samedi 12 mai 2018

Hével de Patrick Pécherot


Présentation de l'éditeur
Janvier 1958. À bord d’un camion fatigué, Gus et André parcourent le Jura à la recherche de frets hypothétiques. Alors que la guerre d’Algérie fait rage, les incidents se multiplient sur leur parcours. Tensions intercommunautaires, omniprésence policière exacerbent haines et rancœurs dans un climat que la présence d’un étrange routard rend encore plus inquiétant… 
2018. Gus se confie à un écrivain venu l’interroger sur un meurtre oublié depuis soixante ans. Il se complaît à brouiller les cartes et à se jouer de son interlocuteur. Quelles vérités se cachent derrière les apparences? 


Ce que j'en pense
Patrick Pécherot constitue selon moi une voix à part dans le paysage du roman noir français : il est l'un des seuls à proposer des romans historiques authentiquement noirs, ou du roman noir historique. Il gratte les plaies de l'Histoire, avec un talent fou pour faire revivre une époque, des lieux, des personnes. Dans Hével il évoque la guerre d'Algérie en faisant un pas de côté  : c'est vu de France que le conflit est abordé, sans combats ni bombes. Comme toujours, Patrick Pécherot situe son intrigue dans la zone grise, se défiant de tout didactisme, de tout manichéisme aussi. Gus, personnage et narrateur de ce roman qui se situe à deux niveaux temporels (1958, 2018 pour le récit fait par un Gus vieillissant à un journaliste ou écrivain, on ne sait trop), n'est pas un type sympathique, ni héros aux belles idées ni ordure patentée. Non, juste un type ordinaire, de son époque, un Français de métropole pris dans des discours coloniaux et racistes, et que les évènements vont éprouver dans ses certitudes. Patrick Pécherot évoque avec beaucoup de finesse ces trajectoires tragiques : celle d'un Algérien qui fuit la police, probable militant du FLN ; celle d'un appelé déserteur, tueur de flic en des temps troublés ; mais aussi celles de ces travailleurs immigrés algériens, eh oui, déjà, entassés dans des logements de fortune. 
Cette fois Patrick Pécherot délaisse les villes pour un coin perdu dans le Jura, avec une intrigue en forme de road-movie. Enfin, road-movie sur des espaces plutôt confinés, tout de même, sans nulle impression d'espaces ouverts à l'infini : on se sent à la fois perdu et enfermé dans ce paysage de montagne, brumeux à souhait (comme la réalité). Tout devient inquiétant, dans ces montagnes et ces forêts, l'idée même de la fuite est illusoire, et pourtant ces montagnes ont sauvé des vies pendant l'Occupation... C'est très beau et très fort, et je me souviendrai longtemps de ce lynx à la présence si intense. 
Enfin, Patrick Pécherot a beau parler d'une période de l'Histoire française qui continue à pincer là où ça fait mal, il parle aussi de nos temps troublés : je surinterprète peut-être, mais cette France de 1958, où police et armée sont partout, arrêtant le narrateur (on est en période de paix, officiellement) alors qu'il se promène la nuit, me fait penser à notre début de XXIème siècle. Suspicions, arrestations, surveillance...
Quoi qu'il en soit, Patrick Pécherot signe avec Hével un très beau roman noir et continue à construire une oeuvre singulière. 

Patrick Pécherot, Hével, Gallimard Série noire, 2018. Disponible en ebook.

jeudi 3 mai 2018

Salut à toi ô mon frère! de Marin Ledun


Présentation éditeur
La grouillante et fantasque tribu Mabille-Pons : Charles, clerc de notaire pacifiste, Adélaïde, infirmière anarchiste et excentrique, les enfants libres et grands, trois adoptés. Le quotidien comme la bourrasque d'une fantaisie bien peu militaire. 
Jusqu'à ce 20 mars 2017, premier jour du printemps, où le petit dernier manque à l'appel. Gus, l'incurable gentil, le bouc émissaire professionnel, a disparu et se retrouve accusé du braquage d'un bureau de tabac, mettant Tournon en émoi. Branle-bas de combat de la smala! Il faut faire grappe, retrouver Gus, fourbir les armes des faibles, défaire le racisme ordinaire de la petite ville bien mal pensante, lutter pour le droit au désordre, mobiliser pour l'innocenter, lui ô notre frère.


Ce que j'en pense
Marin Ledun, pour moi, c'est la noirceur absolue, et j'ai un souvenir particulièrement fort des Visages écrasés, de La guerre des vanités, pour ne citer qu'eux. Avec ce nouvel opus, il change de ton sans renoncer à la force du portrait social. Le racisme ordinaire des petites villes est parfaitement décrit, ce racisme qui ne se dévoile vraiment que dans des circonstances extraordinaires... Et puis Marin Ledun épingle à merveille ces notables confits de médiocrité et de bêtise, leurs rejetons qui la jouent racaille mais brillent de lâcheté et de réflexes de classe. Tout au long de ce roman qui se dévore (presque) d'une traite, on se réjouit devant ces portraits acérés, et c'est jubilatoire. 
Et puis il y a quelque chose de Daniel Pennac* dans ce roman (il est d'ailleurs mentionné), avec la smala (qui rappelle la tribu Malaussène), la tendresse de tout ce petit monde, le caractère barré des parents - et aussi des enfants - avec mention spéciale à Adélaïde, furia maternelle rétive à toute forme et à toute figure d'autorité. Il y a le mignon joli flic, même pas une caricature, un beau personnage, dont la seule tare est une orthographe accidentée. Enfin, il y a Rose, la narratrice, vingt-et-un ans au compteur, des lettres et du punch à revendre, grâce à qui nous sommes embarqués dans le voyage. 
N'ai-je donc aucune réserve? Si, une minuscule : je trouve que Rose a parfois des références et des manières de réagir qui sont fort peu de son âge, mais bon, c'est vraiment pour pinailler. 
Soyez-en certains : il n'y a pas que la couverture qui décoiffe, le roman est un feu d'artifice, un bijou d'humour et de tendresse, le tout sans concession à la radiographie sociale. Un peu de légèreté chez Marin Ledun, fichtre! c'est inattendu et ça fait du bien. 

Marin Ledun, Salut à toi ô mon frère!, Gallimard Série Noire, 2018.

* je parle du temps de la première trilogie Malaussène, évidemment...

samedi 14 avril 2018

Les mauvaises de Séverine Chevalier


Présentation de l'éditeur
Deux jeunes filles d’une quinzaine d’années et un petit garçon aiment à s’aventurer dans une forêt du Massif Central, au bord d’un lac qui vient d’être vidé. Autour d’eux, les adultes vaquent à leur existence, égarés, tous marqués de séquelles plus ou moins vives et irréversibles. Il y a les anciens, ceux qui sont nés ici, aux abords des volcans d’Auvergne. Il y a les moins anciens, il y a les très jeunes, puis ceux qui viennent d’ailleurs. Il y a aussi ceux qui sont partis, ont tout abandonné, et dont les traces subsistent dans les esprits. Une des deux jeunes filles est retrouvée morte, puis c’est sa dépouille à la morgue qui disparaît en pleine nuit… 

Ce que j'en pense
Pour une raison que j'ignore, ou pour aucune raison du tout, juste l'accumulation, j'ai tous les livres de Séverine Chevalier mais je ne les avais pas ouverts. Et je ne sais pourquoi, j'ai attaqué son oeuvre par le dernier opus, Les mauvaises. Et quel roman!
Ce qui frappe en premier, c'est la virtuosité de l'écriture et la beauté de la langue. Je dis virtuosité, mais n'allez pas croire que S. Chevalier en fait des tonnes et donne dans l'esbroufe. Non, l'écriture est d'une sobriété incroyable, pas de surcharge, pas d'effet, juste la puissance poétique d'une langue juste, de phrases au cordeau. Et je ne parle pas de poésie au hasard, ce n'est pas un mot jeté en l'air, non, S. Chevalier utilise le mot, l'espace de la page, et de la sobriété surgit la beauté et une sorte de lyrisme tout en retenue. 
Car ce qu'il y a, pensa soudain le jeune véto, avec les animaux et les très petits ou très vieux humains, et tous ceux qui ne peuvent parler de façon intelligible, c'est qu'on peut très bien ne pas entendre la plainte.
Aucun registre ne s'ouvre pour prendre acte des faits, des préjudices irréversibles, des souffrances sans fin.
Ainsi, ce n'est rien; quand il n'y a pas d'histoires, pas de récits, rien n'existe.
Et la page suivante : 


RIEN.


Et le XXIème siècle, évoqué par cette litanie en vers libres, du moins c'est ce que ça m'a évoqué. 
S. Chevalier, Les mauvaises, p. 169.

Il y a également la chronologie "bousculée" du roman : les années 1980, les jours qui mènent au drame, le XXIème siècle, tout ça est savamment construit. C'est une période d'intenses changements qui est évoquée : la fin d'une époque rurale, la fin d'un monde encore relativement préservé, dans sa rudesse même. Noir, le roman l'est, tragique, aussi. 
Et puis il faut souligner une chose, c'est que le roman se lit d'une traite ou presque : que voulez-vous, avec une première phrase comme celle-ci:
Le cadavre disparut la même nuit que les bêtes.
S. Chevalier a un sacré talent de conteuse, elle vous harponne dès la première phrase et ne vous lâche plus. Elle le fait sans céder à la facilité, déjoue les pièges, joue avec nous, aussi. Pourquoi Micheline est-elle appelée Roberto? C'est un régal, de bout en bout. S. Chevalier n'assène jamais rien, elle ouvre des pistes, des questions. 
C'est intense, beau, tragique, magnifiquement écrit. E basta cosi. 

Sévérine Chevalier, Les mauvaises, La manufacture de livres, 2018. 

lundi 9 avril 2018

Le combo d'enfer

Photographie par Christophe Lecoq empruntée ici

Bon, une absence encore, liée dans un premier temps à un surcroît de travail (avec déplacements) et dans un second temps à un petit souci de santé, sans gravité mais ayant occasionné, après un passage aux urgences, désagréments, douleurs et fatigue. La vieillesse est un naufrage, je ne le dirai jamais assez. En tout cas je vous présente toutes mes excuses, notamment pour les commentaires que vous avez postés et qui sont restés en souffrance...
Pourtant, le mois de mars a été riche en lectures, et quelles lectures, mazette!
Je cite mes lectures dans le désordre, ou plutôt, à l'ordre chronologique je substitue l'ordre d'importance, d'impact, appelez ça comme vous voudrez.

- une seule lecture franchement anecdotique, qui a été agréable sur le moment mais qui tend déjà à s'estomper  : Mort sur le Tage de Pedro Garcia Rosado. Des lenteurs, malgré un dernier tiers enthousiasmant...

- les lectures franchement sympathiques, qui m'ont apporté des choses diverses.
La biographie de Maurice Ronet par Jean-Pierre Montal, Maurice Ronet. Les vies du feu follet. J'ai découvert un homme étonnant, assez étrange, et cette biographie, qui permet aussi à Montal d'évoquer des moments de sa propre existence, laisse une satanée mélancolie au lecteur, et l'envie de voir ou revoir des films avec Maurice Ronet.
Le dernier opus d'Anne Wiazemsky, Un saint homme, m'a apporté ce que j'y cherchais, un beau portrait d'homme, le père Deau, une relation forte, mi-amicale, mi-filiale, avec la plume d'Anne Wiazemsky, qui va me manquer.
Jake de Bryan Reardon est un très bon roman noir, qui a eu un écho tragique avec la tuerie de masse dans le lycée américain. Je ne serai sans doute pas allée spontanément vers ce livre si on ne me l'avait pas offert, et je suis ravie de l'avoir lu.
Même chose pour Les chiens de chasse de Jorn Lier Horst: je ne l'aurais pas lu, un peu lassée par le polar scandinave, et ça aurait été dommage, car j'ai aimé, vraiment aimé, au point que j'ai acheté le premier opus de la série.
Une belle surprise aussi avec Sans lendemain de Jake Hinkson, très beau roman noir publié chez Gallmeister.

- les valeurs sûres
Janet Evanovich avec Dix-sept ans de malheur m'a apporté ce que j'attends d'elle : des personnages récurrents hilarants, des personnages propres à ce volume déjantés à souhait, un humour qui me réconforte quand j'en ai besoin.
Susin Nielsen a beau s'adresser aux ados, elle me ravit. Le journal malgré lui de Henry K. Larsen m'avait échappé à sa sortie. C'est l'un des rares écrivains de littérature ados que je lis encore.
Craig Johnson avec son Walt Longmire annuel, Tout autre nom : sans doute pas mon préféré, mais j'ai quand même beaucoup aimé et j'ai quitté mon shérif préféré à regrets...

- les grands moments de lecture, de littérature, les claques, appelez ça comme vous voudrez
La petite gauloise de Jérôme Leroy: je continue à découvrir son oeuvre et ce nouvel opus, s'il ne m'a pas occasionné le choc incroyable de Un peu tard dans la saison, a été un excellent moment de lecture. Songez à ma joie quand je lis les premières lignes, qui vont rythmer le livre, avec la référence à Jean-Patrick Manchette... Toute ma lecture a été à l'avenant de ce plaisir. 
La vespasienne de Sébastien Rutès m'a enchantée de sa noirceur et son intelligence. Pour moi qui n'ai pas réussi à lire La mélancolie des corbeaux (oui, allez-y, jetez-moi des pierres), c'était une sorte de revanche... J'ai songé à Slocombe, à Daeninckx (pour Itinéraire d'un salaud ordinaire), au Corps noir de Manotti, à d'excellents romans, quoi. 
And last but not least, j'ai été soufflée par Tu dormiras quand tu seras mort de François Muratet. Outre que c'était un soulagement de voir revenir l'auteur sur les étals des libraires après des années de silence, je peux dire que ce fut une lecture éblouie par le talent de conteur de F. Muratet, par la puissance de son évocation, par la complexité des personnages, par la force tragique de ce récit de guerre. Franchement, je ne m'en suis pas remise. 

Donc ce fut un mois de mars riche et éclectique, quoique marqué, qui s'en étonnera, par le roman noir. La lecture de François Muratet fut un tel choc que j'ai eu du mal à passer à autre chose, et avril a commencé sous des auspices moins favorables, avec deux lectures dont je ne parlerai pas, parce que je n'ai envie de partager que ce qui suscite de l'intérêt littéraire à mes yeux, y compris quand je ne suis pas tout à fait convaincue. C'est pourquoi, voyez-vous, j'ai parlé ici du livre de Colin Niel qui m'avait laissée sur ma faim, alors que je tais mon avis sur des livres que je juge ratés ou consternants. 

Mais avril continue avec des belles lectures, et j'espère retrouver suffisamment de patate pour vous en parler en détail. 

jeudi 8 mars 2018

Les chiens de chasse de JØRN LIER HORST


Présentation (éditeur)
Dix-sept ans après son incarcération pour l’enlèvement et le meurtre de la jeune Cecilia Linde, Rudolf Haglund retrouve la liberté… Et son nouvel avocat affirme être en mesure de démontrer que Haglund a été condamné sur la base de preuves falsifiées. 
William Wisting, à l’époque jeune policier en charge de l’enquête, est devenu une figure exemplaire et respectée, incarnant l’intégrité et les valeurs d’une institution souvent mise à mal dans l’opinion publique. 
Au cœur d’un scandale médiatique et judiciaire, suspendu de ses fonctions, Wisting décide de reprendre un à un les éléments du dossier. Les policiers auraient-ils succombé au syndrome des «chiens de chasse», suivant la première piste que leur indique leur instinct, au risque d’en négliger d’autres, et s’acharnant à étayer leurs soupçons pour prouver la culpabilité supposée de leur «proie»? Ou l’enquête aurait-elle été manipulée? Mais par qui, et dans quel but?


Ce que j'en pense
Je dois le reconnaître, la vogue du polar scandinave me laisse un peu de marbre : j'ai aimé les premiers Mankell publiés en France (mais me suis vite lassée), les premiers Indridason, mais je n'ai jamais accroché à Stieg Larsson, Camilla Läckberg me déplaît et Jo Nesbo ne me passionne pas au point que j'aie envie de dévorer tous ses polars (j'en ai lu deux)... Bref, je ne retiendrai que Sjöwall et Wahlöö. C'est vous dire si j'abordais avec scepticisme Les chiens de chasse de Jorn Lier Host. Rien que de très classique dans ce polar, où nous suivons deux personnages, Wisting, officier de police vite suspendu car suspecté d'avoir introduit de fausses preuves dans une affaire vieille de 17 ans, et sa fille Line, journaliste qui n'a pas froid aux yeux. Une vieille enquête dont les conclusions sont remises en question alors que le coupable vient d'être remis en liberté, une nouvelle disparition, rien de bien neuf, me direz-vous. C'est vrai. Mais j'ai marché. Le roman, composé de courts chapitres qui alternent les points de vue de Line et de son père, est étrangement addictif, et quand je reprenais le volume après une interruption, c'était avec un grand plaisir et même une certaine impatience. C'est efficace, sans temps mort, on suit avec intérêt les étapes des deux enquêtes, celle qui doit permettre à Wisting de se disculper, celle qui porte sur la nouvelle disparition. Je me suis rapidement intéressée, et même attachée, aux personnages, bien dessinés et cohérents, y compris les plus rapidement évoqués. J'ai aimé aussi que l'auteur se défie du pathos, ou de la dramatisation à outrance. Enfin, si j'ai aimé l'efficacité et la relative rapidité du récit, j'ai aimé aussi que l'auteur ne joue pas la carte du thriller à tout crin, du suspense à fond les ballons. Non, il y a quelque chose de calme dans Les chiens de chasse, de non-trépidant, si je puis dire, et ça m'a plu. D'ailleurs, c'est bien simple, j'ai déjà acheté Fermé pour l'hiver, précédent opus de l'auteur. 

HORST JØRN LIER, Les chiens de chasse (Jakthundene), Gallimard Série Noire, 2018. Traduit du norvégien par Hélène Hervieu. Disponible en ebook.

mercredi 28 février 2018

Les librairies de ma vie #2 Une adolescence dans les années 80

Image empruntée ici

Enfant, donc, j'avais ma came grâce à mes parents, essentiellement : Martine, Caroline, puis Alice, et des achats de hasard, par exemple dans la collection 1000 soleils et une autre, pour Les Misérables de Victor Hugo, lu (et pas bien compris) quand j'étais au CM2.

A l'adolescence, on continue sur la même lancée, sauf qu'en 6ème, je découvre Agatha Christie : c'est le rayon Livres des Nouvelles Galeries qui me pourvoyait, pour l'essentiel. Pas de librairie, donc.
Cependant, en 5ème, à l'occasion d'une sortie au cinéma avec des copines, j'ai obtenu un crochet par la librairie toute proche. C'était alors une librairie importante du centre-ville, une institution que j'allais fréquenter ensuite, au lycée, avant qu'elle ne ferme ses portes en 1990 ou 1991 (en cédant la place à un point de vente presse/librairie/papeterie qui existe toujours). Pourquoi ce crochet? Parce que j'avais découvert Victor Hugo poète dans mon manuel scolaire, et que, ayant quelques sous en poche, après avoir vu un navet terrifiant (Rambo 2), j'avais sans doute besoin de me laver les neurones. Je me revois entrer avec mes copines, un petit groupe de presque fillettes de 5ème, probablement mal dégrossies, et moi qui m'extrais de notre petit groupe bruyant pour demander à la libraire, pas intimidée le moins du monde, Les Contemplations de Victor Hugo, que j'ai donc eu en Poésie Gallimard (volume que j'ai toujours).
Quand j'y repense, d'ailleurs, ça me sidère un peu: aucune gêne de ma part. Ni vis-à-vis de mes camarades (qui n'avaient aucune envie de traîner dans une librairie mais n'ont fait aucune remarque), ni vis-à-vis des libraires. Sans être absolument à l'aise (c'était la première fois que j'allais dans cette librairie), je n'ai pas hésité une seconde à entrer, encore moins à demander ce que je voulais. Aujourd'hui, je perçois pourtant que les librairies peuvent être intimidantes, je vois parfois des lycéens ou des collégiens  qui ne savent où chercher les livres (pour l'école) mais n'osent pas demander, et j'ai constaté la morgue involontaire de libraires dans des institutions vénérables ; je ne citerai pas de lieux, mais je songe à une librairie bruxelloise, à une autre dans le 6ème arrondissement à Paris. Cet entre-soi qu'on y entretient me révulse. Mais j'avais déjà l'assurance d'une lectrice, il faut croire, et puis c'était dans ma ville de province, où le snobisme n'était pas de mise. J'ai demandé mon recueil de poésie, on me l'a tendu et basta.

Cependant, les librairies sont restées des lieux rares pour moi durant les années collège. J'habitais à la campagne, et dans les virées "en ville" avec ma mère (essentiellement), je continuais à acheter des livres en supermarché ou aux Nouvelles Galeries. J'ai le souvenir pourtant d'un passage dans une autre librairie de ma ville, rue Jules Guesde (il y en avait plusieurs dans cette rue proche d'un grand lycée doté de classes préparatoires), avec ma marraine. J'étais en 4ème ou en 3ème, je ne sais pas trop, et je découvrais le cinéma de Chaplin. Ma marraine m'a emmenée à la librairie où j'ai choisi un livre sur le cinéaste, pas une biographie, non, une analyse de son cinéma. C'était une librairie très haute de plafond, pas très bien éclairée, avec une partie des rayonnages sur la mezzanine. Elle a ensuite déménagé (vers les Halles centrales) et a changé de nom, les locaux initiaux cédant la place à un photographe pour plusieurs années.

Les années lycée, en revanche... J'ai intégré ce lycée de centre-ville, je m'y suis sentie merveilleusement bien. Toutes proches, plusieurs librairies (3 ou 4), et pas loin non plus, des cinémas (4, oui, 4), et des cafés. Il y avait face à l'entrée des élèves la librairie où j'avais acheté Les Contemplations, mais ma prédilection allait à une petite librairie située plus haut dans le centre. Elle était tenue par deux personnes, une femme et un homme, deux spécimens jeunes et pourtant tout droit sortis des années 1970, des hippies comme on disait encore à l'époque. C'était une librairie spécialisée dans les formats poche, et elle s'appelait "Les yeux dans les poches". C'était dans une rue historique de la ville, c'était petit, chaleureux, et on n'y jugeait jamais les lectures des clients. Nous étions dans la deuxième moitié des années 1980, il y avait encore des librairies loin de toute logique de chaîne et de franchise, et des disquaires, des cinémas en masse. Je lisais de tout, surtout des classiques, j'allais beaucoup au cinéma grâce à une carte jeune et des tarifs qui n'ont rien à voir avec les 10 euros qu'il faut aujourd'hui lâcher pour voir un film, j'achetais des vinyles, des cassettes et mes premiers CD, de Springsteen, Prince (mes goûts musicaux étaient très mainstream), je passais des heures à la Tabatière à côté du lycée, en lisant Première, Best et Rock and Folk. Est-ce que c'était des années merveilleuses dont j'ai la nostalgie? Non, il y avait des aspects nettement moins marrants sur le plan personnel, sur le plan politique (la montée du FN), et c'était les années fric, mais je m'en souviens comme d'années où j'ai pris une première dose d'autonomie, où j'ai commencé à traîner longuement dans les librairies. 
L'une des librairies a donc déménagé pour un lieu plus moderne, plus clair : c'était Page et Plume, et c'était formidable. J'étais une cliente assez muette : je flânais, je choisissais, je savais parfois ce que je voulais en entrant. Je n'avais recours aux libraires que pour passer des commandes quand c'était nécessaire. De même que j'avais demandé, à douze ans, mon recueil de poésie sans hésiter, je me sentais comme un poisson dans l'eau dans les rayons de la librairie. Cela a duré des années, au moins dix je dirais, cette manie de traîner entre les livres pendant des siècles. Adolescente, j'avais peu d'argent mais je n'ai jamais eu l'impression de trop me restreindre dans mes achats de livres. Il faut dire que je savais encore repartir avec un seul livre (contrairement à maintenant), en poche dans 99,99% des cas. Et je me souviens que certains livres me semblaient chers : ainsi Antigone d'Anouilh, uniquement disponible alors à la Table Ronde (je crois), pas en poche en tout cas, trop cher pour moi, ou Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Les positions de Gracq sur le poche me donnent encore envie, aujourd'hui, de sortir la boîte à baffes: sans les poches, je n'aurais pas lu ce que j'ai lu dès 12 ans, et les bibliothèques n'y auraient pas changé grand chose. Pas de livre dans l'entourage familial, pas d'habitude en médiathèque, je dois tout aux librairies et aux collections de poche.
L'adolescence est pour moi liée à ces librairies, autant qu'aux cinémas et aux cafés où je passais beaucoup de temps. Parce qu'il n'y avait pas de livres à la maison, j'ai aimé tôt avoir des livres à moi, achetés neufs ou non, lus, parfois relus. 




dimanche 25 février 2018

Trilogie Mc Cash de Caryl Ferey


Depuis fort longtemps, j'avais dans mon stock Plutôt crever et La jambe gauche de Joe Strummer, de Caryl Ferey (tout comme Mapuche que je n'ai pas encore lu). Je n'avais même pas remarqué que le même personnage y était utilisé, c'est vous dire si je peux acheter sur la seule foi d'un nom d'auteur. Et puis Caryl Ferey a sorti Plus jamais seul, que j'ai acheté la semaine dernière. Plutôt que de commencer tête baissée ce dernier opus, j'ai eu envie de prendre les romans dans l'ordre (même si on peut fort bien lire Plus jamais seul indépendamment, comme chaque volume d'ailleurs). Je me disais donc que, selon toute probabilité, Plus jamais seul allait rester dans mon stock pendant des lustres, car je répugne toujours à enchaîner les volumes d'une série directement. 
Que nenni! J'ai dévoré Plutôt crever, et alors que je me demandais avec quoi poursuivre, j'ai pris illico La jambe gauche de Joe Strummer, fini tard dans la nuit, avec une seule envie, retrouver Mc Cash dans Plus jamais seul. Bref, j'ai commencé dimanche et mercredi, j'avais englouti les trois volumes avec délectation. 
Avantage supplémentaire : j'ai pu mesurer les différences entre les trois, publiés en 2002, 2007 et 2018, donc. Il en fait du chemin, Caryl Ferey, et les trois volumes ont des différences d'écriture, de structure évidentes. J'ai lu sur son site que pour Plutôt crever, il avait en tête Pierrot le fou de Godard, et qu'il trouvait des défauts à ce texte, remanié quelques années plus tard pour une édition en Folio. Oui, j'ai trouvé l'intrigue échevelée, un brin maladroite, mais ça ne m'a pas gênée une seconde, parce que c'est un roman qui passe à l'énergie, énergie du polar, comme on dirait énergie rock. C'est intéressant pour une autre raison : Mc Cash n'était peut-être pas prévu pour être un personnage récurrent de l'oeuvre de Férey, en tout cas le roman propose les points de vue de plusieurs protagonistes, sans que Mc Cash se détache plus. Mais bon sang! quels personnages! et comme Mc Cash s'impose au lecteur, malgré tout. Il reprend cette tradition des personnages de roman noir, mal léchés, esquintés, avec une louche de misanthropie en plus, et je l'ai adoré d'emblée. Et puis le style de Carey est acéré, ça pétille, ça explose, ça claque. 
La jambe gauche de Joe Strummer est à mon sens plus réussi, et je crois que c'est celui des trois que j'ai préféré. Cette fois on ne tergiverse plus : Mc Cash est de retour et le roman s'organise autour de lui. L'idée folle est de lui mettre une enfant dans les pattes, et ce qu'il y a de beau, c'est que Caryl Ferey ne cède à aucun sentimentalisme de mauvais aloi, Mc Cash reste Mc Cash, brut de décoffrage, misanthrope et drôle, auto-destructeur aussi. Le regard se fait aussi plus social, plus ancré dans la représentation sans concession d'une société gangrénée par le capitalisme et le profit, mais sans pesanteur. 
Dopée à l'énergie brute de ce second opus, je me suis saisie du troisième, depuis peu en librairie. Si le deuxième est mon préféré, j'ai tout de même adoré Plus jamais seul. Pourquoi l'ai-je un peu moins aimé? Caryl Ferey s'est un peu attendri avec les années : non qu'il fasse évoluer ses personnages dans un monde de bisounours, bien au contraire, mais même Mc Cash se surprend à éprouver de l'empathie (un brin) et de l'amour paternel ou quelque chose qui y ressemble. Cet attendrissement de Caryl Ferey, je l'avais remarqué dans Condor, ce qui avait gêné ma lecture : rien de tel dans Plus jamais seul, tout de même. Et puis entre ces volumes, plus de dix ans se sont écoulés : il y a eu Zulu, Condor et Mapuche, entre autres. J'ai le sentiment que l'on assigne plus volontiers à l'auteur la mission de porter témoignage sur la réalité socio-politique de différents pays, et si cela est parfois parfaitement réussi (Zulu, nom de dieu, Zulu!), c'est parfois plus lourd. Condor m'a semblé parfois un peu didactique. Dans Plus jamais seul, sans que cela alourdisse vraiment le roman, il y a des passages sur l'enfer vécu par les migrants, sur la Grèce et l'Europe. J'insiste : cela ne m'a pas gênée et c'est bienvenu dans le roman. Mais La jambe gauche de Joe Strummer ne s'embarrassait pas de ces explications, et le roman s'en trouvait dopé à l'énergie pure. Ceci étant dit, j'ai galopé dans Plus jamais seul avec bonheur, et je n'espère qu'une chose : que Caryl Ferey trouvera un nouveau terrain de jeu pour Mc Cash, que je ne vais pas oublier de sitôt. 

Caryl Ferey, Plutôt crever, 2002, Gallimard Série Noire, réédition en Folio, 2006. 
Caryl Ferey, La jambe gauche de Joe Strummer, Gallimard Série Noire, 2007, disponible en Folio.
Caryl Ferey, Plus jamais seul, Gallimard Série Noire, 2018. 
Les trois volumes sont disponibles en ebook. 


vendredi 23 février 2018

Les librairies de ma vie #1 Enfance

Lewis Hine, “The constant visitor, Main Children’s Room, 1914,” New York Public Library.
J'avais envie d'évoquer les librairies que j'ai fréquentées dans mon existence, et celles que je fréquente encore. Pour que ce ne soit pas un billet trop long, je le morcelle, comme je l'avais fait précédemment pour raconter la lectrice que j'étais devenue. Avant de basculer dans ce moment de "moi je personnellement", un éclair d'honnêteté : je fréquente moins les librairies depuis que j'ai une liseuse et il m'arrive de commander mes livres sur le net. Il s'agit de bouquins pour le boulot, parfois pénibles à trouver quand il ne faut pas que je les commande à l'étranger ; ou de bouquins d'occasion, tout simplement.
Mais quelles que soient mes "infidélités", les librairies restent importantes. 


J'en ai déjà parlé, la première fois que je pense avoir mis le pied dans une librairie, une vraie, c'était avec mon père, et je devais avoir 8 ans, maximum 9. Ma mère passait le permis de conduire, il faisait très lourd, et pendant que nous l'attendions, mon père m'a proposé le choix suivant : une glace ou un livre. A l'époque, j'étais déjà une fervente lectrice de Martine (voir ce billet), les livres étaient déjà une part importante de ma minuscule vie, j'ai donc, sans hésiter, choisi un livre. Nous sommes allés dans la librairie jeunesse de ma ville, qui existe encore même si elle a changé (elle s'est agrandie). Je me souviens d'une boutique assez petite, d'une libraire très gentille qui s'est penchée ou accroupie devant moi pour me poser des questions : quel âge avais-je? qu'est-ce que j'aimais lire? J'étais intimidée, mon père souriait à côté de moi. Du livre acheté je n'ai aucun souvenir. De la librairie et du moment, si. 
Et pour ceux qui se poseraient la question, ma mère a eu son permis. Je la revois s'approchant de la voiture avec son papier rose, sésame pour le permis, un grand sourire aux lèvres. Moi j'avais un livre, c'était bien mieux. Et elle a bien ri en apprenant qu'entre une glace et un livre, j'avais choisi un livre. Eh oui, j'étais déjà anormale. 

N'allez pas croire cependant que mes parents étaient des familiers des librairies : ma mère achetait mes Martine hebdomadaires au centre commercial en face de la cité (librairie ou point presse? je n'en ai pas de réel souvenir). Les années qui ont suivi, les achats de livres se faisaient : 
- en supermarché (j'ai évoqué mes achats de Alice en Bibliothèque verte avec un énorme billet de 50 ou 100 francs) ; 
- en point presse;
- à l'épicerie du village : quelques livres perdus dans les magazines, c'est là que j'ai eu un Robinson Crusoë en version "album pour enfants", ce qui a valu au chien que nous avons eu peu de temps après de s'appeler Robinson. 
- dans les rayons librairie de magasins tels que Monoprix ou les Nouvelles Galeries. Pour ceux qui connaissent ma ville, quand j'étais enfant, l'actuel rayon hygiène et soin était une enclave dédiée aux livres et aux disques, une sorte de pièce à part. Elle a survécu jusqu'aux années 1990, je pense. 

Outre la librairie jeunesse, il y a eu une autre expérience. Je pense que j'avais quelque chose comme dix ans. Pour des raisons liées à son métier, mon père allait une fois par an à Angers, ou plutôt dans les alentours. Aller-retour dans la journée, avec déjeuner à Angers. Une année, je ne sais pourquoi, je suis allée avec lui. Et à Angers, mon père m'a proposé d'aller dans une librairie, connaissant mon amour des livres. Je n'ai aucun souvenir précis, sinon celui, émerveillé, d'un lieu immense à mes yeux de petite fille, avec des étages différents, ou peut-être simplement des niveaux. C'était gigantesque, c'était merveilleux, il y avait des livres à n'en plus finir, une caverne d'Ali Baba. Nous avons reparlé des années durant, avec mon père, de cette librairie. Là encore, je suis certaine d'avoir choisi un livre, mais je n'en ai aucun souvenir. Me reste l'image d'un lieu immense dédié aux livres, rien qu'aux livres... Je suis revenue à Angers il y a quelques années : je n'ai pas cherché à trouver cette librairie, à supposer d'ailleurs qu'elle ait survécu. Je veux garder intact le souvenir. 

A suivre : l'âge bête ou comment j'ai apprivoisé les librairies. 

mercredi 21 février 2018

Journal d'Italie par David B.


Je connais évidemment David B. de nom, en tant que dessinateur qui marque l'histoire de la BD française de ces dernières décennies, de l'avènement de la "nouvelle bande dessinée", et en tant que membre fondateur de L'Association. Pourtant, je n'avais jamais lu ce qu'il fait. Je répare cette erreur et je l'aborde par les deux tomes de son Journal d'Italie. Le premier, paru en 2010, prend effectivement place en Italie, le deuxième, sorti il y a quelques semaines, se passe à Hong-Kong et à Osaka. Dans les deux, la démarche est la même, aller à la rencontre des gens et des croyances qui animent leur imaginaire, sachant que cela se croise évidemment avec les obsessions de David B.
J'avais un peu peur en abordant son univers, je l'avoue. Et j'ai été bluffée et emballée.
Le dessin est somptueux, avec des variations étonnantes de maîtrise. Parfois on est dans le croquis "sur le vif" des gens, des rues, de scènes du quotidien, et parfois dans une composition de haut vol, où l'on perçoit l'influence de la gravure, ou de l'estampe, avec un dessin qui retranscrit des visions oniriques, fantasmagoriques, parfois très effrayantes. C'est d'une beauté saisissante, et David B. utilise la page de manière toujours inventive. 
La mort est très présente dans ces volumes, ce dont il s'explique d'ailleurs (l'histoire de son frère), mais elle est pour nous lecteurs transfigurée par le dessin et la puissance de l'imaginaire de David B. Et l'on se surprend à trouver beaux mêmes les fantômes les plus effrayants... J'ai aimé être aux prises avec des croyances telles que celle qui concerne l'immeuble des fantômes à Hong-Kong, j'ai été charmée par le début du tome 1, avec cet immeuble où règnent les chats... 
Cependant, si l'imaginaire de David B. est hanté par la mort (pardon pour l'expression), il fait aussi la part belle à l'humour. C'est un sentiment de décalage dans le tome 1 (le regard sur la mafia, les rencontres étranges dans les cafés), et un humour plus appuyé dans le tome 2 : clins d'oeil à d'autres dessinateurs gentiment épinglés dans le tome 2, par exemple. 
J'ai beaucoup aimé ces deux volumes, et je me dis que j'ai tout un univers à découvrir, enfin. 

David B., Journal d'Italie, tome 1, Trieste Bologne, Delcourt, Shampooing, 2010;  Journal d'Italie, tome 2, Hong-Kong Osaka, Delcourt, Shampooing, 2018.

lundi 19 février 2018

Demain c'est loin de Jacky Schwartzmann


Présentation (éditeur)
 « J’avais un nom de juif et une tête d’Arabe mais en fait j’étais normal. » Voici François Feldman, originaire de la cité des Buers à Lyon, plus tout à fait un gars des quartiers mais n’ayant jamais réussi non plus à se faire adopter des Lyonnais de souche, dont il ne partage ni les valeurs ni le compte épargne. Il est entre deux mondes, et ça le rend philosophe. Juliane, elle, c’est sa banquière. BCBG, rigide et totalement dénuée de sens de l’humour, lassée de renflouer le compte de François à coups de prêt. « Entre elle et moi, de sales petites bestioles ne cessaient de se reproduire et de pourrir notre relation, ces sales petites bêtes contre lesquelles nous ne sommes pas tous égaux : les agios. » Mais le rapport de force va s’inverser quand, un soir, François lui sauve la mise, un peu malgré lui, suite à un terrible accident. Et la banquière coincée flanquée du faux rebeu des cités de se retrouver dans une improbable cavale, à fuir à la fois la police et un caïd de banlieue qui a posé un contrat sur leurs têtes. Pour survivre, ils vont devoir laisser leurs préjugés au bord de la route, faire front commun. Et c’est loin d’être gagné.

Ce que j'en pense
 J'avais repéré ce titre à sa sortie et, sur la foi du billet de Jean-Marc Laherrère, j'avais acheté ce roman noir, qui a été un régal. Il y a un côté entre-deux : entre la comédie policière (dont Sophie Hénaff m'a donné encore récemment un très bon exemple) et le roman noir assaisonné d'humour. Le personnage a d'emblée une existence folle, avec son nom juif (celui d'un ex-chanteur de variété, qui plus est) et sa tête d'arabe, comme il le dit, et il donne un corps et une voix à ces jeunes gens grandis dans les cités des métropoles (ici en marge de Lyon). L'intrigue est folle elle aussi, échevelée au possible, sans temps mort, et je ne me suis pas ennuyée une seconde. N'allez pas croire cependant qu'on est dans la pure gaudriole (ce qui m'irait déjà très bien): il y a des pages bien senties sur cette jeunesse laissée pour compte, ses errements, les responsabilités des uns et des autres. En cela Demain c'est loin m'a fait penser à La Daronne d'Hannelore Cayre, pour ce regard drôle et sans angélisme, ces phrases acérées sur une jeunesse perdue, celle des "quartiers", comme on dit. 
Le dénouement, par son relatif optimisme, fait de Demain c'est loin une comédie noire, et c'était une lecture jubilatoire, décapante, bienvenue dans la mouise ambiante. Pas un coup de coeur pour moi, contrairement à La Daronne ou à Révolution (Sébastien Gendron), mais une lecture que je recommande tout de même. Pas un coup de coeur, mais pourquoi donc, me direz-vous? Je pense que j'attendais plus de noirceur, les rebondissements de l'intrigue l'emportent au bout d'un moment sur l'acuité du propos et du regard. Mais je fais la fine bouche : j'ai passé un excellent moment.

Jacky Schwartzmann, Demain c'est loin, Seuil, 2017.

mardi 13 février 2018

Scalp de Cyril Herry


Présentation éditeur
 « Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartient toujours à quelqu’un, la forêt reste la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. On aura toujours peur au fond des bois à la nuit venue, quoi qu’on dise. »Hans a neuf ans. Et sa vie va basculer deux fois en l’espace de soixante-douze heures : la première quand sa mère lui annonce que l’homme auprès de qui il a grandi n’est pas son père. La deuxième quand sa mère décide qu’il est temps pour lui de partir à la rencontre du vrai, de celui qui s'en est allé il y a dix ans, Alex, qui vit maintenant en pleine forêt, loin des hommes, à quelques centaines de kilomètres de là.

Ce que j'en pense
 Je n'arrive pas tout à fait à cerner pourquoi ce roman n'est pas tout à fait un coup de coeur. Peut-être est-ce parce que je n'ai pas réussi à m'attacher aux personnages, ni à Teresa ni à Hans. Je crois que j'en savais trop peu sur le lien qui unissait encore (ou pas) Teresa à Alex, sur ce qui animait vraiment sa vie à elle, même si l'auteur nous donne des informations à ce sujet. Mais sans doute cela est-il très subjectif, et n'allez pas penser que je n'ai pas aimé ce roman noir. Parce que cette réserve mise à part, qui n'est pas une réserve d'ailleurs, plutôt un constat sur ma propre incapacité à me laisser toucher, j'ai passé un moment extraordinaire. Cyril Herry a un talent fou pour faire éprouver la forêt au lecteur: et ce n'est pas rien, quand on pense que je ne me sens à mon aise qu'entourée de bitume et des bruits de la ville. Mais justement, pour moi la nature et la forêt sont des espaces très insécurisants. Je m'imaginais comme Teresa, seule avec son fils, et j'avais peur, peur de ce qui peut surgir des arbres. Pas des bêtes, non, mais des hommes, mauvais comme la gale. Car le danger vient évidemment des hommes, de leurs appétits stupides, de leur volonté de s'approprier ce qui n'appartient à personne, de leur stupidité et de leur lâcheté. Loin du regard, au coeur de cette forêt, ils sont capables de tout, et surtout du pire.Si le petit Hans se sent bien dans la forêt (ce qui donne sens aux dernières pages), on sent qu'elle cache des choses lourdes, qu'elle peut tout étouffer, tout avaler. Le danger vient des hommes mais la forêt est un espace effrayant, indompté, sauvage. L'arrivée de Teresa et de Hans en voiture est déjà significative, ce n'est plus un espace pour les hommes : 
Elle n'avait vu ni véhicule ni silhouette humaine postée au bord de l'eau. Pêcheur ou promeneur. Personne. Une rangée de grands hêtres à contre-jour bordait l'étang, penchés au-dessus de l'eau pour y tremper les feuilles de leurs branches les plus basses. Ni tables et bancs de pique-nique en vue, ni corbeille. Rien. Aucun indice humain, à l'exception du râteau du trop-plein tendu à l'extrémité de l'aire, ses barreaux horizontaux et son socle en béton incongrus dans le décor.
L'auteur évoque très bien cela. Et puis il y a Hans et sa relation au père. Le père de substitution, le père choisi (Jean-Loic), le père rêvé et fantomatique.  Dans cette sombre tragédie qui est aussi une histoire de filiation, j'ai pensé à David Vann. La sauvagerie de la nature, la violence qui surgit, sans être atténuée le moins du monde, tout cela est saisissant et très beau. Cyril Herry livre un roman noir dont le social et le politique ne sont pas absents, bien au contraire, mais il atteint à la puissance du mythe par la tragédie qu'il livre, et en cela je le trouve assez singulier dans le paysage du roman noir français. 

Cyril Herry, Scalp, Seuil, 2018. Disponible en ebook. 



vendredi 9 février 2018

Rester groupés de Sophie Hénaff



Présentation (éditeur)

Ca bouge au 36 Quai des Orfèvres. De nouvelles recrues rejoignent les rangs de la brigade maudite du commissaire Anne Capestan, dont Saint-Lô, sorti de l'hôpital psychiatrique dans la peau de d'Artagnan et Ratafia, rat policier.Sale affaire pour l'équipe de bras cassés : trois assassinats éparpillés sur le territoire. Un point commun : le tueur a prévenu ses victimes. Cerise sur le gâteau : l'ex beau-père de Capestan est l'une d'elles.

Ce que j'en pense

J'avais beaucoup aimé Poulets grillés et je redoutais la lecture de ce deuxième volume, acquis lors d'une rencontre avec Sophie Hénaff il y a des mois. Oui, peur d'être déçue, mais j'ai été embarquée dès les premières pages de Rester groupés. L'intrigue ne m'a pas déçue, même si est venu un moment où j'avais compris qui était le meurtrier (celui qu'on arrête à la fin, ceux qui ont lu/liront me comprendront). Mais j'étais suffisamment proche de la fin pour que ça ne gâche nullement mon plaisir. On pense parfois à Vargas pour le côté barré et quelque peu poétique des personnages, Torrez et son concours de repassage, Diament et sa carrure hors-norme, et Saint-Lô, mon dieu, Saint-Lô le mousquetaire! Mais si j'ai pu sourire en lisant Vargas (j'emploie le passé car je n'aime guère ses derniers romans, depuis Un lieu incertain), je n'ai jamais ri aux éclats, alors qu'en lisant Sophie Hénaff, j'ai l'air d'une ravie de la crèche à me marrer toute seule. Et je trouve qu'il est extrêmement rare de trouver cet humour (ni noir, ni glauque, ni grinçant) dans le polar français, cet humour qui peut me faire tordre quand je lis Tim Dorsey ou Donald Westlake. Le portrait-robot étrange (mais efficace) de Dax, la poursuite à dos de poney, l'affrontement avec les supporters de Chelsea, voilà autant de scènes qui m'ont fait rire, y compris dans le bus ce matin, et j'en oublie. Et jamais ce rire-là n'est méchant ou cynique, il me fait encore plus aimer les personnages, cet assemblage hétéroclite de bras cassés aux vraies qualités humaines et professionnelles. J'aime l'idée de ces flics laissés de côté, pas assez raccords avec les performances attendues, le maître-mot de nos institutions désormais. J'aime l'idée qu'ils fassent la nique aux autres brigades en dépit des maigres moyens qu'on leur alloue. C'est la revanche des losers, de ceux qui ne cadrent pas avec les attendus.

Après des lectures sombres, Rester groupés m'a apporté ce dont j'avais besoin : j'ai retrouvé des personnages que j'aime, j'ai fait la connaissance de quelques autres, et j'étais bien avec eux dans leur commissariat peu orthodoxe, je savais que je pouvais compter sur eux pour me détendre, pour me rassurer et me faire rire. Je lis çà et là que Sophie Hénaff écrit des polars "sans prétention", et l'expression me semble à la fois juste et un peu condescendante. Parce qu'il en faut du talent pour écrire une histoire qui tient debout, avec des personnages qui prennent corps et voix très vite, un rythme impeccable, le tout avec un humour de bon aloi. C'est peut-être sans prétention, mais pas sans ambition. Moi j'achète, j'en redemande, et je me dis : à quand le troisième volume, parce que je n'ai qu'une envie, retrouver les poulets grillés. 

Sophie Hénaff, Rester groupés, Albin Michel, 2016. Disponible en Livre de Poche.  Disponible en ebook. 

lundi 5 février 2018

Des bulles mais pas que (Bilan janvier 2018)

Extrait de Tulipe, Sophie Guerrive (éd. 2024)

Non, il ne s'agit pas des bulles de champagne, mais bien de bulles de BD. Janvier aura commencé à Bruxelles et se sera (presque) terminé à Angoulême, et merveille des merveilles, j'ai lu 11 BD en janvier, oui mesdames et messieurs, 11. 

Je ne reviens pas sur Le Bel âge de Merwan, déjà chroniqué, ni sur Ce que le vent apporte de Jaime Martin. Saïgon-Hanoï de Cosey fut aussi un ravissement. 
J'ai relu La courbe inversée des sentiments de Jean-Philippe Peyraud, roman graphique que j'ai beaucoup aimé, comme la première fois. 
J'ai été déçue par Le petit livre oublié sur un banc (relecture du tome 1 et lecture du tome 2), dont le scénario est finalement médiocre (alors que le premier tome me laissait présager une histoire sympa). Jim et Mig, c'est fini entre nous, je vous le dis.


En revanche, il y a eu le sidérant et très maîtrisé Tu sais ce qu'on raconte? de Rochier et Casanave, chez Warum. La rumeur enfle, les gens parlent, s'excitent, et le drame survient. L'imbécillité de la vox populi, qui ne sait rien mais qui parle, qui parle. Le dessin et ses couleurs (noir, rouge, brun) est servi par une construction narrative impeccable. On ne verra jamais le fils honni peut-être de retour (ou pas, d'ailleurs), on ne verra que la versatilité de l'opinion, l'emballement de la rumeur. J'ai refermé Tu sais ce qu'on raconte? avec la sensation d'avoir pris une grande gifle...


Il y a eu la lecture du roman graphique de Daria Bogdanska, Dans le noir (Rackham). Ici le dessin se fait volontairement maladroit ou naïf (j'insiste sur le volontairement, c'est un dessin très maîtrisé), totalement au service d'une histoire de vie banale et extraordinaire tout à la fois. Ce récit autobiographique est l'histoire d'une lutte sociale, un regard politique. Je n'ai pas été déçue, moi qui voulais tant cet ouvrage. Et je suivrai avec attention les futures publications de Daria Bogdanska. 


Enfin en BD, il y a eu le choc, merveilleux et poétique, de Tulipe. Tulipe, c'est un ours créé par Sophie Guerrive, et il y a à ce jour deux albums parus chez 2024. Tulipe, donc, et Les voyages de Tulipe. Ne vous fiez pas au dessin naïf qui semble s'adresser aux enfants. Les enfants peuvent lire ces albums, sans doute, mais les adultes sont aussi ravis et touchés, et c'est à eux que Tulipe parle le mieux, du moins je pense. Ces petites histoires touchent au plus profond, au plus important, c'est d'une poésie incroyable, c'est drôle et touchant à la fois, et l'air de rien, les questionnements de Tulipe et de ses amis font mouche. Je suis fan de Tulipe et je n'ai pas fini de relire les deux volumes, en espérant très fort qu'il y aura un autre tome. 

Mais il n'y a pas eu que des bulles en janvier. Je vous ai parlé des deux Simenon lus, ainsi que du dernier opus de Jean-Philippe Toussaint. Je ne reviendrai pas davantage sur Joan Didion, Jean-Bernard Pouy et Benoît Séverac. Tous ont été chroniqués. 
Il y a eu d'autres lectures : le sympathique Skeud de Dominique Forma, les nouvelles de 16 nuances de première fois, et puis Les Mandarins (tome 1) de Simone de Beauvoir, ou le saisissant, tragique et bouleversant Ils nous trahiront tous de Giorgio Scerbanenco. 

Au total, des lectures romanesques très éclectiques ce mois-ci : 10 romans lus. 

Février démarre bien, avec deux livres et deux BD déjà engloutis. Pourvu que ça dure!

samedi 3 février 2018

L'été circulaire de Marion Brunet


Présentation (éditeur)
Une petite ville du Midi. Un été brulant. Céline, 16 ans, se retrouve au coeur d'un drame qui fait voler en éclats sa famille. 

Ce que j'en pense
La sortie de ce roman était précédée d'avis très élogieux de personnes diverses (écrivains, lecteurs) ayant eu la chance de le découvrir en avant-première. Comme je peinais un peu dans ma lecture du moment (reprise ensuite), j'ai plongé dans le roman de Marion Brunet. Je n'ai pas été surprise par l'intrigue et je ne crois pas que Marion Brunet mise sur des effets de surprise : j'ai compris très vite qui était le père de l'enfant que porte Céline, j'ai saisi que la tension entre Saïd et le père allait dégénérer et que la fête à laquelle se rend Jo allait poser problème. Mais ça n'a pas d'importance, l'essence du roman est ailleurs, et de toute façon, le dénouement m'a bouleversée "malgré" cela. 
Une première chose frappante est la manière dont Marion Brunet donne corps à son univers : le corps des personnages, la chaleur de l'été dans ce Sud un peu pourri (par le racisme, par les différences de classes), l'éveil ou la mise en sommeil des sens. N'attendez pas du pittoresque et du santon de Provence : si les cigales, les amandiers et mille autres caractéristiques sont là, il n'y a rien de joli, de charmant dans ce sud, les accents ne chantent pas. C'est un étouffoir, un espace qui emprisonne, quand on n'y est pas riche et peu éduqué. Reste que je sentais la chaleur, le feu du soleil, et c'est une force de l'écriture de Marion Brunet.
La deuxième chose que je voudrais évoquer, ce sont les personnages. Quel talent pour les faire exister, leur donner une voix, un corps, pour faire ressentir l'impasse de leur existence! Pas de misérabilisme, seulement des constats qui n'invitent pas à la joie. Marion Brunet a un regard social impitoyable sur ces classes populaires qui commencent à avoir une existence dans le roman français. Pas des misérables, mais des gens qui travaillent très jeunes, sans espoir d'évolution sociale : ouvriers exerçant des métiers durs (eh oui, maçon, c'est dur), saisonniers, ou pour les femmes, des boulots sans  formation, souvent précaires. Et les lotissements, l'isolement hors des villages... 
J'ai été remuée aux tripes par les personnages des parents, Manuel, Séverine, trop tôt parents, et pourtant bouleversés de l'être (ah, l'aveu de Manuel à sa fille!), trop tôt au travail, usés, fatigués, piégés socialement. Ni misérabilisme ni angélisme : oui Manuel boit trop, oui il est violent (le roman s'ouvre sur une scène de violence familiale glaçante). Même chose pour Patrick : impossible d'aimer ce personnage, impossible tout autant de ne pas être ému par lui... Elle est forte, Marion Brunet, très forte. Jamais elle ne se/nous met en position de juger. 
Et Céline et Jo, comme je les aime... Ce n'était pas gagné, et un mauvais auteur aurait réduit Céline à un statut de cagole... Mais rien de tel. Bien sûr, j'ai une affection particulière pour Jo (ce n'est pas un hasard, "Jo", pas possible), déjà en décalage par rapport à son milieu social, future transfuge sociale peut-être, un magnifique personnage. Sa découverte qu'un autre monde est possible (ou pas), ailleurs, avec des livres, du théâtre et de la musique, un monde qui exclut et appelle tout à la fois. Mais j'ai aimé Céline aussi, son innocence de fille trop belle et trop vite grandie, sa fragilité et ses codes de séduction. C'est une enfant, Céline, et sa grossesse n'y change rien. 
Le roman m'a tourné les tripes : les scènes avec les grands-parents sont à tomber de justesse et d'émotion rentrée, les évocations de la jeunesse des parents aussi. Quant à la fin, qui nous ramène au titre du roman, quelle splendeur. Rien de spectaculaire, juste la vie. 

Marion Brunet, L'été circulaire, Albin Michel, 2018. Disponible en ebook. 


jeudi 1 février 2018

Le chien arabe de Benoît Séverac


Extrait de la présentation (éditeur)
Sergine Ollard est vétérinaire dans une clinique des Izards, le quartier de Toulouse où a grandi Mohamed Merah. Une adolescente effrayée, Samia, lui demande d’examiner un des chiens que son frère aîné, Nourredine Ben Arfa, un caïd du quartier, cache dans une cave d’immeuble. Le docteur découvre que le rottweiler sert de « mule » : il a le ventre rempli de capsules de drogue. 


Ce que j'en pense
De Benoît Séverac je n'avais lu qu'un roman pour ado, Little Sister, que j'avais trouvé terriblement raté. Mais cela ne m'avait pas découragée pour un sou, et Le chien arabe patientait dans mon stock. J'ai d'emblée aimé les personnages, en particulier Sergine, qui a plus d'épaisseur dans le volume que Decrest. La trame est classique dans son déroulement, mais le sujet abordé l'est moins, et il est délicat, sensible, et traité comme tel. J'ai pris beaucoup de plaisir à lire cette évocation de jeunes gens à la dérive, et surtout du jeu dangereux des enquêteurs, avec cette guerre des services, cette duplicité qui ne fait qu'aggraver les problèmes et qui tue, littéralement.
Est-ce que Benoît Séverac révolutionne le polar? Non, certes pas, mais il maîtrise son affaire et a des choses à dire, avec une écriture efficace, des personnages féminins forts (et pas caricaturaux). A peine avais-je refermé le volume que j'ai commandé le suivant, paru il y a quelques mois, 115, dans lequel évoluent les deux personnages féminins, que je retrouverai avec beaucoup de plaisir. 


Benoît Séverac, Le chien arabe, La Manufacture de livres, 2016. Egalement disponible en poche chez Pocket, sous le titre Trafics. Disponible en ebook dans l'édition Pocket.

mardi 30 janvier 2018

Résolutions? Quelles résolutions?


Bon, bon, bon...
Je sais, j'avais dit que je freinerais les achats de livres, de BD, et c'est vrai, je m'y suis tenue pendant presque tout le mois de janvier. J'ai pioché dans les stocks, vaillamment, et j'ai lu des choses formidables. 
Mais je suis faible, que voulez-vous. Faisons donc un point sur ma défaite. 

Côté BD, mon drame s'appelle Angoulême. Eh oui, j'ai fait un passage samedi au festival, et je vous jure que j'ai fait très attention, que je me suis retenue, sans quoi je serais revenue avec une dizaine d'albums. J'ai donc acheté le tome 3 d'Irena, Varso-vie, de Morvan, Tréfouël, Evrard et Walter, chez Glénat. Toujours chez Glénat, le deuxième volume de Docteur Radar de Bézian et Simsolo. Ce sont mes seuls achats dans le Monde des bulles, le chapiteau consacré aux poids lourds du secteur, pour moi irrespirable et assez pénible : je n'ai cherché nulle dédicace, le système des tickets (dont je conçois l'utilité) me hérisse, et les files sont un cauchemar. 
J'ai passé plus de temps dans le chapiteau Le Nouveau Monde et l'espace BD alternative, c'est là que vont mes principaux intérêts en ce moment. J'ai acheté Dans le noir, de Daria Bogdanska (Rackham), que j'ai fait dédicacer, tout simplement parce que la dessinatrice était là... C'est un album que j'avais feuilleté à Bruxelles et dont j'avais très envie. J'ai offert Les voyages de Tulipe de Sophie Guerrive (2024), merveille d'humour et de poésie, dont je vous reparlerai très vite. 
La BD appelant la BD, devraient rejoindre mon stock le Journal d'Italie de David B., tomes 1 et 2 (Delcourt), Exit Wounds de Rutu Modan (Actes Sud BD), et le tome 3 de Bouche d'ombre de Martinez et Begon (Casterman). 

Côté romans, c'est la débâcle, et ma foi, tant pis...
Ont donc rejoint mon stock : 
Ma ZAD de Jean-Bernard Pouy, déjà dévoré avec gourmandise et délectation...
LaRose de Louise Erdrich
Simple mortelle de Lilian Bathelot
115 de Benoît Séverac

Mais j'hésite encore sur 
Une vie comme les autres de Hanya Yanagihara
La Vespasienne de Sébastien Rutès
et ce ne sont là que deux titres qui me tentent particulièrement... 

Je suppose que je suis un cas désespéré. Mais je suis bien contente... 


dimanche 28 janvier 2018

Ma ZAD de Jean-Bernard Pouy


Présentation (éditeur)Camille Destroit, quadra, responsable des achats du rayon frais à l'hyper de Cassel, est interpellé lors de l'évacuation du site de Zavenghem, occupé par des activistes. À sa sortie de GAV, le hangar où il stockait des objets de récup destinés à ses potes zadistes n'est plus qu'un tas de ruines fumantes, son employeur le licencie, sa copine le quitte... et il se fait tabasser par des crânes rasés. Difficile d'avoir pire karma et de ne pas être tenté de se radicaliser! Heureusement, la jeune Claire est là qui, avec quelques compagnons de lutte, égaye le quotidien de Camille et lui redonne petit à petit l'envie de lutter contre cette famille de potentats locaux, ennemis désignés des zadistes, les Valter.

Ce que j'en penseC'est le grand retour de Jean-Bernard Pouy, et il est en forme! Il y a dans Ma ZAD tout ce qu'on aime chez lui : un sens aigu de l'époque, un mauvais esprit anar réjouissant au possible, une virtuosité de la langue et de l'écriture jubilatoire. Camille se laisse mener par le bout du nez par la belle Claire, sans être dupe, ça c'est pour le côté un peu classique de la trame : un personnage qui, au fond, accepte de tout perdre pour les yeux d'une belle esquintée au possible. Camille ne se laisse pas emmerder par les nervis de tout poil, par les pourritures nanties, par les tenants de tout pouvoir. Et puis Camille voyage, des Landes à Riga, et ça déménage. Ma ZAD est un roman noir, qui ne manque pas de pointer les aberrations industrielles, politiques, la capacité de résistance mais aussi les vues à court terme (salauds de zadistes qui empêchent la création d'emplois), l'impunité des puissants. La ZAD de Camille, c'est sa maison, c'est Claire. Mais Pouy a l'élégance de nous faire rire avec tout ça, et en ce qui me concerne, j'ai ri sans me soucier de la tête de ceux qui me voyaient rire dans le train (oui j'ai beaucoup pris le train ces deux jours). Il y a ce qu'on aime chez Pouy : les références à des romans noirs, des jeux de mots, des digressions en forme d'agacements (les "en fait", les valises à roulettes, qui me donnent des envies de meurtre sur les quais de gare et de métro), des dialogues qui claquent, et ce dernier chapitre, avec sa longue phrase de plusieurs pages, morceau de bravoure stylistique. C'est bon de voir Pouy revenir à la Série Noire. 

Jean-Bernard Pouy, Ma ZAD, Gallimard/Série Noire, 2018.

mardi 23 janvier 2018

Les premiers Maigret: Pietr le Letton et Le charretier de la Providence


Chose étonnante, je ne connaissais Maigret que par les adaptations qui avaient été faites de son univers. Je me souviens, enfant, de la série télé avec Jean Richard, une adaptation qu'à l'époque déjà je détestais. J. Richard me semblait trop vieux (l'était-il? pas sûr, j'étais une enfant), je le trouvais ridicule et pas très bon, et la transposition à l'époque contemporaine était étrange. Je n'en ai pas revu depuis, car dans les années 1990 est arrivé le Maigret "de" Bruno Crémer. Et alors que je n'avais jamais lu Maigret, il me semblait être le bon Maigret, le seul, l'unique. Après deux lectures, je vois ce que Crémer apporte, ou plutôt ce qu'il enlève, le côté teigneux du commissaire. Mais je confirme qu'il livre une incarnation très réussie. Je ne parlerai pas de la récente adaptation britannique: je ne suis pas convaincue par Atkinson (non son jeu mais son incarnation même), encore moins par la reconstitution des décors... J'ai vu aussi des films avec Jean Gabin dans le rôle de Maigret, mais la personnalité de Gabin me semble trop fortement imprimée sur celle de son personnage. Peut-être changerai-je d'avis en le revoyant après la lecture de plusieurs Simenon. 
Mais je reviens à Simenon, donc. Des Maigret, il y a en a à la maison, et comme une panne de lecture me guettait, j'avais besoin d'un roman court. Pourquoi pas Maigret? J'ai donc pris le premier volume, Pietr le Letton. Et je ne m'attendais pas à autant aimer... Je découvre le personnage sous la plume de Simenon, je retrouve sa placidité, sa présence physique très imposante, sa façon de se couler dans un milieu pour observer, comprendre. C'est déjà bien, mais il y a plus. J'aime l'écriture de Simenon, sans fioritures, presque behaviouriste par moments, sa façon de poser des personnages très rapidement, de leur donner chair par des gestes, des mouvements, des paroles. J'ai été surprise de la rapidité de l'action, de son côté captivant. Je suppose que j'attendais quelque chose de plus lent, mais en fait, Simenon a un sens du rythme remarquable. J'ai enchaîné très vite avec Le charretier de la Providence, aussi déchirant et addictif. Difficile de lâcher ces deux romans, en tout cas... Et puis même si je connaissais nombre d'intrigues via les épisodes avec Crémer, je ne m'attendais pas à tant de noirceur, de tragique, et ça me plaît énormément. Il y a l'empathie de Maigret, et il y a la force des intrigues, de ce qu'elles charrient d'humain. Ces deux premiers volumes ont en commun d'explorer les conséquences tragiques de liens indéfectibles, d'amour et de dépit, et c'est très beau. Me voilà conquise en tout cas, et ravie. J'ai dans la foulée de mes lectures regardé quelques vidéos où Simenon parle de son personnage, de son écriture, et si je ne peux bien sûr préjuger de l'homme, l'homme public en tout cas me plaît par sa modestie et sa simplicité. Je pense que je lirai d'autres romans de l'auteur, hors de la série des Maigret, mais pour le moment je suis bien avec le commissaire. 

Simenon, Pietr le Letton, Le Livre de Poche, 2003. Publication originale: 1931.
Simenon, Le charretier de la Providence, Le Livre de Poche, 2003. Publication originale: 1931.

samedi 20 janvier 2018

Ma PAL BD


Une fin d'année à Bruxelles, un possible passage à Angoulême pendant le Festival fin janvier, voilà de quoi me donner envie d'acheter et de lire des BD... Il y a quelques sorties que j'attends avec impatience, des albums et romans graphiques qui me font envie (sorties récentes ou non), mais avant de faire des folies, j'ai eu envie de faire le point sur les BD que j'ai en stock et que je n'ai pas lues, sachant que certaines appelleront d'autres achats (volumes suivants pas encore acquis). 

J'ai donc rajouté une page PAL BD à ce blog, manière pour moi de me rappeler à l'ordre... 

mercredi 17 janvier 2018

Une saison de nuits de Joan Didion


Présentation (éditeur)Près d’un demi-siècle avant L’Année de la pensée magique, une jeune femme faisait ses débuts sur la scène littéraire américaine. Joan Didion n’a pas trente ans lorsque paraît en 1963 Run River, premier roman et premier jalon d’une œuvre immense à venir, dont il annonce déjà, à bien des égards, les thèmes, la couleur et l’écriture si particulière. À première vue, c’est une histoire presque banale : Everett McClellan tue l’amant de sa femme, Lily. Aux mains de n’importe quel écrivain, on aurait affaire, au choix, à une bluette sentimentale ou à un roman policier des plus ordinaires. Mais l’auteur du Bleu de la nuit n’est pas n’importe qui ; chez elle, cette trame domestique et dramatique sert un propos ô combien plus ambitieux. Derrière l’analyse des tromperies et des faux-semblants de la vie de couple, il s’agit pour elle de démonter méthodiquement les ressorts et les conséquences d’un assassinat d’une tout autre nature : celui des illusions qu’une certaine Amérique aura nourries pendant plusieurs décennies, depuis l’époque des grands pionniers californiens dont Everett et Lily sont les ultimes descendants, jusqu’à l’aube des années 1960, qui sous la plume acérée et visionnaire de Didion s’apparente plutôt à un crépuscule : la fin du Rêve Américain.

Ce que j'en pense
C'est après avoir vu le documentaire diffusé sur Netflix, Joan Didion, le centre ne tiendra pas, que je me suis décidée à lire cette figure importante des lettres américaines. Mon choix s'est porté sur le premier roman de l'autrice. J'ai eu un début difficile, je dois le confesser, parce que je trouvais le propos très psychologisant. Et puis apparaissent des aspects plus sociaux, et j'ai commencé à être passionnée. C'est un roman qui fait penser à ces romans du Sud, alors qu'il se passe en Californie. Dans les grandes propriétés de ces exploitants blancs, le temps semble tourner au ralenti, et Joan Didion saisit parfaitement le basculement qui est en train de s'opérer: un vieux monde se meurt, celui des exploitations familiales et de l'ancrage dans la terre, pour céder la place à l'exploitation par les grands capitaux anonymes, à la spéculation immobilière. Elle ancre le drame qui se joue pour ses personnages juste avant le point de rupture. On ressent la chaleur écrasante, une forme de nostalgie aussi pour ce vieux monde, sans que ses travers soient masqués le moins du monde. 
Joan Didion alterne les points de vue, s'attardant sans doute davantage sur Lily. La jeune et belle Lily, fragile, dont le mariage sombre peu à peu sans que jamais l'amour entre elle et Everett ne s'éteigne. Jamais Joan Didion ne juge, et c'est ce qui permet au lecteur d'aimer chacun des personnages, hormis peut-être Joe (mais c'est parce qu'il ne signifie pas grand-chose pour Lily non plus). Même le séducteur Ryder Channing, qui représente l'énergie destructrice de ce monde nouveau, qui mène à sa perte Martha, Lily et Everett (les représentants du vieux monde) n'est pas détestable. Ne croyez pas pour autant que les personnages ne soient que des symboles ou des allégories, ils sont des êtres de chair et de sang, et j'ai particulièrement aimé les personnages féminins. Le regard de Joan Didion n'est jamais plus acéré que lorsqu'elle fait des portraits de femmes. Lily et Martha sont des femmes magnifiques, des personnages complexes et sombres. Mais Everett n'est pas en reste, vestige d'un monde ancien, fait de loyauté, de fidélité et d'engagement. 
Je n'en ai pas fini avec Joan Didion, je me demande comment il se fait que cette figure intellectuelle m'ait échappé jusqu'alors... 

Joan Didion, Une saison de nuits (Run, River), Grasset, 2014. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Philippe Garnier. Publication originale: 1963. Disponible en ebook.