mardi 27 septembre 2016

Yaak Valley, Montana de Smith Henderson


Présentation (éditeur)
Dans les paysages grandioses du Montana des années 1980, l'histoire d'un homme en perdition confronté à ce que l'humanité a de pire et de meilleur. Héritier des grandes oeuvres de nature writing, un roman qui soulève les contradictions les plus violentes et dérangeantes d'une Amérique qui préfère ignorer ses marginaux. Portée par une écriture tour à tour sauvage, brutale et poétique, une révélation.
La première fois qu'il l'a vu, Pete a cru rêver. Des gosses paumés, il en croise constamment dans son job d'assistant social. Mais, tout de même, un enfant en pleine forêt, méfiant, en guenilles, l'air affamé... Pete s'accroche, laisse de la nourriture, des vêtements et finit par gagner la confiance du petit.
Suffisamment pour découvrir que le garçon n'est pas seul. Sa mère et ses frères et soeurs sont introuvables, il vit avec son père, Jeremiah Pearl, un fondamentaliste chrétien qui fuit la civilisation pour se préparer à l'Apocalypse et comploter contre un gouvernement corrompu et dépravé.
Petit à petit, entre Pete et Jeremiah s'installe une relation étrange. Car Jeremiah s'est isolé par désespoir, après un drame atroce ; Pete de son côté est au bord de sombrer : son frère est recherché par la police ; son ex, alcoolique, collectionne les amants ; et, surtout, sa fille de quatorze ans a disparu quelque part le long de la route du Texas...
Deux hommes aux prises avec des démons qu'ils ne pourront plus faire taire très longtemps...

Ce que j’en pense
J’avais repéré ce titre parmi les centaines qui composent la rentrée littéraire 2016 et comme souvent ces temps-ci, j’ai mis du temps à le lire, pour des raisons qui m’échappent. Ce roman est une pure splendeur, une œuvre qui m’a laissée un peu sonnée. Les premiers chapitres m’ont rappelé la technique du fix-up, j’avais l’impression de lire des nouvelles dont le fil conducteur était Pete, l’assistant social qui veille au bien-être (enfin, c’est un grand mot) des enfants de ce coin perdu du Montana. Un cas suivait l’autre, et cela sonnait comme un discret hommage rendu à ces enfants perdus, à Pete et son travail obstiné, dérisoire et magnifique. Puis deux éléments du récit rassemblent tout ce qui va se dérouler : le déménagement de l’ex-femme de Pete au Texas, avec Rachel, leur fille ; la rencontre de Pete avec Ben, enfant presque sauvage qui vit une existence de nomade avec son père dans les forêts et les montagnes. Dès lors, la narration alterne les lieux : le Texas et Rachel, qui subit les défaillances d’une mère paumée, le Montana et Pete, qui s’efforce de sauver des enfants dont la vie ne tient parfois qu’à un fil.
Ce que j’ai aimé, c’est que jamais Smith Henderson n’est dur avec les personnages, même lorsqu’ils sont les plus nuisibles des parents. Seule la mère de Cecil et de Katie suscite une vraie réprobation, pour ne pas dire plus. Les autres se débattent comme ils peuvent, y compris Pete, qui ne sait pas sauver sa propre fille. Jeremiah Pearl, aussi cinglé soit-il, apparaît finalement comme un homme, tout simplement, qui a sans doute trop aimé sa femme pour faire cesser sa folie à temps, et qui a sombré lui-même, entraînant à sa suite le jeune Ben. Et jamais le roman ne porte de regard dur sur ces enfants, quels que soient leurs actes : Cecil m’a touchée, lui qui est comme déterminé, prédestiné à la violence, lui qui pourtant pleure lorsqu’il retrouve son amie.
La beauté de ce roman tient à deux choses pour moi, ou du moins ce sont les deux choses qui m’ont touchée : la force de l’évocation de cette Amérique qui semble engloutir les êtres, cette Amérique aussi bien rurale qu’urbaine, toujours sauvage, qui fait disparaître purement et simplement ceux qui le souhaitent (Jeremiah, Luke, Rachel). Les pages où Pete bivouaque avec Jeremiah et Ben sont frappantes, impressionnantes. Et puis il y a les personnages, tous frappés par la tragédie, tous marqués par une enfance rude ou carrément maltraitante. Tous sont déchirants, à commencer par Pete, qui exerce un métier à la fois dérisoire et indispensable : veiller à ce que les enfants aient un minimum de sécurité et de dignité, même si la tâche est souvent vaine. Car les enfants dont il est question, élevés au mieux dans des caravanes ou des bicoques minables, ne semblent pas avoir une chance de s’en sortir, leur trajectoire déterminée par la violence, la négligence, la pauvreté.
Quoique paru dans une collection « générale », Yaak Valley, Montana, est pour moi un pur roman noir. Car derrière chaque destinée individuelle, c’est le portrait d’une Amérique ravagée par la misère, l’ignorance et la croyance religieuse la plus rustre, la plus fanatisée. C’est le portrait de l’Amérique des laissés-pour-compte, ces petits blancs qui vivent dans des mobil-homes et vivent d’expédients (comme cette famille approchée au bord de la rivière, digne et admirable). C’est la faillite d’un système que nous montre Smith Henderson, l’échec d’une société.
Et puis en tant que romancier, S. Henderson ne cède pas aux facilités, notamment dans le dénouement. Il ne dénoue pas, parce que c’est impossible, parce que même ça serait trop romanesque.
Yaak Valley, Montana est un roman tragique et déchirant, tout en sobriété : c’est une pure merveille.

Smith Henderson, Yaak Valley, Montana (Fourth of July Creek), Belfond, 2016. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nathalie Peronny. Publication originale: 2014. Disponible en e-book. 


samedi 10 septembre 2016

En douce de Marin Ledun


Présentation éditeur
Sud de la France.
Un homme est enfermé dans un hangar isolé. Après l’avoir séduit, sa geôlière, Émilie, lui tire une balle à bout portant. Il peut hurler, elle vit seule dans son chenil, au milieu de nulle part.
Elle lui apprend que, cinq ans plus tôt, alors jeune infirmière, elle a été victime d’un chauffard.
L’accident lui a coûté une jambe. Le destin s’acharne.
La colère d’Émilie devient aussi puissante que sa soif de vengeance.

Ce que j’en pense
Evidemment, j’ai un a priori positif quand j’ouvre un roman de Marin Ledun. Evidemment, j’attendais celui-ci avec une grande impatience. N’empêche : En douce ne m’a pas déçue. Après avoir passé presque quinze jours sur un polar (qui pourtant me plaisait beaucoup), j’ai aimé prendre cet uppercut de noirceur, j’ai aimé avoir cette sensation d’urgence à la lecture. En douce commence comme un thriller : une rencontre un soir de 14 juillet, une promesse de nuit de plaisir, et le virage abrupt vers la violence. Jusque-là, Marin Ledun semble mettre ses pas dans ceux d’auteurs lus jadis. Mais ce n’est qu’un leurre, et alors que d’autres romanciers prendraient la voie du thriller psychologique et adopteraient le point de vue de la victime, Marin Ledun déjoue nos attentes et retrouve illico la noirceur de la tragédie sociale et la distance de l’écriture du noir. En mêlant deux strates temporelles, il donne non pas des explications mais des clés de compréhension du fol engrenage qui entraîne les victimes vers le pire. En douce est une sorte de mélange entre le rythme d’un thriller et la force d’un roman noir. Pas plus qu’Emilie ne savait où la mèneraient ses actes, je ne savais où me menait Marin Ledun. J’ai aimé ces scènes de noir où l’ambiance et les lieux priment : l’atmosphère de la fête du 14 juillet, les bruits et les parfums du chenil et de la forêt, l’hôpital et les bars… En douce donne à voir de manière saisissante comment Emilie a peu à peu tout perdu, elle qui n’avait déjà pas grand-chose : la perte de sa jambe n’est que la première étape d’un processus de dépouillement social, économique, psychologique.
Aliénation au sein du monde du travail, société qui refuse l’échec et la différence, mécanismes de domination, violences physiques et symboliques : c’est bien un roman de Marin Ledun que nous lisons, et un roman noir ciselé comme je les aime.
Il y a plus encore : si les personnages sont des victimes, ils gardent la dignité, peut-être la seule qui leur reste, celle de dire non et de choisir, in fine, de retourner ou non la violence subie en violence infligée. Jusqu’aux dernières lignes, l’auteur bouscule son lecteur. Pour ma part, j’ai été bouleversée par le choix ultime d’Emilie.
Enfin, il faut remarquer un tour de force : Marin Ledun, par une écriture très sobre, dépouillée, qui ne cherche pas l’effet, parvient à faire comprendre sans tomber dans les excès du roman didactique ou à thèse. Ce n’est pas le moindre de ses talents.


Marin Ledun, En douce, Ombres Noires, 2016. Disponible en numérique. 

samedi 20 août 2016

Horreur boréale d'Åsa Larsson


Présentation éditeur
Une ferveur religieuse sans précédent s’est emparée de la petite ville minière de Kiruna, en Laponie, depuis que le charismatique Victor Strangård, le Pèlerin du Paradis, a survécu à un terrible accident et est revenu d’entre les morts. Pourtant, un matin, il est retrouvé sauvagement assassiné et mutilé dans l’église de la Force originelle où il officiait. Sanna, la fragile sœur de Victor, demande à son amie d’enfance, Rebecka Martinsson, avocate fiscaliste à Stockholm, de venir la soutenir et l’aider à échapper aux soupçons de la police. Rebecka, aux prises avec son passé et menacée par les disciples de cette communauté religieuse qu’elle a fuie, doit prouver l’innocence de Sanna au nom d’une amitié depuis longtemps brisée...

Ce que j’en pense
C’est complètement par hasard que j’ai ouvert ce polar, premier d’une série signée par la Suédoise Åsa Larsson, dédiée au personnage de Rebecka Martinsson. Horreur boréale avait été publié par la Série Noire, qui s’en était cependant tenue là. J’étais un peu méfiante, je l’avoue, car je n’adhère pas si facilement au polar suédois. En tout cas le plus contemporain, car je suis fan des polars de Sjöwall et Wahlöö. Je n’aime pas du tout Camilla Läckberg (j’ai lu les trois premiers de sa série), et Henning Mankell m’a vite lassée. Je redoutais aussi de lire un pur thriller, genre dont je ne suis pas férue.
Horreur boréale lorgne certes du côté du thriller, avec un effet de crescendo qui mène à une confrontation de l’héroïne avec le tueur (je suis volontairement imprécise). Cependant il n’y a pas les travers (à mes yeux) du thriller : les retournements abracadabrants de situation et les révélations supposément fracassantes. Non, Åsa Larsson ne cherche pas la complication, elle propose une explication rationnelle intelligente et a suffisamment de talent pour tenir le lecteur en haleine sans en faire des tonnes.
J’ai aimé l’univers dépeint, ce nord lapon de la Suède, et j’ai adoré les personnages, aussi bien l’héroïne que le duo de flics, que j’espère retrouver eux aussi dans un futur volume. Et puis il y a le patron de Rebecka, riche de potentialités tant ses relations avec la jeune femme semblent prometteuses, le voisin solitaire si rassurant...
Assurément Horreur boréale lorgne plus du côté du noir que du thriller, dans sa façon de brosser le portrait d’une petite communauté, qui baigne dans une bigoterie suspecte et hyper normative. La famille n’est pas épargnée, avec ses figures de domination qui en font un milieu toxique.
Bref, Horreur boréale n’est sans doute pas le polar du siècle, mais c’est pour moi une bonne surprise et je vais lire le deuxième volume. Et en attendant, j’ai eu envie de retrouver ces paysages tout en changeant de plume : j’ai donc commencé Le dernier lapon d’Olivier Truc !


Åsa Larsson, Horreur boréale (Solstorm),  Gallimard Série Noire, 2006. Traduit du suédois par Philippe Bouquet et revu par Paul Dott. Publication originale : 2003.