samedi 11 mai 2019

La Colombienne de Wojciech Chmielarz



Présentation éditeur
La Colombie, plein été. Un groupe de Polonais choisis pour tourner une publicité Coca-Cola passe les vacances de sa vie dans un hôtel de luxe au bord de l’océan. Tous frais payés.
Mais bientôt, le séjour vire au cauchemar : la pub est annulée, et la facture est salée… Pour rembourser leur dette et récupérer leur passeport, les touristes insouciants se voient proposer par les Colombiens une offre difficile à refuser. Et le paradis se transforme en enfer.
Tout le monde ne reviendra pas de ce voyage…
Varsovie, un samedi à l’aube. Le corps d’un homme d’affaires est retrouvé pendu au pont de Gdansk – le ventre déchiré, les mains attachées derrière le dos et une cacahuète à la main. L’inspecteur Mortka, de retour à Varsovie après ses quelques mois de purgatoire, est chargé de l’enquête. Rapidement, le Kub flaire une sale histoire de blanchiment d’argent qui le mènera sur
la piste de réseaux internationaux dont les tentacules s’immiscent jusqu’au coeur de la vie financière polonaise.

Ce que j'en pense
Ah que c'est bon de retrouver le Kub! Je l'avais laissé il y a quelques semaines suspendu à une nouvelle médicale et "exilé", je le retrouve à Varsovie mais toujours plein d'angoisse quant au diagnostic attendu. Le roman s'ouvre pourtant loin de la Pologne, en Colombie, avec une bande de jeunes Polonais gogos qui vont se retrouver sous la coupe de trafiquants, mules d'un jour. Pour mon plus grand bonheur, nous revenons vite en Pologne, et le Kub se trouve plongé dans une enquête compliquée à souhait, qui m'a tenue en haleine jusqu'aux dernières pages.
Oh que j'aime ce personnage! Et comme c'est malin de le flanquer d'une enquêtrice, qui sert de révélateur au sexisme ambiant, et qui nous réserve aussi de belles surprises. Ce que j'aime avec Chmielarz, c'est qu'il n'assène jamais rien, aucun discours moralisateur, à l'image du Kub il est légèrement en retrait, et c'est beaucoup plus efficace que n'importe quel discours à la noix.
Et quelle maîtrise dans la construction narrative! Chmielarz confirme sa maîtrise de livre en livre, c'est remarquable. On ne s'ennuie pas, il n'y a pas d'artifice, on est à la fois dans un polar assez classique et dans un récit qui détourne habilement les codes, bref c'est un régal.
Enfin, bien entendu, il y a cette photographie de la société polonaise urbaine, et cela me plaît énormément. Les contradictions de cette société, l'entrée brutale dans la modernité libérale, les reliques du passé, la difficulté à vivre aujourd'hui, tout est brossé à petites touches. Car comme toujours, l'auteur nous embarque sur une apparemment classique histoire de trafic de drogue, mais au-delà et en dépit de cela, ce qui l'intéresse, c'est la criminalité financière.
Le titre français est très malin, vous verrez pourquoi en allant au bout du roman.
Et je me dis que les éditions Agullo font décidément un travail qui me plaît, permettant à ces voix du polar de parvenir jusqu'à nous. L'inconvénient, c'est que maintenant, je dois attendre un moment avant de retrouver le Kub.


Wojciech Chmielarz, La Colombienne (Przejecie*), Agullo, 2018. Traduit du polonais par Erik Veaux. Disponible en numérique.
* pardon pour l'approximation graphique...

La pension de la via Saffi de Valerio Varesi



Présentation éditeur
À quelques jours de Noël, alors que la morsure du froid envahit Parme, Ghitta Tagliavini, la vieille propriétaire d’une pension du centre-ville est retrouvée assassinée dans son appartement. L’enquête est confiée au commissaire Soneri mais cette affaire fait ressurgir un drame enfoui : c’est dans cette pension pour étudiants de la via Saffi qu’il rencontra jadis sa femme, Ada, tragiquement disparue peu après leur mariage.
En s’enfonçant dans le brouillard épais comme on traverserait un miroir, Soneri va découvrir un univers bien plus sordide que ses souvenirs. L’aimable logeuse se révèle être une femme sans scrupules, enrichie par la pratique d’avortements clandestins et derrière la modeste pension, se cache en réalité un monde vivant de haine et de chantage, frayant avec le cynisme de cercles politiques corrompus.
Pour trouver l’assassin, le commissaire devra se confronter à l’épreuve du temps et à la vérité sur la vie et la mort d’Ada. Car qui est cet homme qui pose à côté d’elle sur cette photographie jaunie ?

Ce que j'en pense
Or donc, j'ai beaucoup
 de retard dans mes lectures de Valerio Varesi. Je n'en suis pas mécontente, ça me fait des titres en réserve (parce que les volumes parus à ce jour chez Agullo sont tous en stock à la maison). J'avais aimé Le fleuve des brumes, j'ai adoré ce deuxième volume, déchirant de mélancolie. 
L'influence diffuse de Simenon est plus nette ici : Soneri s'imprègne des ambiances, passe beaucoup de temps dans la pension et son quartier, il observe, ressent, comme le fait Maigret. Cette fois les lieux signifient beaucoup pour le personnage, et cela change tout. L'enquête le ramène douloureusement à son passé, à la fois pour des motifs intimes, personnels, et pour des raisons plus collectives, si je puis dire. A travers la pension et le quartier, c'est la Parme des années de lutte politique qui ressurgit, des quartiers populaires. Et tout cela disparaît ou a déjà disparu, en même temps que le passé de Soneri s'effrite sous les révélations. Je ne sais pas si l'on peut parler de nostalgie, parce que le roman est plutôt sous le signe de la désillusion, et c'est cela qui est déchirant et qui touche au coeur. Parme est cette fois noyée de brouillard, propice aux fantômes du passé. Valerio Varesi est un romancier éminemment politique: il dresse par petites touches le portrait d'une société qui a vendu ses idéaux au mercantilisme, au capitalisme, corrompue et sans mémoire. Il n'a pas besoin de faire de grands discours pour cela, il nous montre simplement ce qui a disparu et ce qui est. 
J'ai lu ce roman il y a quelques semaines et j'en suis encore bouleversée au moment de rédiger ces lignes: Valerio Varesi est sans aucun doute un grand du polar. 

Valerio Varesi, La pension de la via Saffi (L’affittacamere), Agullo, 2017. Traduit de l'italien par Florence Rigollet. Disponible en numérique.

lundi 22 avril 2019

La Ferme aux poupées de Wojciech Chmielarz



Présentation éditeur
L’inspecteur Mortka, dit le Kub, a été envoyé à Krotowice, petite ville perdue dans les montagnes. Officiellement, il estlà pour un échange de compétences avec la police locale. Officieusement, il y est pour se mettre au vert après une sale affaire. S’il pense être tranquille et avoir le temps de réfléchir
à l’état de sa vie personnelle, il se trompe lourdement. Quand Marta, onze ans, disparaît, un pédophile est rapidement arrêté, qui reconnaît le viol et le meurtre de la petite. Mais l’enquête est loin d’être terminée : les vieilles mines d’uranium du coin cachent bien des secrets… et peut-être quelques cadavres.

Ce que j'en pense
J'avais beaucoup aimé Pyromane, et Wojciech Chmielarz m'avait laissée sur la perspective de retrouver le Kub à Varsovie, avec en perspective la question de son acolyte et de son comportement conjugal. Quand s'ouvre La Ferme des poupées, c'est à Krotowice qu'on le retrouve, une mise au vert qui fait suite à l'affaire du volume précédent. J'ai aimé ce dépaysement, du personnage aussi bien que du lecteur, dans une petite ville où le crime n'est pas monnaie courante, a priori. A nouvel environnement nouvelles relations, codes sociaux et professionnels différents. Mais surtout, Chmielarz nous promène : il nous lance sur une première piste et l'on se dit qu'il y a là de quoi tenir tout un roman, et puis non, il accélère brusquement et nous faire prendre une autre direction, de façon magistrale. L'auteur joue avec nos attentes et les codes de nombre de polars contemporains : enfants disparues et spectre d'un tueur en série sadique à souhait. Mais ce n'est pas de cela qu'il veut nous parler, car Chmielarz est un auteur de noir et non de thriller : La Ferme aux poupées nous parle du trafic d'êtres humains, de personnages en quête d'un destin plus grand (et d'un portefeuille mieux rempli), du racisme envers les Roms, des errements ordinaires de la police, de la solitude des êtres déplacés ou déclassés. Une fois de plus, la Pologne du XXIè siècle, après le choc de l'entrée dans un système libéral, la perte des repères traditionnels, se donne à lire dans La Ferme aux poupées, à travers les symptômes que sont ces dérives criminelles et délictueuses. Jamais Chmielarz ne caricature, chez lui pas de manichéisme, et les pires ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Il y a de beaux portraits dans ce roman, notamment de femmes, tout en nuances et en complexité. Somme toute, personne n'est innocent.

Wojciech Chmielarz, La Ferme aux poupées (Farma Lalek), Agullo, Agullo Noir, 2018. Traduit du polonais par Erik Veaux. Disponible en numérique.

dimanche 14 avril 2019

Son autre mort d'Elsa Marpeau


Présentation éditeur
Alex mène une vie normale jusqu'à l'arrivée de l'écrivain Charles Berrier dans le gîte rural qu'elle tient avec son mari. Une nuit, l'homme essaie de la violer. En cherchant à se défendre, elle le tue. 
Paniquée, craignant que les conséquences de son acte ne détruisent sa famille, Alex dissimule le corps. Avant que la disparition de Berrier ne soit connue, et pour éloigner d'elle les soupçons, Alex décide de s'infiltrer dans son entourage pour trouver qui, parmi les proches de l'écrivain, aurait pu l'assassiner...

Ce que j'en pense

Retour gagnant pour Elsa Marpeau. J'ai retrouvé ici ce qui m'avait plu dans les premiers romans de la romancière, quelque chose de borderline et de maîtrisé. Alex, mise dans une situation extraordinaire, sort d'elle-même et de ses névroses, pour préserver la bulle qu'elle s'est construite, avec sa famille. Le milieu littéraire se trouve quelque peu égratigné au passage, mais c'est surtout notre société de l'exhibition et de la provoc qui est montrée du doigt. Car pour donner le change et prolonger l'existence de Charles Berrier, elle le fait s'exprimer sur les réseaux sociaux, monter le buzz, jouer la provocation à des fins plus ou moins publicitaires... ce qui permet à Alex de préparer son "autre mort". Certes, il y a de petites faiblesses dans l'intrigue policière : le doigt coupé, qui sera d'une grande utilité (mais comment une novice dans le crime pourrait-elle avoir cette idée?), la cache du cadavre, qui ne permet nullement sa disparition définitive, entre autres. Mais j'ai beaucoup aimé le simulacre construit par Alex, ce qu'il révèle sur l'entourage de l'écrivain et sur notre voyeurisme. 
Un polar psychologique bien fichu, vénéneux juste ce qu'il faut. 

Elsa Marpeau, Son autre mort, Gallimard, Série Noire, 2019. Disponible en numérique.  



samedi 30 mars 2019

Willnot de James Sallis


Présentation éditeur
A Willnot dans l'Arizona, des corps ont été découverts dans une ancienne carrière. Qui les a enterrés là? Des meurtres ont-ils été commis? Le shérif Hobbes fait part de sa perplexité à Lamar, médecin à la clinique locale, qui voit défiler toutes sortes de gens dans son cabinet. Un jour, il a la visite surprise de Bobby Lowndes, un soldat originaire de la ville, qui semblait avoir disparu de la surface de la terre. La réapparition de Bobby est-elle liée à ces cadavres? Une agente du FBI nommée Theodora arrive et repart, sans dévoiler grand-chose. De toute évidence, des mystères planent sur Willnot mais il n'est pas sûr qu'ils soient tous éclaircis. Car la vie ne se laisse pas si facilement appréhender et garde aussi sa part d'ombre. 

Ce que j'en pense
Willnot n'est certes pas un polar, et on pourrait considérer qu'il est à peine un roman noir. Les faits criminels qui y sont relatés ne recevront pas de réelle explication, encore moins une résolution. Le roman s'ouvre sur la découverte de squelettes, et l'énigmatique Bob est la cible d'un sniper - fonction qu'il a lui-même endossée quand il était soldat. Ces faits sont un leurre en terme d'intrigue mais sont importants : ils évoquent le mystère qui entoure les êtres pour peu qu'on y prête attention, l'impossibilité de tout connaître de son environnement et de ceux qui nous sont proches, en même temps qu'ils jouent un rôle de révélateur dans la petite ville. 
Lamar, le narrateur, le dit à propos de son compagnon Richard : au bout de toutes ces années, il a encore des histoires à lui raconter sur son passé, des anecdotes qu'il n'avait pas dévoilées. Des histoires, Willnot en recèle tant : les histoires écrites par le père de Lamar, auteur de SF, dans ses romans ; les histoires du quotidien de Richard : les histoires des habitants de Willnot ; l'histoire - à jamais inconnue - des squelettes exhumés; l'histoire de Bob, et tant d'autres encore. 
Ces histoires révèlent la fragilité et la solitude des hommes et des femmes qui peuplent le roman de James Sallis. Celle du shérif, celle de Nathan, celle de la mystérieuse enquêtrice du FBI, celle de Bob, la plus éclatante sans doute. Bien qu'il ait une trajectoire différente, ce personnage a quelque chose du "chauffeur" de Drive et Driven, dans sa solitude radicale, sa fuite perpétuelle et sa mélancolie. Du moins m'a-t-il fait penser à lui. 
Et puis il y a le portrait tout en finesse de cette petite bourgade et de sa communauté. Willnot : rien que le nom est un programme. C'est bien une ville dont le futur est incertain, mais au-delà des souffrances, des inquiétudes, il y a quelque chose de lumineux, à commencer par cette tolérance, cet esprit d'indépendance. Cette impression est sans doute créée par le point de vue de Lamar, qui est adopté tout au long du roman ou presque. Lamar est médecin et il croit, quoi qu'il arrive, en l'homme, en cette part d'humanité irréductible. 
C'est à regret que j'ai refermé le roman : Willnot est subtil et bouleverse par la grâce d'une écriture poétique, qui procède par petites touches et sans affectation. Du grand art. 

James Sallis, Willnot (Willnot), Rivages Noir, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hubert Tézenas. Disponible en numérique.

lundi 25 mars 2019

Nadine Mouque d'Hervé Prudon


Présentation de l'éditeur
Un matin, la mère de Paul meurt. Il décide de la garder dans sa chambre quelque temps pour ne pas rester seul. Mais le soir même il récupère, dans une benne à ordures, une jeune femme amnésique. Elle dit s’appeler Wanda, mais ressemble comme deux gouttes d’eau à la Hélène du feuilleton télévisé que tout le monde regarde à la cité. Finalement ce sera Nadine, parce qu’«ici, aux Blattes, Nadine Mouque ça va pour tout le monde et toutes les religions, c’est un mot de passe pour vous gâcher le jour, vous dire la haine et l’irrespect de la personne humaine, tout le monde s’appelle Nadine Mouque.» 
D’autres, les racailles de la cité, Nando, un bodybuilder escaladeur de façades, Jean-Claude, l’éducateur érotomane du coin et même Zarko, un ministre très lié à Nadine, aimeraient bien lui ravir sa fiancée. «Parce que je serais con et moche, glauque et gluant. Pervers sentimental. Tout le monde peut s'introduire dans mon petit intérieur pour me chiper ma fiancée, mon otage, ma secrète... Mais on n'arrache pas son os à un chien. Surtout pas à un bâtard de banlieue.» 


Ce que j'en pense
J'ai lu Nadine Mouque au début des années 2000, lorsque j'ai entrepris mon exploration du roman noir français. Je me souviens avoir gardé l'impression d'avoir un roman sur la banlieue, dont le sujet et la langue m'avaient fait penser à Vautrin (Billy-ze-Kick ou A bulletins rouges). 23 ans après sa première parution, que reste-t-il de Nadine Mouque? Ben une oeuvre littéraire, mes amis.

Me frappe sa puissance d'évocation, d'abord, car hélas! la vision que nous propose Prudon de ces laissés-pour-compte n'a pas pris une ride. Ils sont toujours là, les pauvres, ceux de l'au-delà du périph', entassés, parqués, bouillonnants. La vision est sombre mais pas misérabiliste, parce que la force de vie est là et pas ailleurs. Mais ce sont les damnés de la terre, et oui, comme le souligne la 4è de couverture, Prudon se demande, et nous avec lui, "est-ce ainsi que les hommes vivent?". Près de 25 ans plus tard, la question demeure, cruellement. 
Mais Nadine Mouque n'est pas un récit sociologique, ce n'est pas un document, c'est un roman qui tient par la force de sa langue, de son style (quoi que l'on mette derrière ce terme vague). Là où Vautrin travaillait une oralité à la Queneau, Prudon restitue le flux intérieur de conscience d'un personnage et sa perception de la réalité, dont il doute parfois lui-même, et nous aussi, tant c'est hénaurme. L'écriture suit les méandres de cette perception, dans des phrases chaloupées, au rythme redoutable et très vivant. Mais Prudon n'est pas le narrateur, il est avant tout un poète, un orfèvre de la langue, qui travaille son rythme et ses sonorités. Il ne dédaigne pas les clins d'oeil aux plus grands noms de la poésie, comme avec ce soleil "cou coupé", il exprime ce désespoir transfiguré par la force de l'écriture. 
Nadine Mouque est ainsi un grand roman noir, mélange de tragique (social et humaine) et de vision carnavalesque, tout en excès et en démesure: rocambolesques, les mésaventures de notre anti-héros, excessifs, les personnages capables de faire disparaître une moto et son chauffeur en deux temps trois mouvements, saisissante, la vision de l'architecture banlieusarde, qui doit plus à une folle vision expressionniste qu'à la froideur de Buffet froid, vivante et folle, la langue de Prudon. 
L'édition proposée par La Noire a le mérite de donner le ton : le roman noir doit encore à Prudon, le roman noir c'est cela, une grande fiction politique et littéraire, hors de toute investigation et des codes s'il le faut, et ça augure du meilleur. Ne passez pas à côté de la présentation de Sylvie Péju, et des dessins de l'auteur, pendant graphique de son imaginaire littéraire. 

Hervé Prudon, Nadine Mouque, Gallimard, La Noire, 2019. Réédition du roman initialement paru en 1995. 

samedi 23 mars 2019

Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek


Présentation de l'éditeur
Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le « socialisme à visage humain ». La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.
Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques
envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train.
Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ?
Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

Ce que j'en pense
J'avais repéré ce titre et c'est à Livre Paris que je l'ai acquis. Bien m'en a pris. Je ne connais pas la littérature slovaque, il n'est donc pas exclu que je fasse des parallèles incongrus, faute de connaissances... Car oui, le premier nom qui me vient à l'esprit est celui de John Irving. Il y a dans Bratislava 68, été brûlant, cette ampleur romanesque, ce côté fresque humaine: on embrasse les destins de plusieurs personnages sur quelques années, avec les bonheurs et les tragédies de la vie, rien de plus, rien de moins. Viliam Klimacek (pardon pour les accents et signes manquants) excelle quand il s'agit de peindre les bonheurs ordinaires, les petits faits: des jeunes filles qui observent des séminaristes, la préparation d'un repas de Noël pour des immigrants fraîchement débarqués, un tour en voiture (la Felicia)... 
Et puis il y a ce ton doux-amer, plein de tendresse et de dérision mêlées, avec la voix du narrateur, l'auteur de ce livre, présente dès les premières pages et qui se fait plus présente vers la fin. Démiurge bienveillant, le narrateur nous indique que, tout romancier qu'il est, il construit sa fiction sur des témoignages bien réels: son travail d'auteur consiste à en faire une matière homogène et plus grande que la vie, mais il rend hommage aux protagonistes réels dans une liste à la fin du volume. 
Bratislava 68, été brûlant est un roman souvent plein de douleur : les personnages sont tous, à un moment à un autre, confrontés à des choix, aux conséquences de ces choix pour eux et ceux qu'ils aiment. Choix de rester à Bratislava après l'invasion russe, de partir, et dans ce cas, de partir en laissant ceux que l'on aime ou pas, de partir pour telle ou telle destination, choix de rester pour résister à sa manière... Même Lajos, le détestable Lajos, fait des choix, terribles, mais qui l'engagent totalement et en toute sincérité. Il incarne la cécité inhumaine du régime totalitaire, la fidélité à des idéaux qui font fi de l'humanité. Viliam Klimacek a beau privilégier l'humain en toutes circonstances, il ne tait pas les ignominies de ce régime autoritaire, le grand frère soviétique se rappelant brutalement au souvenir d'un état qui s'assouplissait un peu trop à son goût. On sait que les Tchèques et les Slovaques résistèrent pacifiquement à l'invasion russe, mais Viliam Klimacek nous rappelle la violence de cet été 68 et des années qui suivirent, des purges qui privèrent les institutions et les entreprises de leurs meilleurs éléments, de l'exode de familles entières. Il n'oublie pas de nous montrer la pénurie à l'oeuvre (le serpent des files d'attente), la déréliction des services publics (l'hôpital), le régime de surveillance généralisé qui s'étend bien au-delà des frontières de l'état. Et puis Bratislava 68, été brûlant est aussi un très beau roman sur l'exil, ses espoirs, ses douleurs immenses, ses difficultés matérielles. J'ai rarement ressenti le déracinement avec cette force émotionnelle. 
Pourtant, Viliam Klimacek ne livre pas un roman larmoyant, bien au contraire : il y a quelque chose de solaire dans ce récit, car les personnages, en exil ou non, ont une capacité de résistance extraordinaire. Ils plient mais ne rompent pas, jamais. Et la solidarité s'exerce dans l'adversité, entre exilés slovaques ou entre communautés (les voisins vietnamiens d'Anna). Chez Viliam Klimacek, l'humanité l'emporte sur la saloperie, d'une manière ou d'une autre. Et puis il y a des moments d'une drôlerie inouïe, liée aux situations mais aussi au ton du narrateur. L'écriture est superbe et il faut rendre hommage aux traducteurs, qui me semblent avoir réalisé un travail somptueux. 
Bratislava 68, été brûlant est un grand roman, à découvrir absolument. Et pour ma part, il m'a donné une furieuse envie d'aller à Bratislava... 


Viliam Klimacek, Bratislava 68, été brûlant (Horuce Leto 68), Agullo, 2018. Traduit du slovaque par Richard Palachak et Lydia Palascak. Disponible en numérique.