mercredi 4 septembre 2019

La Crête des damnés de Joe Meno



Présentation de l'éditeur
La Crête des damnés, c’est l’histoire d’un ado des quartiers sud de Chicago qui découvre le punk dans les années 1990.
À travers les exploits et ruminations de Brian, ex-loser qui se rêve en star du rock, et de sa meilleure amie Gretchen, fan de punk et de bagarres aux poings, Meno décrit avec une grande justesse de ton les premiers émois amoureux,
la recherche d’une identité entre désir d’appartenance et de singularité, les situations familiales complexes... et brosse au passage le tableau de ces quartiers et leurs démons : racisme, conformisme catholique,
oppression de classe. L’âme du livre, c’est le punk, et comment la découverte de son message politique et social va bouleverser la vie de cet adolescent. Bourré de références à des groupes de punk et de rock, de cassettes-compiles et de conseils pour se teindre les cheveux en rose, le livre est punk jusqu’à l’os, jusqu’à la langue : rebelle à l’autorité, brut et furieux. Comme J. D. Salinger avant lui, Joe Meno réussit le tour de force de faire sonner les mots et les tourments de cette génération dans une langue rythmique et crue, et son Brian Oswald est régulièrement qualifié de « Holden Caulfield moderne ».


Ce que j'en pense
Ah quel bonheur! J'ai tant aimé ce roman de Joe Meno que je ne sais par où commencer. Je vais essayer de mettre de l'ordre dans mon enthousiasme.
D'abord il y a les références musicales, car la musique est essentielle dans ce roman : bande-son des 90's, et pas n'importe laquelle... Entre punk et metal, vous pensez que je me suis régalée. Ce n'était pas forcément mes références de l'époque, car oui, ancêtre que je suis, j'étais un poil plus âgée que les personnages, mais à peine, j'étais tout de même très jeune. Mais comme Gretchen et le narrateur, on se faisait des cassettes, avec des choix pensés pour le destinataire, pour une occasion, tout était prétexte à échanger de la musique et à se dire des choses par morceaux interposés.

Ensuite il y a les personnages, au premier rang desquels nos deux amis, Brian et Gretchen : je ne suis pas un garçon mais j'ai le sentiment que Joe Meno a exprimé avec un talent inouï les affres d'un ado, sans caricature. D'une manière générale, La Crête des damnés est un magnifique roman sur l'adolescence. Gretchen est un somptueux personnage, mais même les "American girls", ces nanas jolies et populaires, sont évoquées avec subtilité. Il y a dans le roman à la fois la gravité et la légèreté de l'adolescence: le rapport aux autres, la solitude, la sexualité (et ses risques : la grossesse), le rapport au corps et aux normes imposées. Gretchen la révoltée est une bagarreuse, elle n'a peur de rien et ça donne lieu à quelques scènes savoureuses. Plus globalement, il y a le portrait de l'Amérique de l'époque, minée par le racisme (le quartier de Chicago où vivent Brian et Gretchen est un quartier de middle-class blanche, exclusivement blanche) et une forme de fondamentalisme chrétien.

Enfin, pour servir tout cela, il y a une écriture et une composition remarquables. La narration à la première personne, qui exprime sans caricature la langue d'un ado américain des années 1990, est entrecoupée de morceaux qui évoquent un journal intime, mais qui ne sont peut-être que la transcription d'un monologue intérieur de Gretchen, rythmé et "brut", si je puis dire. Il y a des bouts de devoirs, les listes de morceaux de musique. Le roman est construit autour des années 1990-1991, et n'allez pas attendre une chute extraordinaire : la vie n'est pas ainsi, et la fin est magnifique. 
Bravo à Estelle Flory pour la traduction!

Vous l'aurez compris, La Crête des damnés n'est pas seulement recommandable, mais indispensable. 

Joe Meno, La Crête des damnés (Hairstyles of the Damned), Agullo, 2019. Traduit de l'anglais (USA) par Estelle Flory. 

lundi 26 août 2019

Rentrée littéraire

J'ai tenu bon jusqu'ici et ne me suis guère laissée tenter par des nouveautés, privilégiant les livres accumulés ces derniers mois, parfois ces dernières années. Néanmoins, que ce soit par les billets des uns ou des autres, par les critiques de la presse, ou simplement par la séduction de noms connus, la rentrée littéraire commence à sérieusement me démanger. 
Je ne parlerai pas ici des envies de polar et de roman noir, mais à la Série noire ou chez Gallmeister, pour ne citer qu'eux, il y a des titres formidables, que je lirai assurément. 

Au premier rang, au firmament, l'un de mes auteurs favoris, découvert à l'âge de 13 ans et qui ne m'a jamais quittée : Patrick Modiano, qui publiera en octobre chez Gallimard Encre sympathique. Oh comme j'ai hâte! En attendant, j'ai plongé dans Dimanches d'août, un des rares Modiano qui m'ait échappé jusqu'ici (et qui attendait son tour dans mon stock). 

Un autre de mes auteurs favoris est Jean-Philippe Toussaint, qui publiera La clé USB (Editions de Minuit) : là encore, je suis impatiente. 

Parmi les valeurs sures, le nouveau Roman Slocombe, La débâcle (Robert Laffont), dans lequel l'auteur continue d'explorer la sombre période de la Seconde Guerre mondiale. 

Sur la foi des impressions de lecture de personnes en qui j'ai toute confiance, je me laisserai peut-être tenter par le nouveau Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit (Gallimard), et qui sait? j'aurai peut-être le courage de lire La fabrique des salauds de Chris Kraus (Belfond). 



Et puis les trois titres suivants me font très envie, alors je me laisserai peut-être tenter...

Que lirai-je finalement de tout cela? nul ne le sait!
A suivre, donc...





jeudi 22 août 2019

Le Terroriste joyeux suivi de Le virus de l'écriture de Rui Zink




Présentation éditeur

Le Terroriste joyeux

Un dialogue. Deux personnages : un présumé terroriste face au policier qui l’interroge.
Le premier est cueilli à la frontière, à sa descente de l’avion, transportant des explosifs. Sa défense : il n’a fait que les transporter pour son cousin, en échange d’un peu d’argent.
Les autorités n’avaient qu’à lui demander de remplir préalablement un formulaire !
Le ton est donné. Au fil de l’interrogatoire, le doute s’installe,
un glissement insidieux se produit, les rôles se défont : il n’y a plus un terroriste et un policier, mais simplement deux hommes. Et dans un système qui prône la suspicion, la méfiance
et la haine de l’autre, le sort de ces hommes n’est peut-être
pas si différent…

Avec une grande maîtrise, Rui Zink joue de la farce
et de l’humour pour questionner notre rapport aux maux
de notre temps que sont le terrorisme, la torture, mais aussi
le pouvoir et la manipulation.

Le Virus de l’écriture

Un virus hautement contagieux se répand partout, et à grande vitesse : le nombre d’écrivains et de poètes augmente à vue d’oeil. Et ils écrivent bien par-dessus le marché !
L’épidémie est d’abord saluée avec enthousiasme, considérée comme une nouvelle Renaissance par les journalistes, commentateurs
et autres critiques. Bien vite, pourtant, les choses tournent vinaigre : les marchés et les magasins sont vides, la pénurie alimentaire menace, plus personne n’assume ses fonctions. Tout le monde écrit. Mais si tous écrivent, qui reste-t-il pour lire ? Ainsi s’interroge
le narrateur, mystérieusement immunisé. Existe-t-il un espoir de trouver d’autres lecteurs pour former une cellule de résistants ?
Pour empêcher la lecture et les langues de mourir ? Telle est la puissance, follement perverse, du virus.

Ce que j'en pense

Quelle excellente idée que cette forme dialoguée! Nul doute qu'il y a des références en la matière dans la littérature portugaise, mais en bonne Française, j'ai tout de suite pensé à Diderot et à Jacques le Fataliste. J'ai retrouvé cette façon dynamique et malicieuse de poser des idées, de pousser l'interlocuteur dans les retranchements et les impasses de son raisonnement. Notre terroriste est un as pour mettre son interrogateur face à ses contradictions, pour inverser le rapport de pouvoir dans l'échange. C'est jouissif et drôle, tout du long. Mais le XXIè siècle étant ce qu'il est, une autre référence m'est venue en tête, peut-être de manière tout aussi saugrenue : Kafka. Car il y a de l'absurde dans la situation, la situation de ce terroriste mais aussi de nos sociétés occidentales et européennes, empêtrées dans leurs peurs. Mais c'est du Kafka rigolo, si vous voulez.

Quoi qu'il en soit, on retrouve dans Le terroriste joyeux les thématiques découvertes dans L'installation de la peur : la peur de l'autre, la paranoïa généralisée, la surveillance d'état, les manipulations, le pouvoir et la domination. La farce est amère, évidemment. C'est la force de Rui Zink : nous faire rire de ce qui est, somme toute, effrayant.

Ce dialogue est suivi d'un petit texte nommé Le virus de l'écriture: toujours sur le ton de l'absurde et de la farce, le narrateur nous relate la propagation d'un étrange virus. Tout le monde écrit, tout le temps, de tout, au point que plus personne ne regarde la télé ou ne reste collé à quelque écran que ce soit, par exemple. On saisira l'ironie de la chose, évidemment... Mais il y a pis : puisque tout le monde écrit, plus personne ne lit! Summum de l'absurdité, isn't it? Sauf notre narrateur, qui a réussi à s'immuniser contre le virus de l'écriture, mais qui est atteint de celui de la lecture... Là encore, c'est drôle et ça fait réfléchir...

Dans les pesanteurs de la rentrée, gardez-vous un peu de temps pour lire Rui Zink, ça fait un bien fou.




Rui Zink, Le Terroriste joyeux suivi de Le virus de l'écriture, Agullo, 2019. Traduit du portugais par Maïra Muchnik.

jeudi 15 août 2019

Nitrox de Pierre Gobinet


Présentation éditeur
Nash Gopler veut quitter le sérail de la gendarmerie pour réaliser son rêve de gosse : devenir moniteur de plongée sous-marine. Sa hiérarchie, qui n’y voit qu’un énorme gâchis, est bien obligée de se plier à sa volonté mais réussit à lui imposer le centre de formation : Nash aurait préféré les Bahamas ou les Maldives, ce sera Cannes, et pas ailleurs. Sur place il fait la connaissance de la ténébreuse Samar, libanaise, en formation elle aussi. Peut-être n’aurait-il pas été envoyé sur la Côte d’Azur tout à fait par hasard... Mais qui est Samar, à qui la mort semble faire comme une seconde peau ? C’est ce que Nash va tenter de découvrir, au risque de tout perdre.

Ce que j'en pense
Encore un que j'ai acheté à sa sortie et que je n'avais pas lu. J'ai eu un peu de mal au début, mais il ne faut pas oublier que je sortais de la lecture d'Il était une fois dans l'est, qui m'avait bien secouée. Disons que le début prend un peu son temps, mais dès que le personnage arrive à Cannes, ça roule! Pierre Gobinet a un vrai talent pour dessiner des personnages un peu hors normes, et c'est un plaisir de les voir trouver leur place tour à tour dans l'intrigue, qui va s'accélérant. Nitrox tient autant de l'espionnage que du polar, avec un narrateur qui se retrouve mêlé à une sombre histoire presque malgré lui, une sorte d'anti-James Bond, qui en garderait tout de même les James Bond Girls: la vénéneuse brune et l'innocente blonde, l'une des deux étant bien sûr promise à la mort. Et puis il y a la plongée : Pierre Gobinet connaît son affaire, et il sait passionner son lecteur, y compris moi qui ne connais de la plongée que ce qu'en montrait Le Grand Bleu. Et croyez bien que je n'ai aucune passion pour les fonds sous-marins... Bref, l'auteur a un beau talent d'écriture, et j'ai adoré les récits de plongée, tous. Après un début de lecture un peu difficile (sans que le roman soit en cause), je me suis passionnée pour Nitrox, que j'ai dévoré et que j'ai quitté le sourire aux lèvres. 
Nitrox pourrait bien être le début d'une série, car si l'intrigue est bouclée, il reste bien des questions sans réponse à l'issue de cette histoire. Moi en tout cas, je suis partante. 

Pierre Gobinet, Nitrox, Seuil Cadre Noir, 2019. Traduit de l'anglais par Alexandra Bigaignon.

lundi 12 août 2019

Le couteau de Jo Nesbø


Présentation éditeur
Harry Hole a réintégré la police criminelle d’Oslo, mais il doit se contenter des cold cases alors qu’il rêve de remettre sous les verrous Svein Finne, ce violeur en série qu’il avait arrêté il y a une dizaine d’années et qui vient d’être libéré. 
Outrepassant les ordres de sa supérieure hiérarchique, Harry traque cet homme qui l’obsède. Mais un matin, après une soirée bien trop arrosée, Harry se réveille sans le moindre souvenir de la veille, les mains couvertes du sang d’un autre. 
C’est le début d’une interminable descente aux enfers : il reste toujours quelque chose à perdre, même quand on croit avoir tout perdu.


Ce que j'en pense
De Jo Nesbø je n'ai lu que très peu de choses, et uniquement des Harry Hole. Avec plaisir mais sans passion, le côté thriller m'empêchant d'adhérer complètement. Qu'en est-il de ce nouvel opus, Le couteau? Eh bien il confirme tout ce que je pense de Jo Nesbø  Commençons par ce que je n'aime pas, et je précise que ce ne sont pas des réserves ou des choses que je juge faibles, simplement, ce sont des éléments qui font que je n'aime guère les thrillers, même les meilleurs - et on est ici en présence du meilleur. D'abord, la présence de l'abominable Svein Finne, pas un serial killer mais la logique est la même : une incarnation du mal, qui occasionne quelques scènes de torture physique et psychologique, perpétrées comme il se doit sur des femmes. Ce personnage n'est pas loin d'endosser des caractéristiques du méchant de comics, insaisissable, apparaissant de manière inattendue et presque surréelle. J'avoue que le moment où le roman se détourne de lui m'a beaucoup plus plu que le premier tiers, où il occupe le devant de la scène. Ensuite, il y a de nombreux "twists", avec une succession de suspects dans l'affaire qui préoccupe Harry Hole: et ça c'est quelque chose que je n'aime pas, mais encore une fois, je comprends bien que c'est pour ainsi dire un attendu du genre, et Jo Nesbø a un sacré savoir-faire en la matière. 
Car c'est ce qui me frappe : le savoir-faire incroyable de l'auteur, qui fait que j'ai dévoré le roman en deux jours, incapable de le lâcher sans l'avoir terminé dans la nuit de samedi à dimanche. Le lecteur est piégé par un rythme très maîtrisé, jamais lent sans pour autant être frénétique. A aucun moment Nesbø ne prend le lecteur pour un imbécile, chaque twist est soigneusement préparé et "justifié", si j'ose m'exprimer ainsi. Et il y a suffisamment de noirceur pour que je prenne plaisir à cette lecture, avec également ce que j'appellerais un propos, un point de vue sur le monde. Harry Hole est plus déglingué par la vie que jamais, en proie à ses démons alcooliques, hanté par les pertes subies, terrassé par des questionnements sans réponse. Le roman est parcouru d'interrogations sur la violence, celle que l'on a en soi, que l'on exerce sur autrui, au nom de valeurs parfois tout à fait respectables: pour des valeurs politiques (en temps de guerre par exemple), pour des valeurs humanistes, pour répondre à la violence subie. Quel sens peut-on donner à la violence, y compris celle qui s'exerce en toute légalité? Jusqu'où peut aller la volonté de vengeance et de réparation? Comment vivre avec des actes que l'on a exercés sans que cela fasse sens? Il y a de très belles pages sur le Syndrome de Stress Post Traumatique. Les personnages féminins sont particulièrement soignés, d'une grande complexité, et c'est aussi pour cela que Jo Nesbø échappe au cliché du thriller scandinave qui découpe les femmes en morceaux pour le plaisir. 
Je n'ai toujours pas envie de me jeter sur l'ensemble de la série des Harry Hole, mais franchement, si tous les thrillers étaient de cette trempe, j'en lirais plus souvent. Jo Nesbø a un talent fou, c'est certain. 

Jo Nesbø  Le couteau (Knive), Gallimard Série Noire, 2019. Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier. 

samedi 3 août 2019

Les ombres de Montelupo de Valerio Varesi


Présentation éditeur
C’est l’automne à Parme. Le commissaire Soneri décide d’échapper à la grisaille de la ville en retournant dans son village natal des Apennins pour des vacances bien méritées.
Il se réjouit à l’idée de cueillir des champignons sur les pentes boisées de Montelupo, une activité jadis partagée avec son père. Sur le village isolé règne la famille Rodolfi, producteurs de charcuterie depuis des générations. Le patriarche, Palmiro, mène sa barque d’une main sûre.
Mais derrière la réussite, se profile un drame familial : le fils, Paride, a d’autres projets pour son avenir… Brutalement, la famille est plongée au cœur d’un scandale financier qui touche toute la petite communauté : Palmiro aurait escroqué la plupart des habitants en leur faisant miroiter des placements financiers qui s’avèrent bidons. Peu après, un randonneur fait une découverte macabre dans les bois : le cadavre de Paride. Voilà qui signe la fin des vacances paisibles de Soneri, embarqué malgré lui dans une enquête où les relations complexes entre le père et le fils Rodolfi jouent un rôle prépondérant. Et en creusant, Soneri va se retrouver bien plus impliqué qu’il ne l’aurait souhaité, quand il découvre que son propre père et Palmiro étaient amis...

Ce que j'en pense
Que c'est bon de retrouver Soneri! Cette fois, un peu à la manière de Maigret, il prend des vacances, sur les lieux de son enfance, et est amené malgré lui à enquêter sur une drôle d'affaire. L'analogie avec Maigret s'arrête là, à mon sens, car dans ce volume, une fois de plus, Soneri liquide une part de son passé, avec douleur. C'est déchirant et il y a des pages d'une émotion incroyable. Soneri fait une fois de plus l'expérience de la perte, avec dans Les ombres de Montelupo une part de son enfance qui fiche le camp. Je me souviendrai longtemps de Sante... Mais il retrouve aussi des choses : une part de la vie de son père (pas de spoiler, promis), et les sensations éprouvées lors des promenades avec son père. 
Valerio Varesi évoque de manière magnifique la montagne, la forêt, ses bruits, ses odeurs, la dureté de cet environnement qui peut être hostile aux hommes mais aussi leur offrir un abri quasiment inviolable. Je pouvais sentir l'odeur des sous-bois en lisant, et palper girolles et trompettes de la mort (je suis d'accord avec Soneri : c'est délicieux, les trompettes de la mort). 
Valerio Varesi livre une fois de plus un roman noir fort et subtil : les changements de nos sociétés sont également perceptibles dans ce coin de montagne où les braconniers côtoient des trafiquants d'un nouveau genre, où l'on convoie d'autres marchandises, bien plus mortifères que jadis. Les êtres qui survivent dans ces bois ne parlent pas le dialecte local mais des langues plus lointaines, au grand dam de certains villageois. Et puis il y a un propos très fort sur l'ascension sociale, sur ce qu'elle fait de génération en génération, sur les fortunes amassées - pas proprement, ni jadis, ni aujourd'hui - et leurs conséquences, jusqu'à l'effondrement. De ceux qui ont crevé de faim à ceux qui naissent corrompus par l'argent, on perçoit l'éloignement de la communauté, la perte des repères et des valeurs. 
Enfin, il y a dans Les ombres de Montelupo les fantômes de la Seconde Guerre mondiale, ce passé source de bien des maux et de la corruption de la communauté, en quelque sorte, en tout cas de la famille qui fait vivre ce village tout en le corrompant. Soneri va chercher des réponses à ses propres interrogations, tout au long de son séjour. Il les trouvera, comme solde de tout compte avec Montelupo. 
L'écriture est d'une poésie incroyable, superbement rendue par la traduction de Sarah Amrani. La langue de Varesi est magnifique, et cela m'a davantage frappée dans ce volume, sans doute parce qu'il fait la part belle aux descriptions.
Décidément, Valerio Varesi s'impose comme un grand du roman noir italien... 

Valerio Varesi, Les ombres de Montelupo (Le ombre di Montelupo), Agullo, 2018. Traduit de l'italien par Sarah Amrani. Disponible en Points Policier. 

mercredi 31 juillet 2019

Circé de Madeline Miller



Présentation éditeur
Fruit des amours d’un dieu et d’une mortelle, Circé la nymphe grandit parmi les divinités de l’Olympe. Mais son caractère étonne. Détonne. On la dit sorcière, parce qu’elle aime changer les choses. Plus humaine que céleste, parce qu’elle est sensible. En l’exilant sur une île déserte, comme le fut jadis Prométhée pour avoir trop aimé les hommes, ses pairs ne lui ont-ils pas plutôt rendu service ? Là, l’immortelle peut choisir qui elle est. Demi-déesse, certes, mais femme avant tout. Puissante, libre, amoureuse…

Ce que j'en pense
C'est curieux, comme on découvre parfois un livre... J'étais sur le quai de la gare dans ma ville, en attente de mon train pour la capitale, quand mon oeil a été attiré par le livre que commençait une jeune femme à quelques mètres de moi. La curiosité n'étant pas le moindre de mes défauts, j'ai fini par déchiffrer le titre, et arrivée à bon port, j'ai acheté le livre. Oui, je sais, je suis bizarre. Comme une envie de récit mythologique... 
Je me suis accrochée sur le premier quart, pas plus passionnée que cela. Et puis Circé est exilée sur son île, et là j'ai été accrochée. Se dessine un beau portrait féminin, une Circé seule, perpétuellement trahie, et follement puissante. Madeline Miller réussit à nous faire vibrer à des épisodes pourtant bien connus, en leur donnant de l'ampleur et une dimension émotionnelle moderne. Les dieux apparaissent dans toute leur cruauté, enfants gâtés parfois inconséquents et ivres de pouvoir. Ulysse ne sort pas grandi de ce roman: avide de gloire et de légende, c'est un formidable embobineur, mais il fait surtout souffrir ceux qui l'entourent : Pénélope, Télémaque (magnifique personnage), et bien sûr Circé. 
En somme, j'ai bien fait de céder à ma curiosité, j'ai ainsi fait un pas de côté par rapport à mes lectures habituelles et je ne le regrette pas. 

Madeline Miller, Circé (Circe), Pocket, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Auche. Précédemment paru chez Rue Fromentin Editeur (2018).