samedi 12 mars 2022

Rien pour elle de Laura Mancini




Présentation éditeur

Rien pour elle est l’histoire d’une femme qui traverse la vie en se battant comme une gladiatrice. Depuis les années de guerre et les bombardements qui s’abattent sur Rome, jusqu’aux mutations des années 1990, en passant par les années de plomb, Rome est le décor dans lequel évolue Tullia, une de ces invisibles héroïnes du quotidien, figure modeste et forte à la fois d’un sous-prolétariat urbain. Élevée par une mère mal-aimante qui fait travailler ses enfants comme des esclaves dès leur plus jeune âge, Tullia prend un jour son destin en main en quittant ce milieu familial tyrannisé par la mère. Mais quel destin !

Amoureuse des mots, animée par une volonté farouche de survivre et de s’en sortir, Tullia endurera les épreuves d’une vie de misère et de labeur au milieu de luttes syndicales et de révolutions culturelles qui l’effleurent à peine. Le courage, la force, la dignité de Tullia en font un témoin curieux et passionné de la vie de la capitale à travers cinquante ans. Lire Rien pour elle, c’est comme regarder l’histoire défiler par la fenêtre : impossible de ne pas y voir un reflet trouble de nous-mêmes.


Ce que j'en pense

Je n'ai jamais lu Elsa Morante, convoquée comme référence pour ce roman, et je n'ai pas davantage lu THE succès italien de ces dernières années, L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante, auquel on compare çà et là ce premier roman de Laura Mancini. J'ai donc abordé Rien pour elle sans comparaison en tête, et je me suis laissée porter par ce récit âpre, ce destin de femme dans l'Italie contemporaine. Point de dolce vità pour Tullia : l'une des choses que nous donne à voir Laura Mancini, c'est l'évolution sociale de l'Italie urbaine - le récit se déroule à Rome - des années 1950 à la fin du XXè siècle, et le miracle économique n'en allège pas pour autant le quotidien des classes populaires. Ravagée par le fascisme et la guerre, l'Italie se relève peu à peu et entre dans une ère industrielle plus tardive que dans d'autres pays européens. L'évolution de la ville de Rome est envisagée au gré des déménagements de Tullia: des quartiers délabrés aux grands ensembles flambants neufs et laids de la banlieue, du centre commerçant aux riches résidences, tout nous est donné à voir par petites touches.

Tullia est l'une des enfants d'une famille pauvre de Rome, et dès son plus jeune âge, elle est obligée de travailler, arpentant Rome lourdement chargée pour vendre des produits à des artisans. Nous la voyons s'émanciper de son milieu familial, au prix d'une rude vie de labeur. Elle gagnera en dignité dans le travail, mais ne quittera jamais les classes laborieuses, pas plus qu'elle ne songera à changer le monde par des luttes sociales, syndicales. Elle est trop occupée à survivre pour penser collectif. 
Laura Mancini excelle à faire percevoir les sensations physiques de Tullia au travail, le poids des choses, les odeurs, l'humidité (quand elle travaille à la lingerie). Le roman est structuré en chapitres qui saisissent les étapes de la vie de Tullia, par ses lieux d'habitation ou de travail, et la continuité est dans cette fresque sociale, dans le chemin dessiné par ces moments, au-delà des ellipses qui sont faites. J'ai aimé ce côté faussement décousu des chapitres.

L'autre grand sujet de Rien pour elle, c'est la maternité, la féminité aussi. Tullia est élevée, si l'on peut dire, par une mère maltraitante, qui se débat avec ses propres démons (la pathologie mentale), et qui ne manifestera jamais d'amour envers sa fille, en tout cas au sens conventionnel du terme. L'amour vient du père, la tendresse aussi, mais ce père disparaît trop tôt. Cette absence d'amour maternel conditionne l'existence de Tullia, évidemment: sa solitude, fondamentale tout au long du roman, son rapport au travail, et surtout son rapport à sa propre fille. Car Tullia devient mère très jeune, et sans père à ses côtés. Marzia sera d'abord une source de joie pour Tullia, puis une source d'inquiétude. Là où un roman plein de facilités aurait fait de Marzia la voie vers l'ascension sociale voire vers la réconciliation familiale, Laura Mancini fait un choix plus réaliste. Elever un enfant seule, en tant que "fille-mère" comme on dit, n'a rien de facile dans l'Italie catholique de l'époque. Et Marzia ne fait pas les bons choix (mais a-t-elle le choix justement?) dans le milieu social qui est le sien, à l'époque qui est celle de son adolescence. Tullia est aussi conditionnée dans son rapport à sa fille par sa propre relation avec sa mère : jamais cruelle, jamais violente. Le roman est ponctué de visites à la mère, qui elles aussi échappent à toute facilité littéraire. On n'exprime peu ce qu'on ressent chez ces femmes.

C'est aussi un roman sur la féminité ou sur la condition féminine : Tullia n'a pas d'amies (ni d'amis), le monde du travail est trop dur pour qu'y naissent des amitiés, et Tullia a plutôt une méfiance viscérale. Les femmes entre elles ne sont pas toujours tendres : voilà pour le cliché des solidarités féminines de classe sur fond d'adversité. Les femmes sont seules, éprouvées, même lorsque tout semble leur sourire. Paradoxalement, un moment de communauté est esquissé avec la femme médecin, malmenée au sein du foyer familial. Tullia devra attendre la quarantaine pour se découvrir désirée et désirante, pour se découvrir un corps et une sensualité. Ces pages sont magnifiques, tout en étant dépourvues de sentimentalisme.

Il se dégage de Tullia une force de vie incroyable, et ce roman échappe à tous les clichés de mauvais romans sur l'Italie, sur les femmes, sur la maternité. Pas de rédemption, pas de grande réconciliation mères-filles avec sentimentalisme dégoulinant (l'amour maternel n'est pas une donnée préalable), pas de miracle facile. Rien pour elle a l'âpreté des films néo-réalistes et une construction impressionnistes : des petites touches, une succession de moments qui ensemble forment une vie dans sa simplicité, sa banalité, mais la vie d'une enfant du siècle.




Laura Mancini, Rien pour elle (Niente per lei), Agullo, 2022. Traduit de l'italien par Lise Chapuis et Florence Courriol.




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