lundi 25 mars 2019

Nadine Mouque d'Hervé Prudon


Présentation de l'éditeur
Un matin, la mère de Paul meurt. Il décide de la garder dans sa chambre quelque temps pour ne pas rester seul. Mais le soir même il récupère, dans une benne à ordures, une jeune femme amnésique. Elle dit s’appeler Wanda, mais ressemble comme deux gouttes d’eau à la Hélène du feuilleton télévisé que tout le monde regarde à la cité. Finalement ce sera Nadine, parce qu’«ici, aux Blattes, Nadine Mouque ça va pour tout le monde et toutes les religions, c’est un mot de passe pour vous gâcher le jour, vous dire la haine et l’irrespect de la personne humaine, tout le monde s’appelle Nadine Mouque.» 
D’autres, les racailles de la cité, Nando, un bodybuilder escaladeur de façades, Jean-Claude, l’éducateur érotomane du coin et même Zarko, un ministre très lié à Nadine, aimeraient bien lui ravir sa fiancée. «Parce que je serais con et moche, glauque et gluant. Pervers sentimental. Tout le monde peut s'introduire dans mon petit intérieur pour me chiper ma fiancée, mon otage, ma secrète... Mais on n'arrache pas son os à un chien. Surtout pas à un bâtard de banlieue.» 


Ce que j'en pense
J'ai lu Nadine Mouque au début des années 2000, lorsque j'ai entrepris mon exploration du roman noir français. Je me souviens avoir gardé l'impression d'avoir un roman sur la banlieue, dont le sujet et la langue m'avaient fait penser à Vautrin (Billy-ze-Kick ou A bulletins rouges). 23 ans après sa première parution, que reste-t-il de Nadine Mouque? Ben une oeuvre littéraire, mes amis.

Me frappe sa puissance d'évocation, d'abord, car hélas! la vision que nous propose Prudon de ces laissés-pour-compte n'a pas pris une ride. Ils sont toujours là, les pauvres, ceux de l'au-delà du périph', entassés, parqués, bouillonnants. La vision est sombre mais pas misérabiliste, parce que la force de vie est là et pas ailleurs. Mais ce sont les damnés de la terre, et oui, comme le souligne la 4è de couverture, Prudon se demande, et nous avec lui, "est-ce ainsi que les hommes vivent?". Près de 25 ans plus tard, la question demeure, cruellement. 
Mais Nadine Mouque n'est pas un récit sociologique, ce n'est pas un document, c'est un roman qui tient par la force de sa langue, de son style (quoi que l'on mette derrière ce terme vague). Là où Vautrin travaillait une oralité à la Queneau, Prudon restitue le flux intérieur de conscience d'un personnage et sa perception de la réalité, dont il doute parfois lui-même, et nous aussi, tant c'est hénaurme. L'écriture suit les méandres de cette perception, dans des phrases chaloupées, au rythme redoutable et très vivant. Mais Prudon n'est pas le narrateur, il est avant tout un poète, un orfèvre de la langue, qui travaille son rythme et ses sonorités. Il ne dédaigne pas les clins d'oeil aux plus grands noms de la poésie, comme avec ce soleil "cou coupé", il exprime ce désespoir transfiguré par la force de l'écriture. 
Nadine Mouque est ainsi un grand roman noir, mélange de tragique (social et humaine) et de vision carnavalesque, tout en excès et en démesure: rocambolesques, les mésaventures de notre anti-héros, excessifs, les personnages capables de faire disparaître une moto et son chauffeur en deux temps trois mouvements, saisissante, la vision de l'architecture banlieusarde, qui doit plus à une folle vision expressionniste qu'à la froideur de Buffet froid, vivante et folle, la langue de Prudon. 
L'édition proposée par La Noire a le mérite de donner le ton : le roman noir doit encore à Prudon, le roman noir c'est cela, une grande fiction politique et littéraire, hors de toute investigation et des codes s'il le faut, et ça augure du meilleur. Ne passez pas à côté de la présentation de Sylvie Péju, et des dessins de l'auteur, pendant graphique de son imaginaire littéraire. 

Hervé Prudon, Nadine Mouque, Gallimard, La Noire, 2019. Réédition du roman initialement paru en 1995. 

samedi 23 mars 2019

Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek


Présentation de l'éditeur
Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le « socialisme à visage humain ». La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.
Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques
envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train.
Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ?
Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

Ce que j'en pense
J'avais repéré ce titre et c'est à Livre Paris que je l'ai acquis. Bien m'en a pris. Je ne connais pas la littérature slovaque, il n'est donc pas exclu que je fasse des parallèles incongrus, faute de connaissances... Car oui, le premier nom qui me vient à l'esprit est celui de John Irving. Il y a dans Bratislava 68, été brûlant, cette ampleur romanesque, ce côté fresque humaine: on embrasse les destins de plusieurs personnages sur quelques années, avec les bonheurs et les tragédies de la vie, rien de plus, rien de moins. Viliam Klimacek (pardon pour les accents et signes manquants) excelle quand il s'agit de peindre les bonheurs ordinaires, les petits faits: des jeunes filles qui observent des séminaristes, la préparation d'un repas de Noël pour des immigrants fraîchement débarqués, un tour en voiture (la Felicia)... 
Et puis il y a ce ton doux-amer, plein de tendresse et de dérision mêlées, avec la voix du narrateur, l'auteur de ce livre, présente dès les premières pages et qui se fait plus présente vers la fin. Démiurge bienveillant, le narrateur nous indique que, tout romancier qu'il est, il construit sa fiction sur des témoignages bien réels: son travail d'auteur consiste à en faire une matière homogène et plus grande que la vie, mais il rend hommage aux protagonistes réels dans une liste à la fin du volume. 
Bratislava 68, été brûlant est un roman souvent plein de douleur : les personnages sont tous, à un moment à un autre, confrontés à des choix, aux conséquences de ces choix pour eux et ceux qu'ils aiment. Choix de rester à Bratislava après l'invasion russe, de partir, et dans ce cas, de partir en laissant ceux que l'on aime ou pas, de partir pour telle ou telle destination, choix de rester pour résister à sa manière... Même Lajos, le détestable Lajos, fait des choix, terribles, mais qui l'engagent totalement et en toute sincérité. Il incarne la cécité inhumaine du régime totalitaire, la fidélité à des idéaux qui font fi de l'humanité. Viliam Klimacek a beau privilégier l'humain en toutes circonstances, il ne tait pas les ignominies de ce régime autoritaire, le grand frère soviétique se rappelant brutalement au souvenir d'un état qui s'assouplissait un peu trop à son goût. On sait que les Tchèques et les Slovaques résistèrent pacifiquement à l'invasion russe, mais Viliam Klimacek nous rappelle la violence de cet été 68 et des années qui suivirent, des purges qui privèrent les institutions et les entreprises de leurs meilleurs éléments, de l'exode de familles entières. Il n'oublie pas de nous montrer la pénurie à l'oeuvre (le serpent des files d'attente), la déréliction des services publics (l'hôpital), le régime de surveillance généralisé qui s'étend bien au-delà des frontières de l'état. Et puis Bratislava 68, été brûlant est aussi un très beau roman sur l'exil, ses espoirs, ses douleurs immenses, ses difficultés matérielles. J'ai rarement ressenti le déracinement avec cette force émotionnelle. 
Pourtant, Viliam Klimacek ne livre pas un roman larmoyant, bien au contraire : il y a quelque chose de solaire dans ce récit, car les personnages, en exil ou non, ont une capacité de résistance extraordinaire. Ils plient mais ne rompent pas, jamais. Et la solidarité s'exerce dans l'adversité, entre exilés slovaques ou entre communautés (les voisins vietnamiens d'Anna). Chez Viliam Klimacek, l'humanité l'emporte sur la saloperie, d'une manière ou d'une autre. Et puis il y a des moments d'une drôlerie inouïe, liée aux situations mais aussi au ton du narrateur. L'écriture est superbe et il faut rendre hommage aux traducteurs, qui me semblent avoir réalisé un travail somptueux. 
Bratislava 68, été brûlant est un grand roman, à découvrir absolument. Et pour ma part, il m'a donné une furieuse envie d'aller à Bratislava... 


Viliam Klimacek, Bratislava 68, été brûlant (Horuce Leto 68), Agullo, 2018. Traduit du slovaque par Richard Palachak et Lydia Palascak. Disponible en numérique.

jeudi 21 mars 2019

Un silence brutal de Ron Rash


Présentation de l'éditeur
Dans cette contrée de Caroline du Nord, entre rivière et montagnes, que l’œuvre de Ron Rash explore inlassablement depuis Un pied au paradis, un monde est en train de s’effacer pour laisser la place à un autre. Le shérif Les, à trois semaines de la retraite, et Becky, poétesse obsédée par la protection de la nature, incarnent le premier. Chacun à sa manière va tenter de protéger Gerald, irréductible vieillard amoureux des truites, contre le représentant des nouvelles valeurs, Tucker. L’homme d’affaires, qui loue fort cher son coin de rivière à des citadins venus goûter les joies de la pêche en milieu sauvage, accuse Gerald d’avoir versé du kérosène dans l’eau, mettant ainsi son affaire en péril. 
Les aura recours à des méthodes peu orthodoxes pour découvrir la vérité. Et l’on sait déjà qu’avec son départ à la retraite va disparaître une vision du monde dépourvue de tout manichéisme au profit d’une approche moins nuancée.


Ce que j'en pense
Le repos forcé a du bon : j'ai pu me laisser aller au plaisir de dévorer Un silence brutal dans la journée, et quel bonheur! Dès les premières pages, on est saisi par la beauté de l'écriture (chapeau à la traductrice!), et tout au long du roman, ce sont de véritables pages de poésie qui se donnent à nous. La tentation de l'écriture poétique est plus forte quand le personnage de Becky prend la narration en charge, mais dans l'ensemble du récit se déploie une prose poétique d'une grande beauté. Gloire est rendue à ces paysages sauvages, à leur flore et à leur faune, que les hommes méritent si peu, eux qui sont occupés à tout saccager. Mais Un silence brutal est aussi un roman noir, dans lequel Ron Rash peint la société américaine d'aujourd'hui, ses fêlures, ses dysfonctionnements, ses dérives. Il y a Tucker et son exploitation commerciale du désir de retour à la nature de riches touristes, les petits blancs camés à la meth, symptômes d'un échec social, Gerald et ses tragédies - la perte de son fils en Afghanistan, Becky et le traumatisme d'une prise d'otage meurtrière dans une école quand elle était enfant, la difficulté d'échapper à ses racines sociales avec C.J., Les et la douleur de n'avoir pas su entendre la souffrance de son ex-femme. Le roman évoque la filiation (subie, assumée, reniée) et la culpabilité, mais n'allez pas croire que tout est sombre. C'est finalement ce qui me frappe le plus : au-delà de la noirceur qui caractérise la vie des hommes, il se dégage de ce récit quelque chose de très lumineux, de solaire. J'ai eu bien du mal à quitter Les, Becky, Gerald, je me sentais à la fois apaisée et déchirée. Pour un premier contact avec la nouvelle Noire, c'était magnifique. 

Ron Rash, Un silence brutal (Above the Waterfall), Gallimard, La Noire, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez. Disponible en numérique. 

mercredi 20 mars 2019

Prémices de la chute de Frédéric Paulin


Présentation éditeur
Janvier 1996. Dans la banlieue de Roubaix, deux malfrats tirent sur des policiers lors d’un contrôle routier. Qui sont ces types qui arrosent les flics à la Kalachnikov ? Un journaliste local, Réif Arno, affirme qu’ils ont fait leurs armes en ex-Yougoslavie dans la brigade El Moudjahidin. À la DST, le commandant Laureline Fell s’intéresse de près à ces Ch’tis qui se réclament du djihad et elle a un atout secret : Tedj Benlazar est à Sarajevo pour la DGSE, d’où il lui fait parvenir des informations troublantes sur la Brigade et ses liens avec Al-Qaïda. Cette organisation et son chef, Ben Laden, ne sont encore que de vagues échos sur les radars des services secrets occidentaux, mais Benlazar a l’intuition que le chaos viendra de là-bas, des montagnes d’Afghanistan…
Ce que j'en pense
J'avais dit tout le bien que je pensais de La guerre est une ruse, premier opus de ce qui est prévu comme une trilogie. Prémices de la chute confirme l'immense talent de Frédéric Paulin. Je l'ai "bouffé" en deux jours, avec le même effet addictif que pour le premier. On rentre très facilement dans Prémices de la chute, l'immersion est immédiate. Pour autant, je crois qu'un lecteur qui n'aurait pas lu La guerre est une ruse pourrait lire Prémices de la chute sans difficulté : Frédéric Paulin a l'intelligence de donner les éléments nécessaires (sans pesanteur) et il construit un roman qui peut se suffire à lui-même, si vous me passez l'expression. Pour autant, ce serait dommage, car Prémices de la chute est bien le second volet de la mise en place d'une stratégie de la terreur, qui a sa propre logique. Le premier roman s'était terminé sur le début de l'exportation de la terreur, celui-ci en montre l'expansion mondiale. 
C'est une fois encore d'une intelligence rare, à la fois dans le décryptage des mécanismes géopolitiques et dans la perception plus subjective, ou plus humaine, de ces phénomènes. L'auteur nous montre les ramifications du mal, en allant chercher du côté du conflit en Bosnie des facteurs d'aggravation du chaos. J'ai beaucoup aimé le passage de Réif dans le fief de Al-Qaida, parce que Frédéric Paulin y évite tous les pièges, tous les mauvais procédés. 
Et quelle maestria ! La construction est impeccable, le rythme saisissant, et l'on s'attache aux pas de chaque personnage, tout en voyant arriver la tragédie. Comprenez-moi bien : ce n'est pas un simple page-turner. L'immersion et l'envie de ne plus lâcher le roman ne viennent pas seulement d'une maîtrise de la tension narrative, elles sont également liées à la puissance émotionnelle du roman. Les personnages de Frédéric Paulin, de quelque côté qu'ils soient, ne sont pas simplement les acteurs ou les témoins (ou les victimes) de l'Histoire, ils sont des êtres empêtrés dans leur propre petite histoire, qui font des choix, parfois terribles, et cela nous questionne en tant que lecteurs, en tant que citoyens aussi. 
Et la fin de ce volume est magistrale de puissance, et sans doute me touche-t-elle particulièrement, parce que le 11 septembre 2001 représente pour moi une rupture majeure dans ma perception du monde et de l'Histoire, pour des raisons qui me sont propres. Là encore, Frédéric Paulin évite tous les écueils, toutes les facilités, et il m'a bouleversée sans effet de pathos. Car oui, "le 11 septembre 2001 semblait pourtant être une journée comme les autres", et elle ne le fut pas. 

Frédéric Paulin, Prémices de la chute, Agullo, Agullo noir, 2019. Disponible en numérique.

samedi 9 mars 2019

Feux de détresse de Julien Capron


Présentation éditeur
Lok est une des entreprises les plus puissantes du monde. Elle détient le quasi-monopole sur le marché de la sécurité informatique, et s’est choisi des locaux originaux : l’Excelsior, un ancien paquebot de luxe, qui sillonne les mers du globe. Chaque année, son patron et fondateur organise l’événement technologique le plus prestigieux de la planète : The C, une compétition qui met en lice les douze projets les plus innovants du moment : amour, gloire et beauté assurés aux gagnants.
Mais à peine la traversée de sept jours entamée, les concurrents voient un à un leur indice numérique de réputation, la nOte, virer brutalement au rouge. Et sur un navire aussi hautement surveillé que l’Excelsior, toutes les autorisations d’accès, de déplacements sont au diapason de votre nOte : le bâtiment devient vite une prison flottante géante.
La Mise à Jour, agence de détectives d’un genre nouveau, est chargée de comprendre ce qu'il se passe et d’y mettre un terme.

Ce que j'en pense
Feux de détresse illustre parfaitement la labilité du genre noir, capable de s'hybrider avec d'autres genres, comme la SF. On est dans une légère anticipation mais contrairement à nombre de romans de SF qui vont s'attacher à construire un monde suffisamment différent du nôtre (même pour en parler) pour qu'on se sente dépaysé, rien ne nous est vraiment étranger ici. Julien Capron nous parle de ce qui nous attend, très rapidement, si nous n'y prenons garde. Il est certain que ce roman m'a fait réfléchir sur notre société 2.0 où tout le monde évalue tout le monde et n'importe quoi, que ce soit en buzzant sur une borne à la sortie des toilettes d'un aéroport, en notant l'hôtel ou le restaurant tout juste quittés, ou bien en évaluant le livreur qui vient d'apporter un colis. Julien Capron pousse le postulat de cette tyrannie de l'évaluation et des outils numériques qui permettent de surveiller, d'évaluer et ici d'exclure en quelques clics. Et ça fait froid dans le dos, évidemment. 
Cela ne serait rien et pourrait même être pesamment démonstratif si Julien Capron ne maîtrisait pas la construction romanesque : le récit commence par présenter les nombreux protagonistes, et va constamment jouer sur les ruses de la simultanéité pour mener son récit à un rythme soutenu qui tient le lecteur en haleine. Je ne me suis jamais sentie égarée, ni par les nombreux personnages (le récit se resserre de toute façon assez vite sur une équipe, les gagnants historiques) ni par le rythme. Jamais on n'oublie les passions humaines, qui peuvent être dévastatrices autant que les machines. 
C'est un roman malin, intelligent et captivant. 

Julien Capron, Feux de détresse, Seuil, Cadre noir, 2019. Disponible en numérique.

vendredi 1 mars 2019

Pyromane de Wojciech Chmielarz



Présentation éditeur
À Varsovie, au cœur d’un hiver glacial, l’inspecteur Mortka est appelé un samedi matin aux aurores sur les lieux d’un incendie criminel. Dans les ruines fumantes d’une villa d’un quartier chic, on découvre le corps de Jan Kameron, un businessman qui a connu des revers de fortune. Sa femme Klaudia, une ex-star éphémère de la chanson, lutte pour sa vie à l’hôpital. Mortka espère d’abord qu’il s’agisse d’un règlement de comptes lié aux affaires pas toujours limpides de Kameron. Mais bien vite, il lui faut se rendre à l’évidence : un pyromane sévit dans les rues de la capitale, balançant des cocktails Molotovs par les cheminées et semant la mort sur son passage...

Il faudra toute la ténacité de Mortka, déjà fragilisé par son divorce récent et épuisé par les fiestas de ses colocs étudiants, pour mener à bien une enquête où les fausses pistes abondent. Sans compter le harcèlement de sa hiérarchie qui lui colle une profileuse dans les pattes, et le comportement suspect de son adjoint porté sur la boisson...

Ce que j'en pense
Cela faisait un moment que Pyromane patientait dans mon stock (depuis sa sortie), et j'avais lu des avis très positifs à son sujet. Dans ma grande entreprise "alternons nouveautés et livres accumulés", entreprise vaine au vu du nombre de livres qui attendent d'être lus et de nouveautés acquises semaine après semaine, j'ai enfin lu cette première enquête du Kub. J'ai beaucoup aimé le mélange de contexte polonais et de codes polareux. La facture est assez classique, mais n'allez pas croire que cela sonne comme un reproche: j'aime me glisser dans une investigation comme celle-ci, avec un personnage qui mêle originalité et reprise des codes. Le Kub est un de ces flics à la fois ordinaires et très talentueux comme le polar en offre tant, et je l'ai aimé tout de suite. Sa vie est un tantinet fracassée, puisque sa femme a souhaité une séparation en dépit des sentiments qu'ils éprouvent encore l'un pour l'autre; car oui, le Kub est un flic dévoré par son métier, et c'est insupportable pour son entourage (cf. la citation de Lehane en exergue). Contraint à la colocation par une solde peu élevée, il mesure ce qu'il a perdu chaque jour. Classique? Oui, mais tellement bien fait. C'est un vrai personnage de polar, comme j'aime, et que j'ai déjà hâte de retrouver (oui oui, le volume suivant est dans mon stock). 
Références à Lehane, à Mankell, à quelques noms du polar made in USA ou autre,  Pyromane montre que W. Chmielarz a "digéré" les influences du polar et du noir, sans oublier de parler de la Pologne d'aujourd'hui. Un thème est saillant dans Pyromane : les violences faites aux femmes et la domination masculine. Du machisme ordinaire aux coups, la gamme est large et tristement explorée par les hommes, exposée sans simplisme et sans manichéisme par l'auteur. 
Et Pyromane réserve son lot de surprises au lecteur. 
Pour moi en tout cas, l'expérience est concluante et je me réjouis de lire bientôt La ferme aux poupées
Enfin, une remarque encore sur l'objet livre : la couverture est superbe, beau travail (comme toujours) des éditions Agullo, dont le catalogue compte beaucoup à mes yeux. On est encore dans l'époque où seul le bandeau précise les références du livre, et c'est beau. Je ne résiste pas au plaisir de mettre ci-dessus la couverture sans le bandeau.

Wojciech Chmielarz, Pyromane (Podpalacz), Agullo Editions, Agullo noir, 2017. Traduit du polonais par Erik Veaux. Disponible en numérique.

mercredi 27 février 2019

La vague d'Ingrid Astier


Présentation éditeur
Sur la presqu’île de Tahiti, la fin de la route est le début de tous les possibles. Chacun vient y chercher l’aventure. Pour les plus téméraires, elle porte le nom de Teahupo’o, la plus belle vague du monde.
La plus dangereuse aussi. Hiro est le surfeur légendaire de La Vague. Après sept ans d’absence, sa sœur Moea retrouve leur vallée luxuriante. Et Birdy, un ancien champion de surf brisé par le récif. Arrive Taj, un Hawaïen sous ice, qui pense que tout lui appartient.
Mais on ne touche pas impunément au paradis.
Bienvenue en enfer.
Ici c’est Teahupo’o, le mur de crânes.


Ce que j'en pense
Ingrid Astier a une étonnante capacité à se renouveler, tout en gardant une cohérence de roman en roman. Cette fois, elle emmène son lecteur à Tahiti, et pose une galerie de personnages passionnants. Si j'avais une réserve, ce serait celle-ci : la mise en place est un peu longue et le dénouement quelque peu abrupt à mes yeux, mais ce n'est que mon ressenti de lectrice, certainement pas un jugement définitif. 
Plusieurs choses m'ont plu dans ce roman : il explore la dualité de toute chose et de tout être. De Reva, être hybride qui ne parvient pas à résoudre la fracture existentielle en elle, à Ue, dont la dualité est rendue visible par les tatouages, en passant par Taj, qui est à la fois ce surfeur arrogant et défoncé qui sème le chaos et l'homme blessé qui cherche la rédemption, tous sont doubles, complexes. Et c'est une des qualités d'Ingrid Astier, de roman en roman, que de nous offrir des personnages que l'on se prend à aimer autant qu'à détester. Autant que l'amour - d'un homme pour une femme, d'un frère pour une soeur (thème récurrent chez I. Astier) - l'amitié est capitale ici, et ne souffre aucune trahison. Lascar et Hiro en sont un exemple magnifique, avec une relation fraternelle d'une grande force. 
Comme toujours, Ingrid Astier fait des merveilles quand il s'agit de produire des atmosphères, et l'on sent l'océan, les essences qui embaument, on a le goût du curcuma et du gingembre sur la langue. Plus encore que dans ses romans précédents, elle nous fait ressentir, sentir, par une écriture sensuelle et incarnée. 
Enfin, La vague illustre à merveille la difficulté à définir les contours du roman noir. Car c'en est un, à mes yeux, qui explore le choc des cultures (le surf traditionnel, si je puis dire, lié à un mode de vie ancestral, et le surf investi par les sponsors et la starification), le rapport de la population au tourisme (lié au surf ou non), la difficulté de rester ou de partir, l'intrusion de la destruction par les drogues (l'ice) d'une population fragilisée socialement, la difficulté d'être transgenre, le rapport à la virilité. Ingrid Astier lance des pistes de polar : le trafic de stupéfiant, la possible dérive criminelle de Reva, la volonté d'en découdre de Hiro et Taj, mais elle contourne cela, surprenant le lecteur de page en page. Et c'est pourquoi, après un démarrage un peu laborieux pour moi, j'ai bientôt eu du mal à lâcher le roman. 
Je finirai en évoquant l'objet-livre : belle réussite à mes yeux que cette jaquette en couleurs qui reprend l'illustration de couverture d'Equinox. Et l'odeur des pages, divine, alliée au grain de la jaquette, un vrai plaisir... 

Ingrid Astier, La vague, Les Arènes / Equinox, 2019. Disponible en numérique.