dimanche 3 janvier 2021

Mon père et ma mère d'Aharon Appelfeld



Présentation éditeur

C’est l’été 1938 en Europe centrale. Et comme chaque année ils sont là, sur la rive, en villégiature.

Il y a Rosa Klein, qui lit dans les lignes de la main. Mais peut-on se fier à ses prédictions ? Et Karl Koenig, l’écrivain. Pourquoi fréquente-t-il les autres vacanciers au lieu de consacrer toute son énergie au roman qu’il est en train d’écrire ? Qui sont vraiment « l’homme à la jambe coupée » et la jeune femme amoureuse que tous les Juifs appellent par l’initiale de son prénom ? Et le père et la mère d’Erwin, l’enfant si sensible à l’anxiété de ceux qui l’entourent ?

Dans ce roman magistral publié quelques années avant sa mort, Aharon Appelfeld tisse les questions intimes, littéraires et métaphysiques qui l’ont accompagné toute sa vie. Sous sa plume, ces dernières vacances avant la guerre sont le moment où l’humanité se dévoile dans ses nuances les plus infimes, à l’approche de la catastrophe que tous redoutent sans parvenir à l’envisager.

Ce que j'en pense

Je connais encore peu l'oeuvre d'Appelfeld, mais j'avais repéré et acheté ce roman à sa sortie, et attendu un moment propice pour m'y plonger. L'écriture d'Appelfeld, sans être difficile, mérite qu'on la savoure, qu'on lui accorde l'attention qu'elle mérite. Ce n'est pas un auteur qu'on lit entre deux portes, entre deux occupations, voilà tout. Et rien n'aurait pu me détourner de ma lecture hier. 

Je ne sais pas bien par quoi commencer tant ce roman m'a éblouie et bouleversée. L'auteur peint une petite communauté juive, saisie dans un lieu de villégiature estivale en Bucovine (entre Roumanie et Ukraine, pour situer selon nos repères), et j'emploie le verbe peindre à dessein. Il procède par petites touches, par scènes, par tableaux, et l'ensemble n'est pas dénué de cocasserie. C'est qu'il y en a, des extravagants, parmi ces gens, des drama queens comme on dirait aujourd'hui, qui provoquent l'agacement du père d'Erwin. On est saisi de tendresse devant l'homme à la jambe coupée, devant P., alias Peppy, femme-enfant terrassée par un chagrin d'amour, devant Koenig l'écrivain qui écrit peu mais marche et observe, le médecin humaniste et joueur d'échecs. Aharon Appelfeld n'a pas son pareil pour croquer cette petite communauté, pour dessiner des silhouettes, pour livrer peu à peu des âmes au bord de l'abime. Il ne renonce d'ailleurs pas à une forme d'ironie : les prédictions de Rosa Klein semblent si vaines au regard de ce que l'Histoire et la folie des hommes préparent... Ces lignes de vie qu'elle observe et interprète seront bientôt brisées net, pour la plupart. 

Mais si la tragédie est déjà là - j'y viens -, Aharon Appelfeld n'a pas choisi le moment d'avant par hasard. Il saisit ce monde juste avant le basculement, sa beauté, et le roman est d'une mélancolie extraordinaire. J'ai souvent pensé à Tchekhov, même si mes souvenirs de cet auteur datent (de mon adolescence, voyez le genre) : pour cette manière de suspendre le temps, de fixer la beauté, tout en insufflant une mélancolie qui tord le coeur, parce que tout cela est sur le point de disparaître. Le roman a une grâce folle, de bout en bout, de l'évocation des corps des jeunes nageuses qui émeuvent le jeune Erwin à la quiétude du jardin de la maison citadine (à la fin), de la simplicité d'un repas frugal composé avec les produits du potager et de la ferme proche aux discussions feutrées de la mère d'Erwin et de Gusta, son amie, ponctuées de leurs rires gracieux. Je pourrais évoquer chaque page ou presque...

Et ce qui serre le coeur dans ce monde d'avant, c'est justement que c'est un monde sur le point de disparaître et qui en a conscience, plus ou moins confusément, même s'il est tentant de se dire que non, le pire n'adviendra pas, parce que l'Allemagne est une nation civilisée, lettrée, dotée de valeurs humanistes. Le lecteur sait bien, lui, qu'il est inutile de se leurrer, que nombre de ces êtres vont bientôt périr, que quelques uns survivront, hantés à jamais par l'horreur indicible. Dès les premiers chapitres, Aharon Appelfeld infuse l'horreur antisémite, et cela va crescendo : de regards assassins à une tentative de pogrom (mais on a connu pire, comme le dit l'homme à la jambe coupée), de l'insulte ordinaire à la tentative d'extorsion, c'est la banalité de l'antisémitisme à l'oeuvre en Europe centrale et en Europe de l'est qui est restituée, mais avec l'effet d'assurance que confère aux brutes la certitude d'être du côté de ceux qui ont désormais le pouvoir. C'est glaçant, terrifiant. 

Il y a dans ce roman une réflexion fine sur la judéité : qu'est-ce que c'est, être juif, pour ces êtres qui parfois ne croient pas, ne croient plus, et que l'on renvoie sans cesse à une foi censée les constituer, les caractériser plus que tout? qu'est-ce qu'un corps juif, pour ces jeunes nageuses formées dans un club dont elles sont désormais bannies mais que rien, physiquement, ne distingue des "non-juifs"? à quel point est-on "assimilé", aux yeux des autres ou de ses propres yeux, par sa trajectoire, son activité professionnelle, son mode de vie? Face au péril qui se précise, certains ont choisi l'exil, mais d'autres rejettent cette solution, soit parce qu'ils pensent que tout finit par passer, soit parce que l'exil n'est pas évident, car ils sont désormais puissamment enracinés dans une terre, celle de leurs parents (Yulia, ou l'amie d'enfance retrouvée du père d'Erwin), dans ce qui les a constitués en tant qu'individus, le territoire de l'enfance. 

Je n'oublierai pas de sitôt Erwin et ses rêves souvent terribles, qui rythment le récit, son père, esprit rationnel et surdoué, sa mère, douce et tendre, le docteur humaniste. Je n'oublierai pas ces soirées d'été devant l'isba, la fragilité de ces instants et de ces êtres. 

Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère, Editions de l'Olivier, 2020. Traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti. 



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