dimanche 10 mai 2020

Cendres de Johanna Marines


Présentation éditeur
Londres, East-End, 1888, ère industrielle. 
C'est dans ce quartier malfamé que vivent Nathaniel et sa sœur de rue, Luna. Lui, sillonne les rues à la tombée de La nuit. Elle, est une voleuse hors pair. Mais un soir, lors d'une énième tournée, le jeune homme fait une macabre découverte. 
Des rues sombres de la capitale en passant par un manoir victorien luxueux ... De soirées mondaines où le diamant est roi aux tavernes miteuses où l'opium circule dans les veines ...

Ce que j'en pense
J'avais acheté il y a quelques temps déjà Cendres, parce que comme vous le savez, j'aime bien le steampunk. Je suis cependant méfiante envers les éditions SNAG, donc je ne m'étais pas lancée. Il aurait été bien dommage que je passe à côté de ce roman pour cette raison, car j'ai passé un excellent moment. 
D'abord, étant donné que j'étais un peu en mal de lecture (petite panne), ce roman m'a offert une lecture rapide : c'est rythmé en diable, avec des chapitres courts, le récit est très fluide et c'est très agréable. J'ai été très vite accrochée, et j'ai dévoré le bouquin. Le récit ménage de jolis rebondissements, j'ai été surprise, captivée, j'en redemande! Ensuite, le roman brasse des thématiques et des motifs de la littérature populaire de manière convaincante,
et je ne peux en dire plus sans vous gâcher le plaisir : sachez seulement qu'il y a des orphelins, grand motif de la littérature anglaise de la fin du XIXè siècle, et que Johanna Marines manie bien les codes.
Côté steampunk, il y a des créations mécaniques, et l'autrice fait un pas de côté intéressant : la vapeur est remplacée par les cendres (dont ce n'est pas le seul rôle dans l'histoire, mais chut!). Dans cette Londres industrielle, c'est bien vu. J'ai aimé la façon d'évoquer Londres : d'un côté, Johanna Marines l'évoque sans l'idéaliser la cité victorienne, insistant sur la misère, sur les conditions de vie déplorables des hommes et des femmes du peuple ; de l'autre, bien entendu, elle reprend dans Cendres une vision désormais fréquente de cette ville industrielle dans la littérature, une ville en proie au crime, labyrinthique et dangereuse, idéale donc d'un point de vue romanesque. C'est la ville de Jack l'éventreur (dont les crimes impriment leur marque à l'histoire), propice à toutes les visions romanesques, irriguée par un brin de réalisme social, et c'est très réussi. 
Et puis j'ai aimé la noirceur de ce récit. Là où certains auraient cédé à la facilité et sauvé tout le monde (ah que c'est frustrant, je ne peux être précise sans dévoiler l'intrigue), Johanna Marines fait le choix de l'ombre, du tragique, autant que possible, et j'ai adoré ça. 
Pas de bémol? Si, mais il tient autant au travail éditorial qu'à la romancière elle-même. L'écriture est un peu jeune (normal) et il y a des petits détails qui déraillent dans la façon de s'exprimer des personnages, avec des expressions anachroniques, très XXIè siècle : untel est "craquant" par exemple. J'entends bien que Johanna Marines ne veuille pas que les personnages s'expriment comme à l'époque victorienne (on ne comprendrait rien d'ailleurs), mais il y a quelques tournures qui sont inutiles et qui choquent vraiment dans la tonalité du roman. 
Enfin, je salue le travail graphique d'Aurélien Police sur la couverture : dans les littérature SFFF, sa patte s'est imposée et je trouve son boulot remarquable. 

Johanna Marines, Cendres, SNAG, 2019.

vendredi 8 mai 2020

Fin de siècle de Sébastien Gendron


Présentation éditeur
2024, Bassin méditerranéen : depuis une dizaine d'années, les ultra-riches se sont concentrés là, le seul endroit où ne sévissent pas les mégalodons, ces requins géants revenus, de façon inexplicable, du fond des âges et des océans. À Gibraltar et à Port Saïd, on a construit deux herses immenses. Depuis, le bassin est clos, sans danger. Alors que le reste du monde tente de survivre, ici, c'est luxe, calme et volupté pour une grosse poignée de privilégiés. Mais voilà! l'entreprise publique qui gérait les herses vient d'être vendue à un fonds de pension canadien. L'entretien laisse à désirer, la grille de Gibraltar vient de céder, le carnage se profile...

Ce que j'en pense
J'avais adoré Révolution (désormais disponible en poche) et j'ai passé un excellent moment avec Fin de siècle. Sébastien Gendron nous offre un joyeux délire (?) jubilatoire de bout en bout, un livre inclassable et c'est tant mieux. J'ai souri, ri, mais n'allez pas croire que c'est une pantalonnade : sous ses dehors de joyeux et méchant n'importe quoi, le roman fait souvent mouche. La Méditerranée, enclave pour riches, est une sorte de forteresse marine protégeant les nantis de la terre des mégalodons surgis des profondeurs avec une taille anormale qui leur permet de bouffer et de broyer à peu près n'importe quoi. C'est aussi, du même coup, une sorte de pédiluve géant qui contient toute la crasse humaine. Alors évidemment, on a envie en lisant Fin de siècle que pète un peu plus ce monde déjà post-apocalyptique, et une fois n'est pas coutume, on a l'espoir mauvais que les personnages ne s'en tirent pas. Et alerte spoiler, ils ne s'en tirent pas. Sébastien Gendron pointe nos petits travers et nos grandes saloperies, avec humour toujours. La scène avec Jean-Claude m'a fait hurler de rire, et le petit bruit pathétique de la chute du milliardaire qui se pique d'expériences scientifiques en forme de records sans intérêt est le point d'orgue du roman. Le roman est bourré de références, je pense en avoir raté la plupart, ignare que je suis. Et il y a même un post-générique, en quelque sorte, faites attention. 

Sébastien Gendron, Fin de siècle, Gallimard Série noire, 2020. 

mardi 5 mai 2020

Chevrolet Impala de Michèle Astrud


Présentation éditeur
Une jeune étudiante américaine est entraînée dans le sillage d'un riche acteur français, membre de la French Connection. Lorsque leur association de malfaiteurs entre la France et les États-Unis est démantelée, elle échappe aux poursuites et reconstruit sa vie. Elle devient agent d'artistes. C'est alors que son ancien mentor la retrouve et demande à la voir.

Ce que j'en pense
J'avais acheté ce livre sur la foi de sa couverture, que je trouve très réussie. J'ai passé un très bon moment avec ce roman qui se déroule en plusieurs lieux et à plusieurs époques, et qui propose une intrigue étrange à souhait, plutôt originale. Si vous voulez trois mille rebondissements à la page, passez votre chemin, Chevrolet Impala cultive un rythme plus lent, même s'il se passe tout de même beaucoup de choses. L'étrangeté est partout : dans la relation de Michèle à Adriano, à son jeune amant et client toxico, dans la manière qu'ont les hommes d'Adriano de la suivre, dans son périple aux Chutes du Niagara et dans sa rencontre avec Sarah, dans sa curieuse agence d'artistes... et c'est bien ce qui fait le charme du roman. Une inquiétante étrangeté, douce aussi, très agréable. J'ai beaucoup aimé cette lecture, je me suis laissée charmer et porter, et j'ai beaucoup aimé la fin.
J'ai en revanche un bémol, côté prise en charge éditoriale. Michèle Astrud utilise à de nombreuses reprises des imparfaits là où il faudrait des passés simples, ou des conditionnels là où il faudrait des futurs (ou inversement), à une autre page il manque un mot... Désolée de faire ma crispée de la langue, mais cela m'a vraiment dérangée, et j'attends mieux d'une belle maison d'édition comme Aux Forges du Vulcain. Pas de quoi gâcher ma lecture, mais comme une petite démangeaison au fil des pages. 

Michèle Astrud, Chevrolet Impala, Aux Forges de Vulcain, 2019.

dimanche 3 mai 2020

Du Rififi à Wall Street de Vlad Eisinger


Présentation éditeur
Du rififi à Wall Street démarre comme un hommage au roman noir américain et au roman-feuilleton rocambolesque, pour déboucher sur une interrogation plus vaste des pouvoirs de la littérature. C’est une poupée russe : un roman dans un roman. C'est enfin un livre sur les moyens de dire le réel. Eisinger pense, comme Truman Capote avant lui, qu'on peut prendre des libertés avec la réalité pour mieux la dire.

Ce que j'en pense
Figurez-vous que je n'avais jamais lu Antoine Bello, et pourtant à la maison, Monsieur le lit depuis Les Falsificateurs. Tout ça pour dire que s'il n'y avait pas eu cette parution en Série Noire, ça aurait pu durer longtemps. 
D'abord le plaisir de l'objet : retirez le bandeau, et vous verrez apparaître la maquette des origines, en quelque sorte, avec ce bonheur du faux roman amerloque à la John Amila ou Terry Stewart, en forme de mention traduit de l'américain par Antoine Bello... 
Ensuite la délectation de la lecture : Antoine Bello nous offre un récit palpitant, drôle, avec des mises en abyme, des références (explicitées), et réussit à n'être jamais pédant, à ne jamais cultiver un entre-soi élitiste ("tu l'as vue la référence? non? ben tant pis pour toi"), et à égratigner tout le monde au passage. Il manie les codes avec brio, nous offrant une Série noire tout ce qu'il y a de plus typique, en rendant un vibrant hommage à la littérature de genre, qui semble procurer autant de plaisir à l'écrivain (à sa grande surprise) qu'au lecteur. 
Et puis que voulez-vous? Quand on rend hommage à Manchette (dont j'ai une furieuse envie de relire Le petit bleu de la côte ouest), mon petit coeur fond... Et l'hommage à Ponson du Terrail est hilarant!
J'ai ri, j'ai souri, j'ai tourné les pages avec fébrilité, j'ai refermé le roman en ayant oublié la saloperie de virus (nous étions au jour 12 du confinement), admirative devant la maîtrise, de la première à la dernière page, de l'auteur, qui tire parti de toutes les ficelles, sans affectation, sans cul-de-sac. 
Et c'est ainsi que la littérature de genre est grande. 

Vlad Eisinger, Du rififi à Wall Street, Gallimard Série Noire, 2020. 



samedi 2 mai 2020

Richesse oblige d'Hannelore Cayre



Présentation éditeur
Dans les petites communautés, il y en a toujours un par génération qui se fait remarquer par son goût pour le chaos. Pendant des années l’engeance historique de l’île où je suis née, celle que l’on montrait du doigt lorsqu’un truc prenait feu ou disparaissait, ça a été moi, Blanche de Rigny. C’est à mon grand-père que je dois un nom de famille aussi singulier, alors que les gens de chez moi, en allant toujours au plus près pour se marier, s’appellent quasiment tous pareil. Ça aurait dû m’interpeller, mais ça ne l’a pas fait, peut-être parce que notre famille paraissait aussi endémique que notre bruyère ou nos petits moutons noirs… Ça aurait dû pourtant…
Au XIXe siècle, les riches créaient des fortunes et achetaient même des pauvres afin de remplacer leurs fils pour qu’ils ne se fassent pas tuer à la guerre. Aujourd’hui, ils ont des petits-enfants encore plus riches, et, parfois, des descendants inconnus toujours aussi pauvres, mais qui pourraient légitimement hériter ! La famille de Blanche a poussé tel un petit rameau discret au pied d’un arbre généalogique particulièrement laid et invasif qui s’est nourri pendant un siècle et demi de mensonges, d’exploitation et de combines. Qu’arriverait-il si elle en élaguait toutes les branches pourries ?

Ce que j'en pense
C'est avec appétit que j'ai commencé ce roman, et je le dis tout de suite : la lecture m'a moins emballée que La Daronne, qui était mon premier roman d'Hannelore Cayre, il y avait la surprise. N'empêche, j'ai moins ri avec Richesse oblige, peut-être aussi parce que la romancière est partie ici d'une colère qui la rendait moins légère. N'allez pas croire que je n'ai pas aimé ce roman, si si si, mais il m'a fallu un peu de temps pour me faire à son ton. Hannelore Cayre n'a cependant rien perdu de son mordant, et Richesse oblige est teigneux à souhait, vif dans les portraits et les situations, acéré dans le constat social et politique. J'ai aimé l'alternance entre les deux époques, c'est bien mené, c'est rapide, rythmé, et j'ai apprécié que l'autrice m'apprenne des choses sur le conflit de 1870, dans les petits détails. Il y a par ailleurs de savoureux portraits de Bretons, des insulaires plus précisément, à qui on ne la fait pas. Mine de rien, Hannelore Cayre nous emmène à une époque qu'on ne peut qualifier de "racines du mal" capitaliste (ça a commencé avant), mais qui est sans doute une période de cristallisation, avec un renforcement des logiques de classe, un triomphe des valeurs bourgeoises et capitalistes, dans un monde où tout peut se monnayer.
J'aurais sans doute aimé que le roman soit un peu plus long, qu'il développe un peu plus la petite tribu de Blanche, et la fin m'a semblé un peu abrupte. Mais le fait est : le roman est ainsi plus brutal, plus sec, et je comprends ce choix. Quoi qu'il en soit, si vous avez aimé La Daronne, vous aimerez Richesse oblige, roman noir féroce et teigneux.


Hannelore Cayre, Richesse oblige, Métailié, 2020.

mercredi 29 avril 2020

La cité des chacals de Parker Bilal



Présentation éditeur
Le filet d’un pêcheur sur le Nil a remonté une tête coupée. À en juger par les scarifications sur le front, c’est celle d’un Dinka de la région de Bor : un Soudanais du Sud. Encore un réfugié, pense la police cairote qui s’en désintéresse. Car ils sont plus de deux mille, entassés sur une place de Mohandessin, qui se plaignent de leurs conditions de vie. Ici, le roman rejoint l’Histoire : on est en 2005, à la veille des émeutes de décembre.
Exilé soudanais mal intégré dans la société du Caire, le privé Makana se sent particulièrement concerné. Mais il doit privilégier la mission dont l’a chargé Hossam Hafiz, propriétaire du restaurant les Jardins de Verdi : retrouver son fils étudiant, disparu depuis trois semaines. Le problème, c’est que d’autres jeunes manquent à l’appel…


Ce que j'en pense
Parker Bilal, je connaissais de nom, rien de plus. Allez savoir pourquoi, je n'avais jamais eu la curiosité de lire ses romans. Et puis voilà, La cité des chacals est arrivé dans ma boîte aux lettres, juste avant le confinement. Je l'ai lu en deux jours en ces derniers jours d'avril. Dévoré. C'est la première chose que j'ai envie de souligner : le rythme et la construction impeccables. Pas de temps mort, ce qui n'empêche pas les moments plus contemplatifs ou méditatifs. Mais bon sang, j'avais du mal à lâcher le roman. Parker Bilal ne cède jamais à la facilité, rien n'est attendu, et pourtant il ne bascule jamais dans le rebondissement outrancier. Peu importe que l'on se doute que ce qui passe à la clinique sent mauvais, il ménage une intrigue complexe à souhait et réussit à surprendre et à construire des scènes d'une puissance inouïe. Il excelle d'ailleurs à créer des atmosphères, grâce à une écriture quasi-picturale par moments, et par un sens du détail incroyable. Un exemple : les lieux de restauration, du fast-food banal qui sent le graillon au restaurant haut de gamme (avec son serveur prétentieux) en passant par le restaurant familial qui revisite le poulet à la Kiev... La scène d'ouverture est également saisissante, parmi d'autres mais chut.
Si j'ai envie aujourd'hui de lire les autres volumes, c'est que j'ai adoré les personnages: Makana, évidemment, qui traîne ses blessures et sa carcasse fatiguée. Il n'a rien d'un surhomme, même si c'est un enquêteur hors-pair. Et je pourrais égrener les noms des autres personnages : Jehan, la légiste, qui travaille avec des bouts de chandelle et avec une autorité bluffante; Okasha, le policier râleur qui fait confiance à Makana; Sami, Sindbad... Ce sont des personnages que j'imagine récurrents, mais les personnages propres à ce volume sont également saisissants. Parker Bilal n'est jamais manichéen, les personnages sont tout en subtilité.
Et puis c'est du roman noir, sans concession. Dans les premières pages, j'ai retrouvé des choses de Le Caire Confidentiel (le film de Tarik Saleh), avec l'évocation d'une société en partie corrompue, l'arrière-plan politique explosif, la présence des Soudanais. Mais là où le film (très bon) exploite avec talent les codes du noir, sans plus, il y a bien davantage chez Parker Bilal:l'évocation d'une société extrêmement complexe (ainsi, les Soudanais du nord ne sont pas ceux du sud), très riche également, et tout cela donne un récit passionnant. J'ai l'impression d'en savoir un peu plus sur l'Egypte et j'ai aimé cela. Cet instantané social et politique est noir, on n'est pas là pour être optimiste, et c'est aussi ce que j'adore. Tandis que les puissants s'arrogent toutes les richesses, se partagent le gâteau, les plus fragiles se débattent en vain, espérant grappiller une parcelle de bonheur ou même d'espoir, en vain. Se dégage de tout cela une humanité qui touche au coeur, avec des moments de grâce aux moments les plus inattendus, avec des scènes bouleversantes sous leur apparente banalité. C'est sans doute cela qui fait la différence entre Parker Bilal et d'habiles faiseurs (ce qui est déjà bien, hein) : c'est un auteur, qui a une voix, un univers et une vision du monde.

Parker Bilal, La cité des chacals (City of Jackals), Gallimard Série Noire, 2020. Traduit de l'anglais par Gérard de Chergé.







lundi 27 avril 2020

Joueuse de Benoît Philippon


Présentation éditeur
Maxine est une de ces femmes à qui rien ne résiste.
Elle tombe sous le charme de Zack, joueur de poker professionnel comme elle, mais elle n’en montre rien. Un manipulateur professionnel ne dévoile jamais son jeu.
Maxine propose à Zack une alliance contre un concurrent redoutable. Piège ou vengeance… Zack n’en sait rien. Mais comment résister à la tentation du jeu ?
Maxine est une tornade qui défie le monde si masculin des joueurs de poker.
Elle est bien décidée à régler ses comptes, coûte que coûte.

Ce que j'en pense
J'ai à la maison les deux précédents romans de Benoît Philippon mais... je ne les ai pas lus. Pour tout dire, j'avais commencé Mamie Luger et j'avais vite arrêté ma lecture : je n'avais pas accroché et je pense que ce n'était pas le bon moment, que le livre aura sa chance une autre fois. J'abordais donc la lecture de Joueuse avec une certaine appréhension. Et je suis tout de suite entrée de dedans, avec plaisir. Il faut dire que le confinement venait de commencer (il est curieux d'employer l'imparfait, au moment où j'écris ces lignes, nous n'avons même pas terminé la première semaine de confinement), et un peu de légèreté était bienvenue. Joueuse est une lecture jubilatoire, avec une Maxine épatante qui dérouille les connards au poker et plus si affinités, quand ils s'en prennent à elle physiquement. L'équipe de personnages est fantastique, avec mention spéciale à Baloo, un bonheur de gros costaud justicier, un vrai plaisir... Le rythme du roman est impeccable, on a du mal à lâcher le roman, on se régale, on en redemande. En termes de construction romanesque, de personnages aussi, je trouve que Joueuse est une réussite complète. 
Et puis il y a le propos, car Joueuse n'est pas qu'une grosse partie de rigolade : mine de rien, Benoît Philippon aborde plusieurs thématiques, au premier rang desquels la domination masculine, et cela sous différentes facettes. Il y a bien sûr Maxine, mais aussi Baloo et ses virées nocturnes et punitives, et puis Zack, qui est toujours à la limite entre séducteur et gros con. Maxine est un beau personnage, tout sauf une demoiselle en détresse, et il me semble que Benoît Philippon se tire fort bien de scènes très délicates (les compliqués rapports sexuels de Maxine, la scène traumatique). La force du roman est de montrer que n'importe quel homme, en situation d'humiliation ou tout simplement de force, est susceptible de franchir la ligne, qu'il soit notable, père de famille gentillet ou beau gosse sûr de son charme. Joueuse ne s'en tient pas là : la maltraitance sur enfant est également évoquée, sans manichéisme ou simplisme. Et puis il y a la saloperie des puissants, des nantis, la terrible domination de classe, avec le sentiment d'impunité que l'argent et le pouvoir procurent à quelques uns. 
Ainsi, Joueuse est un roman au ton léger mais pas un livre vain. Et il fait un bien fou, alors pourquoi s'en priver? 

Benoît Philippon, Joueuse, Les Arènes Equinox, 2020.