dimanche 16 mai 2021

L'inconnu de la poste de Florence Aubenas




Présentation éditeur

« La première fois que j’ai entendu parler de Thomassin, c’était par une directrice de casting avec qui il avait travaillé à ses débuts d’acteur. Elle m’avait montré quelques-unes des lettres qu’il lui avait envoyées de prison. Quand il a été libéré, je suis allée le voir. Routard immobile, Thomassin n’aime pas bouger hors de ses bases. Il faut se déplacer. Je lui ai précisé que je n’écrivais pas sa biographie, mais un livre sur l’assassinat d’une femme dans un village de montagne, affaire dans laquelle il était impliqué. Mon travail consistait à le rencontrer, lui comme tous ceux qui accepteraient de me voir. »

F. A.


Ce que j'en pense

Je n'avais jamais lu, figurez-vous, de livre de Florence Aubenas. Deux choses, je pense, m'ont décidée : le fait qu'elle s'empare d'un fait divers, car je suis toujours curieuse de voir comment un écrivain fait de la littérature à partir de cette matière (dont d'autres font du caca racoleur) ; la lecture de son reportage voici un an dans un EHPAD en régime pandémique, un bijou d'humanité qui m'avait secouée. A quoi ça tient, n'est-ce pas? 

L'inconnu de la poste est un livre passionnant, parce que s'y joue continuellement la négociation entre fiction et non-fiction. Florence Aubenas y tient une place singulière, ni tout à fait en dehors puisqu'elle avait tissé des liens avec Thomassin, ni "immergée", comme elle avait pu le faire dans ses précédents livres. Elle ne se livre à aucune mise en scène de soi suspecte et putassière. Elle n'en rajoute pas, ne cherche pas le pathos, ni pour la victime Catherine Burgod, ni pour Thomassin, et c'est ainsi qu'elle leur donne toute leur profondeur et leur beauté. Pour tout vous dire, sans jamais perdre de vue que je lisais un récit non-fictionnel, j'ai lu L'inconnu de la poste comme un (bon) rural noir. Car ce que Florence Aubenas réussit à merveille, c'est la saisie d'une petite communauté rurale (ou à dominante rurale), d'une France périphérique à sa manière, où se jouent des équilibres fragiles socialement. Elle dresse le portrait de cette mosaïque sociale avec beaucoup de finesse et aborde la place des marginaux que sont Thomassin et ses potes, des femmes, des notables locaux, le tout sans tambour ni trompette. Hormis la disparition de Thomassin qui reste à ce jour irrésolue, elle ferme les portes, si je puis dire, et le meurtre se révèle terriblement simple, ordinaire, un peu pathétique. Mais entre temps, elle a donné un portrait sensible de tous les protagonistes, loin des caricatures médiatiques faitdiversières, elle leur a donné une grande dignité, et c'est tout simplement magnifique. Thomassin, Catherine Burgod, et même son père, qu'un mauvais écrivain aurait tôt fait de nous faire détester, et tous les autres, sont devenus des personnages non de roman, mais d'une oeuvre littéraire. 


Florence Aubenas, L'inconnu de la poste, Editions de l'Olivier, 2021.

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