jeudi 23 mars 2017

Caramba!


Je suis totalement dans les choux, laissant le blog à l'abandon... Trop de boulot, plus d'énergie, mais je lis! Bon, en toute honnêteté, après quelques lectures liées au travail et source d'immense déplaisir, mon rythme de lecture a marqué le pas... Et j'ai passé une bonne semaine sur le récit de Rob Roberge, Menteur. Un mémoire, sorti chez Gallimard fin février: c'est un texte éprouvant, qui ne cherche pas à plaire, superbe... J'espère avoir bientôt l'énergie de vous en parler. Mais en attendant, j'avais juste envie de vous dire qu'alors que j'entrevois la sortie de l'enfer côté travail, j'ai une envie de me faire plaisir. Un clic et voici Profil perdu, signé Hugues Pagan (Rivages Thriller) sur ma liseuse. Hugues Pagan est l'un des auteurs de noir français que j'ai le plus aimés dans les années 1990-2000. Ses romans illustrent parfaitement à mon sens cette veine tragique et lyrique tout à la fois du roman noir, et ses personnages esquintés, brisés, m'ont toujours bouleversée. Puis Hugues Pagan est passé à l'écriture de scénarios (avec le talent qu'on sait), délaissant l'écriture romanesque, à mon grand regret. Depuis des années déjà, il se murmurait qu'il écrivait, et il me l'avait laissé entendre alors que je lui avais parlé au téléphone. Mais pour tout vous dire, je ne l'espérais plus vraiment. Et puis voilà, il est là. J'ai un peu d'appréhension. Et beaucoup d'impatience... 

jeudi 23 février 2017

Lady Helen. Le Club des mauvais jours de Alison Goodman


Présentation éditeur
Londres, avril 1812. Lady Helen Wrexhall s'apprête à faire son entrée dans le monde. Bientôt, elle sera prise dans le tourbillon des bals avec l'espoir de faire un beau mariage. Mais d'étranges faits surviennent qui la plongent soudain dans les ombres de la Régence : une bonne de la maison disparaît, des meurtres sanglants sont commis et Helen fait la connaissance de lord Carlston, un homme à la réputation sulfureuse. Il appartient au Club des mauvais jours, une police secrète chargée de combattre des démons qui ont infiltré toutes les couches de la société. Lady Helen est dotée d'étranges pouvoirs mais acceptera-t-elle de renoncer à une vie faite de privilèges et d'insouciance pour basculer dans un monde terrifiant ?

Ce que j’en pense
J’ai acheté ce roman jeunesse sans avoir la moindre idée de ce qu’il racontait, ni même du genre auquel il pouvait se rattacher. Je l’ai choisi sur sa bonne mine, sur la foi d’un environnement Régence qui me promettait un dépaysement de bon aloi.
On y retrouve des ingrédients déjà rencontrés maintes fois : une jeune fille de l’aristocratie sur le point de faire son entrer dans le monde, un milieu familial qui tend à la trouver impétueuse, une attirance pour un homme mystérieux et ténébreux. Si ces topoï d’une certaine littérature de jeunesse vous rebutent, passez votre chemin. Pour ma part, à condition de ne pas voir les clichés de style s’ajouter aux motifs vus et revus, ça me va. L’héroïne m’a plu d’emblée, et Alison Goodman l’entoure d’une galerie de personnages passionnants : si l’oncle (et tuteur) est unanimement odieux (c’est un homme de son temps et sa classe sociale, ce qui suffit à en faire un crétin patenté), la tante est plus intéressante et authentiquement bienveillante, Darby est une trouvaille de domestique, et les membres du Club des mauvais jours et leurs alliés forment une belle galerie romanesque.
Alison Goodman prend son temps pour installer l’histoire, et comme je ne savais pas à quel genre de récit m’attendre (je ne savais pas que c’était de la fantasy), arrivée à un tiers du roman, j’étais à un cheveu de m’agacer ou de me lasser. Et puis nom d’un petit bonhomme, au tiers du roman, les choses démarrent pour de bon, après une longue mise en place qui s’avère nécessaire. Pour le coup, se confirme une impression jusque là peu appuyée, celle d’être dans un univers de fantasy, sans loup-garous ni vampires, je le précise, mais avec des créatures nuisibles qui prennent des corps humains pour commettre leurs méfaits, avec des héros justement nommés « Vigilants ».
Alors évidemment, je pourrais trouver des raisons très sérieuses de trouver ce roman sympathique : en particulier sa façon de brosser le portrait d’une époque et d’un milieu social (l’aristocratie britannique) terriblement misogynes. Les femmes, quel que soit leur rang et leur titre, n’ont aucune liberté. Fille ou femme, elles sont des mineures, des enfants, des êtres dénués de la capacité à décider par leurs propres moyens. Et par conséquent, comme d’autres héroïnes de romans jeunesse ou Young Adult se situant au XIXème siècle, Lady Helen déroge aux règles imposées à son sexe.
Mais entre nous, si je trouve cette dimension intéressante et bienvenue dès lors qu’on songe que le roman s’adresse à de jeunes lectrices (des ados), je ne prétendrai pas y avoir cherché un propos féministe. Je voulais me laisser emporter par un univers riche, foisonnant, par des personnages solidement campés et séduisants, par une intrigue bien menée. Et le roman d’Alison Goodman a été parfait pour cela, passé le petit coup de mou ressenti à un tiers du récit. Je sais qu’en VO, un deuxième volume est paru : j’ai hâte qu’il soit traduit.

Alison Goodman, Lady Helen. Le Club des mauvais jours (The Dark Days Club), Gallimard Jeunesse, 2016. Traduit de l'anglais (Australie) par Philippe Giraudon. Parution originale: 2016.


samedi 18 février 2017

Un peu tard dans la saison de Jérôme Leroy


Présentation éditeur
C’est aux alentours de 2015 qu’un phénomène inexpliqué et encore tenu caché s’empare de la société et affole le pouvoir. On l’appelle, faute de mieux, l’Éclipse. Des milliers de personnes, du ministre à l’infirmière, de la mère de famille au grand patron, décident du jour au lendemain de tout abandonner, de lâcher prise, de laisser tomber, de disparaître. Guillaume Trimbert, la cinquantaine fatiguée, écrivain en bout de course, est-il lui aussi sans le savoir candidat à l’Éclipse alors que la France et l’Europe, entre terrorisme et révolte sociale, sombrent dans le chaos? C’est ce que pense Agnès Delvaux, jeune capitaine des services secrets. Mais est-ce seulement pour cette raison qu’elle espionne ainsi Trimbert, jusqu’au cœur de son intimité, en désobéissant à ses propres chefs?
Dix-sept ans plus tard, dans un recoin du Gers où règne une nouvelle civilisation, la Douceur, Agnès observe sa fille Ada et revient sur son histoire avec Trimbert qui a changé sa vie au moment où changeait le monde.

Ce que j’en pense
Nous sommes en février et voilà mon premier « livre de l’année ». Non, c’est peut-être plus que cela : un livre qui pourrait m’accompagner pour bien plus longtemps, qui m’a chamboulée, bouleversée…
Je pourrais saluer la maîtrise dans la construction de l’intrigue. On suit avec un intérêt grandissant les deux voix qui composent le roman, qui s’entremêlent de plus en plus. J’avais du mal à lâcher le livre.  Mais il y a plus.
De Jérôme Leroy je connais deux facettes : le romancier pour ados, avec La grande môme et Norlande, que j’ai aimés ; l’auteur de romans noirs, avec Le Bloc et L’ange-gardien, deux romans forts et terribles sur nos dérives politiques. Je reconnais cet aspect de son écriture dans Un peu tard dans la saison, qui oscille entre spéculation (à peine…) et fiction noire. Une fois encore, il livre une photographie pessimiste et juste (à mon sens) de notre société. La France et le Paris qu’il évoque sont en proie à deux facteurs de chaos qui signent la fin d’un certain état du monde. Il y a les attentats et la dictature policière et armée qui ne dit pas son nom : le pays sombre dans le chaos, sur fonds de massacres divers et variés (les attentats mais aussi les assassinats d’état) et d’émeutes, de révolte sociale, comme un sursaut avant la fin. En forme de réponse à cela mais aussi à une sorte de fatigue plus existentielle, l’Eclipse. Le phénomène touche la population à tous les niveaux, du simple enseignant au ministre en passant par un officier des services secrets : un jour, ils disparaissent, ils lâchent tout, et cela, bien plus que le reste, déstabilise le pays, en le privant de ses forces vives, de ses forces d’appui, au point que l’Etat s’en inquiète… Pour tout cela, Un peu tard dans la saison est un roman noir, tout en subtilité, d’une puissance folle.
Et puis c’est aussi une manière d’auto-portrait : Guillaume Trimbert, l’écrivain fatigué, ressemble sur bien des points biographiques à Jérôme Leroy. D’autres figures parcourent le roman et lui donnent des allures de roman à clé. Je ne connais évidemment pas Jérôme Leroy, mais j’ai aimé ce mélange d’auto-dérision et de tendresse. Il y a dans Un peu tard dans la saison une nostalgie, mais pas une nostalgie qui sent le rance, non, quelque chose qui est de l’ordre du temps et du souvenir partagés.
Pour tout ce que je viens d’évoquer, ce roman m’a bouleversée, touchée au cœur. Je finis cette chronique par une notation subjective, pardonnez-moi. D’abord, quoique n’ayant pas tout à fait l’âge du personnage de Trimbert, je reconnais ce passé dont il parle, une sorte de temps partagé, comme je disais, et il y a aussi un rapport aux lieux qui m’a touchée. La saudade de Lisbonne, les échappées et les moments qui composent une vie, les rencontres : forcément, on se reconnaît un peu à travers Trimbert, même lorsqu’on est très différent. En tout cas, je me suis reconnue, dans ce rapport à la littérature, aux voyages, aux moments de bonheur très fugitifs et dont le souvenir serre parfois le cœur. Ensuite, il y a l’Eclipse : qui n’a pas rêvé d’échapper à sa vie, à la vie, à tous ces pièges qui nous entourent et nous attachent ? qui n’a pas eu envie de se détacher de tout ça, de disparaître pour devenir plus léger ?
Pour toutes ces dimensions qui se mêlent et qui composent le roman unique qu’est Un peu tard dans la saison, je sais que je relirai ce qui pourrait devenir un des livres importants de ma vie, comme l’est par exemple Quartier perdu de Modiano. Je ne regrette pas d’être passée à Page et Plume ce mercredi de février où Jérôme Leroy était en dédicace. Je n’ai pas encore lu Macha ou l’évasion, acheté au même moment, mais le titre me promet déjà beaucoup…

Jérôme Leroy, Un peu tard dans la saison, La Table Ronde, 2017. Disponible en ebook.

                                               

mercredi 15 février 2017

Seules les bêtes de Colin Niel


Présentation éditeur
Une femme a disparu. Sa voiture est retrouvée au départ d’un sentier de randonnée qui fait l’ascension vers le plateau où survivent quelques fermes habitées par des hommes seuls. Alors que les gendarmes n’ont aucune piste et que l’hiver impose sa loi, plusieurs personnes se savent pourtant liées à cette disparition. Tour à tour, elles prennent la parole et chacune a son secret, presque aussi précieux que sa propre vie. Et si le chemin qui mène à la vérité manque autant d’oxygène que les hauteurs du ciel qui ici écrase les vivants, c’est que cette histoire a commencé loin, bien loin de cette montagne sauvage où l’on est séparé de tout, sur un autre continent où les désirs d’ici battent la chamade.

Ce que j’en pense
Mon impression est très mitigée sur ce roman. Je lui trouve toutes les qualités, sauf une et elle est de taille. 
Je commence par ce qui me plaît, comme à d’autres chroniqueurs. Oui, Colin Niel écrit très bien, et c’est un beau talent que celui qui consiste à trouver cinq voix, cinq manières de s’exprimer, de manière crédible et presque « naturelle ». D’Alice à Armand en passant par Joseph, on entend les personnages, ils prennent corps grâce à l’écriture de Colin Niel. 
Oui, il propose une belle réflexion sur la solitude, celle que vit d’une manière spécifique chaque personnage, la plus âpre, celle de Joseph, à la plus pernicieuse, celle d’Armand. Tous sont taraudés par leur solitude ou par un amour qui ne peut avoir d’issue heureuse. 
Oui, il capte et construit des atmosphères magnifiques, qui m’ont parfois rappelé le travail de Franck Bouysse dans Grossir le ciel. Ces fermes isolées, ce climat rude, ces rancoeurs tenaces, ces paysages somptueux et effrayants à la fois. Il sait instiller un peu de merveilleux aussi, ou de fantastique, avec Joseph qui entend bouger l’armoire la nuit… 
Tout cela est fort bien, me direz-vous. Oui. 
Mais beaucoup louent la redoutable construction de l’intrigue, les surprises finales. Et c’est là que je ne marche plus, que le roman me déplaît et m’irrite. D’Alice à Joseph, et même jusqu’à Maribé, ça me va. J’ai aimé l’enchaînement entre le récit d’Alice et celui de Joseph, la façon dont le deuxième reprend pour ainsi dire là où le premier s’arrête. A ce stade j’étais franchement enthousiaste. 

Mais de deux choses l’une : soit le roman que je lis est un récit d’énigme ou même un thriller, et dans ce cas, OK, on peut me nouer tous les fils qu’on veut. Soit c’est un roman noir, et là je tolère moins l’enchevêtrement des destinées qui suppose ici son lot de coïncidences, et pas des moindres. Je ne marche pas. Je ne peux vous en dire plus sans dévoiler l’intrigue, et si je n’ai pas aimé, je ne veux pas pour autant gâcher votre plaisir. Visiblement, je suis la seule à ne pas aimer ce roman. On peut y voir l’expression ultime du tragique. Pour moi, Colin Niel n’a pas résisté à la tentation d’une intrigue diaboliquement tissée, et il faut reconnaître qu’il maîtrise son affaire. Mais dans un roman noir, ce n’est pas ce que j’attends. 
C’était la première fois que je lisais Colin Niel, et je pense que je me tournerai vers l’un de ses précédents romans : ce n’est pas parce qu’une de ses intrigues m’a déplu que le reste ne me séduira pas. Mais Seules les bêtes, c’était un rendez-vous manqué. 


Colin Niel, Seules les bêtes, Editions du Rouergue, Rouergue Noir, 2017. Disponible en ebook. 

samedi 11 février 2017

Planète vide de Clément Milian


Présentation éditeur
Patrice Gbemba, dit Papa, était né sur Terre, mais il s’y sentait étranger. Au ciel bleu pollué de la ville, il préférait les étoiles. Aux voitures, il préférait les fusées. Aux hommes enfin, qu’il appelait les autres, il préférait les bêtes. 
Depuis tout enfant, timide, il avait souffert des groupes. Il en avait tant souffert, même, qu’il se sentait maudit. 
Papa ne croyait pourtant pas aux malédictions. Il ne croyait pas au destin. 
Il ne pouvait se douter qu’un jour prochain, il tuerait.


Ce que j’en pense
Planète vide de Clément Milian attendait son heure depuis un moment déjà. C’est d’abord le format inhabituel qui avait attiré mon attention, puis le billet de Jean-Marc Laherrère. Un soir où j’avais besoin d’un livre court, c’est Planète vide que j’ai saisi. Je ne sais si l’on peut qualifier le texte de novella. Même si les premiers chapitres parcourent quelques mois, l’essentiel se concentre sur l’épopée parisienne du jeune Patrice, alias Papa. Cela m’a rappelé la concentration d’une nouvelle. Epopée à hauteur d’enfant (Papa vient d’entrer au collège), récit initiatique (même si Papa ne cherche pas ce côté initiatique), fable noire et enchantée pourtant, Planète vide est tout cela.

Bien sûr, on n’échappe pas à certains attendus, pour ne pas dire stéréotypes, des prostituées chaleureuses et maternelles aux squatters alternatifs bienveillants, mais cela n’a pas grande importance, car le travail de Clément Milian est ailleurs. Il est dans cette narration filtrée par le regard naïf, effrayé de cet enfant qui ne comprend pas toujours ce qui se passe autour de lui (un peu comme dans Ce que savait Maisie). Ce qu’il perçoit en revanche, c’est à la fois que ce monde, décidément, rejette les plus faibles, comme lui, et qu’il réserve des moments d’humanité et de beauté sans pareille. Parce queClément Milian évoque ceux que nous voyons peu, clochards, prostituées, squatters, ceux que la société contemporaine rejette aux marges, Planète vide reste un pur récit noir, qui a toute sa place dans la Série Noire.

Clément Milian, Planète vide, Gallimard Série Noire, 2016.