jeudi 10 février 2022

Peter Punk au Pays des merveilles



Présentation éditeur

À peine sorti de prison, Desmund Sasse est arrêté et placé en garde à vue pour complicité de meurtre. Le jeune suspect, qui semble le connaître, lui a laissé de longs messages. Mais rien ne tient dans l’accusation et Sasse est vite libéré.
Il sent pourtant que quelque chose de louche le relie à cette affaire et, bien que résolu à se tenir en dehors des ennuis, il va foncer dedans tête baissée.

Ce que j'en pense

Souvenez-vous : j'avais beaucoup aimé Les aigles endormis. Avec ce nouveau roman, Danü Danquigny change complètement d'univers, et il nous livre un polar dans les règles de l'art, si je puis dire, explorant les codes pour le plus grand plaisir du lecteur. Tout y est : le héros, taulard tout juste sorti de prison et illico dans le collimateur d'un flic pas très malin, ses amis d'enfance, avec un trio relié par cette enfance commune mais séparé par des trajectoires opposées en tous points ; la privée ex-flic en rupture de ban avec la police ; les combines des notables locaux qui fraient avec la crème des caïds du coin. Vous vous dites : rien de nouveau sous le soleil? Ah mais bon sang, c'est le but, et c'est jubilatoire, malin, Danü Danquigny, sans forcer le trait, croque l'époque, les révoltes des Gilets jaunes réprimées violemment, l'évolution d'un tissu urbain qui attise les appétits de certains, condamnant les autres à la relégation, au déclassement. 

Vous voyez, c'est comme quand Todd Robinson, par exemple, livre une sorte de série B survitaminée, et en toute légèreté, met le doigt là où ça fait mal aux USA. Eh bien Danü Danquigny accomplit un travail analogue à mes yeux : il s'empare des codes du polar pour nous embarquer et nous offrir aussi bien un divertissement efficace qu'une radiographie sans concession de l'époque. C'est un cocktail parfaitement dosé, et moi je marche à fond. Je ne me suis pas ennuyée une seconde, l'intrigue est menée tambour battant, et j'ai refermé le volume en espérant une chose : qu'on reverrait bientôt Sasse et Elise, parce que ces deux-là ont encore des choses à nous dire, c'est certain!


Danü Danquigny, Peter Punk au Pays des merveilles, Gallimard, Série Noire, 2022.

mercredi 9 février 2022

Minuit dans la ville des songes de René Frégni



Présentation éditeur

« J’avais été jadis un voyageur insouciant. Je devins un lecteur de grand chemin, toujours aussi rêveur mais un livre à la main. Je lus, adossé à tous les talus d’Europe, à l’orée de vastes forêts. Je lus dans des gares, sur de petits ports, des aires d’autoroute, à l’abri d’une grange, d’un hangar à bateaux où je m’abritais de la pluie et du vent. Le soir je me glissais dans mon duvet et tant que ma page était un peu claire, sous la dernière lumière du jour, je lisais.
J’étais redevenu un vagabond, mal rasé, hirsute, un vagabond de mots dans un voyage de songes. »

Ce roman est le récit d’une vie d’errance et de lectures, aussi dur que sensuel, aussi sombre que solaire. Le chaos d’une vie, éclairée à chaque carrefour périlleux par la découverte d’un écrivain. René Frégni, conteur-né, ne se départit jamais de son émerveillement devant la beauté du monde et des femmes. Fugueur, rebelle, passionné de paysages grandioses, qui restent pour lui indissociables des chocs littéraires. Un homme qui marche un livre et un cahier à la main.


Ce que j'en pense

J'ai lu un roman de René Frégni il y a des années, mais curieusement, cet auteur est resté hors de mon périmètre de lecture. Quelle erreur! J'ai lu en deux fois ce roman, et sans le sommeil qui m'a terrassée au terme d'une semaine de boulot, je l'aurais lu d'une traite. Je dis roman car c'est ce qui est indiqué sur la couverture, mais c'est en large part le récit autobiographique d'un chemin de lecteur et de l'avènement d'un écrivain. Je connaissais les grandes lignes de la vie de René Frégni, et j'ai aimé en savoir plus sur ses jeunes années. 

Je m'aperçois en rédigeant ces lignes qu'il est difficile de dire à quel point ce livre est solaire, à quel point il fait du bien. Ce n'est pourtant pas un chemin pavé de roses que nous relate René Frégni, mais une jeunesse sombre, une jeunesse de fuite, de vagabondage, celle d'un esprit rétif à l'enfermement, quel qu'il soit. C'est aussi une jeunesse marquée par des figures magnifiques, qu'il s'agisse de la mère, mater dolorosa superbe et poignante, d'Ange-Marie, de l'aumônier et de bien d'autres encore, parfois plus fugaces. 

"Lecteur de grand chemin", le narrateur est autodidacte, il lit avec avidité tout ce qui lui tombe sous la main, parfois avec méthode - lorsqu'il est dans la résidence universitaire - et toujours avec passion. Les livres ne l'enferment pas en lui-même, ils l'ouvrent au monde, le rendent libre, lui donnent accès à la complexité et aussi, tout simplement, à la beauté. La rencontre littéraire avec Giono est capitale, et René Frégni parle admirablement de lui. 

Je n'ai pas lu Giono depuis belle lurette et je ne saurais comparer leurs écritures (ce qui serait sans doute totalement crétin, de toute façon). Mais il y a, c'est évident, des points communs dans leur façon d'être écrivain et tout simplement, d'être au monde. Le narrateur ne perd jamais, quelles que soient les difficultés à surmonter, sa capacité d'émerveillement, et René Frégni nous offre des moments de beauté incroyable, avec une écriture sobre et sensuelle qui donne à sentir la mer, le soleil, les paysages (de Corse notamment). C'est d'ailleurs l'un des merveilleux paradoxes de ce livre : le jeune René est presque toujours en cavale, en fuite, et le roman donne pourtant à voir des moments de pause, d'immobilité contemplative. La capacité d'exprimer par l'écriture la beauté du monde n'est pas le seul point commun avec Giono : Frégni est comme lui un esprit libre, résistant de toutes ses forces à l'embrigadement, à l'enfermement dans quelque système de pensée que ce soit. 

Lecteur buissonnier, lecteur à la belle étoile, le jeune René est tout cela. Sa jeunesse de cavale est jalonnée de pauses salutaires, de rencontres souvent merveilleuses (les copains, les femmes, qui jouent un rôle important). Il nous la relate sans fausse naïveté, avec beaucoup de pudeur, dans une écriture à la fois simple et précise, sensuelle et bouleversante. 

Pour moi, reste à découvrir le reste de son oeuvre, et je m'en réjouis d'avance. 


René Frégni, Minuit dans la ville des songes, Gallimard, 2022. 

jeudi 3 février 2022

Une guerre sans fin de Jean-Pierre Martin



Présentation éditeur

Joan-Manuel est un jeune romancier fasciné par la guerre. Pris en otage par les djihadistes puis relâché dans le désert, hanté par le souvenir de sa détention, il décide de partir en Galice sur la piste d’un mystérieux poème de Garcia Lorca.

Alexandre est un diplomate dont la famille a été déportée par un certain Alois Brunner, criminel de guerre nazi devenu conseiller du dictateur Hafez el-Assad. Dans l’espoir de combattre ses démons, il accepte une opération de renseignement dans une ville syrienne assiégée.

Daniel est un mercenaire spécialisé dans la sécurité militaire à Bagdad. Afin de retrouver la fille d’un ami disparue lors d’une mission humanitaire sur la frontière turque, il doit monter une expédition des plus périlleuses pilotée en sous-main par la CIA.

Ce que j'en pense

J'ai acheté ce roman à sa sortie ou peu s'en faut. Je sentais que c'était le genre de roman noir qui pouvait me plaire et rapidement, j'en ai entendu dire du bien, par voie de presse ou de blogs divers et variés. Comme tant d'autres, il s'est retrouvé enseveli dans une pile, avec toujours un truc plus urgent à lire, à faire. Ce n'est donc que ces jours-ci que je m'en suis emparée. D'abord, j'ai failli reculer : avais-je envie d'entendre parler sur 300 pages de guerre, de terroristes, des souffrances engendrées par ce merdier? Mais j'avais commencé, et plus moyen de lâcher le bouquin. 

Il est rythmé par l'alternance entre trois voix narratives, trois personnages qui offrent trois points de vue sur la guerre. Tous trois sont au coeur du brasier pour des raisons différentes, animés chacun par une quête personnelle. Sans effet de manches ("je vous laisse sur un cliffhanger avec Duschnock, rendez-vous dans trente pages, hihihi"), sans effet de suspense façon thriller d'espionnage ricain de mauvais aloi, Jean-Pierre Perrin nous tient. Le chemin presque absurde de Joan-Manuel dans le désert vers ce muret qui peut être son salut est remarquable : c'est le désert des Tartares mais avec du mouvement, quoi. En somme, je tournais les pages avec avidité.

Je ne suis sans doute pas assez lectrice de récits (fictionnels ou non) prenant place dans les différents points brûlants du monde arabe, mais jamais je n'avais lu d'évocation aussi saisissante de l'horreur de Homs bombardée, jamais je n'avais vu les enjeux - personnels, politiques, stratégiques - des actes et des décisions des différentes parties évoquées aussi directement, dans toute leur abjection, leur cynisme. En cela, Une guerre sans fin est un roman d'espionnage ET un roman noir, qui peint la tragédie sans lui donner de beaux autours, une tragédie dégueulasse, désespérante. 

La force de Jean-Pierre Perrin est de faire une oeuvre littéraire superbement écrite à partir d'un matériau qui appartient au réel : Marie Colvin et Rémi Ochlik ont existé, et un certain Perrin, journaliste français, est dans le roman aussi. Sans doute lui fallait-il la puissance de la fiction pour donner du sens au chaos, un sens qui ne serait pas à chercher dans les évènements eux-mêmes mais dans ce que les êtres qui s'y confrontent perdent et trouvent. La mise en abyme est double : Perrin, auteur du roman, est dans le roman, mais il est aussi dans ce personnage de Joan-Manuel, écrivain fasciné par la guerre d'Espagne, et qui cherche quelque chose qui va bien au-delà du témoignage, des raisons d'écrire MALGRE la guerre. 

Avec sa fin ouverte (et terrifiante à mon sens), le roman reprend ce que dit l'un des personnages : c'est une guerre qui dure depuis bien longtemps et qui n'aura sans doute pas de fin ; c'est aussi une guerre qui ne laisse que des victoires aux obscurantistes, car soit ils gagnent militairement (et c'est la fête), soit ils perdent mais gagnent alors la voie du martyre, victoire sur le chemin d'Allah. C'est un peu comme si Sisyphe était heureux de rouler son caillou sans cesse, parce que finalement, son caillou est de plus en plus gros. 

Une guerre sans fin n'est pas un témoignage, pas même un livre politique au sens où pourrait l'attendre : c'est un tombeau, un tombeau pour ceux qui sont morts et pour ceux qui, même revenus, ne sont plus tout à fait vivants. 


Jean-Pierre Perrin, Une guerre sans fin, Rivages Noir, 2021. 

Raser les murs de Marc Villard


Présentation de l'éditeur

SDF, prostituées, migrants, voleurs sont les héros et les héroïnes de ces neuf nouvelles.
Histoires de meurtre, de règlements de compte ou de mains tendues, Marc Villard saisit – sans aucun misérabilisme et avec l’empathie qui caractérise son œuvre – ces personnages dans leur quotidien le plus trivial comme dans leurs instants les plus tragiques. Sur fond de jazz, il nous emmène là où la violence sociale entraîne parfois la violence physique – des bas-fonds du dix-huitième arrondissement de Paris au Nouveau-Mexique, entre le jour et la nuit. Pendant que certains mènent l’enquête, d’autres ont quelque chose à fuir.
Ces hommes et ces femmes prouvent s’il en est besoin que l’échec n’est jamais magnifique. Marc Villard leur redonne une dignité qu’ils ont oubliée.

Ce que j'en pense

A mon sens, Marc Villard donne sa pleine mesure dans l'art de la nouvelle, forme qu'il manie avec une grande délicatesse, qu'il s'agisse de nouvelles très brèves, dix pages ou moins, ou de nouvelles qui prennent un peu plus leur temps. Ce ne sont pas des nouvelles à chute au sens où on l'entend à propos des nouvelles du XIXè siècle ou de la littérature américaine, notamment ces nouvelles de SF qui se terminent sur un choc. Non, si chute il y a, c'est celle des personnages, qui n'en finissent pas, à vrai dire, de tomber. 

Marc Villard est un peintre des marges sociales. Je ne dirais pas qu'il nous montre les invisibles, car les personnages qu'il nous offre sont bel et bien sous nos yeux, dans les métropoles en tout cas, ou leurs périphéries. Ce qui est admirable, c'est qu'il brosse des silhouettes que l'on rattache immanquablement à une catégorie (migrant, prostituée, strip-teaseuse, etc.), dont il parle avec un souci de dire juste, mais qu'il leur donne chair, au-delà de cette catégorie, car ces hommes et ces femmes ne se réduisent pas à cela, tout en étant cela (vous me suivez? moi bof). Donc, on peut caractériser son écriture ou son esthétique (comme vous voudrez) de réaliste, mais il est aussi hors du réalisme, car il a fait le choix, résolu et puissant, de la fiction, d'une certaine façon plus forte que le réel. Parfois, quand je lis les nouvelles de Villard, je pense à Carver, pour leur amour commun de ceux qui vivent dans la débine, et qui semblent courir droit dans le mur. Mais il y a chez Villard quelque chose de spécial et sans doute de singulier, sa capacité à nous faire pleurer des larmes de sang (je vous entends : "bigre!, comme elle y va") face à ces histoires parfois sordides, souvent violentes, ces personnages qui ne sont pas des perdants magnifiques, juste des perdants, et que, par la magie de son écriture, on aime immédiatement. Lulu dans "Kebab Palace", Samir dans "Raser les murs", et aussi Julien dans "Le Brady" : oui, "certains appellent ça la condition humaine". 

Ma préférée dans ce volume, s'il fallait en choisir une : "Pigalle". L'intrigue permet de faire la connaissance de Tessa, superbe personnage qui échappe aux stéréotypes, et parce que la nouvelle illustre bien en quoi Marc Villard refuse l'idée de chute fracassante : la vie continue, en dépit des tragédies, parce que c'est aussi ça, "la condition humaine". Pas d'amertume, pas de misérabilisme, pas d'enjolivement de ces trajectoires ordinaires de ceux qui doivent, encore et toujours, raser les murs. 


Marc Villard, Raser les murs, Joëlle Losfeld, 2022.



mardi 18 janvier 2022

Pina de Titaua Peu



Présentation éditeur

Cadette de neuf enfants, Pina, du haut de ses neuf ans, dépeint le quotidien d'une famille de Tenaho, lotissement proche de Papeete. peu à peu, à l'image de leur vallée et de leur pays, leurs destins entrecroisés se fissurent, finissant par s'effondrer et ils assistent, impuissants, à leur propre déchéance. Aux antipodes du politiquement correct, ce roman crie la rage trempée dans la sueur, le sang, le sperme... et les larmes. Pas de réveil des consciences. Pas de jugement. La vie. Avec ce qu'elle a de laid. Avec ce qu'elle sait, aussi, de la beauté et d'une rédemption possible.


Ce que j'en pense

Alors non, la misère n'est pas moins pénible au soleil. Impossible de parler de coin de paradis à propos de l'endroit où grandit Pina, cadette d'une famille nombreuse et bancale. Si vous cherchez la lascivité polynésienne et l'exotisme, Pina vous douchera. Le récit est rythmé, scandé par un étrange poème, une sorte de comptine qui s'enrichit chaque fois de quelques mots, quelques vers, et ses premiers mots, "Un petit corps balance", donnent le ton, rappelant un "strange fruit". Pina est un récit de violence, de violences, qui ruissellent, si je puis dire. Ce sont avant tout les violences que l'on inflige aux populations autochtones de cette terre qui est, on l'oublie un peu vite, une colonie. A la violence de la colonisation s'ajoute celle de l'évangélisation, et les deux imposent un double reniement et mènent à une forme de folie. Ce sont aussi les violences subies par les pauvres, dans une terre où il faut jouer un rôle, imposé lui aussi par les colons : celui du bon sauvage calme, docile, sensuel, et Titaua Peu peut sans doute sembler dure, car elle n'angélise pas les Tahitiens. Enfin, ce sont les violences faites aux femmes, encore plus aux jeunes femmes et aux fillettes. Le père est emblématique de cette cascade de violence : il subit la violence faite aux Tahitiens, aux pauvres, et l'exerce à son tour contre sa femme et ses enfants.

Tout cela va crescendo dans le roman, au rythme parfaitement maîtrisé, à la progression captivante. La force de Titaua Peu, c'est d'allier le sens du romanesque, avec des personnages qui déchirent le coeur, et la puissance d'un point de vue politique, sans misérabilisme, sans résignation aussi, avec une vraie rage, salutaire. Et puis le roman est traversé par des amours magnifiques, abordant la difficulté d'aimer hors des cadres dans cette société. 

On pourrait penser que Pina est un roman de femmes, et c'est vrai à bien des égards. La mère, les soeurs, toutes composent de superbes personnages, inoubliables. Mais les personnages masculins sont également bouleversants. Il y a Roméo à l'amour inconditionnel, Auguste à la trajectoire flinguée, le superbe Pauro, et Teanuanua, évidemment. 

Titaua avec ce roman a obtenu le prix Dabit (en 2017) et on comprend pourquoi. Roman noir puissamment politique, Pina est pour moi une somptueuse découverte.


Titaua Peu, Pina, Editions Au vent des îles, 2016.

dimanche 16 janvier 2022

Le silence selon Manon de Benjamin Fogel



Présentation éditeur

Confronté à une vague de suicides dans des affaires de cyber harcèlement, le commissaire Sébastien Mille s’intéresse de près aux manœuvres des masculinistes qui se réunissent sur des forums où ils déversent leur haine des femmes. À Paris, les musiciens de Significant Youth sont agressés lors d’un concert par une poignée d’incels, ces célibataires involontaires qui détestent les valeurs humanistes et féministes défendues par le groupe. 
Cet épisode n’est que le prélude à un attentat beaucoup plus violent qui va bouleverser la vie du leader Yvan, de son frère Simon et de leur entourage.

Ce que j'en pense

J'avais beaucoup aimé La Transparence selon Irina et il était évident pour moi que j'achèterais dès sa sortie Le Silence selon Manon, qui en est une prequel, comme on dit. Si vous n'avez pas lu le précédent opus, aucun problème : il en est un prequel parce qu'il en prépare le monde, en quelque sorte, ses fondements sociaux et idéologiques, mais vous pouvez commencer par celui-ci (parce que vous lirez les deux, ça va de soi). 

Le roman s'est trouvé enseveli dans mes tonnes d'acquisitions, et ce n'est que dimanche soir dernier que je l'ai ouvert. Si je n'avais pas eu en perspective une semaine de boulot bien tassé, je pense que je l'aurais terminé dans la nuit, tant j'ai été prise par le récit. La Transparence selon Irina était très réussi, mais à mon sens, Benjamin Fogel monte ici d'un cran, que ce soit dans la maîtrise du récit, captivant et rythmé, ou dans la puissance du propos, qui m'a vraiment secouée. Benjamin Fogel est en train de construire un monde, un univers romanesque, et si vous faites partie de ceux qui ont lu La Transparence selon Irina, vous verrez à quel point Le Silence selon Manon le "prépare", y amène. C'est déjà assez fort en soi, parce que l'intrigue en est tout à fait différente. Mais Benjamin Fogel a une vision de notre société, de ce qui la menace, la guette, de ce qu'elle annonce en tout cas. 

Le Silence selon Manon porte une réflexion passionnante sur nos usages numériques et ce qu'ils supposent, sur l'identité numérique choisie ou incontrôlée, sur nos existences étalées sur les réseaux sociaux, sur l'anonymat et la surveillance voire le contrôle des opinions, sur les implications politiques de ces pratiques. Le roman est glaçant ; peut-être est-ce parce qu'il fait écho à mes propres doutes, interrogations, sur ce sujet, mais les violences évoquées n'ont hélas rien de fictionnel ou en tout cas de farfelu, comme en témoignent les nombreuses "affaires" de harcèlement et de violences générées par les réseaux sociaux sur lesquels les individus s'exposent. Vous me direz, rien d'original. Peut-être, mais des tas de romans, de genres différents, s'emparent de ces thématiques pour en faire des fabriques à cauchemars psychologiques, ou racontent à peu près n'importe quoi sur un ton péremptoire. Rien de tel ici. Le propos est ici documenté, et ce sont les enjeux qui importent à Benjamin Fogel, enjeux démocratiques et sociaux. Comme les questions abordées sont complexes, le récit évite le manichéisme, le simplisme, et il serait aberrant d'opposer de faibles victimes à de stupides méchants. C'est en cela que le roman est assez dévastateur (et c'est tant mieux).

Le roman aborde aussi un autre aspect de notre époque, les violences faites aux femmes, le bouleversement dans les représentations du masculin (et du féminin), à travers le prisme des incels. Sur ce point aussi Le Silence selon Manon est implacable. Cas exemplaire de délire généré ou amplifié par l'emprise du virtuel, le mouvement masculiniste a gagné la France et fait des ravages : ses membres et sympathisants se sentent intouchables grâce à l'anonymat des réseaux, et grâce aux parades qu'ils trouvent contre les tentatives pour les tracer. En cela, Le Silence selon Manon prépare La Transparence selon Irina, dans lequel la transparence totale sera de mise. Mais ici nous sommes en 2025 et alentour. Le silence est de ce fait impossible : tout est bruit, buzz, bad buzz, hurlements et vociférations mais finalement, personne ne parle, ou en tout cas personne ne communique. Comme une superbe métaphore, le moment où la guerre jusque là numérique se traduit en actes bien réels est celui où l'un des personnages se met à souffrir d'insupportables acouphènes, paroxysme de ce bruit environnant qui anéantit toute possibilité de communication et même de réflexion. 

La force du propos s'exerce donc sur les deux niveaux qui s'articulent : les incels ne sont pas les seuls qui, dans les faits, s'arrogent des attitudes masculinistes. Les personnages masculins ne sont guère épargnés dans le roman, et à chaque fois qu'un couple se délite, l'homme semble se sentir menacé, et dans ce cas de figure, il adopte des réflexes de dominant. Et les interrogations sur l'anonymat, la liberté d'expression et les comportements délictueux sur les réseaux numériques sont abordées avec finesse, sans simplisme. Les vertus de la liberté d'expression et d'opinion, que semble garantir la possibilité de l'anonymat, ne masquent pas la violence qui se déchaîne et qui n'a rien de virtuel, à la fois parce qu'elle a des répercussions tragiques et parce qu'elle finit par déborder des écrans. Il n'y a pas de violence virtuelle, il n'y a que de la violence. 

C'est parce que le roman adopte les points de vue de plusieurs personnages, masculins, féminins, incels, neo straight edge, policier, que le roman se refuse à répondre simplement à des questions compliquées. Il montre chacun dans ses sales petits secrets, dans ses turpitudes et ses doutes, dans ses moments de grâce aussi. L'humanité en somme. L'écriture est précise, sans pesanteur : Benjamin Fogel n'assène rien, et c'est bluffant avec des sujets aussi casse-gueule. 

Enfin, j'ai été sensible à deux choses qui pourraient sembler anecdotiques mais qui, je crois, ne le sont pas tout à fait : l'évocation des concerts, ces bulles étranges où chacun est totalement replié en lui-même grâce à la musique, et pourtant en communion, dans ce moment où une sorte de communauté, éphémère, se forme, également grâce à la musique. Et les scènes de bars, cafés, bistrots : vous savez, ces lieux où l'on se voit en face-à-face, sans écran pour masquer. Ces lieux de sociabilité, où l'on parle, où l'on s'engueule, où l'on rencontre des gens différents, au lieu de cultiver l'entre-soi des réseaux, prennent une saveur particulière ces temps-ci. Loin de Sartre qui y voyait un des lieux où l'on se compose un personnage, Benjamin Fogel en fait des espaces où l'on s'autorise à être un peu moins dans la pose, où l'on se montre en entier, et où l'on écoute, loin de la rumeur des écrans. 

Benjamin Fogel, Le Silence selon Manon, Rivages Noir, 2021.


vendredi 14 janvier 2022

Aimez-vous les uns les autres de Maruska Le Moing



Présentation éditeur

« C’est le plus bel hiver depuis toujours ! Maman rit. De petits rires rauques, nerveux mais charmants, au milieu de l’après-midi, comme pour commenter le passage de mouches invisibles lui chatouillant le visage. Je l’ai emballée dans sa doudoune rouge pour qu’elle ne prenne pas froid, mais deux nageoires vides lui pendent sur les côtés ; elle tenait ses bras si serrés contre la poitrine tout à l’heure que j’ai dû renoncer à enfiler les manches. ‘‘ Bienvenue, mère manchote. Tu aimes bien ta nouvelle prison, maman ? Tu verras, il fait plus froid ici, mais c’est bon pour le repentir.” »

Comment se libère-t-on d’une mère haïe depuis l’enfance ? La solution est sans doute de la kidnapper pour la faire disparaître à petit feu. Mais pour cela il faut parvenir à donner le change avec l’aide d’une Roumaine aux idées bien arrêtées, renoncer à un amant violent dans les bras duquel on pouvait enfin s’oublier, et éconduire quelques membres du corps médical…


Ce que j'en pense

Je suis toujours admirative des premiers romans (enfin quand ils sont bons), et celui-ci se lit d'une traite, d'une respiration en quelque sorte. Il brasse avec une grande efficacité mille tragédies ordinaires, diraient certains, et explore la toxicité de la famille, qui n'est pas qu'amour, comme le souligne en somme le titre et son injonction sarcastique. Et c'était bon de lire cela en période de bons sentiments de Noël, où l'on nous martelait qu'il était si bon de se retrouver en famille. Mais je m'égare.

La narratrice est saisie à un moment de sa vie où toutes les conditions sont réunies pour qu'elle se laisse dériver, tragiquement mais avec une sorte de soulagement et de détermination salutaire. Les circonstances font que sa solitude, fondamentale, terrible dès sa plus tendre enfance, éclate et la conduit à l'accomplissement d'un dessein qui l'anime probablement depuis longtemps. Trajectoire professionnelle propice à l'isolement et au repli, dérive sexuelle, mère absente à elle-même : les planètes sont alignées, en somme. Le lecteur assiste, impuissant et fasciné, à l'enclenchement de la mécanique tragique mais en réalité tout est joué depuis longtemps pour la narratrice. L'enfance, noeud de serpents, a distillé son venin, plaçant notre "héroïne" sous le signe de la violence, de l'abus, de l'abandon et de la perte, et rien ne peut changer cela. 

Le récit alterne présent et enfance, et il est servi par une très belle plume, précise et sans recherche d'effets inutiles. Quoique publié en blanche, ce premier roman de Maruska Le Moing peut être saisi comme un roman noir, un de ces romans noirs où l'on assiste à une dérive criminelle et tragique. J'espère en tout cas que Maruska Le Moing nous livrera d'autres romans sombres et vénéneux comme celui-ci : pour ma part, j'en redemande. 


Maruska Le Moing, Aimez-vous les uns les autres, Gallimard, 2022.