vendredi 14 décembre 2018


Présentation éditeur
Larispem, 1899.
Dans cette Cité-État indépendante où les bouchers constituent la caste forte d'un régime populiste, trois destins se croisent... Liberté, la mécanicienne hors pair, Carmine, l'apprentie louchébem et Nathanaël, l'orphelin au passé mystérieux. Tandis que de grandes festivités se préparent pour célébrer le nouveau siècle, l'ombre d'une société secrète vient planer sur la ville. Et si les Frères de Sang revenaient pour mettre leur terrible vengeance à exécution?

Ce que j'en pense
Lire de la fiction jeunesse ne me convient pas toujours, et j'ai passé quelques mois sans en lire du tout. Mais il arrive que j'y prenne un grand plaisir, et dans le cas présent, cela m'a permis de mettre fin à une panne de lecture horripilante. Après quelques lectures très fortes, rien ne me convenait, je commençais un livre, puis un autre, sans parvenir à m'accrocher à rien. J'ai finalement jeté mon dévolu sur Les Mystères de Larispem, dont le tome 1 patientait dans mon stock depuis sa sortie. Le monde uchronique proposé me plaisait diablement en ces temps troublés : les Communards avaient gagné, nom de Zeus, et Paris, faisant sécession, était devenu une Cité Etat aux mains de progressistes.  Que j'ai aimé cet univers, d'emblée! La Tour Verne, les vapomobiles, ce mélange d'uchronie et de steampunk, quel bonheur!
Et puis il y a les personnages, filles et garçons, avec mention spéciale à Carmine, la louchébem qui a un fichu caractère. Lucie Pierrat-Pajot fait exister tous ses personnages, ne cède jamais à la tentation du manichéisme: Vérité elle-même est une victime, même si elle se trompe de combat. Adultes, adolescents, femmes, hommes, j'ai aimé ce petit monde tout de suite, et j'ai eu plaisir à les retrouver de tome en tome.
Car oui, vous l'aurez compris, j'ai enchaîné la lecture des trois volumes de la trilogie, ce qui ne m'arrive pas si souvent. L'intrigue dans sa conception globale ne révolutionne pas le roman jeunesse, mais l'histoire réserve malgré tout son lot de surprises, et je ne me suis jamais ennuyée. Surtout, je n'ai jamais eu l'impression que Lucie Pierrat-Pajot prenait ses lecteurs pour des imbéciles.
Vive Larispem!

Lucie Pierrat-Pajot, Les Mystères de Larispem, 3 volumes, Gallimard Jeunesse, 2016-2018. Illustrations de Donatien Mary. Le tome 1 est désormais disponible en poche (Pôle Fiction), et les 3 volumes sont disponibles en numérique.

dimanche 2 décembre 2018

Un bilan pour novembre 2018


Oups, on dirait qu'en dépit des promesses que je me fais, je ne parviens pas à écrire et à poster des billets... Alors, pour sauver l'honneur, un bilan du mois de novembre, en attendant plus précis. 

Quelques bandes dessinées, éclectiques mais toutes à la hauteur de mes attentes. Deux albums m'ont été offerts pour mon anniversaire, les autres sont des achats d'occasion.
J'ai récemment acheté (d'occasion) le tome 7 de Lou, de Julien Neel. J'ai énormément aimé cette série jeunesse, mais le tome 6 m'avait déconcertée et j'y avais trouvé le dessin, par moments, horrible. Je ne m'étais donc pas jetée sur le tome 7... On y retrouve une orientation SF, mais sans les choix graphiques qui m'avaient horrifiée dans le précédent album. J'ai eu plaisir à retrouver Mortebouse, Lou, ses copines et ses copains, j'ai passé un excellent moment. 
Comme j'aime les séries jeunesse mais que j'ai du mal à en trouver qui me conviennent, j'ai essayé, au gré d'un achat d'occasion, Sixtine, L'or des Aztèques (t.01) de Frédéric Maupomé et Aude Soleilhac (éditions de la Gouttière). J'ai a-do-ré! J'aime l'univers, le graphisme, les personnages, mention spéciale aux pirates fantômes. Assurément, le tome 2 rejoindra bientôt mon stock. 
Je ne vous reparle pas de China Girl, de J.-F. et Maryse Charles, je lui ai consacré un billet. C'était un cadeau d'anniversaire, il a fait mouche.
D'occasion, enfin, j'ai trouvé un album qui me faisait de l'oeil depuis sa sortie au printemps, Gramercy Park de T. de Fombelle et C. Cailleaux, un récit noir assez classique côté scénario, mais éblouissant au niveau graphique. Et je dis "classique" mais n'allez pas croire que ça a gâché mon plaisir, j'ai trouvé ça très bien et émouvant. 
Enfin, un gros coup de coeur pour Royal City (t.01) de Jeff Lemire, autre cadeau d'anniversaire, une histoire qui mêle chronique familiale, sociale et fantastique, le tout avec une force graphique qui n'est pas étonnante de la part de l'excellent Jeff Lemire. Une famille disloquée, un passé qui ne passe pas, la désindustrialisation d'une petite ville américaine, des trajectoires individuelles tissées, chacune à leur manière, d'échecs et de difficultés à vivre. Inutile de préciser que je vais me jeter sur le tome 2 sans attendre. 

5 BD lues, je suis très heureuse, car je n'en lis pas autant que j'aimerais. Je dois dire qu'un trajet en train, calme et par une matinée ensoleillée, m'a donné le temps de lire trois des albums mentionnés. 

Côté romans, 10 titres lus et à mon grand regret, deux abandons. Commençons par là. J'ai calé au milieu de Tortues à l'infini, de John Green acheté à sa sortie mais pas encore ouvert. J'ai aimé le début, mais je me suis ennuyée à environ 1/4 du roman, et j'ai renoncé au milieu. Je sais très bien pourquoi : l'impression que Green écrit toujours la même chose, qu'il lance des pistes au début sans en suivre aucune à fond, une impression de surplace. Histoire de savoir si ça venait de moi ou du roman, j'ai lu les cinquante dernières pages, et vous savez quoi? Je n'avais pas l'impression d'avoir manqué grand-chose. Grosse déception, donc. Et puis, de manière incompréhensible, j'ai calé sur le dernier Colin Niel, Sur le ciel effondré. Je n'arrive pas à savoir pourquoi : le roman me plaît, les personnages m'accrochent, le propos et l'atmosphère sont ce qui me plaît dans le roman noir, et l'écriture est très belle. Et pourtant, rien à faire, j'avais l'impression de ne pas avancer dans ma lecture, cela me semblait interminable, et la mort dans l'âme, j'ai renoncé. Mais contrairement au John Green, j'y reviendrai, assurément. 
Il faut dire que ces deux lectures sont survenues en fin de mois et ont précédé une panne de lecture qui a duré près d'une semaine, l'horreur absolue... 

Mais sinon, bon mois de lecture. Des lectures jeunesse fort sympathiques, Eric Senabre et Le Vallon du sommeil sans fin; Axl Cendres et son Coeur battant; Patrick Bard et son Et mes yeux se sont fermés... 
Trois romans qui m'ont bien embarquée : Taqawan d'E. Plamondon et Le Sillon de V. Manteau, avec une préférence pour le second. J'ai également aimé 33 tours de D. Chariandy, découvert grâce à Electra, proche pour moi d'un roman noir.
Un scud, la novella de Sébastien Raizer, 3 minutes, 7 secondes, auquel je repense très souvent. 
Et trois très bons romans : Ecorces vives d'Alexandre Lenot, surprenant et très bien mené, un premier roman plus que prometteur. William Boyle et Le Témoin solitaire, très beau roman, noir et surprenant, qui m'a touchée. Et enfin, Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, une splendeur de roman noir et social, que j'ai bouffé en deux jours, qui m'a emportée, bouleversée, interpelée. 

Donc c'est un excellent mois... en dépit de mes deux renoncements. 

Après ma panne de lecture de quelques jours, qui me faisait enrager car je commençais des livres en n'arrivant pas à poursuivre au-delà d'un chapitre... 3 ou 4 ont défilé comme ça. Mais ce samedi, j'ai pris Les Mystères de Larispem, de Lucie Pierrat-Pajot, le tome 1, acheté à sa sortie. Et le miracle survint : je l'ai dévoré et je n'ai qu'une envie, lire le tome 2. La panne de lecture est-elle finie? Je l'espère... 
Allez, c'est parti pour décembre, mois que je n'aime pas : fait pas beau, fait sombre, Noël arrive (🤢)... Il est donc urgent de se faire plaisir en lisant!!!!





samedi 17 novembre 2018

China Li, 1. Shanghaï de Maryse et J.-F. Charles


Présentation éditeur
Chine, les années 20. Li, sept ans, jouée et perdue par son oncle, est envoyée à Shanghai. Son nouveau maître, le cruel Zhang Xi Shun, est l’un des dirigeants de la triade « la Bande verte » qui domine la ville. La petite fille, affectée aux cuisines, est un jour accusée d’avoir volé du papier de riz et est traînée devant le maître. Découvrant chez cette créature chétive un don pour le dessin, l’homme, terrifiant mais raffiné, décide de la prendre sous sa protection.

Ce que j'en pense
Une nouvelle saga de Maryse et Jean-François Charles, ça attire toujours l'attention. Et quelle réussite! D'abord, le dessin, d'une beauté renversante, parfois pleine page, et de fait, on en prend plein les mirettes, de cette beauté, de cette délicatesse du trait, du travail sur les couleurs. Et la fluidité dans la narration graphique est tout aussi remarquable. Le récit est complexe, Shanghaï est une ville grouillante, cosmopolite, et jamais on ne s'égare, le dessin se fait tour à tour foisonnant et épuré, donnant à ressentir les atmosphères de façon saisissante. 

Complexe, le récit l'est par la période choisie et la situation géo-politique de la ville de Shanghaï, la concession internationale, la révolution qui se prépare, les méandres des alliances qui se jouent alors. Une fois de plus, Maryse et Jean-François Charles parviennent à être d'une grande clarté sans pesanteur didactique, et à mon sens, c'est un tour de force. 
Mais tout cela ne serait rien sans les personnages : ils sont nombreux, mais les deux protagonistes qui se détachent sont Li et Zhang. Le second, un eunuque très puissant et cruel, est aussi un père adoptif qui veille à l'éducation de Li. Li est une enfant perdue au jeu par son véritable père, violée dès son arrivée à Shanghaï, qui s'affirme d'emblée comme l'un de ces personnages féminins chers à nos deux auteurs. Chez eux, la peinture de la condition des femmes n'est jamais loin, et leurs albums mettent toujours en leur coeur des femmes dont on suit la destinée en même temps que celle d'un peuple, d'un pays. Cette articulation entre la sphère intime, individuelle, et l'Histoire est une grande réussite. 
Je pense que le récit va parcourir environ 80 ans d'Histoire chinoise, et j'ai hâte de lire la suite de l'histoire de Li... 

Maryse et J.-F. Charles, China Li, 1. Shanghaï, Casterman, 2018.

lundi 12 novembre 2018

3 minutes 7 secondes de Sébastien Raizer


Présentation éditeur 
Au crépuscule, le vol MU 729 a quitté Shanghai pour rejoindre Kyoto. Mais tandis que l’appareil survole la mer de Chine, un missile balistique nord-coréen prend le Boeing 777 pour cible. L’information est transmise au pilote. Dans quelques instants, l’appareil sera détruit. Aucune échappatoire.
À bord de l’avion, trois cent seize passagers vivent leurs derniers instants. Il ne leur reste que 3 minutes et 7 secondes pour savoir quel sens donner à ces ultimes moments.

Ce que j'en pense
Vous savez tout le bien que je pense de l'oeuvre de Sébastien Raizer, pour moi un des auteurs les plus intéressants aujourd'hui. J'attendais donc avec une folle impatience cette parution. Il s'agit d'une novella et le format est parfait pour le récit. Un vol en retard à cause de la surcharge de l'aéroport de Shangaï, un typhon qui amène le commandant de bord à changer légèrement de trajectoire, et un missile nord-coréen qui prend pour cible l'avion. 3 minutes 7 secondes avant l'impact. Tout est aligné pour que la tragédie survienne. C'est court, mais justement, tout peut commencer. Chacun des personnages (personnel, passagers) va apprendre l'imminence de la mort, inéluctable, et c'est comme un précipité de vie qui apparaît. Individuellement ou non, quel sens donner à une existence sur le point de s'achever? Comment finir ses jours, dans la folie ou une extrême lucidité? Certains basculent dans une folie salvatrice, d'autres cherchent à donner un sens qui transcenderait l'évènement pour aller vers l'Histoire, tous vivent intensément ces derniers instants. 
A la perfection du mouvement du missile vers l'avion répond la perfection de la construction de ce récit, sec, puissant et direct. Sébastien Raizer déjoue tout pathos, car là n'est pas le propos. Du chaos naît une autre forme de chaos, folie, démesure presque orgiaque, mais naissent aussi la perfection et la pureté d'un mouvement concentré vers l'issue fatale. Par moments on ne sait plus si on est dans le réel ou l'onirique et c'est très bien comme ça. 
Sur Quatre sans quatre, vous trouverez une très bonne chronique de ce livre, qui explicite des références que je ne maîtrise pas mais qui éclairent l'oeuvre. 
Passant de l'ampleur de L'alignement des équinoxes à la brièveté de 3 minutes 7 secondes, Sébastien Raizer confirme son talent, avec un récit d'une intensité rare, surprenant de bout en bout. 

Sébastien Raizer, 3 minutes 7 secondes, La manufacture de livres, 2018.

dimanche 11 novembre 2018

Alexandre Lenot, Ecorces vives


Présentation éditeur
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.

Ce que j'en pense

Retenir déjà ceci : c'est un premier roman. J'ignore si c'est toujours Manuel Tricoteaux qui est aux manettes d'Actes noirs, mais il faut en tout cas reconnaître à la collection un sacré talent de dénicheur de plumes françaises en matière de roman noir. 
Le roman nous plonge d'emblée dans un territoire dont on sent qu'il sera un personnage à part entière, fait de montagnes et de forêts, sauvage, dur et protecteur à la fois. Le roman alterne les points de vue par chapitres, s'ouvre sur celui d'Eli et se ferme sur celui de Louise. Toute la construction converge vers ce final éblouissant, dont je ne peux rien vous dire sans gâcher votre plaisir de lecture. Ce qui me frappe dans ce roman, c'est qu'il allie une atmosphère qui sera familière à tous ceux qui connaissent les campagnes - quel qu'en soit le paysage - dans ce mélange de vieilles rancoeurs, de haines solides, de peur de tout ce qui est étranger ; et une envolée dans quelque chose de hors norme, où les rôles changent (je pense en particulier à Jean et Patrick, et à Andrew), faisant de ce roman une fable puissante, sociale et politique, l'air de rien, sans pesanteur. 
Une autre force de ce roman, c'est de ne pas tout nous expliquer, en long, en large et en travers. Les personnages gardent une part de leur mystère, et c'est très bien comme ça. Qu'il s'agisse d'Eli, de Laurentin, de Louise, enfin tous, à vrai dire. Et chacun est fascinant, touchant, troublant. Ils sont chacun à leur manière marginaux, et donc menacés par la norme, par la majorité empêchée de tourner en rond par leur seule présence. Chacun est en fuite, d'une certaine façon, oui, même Laurentin. 
Enfin, l'écriture est magnifique, à la fois simple et poétique, puissante. Je vous livre le dernier paragraphe du roman, parce qu'il ne vous livre rien de ce qui se passe directement, et parce qu'il est renversant de beauté:
"Et nous, vieux capitaine, enfants déracinés, jeunes mourants, hommes endeuillés, femmes abandonnés, fils et filles du monde mécanisé, nous les exilés, tous nous sursautons d'un coup. On l'entend enfin, après des décennies de silence, timide peut-être, l'oeuvre d'un solitaire, d'un éclaireur, pas encore celui d'une meute, mais bel et bien là: le hurlement d'un loup."
Rien à ajouter que ceci : lisez Ecorces vives. 

Alexandre Lenot, Ecorces vives, Actes Sud (Actes noirs), 2018. 


samedi 10 novembre 2018

Lectures d'octobre 2018

On se rapproche, on se rapproche...

François Médeline, Tuer Jupiter, La manufacture de livres
Autre sensation de la rentrée, malin et fort. 

DOA, Lykaia, Gallimard
"Après avoir dévoré en un week-end le monumental (dans tous les sens du terme) Chainas, je viens de passer celui-ci en compagnie d'un autre très grand du roman noir à mes yeux, DOA. Je n'avais rien lu sur le roman avant d'entamer ma lecture (je savais juste qu'il évoquait l'univers du BDSM) et je n'ai rien lu/entendu en commençant ces lignes, ni chronique, ni critique, ni interview. Je veux rester saisie par ma lecture en toute subjectivité. 
Première remarque, la plus évidente: difficile de lâcher le bouquin quand on a plongé dedans. Lykaïa m'a happée tout de suite, et pourtant la scène d'ouverture est insoutenable. Mais la beauté de l'écriture est stupéfiante, une mélopée vénéneuse qui redonne tout son sens à l'expression les "fleurs du mal". Certes, il faut avoir le coeur bien accroché pour supporter certaines scènes: celle du début et celle de la fin (dans l'appartement vénitien) m'ont pétrifiée d'horreur et de dégoût. J'ai pensé à Bataille, plus qu'à Sade. Cependant, je n'ai jamais songé à poser définitivement le livre (juste le temps de remettre mon estomac à l'endroit). J'étais tombée dès le début sous le charme - même si le terme semble totalement niais ici - des protagonistes. Le roman alterne les points de vue de deux personnages : la Fille, qui ouvre le récit, dans une narration à la troisième personne, et le Loup, à la première personne. Je les ai aimés tous les deux d'emblée, et peut-être est-ce un contresens, mais j'ai lu Lykaïa comme une histoire d'amour entre ces deux-là, et cet amour est déchirant, bouleversant. 
DOA surprendra sans doute ceux qui l'ont découvert avec Pukhtu, mais j'y retrouve pourtant son univers. Est-ce un roman noir? A mes yeux, assurément. Pour ceux qui chercheraient des codes et des thématiques, regardez-bien: il y a bien déviance criminelle et même meurtre. Mais là n'est pas l'essence du roman noir, n'est-ce pas? Je ne sais pas si le cul est politique (pour moi, oui, d'ailleurs, everything is political, isn't it?), mais le roman et les trajectoires des personnages interrogent le rapport à l'autre, à soi, à la norme. Il y a dans Lykaïa une inquiétude sadienne. Sade n'était pas le chantre de la libération des pulsions, me semble-t-il (et encore moins de la révolution). Il exprimait une inquiétude fondamentale: qu'advient-il quand on libère les pulsions? Du sang, de la souffrance, de la mort, l'aliénation de l'autre et à l'autre. Oh! on en jouit, c'est vrai. Le Loup et la Fille ne peuvent bientôt plus se passer l'un de l'autre, leurs pratiques sexuelles, aussi consenties soient-elles, restent un rapport d'aliénation autant que de libération. Et puis il y a dans le roman ce jeu de masques, qui signifie tant. Le roman ne pouvait se terminer qu'à Venise, ville des masques, des faux-semblants et de la corruption, ville des touristes et des perches à selfie. Les adeptes du BDSM n'échappent pas à la mise en spectacle des corps et du sexe, le roman s'ouvre sur une performance et à Venise, on applaudit aussi une mise en scène sexuelle. On se regarde jouir, on se regarde souffrir. J'insiste sur la forme pronominale : il est peu question de voyeurisme dans le roman, plutôt du rapport à soi à travers l'autre. 
Le final de Lykaïa est tragique et somptueux, le Loup achève de se perdre, paradoxalement, dans une rédemption que l'on espérait un peu. 
En conclusion, si vous voulez être émoustillé ou frémir devant des scènes de cul hors norme, passez votre chemin : allez sur les sites dédiés à cela sur le net, ce sera plus dans le sujet, croyez-moi. Mais si vous voulez être bousculé, bouleversé par des personnages magnifiques et sidérée par une écriture somptueuse et jamais dans la recherche de l'effet, prenez le risque et lisez Lykaïa. 
Pour finir : mention spéciale à l'objet lui-même, somptueux écrin noir. Chapeau, Gallimard!"

André Héléna, Les flics ont toujours raison, Les salauds ont la vie dure, Le festival des macchabées, Le goût du sang, 10/18
Petite plongée dans les débuts du roman noir français. Héléna est avec Meckert/Amila et Malet le père du roman noir français. Si la misogynie est assez pénible, il faut lire le portrait sans concession de la France de l'Occupation que livre l'auteur. Un réquisoire contre la peine du mort dans Le goût du sang. Très bon...

David Lagercrantz, La fille qui rendait coup sur coup, Actes Sud, Actes Noirs
Pff... 

Joe Lansdale, Honky Tonk Samouraïs, Denoël
Du roman divertissant de grande qualité. Jubilatoire, on castagne, les dialogues claquent, fan forever...

Serge Quadruppani, Sur l'île de Lucifer, La Réserve sauvage
Moins fort que Loups solitaires mais bien plaisant, féroce et politique toujours, le nouveau Quadruppani, à lire!

Jacky Schwartzmann, Pension complète, Seuil 
"J'avais déjà ri avec Demain c'est loin, mais Pension complète est encore meilleur, à mon sens. Pas facile, la comédie noire, et en France, ils ne sont pas si nombreux à exceller dans ce registre. Pour moi, Jacky Schwartzmann est le meilleur, je ne trouve jamais le trait forcé (la recherche du bon mot à tout prix peut m'agacer très vite), et son humour n'est jamais condescendant, ce qui n'est pas facile. J'ai tout de suite aimé Dino et Lucienne, tout de suite cru en leur histoire d'amour, et si j'ai trouvé la peinture au vitriol du Luxembourg irrésistible, c'est quand le personnage arrive au camping que j'ai commencé à rire tout haut, et nom de Zeus ça fait du bien. Evidemment, les enfants des années 80 comme moi visualisent tout de suite Charles en Higgins, et l'image ne m'a plus lâchée. 
Comme dans le précédent opus, ça claque, ça fuse, l'auteur a le sens de la formule, comme dirait l'autre, et mine de rien, il égratigne au passage les travers de notre époque (le tourisme humanitaire, que j'ai ri!), la norme sociale. Mais il s'agit avant tout de s'amuser dans ce roman noir où "l'enfer, c'est les autres". Et Charles a sa manière bien à lui de surmonter cela.
Rythme parfait, rapidité, fluidité : j'ai lu le roman en une fois ou presque (j'avais lu les premières pages la nuit précédente), on ne s'ennuie pas une seconde et le dénouement, mazette! le dénouement... chut....
Voilà, c'est Pension complète de Jacky Schwartzmann, c'est au Seuil dans la collection Cadre Noir."

Gabrielle Filteau-Chiba, Encabanée, XYZ
Court roman qui fait un bien fou quand nos contemporains nous fatiguent, une réclusion volontaire, un retour à l'essentiel. Magnifique. 

Sylvain Kermici, Requiem pour Miranda, Les Arènes Equinox
Déconcertée par ce roman, très bien écrit, très bien mené, mais dont je ne saisis pas l'enjeu. Documenter le mal? Je partage complètement la perplexité de Jean-Marc Laherrère. 


Un petit ralentissement en septembre 2018

Nicole Krauss, Forêt obscure, Editions de l'Olivier
Roman de la rentrée littéraire. J'aime tous les romans de Nicole Krauss, et celui-ci m'a emmenée. 

Janet Evanovich, Y a pas 18 solutions, Fleuve Noir
Je ne me lasse pas de cette série de polars pour de rire, de sa galerie de personnages. Comme Darynda Jones, une récréation dont je n'ai même pas honte. 

Boris Quercia, Les rues de Santiago, Asphalte
Il patientait dans mon stock depuis sa sortie, imaginez... J'ai tant aimé que les deux autres patientent dans mon stock. 

David Lagercrantz, Ce qui ne me tue pas, Actes Sud, Actes Noirs
4ème tome de Millenium. Voilà, quoi. Pas une infamie, mais très très dispensable. 

Antoine Chainas, Empire des chimères, Gallimard Série noire. 
J'en ai dit le plus grand bien: "Chainas, à mes yeux, est l'un des plus grands auteurs (de noir) actuellement. Chaque nouveau roman prend en puissance par rapport au précédent, et Empire des chimères m'a un peu scié les pattes, sachant que Pur, il y a quelques années, m'avait déjà éblouie. 
J'avais dit que j'avais quelques réserves, je commence par là, puisqu'en réalité c'est UNE réserve, très ponctuelle. En commençant le roman je me suis dit "nom de zeus que ce type écrit bien!" Mais je dois dire que par instants, certes fugitifs, certains traits d'écriture m'ont paru un peu affectés. Mais foin de cette minuscule réserve, elle ne pèse rien par rapport au séisme qu'est le roman. J'ai commencé le roman vendredi soir et à la fin du week-end c'était plié. Etant donné que ce n'est pas exactement une novella, je le signale... Pas question de s'endormir sur le Chainas, impossible même.
Par quoi commencer pour expliquer ce que j'ai ressenti? Le roman a quelque chose d'insaisissable : il peint cette France des périphéries, ces lieux entre ville et campagne (mais plutôt campagne quand même), où un contrôle social s'exerce sans relâche. Il se lance sur la piste d'une disparition de fillette, sans ressembler ni de près ni de loin à ces thrillers (les "trileurs", spéciale dédicace à Stefanie Delestré) qui brillent sur les étals des libraires (j'ai rien contre, hein, m'insultez pas, c'est juste que je n'aime pas ça). Il évoque la guerre d'Algérie, ou non, attendez, les années 1980. Il bifurque vers une magouille immobilière tout en peignant l'univers des industries culturelles de masse. Il est tout cela et rien à la fois, rien de monolithique et pourtant tout est parfaitement cohérent. 
Et ce caractère protéiforme est servi par une construction redoutable. Nous suivons plusieurs personnages, parfois à des milliers de kilomètres, mais reliés malgré tout. Chacun a un point de vue, construit avec une précision qui nous les donne à voir, à ressentir, si je puis dire. Pour ma part, j'ai été touchée par Jérôme et Cindy plus que par les autres, mais chaque voix ou plutôt chaque point de vue est singulier. La construction virtuose mène à un dénouement qui laisse bouche bée, pas parce qu'il y aurait des retournements abracadabrants, mais parce qu'il confirme la maîtrise totale de l'auteur, sa capacité à nous accompagner jusqu'au bout sans jamais nous avoir égarés. 
La scène sacrificielle (chut!), par le feu, est l'une des plus puissantes qu'il m'ait été donné de lire depuis des siècles. J'ai retrouvé certains motifs habituels chez Chainas, notamment le rapport au corps, au corps souffrant, corps individuel et corps social. Et il y a ce recours au fantastique, ou bien est-ce de la science-fiction? Je ne sais pas. Roman noir, SF, fantastique, Empire des chimères est un roman total éblouissant. 
Maintenant vous faites ce que vous voulez, mais si j'étais vous, je saurais quoi lire."


Les lectures de l'été 2018

Il y a eu des lectures pour le boulot, d'autres liées à mes destinations de vacances... Du polar et du noir essentiellement. 

Giorgio Scerbanenco, Les enfants du massacre, Les Milanais tuent le samedi, Rivages Noir
L'un de mes auteurs préférés. Une relecture, dont l'émotion et la force restent intactes. Un très très grand, Scerbanenco. 

Stieg Larsson, Millenium (les trois tomes), Actes Sud, Actes noirs
A l'époque du phénomène, Millenium ne m'avait pas du tout séduite, trop thriller, pas assez noir. Il a fallu que je m'y remette pour le boulot et cette fois, j'ai abordé la trilogie différemment; comme un grand roman populaire, et pas comme un roman noir. Et ça m'a embarquée, grâce à Lisbeth Salander essentiellement, avatar XXIè siècle du Surhomme de la littérature populaire du XIXè siècle. 

William Boyle, Tout est brisé, Gallmeister
Pépite noire qui patientait depuis sa sortie dans mon stock, pur bonheur en même temps que déchirement. Du noir comme j'aime...

Nelly Arcan, Folle, Seuil
A travers le récit d'une rupture, un discours très fort sur l'aliénation féminine, qui prend une résonance particulière depuis le suicide de Nelly Arcan. Un choc, une révélation. 

Andrea G. Pinketts, Le vice de l'agneau, Le sens de la formule, Rivages Noir
Le deuxième était une relecture. Un bonheur inouï, mélange d'humour et de noirceur. J'adore!

Olivier Norek, Entre deux mondes, Michel Lafon
Excellent roman qui s'empare d'un scandale de nos sociétés européennes et plus largement occidentales. Aucun angélisme, aucun manichéisme, superbe. 

Fredric Brown, Martiens go home!, Denoël, Présence du futur
Relecture d'un roman qui a fait mes délices quand j'étais collégienne. J'avais oublié une bonne partie de l'histoire. Féroce, brillant. 

Simenon, Monsieur Gallet, décédé, Au rendez-vous des Terre-Neuvas, Le livre de poche
Simenon, encore et toujours, mais dans l'ordre, ai-je décidé. Je suis fan. 

Dror Mishani, Une disparition inquiétante, Seuil
Du polar israëlien, des personnages formidables, une intrigue sombre, j'ai beaucoup aimé. 
Le second volume patiente dans mon stock. 

Ryu Murakami, Miso Soup, Picquier
Fort, cruel, violent, dérangeant. TRES BIEN!

Petros Markaris, Le justicier d'Athènes, Seuil
J'aime Charitos, j'aime cette auto-dérision, l'acuité du regard. Le suivant est dans mon stock. 

Augustin Martinez, Monteperdido, Actes Sud, Actes Noirs
Dieu que j'ai aimé ce roman! A sa manière du rural noir, une atmosphère bien poisseuse, des personnages complexes et torturés, le portrait d'une communauté isolée. Magnifique. 




Lectures de juin 2018

Valentine Imhof, Par les rafales, Rouergue
Une belle claque que ce roman, dont j'écrivais alors : "Par les rafales de Valentine Imhof, bijou noir dont le personnage féminin est d'une puissance inouïe. Un roman brûlant, poétique et brut, avec un personnage somptueux, "ravagée" elle aussi, de bien des manières. Là aussi, il est question des violences faites aux femmes, du viol."

Louise Mey, Les ravagées, Fleuve Noir
Je disais: "en termes de polar, un roman bien ficelé, que j'ai lu en une journée, ce qui ne m'arrive pas souvent. Un polar de facture classique mais diablement malin, qui aborde avec des chiffres et des faits implacables la question des violences faites aux femmes (et aux hommes), qui pose des questions dérangeantes et salutaires, qui m'a embarquée avec des personnages que j'ai déjà très envie de retrouver dans le deuxième opus qui vient de sortir." J'ai acheté le deuxième mais je ne l'ai pas encore lu...

Anne Bourrel, L'invention de la neige, La manufacture de livres
La découverte du mois de juin, grâce aux Nuits noires d'Aubusson... 

Edouard Louis,  Qui a tué mon père, Seuil
Court récit, réconciliation avec le père par l'écriture, condamnation politique de nos gouvernants, de notre système. 

Darynda Jones, Douze tombes sans un os, Milady
Ma série de "paranormal romance" préférée, une récréation. J'assume. 

Xavier Boissel, Avant l'aube, 10/18
Un roman noir manchettien, une écriture ciselée, des atmosphères pesantes à souhait. Une réussite. 

Laurent Guillaume, Là où vivent les loups, Denoël
J'écrivais: "Il y a, une fois de plus, cette façon de camper des personnages, qu'il s'agisse des protagonistes qui portent l'enquête, Claire et Monet, ou des personnages secondaires, voire à l'arrière-plan. Que ce soit par les actions, les dialogues ou la narration, qui ne s'épuise pas en descriptions (heureusement), ils existent très vite, et on les aime ou on les déteste, selon les cas, mais ils EXISTENT. J'ai évidemment un faible pour Monet, par lequel l'auteur apporte une belle touche d'originalité à la figure du flic abîmé. Sa misanthropie apparente, son auto-dérision, son cynisme m'ont énormément plu. Les personnages féminins sont convaincants, touchants et forts. Il n'y a pas de pure victime, je veux dire par là que L. Guillaume ne victimise pas ses personnages de femmes, même si elles subissent la saloperie de certains personnages masculins. 
Autre point fort : je ne me suis pas ennuyée une seconde, et si j'ai mis 4 jours à lire le roman, c'est parce que la fatigue en avait décidé ainsi, et pas parce que je n'avais pas hâte de revenir au bouquin. J'avais hâte d'arriver à ce fichu week-end, histoire qu'on me foute la paix et que je puisse lire.
J'ai également beaucoup apprécié la peinture très western de ce coin de montagne. D'un côté, Laurent Guillaume mêle les codes du noir du western (d'ailleurs historiquement liés), et de l'autre, ou ce faisant, il livre une belle peinture de cette petite ville, entièrement dévolue à Chappaz. Y a des côtés Poisonville dans cette ville un peu fermée sur elle-même, où tout le monde connaît tout le monde, dans une ambiance toxique. L'air pur de la montagne vicié par la pourriture humaine, en somme. Du noir, quoi.
Bref, vous l'aurez compris, j'aime beaucoup Là où vivent les loups, du noir comme j'aime. Je ne sais pas si je reverrai Monet, j'aimerais bien..."

Claire Messud, La fille qui brûle, Gallimard
J'aime beaucoup Claire Messud et j'ai le souvenir d'une lecture agréable mais dont il ne m'est pas resté grand-chose...

Elizabeth Brundage, Dans les angles morts, Quai Voltaire
Un conseil de Franck Bouysse à l'occasion de Vins Noirs. Un roman magnifique, construction au cordeau, un livre sur les violences faites aux femmes...


Retour sur les lectures de mai 2018

Ouh là, c'est loin...
Mais allons-y, puisque c'est à ce moment-là que j'ai interrompu le blog pour poster sur FB.

Marin Ledun, Salut à toi, ô mon frère! Gallimard Série Noire
Chroniqué donc je ne m'attarde pas, mais j'en garde le souvenir d'un bonheur de lecture, pure jubilation. Marin Ledun quittait sa veine la plus sombre sans renoncer à son propos social et politique.

Patrick Pécherot, Hével, Gallimard Série Noire
Chroniqué aussi (la dernière chronique), du grand Pécherot, la guerre d'Algérie vue de France, un très beau roman.

Noah Hawley, Avant la chute, Gallimard Série Noire
J'avais aimé son précédent roman et j'ai adoré celui-ci. Une maîtrise totale de la construction, une capacité à créer des personnages forts, un talent pour vous empoigner et ne plus vous lâcher.

Wolf Haas, Quitter Zell, Rivages Noir
C'était l'occasion pour moi de découvrir cet auteur autrichien. J'ai le souvenir d'avoir aimé ce roman sans pour autant avoir l'impatience de découvrir les autres titres de la série.

Gilda Piersanti, Rouge abattoir et Vert Palatino, Le Passage
J'ai lu ces deux romans avec un immense plaisir. Ambiances, personnages, intrigues, tout m'a plu. Gilda Piersanti est désormais une romancière qui fait partie de mes auteurs préférés quand j'ai envie de lire une série, de me laisser emporter par un polar bien mené.

Franck Bouysse, Vagabond, La Manufacture de livres
Un court roman de Franck Bouysse, qui s'aventure ici en territoire urbain pour nous parler de solitude, de musique (le blues), avec une poésie qui me touche.

Difficile de dire quel roman j'ai préféré en ce mois de mai.
Top 3:
Franck Bouysse
Patrick Pécherot
Marin Ledun

samedi 12 mai 2018

Hével de Patrick Pécherot


Présentation de l'éditeur
Janvier 1958. À bord d’un camion fatigué, Gus et André parcourent le Jura à la recherche de frets hypothétiques. Alors que la guerre d’Algérie fait rage, les incidents se multiplient sur leur parcours. Tensions intercommunautaires, omniprésence policière exacerbent haines et rancœurs dans un climat que la présence d’un étrange routard rend encore plus inquiétant… 
2018. Gus se confie à un écrivain venu l’interroger sur un meurtre oublié depuis soixante ans. Il se complaît à brouiller les cartes et à se jouer de son interlocuteur. Quelles vérités se cachent derrière les apparences? 


Ce que j'en pense
Patrick Pécherot constitue selon moi une voix à part dans le paysage du roman noir français : il est l'un des seuls à proposer des romans historiques authentiquement noirs, ou du roman noir historique. Il gratte les plaies de l'Histoire, avec un talent fou pour faire revivre une époque, des lieux, des personnes. Dans Hével il évoque la guerre d'Algérie en faisant un pas de côté  : c'est vu de France que le conflit est abordé, sans combats ni bombes. Comme toujours, Patrick Pécherot situe son intrigue dans la zone grise, se défiant de tout didactisme, de tout manichéisme aussi. Gus, personnage et narrateur de ce roman qui se situe à deux niveaux temporels (1958, 2018 pour le récit fait par un Gus vieillissant à un journaliste ou écrivain, on ne sait trop), n'est pas un type sympathique, ni héros aux belles idées ni ordure patentée. Non, juste un type ordinaire, de son époque, un Français de métropole pris dans des discours coloniaux et racistes, et que les évènements vont éprouver dans ses certitudes. Patrick Pécherot évoque avec beaucoup de finesse ces trajectoires tragiques : celle d'un Algérien qui fuit la police, probable militant du FLN ; celle d'un appelé déserteur, tueur de flic en des temps troublés ; mais aussi celles de ces travailleurs immigrés algériens, eh oui, déjà, entassés dans des logements de fortune. 
Cette fois Patrick Pécherot délaisse les villes pour un coin perdu dans le Jura, avec une intrigue en forme de road-movie. Enfin, road-movie sur des espaces plutôt confinés, tout de même, sans nulle impression d'espaces ouverts à l'infini : on se sent à la fois perdu et enfermé dans ce paysage de montagne, brumeux à souhait (comme la réalité). Tout devient inquiétant, dans ces montagnes et ces forêts, l'idée même de la fuite est illusoire, et pourtant ces montagnes ont sauvé des vies pendant l'Occupation... C'est très beau et très fort, et je me souviendrai longtemps de ce lynx à la présence si intense. 
Enfin, Patrick Pécherot a beau parler d'une période de l'Histoire française qui continue à pincer là où ça fait mal, il parle aussi de nos temps troublés : je surinterprète peut-être, mais cette France de 1958, où police et armée sont partout, arrêtant le narrateur (on est en période de paix, officiellement) alors qu'il se promène la nuit, me fait penser à notre début de XXIème siècle. Suspicions, arrestations, surveillance...
Quoi qu'il en soit, Patrick Pécherot signe avec Hével un très beau roman noir et continue à construire une oeuvre singulière. 

Patrick Pécherot, Hével, Gallimard Série noire, 2018. Disponible en ebook.

jeudi 3 mai 2018

Salut à toi ô mon frère! de Marin Ledun


Présentation éditeur
La grouillante et fantasque tribu Mabille-Pons : Charles, clerc de notaire pacifiste, Adélaïde, infirmière anarchiste et excentrique, les enfants libres et grands, trois adoptés. Le quotidien comme la bourrasque d'une fantaisie bien peu militaire. 
Jusqu'à ce 20 mars 2017, premier jour du printemps, où le petit dernier manque à l'appel. Gus, l'incurable gentil, le bouc émissaire professionnel, a disparu et se retrouve accusé du braquage d'un bureau de tabac, mettant Tournon en émoi. Branle-bas de combat de la smala! Il faut faire grappe, retrouver Gus, fourbir les armes des faibles, défaire le racisme ordinaire de la petite ville bien mal pensante, lutter pour le droit au désordre, mobiliser pour l'innocenter, lui ô notre frère.


Ce que j'en pense
Marin Ledun, pour moi, c'est la noirceur absolue, et j'ai un souvenir particulièrement fort des Visages écrasés, de La guerre des vanités, pour ne citer qu'eux. Avec ce nouvel opus, il change de ton sans renoncer à la force du portrait social. Le racisme ordinaire des petites villes est parfaitement décrit, ce racisme qui ne se dévoile vraiment que dans des circonstances extraordinaires... Et puis Marin Ledun épingle à merveille ces notables confits de médiocrité et de bêtise, leurs rejetons qui la jouent racaille mais brillent de lâcheté et de réflexes de classe. Tout au long de ce roman qui se dévore (presque) d'une traite, on se réjouit devant ces portraits acérés, et c'est jubilatoire. 
Et puis il y a quelque chose de Daniel Pennac* dans ce roman (il est d'ailleurs mentionné), avec la smala (qui rappelle la tribu Malaussène), la tendresse de tout ce petit monde, le caractère barré des parents - et aussi des enfants - avec mention spéciale à Adélaïde, furia maternelle rétive à toute forme et à toute figure d'autorité. Il y a le mignon joli flic, même pas une caricature, un beau personnage, dont la seule tare est une orthographe accidentée. Enfin, il y a Rose, la narratrice, vingt-et-un ans au compteur, des lettres et du punch à revendre, grâce à qui nous sommes embarqués dans le voyage. 
N'ai-je donc aucune réserve? Si, une minuscule : je trouve que Rose a parfois des références et des manières de réagir qui sont fort peu de son âge, mais bon, c'est vraiment pour pinailler. 
Soyez-en certains : il n'y a pas que la couverture qui décoiffe, le roman est un feu d'artifice, un bijou d'humour et de tendresse, le tout sans concession à la radiographie sociale. Un peu de légèreté chez Marin Ledun, fichtre! c'est inattendu et ça fait du bien. 

Marin Ledun, Salut à toi ô mon frère!, Gallimard Série Noire, 2018.

* je parle du temps de la première trilogie Malaussène, évidemment...

samedi 14 avril 2018

Les mauvaises de Séverine Chevalier


Présentation de l'éditeur
Deux jeunes filles d’une quinzaine d’années et un petit garçon aiment à s’aventurer dans une forêt du Massif Central, au bord d’un lac qui vient d’être vidé. Autour d’eux, les adultes vaquent à leur existence, égarés, tous marqués de séquelles plus ou moins vives et irréversibles. Il y a les anciens, ceux qui sont nés ici, aux abords des volcans d’Auvergne. Il y a les moins anciens, il y a les très jeunes, puis ceux qui viennent d’ailleurs. Il y a aussi ceux qui sont partis, ont tout abandonné, et dont les traces subsistent dans les esprits. Une des deux jeunes filles est retrouvée morte, puis c’est sa dépouille à la morgue qui disparaît en pleine nuit… 

Ce que j'en pense
Pour une raison que j'ignore, ou pour aucune raison du tout, juste l'accumulation, j'ai tous les livres de Séverine Chevalier mais je ne les avais pas ouverts. Et je ne sais pourquoi, j'ai attaqué son oeuvre par le dernier opus, Les mauvaises. Et quel roman!
Ce qui frappe en premier, c'est la virtuosité de l'écriture et la beauté de la langue. Je dis virtuosité, mais n'allez pas croire que S. Chevalier en fait des tonnes et donne dans l'esbroufe. Non, l'écriture est d'une sobriété incroyable, pas de surcharge, pas d'effet, juste la puissance poétique d'une langue juste, de phrases au cordeau. Et je ne parle pas de poésie au hasard, ce n'est pas un mot jeté en l'air, non, S. Chevalier utilise le mot, l'espace de la page, et de la sobriété surgit la beauté et une sorte de lyrisme tout en retenue. 
Car ce qu'il y a, pensa soudain le jeune véto, avec les animaux et les très petits ou très vieux humains, et tous ceux qui ne peuvent parler de façon intelligible, c'est qu'on peut très bien ne pas entendre la plainte.
Aucun registre ne s'ouvre pour prendre acte des faits, des préjudices irréversibles, des souffrances sans fin.
Ainsi, ce n'est rien; quand il n'y a pas d'histoires, pas de récits, rien n'existe.
Et la page suivante : 


RIEN.


Et le XXIème siècle, évoqué par cette litanie en vers libres, du moins c'est ce que ça m'a évoqué. 
S. Chevalier, Les mauvaises, p. 169.

Il y a également la chronologie "bousculée" du roman : les années 1980, les jours qui mènent au drame, le XXIème siècle, tout ça est savamment construit. C'est une période d'intenses changements qui est évoquée : la fin d'une époque rurale, la fin d'un monde encore relativement préservé, dans sa rudesse même. Noir, le roman l'est, tragique, aussi. 
Et puis il faut souligner une chose, c'est que le roman se lit d'une traite ou presque : que voulez-vous, avec une première phrase comme celle-ci:
Le cadavre disparut la même nuit que les bêtes.
S. Chevalier a un sacré talent de conteuse, elle vous harponne dès la première phrase et ne vous lâche plus. Elle le fait sans céder à la facilité, déjoue les pièges, joue avec nous, aussi. Pourquoi Micheline est-elle appelée Roberto? C'est un régal, de bout en bout. S. Chevalier n'assène jamais rien, elle ouvre des pistes, des questions. 
C'est intense, beau, tragique, magnifiquement écrit. E basta cosi. 

Sévérine Chevalier, Les mauvaises, La manufacture de livres, 2018. 

lundi 9 avril 2018

Le combo d'enfer

Photographie par Christophe Lecoq empruntée ici

Bon, une absence encore, liée dans un premier temps à un surcroît de travail (avec déplacements) et dans un second temps à un petit souci de santé, sans gravité mais ayant occasionné, après un passage aux urgences, désagréments, douleurs et fatigue. La vieillesse est un naufrage, je ne le dirai jamais assez. En tout cas je vous présente toutes mes excuses, notamment pour les commentaires que vous avez postés et qui sont restés en souffrance...
Pourtant, le mois de mars a été riche en lectures, et quelles lectures, mazette!
Je cite mes lectures dans le désordre, ou plutôt, à l'ordre chronologique je substitue l'ordre d'importance, d'impact, appelez ça comme vous voudrez.

- une seule lecture franchement anecdotique, qui a été agréable sur le moment mais qui tend déjà à s'estomper  : Mort sur le Tage de Pedro Garcia Rosado. Des lenteurs, malgré un dernier tiers enthousiasmant...

- les lectures franchement sympathiques, qui m'ont apporté des choses diverses.
La biographie de Maurice Ronet par Jean-Pierre Montal, Maurice Ronet. Les vies du feu follet. J'ai découvert un homme étonnant, assez étrange, et cette biographie, qui permet aussi à Montal d'évoquer des moments de sa propre existence, laisse une satanée mélancolie au lecteur, et l'envie de voir ou revoir des films avec Maurice Ronet.
Le dernier opus d'Anne Wiazemsky, Un saint homme, m'a apporté ce que j'y cherchais, un beau portrait d'homme, le père Deau, une relation forte, mi-amicale, mi-filiale, avec la plume d'Anne Wiazemsky, qui va me manquer.
Jake de Bryan Reardon est un très bon roman noir, qui a eu un écho tragique avec la tuerie de masse dans le lycée américain. Je ne serai sans doute pas allée spontanément vers ce livre si on ne me l'avait pas offert, et je suis ravie de l'avoir lu.
Même chose pour Les chiens de chasse de Jorn Lier Horst: je ne l'aurais pas lu, un peu lassée par le polar scandinave, et ça aurait été dommage, car j'ai aimé, vraiment aimé, au point que j'ai acheté le premier opus de la série.
Une belle surprise aussi avec Sans lendemain de Jake Hinkson, très beau roman noir publié chez Gallmeister.

- les valeurs sûres
Janet Evanovich avec Dix-sept ans de malheur m'a apporté ce que j'attends d'elle : des personnages récurrents hilarants, des personnages propres à ce volume déjantés à souhait, un humour qui me réconforte quand j'en ai besoin.
Susin Nielsen a beau s'adresser aux ados, elle me ravit. Le journal malgré lui de Henry K. Larsen m'avait échappé à sa sortie. C'est l'un des rares écrivains de littérature ados que je lis encore.
Craig Johnson avec son Walt Longmire annuel, Tout autre nom : sans doute pas mon préféré, mais j'ai quand même beaucoup aimé et j'ai quitté mon shérif préféré à regrets...

- les grands moments de lecture, de littérature, les claques, appelez ça comme vous voudrez
La petite gauloise de Jérôme Leroy: je continue à découvrir son oeuvre et ce nouvel opus, s'il ne m'a pas occasionné le choc incroyable de Un peu tard dans la saison, a été un excellent moment de lecture. Songez à ma joie quand je lis les premières lignes, qui vont rythmer le livre, avec la référence à Jean-Patrick Manchette... Toute ma lecture a été à l'avenant de ce plaisir. 
La vespasienne de Sébastien Rutès m'a enchantée de sa noirceur et son intelligence. Pour moi qui n'ai pas réussi à lire La mélancolie des corbeaux (oui, allez-y, jetez-moi des pierres), c'était une sorte de revanche... J'ai songé à Slocombe, à Daeninckx (pour Itinéraire d'un salaud ordinaire), au Corps noir de Manotti, à d'excellents romans, quoi. 
And last but not least, j'ai été soufflée par Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet. Outre que c'était un soulagement de voir revenir l'auteur sur les étals des libraires après des années de silence, je peux dire que ce fut une lecture éblouie par le talent de conteur de F. Muratet, par la puissance de son évocation, par la complexité des personnages, par la force tragique de ce récit de guerre. Franchement, je ne m'en suis pas remise. 

Donc ce fut un mois de mars riche et éclectique, quoique marqué, qui s'en étonnera, par le roman noir. La lecture de François Muratet fut un tel choc que j'ai eu du mal à passer à autre chose, et avril a commencé sous des auspices moins favorables, avec deux lectures dont je ne parlerai pas, parce que je n'ai envie de partager que ce qui suscite de l'intérêt littéraire à mes yeux, y compris quand je ne suis pas tout à fait convaincue. C'est pourquoi, voyez-vous, j'ai parlé ici du livre de Colin Niel qui m'avait laissée sur ma faim, alors que je tais mon avis sur des livres que je juge ratés ou consternants. 

Mais avril continue avec des belles lectures, et j'espère retrouver suffisamment de patate pour vous en parler en détail. 

jeudi 8 mars 2018

Les chiens de chasse de JØRN LIER HORST


Présentation (éditeur)
Dix-sept ans après son incarcération pour l’enlèvement et le meurtre de la jeune Cecilia Linde, Rudolf Haglund retrouve la liberté… Et son nouvel avocat affirme être en mesure de démontrer que Haglund a été condamné sur la base de preuves falsifiées. 
William Wisting, à l’époque jeune policier en charge de l’enquête, est devenu une figure exemplaire et respectée, incarnant l’intégrité et les valeurs d’une institution souvent mise à mal dans l’opinion publique. 
Au cœur d’un scandale médiatique et judiciaire, suspendu de ses fonctions, Wisting décide de reprendre un à un les éléments du dossier. Les policiers auraient-ils succombé au syndrome des «chiens de chasse», suivant la première piste que leur indique leur instinct, au risque d’en négliger d’autres, et s’acharnant à étayer leurs soupçons pour prouver la culpabilité supposée de leur «proie»? Ou l’enquête aurait-elle été manipulée? Mais par qui, et dans quel but?


Ce que j'en pense
Je dois le reconnaître, la vogue du polar scandinave me laisse un peu de marbre : j'ai aimé les premiers Mankell publiés en France (mais me suis vite lassée), les premiers Indridason, mais je n'ai jamais accroché à Stieg Larsson, Camilla Läckberg me déplaît et Jo Nesbo ne me passionne pas au point que j'aie envie de dévorer tous ses polars (j'en ai lu deux)... Bref, je ne retiendrai que Sjöwall et Wahlöö. C'est vous dire si j'abordais avec scepticisme Les chiens de chasse de Jorn Lier Host. Rien que de très classique dans ce polar, où nous suivons deux personnages, Wisting, officier de police vite suspendu car suspecté d'avoir introduit de fausses preuves dans une affaire vieille de 17 ans, et sa fille Line, journaliste qui n'a pas froid aux yeux. Une vieille enquête dont les conclusions sont remises en question alors que le coupable vient d'être remis en liberté, une nouvelle disparition, rien de bien neuf, me direz-vous. C'est vrai. Mais j'ai marché. Le roman, composé de courts chapitres qui alternent les points de vue de Line et de son père, est étrangement addictif, et quand je reprenais le volume après une interruption, c'était avec un grand plaisir et même une certaine impatience. C'est efficace, sans temps mort, on suit avec intérêt les étapes des deux enquêtes, celle qui doit permettre à Wisting de se disculper, celle qui porte sur la nouvelle disparition. Je me suis rapidement intéressée, et même attachée, aux personnages, bien dessinés et cohérents, y compris les plus rapidement évoqués. J'ai aimé aussi que l'auteur se défie du pathos, ou de la dramatisation à outrance. Enfin, si j'ai aimé l'efficacité et la relative rapidité du récit, j'ai aimé aussi que l'auteur ne joue pas la carte du thriller à tout crin, du suspense à fond les ballons. Non, il y a quelque chose de calme dans Les chiens de chasse, de non-trépidant, si je puis dire, et ça m'a plu. D'ailleurs, c'est bien simple, j'ai déjà acheté Fermé pour l'hiver, précédent opus de l'auteur. 

HORST JØRN LIER, Les chiens de chasse (Jakthundene), Gallimard Série Noire, 2018. Traduit du norvégien par Hélène Hervieu. Disponible en ebook.

mercredi 28 février 2018

Les librairies de ma vie #2 Une adolescence dans les années 80

Image empruntée ici

Enfant, donc, j'avais ma came grâce à mes parents, essentiellement : Martine, Caroline, puis Alice, et des achats de hasard, par exemple dans la collection 1000 soleils et une autre, pour Les Misérables de Victor Hugo, lu (et pas bien compris) quand j'étais au CM2.

A l'adolescence, on continue sur la même lancée, sauf qu'en 6ème, je découvre Agatha Christie : c'est le rayon Livres des Nouvelles Galeries qui me pourvoyait, pour l'essentiel. Pas de librairie, donc.
Cependant, en 5ème, à l'occasion d'une sortie au cinéma avec des copines, j'ai obtenu un crochet par la librairie toute proche. C'était alors une librairie importante du centre-ville, une institution que j'allais fréquenter ensuite, au lycée, avant qu'elle ne ferme ses portes en 1990 ou 1991 (en cédant la place à un point de vente presse/librairie/papeterie qui existe toujours). Pourquoi ce crochet? Parce que j'avais découvert Victor Hugo poète dans mon manuel scolaire, et que, ayant quelques sous en poche, après avoir vu un navet terrifiant (Rambo 2), j'avais sans doute besoin de me laver les neurones. Je me revois entrer avec mes copines, un petit groupe de presque fillettes de 5ème, probablement mal dégrossies, et moi qui m'extrais de notre petit groupe bruyant pour demander à la libraire, pas intimidée le moins du monde, Les Contemplations de Victor Hugo, que j'ai donc eu en Poésie Gallimard (volume que j'ai toujours).
Quand j'y repense, d'ailleurs, ça me sidère un peu: aucune gêne de ma part. Ni vis-à-vis de mes camarades (qui n'avaient aucune envie de traîner dans une librairie mais n'ont fait aucune remarque), ni vis-à-vis des libraires. Sans être absolument à l'aise (c'était la première fois que j'allais dans cette librairie), je n'ai pas hésité une seconde à entrer, encore moins à demander ce que je voulais. Aujourd'hui, je perçois pourtant que les librairies peuvent être intimidantes, je vois parfois des lycéens ou des collégiens  qui ne savent où chercher les livres (pour l'école) mais n'osent pas demander, et j'ai constaté la morgue involontaire de libraires dans des institutions vénérables ; je ne citerai pas de lieux, mais je songe à une librairie bruxelloise, à une autre dans le 6ème arrondissement à Paris. Cet entre-soi qu'on y entretient me révulse. Mais j'avais déjà l'assurance d'une lectrice, il faut croire, et puis c'était dans ma ville de province, où le snobisme n'était pas de mise. J'ai demandé mon recueil de poésie, on me l'a tendu et basta.

Cependant, les librairies sont restées des lieux rares pour moi durant les années collège. J'habitais à la campagne, et dans les virées "en ville" avec ma mère (essentiellement), je continuais à acheter des livres en supermarché ou aux Nouvelles Galeries. J'ai le souvenir pourtant d'un passage dans une autre librairie de ma ville, rue Jules Guesde (il y en avait plusieurs dans cette rue proche d'un grand lycée doté de classes préparatoires), avec ma marraine. J'étais en 4ème ou en 3ème, je ne sais pas trop, et je découvrais le cinéma de Chaplin. Ma marraine m'a emmenée à la librairie où j'ai choisi un livre sur le cinéaste, pas une biographie, non, une analyse de son cinéma. C'était une librairie très haute de plafond, pas très bien éclairée, avec une partie des rayonnages sur la mezzanine. Elle a ensuite déménagé (vers les Halles centrales) et a changé de nom, les locaux initiaux cédant la place à un photographe pour plusieurs années.

Les années lycée, en revanche... J'ai intégré ce lycée de centre-ville, je m'y suis sentie merveilleusement bien. Toutes proches, plusieurs librairies (3 ou 4), et pas loin non plus, des cinémas (4, oui, 4), et des cafés. Il y avait face à l'entrée des élèves la librairie où j'avais acheté Les Contemplations, mais ma prédilection allait à une petite librairie située plus haut dans le centre. Elle était tenue par deux personnes, une femme et un homme, deux spécimens jeunes et pourtant tout droit sortis des années 1970, des hippies comme on disait encore à l'époque. C'était une librairie spécialisée dans les formats poche, et elle s'appelait "Les yeux dans les poches". C'était dans une rue historique de la ville, c'était petit, chaleureux, et on n'y jugeait jamais les lectures des clients. Nous étions dans la deuxième moitié des années 1980, il y avait encore des librairies loin de toute logique de chaîne et de franchise, et des disquaires, des cinémas en masse. Je lisais de tout, surtout des classiques, j'allais beaucoup au cinéma grâce à une carte jeune et des tarifs qui n'ont rien à voir avec les 10 euros qu'il faut aujourd'hui lâcher pour voir un film, j'achetais des vinyles, des cassettes et mes premiers CD, de Springsteen, Prince (mes goûts musicaux étaient très mainstream), je passais des heures à la Tabatière à côté du lycée, en lisant Première, Best et Rock and Folk. Est-ce que c'était des années merveilleuses dont j'ai la nostalgie? Non, il y avait des aspects nettement moins marrants sur le plan personnel, sur le plan politique (la montée du FN), et c'était les années fric, mais je m'en souviens comme d'années où j'ai pris une première dose d'autonomie, où j'ai commencé à traîner longuement dans les librairies. 
L'une des librairies a donc déménagé pour un lieu plus moderne, plus clair : c'était Page et Plume, et c'était formidable. J'étais une cliente assez muette : je flânais, je choisissais, je savais parfois ce que je voulais en entrant. Je n'avais recours aux libraires que pour passer des commandes quand c'était nécessaire. De même que j'avais demandé, à douze ans, mon recueil de poésie sans hésiter, je me sentais comme un poisson dans l'eau dans les rayons de la librairie. Cela a duré des années, au moins dix je dirais, cette manie de traîner entre les livres pendant des siècles. Adolescente, j'avais peu d'argent mais je n'ai jamais eu l'impression de trop me restreindre dans mes achats de livres. Il faut dire que je savais encore repartir avec un seul livre (contrairement à maintenant), en poche dans 99,99% des cas. Et je me souviens que certains livres me semblaient chers : ainsi Antigone d'Anouilh, uniquement disponible alors à la Table Ronde (je crois), pas en poche en tout cas, trop cher pour moi, ou Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Les positions de Gracq sur le poche me donnent encore envie, aujourd'hui, de sortir la boîte à baffes: sans les poches, je n'aurais pas lu ce que j'ai lu dès 12 ans, et les bibliothèques n'y auraient pas changé grand chose. Pas de livre dans l'entourage familial, pas d'habitude en médiathèque, je dois tout aux librairies et aux collections de poche.
L'adolescence est pour moi liée à ces librairies, autant qu'aux cinémas et aux cafés où je passais beaucoup de temps. Parce qu'il n'y avait pas de livres à la maison, j'ai aimé tôt avoir des livres à moi, achetés neufs ou non, lus, parfois relus. 




dimanche 25 février 2018

Trilogie Mc Cash de Caryl Ferey


Depuis fort longtemps, j'avais dans mon stock Plutôt crever et La jambe gauche de Joe Strummer, de Caryl Ferey (tout comme Mapuche que je n'ai pas encore lu). Je n'avais même pas remarqué que le même personnage y était utilisé, c'est vous dire si je peux acheter sur la seule foi d'un nom d'auteur. Et puis Caryl Ferey a sorti Plus jamais seul, que j'ai acheté la semaine dernière. Plutôt que de commencer tête baissée ce dernier opus, j'ai eu envie de prendre les romans dans l'ordre (même si on peut fort bien lire Plus jamais seul indépendamment, comme chaque volume d'ailleurs). Je me disais donc que, selon toute probabilité, Plus jamais seul allait rester dans mon stock pendant des lustres, car je répugne toujours à enchaîner les volumes d'une série directement. 
Que nenni! J'ai dévoré Plutôt crever, et alors que je me demandais avec quoi poursuivre, j'ai pris illico La jambe gauche de Joe Strummer, fini tard dans la nuit, avec une seule envie, retrouver Mc Cash dans Plus jamais seul. Bref, j'ai commencé dimanche et mercredi, j'avais englouti les trois volumes avec délectation. 
Avantage supplémentaire : j'ai pu mesurer les différences entre les trois, publiés en 2002, 2007 et 2018, donc. Il en fait du chemin, Caryl Ferey, et les trois volumes ont des différences d'écriture, de structure évidentes. J'ai lu sur son site que pour Plutôt crever, il avait en tête Pierrot le fou de Godard, et qu'il trouvait des défauts à ce texte, remanié quelques années plus tard pour une édition en Folio. Oui, j'ai trouvé l'intrigue échevelée, un brin maladroite, mais ça ne m'a pas gênée une seconde, parce que c'est un roman qui passe à l'énergie, énergie du polar, comme on dirait énergie rock. C'est intéressant pour une autre raison : Mc Cash n'était peut-être pas prévu pour être un personnage récurrent de l'oeuvre de Férey, en tout cas le roman propose les points de vue de plusieurs protagonistes, sans que Mc Cash se détache plus. Mais bon sang! quels personnages! et comme Mc Cash s'impose au lecteur, malgré tout. Il reprend cette tradition des personnages de roman noir, mal léchés, esquintés, avec une louche de misanthropie en plus, et je l'ai adoré d'emblée. Et puis le style de Carey est acéré, ça pétille, ça explose, ça claque. 
La jambe gauche de Joe Strummer est à mon sens plus réussi, et je crois que c'est celui des trois que j'ai préféré. Cette fois on ne tergiverse plus : Mc Cash est de retour et le roman s'organise autour de lui. L'idée folle est de lui mettre une enfant dans les pattes, et ce qu'il y a de beau, c'est que Caryl Ferey ne cède à aucun sentimentalisme de mauvais aloi, Mc Cash reste Mc Cash, brut de décoffrage, misanthrope et drôle, auto-destructeur aussi. Le regard se fait aussi plus social, plus ancré dans la représentation sans concession d'une société gangrénée par le capitalisme et le profit, mais sans pesanteur. 
Dopée à l'énergie brute de ce second opus, je me suis saisie du troisième, depuis peu en librairie. Si le deuxième est mon préféré, j'ai tout de même adoré Plus jamais seul. Pourquoi l'ai-je un peu moins aimé? Caryl Ferey s'est un peu attendri avec les années : non qu'il fasse évoluer ses personnages dans un monde de bisounours, bien au contraire, mais même Mc Cash se surprend à éprouver de l'empathie (un brin) et de l'amour paternel ou quelque chose qui y ressemble. Cet attendrissement de Caryl Ferey, je l'avais remarqué dans Condor, ce qui avait gêné ma lecture : rien de tel dans Plus jamais seul, tout de même. Et puis entre ces volumes, plus de dix ans se sont écoulés : il y a eu Zulu, Condor et Mapuche, entre autres. J'ai le sentiment que l'on assigne plus volontiers à l'auteur la mission de porter témoignage sur la réalité socio-politique de différents pays, et si cela est parfois parfaitement réussi (Zulu, nom de dieu, Zulu!), c'est parfois plus lourd. Condor m'a semblé parfois un peu didactique. Dans Plus jamais seul, sans que cela alourdisse vraiment le roman, il y a des passages sur l'enfer vécu par les migrants, sur la Grèce et l'Europe. J'insiste : cela ne m'a pas gênée et c'est bienvenu dans le roman. Mais La jambe gauche de Joe Strummer ne s'embarrassait pas de ces explications, et le roman s'en trouvait dopé à l'énergie pure. Ceci étant dit, j'ai galopé dans Plus jamais seul avec bonheur, et je n'espère qu'une chose : que Caryl Ferey trouvera un nouveau terrain de jeu pour Mc Cash, que je ne vais pas oublier de sitôt. 

Caryl Ferey, Plutôt crever, 2002, Gallimard Série Noire, réédition en Folio, 2006. 
Caryl Ferey, La jambe gauche de Joe Strummer, Gallimard Série Noire, 2007, disponible en Folio.
Caryl Ferey, Plus jamais seul, Gallimard Série Noire, 2018. 
Les trois volumes sont disponibles en ebook.