mardi 12 septembre 2023

Deux secondes d'air qui brûle de Diaty Diallo



Présentation éditeur (poche)
Entre Paname et sa banlieue : un quartier, un parking, une friche, des toits, une dalle. Des coffres de voitures, chaises de camping, selles de motocross et rebords de fenêtres, pour se poser et observer le monde en train de se faire et de se défaire. Une pyramide, comme point de repère, au beau milieu de tout ça.
Astor, Chérif, Issa, Demba, Nil et les autres se connaissent depuis toujours et partagent tout, petites aventures comme grands barbecues, en passant par le harcèlement policier qu'ils subissent quotidiennement.
Un soir d'été, en marge d'une énième interpellation, l'un d'entre eux se fait abattre. Une goutte, un océan, de trop. Le soulèvement se prépare, méthodique, inattendu. Collectif.

Ce que j'en pense
Diaty Diallo était invitée aux Ecrits d'août à Eymoutiers cette année, mais je ne pouvais m'y rendre ce jour-là. Je le regrette, mais au fond, le livre importe plus que cette rencontre. 
Deux secondes d'air qui brûle m'a d'abord séduite par son titre (vous savez combien je suis sensible aux titres), que je trouve magnifique. Le roman tout entier est incandescent. Il l'est dans sa dimension politique: Diaty Diallo livre, comme on a pu le lire partout à la sortie du roman, un portrait fin des "quartiers" et de leur jeunesse abandonnée par la France, par l'Etat. Elle saisit les rapports d'oppression et de domination, avec ces "hommes en bleu" qui de contrôle en contrôle, de rappel à l'ordre en interpellation, sont constamment dans un rapport de force inégal, et incarnent la violence systémique qui met toujours ces jeunes gens sur la brèche. Et cette dimension politique d'un roman de révolte n'est pas rien, comme le rappellent les remerciements et les hommages à ceux qui sont morts sous les coups ou les balles des forces de l'ordre. Deux secondes d'air qui brûle est une manière de tombeau (littéraire) à ces visages que nous avons vus sur nos écrans de télévision, un signe envoyé à ceux qui les ont connus et aimés. 
Mais Diaty Diallo n'est pas un porte-voix, elle est une voix, une voix littéraire, à mon avis de tout premier plan. Elle a une écriture sensible, qui restitue en quelques mots, en quelques phrases, une atmosphère, une lumière, des odeurs, des mouvements. Elle parvient à restituer quelque chose - du moins je le suppose - de l'inventivité linguistique des habitants de ces quartiers, du métissage, d'une langue urbaine. Elle lui rend une force poétique inouïe. Jamais elle n'est dans le folklore ou le pittoresque, puisqu'elle est dans la re-création littéraire, soutenue par un travail sur la syntaxe et le rythme. Parfois Diaty Diallo enchaîne, staccato, des phrases courtes, minimales, économes. Parfois elle travaille au contraire la longueur de phrases qui s'enroulent sur elles-mêmes, mêlant paroles rapportées, narration, paroles de morceaux de musique. 
Parce qu'elle est une autrice, elle ne s'englue pas dans le reportage de mauvais aloi. Elle a un talent incroyable pour dessiner ses personnages, et ils ne sont pas ces silhouettes à capuche, dépourvues de visage, que nous livrent en pâture les prétendus médias d'information. Elle n'esquive pas la tragédie, mais elle en fait un moment, l'étincelle terrible. Mais au fond, en dépit de la saine colère qui anime le texte et sans doute son autrice, elle livre avant tout un portrait incandescent de cette jeunesse dont personne ne veut. Et pourtant, ces jeunes garçons auxquels elle attache ses pas de romancières sont solaires, inventifs, drôles, déjà harassés d'ennui et de résignation. Mention spéciale pour l'extravagant Nil, le génial chaudronnier à la verve incroyable, à l'énergie bien barrée.  
C'est sans doute ce qui m'a le plus frappée et bouleversée dans ce roman : ces moments où ces enfants, ces adolescents, ces jeunes adultes, investissent un espace, se l'approprient. Les corps exultent, comme dirait l'autre. Deux secondes d'air qui brûle est un magnifique roman sur l'adolescence - et aussi sur l'enfance. La joie pure, le désir, le plaisir d'être là, ensemble ou seul, de sentir et de se sentir vivant, la capacité à s'emparer du moment, rien de plus. 
Je pourrais multiplier les exemples de passages qui m'ont tourneboulée, mais je n'en évoquerai que deux, assez rapprochés dans le texte, d'ailleurs. 
Le premier est celui où Diaty Diallo parle de la halle du "zéro" (lisez, vous comprendrez), investie et transfigurée par les jeux d'enfants : le pouvoir de l'imagination, des histoires et des jeux, c'est superbe. Parce que oui, bonnes et mauvaises gens que nous sommes, nous avons tendance à oublier que dans ces non-lieux ("un lieu sans en être un"), des êtres vivent, aiment, rient, jouent. Et ces enfants font de la "halle" une salle de bal, un lieu de fête où l'on peut entonner du Piaf jusqu'à s'évanouir. 
Le second est le moment où avant l'embrasement final, tout le quartier se réunit pour un repas et une fête à ciel ouvert, hommage ultime à Samy. Et croyez ce que vous voulez, BFM et Valeurs actuelles si ça vous chante, mais cette scène, aussi paroxystique soit-elle, m'a rappelé des récits, des évocations de moments bien réels, dans ces "quartiers". Les enfants qui courent partout, le visage luisant de gras, les vieux assis tranquillement : "Manger, c'est vraiment la douceur". 
Le final est éblouissant, suspendu, définitif, tout à la fois. Pour ces Deux secondes d'air qui brûle, ça valait la peine. 
 
Diaty Diallo, Deux secondes d'air qui brûle, Points, 2023. Initialement paru au Seuil, en 2022. 

La Situation de Karim Miské



Présentation éditeur

France 2030. Kamel Kassim vit dans le quartier de Belleville et depuis trois mois, des affrontements entre coalition de gauche et milice d’extrême droite embrasent Paris et sa banlieue. Pour préserver ce qu’il reste de ses idéaux, Kamel évite de sortir de chez lui. Jusqu’au jour où une attaque au pied de son immeuble l’oblige à s’impliquer. Il plonge alors dans la noirceur d’un pays fracturé : ses rouages politiques, ses intrigues sinistres. Ses ultimes zones d’humanité qui aident à espérer. 

Ce que j'en pense

Il y a des romans que l'on n'attend pas, mais qui continuent de vous habiter bien après leur lecture. J'associais le nom de Karim Miské au roman noir, à Arab Jazz, paru en 2012 chez Viviane Hamy.
De fait, La Situation de Karim Miské (Les Avrils) est un roman noir, mais aussi un roman dystopique, (à peine), et également une histoire d'amour, quasiment une actualisation de Roméo et Juliette. Je l'ai lu cet été, et les soulèvements à la suite de la mort du jeune homme à Nanterre, avec la violente répression qui s'en est suivie, résonnaient très fort avec ma lecture.
Si je dis que c'est à peine une dystopie, c'est justement parce que le récit nous tend le miroir de ce qui nous attend. J'allais ajouter "si nous n'y prenons garde", mais mon pessimisme m'en empêche.
Néanmoins il serait réducteur de considérer que l'auteur joue les Cassandre et rien d'autre. Il fait avant tout oeuvre de fiction, avec des personnages très bien dessinés, et une construction implacable. Il maîtrise les codes des genres qu'il aborde, sans faire le mariole, sans surjouer la virtuosité. Ses personnages ne sont pas des types sociologiques, ils sont des êtres de chair et de sang. Enfin, si je peux dire, parlant d'êtres de papier...
J'ai frémi avec eux, et j'ai frémi pour nous. Je ne voudrais pas, vraiment pas, que nos futures années soient conformes à cette Situation, que Karim Miské ait manqué d'imagination, en somme. Tout est si... plausible, dans ce portrait politique de la France de 2030.

Karim Miské, La Situation, Les Avrils, 2023.

mercredi 16 août 2023

Okavango de Caryl Férey



Présentation éditeur

Engagée avec ferveur dans la lutte antibraconnage, la ranger Solanah Betwase a la triste habitude de côtoyer des cadavres et des corps d'animaux mutilés.
Aussi, lorsqu'un jeune homme est retrouvé mort en plein cœur de Wild Bunch, une réserve animalière à la frontière namibienne, elle sait que son enquête va lui donner du fil à retordre. D'autant que John Latham, le propriétaire de la réserve, se révèle vite être un personnage complexe. Ami ou ennemi ?
Solanah va devoir frayer avec ses doutes et une très mauvaise nouvelle : le Scorpion, le pire braconnier du continent, est de retour sur son territoire...

Ce que j'en pense

Il y a dans ce nouveau roman noir de Caryl Férey tout ce qui fait la force du genre : une intrigue impeccablement construite qui captive le lecteur, un regard plein d'humanité et d'empathie, une vision politique et sociale. Alors embarquez!

Jamais Caryl Férey n'est lourdement didactique. C'est un des tours de force du roman : il nous apprend énormément de choses, sur la Namibie et les pays alentour, sur les animaux, sur la colonisation, sur les populations diverses qui peuplent tous ces territoires, sur la mondialisation, sur la logique de marché qui entretient le trafic, sur la société namibienne. Et là vous vous dites : bigre! ça en fait des choses, ça doit être indigeste. Eh bien pas du tout, pas une page de trop, pas un paragraphe lourdingue. Caryl Férey est un romancier aguerri, et si l'on mesure le travail qu'il faut pour arriver à une telle fluidité, on se doit de saluer son savoir-faire. Que les éléments de compréhension passent par le récit même ou les dialogues, ils surviennent en tout cas "naturellement". 

Il y a plus : Okavango montre que tout cela est lié. Le colonialisme a non seulement laissé des traces, mais il revêt de nouveaux visages, donnant lieu à de nouvelles guerres. Poids de l'Histoire et rapports de domination très actuels se conjuguent, cruellement, tragiquement. Tout est affaire de domination d'ailleurs: des peuples européens sur les peuples africains, des puissances économiques d'aujourd'hui sur les populations locales, des hommes sur les femmes, des êtres humains sur les animaux. Volonté de puissance, de profit : la plaie sempiternelle. 

Face à cela, des figures fortes : Solanah, la ranger magnifique du roman, une femme droite dans ses godasses, qui a fait des choix peu conventionnels dans son pays. Vibrante de colère, troublée par ses propres désirs, loyale : elle incarne un contre-pouvoir salutaire à la saloperie. Priti est une jeune femme libre, solaire, qui a la fougue de la jeunesse. J'ai un faible pour ce personnage, sa vivacité, sa rapidité, son humour. Les femmes ne sont pas bien traitées par les hommes sûrs de leur bon droit. Et Caryl Férey est - toujours - du côté des femmes, sans mièvrerie ni paternalisme.

Il y a Seth, aux côtés de ces deux femmes, que vous allez adorer aussi. Et puis il y a John, ambigu, nimbé de mystère, un personnage follement romanesque, dont la rédemption ne peut qu'aller de pair avec la tragédie. Il y a N/Koï, qui nous donne des clés de compréhension sur son peuple. Il est l'ami fidèle de John, présent quoi qu'il arrive. Je ne vous donne là qu'un aperçu de la galerie des personnages. Tous animent ce récit de bout en bout, tous portent quelque chose de la société dépeinte, de sa folie, de sa démesure, de ses espoirs aussi. Les 500 pages et quelques se dévorent, parce que Caryl Férey s'y entend pour construire un solide récit, pour insuffler du souffle à l'intrigue. On vibre, on a peur (pour les personnages), on rit, on est bousculé, on est bouleversé. 

Et puis il y a les animaux, personnages majeurs de ce roman. Il y a des scènes bouleversantes d'amour, ou de cruauté, d'ailleurs. Caryl Férey brosse des portraits saisissants et nous offre des passages d'une beauté infinie, d'une grâce... Il y a ces moments où les animaux paient le prix de la cupidité humaine, ou de leur pure cruauté. La scène fondatrice de la "conversion" de John est terrible, traitée comme une scène de guerre, massacre d'une violence inouïe et insoutenable. 

Ce roman n'est pas rassurant, il faudrait être fou pour se sentir rassuré devant l'ampleur du désastre, mais Caryl Férey parvient à insuffler de l'espoir, à rendre justice à la beauté, que ce soit la beauté d'un homme ou d'une femme, la beauté d'un animal, et il croit à la tendresse, envers et contre tout, celle qui donne de l'épaisseur à ce que nous vivons, celle qui donne des moments d'empathie, de communion, de communication tout simplement, entre les êtres vivants (merde aux spécistes). C'est pourquoi on referme le roman bouleversé, mais pas dévasté. Au coeur des ténèbres, il y a malgré tout de l'amour. 


Caryl Férey, Okavango, Gallimard, Série Noire, 2023.



mercredi 2 août 2023

Rue Mexico de Simone Buchholz



Présentation éditeur

Les gens qui habitent dans des ports gardent toujours espoir ". Des voitures brillent aux quatre coins du monde. A Hambourg également. Dans l'une d'elles, on retrouve le cadavre d'un fils du clan Saroukhan. Ces anciens mercenaires de l'Empire ottoman sont devenus de puissants trafiquants installés à Brème. Qui a tué Nouri Saroukhan ? La procureure Chastity Riley est de retour avec son collègue Ivo Stepanovic. Doivent-ils chercher la mystérieuse jeune femme qui observait la voiture du toit d'un immeuble ? La vérité se cache-t-elle au sein de l'entreprise d'assurances où Nouri travaillait et gagnait beaucoup d'argent ? Rue Mexico raconte comment deux jeunes, tels Roméo et Juliette, tentent d'échapper à leur milieu et à sa violence. De son côté, la vie de Chastity Riley est bouleversée par le retour d'un ancien amant... 

Ce que j'en pense

Je viens de terminer Rue Mexico de Simone Buchholz (L'Atalante, collection Fusion). J'en suis presque étourdie. C'est une merveille de roman noir, et je ne sais par quoi commencer. 
Il y a bien sûr le plaisir de retrouver les personnages, Chastity évidemment, mais les autres également. Oh comme je les aime! Ce sont de vrais personnages de noir, éprouvés, cabossés, mais ce ne sont jamais des caricatures du genre. On quitte un peu les lieux habituels, pour Brême, mais tout reste poisseux à souhait, et beau en même temps, d'une beauté littéraire, je veux dire que c'est le regard et l'écriture de l'autrice qui instillent de la beauté. 
Je ne sais si c'est moi (mon humeur) mais j'ai trouvé ce Rue Mexico encore plus sombre que les précédents, en tout cas moins tempéré par des touches d'humour. Sans doute est-ce parce que l'intrigue se prête moins à la dérision. S'y déploie toute la puissance de Simone Buchholz, un portrait sans concession de nos sociétés désagrégées, profondément minées par des saloperies diverses. Il n'y a aucun manichéisme, aucun angélisme, et pourtant, une humanité, une capacité à entendre les souffrances... Comme l'équipe de Chastity et Ivo, on est soufflés devant l'impensable, l'inacceptable. La rage nous prend, un sentiment d'impuissance aussi. Nouri, Aliza, deux victimes de la criminalité, une criminalité qui n'a pas du tout le même visage mais finalement, les mêmes méthodes, les mêmes façons de liquider les "menaces". 
Simone Buchholz nous parle de ce monde qui se consume, des gouffres qui se creusent sous nos pieds. Il y a ceux qui sont du bon côté de la barrière, apparemment, et qui jouissent, c'est-à-dire entrent dans la danse, agréent au système: on les croise dans les bars branchés, insouciants de tout. Il y a ceux qui ne sont pas du bon côté et s'emparent, violence en bandoulière, de ce à quoi ils aspirent : argent, femmes, dans une conception clanique terrifiante. Tous se rejoignent dans cet appétit de jouissance dégueulasse, dans la criminalité qui sous-tend le système. 
Entre les deux, il y a Nouri, Aliza, le Rote Flora (lisez le roman) et son alternative fragile et menacée. Et ça broie le coeur. 
Tout cela finira mal. Le roman est ponctué de la mention de ces voitures qui brûlent, dans la nuit des petites et grandes cités. Un avertissement. 
Et puis il y a l'écriture de Simone Buchholz, sa façon de composer les chapitres, brefs, parfois très très brefs, comme des gifles, avec un sens de la chute inouï et assez rare. Pas de cliffhanger, on n'est pas dans un thriller. Et sa manière de composer des phrases, comme des poèmes en prose ou même en vers libres. C'est beau à pleurer. Je salue la traduction de Claudine Layre. 


Simone Buchholz, Rue Mexico (Mexikoring), L'Atalante, coll. Fusion, 2023. Traduit de l'allemand par Claudine Layre.

mercredi 19 juillet 2023

Monnaie bleue de Jérôme Leroy



Présentation éditeur

Monnaie bleue est l'histoire secrète, violente et sombre de la France de la toute fin du vingtième siècle. 
On assistera, dans ce roman noir, à la vie habituelle des proies et des cibles d'un ordre social d'autant plus impitoyable qu'il est menacé. 
On assistera également aux manipulations, chantages et assassinats divers orchestrés par ceux qui veulent continuer à défendre l'indéfendable : polices parallèles, conseillers occultes et chiens de garde médiatiques. 
Mais il sera aussi et surtout question, ici, de vengeance, d'honneur et d'amour fou.

Ce que j'en pense

Il y a des livres qui résonnent étonnamment (ou pas, d’ailleurs) avec l’actualité. J’ai lu il y a peu de temps Monnaie bleue de Jérôme Leroy, avant que le pays ne s’embrase à nouveau. L’idée que le roman noir offre une saisie « en direct » de la société, du monde est à la fois juste et irritante. Irritante parce qu’elle conduit parfois – souvent – à oublier que les romans noirs sont avant tout des œuvres littéraires, à masquer la force de l’écriture derrière « l’universel reportage », faisant éventuellement des auteurs des pythies impuissantes ou au contraire investies du pouvoir de comprendre mieux que les autres : on en connait quelques-uns qui se sont retrouvés donneurs de leçons vite fait. 

Il est cependant vrai que certains romans noirs, lus ou relus dix, vingt, trente ou quarante plus tard, voient plus loin que le bout de leur nez, et comme ces derniers mois, j’ai plongé le mien (de pif) dans de nombreux romans noirs et polars, je peux vous dire que j’en suis parfois restée bouche bée. 

Mais revenons à Monnaie Bleue. Publié en 1997, il est de ceux-là. Et quand, il y a quelques semaines, ça a pété un peu partout, y compris dans des coins qui n’avaient rien, pensait-on sottement, de lieux inflammables, j’ai repris Monnaie bleue, je l’ai feuilleté, parcouru à nouveau. Jérôme Leroy y montre une folle intelligence des dérives dont on continue de voir les résultats. J’avais l’impression, en ces jours d’émeutes, qu’il me parlait de la France d’aujourd’hui, en direct. 

Ce serait une raison suffisante de le lire ; et je continue de penser que nos politiques seraient bien inspirés de lire du roman noir (de lire tout court, d’ailleurs), peut-être qu’ils pigeraient mieux. Non, je rêve, je sais. Mais j’entends dire de telles imbécillités, des trucs tellement énormes que je me demande si les mecs sont vraiment hors-sol, totalement cons ou d’un cynisme absolu, et j’ai envie de leur envoyer une petite sélection de romans noirs. Histoire de bronzer moins con à Brégançon. 

Je m’égare. 

Il y a mille raisons de lire Monnaie bleue (et Jérôme Leroy en général) : sur fond de tragédie politique et sociale, de dystopie même plus dystopique, Jérôme Leroy livre aussi une superbe histoire d’amour, du moins ai-je lu le roman ainsi, un amour en forme d’impasse autant que d’accomplissement, et il n’y a jamais rien de mièvre ni de crade. C’est beau à tomber. Il y a quelque chose de romantique (dans le sens littéraire du terme) chez Leroy, une croyance désespérée en l’amour, la poésie, le sexe. Cela ne permet pas de surmonter la saloperie adverse, bien trop puissante, mais cela permet de rester digne, de se tenir hors de l’abjection. 

N’allez pas croire que tout ça est pesant. Bon, c’est pas la marrade à toutes les pages, mais vous le savez, Jérôme Leroy ne manque pas d’humour, dans les clins d’œil, les références, et certaines scènes façon série B, folles et démesurées.

Et la fin, mes amis, la fin : une pure merveille de beauté tragique, dans une écriture presque blanche, sobre. 

Lisez Monnaie bleue de Jérôme Leroy : ça vous déchire le cœur. 

 

Jérôme Leroy, Monnaie bleue, La Table Ronde, La Petite Vermillon, 2009 (1ère édition : 1997, éditions du Rocher)



vendredi 14 juillet 2023

Mai 67 de Thomas Cantaloube



Présentation éditeur

Mai 1967, la Guadeloupe est sous pression. Une manifestation dégénère en une émeute sévèrement réprimée par la préfecture. Dans les jours qui suivent, les rumeurs évoquent des dizaines de morts, et de nombreux Guadeloupéens sont arrêtés et enfermés en métropole, avant d’être jugés pour sédition. Lucille, la compagne du journaliste Luc Blanchard, en fait partie.
Pour l’innocenter, Blanchard se lance dans une enquête qui le mène jusqu’aux plus hautes instances du gouvernement gaulliste. Et ses révélations sont un caillou de plus dans la chaussure d’édiles totalement dépassés par la colère contre un pouvoir qui cherche à étouffer les aspirations des populations d’outre-mer, mais aussi celles de la jeunesse qui descend dans la rue en mai 68.

Ce que j'en pense

Thomas Cantaloube clôt avec Mai 67 sa trilogie sur la Vème République, qu'il saisit par des aspects méconnus parce que planqués sous le tapis par l'Histoire officielle. Il s'attache ici au soulèvement violemment réprimé de mai 67 en Guadeloupe, qui a fait l'objet d'une occultation claire et nette par le pouvoir, sur fond d'absence de bilan chiffré des victimes et d'archives disparues (comme c'est commode). C'est grâce à Luc Blanchard, son héros ex-flic et journaliste, et sa compagne Lucille, qu'il nous donne à voir cet évènement, entrelaçant avec brio histoire personnelle et histoire collective. D'une plume fluide et didactique, il m'a donné à comprendre des évènements que, je l'avoue, je ne connaissais pas. Thomas Cantaloube est précis mais jamais pesant, il travaille avec une connaissance documentée sur des évènements qu'il ordonne, sans jamais perdre de vue le propos de sa trilogie. Avec ses trois romans, il montre que la Vème République est le régime d'une décolonisation ratée et pourrie dans ses fondements, ne serait-ce que parce qu'elle est incapable d'affronter la vérité de la colonisation (on n'en est pas sortis). 

Et puis il y a le plaisir de retrouver les personnages de Thomas Cantaloube, Blanchard, Lucchesi et Volkstrom. Oserai-je le dire? Je les aime tous les trois, oui, même Volkstrom, pourtant peu recommandable. Thomas Cantaloube sait donner de l'épaisseur à ses personnages, ils ne sont pas des incarnations d'idées, ils sont des êtres dotés de leur histoire, de leurs contradictions, et de leurs valeurs, même si on ne les partage pas. 

On retrouve le talent de l'auteur dans des scènes de bravoure, des scènes d'anthologie, diraient certains : la scène de la manifestation qui tourne au bain de sang est menée avec virtuosité, et me reste en tête la savoureuse scène de Lucchesi qui en a soudain ras la casquette de ses clients richards insupportables et prend les mesures qui s'imposent. C'est le côté western de Thomas Cantaloube, et j'adore ça. Il excelle aussi dans l'évocation du procès et des conditions de détention, en métropole, de Lucille et de ses compagnons. La violence du système judiciaire, la déshumanisation des prévenus, le racisme structurel des institutions : tout y est, tout fait écho au présent.

Intelligent, rythmé et fluide, Mai 67 est à lire absolument, et j'ai hâte pour ma part de voir ce que Thomas Cantaloube nous réserve pour la suite. 

Thomas Cantaloube, Mai 67, Gallimard, Série Noire, 2023.

dimanche 14 mai 2023

Le Mur de Marianne Peyronnet



Présentation éditeur

« Nous sommes l’utopie. Chacun une cellule du corps parfait de la Matrie. Chacun utile à son bon fonctionnement, indispensable par notre nombre et notre dévouement. Chacun à notre place, œuvrons à l’équilibre. Nous sommes l’écologie. Nous sommes la nature. Nous n’abusons pas de ses richesses. Nous sommes la sobriété. Notre vie ne compte que comme partie du tout. Nous en faisons don à l’ensemble, de notre premier cri à notre dernier soupir. » Le jeune soldat au service de la Matrie répondant au nom d’Alb 3, troisième fils d’Alba Irina Viga Luane, est très fier de se voir affecté au Mur en tant que sentinelle. Il défendra le territoire des Matrides contre les assauts des Bêtes. Mais, au cours de ce roman qui pose la question de notre humanité dans une société repliée sur elle-même, une rencontre va venir bouleverser ses certitudes, et Alb verra sa loyauté envers la Matrie s’effondrer, lorsque l’utopie se transformera en une inquiétante dystopie.

Ce que j'en pense

Avant tout chose, sachez-le, je ne suis pas une grande lectrice de science-fiction, genre dans lequel on place habituellement la dystopie. En effet, vous vous en doutez : l'Utopie dont il est ici question est un régime qui s'est mis en place dans un monde post-apocalyptique, ou qui y ressemble, dans une enclave qui sert de refuge contre le reste du pays, en proie à une régression civilisationnelle sans précédent. La Matrie protège ses citoyens et leur offre un modèle collectiviste dans lequel chacun est au service de l'Etat et du bien commun. Et là, même si je ne vous livre pas les détails, que vous découvrirez vous-mêmes, vous sentez déjà que ça part en cacahuète.

J'ai ouvert ce roman sans rien en savoir, comme je le fais presque toujours. J'ai pensé pêle-mêle à La servante écarlate, au Désert des tartares, au Rivage des Syrtes. Ne vous fiez pas à la trame à première vue classique, et n'oubliez pas que Marianne Peyronnet s'est déjà illustrée avec talent dans le roman noir. Le Mur est donc d'une grande noirceur, et c'est tant mieux. 

Et pourtant il y a dans ce roman quelque chose de lumineux. Je vous laisse découvrir le roman et je ne voudrais pas en raconter trop. Je ne sais pas si ce roman nous dit que l'humanité, tissée de rencontres, d'empathie et d'amour résiste à tout ou est menacée par des forces antagonistes bien plus puissantes. Mais il nous alerte sur nos peurs, sur la tentation du repli, il nous incite à toujours questionner les valeurs et les actes qu'on veut nous imposer. Pao, Satine et Bayé représentent cette humanité en nous, menacée, assiégée. 

L'écriture de Marianne Peyronnet, dans ce récit à la première personne, suit le cheminement de ce jeune homme, qui passe d'une obéissance sans mesure au régime nourricier à l'éveil d'une conscience. Pas de fioritures, pas de pathos, une écriture précise et sans chichis. Le récit n'en a que plus de force. 

Marianne Peyronnet, Le Mur, Les éditions Relatives, 2023. Sortie le 15 mai.