mardi 7 février 2023

Menaces italiennes de Jacques Moulins



Présentation éditeur

Le colonel Hassan, ancien militaire de la garde de Saddam Hussein devenu homme de l’ombre des services secrets allemands et repéré par la cellule anti-terroriste d’Europol que dirige Deniz Salvère est retrouvé mort dans le Spreepark de Berlin. Une affaire de mœurs, apparemment. Mais Salvère n’est pas du genre à s’en tenir aux apparences… En Italie, deux bourgeoises quinquagénaires disparaissent. Aucune explication satisfaisante. Mais rien qui devrait attirer l’attention d’Europol s’il n’y avait ce lien entre l’une d’elles et Ettore Guidi, un vieil industriel fascisant dont la fille et un homme de main impliqué dans une affaire qu’ils ont récemment résolue ont été assassinés. Après Berlin, c’est donc à Gênes que s’installe l’équipe anti-terroriste dirigée par Salvère pour poursuivre la traque des têtes pensantes du réseau d’extrême droite qu’ils soupçonnent de vouloir déstabiliser la démocratie italienne… avant d’étendre leur action à toute l’Europe.

Ce que j'en pense

Jacques Moulins est à mes yeux une valeur sûre de la Série noire désormais. Il livre avec Menaces italiennes un nouvel opus de la série commencée avec Le réveil de la bête et Retour à Berlin. Nous retrouvons donc Deniz Salvère et son équipe, et la thématique politique qui anime les romans noirs de Jacques Moulins : la toile tissée par l'extrême-droite en Europe, et qui s'apparente à une entreprise terroriste qu'on a tendance à sous-estimer, au sein même des services anti-terroristes. Jacques Moulins construit comme dans les deux autres volumes une trame romanesque retorse à souhait, complexe, qui n'a pas grand-chose à voir avec la vision sexy et trépidante de certains romans étatsuniens. Il navigue entre roman noir très sombre et politique fiction glaçante. Et moi, je marche à fond, j'aime que l'auteur ne prenne pas le lecteur pour un idiot, qu'il mise sur la coopération d'un lecteur enclin à se passer du pathos, des intrigues secondaires focalisées sur la vie privée des enquêteurs, destinées à mettre de l'huile dans les rouages. Certes, Deniz est taraudé par le naufrage de sa vie sentimentale, mais le roman ne s'étale pas sur cet aspect, présent pour donner chair au personnage, pas pour reposer le lecteur des intrigues politiques. 

Menaces italiennes résonne particulièrement à l'heure où Meloni a accédé au pouvoir en Italie, où un réseau projetant des actions terroristes a été démantelé en Allemagne. Il reste cependant, avant tout sans doute, un roman noir, une oeuvre de fiction, dont le rôle n'est pas de "copier" la réalité, mais de la donner à comprendre, d'en proposer une vision. Franchement, ça vous changera des comédies de Noël*.


Jacques Moulins, Menaces italiennes, Gallimard, Série Noire, 2023.


* ou des niaiseries de la Saint Valentin ; j'ai lu ce roman pendant la semaine qui a précédé Noël, grâce aux bons soins de Christelle Mata, donc dans une atmosphère dégoulinante et anesthésiante. 

dimanche 22 janvier 2023

Rétiaire(s) de DOA



Présentation éditeur

Une enquêtrice de l’Office anti-stupéfiants, l’élite de la lutte anti-drogue, qui a tout à prouver.
Un policier des Stups borderline qui n’a plus rien à perdre.
Un clan manouche qui lutte pour son honneur et sa survie.
Avec la rigueur qu’on lui connaît, DOA immerge son lecteur dans le quotidien des acteurs du trafic de came ; son indiscutable talent de romancier nous arrime à la destinée de ses personnages, à leurs relations complexes et fragiles ; son style, d’une précision presque brutale, colle au plus près de cet univers de violence et de solitude.


Ce que j'en pense

Un roman de DOA, c'est toujours un évènement, et à mes yeux, il fait partie des auteurs de roman noir les plus intéressants, les plus brillants de ce début de XXIème siècle. De même que pour Antoine Chainas il y avait eu le choc Versus, il y a eu le choc Citoyens clandestins pour DOA. A mes yeux, il n'y a rien à jeter dans son oeuvre, rien du tout, ce qui ne m'empêche pas de voir l'évolution de son écriture, vers plus de rigueur, plus de réalisme. Si DOA est à l'aise avec les livres sommes, comme Citoyens clandestins ou évidemment Pukhtu, auquel Folio a rendu son statut de roman unique en assemblant les deux tomes en un volume, il livre avec Rétiaire(s) un roman qui, en regard de ceux-là, est presque "sec" : guère plus de 400 pages, pas un mot de trop, une construction précise, du travail d'horloger pour ainsi dire. 

Un truc fascinant chez DOA, c'est sa capacité à manier une écriture très précise, quasi documentaire (dans le bon sens du terme évidemment), exigeante, et à en faire un élément de tension narrative extraordinaire, qui fait que vous ne pouvez plus lâcher le roman. Son écriture est documentaire au sens où elle est "vériste", et cela va de pair avec une mise à distance de tout pathos. L'écriture n'est pas pour autant comportementaliste, même s'il y a des moments où elle l'est. Et là encore, à partir de cette écriture presque blanche, très brutale, il empoigne son lecteur: les pages d'ouverture de Rétiaire(s) sont à cet égard stupéfiantes (sans mauvais jeu de mots), on ne comprend pas tout ce qui se passe, le pourquoi, mais ça laisse sonné, et bien sûr impatient de lire la suite. 

Je disais "sans mauvais jeu de mots" car pour aller vite, le trafic de stupéfiants est le sujet du livre. On pourrait dire aussi qu'il dresse une radiographie du fonctionnement des services de police. Mais plus largement, DOA avec Rétiaire(s) brosse un portrait de la société française en 2021, de la mondialisation du crime également, et c'est glaçant. C'est une chose que j'ai toujours appréciée chez DOA, et qui est un des traits fondamentaux du noir à mes yeux : il me parle du monde qui m'entoure, me donne à voir ce que je ne vois pas, ce que je ne sais pas, il me donne un aperçu d'un monde qui existe à côté de moi, un monde souterrain (ou pas, d'ailleurs). Ici, il évoque la façon dont le monde du crime a toujours un coup d'avance sur les forces de l'ordre et de la justice, parce qu'il est capable de s'adapter à la vitesse de l'éclair. Ainsi, la façon dont les trafiquants tirent avantage de la pandémie, des confinements, du couvre-feu, au lieu de se laisser paralyser, est assez remarquable. Pendant ce temps, la guerre des services mine l'action de policiers et gendarmes. Dans sa manière d'évoquer les ramifications internationales, le fonctionnement du trafic, en particulier dans les interludes, on sent que Rétiaire(s) est solidement documenté et informé.

De ce fait, Rétiaire(s) est comme Pukhtu, comme Citoyens clandestins, un roman exigeant avec le lecteur, surtout au début. Si certains polars répètent en long, en large et en travers ce que le lecteur doit comprendre, DOA mise sur l'attention, la concentration et l'intelligence du lecteur. Il lui fournit cependant une petite béquille en fin de volume : la liste des personnages, la signification de sigles et appellations. Je m'y suis référée une ou deux fois au début, mais en réalité, la mécanique DOA se met en marche assez vite, notre cerveau aussi, et on est au parfum au bout de quelques dizaines de pages. Je le dis car des lecteurs peuvent se sentir découragés (peut-être) s'ils ne connaissent pas DOA. DOA, ça se mérite un peu, mais on est vite récompensés tant le roman est fabuleux. Il y a des scènes dingues de maîtrise, et le roman se dévore.

Rétiaire(s) donc, nous livre un portrait de la France de 2021, sonnée par la pandémie (stratégie du choc, pourrait-on dire), une France qui brûle, pourrait-on dire, dépassée par les forces souterraines qui la minent, par ses échecs politiques à mobiliser positivement la société. La prison en est quasiment une allégorie dans ce roman : société à part et reflet de la société civile tout à la fois, elle offre un concentré des dysfonctionnements, de la perméabilité à la corruption, de l'impuissance à déjouer les ruses des prisonniers à se rire des règles, de la violence sous toutes ses formes, et même, de la façon dont la pandémie a miné la société. Chaque aspect de Rétiaire(s) est une facette de la société française telle qu'elle va, c'est-à-dire mal : le monde du crime, la justice et la police, la prison.

Je n'ai pas encore parlé des personnages. Ne vous attendez pas à des surhommes (que j'adore par ailleurs quand c'est bien fait), ou des personnages pitoyables. Non, ils sont construits très différemment chez DOA : ils n'incarnent pas des valeurs, ou des visions du monde, et si vous me passez l'expression, on ne sait pas sur quel pied danser. Ils ne sont jamais là où on les attend, DOA ne cède à aucune facilité. Théo n'est pas seulement ce père et cet époux blessé qui veut rendre justice par lui-même, Momo n'est pas ce méchant finalement attachant que d'autres écrivains auraient construit. DOA propose des êtres mouvants, globalement pas très reluisants, où les prédateurs sont avant tout des prédateurs, qui ont l'intelligence de la survie mais qui, pour le reste, sont frustres voire complètement cons. Les tenants de la loi sont ambigus à souhait, et là aussi, DOA désamorce les stéréotypes (par exemple le chef de groupe d'Agorno, que j'ai trouvé très crédible), pour restituer des personnages animés par des forces parfois contradictoires. Cependant, je dois confesser un intérêt pour Amélie Vasseur. Somme toute, il est difficile de s'attacher à l'un ou l'autre, et c'est tant mieux. 

Ah et la question à dix balles : qui est le rétiaire ici? Lisez, vous me direz ce que vous en pensez, mais quel beau titre...

DOA est un styliste hors pair et un auteur pessimiste, certains diront réaliste, et c'est ce qui en fait un grand. Il pose sur notre monde un regard que je crois être parmi les plus acérés, avec les moyens de la fiction, et s'il ne nous rassure pas, il nous éclaire. 

PS : superbe objet que le livre, encore un sans faute de la Série noire!

DOA, Rétiaire(s), Gallimard Série noire, 2023.



dimanche 15 janvier 2023

Eteindre la lune de William Boyle



Présentation éditeur

Bobby, 14 ans, s’amuse à lancer des cailloux sur des voitures. L’un d’eux touche une conductrice qui perd le contrôle de son véhicule et meurt dans l’accident. Elle avait 18 ans et était la fille de Jack, un redresseur de torts mandaté par les gens modestes de son quartier pour intimider les escrocs et autres sales types. Quelques années plus tard, Jack s’inscrit à un atelier d’écriture dans l’espoir d’exorciser sa douleur et noue avec la jeune femme qui l’anime, Lily, une relation quasi filiale. Mais il se trouve que le hasard des familles recomposées fait d’elle l’ex-belle-soeur d’un Bobby qui n’a rien perdu de sa capacité à s’attirer des ennuis. 

Ce que j'en pense

Un roman de William Boyle est toujours un cadeau, la promesse d'une virée aux Etats-Unis, pas ceux du rêve américain, ceux d'une chanson de Springsteen, d'un film de Jarmusch. Eteindre la lune tient toutes ces promesses, offrant un mélange unique de noirceur et d'humanité. Je me suis d'abord demandé où l'auteur m'emmenait, avec cette multiplicité de personnages, mais j'acceptais de toute façon de me laisser porter. J'ai ri pendant les séances d'atelier d'écriture de Lily, j'ai haussé les sourcils devant Max, le pathétique et répugnant Max et ses moustaches de lait, j'ai été immédiatement attachée à Jack, malgré sa face sombre. Il incarne l'amour paternel dans tout ce qu'il a de plus beau, et tant pis si cela suppose des côtés inquiétants. 

Une fois de plus, William Boyle ne se contente pas de dresser le portrait d'une certaine Amérique, saisissant mieux que quiconque ce quartier de Brooklyn, ses habitants déclassés. Il construit de superbes personnages, en particulier les personnages féminins : ici il s'attache à des jeunes filles, jeunes femmes, sur lesquelles plane l'ombre douce d'Amelia. Elles ne sont pas encore fracassées par l'existence, et en dépit des épreuves qu'elles traversent ou ont déjà traversées, elles représentent l'avenir, l'espoir. Quand les hommes du roman semblent se complaire dans des existences étriquées, ou des combines minables, si ce n'est une masculinité toxique, elles rêvent, créent, se battent. 

Cependant, la chose la plus frappante, me semble-t-il, est le chagrin qui traverse tout le roman. Le chagrin de Jack, le sentiment de perte, le vide qui se fait autour des personnages. William Boyle s'y entend comme personne pour nous tordre le coeur. Et l'on referme le roman en n'ayant aucune envie de quitter la maison de Jack. 


William Boyle, Eteindre la lune (Shoot the Moonlight Out), Gallmeister, 2023. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Simon Baril.

dimanche 8 janvier 2023

Un simple enquêteur de Dror Mishani



Présentation éditeur

À bientôt quarante-quatre ans, récemment marié et promu commissaire à Holon, Avraham est las d’enquêter sur des crimes domestiques dont la résolution ne rend service à personne. Il rêve de missions plus importantes. Aussi le jour où deux affaires se présentent simultanément délègue-t-il la plus banale — un nouveau-né découvert dans un sac plastique à proximité de l’hôpital — à une collaboratrice. C’est la disparition d’un touriste signalée par le directeur d’un hôtel du front de mer qui retient son attention. L’homme, détenteur d’un passeport suisse, a également un passeport israélien mais aussi d’autres identités. Quand on le retrouve noyé sur la plage, l’implication du Mossad commence à se profiler. Tout porte Avraham à croire qu’il tient enfin sa « grande » enquête. En réalité c’est un terrible cas de conscience qui l’attend.

Ce que j'en pense

C'est avec plaisir que j'ai retrouvé Avraham, notre "simple enquêteur". Deux enquêtes vont peu à peu s'entremêler (sans que les faits soient corrélés) dans ce polar à la construction impeccable, qui se dévore. Mine de rien, Dror Mishani porte un regard aigu sur la société israélienne, à travers l'histoire de Liora et Danielle d'abord, sur ce rapport compliqué à la religion, à l'identité, au regard d'autrui, et à travers l'histoire de Raphaël, sur les ambiguïtés d'une nation et de ses services secrets. Ce serait suffisant pour faire de ce polar de Dror Mishani un roman sacrément passionnant, mais Avraham est évidemment l'atout majeur. Lorsqu'Un simple enquêteur commence, nous le trouvons en plein doute quant à son métier, à son utilité sociale et morale, durement éprouvé par la mort d'Ilana. Veut-il se contenter de rester à ce poste, dont il dit au début du roman qu'il ne permet nullement de servir la justice, de résoudre des situations, bien au contraire? Et d'emblée cela m'a empoignée, émue, bouleversée. 

Tout au long du roman, nous retrouvons les qualités d'Avraham : sa ténacité, son intuition et son intelligence, son humanité surtout. Le roman palpite de la présence d'autres auteurs, d'autres personnages, en particulier Maigret, une référence pour notre enquêteur. Il a ces moments de contemplation et de retrait en lui-même, face à la mer, face à la Seine - une partie du roman se déroule à Paris. Le fil rouge du roman, que ce soit dans la réflexion engagée par Avraham sur lui-même ou dans les deux enquêtes, c'est l'EMUNA du titre original (אֱמוּנָה), difficile à traduire, qui signifie vérité, fidélité, probité. De tout cela il est question ici : des vérités difficiles à établir, des fidélités confrontées à des trahisons, et la probité, mise à l'épreuve constamment. 

Alors oui, Avraham est un simple enquêteur, qui va rester au rez-de-chaussée (lisez, vous comprendrez) par EMUNA, parce que c'est là qu'on aperçoit la seule chose qui vaille : l'humanité. 

Dror Mishani, Un simple enquêteur (EMUNA), Gallimard, Série Noire, 2023. Traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz.

mercredi 21 décembre 2022

Les liens mortifères de Sophie Lebarbier





Présentation éditeur

Qui a tué la ravissante Ingrid ? Et pourquoi ? Sa sœur Léonie, psychologue trentenaire, aussi vive que névrosée, tente de comprendre. En parallèle, Fennetaux, une commandante de police atypique, légèrement allumée mais redoutable, mène l’enquête officielle. 

Tandis que le mystère s’épaissit, les deux femmes unissent leurs forces pour démêler les liens mortifères d’une histoire dont les origines remontent à il y a fort longtemps… au cœur d’un village médiéval de l’Ardèche.

Ce que j'en pense

Il faut que je vous dise tout d'abord que j'aimais beaucoup la série Profilage, du moins les premières saisons, avec son côté totalement irréaliste, l'héritage de figures et de motifs de littérature populaire échevelés et assumés. Par conséquent, lorsque j'ai vu que l'une des créatrices-scénaristes publiait un polar chez Albin Michel, je n'ai pas hésité. Bon, le titre, je ne vous le cache pas, je ne le trouve pas terrible. En revanche, j'ai été très vite emportée par l'histoire et les personnages. 

L'efficacité scénaristique est bien là, avec un sens du rythme de la narration, un talent pour ménager des rebondissements sans pour autant épuiser le lecteur. Est-ce du thriller? Je ne sais pas. Un peu, sans doute, mais vous savez, on s'en fiche. 

Sophie Lebarbier travaille des motifs tels que la filiation, et elle s'y entend pour parler d'enfances tordues, de mères atypiques. Mais surtout, j'ai aimé ses personnages, et en particulier ses deux héroïnes, Léonie et Fenneteaux. Léonie est une jeune psy à laquelle on s'attache d'emblée, avec son jules tendre et envahissant tant il est moelleux, avec ses névroses familiales, avec ses rondeurs. Mais j'avoue un faible pour Fenneteaux, peut-être parce qu'elle est plus proche de moi (par l'âge notamment). J'ai adoré cette "vieille" qui ne s'en laisse pas compter, son équipe qui, alleluia, ne comporte pas de mâle dominant. J'ai été sensible à sa maladie chronique (pour bien connaître le sujet, hélas), évoquée sans détour ni pathos. J'ai aimé sa façon de mener l'enquête.

J'ai passé un excellent moment de lecture, et j'ai très envie de retrouver les personnages dans un prochain roman : pourvu que ce soit le premier d'une série!


Sophie Lebarbier, Les liens mortifères, Albin Michel, 2022.  

mercredi 14 décembre 2022

Bois-aux-Renards d'Antoine Chainas



Présentation éditeur

Un accident de voiture au beau milieu de nulle part laisse une fillette orpheline et estropiée, Chloé, sauvée in extremis par trois hommes et une guérisseuse.
Trente-cinq ans plus tard, Yves et Bernadette, un couple de tueurs en série, sillonnent les routes dans un camping-car Transporter T3 Joker Westfalia en quête d’auto-stoppeuses.
Anna, une gamine témoin de leur premier meurtre de l’été, réussit à leur échapper et se réfugie au cœur d’un bois où une étrange femme boiteuse, entourée de renards, prend soin d’elle.
Dans ce bois vit une communauté coupée du monde moderne, au plus près de la nature et des mythologies du lieu tout en veillant à préserver quoi qu’il en coûte sa tranquillité et sa pérennité.


Ce que j'en pense

Antoine Chainas étant l'un de mes auteurs favoris, j'attendais avec une impatience folle ce nouvel opus, et sans appréhension. Parce que Chainas, soit j'aime, soit j'adore. Plus sérieusement, c'est à mon sens l'une des voix les plus singulières et les plus puissantes du roman (noir) français, un styliste (je ne sais quel mot employer, c'est le moins pire) époustouflant. 

Bois-aux-Renards m'a d'abord saisie par cela : la beauté de l'écriture. Qu'il lance des phrases courtes comme dans l'incipit du roman, qui nous place d'emblée sous le signe du récit mythologique, ou qu'il enroule des phrases qui se déploient comme des racines, des rhizomes, Antoine Chainas fait preuve dans ce roman d'une maîtrise de la langue et du rythme incroyable, époustouflante. La force du verbe de Chainas m'avait déjà saisie lors de ma première lecture de l'auteur, avec Versus (vous rappelez-vous ce début incroyable?), mais je trouve que Bois-aux-Renards change encore d'échelle. 

Sa phrase se fait aussi sinueuse que les lacets de ce monde à part, que les racines des arbres, que les méandres des esprits. Ce qui est certain en tout cas, c'est que l'écriture de Chainas enveloppe comme des volutes de fumée, envoûte, charme et effraie tout à la fois. 

Car c'est Chainas tout de même : âmes sensibles et amateurs de feel-good books s'abstenir. Bois-aux-Renards secoue, dérange, à la fois avec des scènes de pure cruauté et une capacité à remuer ce qu'il y a de plus sombre en l'espèce humaine, sans faire des personnages de bêtes monstres sans chair ni âme. Une fois encore, j'ai eu l'impression qu'à certains égards, il s'amuse avec les codes, les stéréotypes du rural noir tel qu'on nous l'a vendu ces dernières années. La mère qui vit dans des mobile home, perpétuellement en fuite, représentante d'un white trash à la française, Le couple de tueurs sur la route, alliance d'eros et thanatos dans un combi Volkswagen, dont la destinée déraille soudain. Les illuminés un brin survivalistes, en marge de la société dans leurs hameaux désertés. Pour tout vous dire, les meurtres des deux amants terribles m'ont moins glacé le sang que la scène des renardeaux (lisez, vous comprendrez) qui m'a secouée, bouleversée, stupéfiée.

Mais la force de Chainas, c'est qu'il offre un roman à plusieurs niveaux de lecture, l'une balayant l'autre, et il ne s'en tient pas à ce qui pourrait être une aimable blague (et d'ailleurs, il est possible que je me plante complètement en y voyant un jeu malicieux avec des codes déjà éculés). 

Le premier chapitre, bref et saisissant, place le roman sous le signe de la mythologie. Ce Bois-aux-Renards est un non-lieu, un espace où l'on se perd mais où l'on est ramené à quelque chose de fondamental. C'est un lieu de transformation et de dénuement, d'inversion de tout (vous avez vu comme je cause bien ? oui c'est affligeant, "inversion de tout"). Il m'a semblé qu'il y avait quelque chose d'asiatique dans la symbolique liée aux renards : gardiens du puits et de la tour, ils sont les créatures qui mènent les êtres vers une transformation, ils les guident vers LE passage, ils sont omniprésents dans la forêt et dans les contes, mythes et légendes d'Admète. 

Un autre point qui me frappe, c'est la maîtrise de la structure. Sans être complexe à la lecture (jamais on n'est perdu), le roman est virtuose dans la construction, allant d'un personnage à l'autre, dévoilant progressivement les points fondamentaux du récit. A cet égard, Bois-aux-Renards est aussi sinueux que la phrase, avec des récits emboîtés, des retours en arrière insérés dans des moments de paroxysme, comme des pauses en décalage, une mosaïque de points de vue. Et Chainas allie ainsi la puissance de la lecture mythologique et la lecture sociale du roman noir. Puissance dévastatrice de la société capitaliste, aliénation de la consommation et du salariat, face à l'ensauvagement pulsionnel. 

Je pourrais vous parler des personnages, de Chloé et de cette maison à la Frank Lloyd Wright, d'Hermione, d'Admète, d'Anna, et je n'épuiserais toujours ma lecture et les sensations éprouvées.

Je rate sans doute bien des dimensions de ce roman gigogne, que j'ai fini il y a quelques heures. Mais je sais une chose : 2023 démarre fort. 

Sortie le 5 janvier. 


Antoine Chainas, Bois-aux-Renards, Gallimard, La Noire, 2023.

dimanche 4 décembre 2022

Un colosse de Pascal Dessaint



Présentation éditeur

L’histoire incroyable de Jean-Pierre Mazas, lutteur sensationnel qui galvanisa les foules, monstre de foire inouï qui suscita tous les fantasmes, curiosité médicale que les plus grands scientifiques étudièrent à la Pitié-Salpêtrière. Pascal Dessaint s’est plongé dans les registres de l’État-civil, dans les archives départementales de la Haute-Garonne. Il a réuni des dizaines d’articles de presse, des témoignages, des rapports médicaux, des photos, des biographies, des récits, des romans, pour reconstituer le parcours du Colosse, et faire émerger l’homme derrière la figure du héros populaire.


Ce que j'en pense

Un colosse n'est pas un roman mais un récit, un très court récit qui retrace l'itinéraire d'un homme hors-normes, Jean-Pierre Mazas, métayer du XIXème siècle qui avait pour particularité de mesurer 2,20 mètres et d'être d'une force herculéenne. 

Ce n'est pas la première fois que Pascal Dessaint sort des sentiers du roman noir, qu'il a toujours empruntés de façon personnelle et souvent atypique, d'ailleurs. Mais Un colosse ne perd pas pour autant deux traits de son écriture (et du noir tel qu'il le pratique) : le sens du social et la puissance tragique. Rien de tonitruant dans son récit, ne vous attendez pas à ce qu'on sorte les violons, tout est sobre au contraire pour dépeindre cette vie extra-ordinaire. 

A travers la vie de Jean-Pierre, Pascal Dessaint peint un monde rural, celui des métayers, tout entiers soumis aux propriétaires terriens, notables du XIXème siècle et en ce sens modernes, mais aussi reliquats d'une organisation quelque peu féodale. La scène où Teulade lui rend visite est terrible : peu importe ce qui arrive à Jean-Pierre, ce qui compte, c'est que la terre soit travaillée comme à l'habitude. Jean-Pierre est un outil pour Teulade, qui contribue à sa fortune. Pascal Dessaint n'oublie pas de parler de la noblesse de ce travail de la terre, dans sa dureté même. Les scènes de labour sont très belles, il y a une forme d'harmonie entre l'homme, la bête et la terre. 

C'est aussi un monde en pleine mutation, dans lequel, développement ferroviaire oblige, les distances diminuent grâce à la vitesse croissante des locomotives. C'est surtout un monde de spectacle et de médias qui connaît ses premiers sommets. La presse relate les exploits des lutteurs, et le spectacle sillonne les villes et les campagnes. Le public se délecte des combats inégaux, parfois sanglants, et la cruauté n'a rien à envier à nos tristes spectacles télévisuels ou aux débordements des réseaux sociaux. Pascal Dessaint saisit ce moment où naît la société du spectacle moderne, soutenue par l'essor de la presse. 

Ainsi, à travers le destin de Jean-Pierre, il donne à voir un XIXème siècle d'avant les terribles conflits mondiaux qui vont déchirer l'Europe, avec une France en proie à des soubresauts politiques qui ne semblent pas avoir d'effets sur la vie de ces gens des campagnes, en tout cas dans les périodes apaisées. La vie de Jean-Pierre est pourtant scandée par les changements de régimes, par les grandes évolutions sociales et les tensions qui aboutissent parfois à des tragédies (Fourmies). Elle reste une "vie simple", celle d'un homme qui ne parle pas ou peu le français, qui ne sait ni lire ni écrire, qui n'est probablement pas armé pour comprendre ce qui lui arrive, et qui est constamment ramené à sa condition, celle d'un homme qui ne s'appartient pas. Métayer, il est gouverné par le propriétaire; lutteur et héros populaire, il est réifié en tant que "colosse"; monstre de foire, il n'est plus que l'ombre d'un homme; et objet d'études médicales, il est certes objet de connaissances plus approfondies, mais toujours ramené à des catégories qui ne permettent pas de le cerner en tant qu'être humain. Somme toute, il est toujours outil ou objet, et nous ne savons rien de ce qu'il ressent, ou pas grand-chose. C'est là qu'est le talent de Pascal Dessaint : il pourrait faire un récit de 300 pages ou plus, habiller de chair romanesque Jean-Pierre. Mais s'il revendique des libertés de romancier, il n'entend pourtant pas faire un roman. Il s'en tient à ce que les documents, les archives lui disent. Et si ces archives ne disent pas grand-chose de qui était l'homme, l'être pensant, douté d'émotions et de sentiments, elles disent beaucoup de la société de l'époque, et Pascal Dessaint a l'excellente idée de se "contenter" de cela, parce que précisément, ce "peu" dit assez que Jean-Pierre Mazas, au fond, ne s'est pas totalement appartenu, qu'il existait dans le regard des autres. Il me semble que Un colosse lui rend un bel hommage, est un beau tombeau littéraire, bien plus puissant qu'une somme de 500 pages qui n'aurait été que le résultat du regard d'un romancier (encore un regard qui façonne en inventant). 


Pascal Dessaint, Un colosse, Rivages, 2021. Disponible en poche.