samedi 23 janvier 2021

Cimetière d'étoiles de Richard Morgiève



Présentation éditeur

El Paso, Texas, 1963. Huit ans après la disparition du tueur en série appelé le Dindon *, les lieutenants Rollie Fletcher et Will Drake enquêtent sur la mort suspecte d’un Marine. Ce ne sont pas des modèles de vertu mais la vertu n’a jamais résolu une affaire criminelle. La ténacité, si. Plus Fletcher et Drake progressent dans la recherche de la vérité, plus cet absolu leur échappe, plus l’enquête se révèle être une hydre aux multiples visages. La mort à tous les étages: voilà ce qu’ils auront au menu et qu’ils feront passer avec des balles blindées et des amphétamines. Pas de castagnettes mais des poings américains. Comme seule loi, la loi du talion version country : pour un oeil les deux, pour une dent toute la gueule. On remplit les cimetières comme on peut et on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. En témoigne cette pluie d’étoiles mortes qui tombe du drapeau américain à la fin du livre.

Ce que j'en pense

Vous vous souvenez du Cherokee, assurément, roman noir qui étreint le coeur. J'avais lu ce roman assez longtemps après sa sortie et j'en garde un vif souvenir. J'attendais donc avec impatience Cimetière d'étoiles, avec lequel j'ai embarqué pour une odyssée encore plus hallucinée, hantée et tout aussi magnifique que Le Cherokee. Drake et Fletcher sont pourtant a priori moins "aimables" que Nick Corey, terrifiants de cruauté et de folie destructrice. Je ne vous cacherai pas que j'ai eu du mal à les suivre, à embarquer à leurs côtés. Mais j'ai fini par les aimer, oui, je le dis ainsi, parce que c'est le cas. Ils ne sont qu'un, un seul être déviant et en même temps des flics, acharnés à découvrir ce qui est arrivé au Marine mort et rien ne peut les arrêter, surtout pas la mort. Fletcher, halluciné, défoncé, est touché par la grâce en la personne de Holly Howell aux yeux violets. J'ai le sentiment qu'on peut accéder à Cimetière d'étoiles comme ça, comme un roman noir crépusculaire et tragique, tissé de personnages déglingués et de tragédies. On peut se laisser aller au plaisir ambigu de la castagne ultra-violente, de l'ambiance western de fin du monde, de ces personnages de flics pourris et de criminels déjantés. L'écriture de Richard Morgiève est somptueuse, émaillée de citations et de références bibliques, avec des fulgurances poétiques qui étreignent le lecteur à chaque page ou presque. Cimetière d'étoiles est, comme Le Cherokee, la quintessence du roman noir, de sa puissance tragique. 

Je mentionne Le Cherokee parce qu'il est à nouveau question du Dindon ici : Fletcher et Drake commencent par ignorer cette piste, cette présence lancinante, englués qu'ils sont dans le scandale d'Etat qu'ils découvrent. Tout les ramènera pourtant à lui. Mais ce n'est pas seulement ça. Le Cherokee et Cimetière d'étoiles forment un dyptique qui explore les mythes de l'Amérique et en constate le crépuscule. Cimetière d'étoiles est parsemé de citations et de références à la culture populaire étasunienne : cinéma, musique populaire, tout ce qui permet à l'Amérique à la fois de se voir plus belle en son miroir et de lever le voile par le biais du blues et du jazz. Le roman a cette dimension "méta" comme diraient certains: il exhibe les codes du noir, du western, de toute cette fiction de genre déployée par l'industrie hollywoodienne, dont l'âge d'or est à son terme. Chant du cygne, en quelque sorte, d'un pays qui a vendu du rêve par son soft power, les industries culturelles. Car la réalité est bien différente, et c'est à mon sens l'autre dimension de ce dyptique romanesque : Nick Corey avait "fait" la Corée, ici c'est le Vietnam (et donc la Guerre froide) qui englue l'Amérique dans ses mensonges, et évidemment, le roman se clôt le 22/11/63. Le rêve américain n'a jamais existé, comme en témoignent ces putes à un dollar, ces flics véreux, ces Noirs et ces immigrés condamnés à la misère la plus noire, et tout ce monde-là est de toute façon mauvais jusqu'à la moelle ou peu s'en faut. Mais de la guerre de Corée à la guerre du Vietnam, la belle façade se lézarde, et l'assassinat de Kennedy signe la fin de l'innocence prétendue. Car l'Amérique n'est qu'un sac de noeuds et de complots, sur fond de peur de petits hommes verts, de crise de Cuba, de pouvoirs et de contre-pouvoirs (Hoover, CIA, FBI, armée, un vrai nid de tueurs). L'Amérique n'a jamais été innocente, fondée sur un génocide et sur l'asservissement des Noirs, c'est une nation originellement pourrie, dans tous les sens du terme, et qui, de 1953 à 1963, s'effondre sur sa pourriture, devenant le cimetière des étoiles du drapeau américain. 

Subsiste la puissance de la fiction et de l'écriture, et je n'oublierai pas de sitôt Drake, Fletcher, Booker et Holly. Avec une question : et le petit Ronnie alors? 

Richard Morgiève, Cimetière d'étoiles, Joëlle Losfeld, 2021.

lundi 18 janvier 2021

Une suite d'évènements de Mikhaïl Chevelev



Présentation éditeur

C’est avec une grande surprise que Pavel Volodine, journaliste moscovite, apprend un soir qu’il est attendu sur les lieux d’une prise d’otages, où on le réclame comme médiateur. Un homme retient plus d’une centaine de fi dèles dans une église, et ne veut négocier qu’avec lui.
Pavel reconnaît alors Vadim, qu’il avait fait libérer lors d’une mission bien des années auparavant. Engagé malgré lui dans une périlleuse course contre la montre et un improbable dialogue, il tente de comprendre ce qui a pu le conduire à faire le choix du terrorisme.

Ce que j'en pense

Il y a chez Mikhaïl Chevelev un sens remarquable de l'ironie et une saisie impitoyable des situations, situations qui entremêlent histoires et Histoire, le tout donnant de la Russie et de l'époque un portrait sans complaisance ni fausse pudeur. 

La tragédie naît de la plus grande banalité, et ce que pointe Une suite d'évènements - et c'est à mon sens en cela qu'il est un roman noir - de manière impitoyable, c'est à quel point les corps d'Etat corrompus mènent inexorablement les plus ordinaires des hommes à faire des choix terriblement extraordinaires et désespérés. Vadim n'aspirait sans doute qu'à avoir une vie tranquille, lui qui avait échappé au pire. Mais c'était sans compter sans la corruption endémique de la police, qui ramène la violence, la mort et le sang au coeur de son existence.  Noir, Une suite d'évènements l'est par le traitement de son sujet, l'individu aux prises avec l'Histoire malgré lui, aux prises avec la pourriture ordinaire d'un régime violent, qui croit avoir enfin accès à un peu de paix et qui se retrouve broyé. 

Mikhaïl Chevelev, journaliste d'opposition, signe là un roman au rythme impeccable, et ce court récit se dévore d'une traite, alternant les époques pour nous faire saisir les choses. Son écriture se débarrasse de toutes les facilités, nul pathos, nul lyrisme, rien qui pourrait contrevenir à la vision brute que ce journaliste d'opposition exprime par le biais de la fiction. Et pourtant, ce n'est pas un roman de journaliste, c'est une oeuvre romanesque en diable.

J'ai aimé la façon dont il évoque son personnage de journaliste, Pavel, seul interlocuteur jugé admissible par Vadim devenu preneur d'otages. Car Chevelev ne livre pas de vision romantique des journalistes, pas du tout. Ils ne sont pas héroïques, ils ne sont pas des redresseurs de torts, ils ne comprennent pas mieux que les autres, certains font simplement du mieux qu'ils peuvent, ce sont des témoins, essentiels certes, mais pas des surhommes. 

On peut lire ce roman comme on voudra : comme le portrait de deux hommes, un drame psychologique ; comme un roman noir politique sur la Russie contemporaine ; comme un récit à suspense, pourquoi pas, sur une prise d'otages à l'issue incertaine. 

Mikhaïl Chevelev, Une suite d'évènements, Gallimard, Du monde entier, 2021. Traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs. 



jeudi 7 janvier 2021

Manger Bambi de Caroline De Mulder



Présentation éditeur

Bambi, quinze ans bientôt seize, est décidée à sortir de la misère. Avec ses amies, elle a trouvé un filon : les sites de sugardating qui mettent en contact des jeunes filles pauvres avec des messieurs plus âgés désireux d'entretenir une protégée. Bambi se pose en proie parfaite. 
Mais Bambi n'aime pas flirter ni séduire, encore moins céder. Ce qu'on ne lui donne pas gratis, elle le prend de force. Et dans un monde où on refuse aux femmes jusqu'à l'idée de la violence, Bambi rend les coups. Même ceux qu'on ne lui a pas donnés.

Ce que j'en pense

Autant vous le dire tout de suite, Bambi n'est a priori pas aimable. J'ai d'ailleurs craint un instant de ne pas entrer dans le roman de Caroline De Mulder faute de pouvoir saisir le personnage. Mais en réalité, c'est l'une des grandes forces du roman que de ne pas essayer d'angéliser (ni de diaboliser) Bambi. Avec ses grands yeux et ses jambes longues, elle ferraille avec les armes qu'on lui a données. Car de la rage, Bambi en a à revendre. J'ai parfois pensé à L'appât de Tavernier, film d'une grande noirceur, mais Bambi ne vient pas du même monde: elle n'est pas sotte, elle ne vient pas d'un milieu protégé (doux euphémisme), elle doit lutter pour vivre, pour se faire une place. Certes, elle se trompe parfois de cible, elle poursuit des chimères, elle use de moyens dégueulasses, mais le monde ne l'est-il pas, dégueulasse, avec Bambi?

Le constat est sans concession, Caroline De Mulder ne juge pas, elle pointe les responsabilités. Elle ne dédouane pas plus Bambi que les autres personnages, mais ces derniers la surpassent en lâcheté - au mieux - ou en abjection - dans la plupart des cas. Bambi veut elle aussi consommer, parce qu'elle pense que c'est ça qui est essentiel dans notre société capitaliste, et ne pas être seulement consommée : elle se refuse à être victime, proie, et tente de renverser les rôles. Tout s'achète, tout se vend, mais certains ont des moyens que Bambi n'aura jamais : l'argent, bien sûr, mais surtout une forme de respectabilité qui donne leur impunité à ces hommes dotés socialement et économiquement, et la parole. Le beau-père est l'un d'entre eux : sa respectabilité sociale et sa maîtrise du verbe et de lui-même lui permettent de convaincre tout le monde - sauf Bambi - qu'il est ce qu'il y a de mieux pour elle, et Bambi finit par le comprendre. Qui croira cette gamine manipulatrice et menteuse face à l'homme socialement installé ? 

Implacable, la mécanique de Manger Bambi embarque le lecteur : impossible de lâcher ce roman bref et dense, d'une grande force. Une autre chose est remarquable  chez Caroline De Mulder : sa capacité à faire exister le verbe de ces jeunes filles. Rien de toc, rien de singé, et pour le lecteur, le sentiment d'entendre ces jeunes filles, de percevoir leur agilité verbale, le rythme staccato de leurs échanges. 

On connaissait déjà le talent de Caroline De Mulder, mais elle donne ici un roman particulièrement abouti, un superbe roman noir. 

Caroline De Mulder, Manger Bambi, Gallimard, La Noire, 2020.

dimanche 3 janvier 2021

Mon père et ma mère d'Aharon Appelfeld



Présentation éditeur

C’est l’été 1938 en Europe centrale. Et comme chaque année ils sont là, sur la rive, en villégiature.

Il y a Rosa Klein, qui lit dans les lignes de la main. Mais peut-on se fier à ses prédictions ? Et Karl Koenig, l’écrivain. Pourquoi fréquente-t-il les autres vacanciers au lieu de consacrer toute son énergie au roman qu’il est en train d’écrire ? Qui sont vraiment « l’homme à la jambe coupée » et la jeune femme amoureuse que tous les Juifs appellent par l’initiale de son prénom ? Et le père et la mère d’Erwin, l’enfant si sensible à l’anxiété de ceux qui l’entourent ?

Dans ce roman magistral publié quelques années avant sa mort, Aharon Appelfeld tisse les questions intimes, littéraires et métaphysiques qui l’ont accompagné toute sa vie. Sous sa plume, ces dernières vacances avant la guerre sont le moment où l’humanité se dévoile dans ses nuances les plus infimes, à l’approche de la catastrophe que tous redoutent sans parvenir à l’envisager.

Ce que j'en pense

Je connais encore peu l'oeuvre d'Appelfeld, mais j'avais repéré et acheté ce roman à sa sortie, et attendu un moment propice pour m'y plonger. L'écriture d'Appelfeld, sans être difficile, mérite qu'on la savoure, qu'on lui accorde l'attention qu'elle mérite. Ce n'est pas un auteur qu'on lit entre deux portes, entre deux occupations, voilà tout. Et rien n'aurait pu me détourner de ma lecture hier. 

Je ne sais pas bien par quoi commencer tant ce roman m'a éblouie et bouleversée. L'auteur peint une petite communauté juive, saisie dans un lieu de villégiature estivale en Bucovine (entre Roumanie et Ukraine, pour situer selon nos repères), et j'emploie le verbe peindre à dessein. Il procède par petites touches, par scènes, par tableaux, et l'ensemble n'est pas dénué de cocasserie. C'est qu'il y en a, des extravagants, parmi ces gens, des drama queens comme on dirait aujourd'hui, qui provoquent l'agacement du père d'Erwin. On est saisi de tendresse devant l'homme à la jambe coupée, devant P., alias Peppy, femme-enfant terrassée par un chagrin d'amour, devant Koenig l'écrivain qui écrit peu mais marche et observe, le médecin humaniste et joueur d'échecs. Aharon Appelfeld n'a pas son pareil pour croquer cette petite communauté, pour dessiner des silhouettes, pour livrer peu à peu des âmes au bord de l'abime. Il ne renonce d'ailleurs pas à une forme d'ironie : les prédictions de Rosa Klein semblent si vaines au regard de ce que l'Histoire et la folie des hommes préparent... Ces lignes de vie qu'elle observe et interprète seront bientôt brisées net, pour la plupart. 

Mais si la tragédie est déjà là - j'y viens -, Aharon Appelfeld n'a pas choisi le moment d'avant par hasard. Il saisit ce monde juste avant le basculement, sa beauté, et le roman est d'une mélancolie extraordinaire. J'ai souvent pensé à Tchekhov, même si mes souvenirs de cet auteur datent (de mon adolescence, voyez le genre) : pour cette manière de suspendre le temps, de fixer la beauté, tout en insufflant une mélancolie qui tord le coeur, parce que tout cela est sur le point de disparaître. Le roman a une grâce folle, de bout en bout, de l'évocation des corps des jeunes nageuses qui émeuvent le jeune Erwin à la quiétude du jardin de la maison citadine (à la fin), de la simplicité d'un repas frugal composé avec les produits du potager et de la ferme proche aux discussions feutrées de la mère d'Erwin et de Gusta, son amie, ponctuées de leurs rires gracieux. Je pourrais évoquer chaque page ou presque...

Et ce qui serre le coeur dans ce monde d'avant, c'est justement que c'est un monde sur le point de disparaître et qui en a conscience, plus ou moins confusément, même s'il est tentant de se dire que non, le pire n'adviendra pas, parce que l'Allemagne est une nation civilisée, lettrée, dotée de valeurs humanistes. Le lecteur sait bien, lui, qu'il est inutile de se leurrer, que nombre de ces êtres vont bientôt périr, que quelques uns survivront, hantés à jamais par l'horreur indicible. Dès les premiers chapitres, Aharon Appelfeld infuse l'horreur antisémite, et cela va crescendo : de regards assassins à une tentative de pogrom (mais on a connu pire, comme le dit l'homme à la jambe coupée), de l'insulte ordinaire à la tentative d'extorsion, c'est la banalité de l'antisémitisme à l'oeuvre en Europe centrale et en Europe de l'est qui est restituée, mais avec l'effet d'assurance que confère aux brutes la certitude d'être du côté de ceux qui ont désormais le pouvoir. C'est glaçant, terrifiant. 

Il y a dans ce roman une réflexion fine sur la judéité : qu'est-ce que c'est, être juif, pour ces êtres qui parfois ne croient pas, ne croient plus, et que l'on renvoie sans cesse à une foi censée les constituer, les caractériser plus que tout? qu'est-ce qu'un corps juif, pour ces jeunes nageuses formées dans un club dont elles sont désormais bannies mais que rien, physiquement, ne distingue des "non-juifs"? à quel point est-on "assimilé", aux yeux des autres ou de ses propres yeux, par sa trajectoire, son activité professionnelle, son mode de vie? Face au péril qui se précise, certains ont choisi l'exil, mais d'autres rejettent cette solution, soit parce qu'ils pensent que tout finit par passer, soit parce que l'exil n'est pas évident, car ils sont désormais puissamment enracinés dans une terre, celle de leurs parents (Yulia, ou l'amie d'enfance retrouvée du père d'Erwin), dans ce qui les a constitués en tant qu'individus, le territoire de l'enfance. 

Je n'oublierai pas de sitôt Erwin et ses rêves souvent terribles, qui rythment le récit, son père, esprit rationnel et surdoué, sa mère, douce et tendre, le docteur humaniste. Je n'oublierai pas ces soirées d'été devant l'isba, la fragilité de ces instants et de ces êtres. 

Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère, Editions de l'Olivier, 2020. Traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti. 



vendredi 1 janvier 2021

Bilan 2020 et perspectives

Je voulais, comme je l'ai déjà fait, vous proposer un bilan avec mes meilleures lectures de l'année, mais j'ai renoncé. Je n'y arrivais tout simplement pas, car il y a eu énormément de superbes romans cette année, rendant arbitraire toute sélection. Et je crois que je ne me sentais pas de distribuer des bons points, car telle était mon impression. Bizarre, car je prends grand plaisir à lire les sélections sur les blogs et autres sites, sans avoir ce sentiment.  

J'ai donc procédé (et je l'avais fait l'an dernier) en regardant quels pays avaient dominé mes lectures, quelles langues, quels genres aussi.

Je précise d'emblée que je ne tiens ici aucun compte de mes lectures graphiques (bandes dessinées) ni de mes lectures de classiques hors-roman (poésie, par exemple, ou Les Caractères de La Bruyère).

Comme l'an dernier, la France (auxquels s'ajoutent auteurs belges et suisses, je le précise) domine largement mes lectures. Mais cette année, ce sont les USA qui viennent en deuxième, et j'en suis la première surprise. L'Italie (❤️) arrive ensuite. 

Côté aires linguistiques, logiquement, le français et l'anglais sont en tête. 

Et si vous rattachez comme il se doit la France à l'Europe, vous constatez que mes lectures sont très très majoritairement européennes. 

Enfin, quelques chiffres bruts : j'ai lu 129 livres, et là-dedans un peu plus de 60% des livres achetés en 2020 (une centaine de livres achetés). Oui, j'ai lu (ou relu) des titres achetés avant 2020, parfois bien avant...

Pour la plupart ce sont des polars ou des romans noirs, avec une poignée de romans ne relevant d'aucun genre. Je pense avoir lu moins de littérature de jeunesse que d'habitude. Il y a quelques titres relevant des littératures de l'imaginaire, et une poignée de thrillers. 

2021 s'annonce bien, il y a des romans que j'attends avec gourmandise. Mais mon stock reste très conséquent, et nombre de romans n'ont pas encore trouvé leur moment dans mes lectures. Mes souhaits (et non mes résolutions, car on ne les tient jamais):

- veiller à plus de diversité dans les genres lus : l'année 2020 a été dominée par le roman noir, 2021 le sera sans doute aussi (team roman noir forever), mais je trouve que j'ai fait peu d'incursions dans d'autres formes littéraires, et c'est dommage;

- m'efforcer de varier les aires culturelles : il me semble que j'ai été moins curieuse de territoires (notamment dans le noir) que d'habitude, et c'est sans doute dû à la dominante française de mes lectures;  

- faire un effort pour alterner nouveautés et livres acquis dans les mois voire les années passées; 

- raisonner un peu mes achats, parce que cela ne sert pas à grand-chose d'acheter des dizaines de romans que je n'ai pas le temps de lire ensuite, ou plutôt, cela ne crée que de la frustration; 

En janvier, j'ai repéré d'ores et déjà 6 titres, 6 nouveautés. Ce serait bien que je m'y tienne, que je n'aille pas au-delà, d'autant que je sais que j'aurai un mois un peu difficile côté lecture : beaucoup de boulot et une opération (bénigne) à la mi-janvier, qui aura des conséquences sur ma capacité à lire. 

Une chose est certaine, j'aborde 2021 avec une envie intacte de lire, peut-être même renforcée, car voyez-vous, en ces temps troublés, incertains, souvent angoissants, lire est à la fois un moyen de comprendre le monde et de s'en extraire, de faire de salutaires pas de côté, et je ne compte pas me priver de cet immense plaisir, de ce refuge indispensable. Je lirai ce que je veux, en me méfiant plus que jamais de mon snobisme ou de mon élitisme, si possible. 

Je souhaite à tous ceux qui passeront par là une année douce, pleine d'éblouissements littéraires, et je ne prends pas grand-risque en vous disant qu'assurément, 2021 tiendra de ce côté-là toutes ses promesses.


mardi 22 décembre 2020

L'Ange rouge de François Médéline



Présentation éditeur

À la nuit tombée, un radeau entre dans Lyon porté par les eaux noires de la Saône. Sur l’embarcation,  des torches enflammées, une croix de bois, un corps mutilé et orné d’un délicat dessin d’orchidée. Le crucifié de la Sâone, macabre et fantasmatique mise en scène, devient le défi du commandant Alain Dubak et de son équipe de la police criminelle. Six enquêteurs face à l’affaire la plus spectaculaire qu’ait connu la ville, soumis à l’excitation des médias, acculés par leur hiérarchie à trouver des réponses. Vite. S’engage alors une course contre la montre pour stopper un tueur qui les contraindra à aller à l’encontre de toutes les règles et de leurs convictions les plus profondes. Porté par la plume brillante et explosive de François Médéline, L’Ange rouge invite son lecteur à une plongée hallucinée parmi les ombres de la ville et les âmes blessées qui  s’y débattent. 

Ce que j'en pense

François Médéline se confronte aux codes du thriller et conformément à ce qu'on peut attendre, il absorbe le genre, ou, si vous préférez, il y injecte son propre univers, son écriture. Mais avant cela, je voudrais faire une digression sur le thriller (vous pouvez reprendre la lecture de la chronique au paragraphe 3 si ça vous gonfle).

Dans ce vaste ensemble que forment les fictions criminelles, je suis, pour toujours je crois, de la team ROMAN NOIR. Et je me suis longtemps bouché le nez devant le thriller, ses couvertures kitsch, ses twists éreintants et vains, ses serial killer qui ne me fascinaient pas du tout. Mais pour de nombreuses raisons, notamment ma volonté de lutter contre mon propre élitisme snobinard, j'ai décidé que je devais regarder de plus près, pour ne pas parler sans savoir. Je précise que mon intérêt est avant tout intellectuel (et même professionnel). Et à mon grand étonnement, j'ai eu de bonnes surprises, pas du côté américain, non, pour le moment du côté italien. J'ai pris un vrai plaisir devant le savoir-faire de Donato Carrisi, Ilaria Tuti, par exemple. Ces derniers jours, j'ai lu une centaine de pages d'un roman de Sandrone Dazieri, et je vous assure que certains chapitres ne dépareraient pas dans un roman noir. Les personnages de ces romanciers me plaisent. On aura tout vu. 

Bref, tout ça pour dire que vous ne m'entendrez plus dire que le thriller est une sous-merde. Comme pour le roman noir, comme pour n'importe quelle littérature de genre, il y a de bons livres et de mauvais livres, et j'observe une même tendance à des hybridations intéressantes. J'en reviens à L'Ange rouge. François Médéline offre un mélange de thriller - pour l'intrigue dans son déroulement général -, de noir - pour les personnages bien amochés - et de procédural - pour le fonctionnement du groupe et l'observation (ou non) de la procédure, évoquée avec une précision manchettienne. Ce que je perçois comme mélange (peut-être que je me plante complètement) est en soi passionnant et donne un roman détonnant, un vrai page-turner. C'est aussi un roman de François Médéline, un roman qui désoriente et met en scène la désorientation de son personnage principal, Alain Dubak, chef de groupe borderline, dont l'écriture sèche, faite de phrases courtes au rythme brutal, de Médéline rend admirablement compte. Une phrase dit oui, la suivante dit non, et cela se poursuit jusqu'au la désorientation. J'ai trouvé aussi que Médéline joue, comme Manchette avant lui, avec les atouts et les impasses de l'écriture comportementaliste. Les faits, bruts, alignés staccato, ça colle le vertige. 

Les personnages sont formidables, tous, y compris les membres du groupe que l'on voit peu. Ils forment un ensemble qui là encore, se joue des représentations codées - ou stéréotypées - d'une brigade, et c'est jubilatoire. Dubak est le chef déglingué, à la vie personnelle dévastée. J'avoue un faible pour Mamy (que je me représente sous les traits de Corinne Masiero), ses sucreries, le chien, sa coupe de cheveux improbable et ses manucures, ses prédictions, sa carrure, sa manière très personnelle d'interroger, et j'en passe. Je l'adore. J'aime les références qui émaillent le roman, à Manchette, à Dantec (très drôle), entre autres. 

Je pourrais vous dire que l'on comprend avant les personnages le fin mot de l'histoire (pas de spoiler), mais je ne jurerais pas que l'auteur ne le fait pas exprès, pour nous dire que l'essentiel est ailleurs. Et peu importe. 

Car voyez-vous, le final du roman, la scène avec discours ministériel (je tente de ne rien dévoiler) est d'une beauté à pleurer, et je pèse mes mots. C'est éblouissant, tragique, bouleversant, en un mot : superbe. Pour cela et pour tout le reste, vous ne pouvez pas passer à côté de L'Ange rouge de François Médéline. 

François Médéline, L'Ange rouge, La Manufacture de Livres, 2020. 


dimanche 13 décembre 2020

Lou après tout 3. La bataille de la Douceur de Jérôme Leroy



Présentation éditeur

Lou quitte Wim avec un goût amer. Dans le monde d’après l’effondrement, existe-t-il un seul endroit épargné par l’horreur ? Son dernier espoir, comme pour Amir, Cesaria et Maria : la Douceur. Lou ne sait pas encore à quel point la route pour l’atteindre sera longue. Au même moment, dans la Douceur qui prospère depuis quatorze années, trois musiciens jouent pour la première fois la Mélodie. Cet air semble avoir un mystérieux effet sur les Cybs, mais permettra-t-il d’éviter le pire ? Car, tandis que Lou s’approche de son ultime étape, le danger qui menace d’anéantir la Douceur s’épaissit comme une ombre…

 

Ce que j’en pense

J’avais lu avec un immense plaisir et en enchaînant les deux volumes Le Grand effondrement (tome 1) et La communauté (tome 2). Le plaisir allait même croissant, car le début du Grand Effondrement avait suscité quelques réserves, un mélange de déjà-vu (mais je lis beaucoup de dystopies pour adolescents) et de discours un peu convenu sur notre monde tel qu’il va, c’est-à-dire à sa perte. N’allez pas croire que cela avait gâché mon plaisir, car il y a une différence de taille entre le tout-venant de la littérature pour ados et Jérôme Leroy : une écriture. Quoi qu’il en soit, ce sentiment s’était vite estompé. Lorsque La Bataille de la Douceur, le tome 3, est paru, je me suis précipitée, mais je l’ai gardé « en réserve », je fais souvent cela avec les livres dont j’attends impatiemment la sortie (oui je suis un peu bizarre). La semaine dernière, j’ai saisi ce volume, comme ça, juste pour en lire quelques pages, et avant d’avoir le temps de m’en rendre compte, j’en avais dévoré une centaine. Telle est la première chose à dire : Lou après tout est un sacré « page turner » comme on dit, une trilogie qui se dévore, que l’on n’a pas envie de quitter, et cela me semble important quand on écrit pour un lectorat jeune. 

Jérôme Leroy met en avant, dans ce troisième tome, la puissance de la fiction et du récit, anthropologiquement nécessaires, si vous me pardonnez cette approximation pédante, pour l’humanité. Lou est ici conteuse, elle consigne par écrit son itinéraire, pour les générations futures de la Douceur. Le récit manie aussi, très explicitement, les contes qui ont façonné nos imaginaires, leur redonne vie : en premier lieu celui du Joueur de flûte de Hamelin. Apollinaire est encore et toujours l’ombre bienveillante de Lou après tout. La musique et la poésie sont des éléments essentiels du salut de l’humanité, et il est bon de le rappeler en ce moment. Citations et références émaillent le récit, l’illuminent, et c’est beau. 

Je pourrais vous dire aussi qu'en tant que Limousine, je suis sensible à l’évocation des paysages de ma région, mais à dire vrai, l’urbaine que je suis, qui ne goûte guère les joies de la campagne, a été aussi sensible à l’évocation de la côte d’Opale, dont j’ai un souvenir émerveillé, qu’à ceux des paysages vallonnés et marqués par les eaux de « mon pays ». 

Ce que je voudrais souligner pour vous convaincre de vous plonger dans Lou après tout, quel que soit votre âge, c’est le fait que cette trilogie jeunesse, après Macha ou l’évasion, est une pierre de plus dans une œuvre qui se construit, avec une superbe cohérence. De roman en roman (il faudrait que je me plonge dans la poésie de Jérôme Leroy), l’auteur bâtit une vision du monde puissante et poétique, où le désenchantement le dispute à l’espoir, où la poésie bataille contre la laideur, avec des résonances entre les romans « pour adultes », les romans noirs et les romans jeunesse. Je vous avais dit à quel point Un peu tard dans la saison m’avait bouleversée. Il y a chez Jérôme Leroy une vision du monde, empreinte de nostalgie et de poésie, qui m’étreint le cœur. 

Lisez, offrez Lou après tout, ne vous arrêtez pas aux couvertures (de mon point de vue très très moches) : dedans il y a du Jérôme Leroy, c’est-à-dire une beauté à pleurer, littéralement.

 

Jérôme Leroy, Lou après tout, 3. La bataille de la Douceur, Syros, 2020.