mardi 14 août 2012

Replay de Ken Grimwood



Présentation
Jeff Winston a 43 ans et une vie décevante lorsqu’il meurt, en pleine conversation téléphonique avec sa femme, d’une crise cardiaque. L’instant d’après, il se réveille, avec la conscience de son âge, mais dans le corps de ses 18 ans et dans sa chambre d’étudiant… Une seconde chance ? Oui, et Jeff entend en profiter pour ne pas répéter ses erreurs, pour ne pas finir coincé dans une carrière minable et dans un mariage raté. Il amasse une jolie petite fortune grâce à des paris et des placements, facile, puisqu’il connaît l’avenir. Puis il atteint 43 ans, et en dépit de ses précautions, il meurt le même jour que la première fois… Ses vies vont s’enchaîner, chacune explorant des aspects différents, jusqu’à la rencontre décisive avec Pamela qui partage son expérience du « replay ».

Mon avis
J’ai été déconcertée par ce roman qui ne correspond pas du tout à ce que j’attendais. Pourtant, ce n’est pas une déception, loin s’en faut.
Cela faisait un moment qu’il était dans ma liste de souhaits, depuis que j’en ai entendu parler à la télé (dans quelle émission et par qui, je n’en ai aucun souvenir….) : il était présenté comme un roman d’une drôlerie irrésistible, la seconde chance offerte au personnage étant l’occasion de vivre mille expériences incongrues, des rencontres amusantes, etc. Ben, comment dire…. Nous n’avons pas lu le même livre !
Avant toute chose, j’ignorais que le « replay » allait se reproduire plusieurs fois. Cela m’a surprise, j’ai même craint vers le tiers du récit l’ennui ; « oui, d’accord, tu prends à chaque fois des chemins différents, Jeff, bla bla bla, j’ai compris le procédé »… Mais la rencontre avec Pamela, ainsi qu’une caractéristique fondamentale du replay et les variations que cela introduit (je n’en dis pas plus) ont relancé le récit, et dès lors, difficile de lâcher le livre !
Surtout, je trouve le roman tragique de bout en bout. Lors du premier « replay », il y a une certaine légèreté, mais tout de même, le héros est bouleversé en voyant ses parents à l’âge qu’il avait lors de sa propre mort, en retrouvant sa sœur à l’âge tendre, en revivant certains émois, en rencontrant des amis dans leur prime jeunesse et loin encore de tous les soucis qui alourdiront terriblement leur vie d’adultes… La légèreté est donc grevée par une mélancolie évidente, et si ce n’est pas très gai, c’est en tout cas très émouvant, parce que cela résonne forcément chez toute personne ayant dépassé trente ans (ou quarante, ou cinquante, etc.). Les expériences suivantes, quelle que soit leur part de bonheur, sont plus douloureuses, de plus en plus lourdes, avec une dimension métaphysique intéressante. Il n’est pas question que de choix personnels, au sens où le héros ne se préoccuperait que de sa petite existence. Jeff Winston a, l’espace d’un instant, la folle illusion que ses choix, ses décisions, vont pouvoir affecter le cours de l’Histoire. Ce sera à un moment le cas, pas forcément pour le meilleur, sans qu’il maîtrise les choses…
Somme toute, Ken Grimwood écrit ici un roman de science-fiction, retrouvant des interrogations sur le temps, sur le rapport du sujet à son histoire et à l’Histoire développées par une partie de la SF.  Aux Etats-Unis, d’ailleurs, le roman a été remarqué par les amateurs du genre. Sans que le roman soit « lourd » ou glauque, il n’a rien (ou pas grand-chose) de drôle, le caractère tragique du replay ne cessant de croître au fil des pages.
Amateur de SF ou non, il est difficile de ne pas être touché par ce roman : le poids de ses vies successives est de plus en plus lourd pour Jeff Winston, même si chaque expérience lui apporte quelque chose. Il lui faut toujours faire l’expérience du deuil, y compris une sorte de deuil inversé puisqu’il sait devoir quitter, à 43 ans, ceux qu’il aime, devoir renoncer à eux ; il lui faut à chaque nouveau retour peser ses choix, essayer d’infléchir le cours de sa vie tout en admettant une relative impuissance.
En conclusion, j’ai été déconcertée, dubitative, et pour finir « accrochée » par ce livre. Quelque classique que puisse sembler l’intrigue aux amateurs de SF, il est bien construit, plutôt bien écrit, et a une force émotionnelle évidente. Replay est un hybride entre science-fiction et roman américain contemporain, c’est à la fois surprenant et bigrement intéressant.

Pour qui ?
Pour les amateurs de voyages dans le temps et pour les passionnés de cette littérature US qui explore la « mid-life crisis » des êtres ordinaires…

Le mot de la fin
Troublant.

Ken Grimwood, Replay (Replay), Points/Seuil, 1998. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Françoise et Guy Casaril. Publication originale: Arbor House Publishing Company, New York, 1986. Première édition française: Seuil, 1988. 

lundi 13 août 2012

Sur un lit de fleurs blanches de Patricia Parry



Présentation (quatrième de couverture)
Paris, 1885. La belle Clara Saint-James est une "horizontale" bien connue du Tout-Paris. Son protecteur, le richissime comte de La Paillerie, vient de mourir, lui laissant un curieux testament. Pourquoi est-elle chargée de remettre une somme considérable à Victor Dupuy, un jeune médecin ?
Mais la jeune femme n'a pas le temps de se pencher sur cette énigme.
Depuis quelque temps, on retrouve dans les tombes fraîchement creusées des cimetières parisiens, les dépouilles exsangues de jeunes innocents, délicatement allongés sur des lits de fleurs blanches. Quand Norbert, le petit groom de la courtisane, disparaît, c'est au médecin qu'elle fait appel.
De cafés à la mode en maisons closes clandestines, Clara et Victor Dupuy vont mener l'enquête dans un Paris en proie aux fantasmes scientifiques : médecins apprentis-sorciers, journalistes avides de sensationnel, feuilletonistes en mal de copie... Tout un monde s'ouvre à eux, terrain de jeux de gamins des rues livrés à eux-mêmes et à toutes les tentations.

Mon avis
J’avais vu le roman sur les étals des librairies en juillet, mais c’est le billet de Jean-Marc Laherrère qui m’a convaincue de l’acheter. Je n’ai pas été déçue !
L’intrigue pourra sembler conventionnelle aux amateurs de polars historiques, et met un peu de temps à s’emballer. Les amateurs de Dumas, Sue et Féval aussi la trouveront classique, dans ses motifs et dans son déroulement : pour ma part, je me doutais bien d’où venait le problème (où se nichait le « saigneur »), et certaines péripéties sont attendues. Cependant, j’étais loin d’avoir tout compris… J’ai donc eu le bonheur de révélations jusqu’au bout, sans être totalement ahurie par des retournements inattendus.
Bref, c’est un pur bonheur de roman-feuilleton que ce mélange d’attendu et de surprenant, et en cela, même le caractère (un peu) prévisible de certaines péripéties ne fait que respecter les conventions du genre. J’ai retrouvé là le souffle des récits populaires du 19ème siècle, un sens du rythme certain – un lent crescendo et une accélération très forte dans la deuxième partie –, des personnages hauts en couleur, des rebondissements savamment orchestrés.
Mais Patricia Parry ne se livre pas à un pastiche du roman-feuilleton, elle rend plutôt hommage au genre en lui insufflant une bonne dose de modernité. J’ai adoré le duo atypique formé par Victor Dupuy, médecin à l’ascendance noire qui heurte tant la société de l’époque, et Clara Saint James, prostituée qui fascine les hommes autant qu’elle attire le mépris des bien-pensants. Avec une mention spéciale à cette dernière, personnage qui ne sombre jamais dans la caricature, et qui tranche avec les « héroïnes idiotes » dont parlent les feuilletonistes…
De même, j’ai beaucoup aimé l’écriture : Patricia Parry joue avec le style du roman-feuilleton en insérant quelques extraits d’un vrai-faux roman-feuilleton publié par l’un des protagonistes (enfin, surtout par ses nègres). De même, elle multiplie les références à la littérature populaire de l’époque. Ensuite, l’alternance des points de vue (signalés par les typographies différentes) est un vrai plaisir : on suit Victor Dupuy, qui évoque mieux que personne les préjugés de son époque mais qui se défie aussi des siens (envers les femmes comme Clara), on épouse le point de vue de Clara (dans le récit à la troisième personne) ou d’autres protagonistes.
Enfin, le polar historique se mâtine de noir, avec un propos social fort : du sort des enfants des rues, gosses abandonnés, défavorisés, on apprend beaucoup, tout comme le roman fourmille de précisions sur certains aspects de l’histoire de la médecine, sur les strates de la société parisienne, sur le rapport de l’état et de l’armée à ses officiers et soldats noirs. J’en oublie… c’est que le roman n’est jamais pesamment didactique, mais tout simplement passionnant. Il n’y a pas du tout cette pesanteur dans la reconstitution et la description que peuvent avoir certains polars historiques (je ne citerai pas de noms…), c’est vivant et palpitant !
J’ai dévoré le roman, et cela fait du bien : vous savez, cette hâte d’en savoir plus, d’avancer, et cette tristesse en arrivant à la fin du livre… Pas envie de quitter les personnages, pas envie d’abandonner cet univers foisonnant.

Pour qui ?
Pour les amateurs de polar historique, de roman-feuilleton, pour tous ceux qui veulent en savoir plus sur la société du 19ème siècle, pour tous ceux qui ont envie de rendre les armes face à un récit d’un romanesque échevelé et maîtrisé.

Le mot de la fin
Captivant !

Patricia Parry, Sur un lit de fleurs blanches, Editions du Masque, 2012 (6,90 €). 

vendredi 10 août 2012

Marilyn, Elvis, le prince William et moi de Lucy-Anne Holmes (lu en VO: Unlike a Virgin)



Présentation
Gracie Flowers a la vingtaine, elle est agent immobilier et elle est bourrée de charme. Dix ans plus tôt, elle se destinait à être chanteuse, sous la houlette de son père, célèbre danseur avec qui elle entretenait une relation privilégiée : la mort de celui-ci a mis fin à ses velléités de carrière et à son désir de chanter… Mais qu’importe, cette Londonnienne a presque atteint les objectifs de son « Plan en cinq ans » : il ne lui reste plus qu’à obtenir la promotion tant convoitée à l’agence. Mais le poste lui échappe, et dès lors, tout dérape…

Mon avis
C’est la lecture d’un billet de cathulu qui m’a donné envie de lire ce roman, qui me semblait parfait pour l’été (je l’ai lu en juillet). Je l’ai lu en VO (et en e-book) : le titre original, Unlike a Virgin, m’a ainsi épargné le ridicule titre français, qui ne correspond à rien dans le roman (mais quelle mouche a piqué l’éditeur ?!). C’est de la chick lit, aucun doute là-dessus, genre pour lequel je n’ai pas d’appétit a priori.
Je vais donc commencer par mes réserves : elles sont simplement liées à l’avalanche de péripéties, de retournements, et du caractère quelque peu prévisible – en même temps qu’abracadabrant – de certains évènements (je ne peux en dire plus sans dévoiler l’intrigue). Je me disais par moments : « Dieu que sa vie est épuisante » tant il se passait de choses ! C’était un peu étourdissant…
Pour le reste, c’est une lecture d’été rafraîchissante, purement divertissante, et ce n’est déjà pas si mal. J’ai bien aimé le personnage de Gracie, moins irritante à mon sens que l’héroïne lambda de chick lit : tout d’abord, comme tout le monde le souligne, elle a la vertu de ne pas évoluer dans un milieu super glamour, et ça fait du bien, même si, entre nous, une telle réussite dans l’immobilier à cet âge-là n’est tout de même pas banale… Et puis j’ai trouvé intéressants les liens filiaux évoqués : avec son père, évidemment, parce que cela m’a touchée, mais aussi avec sa mère, avec qui tout est infiniment plus compliqué (ah ! les relations mère-fille…). Mais le roman fourmille aussi de personnages secondaires sacrément bien dessinés, avec une mention spéciale à la meilleure amie.
Par ailleurs, comme il est de mise, l’humour est bien présent, et on se prend à sourire en tournant les pages. Cet aspect-là est réussi.
Bref, c’est un roman sympathique, parfait pour se détendre !

Pour qui ?
Pour toutes les amatrices de chick lit et pour celles qui ont envie d’un pur divertissement.

Le mot de la fin
Rafraîchissant. 

A lire aussi, l'avis de Clara.  


Lucy-Anne Holmes, Marilyn, Elvis, le prince William et moi ((Un)like a Virgin), Plon, 2012. Traduit de l'anglais par Odile Carton. Lu en VO: (Un)like a Virgin, Sphere, 2011.

jeudi 9 août 2012

Le premier défi de Mathieu Hidalf de Christophe Mauri



Présentation
Mathieu Hidalf va avoir dix ans et il fête son anniversaire le même jour que le Roi. Il est connu pour faire ce jour-là une bêtise retentissante, qui le comble de joie et rend fou de colère son père, Rigor. Cette année-là, donc, tout le monde s’attend au pire, à tel point que les nobles du royaume ont pris des paris : Mathieu osera-t-il commettre sa Bêtise ou non ?

Mon avis
J’avais entendu parler de cette série dans les médias locaux, Christophe Mauri ayant participé à une manifestation autour du livre et rencontré des élèves de 5ème pour l’occasion. Au vu de l’enthousiasme des minots, je m’étais promis de jeter un œil sur les romans.
Mon impression est globalement positive. Voilà de la fantasy qui change un peu : dans ce royaume où intervient la magie, le ton est plutôt original, en tout cas il se rapproche de cette fantasy qui laisse une place à la dérision et à l’humour. Mathieu Hidalf est un garnement qui ne songe qu’à embêter son père, et cela m’a plu ! Les péripéties autour du chien Bougetou, le contrat qui lie Mathieu à son père en la matière (je n’en dis pas plus) m’ont bien fait rire, et il y a dans ce roman un esprit de moquerie (jamais vraiment méchant) bien réjouissant. Mathieu est un sale gosse, son père est odieux et vaniteux, et l’on a hâte que s’accomplisse la bêtise du garçon…
J’ai été un peu déconcertée par le rythme du récit et sa construction : le récit démarre assez doucement, et j’avoue que tout en étant séduite par le ton, je trouvais l’action bien ténue, dans la première moitié. Et puis l’histoire s’emballe, car il n’est pas question de la bêtise de Mathieu seulement : les frères Estaffe, ennemis redoutés du royaume, ont brisé le Serment qui garantissait la paix, et le jeune garçon va se trouver mêlé à cela en même temps qu’un peu dépassé par les événements. Christophe Mauri met en place un univers, avec tout ce que cela a de touffu, en ayant soin de jeter les ponts vers une intrigue qui ne demande qu’à se développer, et c’est peut-être ce qui m’a déconcertée. Il a d’abord besoin de poser l’univers de Mathieu, la Cour, l’école de l’Elite, avant de nouer l’action, à la fois autour de la Bêtise et du Serment rompu. Cela fait beaucoup de choses, et je ne doute pas que le tome 2 donnera de l’élan à cette histoire…

Pour qui ?
Les amateurs de fantasy : les pré-ados peuvent lire cette série, l’univers de ce héros de dix ans leur plaira. Cependant, Christophe Mauri ne verse pas  dans la facilité, le vocabulaire est parfois complexe pour de jeunes lecteurs. Les adultes amateurs de fantasy y trouveront leur compte aussi : l’autre jour, dans ma librairie préférée, au rayon jeunesse, un jeune homme d’environ 25 ans est arrivé, s’est saisi du tome 2 (Mathieu Hidalf et la Foudre fantôme) en disant à la libraire qu’il avait adoré le tome 1 et ne pouvait pas attendre avant de lire la suite…

Le mot de la fin
Je le laisse à Christophe Mauri, histoire de donner une idée du ton (extrait de la page 130):
« M. Hidalf entra alors, lançant sa perruque sur le siège derrière lequel étaient accroupis ses deux enfants. Il s’y assit avec la légèreté d’un ogre au terme d’un festin sanglant, et murmura tout seul :
- C’est une catastrophe ! Ou plutôt… c’est un euphémisme.
Mathieu et Juliette échangèrent un regard interrogateur, ni l’un ni l’autre ne sachant précisément quel genre de catastrophe pouvait être un euphémisme. M. Hidalf reprit sa discussion solitaire :
- C’est la pire catastrophe que je pouvais imaginer !
- Alors ça va, chuchota Mathieu. Tout le monde sait qu’il n’a aucune imagination. »

Christophe Mauri, Le premier défi de Mathieu Hidalf, Gallimard Jeunesse, 2011 (13 €).

mercredi 8 août 2012

Moi Ambrose roi du scrabble de Susin Nielsen


Présentation
Ambrose a douze ans et il n’a pas connu son père, mort brutalement d’une rupture d’anévrisme. C’est un enfant solitaire, qui a du mal à se faire des amis, surprotégé par sa maman et affligé d’une allergie aux cacahouètes qui achève d’en faire un enfant à part. Sa mère enseigne au gré des contrats qu’on lui propose d’université en université, mais elle a bien du mal à joindre les deux bouts : lorsque s’ouvre le roman, tous deux vivent au rez-de-chaussée, pour ne pas dire au sous-sol d’une maison, dans un appartement que leur louent les occupants de la maison, un charmant couple d’origine grecque. Deux événements vont bouleverser la vie d’Ambrose : il quitte le collège pour bénéficier de l’enseignement à distance après que des petites terreurs ont essayé de le tuer en glissant une cacahouète dans son sandwich, et Cosmo, le fils des propriétaires, sort de prison et vient habiter chez ses parents, ce qui ne manque pas d’inquiéter la mère d’Ambrose. J’oubliais : le jeune garçon adore jouer au scrabble, qui a un rôle important dans le récit, et j’ai beaucoup aimé les titres de chapitres qui jouent avec les règles du jeu !

Mon avis
C’est un délicieux roman que je présente très mal! On s’attache vite à Ambrose, pré-adolescent souffre-douleur de ses camarades, doté d’une distance salutaire qui régale le lecteur. Susin Nielsen ne s’embarrasse pas de réalisme, cela n’a d’ailleurs aucune importance : elle trouve l’équilibre entre le sourire et l’émotion, et plante ses personnages en quelques phrases. J’ai lu le livre d’une traite, presque triste d’abandonner là Ambrose et ses proches. J’ai aimé l’intrigue, les personnages, le ton du roman, ainsi que l’impression de grande douceur qui s’en dégage. Susin Nielsen sait à la fois ménager un certain suspense avec quelques rebondissements sympathiques, mais quelle que soit la gravité objective des événements, le lecteur n’est pas angoissé, il sait que l’apaisement est proche. Au final, c’est une lecture réconfortante, car on voit le petit Ambrose évoluer, prendre confiance en lui, s’affirmer. En passant, j’aime beaucoup la maquette du livre, je découvre en fait les éditions Hélium, et en dépit de la calculatrice qui ne représente pas celle du roman, j’ai trouvé la couverture bien travaillée ! Il est certain que je lirai Dear George Clooney, tu veux pas épouser ma mère ? du même auteur (toujours chez Hélium), dont tout le monde dit grand bien.

Pour qui ?
Les adultes comme les jeunes lecteurs devraient prendre plaisir à lire ce roman. Le récit, linéaire, est fluide, ne posant pas de difficulté particulière.

Le mot de la fin
Très très bien !

Susin Nielsen, Moi Ambrose roi du scrabble (Word Nerd), Hélium, 2012 (13,90 €). Traduit de l’anglais (Canada) par Valérie Le Plouhinec.

mardi 7 août 2012

D'un bord à l'autre (Chroniques de San Francisco tome 5) d'Armistead Maupin

 

Présentation
Le 28 Barbary Lane réunit une faune attachante : autour d’Anna Madrigal on trouve Michael, homosexuel adorable, Brian, hétérosexuel affolant, Mary Ann, une provinciale qui va rapidement s’accoutumer à la liberté de San Francisco, Mona, une jeune femme parfaitement libérée. Ce ne sont là que les locataires du 28 Barbary Lane… Il y a aussi Deedee et Dor, Booter, et bien d’autres encore.
Ce volume 5 se déroule dans les années 80. Au 28 Barbary Lane, toujours régi par Mme Madrigal, vit toujours Michael, dont le sida a bouleversé l’existence, tandis que Brian et Mary Ann vivent dans un luxueux immeuble tout proche, avec leur enfant, et que Deedee et Dor élèvent leur progéniture dans les quartiers chics. Dans ce volume, il sera question de camps de vacances un peu spéciaux, d’un nouveau venu qui va émouvoir Michael, et des angoisses de Brian concernant son état de santé.

Mon avis
J’ai dévoré en ce début d’été les Chroniques de San Francisco, de l’Américain Armistead Maupin. En fait, j’avais lu il y a des années les tomes 1 et 2, puis laissé là les habitants du 28 Barbary Lane. Mais l’émission de François Busnel consacrée à San Francisco m’a permis de voir Armsitead Maupin dans sa ville et donné envie de me replonger dans cette série. Les quatre premiers volumes sont un pur enchantement. Ils livrent le portrait d’une époque, fin des années 70 et début des années 80, dans une ville hors norme, San Francisco. Paru d’abord en feuilleton dans la presse, le récit enchaîne les chapitres brefs dans un style feuilletonnant très réussi, avec moults rebondissements, faisant des Chroniques de San Francisco un redoutable page turner. D’ailleurs, d’habitude, j’ai du mal à enchaîner sans pause les volumes d’une série, mais début juillet, j’ai dévoré les quatre premiers tomes sans pouvoir m’arrêter ni passer à autre chose.
Qu’en est-il du tome 5 ? Est-ce justement parce que j’ai lu autre chose entre le tome 4 et le tome 5 ? Je ne sais pas, mais toujours est-il que j’ai pris un peu moins de plaisir à ce volume. Ce qui faisait jusque là l’unité de cet univers commence à s’éparpiller, si je puis dire : l’intrigue se déroule bien moins que dans les autres volumes au 28 Barbary Lane, se concentrant sur quatre lieux « périphériques » : l’immeuble luxueux où vivent désormais Brian et Mary Ann, certes à deux pas de leur ancien immeuble, mais tout de même plus sous le regard bienveillant de Mme Madrigal ; le camp où se rend Booter pour passer de viriles vacances ; celui où se rendent Deedee et Dor’ ; la maison investie par Brian et Michael (plus un invité dont je ne dirai rien) un peu plus loin dans le roman. Bref, on passe peu de temps à Barbary Lane et c’est bien dommage. Je suis peut-être de mauvaise foi en disant cela : le tome 4 avait largement amorcé cette tendance et ça ne m’avait pas gênée. Mais il y a autre chose : le récit tourne autour de Booter, de Michael et de Brian, de Deedee et de Dor’, et délaisse un peu trop les autres personnages, je pense ici à Mme Madrigal et Mary Ann. Certes, on introduit de nouveaux protagonistes, cependant cela ne suffit pas tout à fait à mes yeux, d’autant que certains sont juste esquissés. Je signale d’ailleurs le caractère mensonger de la quatrième de couverture du volume (de l’édition 10/18 la plus récente), qui promet le récit du combat de Mme Madrigal contre la municipalité (ah bon ? il n’en est pas tant question que ça) et l’arrivée d’un nouvel occupant dans l’immeuble avec bien des bouleversements (hein ? quoi ?)…
On sent bien qu’il devient difficile de justifier la cohabitation de tous ces personnages en un lieu, ainsi que la nécessité de renouveler un peu le personnel romanesque, et je n’en blâme pas Armistead Maupin. Disons que mon intérêt s’amenuise… Je vais tout de même lire le volume suivant, qui avait provisoirement bouclé la série et je m’en tiendrai là. Il est improbable que je lirai les « suites » qu’a données, bien longtemps après, Armistead Maupin à sa folle série.

Pour qui ?
Pour tous ceux qui ont envie de humer un vent de liberté made in San Francisco, d’avoir un point de vue sur une époque révolue, de se laisser entraîner dans la vie de personnages fabuleux.

Le mot de la fin
Addictif. 

Armistead Maupin, D'un bord à l'autre. Chroniques de San Francisco tome 5 (Significant others), 10/18, 2007. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Gwenaël Hubert. Première édition française: Passage du Marais, 1997.

lundi 6 août 2012

Quartier perdu de Patrick Modiano


Présentation
Ambrose Guise est un écrivain britannique à succès : il écrit une série de romans policiers dont le héros est Jarvis. Par un été très chaud, il se rend à Paris pour signer un contrat avec un éditeur japonais. Durant ces quelques jours, Ambrose Guise, qui s’appelait jadis Jean Dekker et vivait à Paris, replonge dans son passé, dans une ville peuplée de fantômes. Il revient sur certains lieux emblématiques de cette époque, se souvient des gens qu’il fréquentait, des événements qui l’ont conduit à quitter précipitamment la France pour ne plus y revenir, vingt ans durant…

Mon avis
Ce livre est très particulier pour moi. Je l’ai lu à treize ans, c’était probablement une de mes premières rencontres avec la littérature dans ce qu’elle a de plus puissant. J’aimais déjà beaucoup lire alors, mais je pense que ce roman a joué un rôle essentiel dans mon rapport à la littérature.
C’était bien sûr aussi la première fois que je lisais Modiano. A treize ans déjà il m’a bouleversée. Le récit de ces errances dans Paris, des soirées et des nuits qui s’étirent au milieu de gens étranges, ces personnages au passé et au présent troubles, l’évocation de la chaleur des jours et des nuits, la nostalgie ambiguë qu’éprouve Ambrose/Jean, le mystère qui s’épaissit, tout m’a transportée et marquée alors que je n’étais qu’une adolescente. Par la suite, j’ai lu de nombreux romans de Patrick Modiano, et aujourd’hui encore, j’attends avec impatience chaque nouveau livre. J’aime énormément Un pedigree (dont j’ai de plus vu et adoré l’excellente lecture/mise en scène avec Edouard Baer au Théâtre de l’Atelier en 2010, reprise de 2008), ou bien encore Villa Triste.
Mais je reviens toujours vers Quartier perdu, que j’ai dû lire une dizaine de fois : à chaque nouvelle lecture j’ai une petite appréhension (et si j’aimais moins ?), à chaque nouvelle lecture le charme opère, je suis émue aux larmes et je ne saurais dire pourquoi. Car il est certain que Modiano est à la fois romanesque (personnages mystérieux, destins bouleversés) et anti-romanesque. Son écriture n’a rien de lyrique, elle a quelque chose de distancié, de « blanc » (au sens d’écriture blanche). Pourtant, son univers est très fort, un mélange de réalisme dans l’évocation (je pense souvent à Modiano quand je marche dans Paris) et d’atmosphère quasi-onirique. Ses personnages sont hantés par leur passé et sont toujours auréolés de mystère : qui sont-ils, d’où viennent-ils ? Modiano ne nous donne jamais toutes les clés et c’est ce qui est beau. On a souvent souligné les parentés entre l’œuvre de Patrick Modiano et le genre du roman noir (qui m’est si cher), et certains, parmi mes proches, pensent que c’est pour cela que j’aime tant ses romans : je ne crois pas, car à treize ans je n’avais jamais lu de roman noir. Et si c’était le contraire ? Et si lire Modiano m’avait amenée, peu à peu, vers le roman noir ?
Au fond, peu importe : l’univers de Modiano est singulier, et il fut une époque où je pouvais reconnaître son style. La petite musique de Modiano, c’est sans doute ce qui me bouleverse le plus, un peu comme April in Portugal permet à Ambrose Guise/Jean Dekker de replonger dans son passé, de renouer avec ses fantômes.
Je viens de le relire, une fois de plus, et ce n’est certainement pas la dernière fois…

Pour qui ?
Considérant l’âge auquel je l’ai lu, je dirais : de 13 à 113 ans !

Le mot de la fin
Mon roman préféré. 

Patrick Modiano, Quartier perdu, Gallimard, 1985 (disponible en Folio).