jeudi 11 mars 2021

Milkman de Anna Burns




Présentation éditeur

Bien que se déroulant dans une ville anonyme, Milkman s'inspire de la période des Troubles dans les années soixante-dix, qui ensanglanta la province britannique durant trente années. Dans ce roman écrit à la première personne, une jeune fille, non nommée excepté par le qualificatif de « sœur du milieu » - grande lectrice qui lit en marchant, ce qui attise la méfiance -, fait tout ce qu'elle peut pour empêcher sa mère de découvrir celui qui est son « peut-être-petit-ami » ainsi que pour cacher à tous qu'elle a croisé le chemin de Milkman qui la poursuit de ses assiduités. Mais quand son beau-frère se rend compte avant tout le monde de tous les efforts qu'elle fait et que la rumeur se met à enfler, sœur du milieu devient « intéressante ». C'est bien la dernière chose qu'elle ait jamais désirée. Devenir intéressante c'est attirer les regards, et cela peut être dangereux. Car Milkman est un récit fait de commérages, d'indiscrétions et de cancans, de silence, du refus d'entendre, et du harcèlement.

Ce que j'en pense

On a beaucoup parlé de ce roman ces dernières semaines, et je ne voulais rien lire de tous ces articles. J'aime aborder un roman en en sachant rien ou pas grand-chose, et je lis les critiques après (idem pour le cinéma). J'ai bien fait car je pense que cela laisse toute sa force au roman d'Anna Burns. Parce que nom de Zeus, quelle claque! Il est rare qu'à ce point je sois secouée par la forme et par le fond, si je puis dire, que j'aie l'impression de lire un truc que je n'ai jamais lu, qui ne ressemble à rien de ce que j'ai lu. C'est le cas avec Milkman. J'ai mis un peu de temps avant de l'aborder, parce que je percevais, rien qu'en le feuilletant, que ce n'était pas un roman dont je pouvais lire quelques pages en passant, avant de me remettre au boulot ou à autre chose. Découpé en 7 longs chapitres, le roman ne se donne pas à lire si facilement, il mérite une attention soutenue.

L'écriture, et les choix de la traductrice sont stupéfiants : il y a le rythme de la narration, des phrases, souvent proches d'un flux intérieur. Les phrases s'enroulent sur elle-même, l'action laisse souvent la place à des retours en arrière ou des pauses explicatives, avec beaucoup de "naturel", et l'on apprend à partir d'un évènement comment fonctionne cette société, cette micro-société. Il y a le choix de ne nommer personne : on est sa fonction (familiale, intime, professionnelle), on est un nom passe-partout (Machin MacMachin, jolie trouvaille), et les groupes sont identifiés en termes de positionnement politique. Belfast n'est jamais nommée, les lieux ne sont pas identifiés, parce que l'important est ce qui joue en termes quasiment anthropologique. Bref, les choix stylistiques donnent une puissance incroyable au récit.

Tout ce qui se joue ici, décuplé par les Troubles (guerre civile, quoi) de l'Irlande du Nord, c'est le fonctionnement d'une micro-société, d'une communauté où le contrôle social est permanent, où l'on n'est pas ce que l'on veut mais ce qu'on doit être, où les femmes sont particulièrement - religion oblige - emprisonnées dans des rôles pré-déterminés, où leur corps ne leur appartient pas tout à fait. La narratrice en fait l'amère expérience, elle qui devient à la fois l'objet de la convoitise du Laitier (un vrai stalker) et la cible de la rumeur et d'une surveillance collective, surveillance réprobatrice évidemment. Car elle a tous les torts, aux yeux de cette communauté : pas en couple (malgré Presque-petit ami), elle ne prête pas attention aux attentes des autres, elle lit en marchant (déjà elle lit, mais en plus elle lit en marchant aux yeux de tous, attitude anormale qui exhibe son indifférence à ceux qui l'entourent et la jugent), elle est socialement inadaptée. Et elle va le payer.

C'est un superbe roman : sur une communauté absurdement corsetée par ses règles et sa religion, sur les femmes de cette communauté, celles qui acceptent leur sort (la mère, superbe personnage qui pourrait se libérer mais n'ose pas tout à fait, parce que les femmes de 50 ans sont trop vieilles pour cela), celles qui refusent les carcans (la narratrice, et les 7 "femmes de la condition").

Il y a des scènes extraordinaires : le Jour des chiens (je ne peux en dire plus) est sans doute celle qui m'a le plus marquée, la scène où la narratrice surprend le secret de Presque Petit-ami est également bouleversante de pudeur et de force. Et en dépit des tragédies qui parsèment le roman, des morts, des scènes quelque peu macabres, du harcèlement dont la narratrice est victime, de la peur qu'elle ressent dans ses membres et dans ses tripes, il y a des scènes cocasses. Les 7 femmes de la condition face aux hommes venus chercher la 8ème (qui n'est pas des leurs et pervertit leurs femmes), Machin MacMachin subissant le châtiment féminin dans les toilettes (et la vraie raison pour laquelle il est puni), et les femmes qui se retrouvent pour picoler ensemble... Toutes ces femmes tournent en ridicule à leur manière la puissance virile, le contrôle que les hommes exercent sur elle.

La fin du roman fait une boucle, en quelque sorte, avec le début, et les fillettes qui envahissent l'espace public en jouant aux couples internationaux mettent de la joie et de la couleur dans ce monde si terne, miné par des décennies de lutte fratricide. J'ai trouvé cette fin solaire, et j'ai quitté le roman en ayant la conviction que je ne l'oublierais pas de sitôt.

Anna Burns, Milkman (Milkman), Joëlle Losfeld, 2021. Traduit de l'anglais (Irlande) par 
Jakuta Alikavazovic. 

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