mercredi 2 juin 2021

L'eau rouge de Jurica Pavičić




Présentation éditeur
Dans un bourg de la côte dalmate, en Croatie, Silva, 17 ans, disparaît lors de la fête des pêcheurs. C’est un samedi de septembre 1989, dans la Yougoslavie agonisante. L’enquête menée par l’inspecteur Gorki Šain fait émerger un portrait de Silva plus complexe que ne le croyait sa famille : la lycéenne scolarisée à Split menait-elle une double vie ? Mais l’Histoire est en marche, le régime de Tito s’effondre, et au milieu du chaos, l’affaire est classée. Seule la famille de Silva poursuit obstinément les recherches...


Ce que j'en pense

Vous qui n'avez pas encore lu L'eau rouge, vous avez bien de la chance. Car vous allez le lire, n'est-ce pas? Oh oui, vous allez le lire et vous en serez comblé(e). C'est une merveille, à tous égards, un énorme coup de coeur pour moi.

L'auteur entrelace destins individuels et Histoire de la Croatie sur trente ans, donnant une leçon de roman noir, subtil, jamais bavard, à mes yeux très puissant. Il saisit la manière dont des vies sont bouleversées à la fois par un évènement singulier - la disparition d'une jeune fille - et par la transformation radicale d'un pays, dont le système politique s'effondre avant de laisser la place à la guerre puis à un système libéral mondialisé. Mais en réalité les deux sont liés : Silva, la jeune fille disparue, n'aurait jamais connu ce destin sans les bouleversements politiques qui ont fait basculer le pays. Car oui, "même" à Misto, sa petite ville tranquille où tout semble immuable, les changements sont profonds. Jamais Jurica Pavičić ne porte de jugement péremptoire sur ces changements, il n'est pas un donneur de leçons ; il nous fait constater, tout simplement, que l'effondrement du régime de Tito est une débâcle qui va permettre aux nationalismes de se déchaîner, mais il n'explore pas la période de la guerre, dans les années 1990, sinon par le prisme des destins individuels, entre opportunisme et tragédie. Il nous montre le délitement d'une communauté sur fond de nationalismes puis de capitalisme, tout autant que son renforcement sur d'autres points, et le poids des secrets, des mensonges. Le tout est aérien, c'est vraiment le mot qui me vient : pas de pesanteur, pas de didactisme, pas de bavardage introspectif des personnages, mais tout est sous nos yeux. L'écriture est quasiment comportementaliste.

Les personnages sont superbes, ou plutôt superbement construits, dessinés, ils ne sont pas des caricatures, jamais le trait n'est forcé. Il y a également une sensualité dans l'écriture de 
Jurica Pavičić : il donne à voir et à sentir les particularités de cette petite ville au bord de l'Adriatique, les odeurs des herbes, des fruits, certains moments sont très contemplatifs, on saisit le quotidien des habitants, dans sa simplicité, et c'est très beau, sans doute aussi très bien retranscrit par le travail du traducteur.

Agullo nous a, une fois de plus, offert une pépite, et décidément, à l'est, il se passe bien des choses intéressantes dans le noir...

Jurica Pavičić, L'eau rouge (Crvena Voda), Agullo, Agullo Noir, 2021. Traduit du croate par Olivier Lannuzel. 




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