


Jacques Moulins, Menaces italiennes, Gallimard, Série Noire, 2023.


* ou des niaiseries de la Saint Valentin ; j'ai lu ce roman pendant la semaine qui a précédé Noël, grâce aux bons soins de Christelle Mata, donc dans une atmosphère dégoulinante et anesthésiante. 

dimanche 8 janvier 2023

Un simple enquêteur de Dror Mishani



Présentation éditeur

À bientôt quarante-quatre ans, récemment marié et promu commissaire à Holon, Avraham est las d’enquêter sur des crimes domestiques dont la résolution ne rend service à personne. Il rêve de missions plus importantes. Aussi le jour où deux affaires se présentent simultanément délègue-t-il la plus banale — un nouveau-né découvert dans un sac plastique à proximité de l’hôpital — à une collaboratrice. C’est la disparition d’un touriste signalée par le directeur d’un hôtel du front de mer qui retient son attention. L’homme, détenteur d’un passeport suisse, a également un passeport israélien mais aussi d’autres identités. Quand on le retrouve noyé sur la plage, l’implication du Mossad commence à se profiler. Tout porte Avraham à croire qu’il tient enfin sa « grande » enquête. En réalité c’est un terrible cas de conscience qui l’attend.

Ce que j'en pense

C'est avec plaisir que j'ai retrouvé Avraham, notre "simple enquêteur". Deux enquêtes vont peu à peu s'entremêler (sans que les faits soient corrélés) dans ce polar à la construction impeccable, qui se dévore. Mine de rien, Dror Mishani porte un regard aigu sur la société israélienne, à travers l'histoire de Liora et Danielle d'abord, sur ce rapport compliqué à la religion, à l'identité, au regard d'autrui, et à travers l'histoire de Raphaël, sur les ambiguïtés d'une nation et de ses services secrets. Ce serait suffisant pour faire de ce polar de Dror Mishani un roman sacrément passionnant, mais Avraham est évidemment l'atout majeur. Lorsqu'Un simple enquêteur commence, nous le trouvons en plein doute quant à son métier, à son utilité sociale et morale, durement éprouvé par la mort d'Ilana. Veut-il se contenter de rester à ce poste, dont il dit au début du roman qu'il ne permet nullement de servir la justice, de résoudre des situations, bien au contraire? Et d'emblée cela m'a empoignée, émue, bouleversée. 

Tout au long du roman, nous retrouvons les qualités d'Avraham : sa ténacité, son intuition et son intelligence, son humanité surtout. Le roman palpite de la présence d'autres auteurs, d'autres personnages, en particulier Maigret, une référence pour notre enquêteur. Il a ces moments de contemplation et de retrait en lui-même, face à la mer, face à la Seine - une partie du roman se déroule à Paris. Le fil rouge du roman, que ce soit dans la réflexion engagée par Avraham sur lui-même ou dans les deux enquêtes, c'est l'EMUNA du titre original (אֱמוּנָה), difficile à traduire, qui signifie vérité, fidélité, probité. De tout cela il est question ici : des vérités difficiles à établir, des fidélités confrontées à des trahisons, et la probité, mise à l'épreuve constamment. 

Alors oui, Avraham est un simple enquêteur, qui va rester au rez-de-chaussée (lisez, vous comprendrez) par EMUNA, parce que c'est là qu'on aperçoit la seule chose qui vaille : l'humanité. 

Dror Mishani, Un simple enquêteur (EMUNA), Gallimard, Série Noire, 2023. Traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz.

mercredi 21 décembre 2022

Les liens mortifères de Sophie Lebarbier





Présentation éditeur

Qui a tué la ravissante Ingrid ? Et pourquoi ? Sa sœur Léonie, psychologue trentenaire, aussi vive que névrosée, tente de comprendre. En parallèle, Fennetaux, une commandante de police atypique, légèrement allumée mais redoutable, mène l’enquête officielle. 

Tandis que le mystère s’épaissit, les deux femmes unissent leurs forces pour démêler les liens mortifères d’une histoire dont les origines remontent à il y a fort longtemps… au cœur d’un village médiéval de l’Ardèche.

Ce que j'en pense

Il faut que je vous dise tout d'abord que j'aimais beaucoup la série Profilage, du moins les premières saisons, avec son côté totalement irréaliste, l'héritage de figures et de motifs de littérature populaire échevelés et assumés. Par conséquent, lorsque j'ai vu que l'une des créatrices-scénaristes publiait un polar chez Albin Michel, je n'ai pas hésité. Bon, le titre, je ne vous le cache pas, je ne le trouve pas terrible. En revanche, j'ai été très vite emportée par l'histoire et les personnages. 

L'efficacité scénaristique est bien là, avec un sens du rythme de la narration, un talent pour ménager des rebondissements sans pour autant épuiser le lecteur. Est-ce du thriller? Je ne sais pas. Un peu, sans doute, mais vous savez, on s'en fiche. 

Sophie Lebarbier travaille des motifs tels que la filiation, et elle s'y entend pour parler d'enfances tordues, de mères atypiques. Mais surtout, j'ai aimé ses personnages, et en particulier ses deux héroïnes, Léonie et Fenneteaux. Léonie est une jeune psy à laquelle on s'attache d'emblée, avec son jules tendre et envahissant tant il est moelleux, avec ses névroses familiales, avec ses rondeurs. Mais j'avoue un faible pour Fenneteaux, peut-être parce qu'elle est plus proche de moi (par l'âge notamment). J'ai adoré cette "vieille" qui ne s'en laisse pas compter, son équipe qui, alleluia, ne comporte pas de mâle dominant. J'ai été sensible à sa maladie chronique (pour bien connaître le sujet, hélas), évoquée sans détour ni pathos. J'ai aimé sa façon de mener l'enquête.

J'ai passé un excellent moment de lecture, et j'ai très envie de retrouver les personnages dans un prochain roman : pourvu que ce soit le premier d'une série!


Sophie Lebarbier, Les liens mortifères, Albin Michel, 2022.  

vendredi 7 octobre 2022

Madame Mohr a disparu de Maryla Szymiezkowa



Présentation éditeur

Cracovie, 1893. Zofia Turbotyńska, sans enfants, mariée à un professeur d’université, s’efforce de gagner sa place dans la haute société cracovienne. Dans ce but, et pour lutter contre l’ennui de sa vie domestique, elle s’engage au service d’une cause caritative : la Maison Helcel, maison de soins privée pour les malades et les vieux.

Lorsqu’une résidente, Mme Mohr, est trouvée morte dans le grenier, le médecin conclut à une crise cardiaque. Mais Zofia, grande lectrice de romans policiers, y voit aussitôt un acte criminel et décide d’enquêter. Plonger dans les secrets des uns et des autres, sinistres ou anodins, est bien plus amusant que coudre des sachets de lavande… Et qui sait, Zofia y trouvera peut-être une nouvelle vocation ?

Première aventure de cette Miss Marple à la polonaise, ce roman mêle pastiche hilarant et satire bourgeoise, tout en offrant au lecteur un savoureux portrait de Cracovie, avec ses commérages, ses figures historiques et ses mœurs d’un autre âge.


Ce que j'en pense

Voilà du changement du côté du polar polonais, et c'est très chouette. Et comme c'est le premier d'une série, c'est encore mieux. Est-ce du polar historique? Pas tout à fait. Est-ce du cosy crime? Je n'en ai pas lu assez pour dire, mais il me semble que ça n'en est pas tout à fait non plus. Ou c'est tout cela à la fois et plus encore. Quoi qu'il en soit, je me suis régalée. 

D'abord, j'ai adoré l'héroïne : elle n'est pas très aimable, et c'est pour cela que j'ai aimé la connaître, la suivre. Elle est un peu une parvenue, qui s'est haussée dans la société grâce à son mariage. C'est une femme de son époque, mais nos auteurs lui insufflent un brin de malice, une bonne dose de curiosité, et une belle intelligence. Nous découvrons la bonne société cracovienne par ses yeux et c'est piquant juste ce qu'il faut. 

Ensuite, la bonne idée, évidemment, c'est cette maison de soin, qui accueille aussi bien des pensionnaires fortunés que des indigents, le tout mené par des religieuses hautes en couleur. C'est un microcosme formidable, délicieux. Mais nous avons aussi de belles incursions dans divers lieux emblématiques de Cracovie, alors en pleine mutation, comme toutes les villes d'Europe à cette époque. 

En somme, Madame Mohr a disparu a le charme d'un récit d'énigme avec une héroïne qui n'est pas une enquêtrice professionnelle (et qui est bien plus charmante que Miss Marple, cette punaise), qui par son statut de transfuge de classe (comme on ne disait pas à l'époque) est en position d'observatrice autant que d'actrice,, et qui connaît divers milieux sociaux. Son tandem occasionnel avec sa domestique, bien rusée pour débusquer une "disparue", est délicieux. Son mari est assez rigolo aussi, un peu lunaire, et j'aime quand il reprend son épouse sur ses remèdes "de bonne femme", tout comme celle-ci se gausse des superstitions de sa domestique. 

Mais Madame Mohr a disparu a aussi la force d'une fresque historique, qui embrasse la société polonaise à un moment important. En cela, la préface de la traductrice est une bénédiction pour le lecteur ignorant (comme moi) de l'histoire de la Pologne dans des aspects précis. C'est précieux car cela facilite ensuite la lecture du roman, qui est parfaitement fluide, jamais didactique/pesant, et pourtant très ancré dans l'Histoire et ses tourments. Les auteurs entendent par cette série saisir les grandes fractures de l'Histoire de la Pologne, de Cracovie, de l'Europe, les trois étant évidemment articulées, liées dans leur destin. 

En somme, Madame Mohr a disparu est un bonbon acidulé juste ce qu'il faut, plein de bonnes choses. J'ai hâte de découvrir le deuxième volume, de retrouver Zofia.

Ah et la couverture : réussie, non? Moi j'adore. 


Maryla Szymiezkowa, Madame Mohr a disparu (TAJEMNICA DOMU HELCLÓW), Agullo Noir. Traduit du polonais par Marie Furman-Bouvard. 




vendredi 1 juillet 2022

La chambre du fils de JØRN LIER HORST



Présentation éditeur

Bernhard Clausen, ancien ouvrier soudeur, membre important du parti travailliste et ex-ministre, meurt soudainement d’une crise cardiaque. Un proche va inspecter son chalet pour s’assurer que rien n’y traîne qui risquerait de compromettre le parti. Il découvre neuf cartons entassés comme à la hâte dans une chambre, remplis de billets datant du début des années 2000 : l’équivalent de quatre-vingts millions de couronnes en euros, livres sterling et dollars.
L’inspecteur Wisting est chargé par le procureur général de Norvège de découvrir leur origine. Rapidement et le plus discrètement possible : les élections approchent.
Mais son enquête prend une nouvelle dimension quand remonte à la surface une lettre anonyme mettant en cause Clausen dans la disparition, en 2003, d’un jeune homme parti pêcher au bord du lac Gjersjøen.


Ce que j'en pense

Pour ceux qui se demanderaient quoi emporter en vacances, voilà du bon polar, bien fichu, bien construit, avec une intrigue prenante et solide. Je le rangerai volontiers dans la catégorie du "procedural", parce qu'on suit Wisting et l'équipe qu'il se compose pour mener l'enquête sur les caisses de devises retrouvées au domicile du politicien mort (de mort naturelle) : et c'est passionnant, vraiment. Le lecteur observe des professionnels à l'oeuvre, une équipe qui fonctionne, une mécanique d'enquête qui avance sans tambour ni trompette, et l'auteur n'a pas besoin d'introduire des éléments de tension interne ou des rebondissements liés à leur vie personnelle pour captiver. C'est un aspect que j'ai adoré. 

J'ai beaucoup aimé les personnages, que je découvrais. En effet, je n'ai pas lu le précédent opus de l'auteur, dans lequel il introduisait, je suppose, le personnage de Wisting. On retrouve dans cette série quelque chose qui me semble récurrent chez Horst : les rapports père-fille, mais c'est moins appuyé que dans son autre série. Le procedural l'emporte sur le reste. Pourtant, les personnages prennent corps, n'allez pas croire qu'ils ne sont que des pions un peu vides : mais l'auteur ne cède pas aux facilités de personnages éclatants et improbables.

Pas d'esbrouffe, pas de twist à la noix, pas de scènes spectaculaires et sanglantes, non, une enquête scrupuleuse menée par des pros aux compétences complémentaires, et en arrière-plan, mine de rien, une réflexion sur l'exercice du pouvoir, sur les tiraillements entre intérêts personnels et éthique politique. 

Avec des éléments simples, La chambre du fils m'a fait passer un excellent moment, et c'est beaucoup. Si vous voulez en faire de même, n'hésitez pas.


JØRN LIER HORST, La chambre du fils (Det innerste rommet), Gallimard, Série Noire, 2022. Traduit du norvégien par Aude Pasquier. 




dimanche 15 mai 2022

Les morts de Riverford de Todd Robinson



Présentation de l'éditeur

À Riverford, petite ville durement frappée par la crise économique, la population se noie dans l’ennui, l’alcool et la drogue. Quentin Davoll, vieille gloire du basket, est assassiné. Fils unique de l’homme le plus puissant de la ville, il était haï de tous pour ses activités de banquier - et parce qu’il était une brute raciste. Frank Yama, le flic chargé de l’enquête, a été l’une de ses victimes au lycée. Avec le shérif Julius Franco, ils sont le seul Asiatique et le seul Noir du coin, et ne pleurent pas vraiment la mort de Davoll. Mais la liste des suspects est très longue, et Riverford cache pas mal d’histoires sordides et de comptes à solder. Yama n’est pas au bout de ses surprises, et encore moins de ses peines.


Ce que j'en pense

Cela faisait longtemps que j'espérais un nouveau roman de Todd Robinson, et voici Les morts de Riverford, qui ne nous ramène pas Boo et Junior, personnages de ses précédents polars, mais qui introduit Frank et Julius, le premier étant un flic aux origines japonaises (une curiosité à Riverford) et le second un shérif "marron" (presque aussi incongru à ce poste). Le roman est construit en kaléidoscope, les chapitres livrant les points de vue de différents protagonistes, l'ensemble dressant le portrait de l'Amérique telle qu'elle va, c'est-à-dire assez mal. 

Riverford est l'une de ces petites villes américaines, à deux heures de Boston, qui tout en offrant des spécificités made in USA, a des points communs avec ces villes moyennes françaises de la diagonale du vide. Abandon des pouvoirs publics, désindustrialisation, augmentation folle du coût de la vie : si vous ajoutez la circulation des armes, le fléau des substances psychotropes, vous obtenez un cocktail mortifère et explosif, le tout sur fond de crétinisation généralisée. 

L'originalité du roman de Todd Robinson est de liquider d'emblée deux des plus grosses ordures de la ville : l'un est le magnat local, ou plutôt son héritier, brute épaisse à la carrure de géant, l'autre est un raté violent, qui laisse derrière lui deux rejetons opposés sur bien des points, l'un étant l'incarnation même de la bêtise qui nous vaudra quelques scènes hilarantes. 

Car Todd Robinson jette toujours un regard empreint de désespoir et d'humour sur cette triste humanité. Il y a des scènes déchirantes (Albert) et des scènes hilarantes. Il me semble toutefois que le regard de l'auteur est plus sombre que dans les précédents romans, plus désenchanté : c'est aussi, je suppose, que l'Amérique n'est déjà plus la même et qu'il n'y a pas de quoi se réjouir (là-bas comme ici). La misère - économique, culturelle, morale - est mère de la bêtise et de la violence. Alcool, ignorance, impuissance à s'extirper de la misère, tout est prêt pour qu'explose la violence, envers ce qui n'est pas assez blanc, assez "normal" (la norme est dans l'oeil de celui qui regarde, donc tout est relatif), assez fort (testostérone requise). 

Joyeusement amoral ou immoral, Les morts de Riverford pourrait s'appeler Les salauds meurent aussi : et on s'en réjouit bien. L'esthétique très "pulp", que je trouve très emblématique de la manière d'écrire de Todd Robinson, fait des merveilles. Et au milieu de ce chaos, il se dégagé malgré tout une humanité qui fait chaud au coeur. 


Todd Robinson, Les morts de Riverford (The Dead in Riverford), Gallmeister, 2022. Traduit de l'anglais (USA) par Alexis Nolent.

samedi 14 mai 2022

La main de Dieu de Valerio Varesi




Présentation de l'éditeur

Sous le plus vieux pont de Parme, le corps d’un homme émerge du rivage boueux. Il a été assassiné, puis jeté à l’eau on ne sait où et emporté par le courant. Le commissaire Soneri, se fiant comme toujours à son instinct, décide de remonter le fleuve. Par un après-midi froid et pluvieux, son voyage vers les origines l’amène dans un village isolé des Apennins, près d’un col autrefois parcouru par les marchands et les pèlerins et désormais fréquenté par les vendeurs ambulants non européens et les « mules » de la drogue. Les villageois parlent peu et à contrecœur, l’hostilité envers l’étranger, qui plus est le flic, est évidente. Soneri découvre malgré tout l’identité de la victime – un entrepreneur local riche et redouté – dont le nom est lié à un violent conflit d’intérêts sur l’avenir de ces montagnes. Au fi l des jours, l’enquête devient de plus en plus inquiétante, tandis que le commissaire s’échine à trouver la bonne piste parmi des chemins impénétrables qui se perdent dans un paysage intact de neige, d’arbres et d’eau. Dans ce décor qui le fascine et le bouleverse à la fois, il croise des personnages bizarres, rassemblés dans une sorte de communauté des bois, et un prêtre dérangeant à la foi subversive, confi né par punition dans ce lieu oublié de Dieu…

Ce que j'en pense

Il est des auteurs dont l'oeuvre a peu à peu pris une place importante dans ma vie de lectrice, dont j'aime tant l'univers que j'ai l'impression de connaitre les personnages. Valerio Varesi est de ceux-là, et il conjugue à mes yeux la maîtrise du roman noir, une vision humaniste et pessimiste et une capacité, malgré tout, à garder une part d'émerveillement.
Avec La main de Dieu, il ramène Soneri dans les montagnes, et une fois encore, il se départit de toute vision niaise de la ruralité, pour dresser un petit théâtre tragique comme il en a le secret. Il y enferme ses personnages, à la faveur (si je puis dire) d'un éboulement qui coupe le village du monde, avec Soneri en observateur privilégié, un peu comme Maigret quand il prend sa tête de province, sauf qu'il a un peu plus de mal à se fondre dans le paysage et se heurte à l'hostilité des habitants du coin.

C'est que l'Italie a bien changé, et même ces montagnards rudes et hostiles sont gangrénés par la corruption des médias et de l'argent, rêvant de tout ce qu'on leur fait miroiter à la télé-poubelle, mais aussi montrant une hostilité - récente en ces pays de solidarité - envers tout ce qui est étranger et même différent, tout simplement.

Valerio Varesi excelle à montrer, par le prisme d'une petite communauté la dislocation de la société italienne, la dépendance envers des "puissants" corrompus jusqu'à la moelle, la dégringolade morale de nos sociétés aveuglées par l'aspiration à l'argent facile. Il expose la bêtise crasse dans toute sa laideur, dans toute sa violence aussi, parce que les uns et les autres sont prêts à tout pour préserver leurs petits ou grands privilèges.

La nature, terrible et somptueuse, est elle-même menacée par ces appétits féroces : aux conséquences du changement climatique s'ajoutent les inepties du développement touristique, qui massacre paysages et hommes, ceux-là mêmes qui s'efforcent de vivre dans le respect de la montagne. Valerio Varesi ne nous donne aucune raison d'espérer de ce côté-là, disons-le tout net.

Alors d'où vient ce sentiment d'humanité, me direz-vous? Eh bien il est lié à ce qui fait le sel de l'univers de Varesi : l'amitié (souvent teintée de joyeux sarcasmes), l'amour dont la dimension charnelle est capitale, les plaisirs de la chère simple, savoureuse, réconfortante. Tout cela n'occulte pas la tragique marche du monde, les morts et les sacrifiés, et la confrontation finale est déchirante, mais cela permet de supporter la vie, et d'en jouir en dépit de tout le reste.



Valerio Varesi, La main de dieu (La Mano di Dio), Agullo, 2022. Traduit de l'italien par Florence Rigollet. 

dimanche 6 mars 2022

Semia d'Audrey Gloaguen



Présentation éditeur

À la veille de Noël, le suicide collectif dans un centre commercial d’individus apparemment étrangers les uns aux autres, voilà de quoi attirer les médias charognards. Justement, la jeune journaliste Manhattan Caplan cherche à tout prix un scoop pour sauver son boulot et conserver la garde de son fils. De la banlieue parisienne à Aokigahara, la forêt des pendus du mont Fuji, son enquête la mène sur la piste d’un réseau social et d’un logiciel révolutionnaire baptisé SEMIA (Semantic Analysis) qui dresse un portrait psychologique des utilisateurs et suscite la convoitise jusqu’au sommet de l’État.

Ce que j'en pense

Voilà une nouvelle voix à la Série Noire et bon sang, ça déménage. Pêle-mêle, en lisant Semia, j'ai pensé à Antoine Chainas, à Sébastien Raizer, à Benjamin Fogel, mais Audrey Gloaguen a une façon de tisser son récit singulière et remarquable. J'ai commencé Semia sans rien en savoir, et en deux jours, j'avais dévoré les 500 pages de ce roman noir rythmé, efficacement construit, après m'être demandé où l'autrice m'emmenait. Il y a ce que j'aime dans un roman noir : un sens évident des codes et du romanesque. Quand je l'ai eu entre les mains, j'ai lu les trois premiers chapitres, brefs, saisissants et dont l'écriture sans fioritures m'a immédiatement accrochée. Mais j'avais d'autres lectures en cours, que j'ai liquidées avant de plonger dans Semia. On retrouve des codes, des motifs, des personnages du roman noir tel qu'il s'écrit aujourd'hui. La journaliste en vrac, malade de stress, dont la vie personnelle part en cacahouète, rappelle ces enquêteurs ou ces enquêtrices (flics, journalistes, qu'importe) à la vie dévastée mais qui s'accrochent à une (ultime?) enquête. Le flic à moitié (?) psychopathe rappelle certains personnages de Chainas ou d'Ellroy (je fais avec mon encyclopédie perso, hein), abjects et fascinants, un concentré de violence et de perversité, la rédemption en moins chez Gloaguen. Lucius - qui a la beauté du diable - et Blackmailer - presque super héros avec ses presque super pouvoirs et son identité secrète - sont les figures les plus romanesques à mes yeux, sortes d'anges vengeurs non dépourvus d'ambiguïté mais qui enlèvent l'adhésion par leur loyauté et au fond, leur droiture morale, leur incorruptible quête de vérité, par une forme de panache aussi, qui procure une intense jubilation. 

Audrey Gloaguen manie à merveille le chaud et le froid, la noirceur absolue et la récompense narrative, et l'on avance dans le roman avec une fébrilité croissante. Son écriture est au cordeau, tape juste, sans épanchement, sans lourdeur, et je reste assez béate devant les chapitres "semiesques" (lisez, vous comprendrez) qui émaillent la fin du roman, ainsi que devant les chapitres 69 et 70 (même recommandation 😈). A ce stade, on pourrait croire que l'autrice cède à une facilité, non pas au sens où elle userait de ficelles éculées pour clore son récit, mais au sens où elle sacrifierait la noirceur au romanesque. Il n'en est rien. L'épilogue glace le sang et représente à lui seul, s'il était besoin, la complexité du roman, de la vision qu'il nous offre. 

Comme je le disais, j'ai aussi pensé à Sébastien Raizer et à Benjamin Fogel, deux auteurs certes différents. La manière dont Audrey Gloaguen livre une vision hallucinée et hallucinante de l'enjeu à la fois éthique et politique des nouvelles technologies, des big data qui commandent nos vies. Elle a, comme Sébastien Raizer, une façon de s'en emparer au présent (le roman se passe à fin des années 2010) pour nous livrer une vision puissante, habitée, vénéneuse de notre société, des appétits humains. Et comme Benjamin Fogel, elle nous alerte, avec toute la puissance de la fiction, sur les dérives déjà actuelles de l'utilisation à des fins parfois ouvertement malveillantes mais toujours dangereuses (euphémisme) des données que nous livrons ou que nous laissons accessibles, dépassés par les outils, inconscients de l'aliénation que nous accueillons sourire aux lèvres. 

C'est un premier roman, et pas un roman de débutant(e), un coup de maître. 


Audrey Gloaguen, Semia, Gallimard Série Noire, 2022. Sortie le 10 mars.



jeudi 10 février 2022

Peter Punk au Pays des merveilles



Présentation éditeur

À peine sorti de prison, Desmund Sasse est arrêté et placé en garde à vue pour complicité de meurtre. Le jeune suspect, qui semble le connaître, lui a laissé de longs messages. Mais rien ne tient dans l’accusation et Sasse est vite libéré.
Il sent pourtant que quelque chose de louche le relie à cette affaire et, bien que résolu à se tenir en dehors des ennuis, il va foncer dedans tête baissée.

Ce que j'en pense

Souvenez-vous : j'avais beaucoup aimé Les aigles endormis. Avec ce nouveau roman, Danü Danquigny change complètement d'univers, et il nous livre un polar dans les règles de l'art, si je puis dire, explorant les codes pour le plus grand plaisir du lecteur. Tout y est : le héros, taulard tout juste sorti de prison et illico dans le collimateur d'un flic pas très malin, ses amis d'enfance, avec un trio relié par cette enfance commune mais séparé par des trajectoires opposées en tous points ; la privée ex-flic en rupture de ban avec la police ; les combines des notables locaux qui fraient avec la crème des caïds du coin. Vous vous dites : rien de nouveau sous le soleil? Ah mais bon sang, c'est le but, et c'est jubilatoire, malin, Danü Danquigny, sans forcer le trait, croque l'époque, les révoltes des Gilets jaunes réprimées violemment, l'évolution d'un tissu urbain qui attise les appétits de certains, condamnant les autres à la relégation, au déclassement. 

Vous voyez, c'est comme quand Todd Robinson, par exemple, livre une sorte de série B survitaminée, et en toute légèreté, met le doigt là où ça fait mal aux USA. Eh bien Danü Danquigny accomplit un travail analogue à mes yeux : il s'empare des codes du polar pour nous embarquer et nous offrir aussi bien un divertissement efficace qu'une radiographie sans concession de l'époque. C'est un cocktail parfaitement dosé, et moi je marche à fond. Je ne me suis pas ennuyée une seconde, l'intrigue est menée tambour battant, et j'ai refermé le volume en espérant une chose : qu'on reverrait bientôt Sasse et Elise, parce que ces deux-là ont encore des choses à nous dire, c'est certain!


Danü Danquigny, Peter Punk au Pays des merveilles, Gallimard, Série Noire, 2022.

mercredi 12 janvier 2022

Sens interdits de Chantal Pelletier



Présentation éditeur

2046 en Provence.
Les citoyens, de plus en plus contrôlés (temps d’écran, carnets d’approvisionnement, empreinte carbone, etc.), ont du mal à échapper aux stages de récupération de points de permis de table, aux maisons de redressement alimentaire et au télécoaching punitif.
Des attentats alimentaires, quelques mois plus tôt, ont tué plusieurs fois en France, tandis que la faim taraude les plus démunis et que des milices veillent sur les ambitions économiques des investisseurs chinois. Dans ce monde affolant, les policiers alimentaires Anna Janvier et Ferdinand Pierraud doivent enquêter sur le meurtre d’une femme retrouvée ligotée nue à une chaise devant un festin à l’ancienne, gavée à mort. Ils ne se doutent ni l’un ni l’autre des répercussions que cette enquête va avoir sur leur vie et sur celle de leurs proches...


Ce que j'en pense

Quel plaisir de retrouver les personnages de Chantal Pelletier! Nous les retrouvons deux ans après Nos derniers festins, après les inondations ravageuses de 2044. Et deux ans après la parution du précédent opus, il me semble que le ton se fait plus sombre, plus pessimiste, ou peut-être suis d'humeur moins riante, allez savoir. J'avais déjà été frappée par la vraisemblance de ce que proposait Chantal Pelletier ; au bout de deux ans de pandémie, force est de constater qu'elle ne divague nullement... et cela glace le sang. Est-on si loin de refuser la prise en charge de soins pour des individus n'ayant pas suivi la ligne fixée par les gouvernants? 2046, c'est demain, non?

L'enquête centrale du roman nous permet de retrouver Anna et Ferdinand, Lou et sa tribu, tout ce petit monde étant lié par les découvertes faites par les enquêteurs à la suite de la mort de Tina. C'est un puissant révélateur des dérives de cette société liberticide où seuls comptent les intérêts économiques de quelques uns, tandis que le commun du peuple crève la dalle. 

Comme dans Nos derniers festins, la plume de Chantal Pelletier excelle à évoquer les plaisirs sensuels, qu'ils soient un peu raffinés ou purement régressifs (le plaisir de manger un croissant bien feuilleté et de cueillir les miettes avec le doigt), les plaisirs de la table étant transgressifs dans un monde où la gourmandise est pire qu'un péché : un délit! 

Oserai-je dire que j'ai dévoré ce roman? Oui, et accrochez-vous, parce que les dernières pages vous tordent le coeur, moi en tout cas elles m'ont laissée là, bouleversée. 


Chantal Pelletier, Sens interdits, Gallimard, Série Noire, 2022. 

samedi 11 septembre 2021

Le sniper, son wok et son fusil de CHANG Kuo-Li



Présentation éditeur

À Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d’un officier du Bureau des commandes et acquisitions de l’armée. Un deuxième cadavre d’officier, rejeté par la mer sur la plage des Perles de sable, renforce son intuition.
À Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, s’apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets. Mais au dernier moment, tout capote et, menacé, il s’enfuit à travers l’Europe.
De retour à Taipei, Alex croise le chemin de Wu, qui, aidé par son fils hacker en herbe, persiste à enquêter malgré les ordres venus d’en haut. Apparemment, tous deux ont la même personne pour cible…


Ce que j'en pense

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, du polar taïwanais, c'est du jamais lu, et bon sang, je suis contente de l'aborder par ce roman foisonnant et addictif, qui m'a laissée le sourire aux lèvres. 

Avant toute chose, je voudrais saluer le travail du traducteur Alexis Brossollet : je ne parle évidemment pas un mot de mandarin, mais je peux imaginer à quel point cette langue est différente à tous points de vue de la nôtre, et le texte est d'une fluidité incroyable. La note qu'il signe à la fin du roman nous rappelle à quel point cela a dû être compliqué, avec des choix, des arbitrages en quelque sorte, bien costauds. Et si le texte contient quelques notes d'ordre culturel, il n'en met pas à chaque page, la lecture reste donc très fluide.

Lisez Le sniper, son wok et son fusil, vous allez embarquer dans une incroyable histoire de barbouzes, pleine de fureur et d'action, dans une enquête pleine d'humour, et faire la connaissance de personnages hauts en couleur. Mention spéciale à Wu et Crâne d'oeuf, qui m'ont régalée de leurs échanges qui claquent : de plus, la vie familiale de Wu vaut le détour, avec son père qui débarque tous les jours pour faire à manger, son fils collé à son ordinateur et sa femme, qui râle beaucoup. Je n'avais plus envie de les quitter. 

De plus, l'auteur est critique gastronomique (entre autres), et ça se sent : le riz sauté est la spécialité du sniper Ai-Li alias Alex, et mille autres mets parsèment le roman de leurs saveurs, ce qui m'a mis l'eau à la bouche. C'est peut-être un détail pour vous mais moi j'adore ça, et l'on ne sombre jamais dans le folklore culinaire façon guide touristique, je le précise.

Plus j'avançais dans le roman, plus je jubilais : voilà un polar qui à partir de codes bien sentis, fait évoluer les personnages et leur situation comme j'aime, avec pour point culminant un affrontement épique et une résolution douce-amère (les Etats et leurs mensonges). 

Je suis donc sortie de ma lecture comblée, emballée par Ai-Li, Wu et Crâne d'oeuf, déjà de bons copains pour moi. Et comme c'est le "premier titre d'une série à paraître à la Série Noire", je salive déjà à l'idée de retrouver les personnages (au moins Wu et Crâne d'oeuf, je suppose) dans un prochain volume. 


CHANG Kuo-Li, Le sniper, son wok et son fusil (The stir-fry sniper*), Gallimard Série Noire, 2021. Traduit du mandarin (Taïwan) par Alexis Brossollet. 

* désolée, je renonce à mettre ici les caractères originaux, que vous trouverez dans le roman lui-même. 


jeudi 12 août 2021

La femme au manteau bleu de Deon Meyer



Présentation éditeur

Le corps, soigneusement lavé à l’eau de Javel, d’une Américaine experte en peinture de l’âge d’or hollandais a été abandonné sur un muret au panorama du col de Sir Lowry, à soixante kilomètres du Cap.
Benny Griessel et Vaughn Cupido, tandem choc de la brigade criminelle des Hawks, se demandent ce qu’elle était venue faire en Afrique du Sud. Personne, dans son entourage, ne semble au courant. Mais lorsqu’ils découvrent que son travail consistait à localiser des tableaux disparus, et qu’elle avait contacté un professeur d’histoire retraité ainsi qu’un détective privé, des pistes inattendues s’ouvrent à eux…

Ce que j'en pense

Si Deon Meyer nous a habitués à de bons gros pavés qui se dévorent, il livre ici un court opus efficace en diable, sans gras, et tout aussi addictif. Simplement, il peut se lire d'une traite et c'est drôlement chouette aussi. J'ai retrouvé avec plaisir Benny et Vaughn, dans une enquête qui les mène sur les traces d'une Américaine résidant à Londres, mystérieusement trucidée à quelques dizaines de kilomètres du Cap. On croise des experts de la peinture hollandaise, des chasseurs de tableaux perdus et ressuscités, des détectives véreux, on se paie même le luxe d'une immersion dans l'époque du peintre dont il est ici question. Alors certes, certains trouveront dommage que Deon Meyer mette un peu de côté l'observation de la société sud-africaine d'aujourd'hui, mais pour autant, il ne propose pas qu'un futile divertissement. Qui rend le mieux hommage à ce tableau merveilleux, qui est au coeur de l'intrigue ? Ceux qui veulent le monnayer? Ceux qui sont prêts à tout pour le "rendre au monde"? Ou les Vermeulen? A vous de voir... 

Deon Meyer, La femme au manteau bleu (DieVrou in Die Blou Mantel), Gallimard Série Noire, 2021. Traduit de l'afrikaans par Georges Lory. 

jeudi 24 juin 2021

Donbass de Benoît Vitkine




Présentation éditeur

Sur la ligne de front du Donbass, la guerre s’est installée depuis quatre ans et plus grand monde ne se souvient comment elle a commencé.

L’héroïsme et les grands principes ont depuis longtemps cédé la place à la routine du conflit.

Mais quand des enfants sont assassinés sauvagement même le Colonel Henrik Kavadze, l’impassible chef de la police locale, perd son flegme.



Ce que j'en pense

Voilà un roman qui a patiemment attendu son heure, au point qu'il se demandait probablement s'il serait lu un jour (oui oui, les livres se demandent des trucs, mais sinon tout va bien dans mon crâne). Et bon sang, ne pas le lire aurait été bien dommage : j'ai adoré Donbass. L'intrigue policière est somme toute assez classique, mais elle sert admirablement le roman, et surtout l'essentiel de ce roman, qui est de brosser le portrait d'un territoire martyrisé par une guerre qui traîne avec elle les remugles du passé. Le Donbass est une région ouvrière, minière, en grande partie post-industrielle car peu d'usines y fonctionnent encore. Démantelée à l'ère post-soviétique, elle s'est pris de plein fouet les vagues de privatisation, la révolution en Ukraine et ces dernières années la guerre. Le quotidien des habitants d'Avdïïvka, sur la ligne de front, c'est les tirs de mortiers, les obus, et qui s'en soucie? 
Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais moi je savais peu de choses de cette région, pas si loin de chez nous, et Donbass m'a appris beaucoup, sans pesanteur. Le talent de Benoît Vitkine est de nous apprendre tout cela en incarnant des situations, en proposant des personnages tout à la fois ordinaires et extraordinaires : des veuves de guerre ou de mine, des mères qui ont perdu leur enfant à la guerre (celle-ci ou une autre, en Afghanistan), des mineurs, des petits caïds, des malins reconvertis en directeurs d'usine, des policiers corrompus ou dévastés. C'est tout un peuple qui prend vie sous la plume de Benoît Vitkine, et qui nous permet de saisir un pan de notre Histoire. 
Et puis il y a des scènes sidérantes, d'une splendeur tragique incroyable : ces gens s'agenouillant devant le cercueil d'un enfant, dans le silence de la trêve ordonnée aux canons ; la poursuite finale (n'attendez pas un truc à l'américaine, c'est beaucoup mieux) dans des rues désertées, une poursuite entre fantômes, somptueuse. 
Voilà, encore une découverte permise par les Arènes / Equinox... En plus le roman est sorti en format poche, vous n'avez plus qu'à le découvrir. 

Benoît Vitkine, Donbass, Les Arènes Equinox, 2020. 

jeudi 17 juin 2021

Les chiens de Pasvik de Olivier Truc



Présentation éditeur

Ruoššabáhkat, « chaleur russe », c’est comme ça qu’on appelait ce vent-là. Ruoššabáhkat, c’est un peu l’histoire de la vie de Piera, éleveur de rennes sami dans la vallée de Pasvik, sur les rives de l’océan Arctique. Mystérieuse langue de terre qui s’écoule le long de la rivière frontière, entre Norvège et Russie. Deux mondes s’y sont affrontés dans la guerre, maintenant ils s’observent, s’épient.

La frontière ? Une invention d’humains.

Des rennes norvégiens passent côté russe. C’est l’incident diplomatique. Police des rennes, gardes-frontières du FSB, le grand jeu. Qui dérape. Alors surgissent les chiens de Pasvik.

Mafieux russes, petits trafiquants, douaniers suspects, éleveurs sami nostalgiques, politiciens sans scrupules, adolescentes insupportables et chiens perdus se croisent dans cette quatrième enquête de la police des rennes.


Ce que j'en pense

Voilà une des bizarreries de ce blog : ne vous avoir jamais parlé de la série d'Olivier Truc, dite de la police des rennes. Pourtant, c'est une série que j'aime beaucoup, et que j'ai eu l'occasion de recommander à des amis. Comme Les chiens de Pasvik est sorti il y a peu, c'est l'occasion de revenir sur la série. Il y a d'abord le plaisir de retrouver Klemet, même si Nina n'est plus sa co-équipière dans ce volume. Lassée de ses errements identitaires, désireuse de faire évoluer sa carrière en enrichissant son expérience professionnelle, elle est allée voir ailleurs, devenant inspectrice au Commissariat de la frontière. Klemet se retrouve flanqué d'un nouvel acolyte, opposé en tous points à Nina, et d'une bêtise crasse, un vrai crétin qu'on est ravis de détester. Nina est pourtant bien présente dans ce nouvel opus, rassurez-vous. J'ai retrouvé ici tout ce que j'aime chez Olivier Truc : une intrigue très solide, qui nous permet de découvrir un autre aspect des territoires samis, celui de la frontière avec la Russie, qui génère des heurts, des troubles, qui apporte son lot de criminalité par la proximité avec un territoire défait à l'ère post-communiste. Rennes et chiens ne connaissent pas les frontières des hommes, et les tensions sont nombreuses. Les tensions entre exploitants forestiers et éleveurs de rennes sont aussi une source de heurts, qui peuvent prendre un tour violent. Et il y a ces nouveaux riches, ces parvenus russes, parfois tout simplement des criminels écoeurants dans l'ostentation de leur richesse : la chasse au renne est leur safari à eux, une pratique dégueulasse et révoltante. Intrigue solide, fiction documentée, ces deux qualités sont bel et bien là. J'ai retrouvé deux autres qualités de l'écrivain Olivier Truc : d'abord sa capacité à proposer une galerie de personnages nuancés, complexes. Les affrontements manichéens, laissons-les aux idéologues de cette zone frontalière : le réel est plus en gris qu'en noir et blanc. Piera est un superbe personnage, coincé entre des exigences contradictoires, et père un peu perdu. Et que dire d'Oleg? Ce personnage, qui a tout en apparence de l'ordinaire salaud, est touchant dans sa quête éperdue des soldats morts, à qui il veut donner une sépulture. Dans le roman, les appartenances aux territoires tracés par les hommes ne signifient pas grand-chose pour les animaux, comme je le disais, qui divaguent des deux côtés de la frontière. Les territoires et les appartenances ethniques et nationales sont tout aussi dépourvues de sens, car dans ces lieux faiblement peuplés, les liens familiaux sont inattendus et les populations plus mêlées qu'il n'y paraît. Ensuite, une autre qualité d'Olivier Truc est sa capacité à écrire des scènes saisissantes et haletantes. La scène d'ouverture, comme toujours avec lui, est particulièrement soignée : on est saisis d'emblée, et je ne sais pas si j'écarquille les yeux quand je lis, mais disons que, littéralement ou non, j'étais éberluée comme je l'ai été au début des précédents volumes. Mais l'écriture d'Olivier Truc est également contemplative, attachée aux sensations que procurent ces espaces extrêmes. Le bruit de la neige qui craque sous les pas, le son des joiks, les aboiements des chiens russes, la lueur d'une aube, tout est là pour nous immerger dans le récit, nous faire suivre les pas de Klemet. Pour ma part, je compte bien marcher dans ses pas encore un moment...


Olivier Truc, Les chiens de Pasvik, Métailié, 2021.

mardi 15 juin 2021

Un coin de ciel brûlait de Laurent Guillaume



Présentation éditeur

Sierra Leone, 1992. La vie de Neal Yeboah, douze ans, bascule sans prévenir dans les horreurs de la guerre civile qui ensanglante son pays : enrôlé de force dans un groupe armé, il devient un enfant-soldat.

Genève, aujourd'hui. La journaliste Tanya Rigal, du service investigation de Mediapart, se rend à une convocation de la police judiciaire suisse. L'homme avec qui elle avait rendez-vous a été retrouvé mort dans sa suite d'un palace genevois, un pic à glace planté dans l'oreille. Tanya comprendra très vite qu'elle a mis les pieds dans une affaire qui la dépasse...

Trente ans séparent ces deux histoires, pourtant, entre Freetown, Monrovia, Paris, Nice, Genève et Washington DC, le destin fracassé de Neal Yeboah va bouleverser la vie de bien des gens, celle de Tanya en particulier. C'est que le sang appelle le sang, et ceux qui l'ont fait couler en Afrique l'apprendront bientôt. À leurs dépens.



Ce que j'en pense

Avec Un coin de ciel brûlait, Laurent Guillaume nous emmène dans un pays dont, pour ma part, je connais mal l'Histoire récente, baignée de sang. Connaissant les compétences de l'auteur, qui sait de quoi il parle, j'étais curieuse de découvrir le roman. Sur ce plan-là, je n'ai pas été déçue, car Laurent Guillaume distille savamment les informations nécessaires à la compréhension de l'action. Pas déçue aussi parce que, bien sûr, c'est encore pire que ce que j'imaginais. De fait, si vous vous attendez à un aimable divertissement, passez votre chemin : si le roman est sans doute en dessous de la vérité, il ne nous épargne pas la violence et l'horreur. Razzias, massacres, tortures, assassinats en tous genres, voilà le quotidien des habitants de Sierra Leone, quel que soit leur "côté", victimes, bourreaux, ou les deux. Eh oui, nul manichéisme dans ce roman, et si les ordures sont bien identifiées - ces Occidentaux cupides et dénués de scrupules - elles ne sont pas toujours celles qu'on croit, au premier abord. La sauvagerie ne va pas toujours pieds nus. Telle est la puissance du roman, de la fiction : en incarnant des destins, le récit échappe à la caricature, et il nous offre des supports émotionnels, bien plus forts qu'un reportage (telle est du moins ma conviction). Les enfants-soldats - ou quel que soit le nom qu'on leur donne - ne sont pas seulement des silhouettes effrayantes et déshumanisées, Neal en est un exemple parmi d'autres. Pas de leçon donnée dans le roman : somme toute, Neal s'adapte, comme il le peut, à sa situation, et sa marge de manoeuvre est réduite. Mais il n'est pas que "Bande-à-la-guerre", il n'est d'ailleurs pas un gamin peu éduqué et donc malléable, non, c'est bien plus complexe que ça. Cela interroge le lecteur : qu'est-ce qui subsiste de notre part d'humanité dans de telles circonstances, ou plutôt, qu'est-ce que notre humanité? Quelle est la part de la violence dans cela? Là encore, point d'angélisme neuneu, façon "la guerre c'est pas beau". Evidemment, personne ne devrait avoir à subir ce que subit Neal, ce que vivent d'autres personnages, et le récit est parsemé de morts atroces, d'actes d'une violence inouïe. Mais face à la violence déchaînée, à la fois pulsionnelle pour ceux qui la mettent et éminemment conscientisée et politique pour ceux qui sont à la manoeuvre, il n'est pas d'autre réponse efficace. Les propos d'Eden sont très forts : 

"Depuis qu'on est tout petits, on vous apprend que la violence n'est jamais la solution. Il faut tendre l'autre joue, bla bla bla, toutes ces conneries... Mais face à la violence inique, il n'y a de solution que dans la violence."

Ils ont résonné en moi, faisant écho à une discussion que j'avais eue, il y a des années de cela, avec un collègue algérien (vivant en France depuis les années 1990) : il m'avait dit que, considérant d'où il venait, il savait très bien que les discours lénifiants ne servent à rien, et que la violence est parfois la seule réponse possible face à la violence subie, et qu'il faut l'accepter. Cet homme d'une douceur incroyable, très diplomate dans l'exercice de notre métier, me disait cela avec une tranquille conviction.

Mais n'allez pas vous effrayer de tout cela : Un coin de ciel brûlait n'est pas un pensum gore. Non, comptez sur l'art du romancier Laurent Guillaume pour transcender la violence dépeinte par des personnages vibrants, et surtout par une maîtrise romanesque jubilatoire. Il a cet héritage du grand roman populaire (vous savez que dans ma bouche c'est un compliment) : lier tous les fils, offrir une forme de consolation jubilatoire ("on tuera tous les affreux"), retomber sur ses pattes avec grâce, boucler la boucle. Certains auraient fait le choix d'une noirceur totale dans le dénouement, et si Laurent Guillaume nous évite un happy end qui serait hors sujet, il nous offre, par sa façon de dénouer l'intrigue, un apaisement. Et il s'amuse aussi, avec des clins d'oeil : Paul Colize, une convocation à mourir de rire de Hammett, et pardon si je vois des références là où il n'y en a pas, mais dans l'épisode du greffier trucidé (chut!), j'ai vu une référence à ou une réminiscence de Manchette (La position du tireur couché, je crois, mais je ne suis plus très sûre). Et la clôture du roman ! Ah le sourire que ça laisse sur nos lèvres, plaisir sadique absolu... 

En tout cas, Un coin de ciel brûlait est une vraie réussite. Je ne suis pas certaine que ce soit le divertissement estival que certains chercheront, mais comme il ne me vient pas à l'esprit que le polar est une lecture de plage, on s'en fout. En plus je ne vais pas à la plage, y a des gens, du sable, et j'aime pas me cramer la tronche. Après, si vous voulez le lire à la plage, grand bien vous fasse et soyez certains que vous oublierez où vous êtes pendant quelques heures qui vous sembleront des minutes. 


Laurent Guillaume, Un coin de ciel brûlait, Michel Lafon, 2021.

dimanche 6 juin 2021

La maison du commandant de Valerio Varesi




Présentation éditeur

Dans le paysage d’eau et de brume de la Bassa, au bord du Pô, le commissaire Soneri est à l’aise. Avec les anciens du coin, il est le seul à bien connaître cette partie du fleuve, à savoir se déplacer entre les rives, les plaines inondables, les fermes éparpillées dans une terre qui semble habitée par des fantômes.

Alors quand deux cadavres sont retrouvés, c’est lui qu’on charge de l’enquête. L’une des victimes est un Hongrois tué d’une balle dans la tête ; l’autre, un ancien partisan, mort depuis des jours dans sa maison isolée. Deux histoires différentes, liées par un fil que Soneri aura bien du mal à démêler. Entre les pêcheurs de silures venus de l’Est, un trésor de guerre disparu et le nouveau terrorisme rouge, le commissaire mélancolique et gastronome devra naviguer en eaux troubles pour résoudre cette affaire...


Ce que j'en pense

Valerio Varesi fait partie de mes auteurs préférés, depuis quelques années seulement, mais il est désormais bien installé dans mon petit panthéon personnel. Il a quelque chose de singulier, il allie la noirceur et une forme de douceur, liée à l'hédonisme de son personnage, un hédonisme qui résiste à toutes les saloperies de ce triste monde. Ainsi, retrouver Soneri, c'est pour moi la promesse de replonger dans un univers de fiction qui me comble. La maison du commandant a quelque chose d'un retour aux sources (oui, déjà), puisque Soneri est amené, une fois encore, à enquêter dans la bassa, noyée dans la brume et sous la pluie, un univers fragile où le Pô, qui va être en crue, fait sa loi. Je vous laisse découvrir l'intrigue, à la fois banale et retorse, avec un mort mystérieux, Gabor, et un mort qui fait bien des vagues, le Commandant. Valerio Varesi entrelace soigneusement les fils de son intrigue, laissant à Soneri le soin d'aller au-delà des évidences (qui n'effraient jamais le questeur), de suivre son intuition, de se laisser porter aussi par le hasard (ou le sort) : l'accident sur la route de Soneri, le sac charriant de vieux documents à la faveur de la crue. N'allez pas croire que l'auteur utilise des pirouettes pour construire son histoire, tout est maîtrisé.

On compare souvent Varesi à Simenon, l'un de ses maîtres, et la parenté est là. Soneri est comme Maigret qui prend sa "tête de province", se fond dans le paysage, observe, écoute. Comme Maigret, c'est un marcheur et un flâneur, et les rencontres de hasard le font parfois avancer, comme ses discussions avec Lumen, ce vieil homme étonnant qui ne sort que la nuit. Comme Simenon, Valerio Varesi est un romancier d'ambiances, d'atmosphères : il a le talent de nous faire sentir la puanteur montée du fleuve, l'humidité des maisons abandonnées (ou presque), la poix de la brume qui enveloppe tout. La scène, au début du roman, où Soneri et Nocio partent à la poursuite d'un canot sur les flots est saisissante, et même si vous allez dire que je divague, je vous l'avoue, j'ai pensé à cette nouvelle de Maupassant, Sur l'eau.

La comparaison avec Simenon a cependant ses limites, car Varesi, à mes yeux, va bien plus loin que lui : Maigret, s'il pouvait à l'occasion prendre le parti des faibles, en laissant par exemple filer un coupable, gardait une forme de réserve sociale. L'époque est différente, et Soneri, lui, est en colère, furieux contre ce monde et ses règles. On retrouve ici le regard désabusé mais qui ne se résigne pas de Soneri face aux saloperies ordinaires, à la bêtise, aux reniements, aux aveuglements idéologiques. Il doute, souvent, profondément, et dans La maison du commandant, la mort dans la plus extrême solitude du Commandant, justement, bouleverse Soneri. Dans quel monde un homme que le Commandant meurt-il seul, abandonné de tous? Et face au sort qui nous est fait, comment sortir de certaines impasses, entre résignation et impuissance, entre vaine violence et reniement des idéaux? Les constats de Soneri sont amers. Le Pô charrie aussi bien les secrets de la guerre que les ignominies de l'époque (le rejet de ces étrangers qui viennent pêcher la silure).

La mélancolie l'étreint souvent, et s'il a la consolation de la chair, la relation avec Angela, qui le tire du côté solaire de l'existence, n'est pourtant pas de nature à le rassurer. Dans le droit fil des aventures précédentes de ces deux-là, La maison du commandant montre un Soneri à qui le plaisir et le désir n'apportent pas tout.

Les polars de Valerio Varesi ne consolent pas, ils n'offrent pas une résolution susceptible de rassurer. Mais malgré cela (ou grâce à cela), ils font du bien et procurent le bonheur de retrouver un univers et une écriture, de rencontrer une vision du monde partagée. Ce n'est pas rien.



Valerio Varesi, La maison du commandant (La casa del comandante), Agullo Noir, 2021. Traduit de l'italien par Florence Rigollet.

samedi 8 mai 2021

Sur l'autre rive d'Emmanuel Grand



Présentation éditeur

Saint-Nazaire, ses chantiers navals, une forêt de silos et de grues, les marais et l’océan à perte de vue, un pont entre deux rives. Pour Franck Rivière, 21 ans, jeune espoir du football local, des rêves plein la tête, c’est aussi la fin du voyage : une chute de 68 mètres et son corps glacé repêché au petit matin.  

Tandis que le capitaine Marc Ferré doute de ce suicide, Julia, la sœur de Franck, brillante avocate « montée » à Paris, se heurte aux vérités d’une ville qui cache mal sa misère, ses magouilles et son pouvoir secret : que le biznesspaie peut-être plus que le ballon rond, que Saint-Nazaire ne l’a jamais quittée, et qu’on n’enterre pas aussi facilement un amour d’adolescence. 


Ce que j'en pense

Pour ma part, je n'avais pas lu Emmanuel Grand depuis quelques années, et c'est à la faveur de son changement d'éditeur que je reviens vers lui. J'ai un peu de mal à comprendre l'affirmation du bandeau (de la Librairie Coiffard), que j'espère pertinente sur un autre roman de l'auteur, parce que pour moi il n'y a rien de commun avec Daeninckx et encore moins avec Vargas, qu'on met décidément à toutes les sauces en ce moment. 

Mais venons-en au roman : si Albin Michel n'a pas de collections génériques, il s'agit bel et bien d'un roman noir, même si - et c'est une réserve bien subjective - le dénouement est presque trop tendre pour moi. Appelez-moi coeur de pierre mais je ne m'attendris que très rarement sur les apaisements familiaux et conjugaux et je ne crois plus guère à la justice. Cette remarque cynique étant faite, je ne peux que vous conseiller de lire Sur l'autre rive: Emmanuel Grand excelle à donner vie à des personnages de milieux sociaux très variés, mais il n'est jamais aussi bon que quand il montre les vies ordinairement saccagées des ouvriers, des petits employés, quand il expose la mécanique impitoyable d'existences où les rêves sont sacrifiés brutalement ou à petits feux. A travers une fratrie, celle de Julia et Franck, il montre deux façons de négocier avec les déterminismes sociaux, et il semble bien que la fuite, radicale et sans retour, de Julia soit encore la meilleure solution. La trajectoire de Franck est typique de ces protagonistes de roman noir, qui tentent de s'extirper de leur condition et qui par leur hubris s'exposent à un tragique retour de bâton, car dans notre société, les erreurs se paient au centuple quand on n'est / n'a rien. Emmanuel Grand choisit cependant un point de vue de moraliste (ceci n'est pas une insulte) et il utilise la fiction pour nous rassurer : les salauds ne s'en tirent pas, les salauds devront payer (suis-je drôle), eux aussi. Il ne fait pas le choix de la noirceur totale même si, disons-le tout net, on n'est pas au pays de Oui-Oui. Car le pire advient toujours, et le roman ne nous épargne pas sur ce plan. 

Un autre talent d'Emmanuel Grand tient à sa façon de peindre cette région près de Saint Nazaire, que je ne connais pas. Elle est parfaite en effet pour évoquer les splendeurs et la décadence de la classe ouvrière, les contrastes sociaux entre une bourgeoisie locale ou estivante et les gens "de peu". Il n'y a pas de manichéisme de mauvais aloi mais une immense tendresse pour les personnages, et trois m'ont particulièrement touchée : la petite amie de Franck, modeste par ses rêves de bonheur familial tout simple, et les parents, Pascal et Christine. Si le père semble d'abord une brute avinée et étroite d'esprit, il gagne en complexité. Il a sa part de responsabilité dans les choix faits par Franck, mais il est aussi un type fracassé, piégé par la vie. Et - point de vue de moraliste encore - ceux qui se sont enrichis grassement ne sont pas des enfants de choeur, comme en témoigne Régis, l'oncle de Franck et Julia. Deux mots aussi à propos des personnages d'enquêteurs : Marc est convaincant en officier de police méthodique, intuitif et talentueux, mais il m'a beaucoup moins intéressée que Laure, que j'adorerais retrouver. 

Peut-être parce que je suis sensible à la beauté paradoxale des paysages industriels, j'ai été touchée par bien des passages de Sur l'autre rive : chantiers navals, port, zones industrielles plus ou moins à l'abandon, et bien sûr, le pont. Je ressentais les vibrations du pont, je sentais la prise au vent. 

Enfin, le roman se dévore, et même si la trame pourra sembler classique à certains, elle est sacrément bien menée. Deux jours m'auront suffi pour lire Sur l'autre rive, et quand on sait le peu de temps que j'ai en ce moment, on mesure à quel point Emmanuel Grand m'a accrochée, me donnant l'envie de tourner les pages. 

Emmanuel Grand, Sur l'autre rive, Albin Michel, 2021.