mardi 25 février 2014

Artères souterraines de Warren Ellis


Présentation (éditeur)
Un privé à la dérive, Michael McGill, est embauché pour retrouver une version de la Constitution des États-Unis comportant des amendements écrits à l'encre alien invisible. Depuis les années 50, le précieux document est passé de main en main en échange de services louches. Pour un demi-million de dollars, McGill entre dans ce que l'Amérique a de plus fou, grotesque, déviant et hilarant.

Mon avis
Cela faisait un moment que je voulais lire ce roman de Warren Ellis, disponible à la maison. Il se trouve que j’ai très envie de lire son dernier, Gun Machine, mais je trouvais un peu idiot de l’acheter aveuglément alors que je pouvais tester avec Artères souterraines. Warren Ellis n’est pas un inconnu : c’est un grand scénariste (anglais) de comics, à l’œuvre notamment dans l’immense Planetary, que je vous recommande vivement. J’étais donc curieuse de voir ce que donnait son passage au roman. On sent l’influence comics dans Artères souterraines, sans que ce soit un problème. C’est un roman déjanté, un peu trash, une sorte de road-trip en forme de plongée dans les sept cercles de l’enfer, avec un rythme soutenu. Jamais on ne s’ennuie et j’ai beaucoup aimé le détective privé désenchanté qu’il nous propose, désenchanté mais jamais cynique, toujours un peu étonné face à l’ampleur des turpitudes humaines. McGill, c’est son nom, est tout de suite attachant, drôle, et je me suis plue à suivre ses pérégrinations en Amérique, aux côtés de sa très déjantée partenaire de fortune. Les artères souterraines, ce sont celles de cette Amérique qui s’affiche comme puritaine et comme un modèle de pensée mainstream, mais qui peine à contenir ses déviances underground, internet leur offrant une audience inédite. Il faut les contrôler… C’est pour cela que les pires pervers, pour ne pas dire les grands fêlés qui peuplent le roman, ont quelque chose d’attachant, de touchant ou au pire de pathétique. Ils valent bien les politiciens cyniques (le client de McGill) ou complètement débiles (la famille de politique que rencontrent nos deux héros)… Sous la gaudriole, une vraie inquiétude, une vraie réflexion, donc.
Artères souterraines se dévore, et si on devait adresser un reproche à ce roman, ce serait celui d’une structure un peu lâche, car le récit fonctionne plutôt comme un agrégat d’aventures délirantes. Mais ce n’est qu’un reproche mineur à ce qui reste un roman passionnant et qui pose, mine de rien, quelques questions dérangeantes et intéressantes.
Vous l’aurez compris, je n’hésiterai pas à lire Gun Machine.


Warren Ellis, Artères souterraines (Crooked Little Vein), Le Diable Vauvert, 2010. Traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Laura Derajinski. Publication originale : 2007. Disponible en Livre de Poche.

dimanche 23 février 2014

Chronique sentimentale en rouge de Francisco Gonzales Ledesma


Présentation (éditeur)
Dans la Barcelone des années 80, une riche héritière de la bourgeoisie catalane, Blanca, et un ex-boxeur issu des quartiers populaires revivent l’éternelle histoire du ver de terre amoureux d’une étoile ; ce faisant, ils revivent aussi la passion qui, une vingtaine d’années plus tôt, a uni la tante de Blanca à un peintre sans le sou de la bohème barcelonaise. Or, surgi de ce passé soigneusement occulté, voici que l’amoureux d’autrefois semble revenir pour régler ses comptes... Le vieil inspecteur Mendez, sarcastique et désabusé, devra démêler les fils passablement embrouillés de cette chronique sentimentale d’hier et d’aujourd hui qui, très bientôt, se teinte du rouge du sang.

Mon avis
Il y a quelques années de cela j’avais acheté un peu par hasard La dame de Cachemire mais n’avais pas réussi à le lire, ce n’était pas son moment. Il y a quelques jours j’ai eu l’opportunité de lire un autre roman de Francisco Gonzales Ledesma, avec le même personnage, Mendez, mais qui prend place avant La dame de Cachemire : Chronique sentimentale en rouge. Nous sommes dans l’Espagne des années 1980, à Barcelone, dans un pays et dans une ville où tout change mais où le passé est encore très présent. N’attendez pas d’intrigue trépidante avec meurtres à tous les étages, Francisco Gonzales Ledesma prend son temps et c’est bien comme ça. J’ai eu un peu de mal au début de ma lecture, car je trouvais l’intrigue un peu décousue, mais je ne sais pas si c’est dû au roman lui-même ou à mon rythme de lecture, lui-même chaotique pendant deux jours. Quoi qu’il en soit, dès que j’ai pu accorder un peu plus d’attention à ce roman, je m’y suis laissée tomber avec bonheur. Je ne connais pas Barcelone (sinon par Montalban) mais j’ai eu un plaisir fou à humer les quartiers populaires, la faune qui les peuple, sans parler de ces bars à l’atmosphère incroyable (et pourtant si crédible). Ce témoignage d'une époque (que j'imagine révolue) est bouleversant, même s'il s'agit avant tout du regard de l'auteur. Il y a chez Francisco Gonzales Ledesma un amour fou de l’humanité, sans niaiserie, avec espièglerie, de la silhouette entrevue aux personnages principaux. Tous sont touchants, émouvants, attachants, quel que soit leur parcours. Il y a aussi quelque chose de contemplatif, certaines pages sont lyriques ; d’autres donnent lieu à des scènes cocasses, truculentes, notamment grâce au personnage de Mendez, inspecteur qui connaît son petit monde des rues sur le bout des doigts (la scène où il est sur le point d’arrêter un type planqué dans les toilettes d’un bar est savoureuse).
Est-ce du roman noir ? Oui, assurément. Tout se met en place peu à peu, pour aboutir à un final sombre, déchirant et très beau. Il n’y a rien de manichéen ici.
Je vais pour ma prochaine lecture changer d’univers mais j’ai hâte de retrouver Mendez et les rues de Barcelone.

Francisco Gonzales Ledesma, Chronique sentimentale en rouge (Crónica sentimental en rojo), L’Atalante, 1991. Traduit de l’espagnol par Jean-Jacques Fleury. Publication originale: 1984.

NB : il me semble que ce roman n’est plus disponible actuellement en librairie et c’est bien dommage. Dommage car l’édition de L’Atalante est superbe, dommage aussi car Folio ne semble pas avoir repris ce titre alors qu’ont été réédités en poche d’autres volumes de la série des Mendez.




vendredi 21 février 2014

La Madone de Notre-Dame d'Alexis Ragougneau


Présentation (éditeur)
Une jeune femme à la robe blanche est retrouvée assassinée dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. La police et Claire Kauffmann, la procureur, s’interrogent. Qui est cette morte ? Au nom de quelle abomination lui a-t-on scellé le vagin à la cire de cierge ? Sa présence lors de la procession du 15 août tenait-elle de la provocation ou de la ferveur religieuse ? Le père Kern, le prêtre de Notre-Dame, est persuadé que l’enquête fait fausse route. Pour élucider le mystère de la Madone, l’homme de foi remontera jusqu’aux racines du mal...

Mon avis
J’avais repéré cette nouveauté, mais j’étais méfiante : le sujet était casse-figure et même si je sais que Viviane Hamy est une maison digne de confiance, je me disais que ce roman pouvait verser dans la cucuterie (j’invente des mots). C’est, une fois de plus, un billet de Jean-Marc Laherrère qui m’a décidée.
De fait, ce premier polar d’Alexis Ragougneau est hautement fréquentable. Il y a quelque chose d’assez classique dans l’ouverture et le final ainsi que dans les « motivations » du meurtrier (ou plutôt l’explication de ses obsessions), mais ça fonctionne bien, et puis je ne me suis pas ennuyée une seconde. Pas de charge lourdingue contre l’Eglise, pas de complaisance non plus, on sent bien que de toute façon, ce n’est pas le sujet. J’ai beaucoup aimé le personnage du prêtre, enquêteur atypique et attachant, j’ai aussi aimé le côté « découvrons l’envers du décor » de cette immense machine religieuse et touristique qu’est Notre-Dame, avec là aussi des personnages savoureux (mention à Mourad). A mes yeux, seul le personnage de la procureure n’est pas totalement convaincant, un peu trop stéréotypé, mais pas de quoi m’agacer non plus.
Si je n’ai pas vu le temps passer en lisant ce roman, c’est aussi parce que c’est très bien construit et bien écrit, c’est un polar court et rythmé, pas de temps mort, pas de pages inutiles, j’aime ça !
Bref, j’ai passé un excellent moment avec ce roman !


Alexis Ragougneau, La Madone de Notre Dame, Viviane Hamy/Chemins Nocturnes, 2014. Lu en e-book.

mercredi 19 février 2014

Sur ta tombe de Ken Bruen


Présentation (éditeur)
Avec sa patte folle, un tympan et deux doigts en moins, Jack Taylor n’est plus si vaillant. Pourtant, malgré plusieurs séjours à l’hôpital, l’hostilité de ses anciens collègues et le chaos dans lequel l’Irlande est plongée, il va sauver quelques âmes et en laisser partir d’autres…
Des prêtres se font la malle avec le magot de leur communauté. Quatre garçons et une fille ont décidé de nettoyer Galway de ses déshérités. En temps de crise, cela promet un véritable bain de sang.
Certaines personnes aident les plus pauvres.
D’autres les tuent.
Bienvenue sur ta tombe, Jack.


Mon avis
De Ken Bruen je ne connais que cette série (je me lancerai un jour dans R&B) et j’en suis une inconditionnelle. Il m’est arrivé de prendre un volume des aventures de Jack Taylor à des moments où je n’arrivais pas à lire, où tout me tombait des mains et à chaque fois, Ken Bruen a un effet magique : chapitres courts, dialogues percutants, force émotionnelle extraordinaire, tout concourt à me captiver et à rendre la lecture addictive et aisée à la fois. Je suis donc ravie à chaque nouvelle parution, même si la série s’essouffle parfois, aux yeux de certains (j’aime même les volumes un peu plus faibles, parce qu’ils restent à mes yeux très au-dessus de la moyenne). Pour moi d’ailleurs, le seul essoufflement concerne les intrigues : dans les tout derniers volumes, c’est vrai, l’intrigue me semblait moins importante qu’elle ne l’était au début. Mais cela ne me dérange pas, car ce que j’aime avant tout, c’est retrouver Jack et les personnages qui forment son entourage, lire des dialogues qui claquent, savourer l’humour noir de l’auteur, et partager ce point de vue désabusé sur une société à la dérive. Sur ta tombe ne déroge pas à la règle : c’est du noir, tragique, résigné face à la catastrophe sociale et politique d’une Irlande ravagée par la crise et le libéralisme.
On y retrouve ce qui fait le meilleur de la série (après deux volumes un chouia moins convaincants) : Jack Taylor agité par ses cauchemars, mais aussi amoureux, râleur et cogneur ; un portrait au vitriol de l’Eglise catholique en Irlande (seulement en Irlande ?), fermant les yeux sur ses dérives et en proie plus jamais au démon de l’argent ; un constat amer face à une Irlande qui a la gueule de bois après un boom économique qui n’a fait que creuser les écarts entre les riches (très riches et de plus en plus arrogants) et les autres, qui redécouvrent une pauvreté qu’ils avaient cru pouvoir oublier. C’est pour cela qu’à mes yeux, Ken Bruen est un grand du roman noir : il peint une réalité fermement ancrée dans une époque et surtout dans un pays ; mais ce faisant, il nous parle à tous et touche juste, bien au-delà des frontières de l’Irlande.
Il est également très fort pour bouleverser le lecteur, manier des émotions puissantes, offrir un regard désabusé sur l’humanité, tout en offrant un concentré d’humanité, un zeste d’espoir et une bonne dose d’humour (noir). Je le confesse, il y a quelque chose de jubilatoire dans la capacité de Jack Taylor à cogner les affreux et à faire ch… les ordures (une scène d’anthologie avec son banquier, j’en ris encore). Jubilatoire, je vous dis.
Bon, je suis une inconditionnelle mais je vous jure, ça vaut le détour.

Ken Bruen, Sur ta tombe (Headstone), Fayard Noir, 2013. Traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Cheval et Marie Ploux. Publication originale : 2011. Lu en ebook.



lundi 17 février 2014

L'effrayante aventure de Jules Lermina


Présentation
Paris, début du 20e siècle. Un homme découvre un cadavre empalé au centre de Paris: mais qui est cet homme et comment a-t-il pu se retrouver dans cette fâcheuse posture? Le célèbre détective anglais, Mr Bobby, est consulté: il est formel, il s’agit du boxeur Coxward. Oui mais… le boxeur a combattu la veille à Londres et n’aurait donc pu être trouvé mort à Paris à l’aube… Comment diable cela est-il possible?

Mon avis
C’est tout à fait par hasard que j’ai téléchargé ce petit roman, dans le domaine public puisque publié en 1913 ; j’étais attirée par l’argument de roman policier et j’avais envie de dépaysement après des lectures plus contemporaines et plus rudes. Sans être un grand roman populaire, L’Effrayante aventure est un plaisant roman, qui joue avec les codes de la littérature populaire de l’époque, mélangeant sans hésitation des genres alors en pleine vogue. En effet, ça commence comme un roman policier, avec ce mystérieux cadavre qu’un célèbre détective anglais va tenter d’identifier ; ça continue comme un roman de science-fiction avec la fabuleuse invention d’un savant farfelu, britannique lui aussi (et on se croirait dans du Tardi). Et ça se termine dans une autre veine, qui lorgne du côté de la « terre creuse » et du « monde perdu », qu’on peut supposer bien connus des lecteurs d’alors. Cela pourrait avoir terriblement vieilli et être illisible mais la plume de Jules Lermina est vive, alerte, pleine de drôlerie, et j’ai trouvé cela très plaisant. Je précise que c’est sans doute plus savoureux quand on est un peu coutumier du roman populaire de l’époque (et du 19ème siècle).
En outre, Jules Lermina s’amuse (en bon libertaire qu’il est) à jouer avec les représentations nationales, nationalistes, pour ne pas dire clairement chauvines des uns et des autres : si les Anglais sont dans un premier temps tournés en dérision par des Français bien sûrs de leur fait, c’est ensuite au tour des Français d’être ridicules à souhait, et Jules Lermina renvoie tout le monde dos à dos, égratignant au passage les institutions et les représentants du pouvoir. Il y a aussi quelques passages bien sentis sur les médias de l’époque, leur soif du scoop à tout prix et leur manque de profondeur informationnelle et franchement, on pourrait les reprendre à notre compte (c’est du moins mon humble avis).
Bref, j’ai passé un excellent moment avec Jules Lermina et il est probable que je jetterai un œil sur d’autres de ses romans.

Pour qui ?
Les amoureux du roman populaire.

Jules Lermina, L’effrayante aventure, 1913. Lu en ebook, dans l’édition réalisée par Feedbooks.