mardi 5 décembre 2017

Novembre 2017... Lire au chaud

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Novembre a été un mois faste côté lecture. Le froid qui s'installe et s'intensifie, un rhume qui ne me lâche pas et m'ôte toute envie d'aller baguenauder dans les rues, et voilà, j'ai lu bien plus qu'en octobre. 

Moisson? 
Un essai, La philo des super-héros, de Elodie Denis et Jonas Mary dont je vous ai parlé et que je vous recommande. C'était une lecture joyeuse et instructive, pas si fréquent. 

Un peu de BD, le deuxième volume (en VO) de Kill or Be Killed de Brubaker et Phillips, une splendeur graphique et un récit passionnant... Sans doute vous en parlerai-je. Et puis Hilda et la parade des oiseaux, une BD jeunesse de Luke Pearson, une série découverte cette année, qui me ravit pour son imaginaire, ses gentils monstres... 

Un abandon dont je vous ai parlé, Innocence de Eva Ionesco...

Un roman jeunesse qui ne m'a pas convaincue (Uppercut de Ahmed Kalouaz) et un roman de Samantha Bailly que j'ai lu sans déplaisir mais dont il ne me reste pas grand-chose (Ce qui nous lie). 

Des moments de plaisir (attendus ou non)
Un polar italien présent sur mes étagères depuis des siècles, Laura de Rimini de Carlo Lucarelli, plein de peps. 
Une fable douce-amère de Delphine Roux, Kokoro, qui m'a emmenée au Japon.
Un volume de la série de Janet Evanovich, les Stephanie Plum, toujours parfaits quand j'ai un coup de mou : Saisi sur le vif.

De très belles lectures : 
Si tous les dieux nous abandonnent de Patrick Delperdange, du rural noir fort et dense... 
Black Cocaïne de Laurent Guillaume, dont je vous ai parlé. J'ai beaucoup aimé. 
L'empreinte du renard de Moussa Konaté, qui était lui aussi sur mes étagères depuis... 2006. Une vrai découverte, je lirai vite d'autres romans de cet auteur. 

De purs bonheurs, des moments très forts, des coups de coeur: 
Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers
Long week-end de Joyce Maynard
Aquarium de David Vann

Par ailleurs, je suis assez fière de moi: j'ai lu quelques titres achetés ces derniers mois, mais j'ai aussi récupéré des romans achetés il y a des années... En bref, j'ai acheté seulement le Brubaker Phillips, tout le reste était dans mon stock. 

J'ai abordé la transition vers décembre avec beaucoup d'hésitation et finalement, j'ai repris Moon Palace, de Paul Auster. C'est le tout premier Paul Auster que j'ai lu, au milieu des années 1990, et dès lors, je n'avais plus quitté cet auteur. Je pensais relire quelques pages en attendant de trouver mon bonheur dans un autre livre, et puis non, j'ai replongé! 

En ligne de mire pour décembre? Quelques achats, le dernier John Green, peut-être (mais j'attends l'avis de Miss Cornélia), un autre Moussa Konaté, un autre Joyce Maynard (L'homme de la montagne sans doute), le dernier Pierre Pouchairet... 
On verra! Comme d'habitude, je vais me laisser porter par mes envies, très versatiles, et m'efforcer de continuer sur ma lancée en piochant prioritairement dans mon stock. 




lundi 4 décembre 2017

Une affaire d'hommes de Todd Robinson



Présentation (éditeur)
Boo et Junior sont amis depuis l’orphelinat et videurs dans un club depuis que leurs muscles et tatouages en imposent suffisamment. Ils cultivent depuis toujours leur talent pour se mettre dans les pires situations et s’en sortir avec de manière surprenante. Quand une de leurs collègues leur demande d’avoir une conversation avec un petit ami trop violent, nos deux compères sont trop heureux de jouer les chevaliers servants. Lorsque le type en question est retrouvé mort, Boo et Junior font des coupables parfaits.

Ce que j'en pense
En juillet dernier, j'avais lu et adoré Cassandra de Todd Robinson, qui patientait dans mon stock depuis sa sortie. Bien m'en avait pris, et je m'étais promis de lire très vite Une affaire d'hommes. Ma boulimie de novembre m'a conduite à ouvrir ce roman, et le plaisir a été le même. N'attendez pas de Todd Robinson qu'il révolutionne l'écriture du polar, mais si vous voulez des personnages atypiques (des videurs de bar), une action endiablée, une jubilation complète, alors Todd Robinson est un romancier pour vous. C'est un romancier pour moi!
Junior, Boo, Ollie, Twitch (et j'en oublie, non?) sont des personnages que j'ai aimés tout de suite. On pourrait croire au premier abord que l'auteur reprend ici la tradition des durs à cuire au grand coeur, mais j'aime bien les valeurs qui les animent et l'humanité qui se dégage de tout ça. Twitch me fait penser à Bubba dans les Kenzie et Gennaro de Dennis Lehane: c'est l'ami fidèle, psycho sur les bords (et pas que sur les bords), complètement effrayant quand on y songe, mais outre qu'il crée des situations d'une drôlerie folle, on se dit qu'avoir un tel ami doit être précieux dans ce genre de milieu. Et puis Todd Robinson utilise ses personnages dans un roman noir qui égratigne le machisme et l'homophobie, et ça mérite d'être souligné. Boo ne se mire pas en se trouvant merveilleux, le personnage ne se fait pas de cadeau et il est souvent dépassé par les évènements. Todd Robinson se moque des stéréotypes, les déjoue ou les exacerbe, et tant pis s'il se montre au final un peu trop optimiste. 
C'est du noir saignant (je n'ai pas dit gore): on aime ou non, ça castagne, ça démolit, ça tue éventuellement, avec ce côté on tuera tous les affreux qui dans ce genre de fictions me ravit le coeur. C'est jubilatoire, et la galerie des trognes de truands et d'hommes de main est réjouissante. Il faut dire que Todd Robinson a le sens du dialogue et de la situation, ça claque, ça pétille, c'est un régal. 
Vous l'aurez compris, j'ai adoré, j'ai quitté le roman à regrets et j'ai déjà hâte d'en lire un autre. Faut juste que Todd Robinson l'écrive... 



Todd Robinson, Une affaire d'hommes (Rough Trade), Gallmeister, 2017. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laurent Bury. Publication originale: 2016. Disponible en ebook. 


dimanche 3 décembre 2017

Long week-end de Joyce Maynard



Présentation (éditeur)
Cette année 1987, une chaleur caniculaire s'abat sur la côte Est pendant le long week-end de Labor Day. Henry a treize ans, vit avec sa mère, ne supporte pas la nouvelle épouse de son père, aimerait s'améliorer au base-ball et commence à être obsédé par les filles. Jusque-là, rien que de très ordinaire, sauf que sa mère, elle, ne l’est pas. Encore jeune et jolie, Adele vit pratiquement retirée du monde et ne sort qu’en de rares circonstances. La rentrée des classes qui approche la contraint à conduire son fils acheter vêtements et fournitures au centre commercial. Et là, planté devant le présentoir des magazines où il essaye de feuilleter Playboy, Henry se heurte à Frank, ou plutôt Frank s’impose à Henry: Frank, un taulard évadé, condamné pour meurtre…
Pendant quatre jours, le trio va vivre un surprenant huis-clos, chacun se révélant un peu plus au fil des heures. Et, vingt ans plus tard, avec émotion et humour, Henry révélera les secrets de ce long week-end qui lui a appris à grandir…



Ce que j'en pense
Cela faisait bien longtemps que je voulais lire Joyce Maynard, notamment parce qu'Electra, au gré de ses lectures et de ses rencontres avec l'autrice, me donnait envie de découvrir sa plume. J'avais fini par acheter Long week-end, qui est pourtant resté longtemps dans mon stock, attendant son heure. Novembre 2017 a été le bon moment, et dieu quelle découverte! J'ai été emportée par ce roman, bouleversée, et j'en suis ressortie émue et heureuse tout à la fois. Joyce Maynard s'y entend pour poser une atmosphère et rythmer une histoire, et il est bien difficile de lâcher le livre une fois qu'on l'a commencé. Pas un temps mort, et pourtant nulle frénésie dans l'action : il y a dans cette cavale immobile une sorte de torpeur mêlée d'un sentiment d'urgence. Oui je sais, c'est apparemment contradictoire. Il y a cette canicule, que l'on ressent (il ne faisait pas encore très froid quand j'ai lu ce roman!), que l'on éprouve, il y a la quasi-réclusion que s'impose Adele, la mère d'Henry. Il y a la réclusion liée à la présence de Franck. Mais il y a ce sentiment d'urgence, parce qu'on sait bien que la cavale devra prendre fin, on devine que tout se finira mal, et l'on a envie, comme Franck et Adele, de profiter de ces instants, on se prendrait même à croire qu'une fuite est possible. 
C'est un magnifique roman sur l'adolescence et c'est une superbe histoire d'amour. Henry est un personnage bouleversant. Ce jeune garçon de treize ans vit dans une famille que l'on qualifierait de dysfonctionnelle, et il prend soin de sa mère autant qu'elle prend soin de lui. Bizarrement, je n'ai jamais perçu cette relation comme malsaine, parce que le jeune garçon est plus heureux auprès de sa mère que de son père et de sa nouvelle famille. Le roman évoque très bien les tourments de cet adolescent, l'ambivalence de ses sentiments envers le fugitif, dont il sent bien qu'il pourrait lui arracher sa mère et qu'il est une figure masculine très rassurante, aussi bien pour sa mère que pour lui.  
Comme nous voyons Franck par les yeux de Henry, jamais on ne le perçoit comme une réelle menace: c'est plutôt l'extérieur qui est menaçant (le voisinage, le reste de la famille, la société et ses normes). Henry est celui par qui tout arrive, l'intrusion de Franck dans sa vie et celle de sa mère, et tout le reste... Pour le meilleur et pour le pire. En dépit de la tragédie, ce roman est lumineux. Car bien sûr, ces quelques jours marqueront les personnages pour toute la vie, en particulier Henry, et c'est l'un des thèmes du roman : la transmission, l'héritage. Par ailleurs, Long week-end est une histoire d'amour flamboyante, Franck ramène de la vie dans le foyer d'Adele et de Henry, il jette sur Adele un regard que personne n'avait porté depuis des années. Cette passion-là est soudaine et abolit toute notion de danger. Le danger est pourtant là. 
Et j'ai aimé que Joyce Maynard fasse fi de la norme morale et sociale. C'est de la norme que vient le danger, et la romancière déjoue les pièges: la fragile anorexique n'est pas gentille, le fugitif meurtrier est une figure structurante... Comment peut-on avoir foi dans une société qui récompense financièrement la dénonciation? 
J'ai refermé le roman chamboulée et apaisée. Electra me conseille L'homme de la montagne : il est dans ma liste d'achats...

Joyce Maynard, Long week-end (Labor Day), Editions Philippe Rey, 2010. Traduit de  l'anglais (Etats-Unis) par Françoise Adesltain. Publication originale: 2009. Disponible en poche : 10/18. Disponible en ebook.


samedi 25 novembre 2017

Aquarium de David Vann


Présentation (éditeur)
Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme.

Ce que j'en pense
J'ai commencé cette lecture sans rien savoir de l'intrigue ni des personnages, sur la seule foi du nom de l'auteur (le roman était dans mon stock depuis sa sortie). J'ai tout de suite été accrochée par cette pré-ado, Caitlin, qui a une relation assez fusionnelle avec sa mère qui l'élève seule. Alors, vous le savez, à l'époque de sa sortie, je n'avais pas été pleinement convaincue par Sukkwan Island, car j'avais compris trop tôt ce qui se passait réellement. Dans Aquarium, je dirais que j'avais compris rapidement qui était ce vieil homme avec qui Caitlin, passionnée par la faune sous-marine, discute lors de ses visites quotidiennes à l'aquarium. Mais ce n'était pas gênant ici, car cette "révélation" est plus un moment de rupture dans le récit qu'un enjeu majeur. L'aquarium, c'est ce lieu dans lequel Caitlin se sent bien, protégée, comme elle devrait se sentir protégée dans son foyer. Elle rêve d'avoir une famille et ne sait rien du passé de sa mère, qui refuse obstinément d'en parler, justement pour protéger sa fille. Cet équilibre fragile va voler en éclats. On retrouve ici la thématique de la famille, qui chez David Vann est un espace complexe et ambivalent : un lieu de protection et un espace hautement toxique, qui marque les individus à tout jamais, en bien comme en mal. C'est aussi un roman qui évoque la fragilité sociale des individus les moins nantis aux Etats-Unis : mine de rien, l'auteur pointe les dysfonctionnements d'un pays qui ne sait pas protéger la mère de Caitlin quand elle-même n'est qu'une adolescente, au point que tout ce qu'elle est mais aussi toute sa trajectoire sociale en sont marqués. Et puis il y a cette évocation de l'adolescence, ou plutôt de l'entrée dans l'adolescence de Caitlin, magnifiquement rendue : le détachement vis-à-vis des figures parentales, justement, l'éveil à la sexualité. Je ne l'ai pas précisé, mais nous savons que la narratrice, Caitlin, est adulte quand elle commence ce récit : c'est donc une adulte qui jette un regard sur cette période-clé de son histoire, qui l'a fondée en tant que personne. J'ai été très touchée par certains passages, comme celui-ci:
"Chaque jour était plus long qu'aujourd'hui, et ma propre fin pas encore envisageable. C'était un esprit plus simple, plus direct, plus réactif. Nous sommes nous-mêmes soumis à une évolution, chacun d'entre nous progressant d'une certaine vision du monde à une autre, chaque âge oubliant le précédent, chaque esprit effacé. Nous ne voyons plus du tout le même monde." (chapitre 10)
Pour finir, sachez que j'ai été d'autant plus surprise que je m'attendais au pire, à la tragédie totale. C'est parce que je ne savais pas de quoi il retournait, car David Vann n'en faisait pas mystère au moment de la sortie du livre : c'est son premier roman qui ne soit pas une tragédie. Ne vous attendez pas non plus à ce que tout le monde gambade joyeusement dans la campagne, le récit est dur, mais il est en même temps lumineux. En tout cas, il m'a touchée, émue, et je vais poursuivre ma route avec David Vann. 

David Vann, Aquarium (Aquarium), Gallmeister, 2016. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. Publication originale : 2015. 

mardi 21 novembre 2017

Un abandon : Innocence de Eva Ionesco


Présentation éditeur

Elle s’appelle Eva, elle est adorable avec ses boucles blondes et ses bras potelés. Une enfant des années 70. Ses parents se séparent très vite.   Dès lors, sa mère l’enferme dans un quotidien pervers et éloigne le père par tous les moyens en le traitant de «  nazi  ». Photographe, elle prend Eva comme modèle érotique dès l’âge de quatre ans, l’oblige à des postures toujours plus suggestives, vend son image à la presse magazine.
Emportée dans un monde de fêtes, de déguisements et d’expériences limite, entre féerie et cauchemar, la petite fille ne cesse d’espérer et de réclamer l’absent qui seul pourrait la sauver de son calvaire. Mais sa mère, elle-même fruit d’un inceste, maintient l’enfant-objet sous emprise et attendra deux ans avant de lui annoncer la disparition de son père. Enfin, à l’adolescence, le scandale explose.
Comment survivre parmi les mensonges, aux prises avec une telle mère, dans une société qui tolère le pire ? Une seule voie, pour Eva devenue adulte mais restée une petite fille en manque d’amour : mener l’enquête sur son père, tenter de reconstruire ce qui a été détruit. Une expérience vertigineuse.


Ce que j'en pense
J'avais lu le récit de Simon Liberati, Eva, et je l'avais aimé. C'est pourquoi j'ai eu envie de lire le récit que la principale intéressée, Eva Ionesco, livre d'une partie de son histoire, celle qui correspond à l'emprise de sa mère sur sa petite enfance et à ce qui est, purement et simplement, une maltraitance et une série d'abus sur sa propre fille. Arrivée à un peu plus d'un tiers de ce livre, je m'arrête. Mon malaise est trop grand et je me sens dans une position quasi-voyeuriste que je refuse d'endosser plus longtemps. Je n'ai rien à reprocher à l'autrice, et certains aspects de son récit me touchent et m'émeuvent. Ainsi, la relation à son père, éternel absent, empêché d'exercer son rôle de père par la mère abusive: l'amour qu'il porte à sa petite fille, celui qu'elle éprouve en retour pour cet homme au passé (et au présent) un peu trouble, sont des éléments assez lumineux, en tout cas à ce stade de ma lecture. Il est peu présent, mais il existe très fort dans le récit et dans la vie de la petite fille. Il y a aussi l'intermède américain, étrange mais qui représente un moment de relative sécurité pour la petite fille, avec un cadre familial décalé mais un peu structurant. Là Eva est une enfant, qu'on traite comme telle.
Mais il y a tout le reste : cette mère folle et irresponsable qui, dès la naissance de l'enfant, dénie au père toute place officielle et effective dans l'existence de la petite Eva ; les conditions de vie dans une chambre minuscule auprès d'une aïeule, l'arrière-grand-mère, qui fait ce qu'elle peut mais ignore presque tout de ce que trame la mère. Ces conditions de vie justifieraient probablement un signalement à elle seule. Mais bien sûr, nous le savons tous, il y a bien pire : la mère (faut-il lui conserver ce titre, d'ailleurs?) emmène sa fille comme on emmène une poupée dans des lieux artistes et interlopes où une enfant n'a rien à faire, et dérape peu à peu de la maltraitance à l'abus caractérisé. Sous son objectif, l'enfant devient un objet de fantasme malsain pour la mère, un objet sexuel à qui l'on fait prendre la pose, de plus en plus lascive, et enfin pornographique. Les photos ne tardent pas, sous l'alibi artistique d'années 1970 à la permissivité coupable, à être vendues et à circuler. L'enfant est objet sexuel et marchandise. Eva Ionesco retranscrit sans doute avec justesse, pour autant que je puisse en juger, deux choses : d'abord on oublie parfois puis on se souvient avec effroi que l'enfant dont il est question n'a pas 12 ou 13 ans (ce qui serait de toute façon abominable) mais 6 ans quand tout démarre ; car Eva Ionesco mêle le regard de l'adulte qu'elle est mais aussi d'une enfant grandie trop vite dans les perversions de sa mère, et qui jette très tôt sur celle-ci le regard distancié et écoeuré d'une enfant qui se sait maltraitée et abusée, même confusément. Ce décalage est très troublant mais je suis convaincue qu'il correspond au regard de l'enfant qu'elle était, peu ou prou. Une enfant privée d'enfance. 
D'où vient mon malaise? Je sais pour avoir lu des avis sur ce livre que le récit s'arrêtera quand elle aura onze ans, c'est-à-dire quand les services sociaux la retireront à sa mère. Ainsi, je suppose que je ne lis que la période de la destruction de cette enfant, et je crois ne pas pouvoir supporter cela. Je me trompe peut-être (la présentation de l'éditeur laisse penser qu'elle va ensuite, adulte, enquêter sur son père), mais je cède à mes peurs. Et du coup, je me demande pourquoi je voudrais lire cela jusqu'au bout, et comme Eva Ionesco livre un récit courageux, parfois cru, toujours violent, je me sens mal à l'aise, en position de voyeur, et cela me déplaît. Si c'était de la fiction, je supporterais sans doute le même récit. Oui mais voilà, Eva Ionesco a réellement vécu cela, et je ne vois pas quelle catharsis ou quel soulagement je pourrais éprouver à la fin du récit. Surtout en sachant qu'aujourd'hui encore, sa mère ne semble pas voir où est le problème et continue de revendiquer la propriété artistique des photos et le droit de les vendre, en sachant aussi que certaines photos sont visibles sur la toile. J'en éprouve une nausée et une colère que vous n'imaginez pas. Aller au bout de ce récit serait peut-être une façon de rendre justice à Eva Ionesco, mais c'est au-dessus de mes forces. 

Eva Ionesco, Innocence, Grasset, 2017. Disponible en ebook. 

dimanche 19 novembre 2017

Black Cocaïne de Laurent Guillaume



Présentation (éditeur)

«Au Mali, tout est possible et rien n’est certain», ainsi parle Solo, ce Franco-Malien recherché par la police française qui a laissé derrière lui un passé obscur pour recommencer une nouvelle vie sur le continent noir. 

Ancien des stups respecté de la profession, Solo est devenu à Bamako un détective privé populaire. Même si les souvenirs douloureux le hantent souvent, Solo les noie avec application dans l’alcool. Jusqu’au jour où une belle avocate française l’engage pour faire libérer sa sœur arrêtée à l’aéroport avec de la cocaïne. Un dossier en apparence simple pour Solo, mais cette banale histoire de mule va prendre une tournure inquiétante. Ses vieux démons réveillés, l’ex-flic se lance dans cette affaire dangereuse, entre tradition et corruption, avec la détermination de celui qui n'a rien à perdre.


Ce que j'en ai pensé
Laurent Guillaume a passé quelques années au Mali dans le cadre de ses (anciennes) fonctions professionnelles: il connaît donc ce pays sans en avoir une vision de carte postale ni une saisie déformée par le prisme des médias d'informations occidentaux. Son héros est franco-malien (père malien et mère bretonne) : il faut cela, je pense, pour rendre les déambulations de Solo crédibles dans Bamako, mais ancien flic en France, il a passé la première partie de sa vie hors de ce territoire et a un point de vue européen sur bien des choses. Entre distance et familiarité, il évolue avec aisance dans le Mali d'aujourd'hui et en livre certains aspects: difficultés de fonctionnement des institutions, corruption, investissements étrangers, collusion entre les acteurs locaux et les trafiquants de drogue... Car c'est bel et bien un roman noir que livre Laurent Guillaume, et il en reprend tous les codes en les transposant dans ce contexte malien. Solo est un privé qui vivote sur l'héritage de son père, fuyant la France (il est recherché par la police française) et l'horreur personnelle qu'il a laissée derrière lui; c'est l'archétype du privé à la vie brisée, qui parvient malgré tout à trouver un peu de réconfort dans l'amitié (Driss notamment). Et la construction est classique : le privé sollicité par une belle cliente pour enquêter sur une mort qui n'intéresse personne, le grand plongeon quand il est impliqué personnellement (la mort de Driss), la volonté d'aller jusqu'au bout. Tout y est et vous savez quoi? Eh bien ça marche. Je ne me suis pas ennuyée une seconde, j'ai aimé être transportée dans un pays que je ne connais pas, j'ai aimé les personnages, les choix de Solo. 
Laurent Guillaume ne cherche pas à bousculer les codes du polar, il les exploite pour parler d'un pays qu'on ne croise pas si souvent dans le polar (je vous reparlerai bientôt de Moussa Konaté), et s'il n'en esquive pas les faiblesses et les horreurs, il en montre aussi la beauté et la valeur humaine. 

Laurent Guillaume, Black Cocaïne, Denoël, 2013. Disponible en Gallimard Folio policier. Disponible en ebook. 

vendredi 17 novembre 2017

Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers


Présentation
Mick Kelly, Jake Blount, Benedict Mady Copeland, Biff Brannon vivent dans la même ville du fin fond des États-Unis. En chacun d'eux, des peines, des douleurs, mais également des rêves. Pour Mick, l'adolescente complexée, celui d'apprendre à jouer du violon : elle s'en est confectionné un qu'elle cache sous son lit. Biff, lui, observe ses clients pour échapper à sa vie de couple bien terne. Jake rêve d'un monde plus juste. Le Dr Copeland, victime d'harcèlements liés à sa couleur de peau, essaie pour sa part d'oeuvrer concrètement à la réalisation de ce monde. Ces quatre personnages se sentent seuls, abandonnés avec leurs révoltes. Jusqu'au jour où ils feront la connaissance de John Singer, sourd-muet qui inspire confiance. Animés par la volonté tenace d'échapper à cette solitude profonde, ils trouveront tour à tour dans cet homme calme et courtois une écoute et la possibilité d'être compris.

Ce que j'en pense
Carson McCullers fait partie des auteurs de langue anglaise (américaine ici) que j'ai découverts quand j'étais adolescente. J'ai alors lu Reflets dans un oeil d'or, que j'avais aimé sans probablement bien en saisir la portée (j'avais 13 ans). C'est la récente édition chez Stock (2007), avec nouvelle traduction et appareil critique, qui a attiré mon attention et j'ai choisi le tout premier roman de Carson McCullers. Ma lecture m'a dans un premier temps déconcertée, je dois l'avouer, et ces deux sourds-muets à la relation fusionnelle peinaient à susciter mon empathie ou même mon intérêt. Il a fallu que le personnage de Mick soit introduit pour que j'entre pleinement dans cet univers, mais à partir de là, je n'ai plus lâché le roman. Je ne savais pas où m'emmenait la romancière, mais je ne voulais plus quitter les personnages, et si ma prédilection allait à la jeune Mick, j'ai aimé suivre les autres, tous... M. Singer est une sorte de catalyseur, celui qui rassemble les personnages, les fascine, les attire. Son silence forcé en fait un interlocuteur de choix, ou plutôt un réceptacle, sur lequel chacun projette ce qui l'arrange. Sa chambre même est une sorte de refuge, de havre de fraîcheur dans ce Sud étouffant, le lieu où l'on peut tout dire, persuadé d'être compris sans être jugé. 
La force romanesque de Carson McCullers est assez stupéfiante, surtout si l'on se souvient qu'elle avait une petite vingtaine d'années à la parution du Coeur est un chasseur solitaire. Je suis épatée par sa capacité à construire des personnages si différents, à nous faire entrer avec subtilité dans l'intériorité, les tourments et les conflits d'hommes et de femmes d'âges, de conditions et de positions sociales variés. D'un médecin noir révolté par la misère et les discriminations violentes dont est victime la communauté noire à un communiste révolté aux pulsions violentes en passant par une jeune fille en passe de quitter l'enfance et ses possibles, ou encore un homme installé dans la vie qui contemple sa vie et ses contemporains depuis son comptoir de bar, chacun se voit abordé avec douceur, empathie, et c'est très beau. Qu'une toute jeune femme comme Carson McCullers arrive à saisir les tourments d'un homme noir révolté aussi bien que le deuil qui frappe un homme marié, cela force l'admiration. Les relations que tissent ces personnages sont également magnifiques. 
L'intrigue est construite en trois temps, et le troisième temps est celui des désenchantements, des renoncements et des ruptures - parfois violentes et morbides. Pas de mélodrame, rien d'appuyé ou de démonstratif. Carson McCullers dresse un portrait du Sud à une époque précise: les injustices sociales, le racisme et son expression institutionnelle la plus violente, la pauvreté qui condamne Mick à renoncer à ses espoirs pourtant modestes... L'acuité de Carson McCullers la conduit à poser un regard très sombre sur cette Amérique, et c'est aussi ce qui m'a plu, évidemment. 
Je ressors de cette lecture avec l'envie de continuer à lire Carson McCullers, dans les excellentes rééditions de Stock. Pour ceux qui voudraient en savoir plus, allez sur le site de France Culture, car plusieurs émissions lui ont été consacrées lors de ces rééditions. 

Carson McCullers, Le coeur est un chasseur solitaire (The Heart is a Lonely Hunter), Stock, La Cosmopolite, 2007. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Frédérique Nathan. Publication originale : 1940. Disponible en ebook.