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vendredi 4 mars 2022

Pas de littérature! de Sébastien Rutès



Présentation éditeur

Avril 1950. Gringoire Centon est traducteur pour la Série Noire. Parlant mal l’anglais, il fait traduire son épouse en cachette et se contente de transposer le résultat dans un argot approximatif qu’il apprend dans des bistrots mal famés. Désireux de devenir écrivain lui-même, il se laisse entraîner par un drôle d’Américain dans une rocambolesque affaire de truands lettrés, de faux manuscrits et de vrais gangsters, sur fond de guerre culturelle Est-Ouest et de lutte entre anciens et modernes pour la recomposition du Milieu parisien.

Ce que j'en pense

Jubilatoire : c'est le mot qui s'impose avec ce roman et pour des tas de raisons. 

Jubilatoire parce que Sébastien Rutès joue en virtuose avec non seulement les codes du roman noir amerloque, ses archétypes, mais aussi avec une encyclopédie qui, si elle n'est pas indispensable, accroît le plaisir de la lecture. Si j'osais ce que certains considèrent comme un gros mot, je dirais que Pas de littérature! est somptueusement méta. En tout cas, je me suis régalée, et ça m'a donné envie de relire les grands aînés américains aussi bien que certains polars amerloques, ambiance whisky, cigarettes et p'tites pépées. On jubile donc en suivant le candide héros du roman, et en lisant les différentes versions des traductions. 

Jubilatoire parce que Sébastien Rutès écrit merveilleusement bien, et qu'il se paie le luxe de se moquer de lui-même, à travers son personnage qui a écrit L'urinoir, oeuvre qui ne lui a pas valu la gloire. La Vespasienne (Albin Michel, 2018) n'a peut-être pas rencontré le succès qu'il méritait, mais c'est un excellent roman. Dans le jeu des références tout à fait explicites, il y a aussi un bel hommage à John Amila, alias Jean Meckert. Duhamel fait quelques apparitions furtives, étant donné que Gringoire prend la fuite, lui qui est en retard pour lui remettre une traduction. 

Jubilatoire parce que Pas de littérature! nous offre une galerie de personnages qui rappelle, en effet, les polars des années 1950, signés Le Breton, Simonin et consorts, avec ses situations loufoques, ses dialogues hilarants. Jusqu'au bout, l'auteur m'a fait rire, mention spéciale et finale à Dédé le Fondu (rien que le nom !). On est en 1950, ça défouraille sec sur fond de rivalité Est-Ouest, de culture ricaine largement exportée (romans et films), de soft power quoi, avec le spectre de l'Occupation et de ses saletés. Il y a le commissaire, ce "brave" fonctionnaire de police qui continue à fonctionner, en somme, le tout sur spoliation de biens juifs: La Vespasienne n'est pas si loin en effet. Villon hante les pages du roman, ainsi que d'autres figures françaises de la truanderie historique, avec des histoires de manuscrits perdus, vrais ou faux, de truands lettrés et de trafics divers : c'est Le Club Dumas de Perez Reverte en plus marrant, en somme. 

Jubilatoire à cause des figures féminines du roman, que j'ai adorées : fille du Sachem, femme de Gringoire, secrétaire de Duhamel, elles sont toutes indispensables à la bonne marche des choses, femmes de l'ombre à la répartie bien sentie. 

Jubilatoire enfin parce que mine de rien, Sébastien Rutès pose quelques questions fondamentales sur l'écriture, la traduction, le rapport de la littérature et de l'écrivain au réel. Et il le fait sans pesanteur, avec humour et talent. 

Alors peut-être que Pas de littérature! semblera aux yeux de certains un plaisir d'initiés, moi je n'en suis pas si sûre, je pense qu'on peut y trouver sans compte sans connaître les figures et les romans dont il parle, et qu'on peut, à la fin de cette lecture, avoir une furieuse envie de découvrir les polars dont il est question. Et pour ça aussi, on referme le roman le sourire aux lèvres. 


Sébastien Rutès, Pas de littérature!, Gallimard La Noire, 2022. 

 

samedi 14 novembre 2020

Good-Bye Chicago, 1928 - Fin d'une époque de William R. Burnett



Présentation de l'éditeur

Le corps d’une blonde est repêché dans le fleuve. Overdose, apparemment. Si l’on n’avait pas identifié l’épouse de l’inspecteur Joe Ricordi, personne ne se serait attardé sur l’incident. Maria avait quitté le domicile conjugal trois ans plus tôt. Aujourd’hui, apprenant qu’elle fréquentait des truands, Joe veut savoir. Et ce qu’il découvre perturbe l’organisation criminelle prospère du Boss de Cicero, l’homme qui règne sur la ville depuis le début de la Prohibition, et dont le modèle n’est autre qu’Al Capone.

Ce que j'en pense

Ce roman signe deux fins : la fin de l'époque du gangstérisme lié à la Prohibition et de la gabegie boursière (le krach de 1929 n'est plus loin) ; la fin de vie de William Riley Burnett, qui livre là son chant du cygne. Pourtant, il n'y a rien de crépusculaire dans ce roman, rien de rien. On voit plutôt un monde criminel en pleine mutation, et en regard, des poursuites qui changent elles aussi. C'est par la fiscalité qu'on fera tomber ces bandes du crime organisé (et les forces de police corrompues) mais en attendant, ce petit monde s'entretue avec ferveur. Burnett jette évidemment un regard rétrospectif sur tout cela et son analyse en est facilitée, mais comme le souligne Benoît Tadié dans la préface, ce n'est pas un roman vintage, rétro, c'est un roman de 1928, qui a conservé intacte l'énergie des débuts du genre, des débuts du roman de gangster inauguré par Little Caesar. Et Burnett ne verse jamais dans le discours analytique ou didactique, justement, il utilise toujours cette écriture behaviouriste: toute sa force est là. 

C'est donc un monde sur le point de vaciller que nous dépeint Burnett: le monde des gangsters mais aussi la bourgeoisie d'affaires qui s'est monstrueusement enrichie grâce à la spéculation boursière et qui pense que cela va continuer indéfiniment. Comme toujours, Burnett croque aussi bien des silhouettes (la soirée d'adieu de Bones, par exemple) que des situations, tout en proposant une galerie de personnages complexes et passionnants. J'ai une tendresse particulière pour Johnny (Giovanni) et Gina, magnifique personnage féminin. Johnny le balourd, aux manières rudes, a cependant une vraie tendresse et une vraie loyauté. L'évocation du quartier italien est superbe et assez déchirante. Bones, l'avocat fiscaliste véreux, à la solde des patrons du crime, est le personnage par qui on saisit les changements. C'est un beau personnage aussi, parce que l'on entrevoit les pièges dans lesquels il est tombé, sa relation à sa fortunée famille, ses ambiguïtés. Helga est aussi une silhouette fantomatique, une femme fatale à sa manière, puisque c'est par elle que tout bascule. 

Mais le personnage qui selon moi empêche le roman d'être crépusculaire, c'est Joe. Joe revient peu à peu à la vie, et Johnny et Gina n'y sont pas pour rien. C'est un magnifique personnage, qui se libère peu à peu de ce qui l'avait figé.

Enfin, comme Little Caesar, Good-Bye, Chicago 1928 se dévore, Burnett a gardé son sens du rythme narratif, pas une once de gras dans ce roman, rien à retrancher, rien à rajouter. Et ça aussi, ça fait du bien. 

William R. Burnett, Good-Bye, Chicago 1928 - Fin d'une époque (1981), Gallimard Série Noire, 2020. Traduit de l'anglais (USA) par Rosine Fitzgerald (révisé par Marie-Caroline Aubert). Préface de Benoît Tadié. 

dimanche 19 janvier 2020

Nous avons les mains rouges de Jean Meckert


Présentation éditeur
Jean Meckert raconte la tragédie des mains rouges, rouges de sang. Dans la montagne, le chef d'un maquis, M. d'Essartaut, ses deux jeunes filles, le pasteur Bertod et quelques camarades continuent, deux ans après la Libération, une épuration qu'ils pensent juste. Ils s'attaquent aux profiteurs, aux trafiquants, aux joueurs du double jeu. Jusqu'à ce que la mort de M. d'Essartaut, survenue au cours d'une expédition punitive, disperse le petit groupe, ces êtres assoiffés de pureté et de justice sont amenés à pratiquer le terrorisme et à commettre des meurtres, tout en se demandant amèrement si le monde contre lequel ils ont combattu n'était pas d'essence plus noble qu'une odieuse démocratie où le mythe de la Liberté ne sert que les puissants, les habiles et les crapules. 

Ce que j'en pense
Ah comme c'est bon de voir se poursuivre l'entreprise de réédition des oeuvres de Jean Meckert chez Joëlle Losfeld! Et pour 2020, c'est un morceau de choix qui nous parvient : Nous avons les mains rouges, que je n'avais jamais lu, est une splendeur de roman noir. Oui oui, je sais, ne pas confondre Jean Amila ou même le John Amila de la Série noire et l'auteur des Coups, tôt salué. Mais avant que les deux veines ne se rejoignent, Jean Meckert participe selon moi à la fondation du roman noir français, et puis c'est marre. 
Lecture salutaire en notre époque, Nous avons les mains rouges interroge les lendemains de la Seconde guerre mondiale et sonde les dessous pas très propres d'un pays qui oscille entre compromissions et épuration. En cela, le roman saisit un moment trouble et passionnant de l'Histoire, piétinant le beau Roman national en train de s'écrire lorsqu'il paraît, en 1947. Mais - et c'est là que le roman est grand - il nous interroge avec toute la puissance du romanesque sur nos propres positions, nos "principes", sur notre rapport au politique et à la morale, et ce questionnement vaut en 2020 comme en 1947. Que vaut une Liberté gagnée par la compromission de l'exercice du pouvoir ? L'épuration est-elle acceptable? Dit comme cela, cela semble pesant alors que rien n'est pesant dans ce roman. Le personnage de Laurent nous sert d'intermédiaire avec les protagonistes, leurs positions et leurs actes. Ce n'est pas pour rien que le récit renvoie parfois à Saint Just ou à Robespierre. La pureté et l'idée de justice ne mènent-elles pas tout droit au meurtre? Mais le jeu démocratique n'en est-il pas la corruption? Vaut-il mieux agir sans renoncement ou jouer le jeu politique? Jusqu'où peut aller le sacrifice individuel pour les intérêts du groupe et de son action? Jusqu'à la folie? Jusqu'au lynchage? Personne ne sort grandi, pas plus Armand que Lucas, et Laurent se sent plus bourreau que justicier. La seule à rester pure est sourde... 
J'ai été bouleversée, secouée, et Nous avons les mains rouges est une lecture qui prend une résonance particulière aujourd'hui, dans un contexte pourtant différent, parce qu'il pose des questions politiques et morales fondamentales. 
Et puis l'on retrouve ici d'autres motifs récurrents chez Meckert/Amila, sa détestation des populations bêlantes, de la petite lâcheté ordinaire, du défoulement collectif facile sur l'étranger (ici Laurent), celui qui n'est pas d'ici, qui ne pense pas comme nous, qui n'a pas le même mode de vie. Ce sont ceux que Laurent appelle les "ploucs". Laurent est un très beau personnage : il est d'abord posé comme un petit malfrat sans envergure, mais très vite il gagne en complexité, en profondeur. D'ailleurs, chaque personnage aurait pu être une caricature sous la plume d'un mauvais écrivain, du noble M. d'Essartaut à Bertod, pasteur au premier abord quelque peu sentencieux, en passant par le traître à la cause Lucas ou la glaciale Hélène. Mais il n'en est rien, nous apprenons à connaître chacun d'entre eux, aucun n'est une simple allégorie, tous sont, à un moment, au bord d'un basculement, humains, trop humains. 
Enfin il faut lire Nous avons les mains rouges parce que Meckert réserve à son personnage et au lecteur des moments de pur bonheur méditatif, à contempler un ciel étoilé, un torrent, loin de la laideur des hommes. Sans la folie des hommes, la maison et la scierie pourraient être le paradis. Elles ne sont que l'antichambre de l'enfer des hommes, pour ces purs rattrapés par le "dernier écoeurement"... 

Jean Meckert, Nous avons les mains rouges (1947), Joëlle Losfeld, 2020.

samedi 28 octobre 2017

Vénus privée de Giorgio Scerbanenco


Présentation (d’après )éditeur
Recruté par le riche Mr Auseri pour surveiller son fils ivrogne et suicidaire, Duca Lamberti, ancien médecin en quête de travail pour gagner sa vie et tenter de retrouver un statut à sa sortie de prison, comprend vite que la boisson est le symptôme d'un mal plus profond. Le jeune homme n'a pas supporté la mort mystérieuse d’une jeune femme, une tragédie qui est en train de le détruire.

Ce que j’en pense
J’ai lu les « Duca Lamberti » de Giorgio Scerbanenco il y a précisément quinze ans, et par la suite, j’ai lu quelques recueils de nouvelles, somptueuses de noirceur. Un ou deux romans aussi, moins sombres et moins convaincants à mes yeux. Je me promettais de revenir aux Duca Lamberti, et j’ai donc relu Vénus privée dans la traduction de Rivages Noir (mais je garde précieusement aussi les 10/18). Il y a toujours un risque à relire un livre lu il y a des années et des années, en tout cas, moi, j’ai toujours une appréhension. Scerbanenco est mon auteur de polar italien préféré, loin devant tous ceux que j'ai lus, très loin. Donc je prends la nouvelle traduction (autre facteur de risque) et en quelques lignes, quelques pages, je suis totalement séduite et retournée, une fois encore. L’atmosphère de ces premières pages, le dialogue entre Duca et Auseri à propos du fils, la manière dont Scerbanenco nous dit ce qu’il faut savoir d’emblée à propos de son personnage, l’atmosphère crépusculaire, lourde de chaleur et de drames… Duca Lamberti est un personnage magnifique, l’un des ces anti-héros de noir auxquels le lecteur attache ses pas avec émotion, sans le repeindre en rose. Duca est un loser, qui a gâché sa vie, il est souvent imprudent (et pas seulement avec lui-même mais avec la vie des autres), mais il est bouleversant. Chaque personnage est ciselé, Carrua, qui ne sait pas parler sans crier, Davide, extraordinaire fils de bonne famille qui se détruit, rongé par la douleur, et Livia, magnifique Livia…
Je vais passer à autre chose, mais j’ai déjà hâte de retrouver Duca Lamberti, Milan et l’envers du décor italien dans les années 1960.


Giorgio Scerbanenco, Vénus privée (Venere privata), Rivages Noir, 2010. Traduit de l’italien par Laurent Lombard. Edition originale : 1966.

vendredi 17 juillet 2015

Bloody Cocktail de James M. Cain


Présentation (éditeur)
Hyattsville, Maryland, début des années 1960. Joan Medford, une jeune veuve soupçonnée d’avoir provoqué l’accident de voiture dans lequel a péri son mari violent et alcoolique, est obligée de trouver rapidement un travail pour obtenir la garde de son fils, placé chez sa belle-sœur qui la hait.
Grâce à l’aide d’un officier de police bienveillant, Joan devient serveuse dans un bar à cocktails de luxe, le Garden of Roses.
Là, elle fait la connaissance de deux habitués, Earl K. White III, un vieil homme d’affaires richissime, et Tom Barclay, un jeune homme fougueux nourrissant des ambitions politiques.
Entre les deux, son cœur ne balance pas. Pourtant, la jeune femme décide d’accepter la demande en mariage de White. Peut-on refuser quoi que ce soit à un homme qui vous laisse des pourboires de 50 000 dollars ?

Ce que j'en pense
J’ai adoré ce roman. D’abord pour son côté « retour aux fondamentaux », James M. Cain étant un grand du genre, avant participé aux fondations du roman noir dans ce qu’il a de meilleur à mes yeux. Ensuite parce que d’un point de vue narratif, c’est très malin. Enfin parce que l’édition est très intéressante, le manuscrit - tardif - offrant plusieurs possibilités de dénouement à un éditeur qui nous expose avec intelligence ses choix. 
On retrouve ici des motifs et des figures qui ont fondé le genre, dans son versant « trajectoires ordinaires et tragiques » mais aussi dans son versant « dissection psycho-sociale de l’humanité ». Une jeune veuve hautement suspecte de la mort de son défunt mari, un homme qui la frappait pet passait son temps à boire, une bombe sexuelle, une de ces femmes fatales, voire létales, comme le roman noir a si bien su les développer; des hommes qui sont raides d’elle, entre vieil homme riche et jeune loup séduisant; une amie aux conseils avisés, une de ces nanas au bon sens salutaire et  à la loyauté indéfectible comme le polar US a su si bien les brosser… Les ingrédients sont là pour que tout se noue, pour le pire. 
Tout ça pourrait sembler bien classique, mais c’est sans compter sur la maîtrise du vieux renard qu’est James M. Cain, son talent ne s’étant pas le moins du monde émoussé : il choisit de nous raconter l’histoire du point de vue de la femme fatale, et ça c’est très fort. On a rarement le point de vue féminin dans ces histoires, vues plutôt par les hommes, avec un regard qui fait des femmes des garces ou des victimes, c’est selon. Et la force de Cain, c’est de ne pas nous amener à trancher concernant Joan: tour à tour bombe sexuelle, mère désespérée, amoureuse, rouée, elle ne permet pas au lecteur de la juger coupable ou innocente. 
J’ai dévoré ce court roman et la postface de l’éditeur, je suis ressortie de ma lecture contente d’avoir fait avec James M. Cain un dernier tour de piste qui démontre, une fois encore, son immense talent. 


James M. Cain, Bloody Cocktail (The Cocktail Waitress), Editions de l’Archipel, 2014. Edition établie par Charles Ardai. Publication originale : 2012. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Brérignon. Disponible en e-book.