mercredi 21 avril 2021

Les Divinités de Parker Bilal



Présentation éditeur

Howard Thwaite, promoteur immobilier arrogant et influent, a lancé à Battersea, face à la Tamise, la construction d’un complexe d’appartements de luxe.
À l’aube, arrivé sur le site avant l’embauche des travailleurs clandestins, le gardien kurde découvre au fond d’une vaste excavation deux corps ensevelis sous un monceau de pierres. L’épouse du promoteur et un collectionneur d’art, citoyen français d’origine japonaise, sont identifiés.
Le sergent Khal Drake, musulman, enquête, flanqué contre son gré d’une psychologue anglo-iranienne, Ray Crane. Ni l’un ni l’autre ne sont blancs.
Crane songe à la lapidation, châtiment prévu par la charia. Drake lorgne du côté de la cité multiraciale de Freetown et de l’incendie d’une mosquée jadis synagogue.


Ce que j'en pense

J'appréhendais le changement de décor de ce nouveau roman de Parker Bilal, alors que somme toute, je n'avais découvert sa série "égyptienne" qu'avec le dernier volume. Mais dès les premières pages, toutes mes craintes ont été levées. Parker Bilal est londonien (enfin je crois) et ça se sent, car même si je ne connais cette ville qu'en touriste, j'en ai retrouvé l'atmosphère, la pulsation si forte, et ce n'est justement pas une ville de carte postale que nous livre l'auteur avec Les Divinités. Cette capacité à nous faire "ressentir" Londres est la première chose que j'avais envie de souligner ici. Ce mélange détonnant entre tradition et modernité est très bien exprimé, Londres bouge, évolue, est continuellement en travaux, elle est aussi une ville qui oscille entre un cosmopolitisme fabuleux et un racisme de vieille nation européenne coloniale, aux clubs surannés. Cela se sent dans la ville même, dans ses rues, et Parker Bilal excelle quand il s'agit de le mettre en avant. 

Ses deux personnages, Khal et Ray, sont tout à fait emblématiques de ces évolutions qui bousculent la vieille Albion. Ils sont très anglais et pourtant pas tout à fait assez blancs pour nombre de leurs congénères, ou un peu trop aux yeux des habitants de certains quartiers. Je suppose que Parker Bilal crée ici un duo que l'on sera amenés à retrouver, et je le souhaite d'ailleurs, car on les adopte très vite. En tout cas, ils ont rejoint illico mon panthéon de personnages de polar favoris, et si j'attends d'en savoir un peu plus sur Ray, Khal m'a d'ores et déjà séduite. Il est lui aussi un personnage parfait dans ses ambivalences : il est dans la lignée de ces enquêteurs abimés par l'existence, fracassés professionnellement, en délicatesse avec ses collègues (du moins certains), et il est aussi d'une grande modernité, endossant en quelque sorte les évolutions et la complexité de nos sociétés, un personnage déclassé, dans tous les sens du terme. 

Enfin, l'intrigue est savamment construite, et même si la fin lorgne du côté du final d'un thriller, elle ne nous bouscule pas en permanence, prend le temps de développer ce qui doit l'être, sans aucune pesanteur. Se jouent dans ce polar les tensions communautaires qui pourrissent les débats, les relents de guerres dont les comptes ne sont pas soldés, les luttes de classes sociales, tellement visibles dans nos métropoles. Jamais Parker Bilal ne force le trait, jamais il ne sombre dans un angélisme de mauvais aloi, jamais il ne simplifie ce qui est complexe. 

Bref, Les Divinités est une réussite, et si vous avez envie d'un polar qui vous embarque pour ne plus vous lâcher, foncez. 


Parker Bilal, Les Divinités (The Divinities), Gallimard Série Noire, 2021. Traduit de l'anglais par Philippe Loubat-Delranc. 

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