mercredi 19 juillet 2023

Monnaie bleue de Jérôme Leroy



Présentation éditeur

Monnaie bleue est l'histoire secrète, violente et sombre de la France de la toute fin du vingtième siècle. 
On assistera, dans ce roman noir, à la vie habituelle des proies et des cibles d'un ordre social d'autant plus impitoyable qu'il est menacé. 
On assistera également aux manipulations, chantages et assassinats divers orchestrés par ceux qui veulent continuer à défendre l'indéfendable : polices parallèles, conseillers occultes et chiens de garde médiatiques. 
Mais il sera aussi et surtout question, ici, de vengeance, d'honneur et d'amour fou.

Ce que j'en pense

Il y a des livres qui résonnent étonnamment (ou pas, d’ailleurs) avec l’actualité. J’ai lu il y a peu de temps Monnaie bleue de Jérôme Leroy, avant que le pays ne s’embrase à nouveau. L’idée que le roman noir offre une saisie « en direct » de la société, du monde est à la fois juste et irritante. Irritante parce qu’elle conduit parfois – souvent – à oublier que les romans noirs sont avant tout des œuvres littéraires, à masquer la force de l’écriture derrière « l’universel reportage », faisant éventuellement des auteurs des pythies impuissantes ou au contraire investies du pouvoir de comprendre mieux que les autres : on en connait quelques-uns qui se sont retrouvés donneurs de leçons vite fait. 

Il est cependant vrai que certains romans noirs, lus ou relus dix, vingt, trente ou quarante plus tard, voient plus loin que le bout de leur nez, et comme ces derniers mois, j’ai plongé le mien (de pif) dans de nombreux romans noirs et polars, je peux vous dire que j’en suis parfois restée bouche bée. 

Mais revenons à Monnaie Bleue. Publié en 1997, il est de ceux-là. Et quand, il y a quelques semaines, ça a pété un peu partout, y compris dans des coins qui n’avaient rien, pensait-on sottement, de lieux inflammables, j’ai repris Monnaie bleue, je l’ai feuilleté, parcouru à nouveau. Jérôme Leroy y montre une folle intelligence des dérives dont on continue de voir les résultats. J’avais l’impression, en ces jours d’émeutes, qu’il me parlait de la France d’aujourd’hui, en direct. 

Ce serait une raison suffisante de le lire ; et je continue de penser que nos politiques seraient bien inspirés de lire du roman noir (de lire tout court, d’ailleurs), peut-être qu’ils pigeraient mieux. Non, je rêve, je sais. Mais j’entends dire de telles imbécillités, des trucs tellement énormes que je me demande si les mecs sont vraiment hors-sol, totalement cons ou d’un cynisme absolu, et j’ai envie de leur envoyer une petite sélection de romans noirs. Histoire de bronzer moins con à Brégançon. 

Je m’égare. 

Il y a mille raisons de lire Monnaie bleue (et Jérôme Leroy en général) : sur fond de tragédie politique et sociale, de dystopie même plus dystopique, Jérôme Leroy livre aussi une superbe histoire d’amour, du moins ai-je lu le roman ainsi, un amour en forme d’impasse autant que d’accomplissement, et il n’y a jamais rien de mièvre ni de crade. C’est beau à tomber. Il y a quelque chose de romantique (dans le sens littéraire du terme) chez Leroy, une croyance désespérée en l’amour, la poésie, le sexe. Cela ne permet pas de surmonter la saloperie adverse, bien trop puissante, mais cela permet de rester digne, de se tenir hors de l’abjection. 

N’allez pas croire que tout ça est pesant. Bon, c’est pas la marrade à toutes les pages, mais vous le savez, Jérôme Leroy ne manque pas d’humour, dans les clins d’œil, les références, et certaines scènes façon série B, folles et démesurées.

Et la fin, mes amis, la fin : une pure merveille de beauté tragique, dans une écriture presque blanche, sobre. 

Lisez Monnaie bleue de Jérôme Leroy : ça vous déchire le cœur. 

 

Jérôme Leroy, Monnaie bleue, La Table Ronde, La Petite Vermillon, 2009 (1ère édition : 1997, éditions du Rocher)



vendredi 14 juillet 2023

Mai 67 de Thomas Cantaloube



Présentation éditeur

Mai 1967, la Guadeloupe est sous pression. Une manifestation dégénère en une émeute sévèrement réprimée par la préfecture. Dans les jours qui suivent, les rumeurs évoquent des dizaines de morts, et de nombreux Guadeloupéens sont arrêtés et enfermés en métropole, avant d’être jugés pour sédition. Lucille, la compagne du journaliste Luc Blanchard, en fait partie.
Pour l’innocenter, Blanchard se lance dans une enquête qui le mène jusqu’aux plus hautes instances du gouvernement gaulliste. Et ses révélations sont un caillou de plus dans la chaussure d’édiles totalement dépassés par la colère contre un pouvoir qui cherche à étouffer les aspirations des populations d’outre-mer, mais aussi celles de la jeunesse qui descend dans la rue en mai 68.

Ce que j'en pense

Thomas Cantaloube clôt avec Mai 67 sa trilogie sur la Vème République, qu'il saisit par des aspects méconnus parce que planqués sous le tapis par l'Histoire officielle. Il s'attache ici au soulèvement violemment réprimé de mai 67 en Guadeloupe, qui a fait l'objet d'une occultation claire et nette par le pouvoir, sur fond d'absence de bilan chiffré des victimes et d'archives disparues (comme c'est commode). C'est grâce à Luc Blanchard, son héros ex-flic et journaliste, et sa compagne Lucille, qu'il nous donne à voir cet évènement, entrelaçant avec brio histoire personnelle et histoire collective. D'une plume fluide et didactique, il m'a donné à comprendre des évènements que, je l'avoue, je ne connaissais pas. Thomas Cantaloube est précis mais jamais pesant, il travaille avec une connaissance documentée sur des évènements qu'il ordonne, sans jamais perdre de vue le propos de sa trilogie. Avec ses trois romans, il montre que la Vème République est le régime d'une décolonisation ratée et pourrie dans ses fondements, ne serait-ce que parce qu'elle est incapable d'affronter la vérité de la colonisation (on n'en est pas sortis). 

Et puis il y a le plaisir de retrouver les personnages de Thomas Cantaloube, Blanchard, Lucchesi et Volkstrom. Oserai-je le dire? Je les aime tous les trois, oui, même Volkstrom, pourtant peu recommandable. Thomas Cantaloube sait donner de l'épaisseur à ses personnages, ils ne sont pas des incarnations d'idées, ils sont des êtres dotés de leur histoire, de leurs contradictions, et de leurs valeurs, même si on ne les partage pas. 

On retrouve le talent de l'auteur dans des scènes de bravoure, des scènes d'anthologie, diraient certains : la scène de la manifestation qui tourne au bain de sang est menée avec virtuosité, et me reste en tête la savoureuse scène de Lucchesi qui en a soudain ras la casquette de ses clients richards insupportables et prend les mesures qui s'imposent. C'est le côté western de Thomas Cantaloube, et j'adore ça. Il excelle aussi dans l'évocation du procès et des conditions de détention, en métropole, de Lucille et de ses compagnons. La violence du système judiciaire, la déshumanisation des prévenus, le racisme structurel des institutions : tout y est, tout fait écho au présent.

Intelligent, rythmé et fluide, Mai 67 est à lire absolument, et j'ai hâte pour ma part de voir ce que Thomas Cantaloube nous réserve pour la suite. 

Thomas Cantaloube, Mai 67, Gallimard, Série Noire, 2023.

dimanche 14 mai 2023

Le Mur de Marianne Peyronnet



Présentation éditeur

« Nous sommes l’utopie. Chacun une cellule du corps parfait de la Matrie. Chacun utile à son bon fonctionnement, indispensable par notre nombre et notre dévouement. Chacun à notre place, œuvrons à l’équilibre. Nous sommes l’écologie. Nous sommes la nature. Nous n’abusons pas de ses richesses. Nous sommes la sobriété. Notre vie ne compte que comme partie du tout. Nous en faisons don à l’ensemble, de notre premier cri à notre dernier soupir. » Le jeune soldat au service de la Matrie répondant au nom d’Alb 3, troisième fils d’Alba Irina Viga Luane, est très fier de se voir affecté au Mur en tant que sentinelle. Il défendra le territoire des Matrides contre les assauts des Bêtes. Mais, au cours de ce roman qui pose la question de notre humanité dans une société repliée sur elle-même, une rencontre va venir bouleverser ses certitudes, et Alb verra sa loyauté envers la Matrie s’effondrer, lorsque l’utopie se transformera en une inquiétante dystopie.

Ce que j'en pense

Avant tout chose, sachez-le, je ne suis pas une grande lectrice de science-fiction, genre dans lequel on place habituellement la dystopie. En effet, vous vous en doutez : l'Utopie dont il est ici question est un régime qui s'est mis en place dans un monde post-apocalyptique, ou qui y ressemble, dans une enclave qui sert de refuge contre le reste du pays, en proie à une régression civilisationnelle sans précédent. La Matrie protège ses citoyens et leur offre un modèle collectiviste dans lequel chacun est au service de l'Etat et du bien commun. Et là, même si je ne vous livre pas les détails, que vous découvrirez vous-mêmes, vous sentez déjà que ça part en cacahuète.

J'ai ouvert ce roman sans rien en savoir, comme je le fais presque toujours. J'ai pensé pêle-mêle à La servante écarlate, au Désert des tartares, au Rivage des Syrtes. Ne vous fiez pas à la trame à première vue classique, et n'oubliez pas que Marianne Peyronnet s'est déjà illustrée avec talent dans le roman noir. Le Mur est donc d'une grande noirceur, et c'est tant mieux. 

Et pourtant il y a dans ce roman quelque chose de lumineux. Je vous laisse découvrir le roman et je ne voudrais pas en raconter trop. Je ne sais pas si ce roman nous dit que l'humanité, tissée de rencontres, d'empathie et d'amour résiste à tout ou est menacée par des forces antagonistes bien plus puissantes. Mais il nous alerte sur nos peurs, sur la tentation du repli, il nous incite à toujours questionner les valeurs et les actes qu'on veut nous imposer. Pao, Satine et Bayé représentent cette humanité en nous, menacée, assiégée. 

L'écriture de Marianne Peyronnet, dans ce récit à la première personne, suit le cheminement de ce jeune homme, qui passe d'une obéissance sans mesure au régime nourricier à l'éveil d'une conscience. Pas de fioritures, pas de pathos, une écriture précise et sans chichis. Le récit n'en a que plus de force. 

Marianne Peyronnet, Le Mur, Les éditions Relatives, 2023. Sortie le 15 mai.



vendredi 28 avril 2023

Un conte parisien violent de Clément Milian



Présentation éditeur

« À quatorze ans, la gamine fascinait presque tous les zonards du quartier, qui l’appelaient Chewing-gum, comme elle semblait élastique à force de tomber sans jamais se faire mal. Ça lui plaisait d’avoir plusieurs noms : Gomme, Gamine, Sally, Salamandre, et puis Sal ou encore Salomé, tout à la fin de la liste. »

Place Stalingrad, Paris, l’été.
Salomé zone au milieu des clochards et des toxicomanes. Elle attend le retour de sa mère, disparue à New York. Son père flic ne semble pas inquiet. Sa soeur vit une histoire d’amour.

Ce que j'en pense

Clément Milian est de retour et son nouveau roman, Un conte parisien violent, est un concentré d'énergie et de noirceur. Salomé, alias Sal, Gamine, Chewing-gum, et j'en passe, est une ado de 14 ans livrée à elle-même, dont le territoire est Stalingrad à Paris, cour des miracles du XXIè siècle pour une Zazie d'aujourd'hui (mais celle-ci déteste le métro). Son père est flic et ne fait que passer dans un appartement également déserté par la mère, hôtesse de l'air habituée de fugues amoureuses qui laissent ses deux filles sans repère. Sal a une grande soeur, Rose, qui s'efforce de l'encadrer mais qui est très accaparée par son histoire d'amour avec Ben le gominé. Bref, Sal fait ce qu'elle veut, c'est-à-dire un peu n'importe quoi, et passe ses jours et même ses nuits parmi ses potes de Stalingrad.

Ce roman noir se dévore d'une traite, enchaîne les chapitres courts, parfois une phrase, quelques mots, aussi rapides et percutants que Sal, qui virevolte parmi les zombies avec une grâce folle. C'est l'été, et l'écriture de Clément Milian nous fait ressentir l'étouffement des jours et des nuits de canicule à Paris, la tension qui monte. Le royaume de Sal, c'est ce peuple de laissés-pour-compte, des êtres en marge et pour certains totalement fracassés. La lecture est constamment tendue, parce qu'à voir Sal évoluer parmi les ombres, on se doute, comme Rose, que ça va mal finir. 

Et puis c'est un conte, un conte noir, mais un conte, avec ses rites d'initiation et ses personnages : un ogre, une princesse solaire avec ses cheveux blonds, et à la fin un chevalier, bien fracassé mais un chevalier quand même, qui va se dresser comme un géant, empêchant l'acte interdit de se produire. C'est un conte contemporain, qui ne se déroule pas dans un château mais dans un coin de Paris qui représente bien ce qu'est cette ville aujourd'hui : un lieu tiraillé entre misère sociale et gentrification, où se côtoient sans presque se voir des jolies étudiantes et les plus miséreux. 

La force du roman et ce qui l'empêche de sombrer le moins du monde dans un misérabilisme angélique, c'est sa langue, la force de cette narration et des dialogues qui claquent, qui donne une puissance inouïe à ce portrait sur le vif d'une société déglinguée. 

On savait que Clément Milian était un auteur formidable, il le confirme avec ce très beau roman noir. Rendez-vous service, lisez Un conte parisien violent


Clément Milian, Un conte parisien violent, L'Atalante Fusion, 2023.


dimanche 16 avril 2023

Parce que c'est nous de Gail Godwin



Présentation éditeur

Quand Susan Fox, directrice de l’école de filles Lovegood, choisit la radieuse Meredith Jellicoe pour partager la chambre de Feron Hood, elle a l’intention de faire oublier à cette dernière le passé traumatique auquel elle vient d’échapper. En fait, elle crée un lien puissant entre les deux jeunes filles, cimenté par un cours de littérature et d’écriture suivi en commun. Cette relation ne se brise ni quand Meredith doit prendre en catastrophe la tête de la plantation de tabac familiale suite à la mort de ses parents, ni quand Feron part faire sa vie à New York et y publie un livre, puis deux, puis trois. Au fil des années, ces deux femmes que tout sépare maintiennent ce lien sacré de sororité, qui leur permet de puiser l’une dans l’autre la force dont elles ont besoin pour avancer.

Ce que j'en pense

Qu'est-ce qui fait un écrivain? Qu'est-ce qui construit l'amitié? Les deux questions s'imbriquent dans le nouveau et très beau roman de Gail Godwin, romancière de la nuance. 

Feron et Meredith Grace font connaissance au Lovegood College, et a priori tout les oppose, en particulier leur histoire personnelle. Pourtant, en faire des camarades de chambrée est une idée de génie, tant elles sont faites pour s'entendre. 

Le roman est sinueux comme l'est la vie des deux protagonistes, plein de ruptures, de bifurcations, de surprises. Meredith a quelque chose de lumineux, tout au long du roman, sans doute parce que ses jeunes années, sans être dépourvues d'ombres (la dépression récurrente de la mère), ont été dépourvues de dureté et emplies d'amour. Feron restera marquée à jamais par la violence vécue. 

Même si toutes deux connaissent de solides amours, Feron m'a semblé, tout au long du roman, irrémédiablement seule, en dépit de la présence de figures masculines (familiales) bienveillantes. Meredith a été aimée et entourée, soutenue. Pourtant, la vie de cette dernière bascule dans la tragédie, tandis que celle de Feron, somme toute, se stabilise. 

Tout les oppose et pourtant. "Parce que c'était lui, parce que c'était moi" : ces deux-là sont liées à tout jamais par une amitié que personne ne peut défaire, même si elles restent parfois éloignées l'une de l'autre pendant des années. 

Ce sont aussi des jeunes filles puis femmes liées par l'amour de la littérature et de l'écriture. Meredith va être confrontée à la nécessité de subvenir aux besoins de la famille, aux déflagrations historiques aussi (le Vietnam), à de grands changements ; Feron ne porte pas ce poids-là, grâce à la bienveillante vigilance de son oncle puis de son cousin, et dans ses années new-yorkaises, ne s'encombre même pas d'un logement à elle. C'est dire qu'elles n'abordent pas l'écriture de la même façon. Leur envie ou leur besoin d'écrire naît cependant de la stimulation apportée par l'autre : aiguillon de la jalousie, suggestions bienveillantes, encouragements, tout leur permet d'alimenter l'écriture. 

Parce que c'est nous est aussi un hommage à ces femmes indépendantes, Meredith, Feron mais aussi les femmes de Lovegood, et en particulier la doyenne. En saisissant les destinées sur plus de quarante ans, Gail Godwin embrasse les soubresauts de la société américaine, en toute subtilité, et la difficulté d'être au monde, de se confronter à la perte. C'est éblouissant. 


Gail Goodwin, Parce que c'est nous (Old Lovegood Girls), éditions Joëlle Losfeld. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-Hélène Dumas. 


 

samedi 8 avril 2023

Free Queens de Marin Ledun



Présentation éditeur

Bouleversée par le témoignage d’une prostituée nigériane, la journaliste Serena Monnier se rend à Lagos pour enquêter. Guidée par les militantes de Free Queens, une ONG qui lutte pour le droit des femmes, Serena découvre vite l’ampleur effarante des réseaux criminels qui prospèrent grâce à la prostitution. Pire, que des multinationales en font, au vu et au su de tous, une arme commerciale particulièrement efficace.

Ce que j'en pense

Il y a chez Marin Ledun une capacité incroyable à tisser une oeuvre cohérente et à se renouveler de livre en livre qui laisse admiratif. Free Queens offre un écho à Leur âme au diable, dans cette façon d'explorer les dessous dégueulasses d'une industrie précise, cette fois la bière. Le roman emmène le lecteur au Nigéria, à partir de deux faits apparemment sans rapport : la trajectoire de Jasmine du Nigéria à la France, qui va attirer l'attention d'une journaliste française, pigiste pour Le Monde et The Guardian ; la mort de deux jeunes femmes et la découverte de leurs corps sur une aire d'autoroute au Nigéria par un ex-flic qui va s'attacher à leur redonner une identité et à comprendre leur histoire. 

La première chose qui frappe dans ce roman, c'est sa construction et son rythme. Le récit met en place plusieurs fils dont on sait qu'ils vont se nouer, mais pour cela, le roman prend son temps, avec un effet de lent crescendo. Ceux qui vont acheter Free Queens sur la foi du mot thriller imprimé sur le bandeau seront déconcertés. Marin Ledun donne les clés de compréhension, dans une écriture quasi-journalistique, d'investigation. Cela prend du temps car le réel est complexe, et c'est passionnant. Il déploie quatre points de vue : celui de Peter Dirksen, pas loin de 40 ans, responsable pour le Nigéria du développement commercial de la bière néerlandaise First ; celui d'Oni Goje, ex-policier qui a quitté ses fonctions précédentes pour rejoindre une plus paisible (croit-il) brigade routière, flic intègre et désabusé, qui va s'attacher à comprendre ce qui est arrivé aux deux jeunes femmes dont il découvre les corps au début du roman ; Ira Gowon, membre du SARS (Special Anti Robbery Squad), bras armé de tout ce que le pays compte d'ordures patentées, mais superbe personnage ; Serena Monnier, la journaliste française. A côté d'eux, des personnages nombreux, Free Queens, politiciens, policiers, garde du corps, et bien sûr, une armée de jeunes femmes exploitées par First. Comme toujours, Marin Ledun est virtuose dans cette construction : pas un temps mort, pas de "cheville" ratée, pas d'approximation. Lentement mais sûrement, les points de vue et donc les trajectoires vont entrer en collision. 

A travers le déploiement d'une stratégie commerciale visant à imposer un produit à tout un pays, la bière, Marin Ledun saisit ensemble des enjeux sociaux, économiques et politiques d'une manière époustouflante, tout comme il imbrique avec virtuosité réel et fiction. Comme l'industrie du tabac dans Leur âme au diable, il montre - à partir du cas d'une marque de bière bien connue, que le lecteur averti reconnaîtra sans peine - une industrie aux méthodes profondément mafieuses et criminelles, dont la stratégie repose sur l'exploitation des femmes et des pauvres et sur la corruption politique, sur la violence la plus abjecte. 

Le roman marque bien les lignes de partage et de fracture : s'il condamne sans l'ombre d'une ambiguïté les plus puissants et ceux qui tirent les ficelles - rien à sauver chez Dirksen -, il refuse le manichéisme, et Ira Gowon est à ce titre intéressant. Nulle rédemption cependant. Le talent de Marin Ledun, c'est aussi d'éviter tous les pièges, toutes les facilités, et la dernière page, que dis-je, la dernière phrase du roman le montre avec brio. 

Condensé de noirceur, Free Queens embrasse les sujets les plus contemporains, mêle fiction et réalité pour leur donner une force inédite et un sens nouveau. Filières de migrants vers l'Europe, exploitation des femmes, asservissement des pauvres, capitalisme mafieux, corruption politique, féminisme, violences policières, problématiques sanitaires et liens avec la violence d'Etat, tout est là, sans pesanteur et sans jamais égarer le lecteur. C'est la force du roman noir et de la littérature : donner du sens et de la cohérence à ce qui nous bombarde sans cesse et nous désoriente. Sans nous dire quoi penser, Free Queens dissipe un peu les ténèbres, donne des armes pour saisir un réel étourdissant de complexité et de violence. 

Marin Ledun, Free Queens, Gallimard, Série Noire, 2023.


dimanche 2 avril 2023

Kalmann de Joachim B. Schmidt



Présentation éditeur

Raufarhöfn, petit port islandais tout proche du cercle polaire arctique, décline lentement mais sûrement depuis que les quotas de pêche ont été imposés. Dans ses rues désolées, Kalmann Óðinsson déambule, paré de son étoile et de son chapeau de shérif, portant fièrement à la ceinture le mauser légué par un père américain jamais vu. Kalmann est le cœur simple du village, pêcheur de requin émérite apprécié de tous. Un matin tout blanc, parti chasser le renard, il découvre une grande tache de sang qu’absorbent les flocons. Est-ce du sang humain ? Or l’homme le plus riche du village, Róbert McKenzie, a disparu depuis quelques jours. La police débarque et Kalmann, témoin vedette, se retrouve sur la sellette. Il apparaît bientôt qu’il en sait un peu plus que ce que ses réponses, décalées et souvent hilarantes, laissent supposer.

Ce que j'en ai pensé

Le ressort narratif qui consiste à adopter le point de vue d'un personnage différent, ici Kalmann, que certains auraient qualifié jadis de "retardé", n'est certes pas nouveau. Mais il est toujours déconcertant, et diablement intéressant quand il est bien manié. C'est le cas ici, et Joachim B. Schmidt parvient à la fois à faire exister son personnage - de plus en plus au fil du roman - et à nous faire rire grâce à son regard atypique sur ce qui l'entoure. Kalmann, c'est (le) Candide, celui qui porte un regard étonné et étonnant sur ce qui l'entoure, sans a priori, sans jugement même, contrairement à ses contemporains, et qui met souvent le doigt sur l'essentiel, presque malgré lui. 

Dans la petite communauté où il tient sa place, les soubresauts de nos sociétés créent aussi des remous, et ce n'est pas parce que Raufarhöfn n'est pas Reykjavik que l'on y est coupé de tout. Quotas de pêche, rapport à la nature, chasse, immigration, difficultés des zones rurales à maintenir vie et services, tout traverse Raufarhöfn. Comme dans toute fiction criminelle, la mort violente est le révélateur des désordres sociaux. Le talent de Joachim B. Schmidt est de le faire par le regard et la voix de Kalmann, nous entraînant dans une vision inhabituelle de la vie d'une communauté, sans jamais alourdir le récit de développements didactiques. 

L'auteur a le sens des scènes décalées, de ces instants qui captent les rapports à la fois simples et ambigus dans un village qui semble loin de tout. En Allemagne, où le roman a eu un beau succès, on a évoqué Fargo, et il est vrai que le ton de Kalmann correspond bien à celui du film. Et Birna a un petit air de Marge. 

Les moments d'interaction de Kalmann avec celles et ceux qui l'entourent sont savoureux, drôles souvent, émouvants aussi : les scènes avec le grand-père, avec sa mère, avec l'institutrice. Il y a beaucoup de personnages féminins aux côtés de Kalmann. Mais il y a aussi les moments où le personnage est confronté à la nature, aux animaux sauvages, des moments magnifiques. Lisez, et vous me direz si les passages avec le renard puis avec l'ourse ne vous ont pas tordu le coeur. Nul pathos cependant dans l'écriture de Joachim B. Schmidt, et surtout pas pour faire exister Kalmann. Il est différent, soit, mais il a sa place, et c'est bien lui le héros de l'histoire, avec ses moments d'incompréhension (il n'est pas équipé pour faire face à certaines interactions), ses moments de perte de contrôle et de colère, ses instants de joie.

J'ai également trouvé qu'il y avait un effet de crescendo. Ce n'est pas tant parce que le mystère épaissit - au fond, ce qui est advenu à Robert est par moments hors de nos préoccupations - que parce que le personnage acquiert de la densité. Le rythme, d'abord assez lent, accélère peu à peu, jusqu'à la double confrontation finale, le climax du récit. Kalmann est un beau personnage, et j'espère que nous aurons la joie de le retrouver, lui, sa mère, Noi (pardon pour l'absence d'accent sur le o). 


Joachim B. Schmidt, Kalmann (Kalmann), La Noire, Gallimard, 2023. Traduit de l'allemand (Suisse) par Barbara Fontaine.