mercredi 18 mars 2020

Blog en stand by

Je me pose beaucoup de questions ces jours-ci : mon rythme de lecture reste soutenu, mais faut-il publier des billets alors que, hormis les achats de livres numériques, les acquisitions de livres ne sont plus possibles? Il y a bien sûr le plaisir de partager avec vous mes plaisirs de lecture, mais si je me fie à ma propre façon de faire (moi moi moi 😱), je sais que j'aime pouvoir acheter les livres que vous me donnez envie de lire. Et modestement, j'essaie de donner envie de lire et d'ACHETER des livres.  Donc je crois que je vais suspendre la publication des billets, tout en communiquant (via Facebook peut-être ou ici même) sur ce que je lis. Et les billets continueront d'être rédigés, ils seront mis en ligne quand ce truc sera derrière nous. J'ai ainsi rédigé le billet sur Fin de siècle de Sébastien Gendron, qui devra avoir la chance qu'il mérite auprès des lecteurs et je m'apprête à rédiger celui sur ma toute dernière lecture en date, Joueuse de Benoît Philippon.  
Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. 
❤️
Photo by Sincerely Media on Unsplash

mercredi 11 mars 2020

Sugar Run de Mesha Maren


Présentation éditeur
À trente-cinq ans, Jodi McCarty a passé la moitié de sa vie en prison. D'abord condamnée à perpétuité, elle vient d'obtenir sa liberté conditionnelle. Elle part retrouver sa famille dans les collines pourpres de Appalaches, où un bout de terrain l'attend. Cependant, avant de se tourner vers l'avenir, Jodi doit faire un détour par le passé et tenir une promesse. En route vers le Sud, elle fait a rencontre de Miranda, une jeune mère désemparée qui fuit son mari. Mues par un coup de foudre électrique, les deux femmes décident de prendre ensemble un nouveau départ. Encore faut-il que leur passé leur laisse une chance.

Ce que j'en pense
Je ne suis pas sans réserves sur ce roman, et je les vais évoquer d'emblée avant de passer à ce que j'ai aimé. La première est une réserve, légère, sur l'intrigue même, qui est assez classique; trop, diront certains. Jodi sort de prison et espère une rédemption loin du monde, dans la cabane-maison où elle a grandi auprès d'Effie. Miranda est la femme-enfant, femme fatale accro aux cachets et à la séduction. C'est une figure qu'on a beaucoup vue, à la fois dans la littérature et au cinéma, dont la blondeur faussement ingénue rappelle à mes yeux Marylin Monroe, et dont le charme peut s'avérer létal. Mais il n'y aura pas vraiment de rédemption pour Jodi, ça on s'en doutait, non? Donc, voilà ma première réserve, mais je l'atténuerai en disant que malgré tout, cette trame classique est revivifiée par le fait que les deux personnages sont des femmes. Ma deuxième réserve est un peu plus sérieuse, elle est liée au rythme du récit et à son foisonnement : non non, je ne me contredis pas. J'ai parfois eu l'impression que Mesha Maren avait voulu traiter trop de choses, trop de sujets, aller vers trop de situations narratives, et qu'en même temps le récit souffrait d'un manque de rythme. Il y a la partie carcérale, il y a les jours au motel, il y a la cabane, puis l'exploitation des ressources naturelles qui menace le fragile équilibre, il y a le rapport à la nature : et de fait, tout cela pourrait être mieux articulé, à mon sens, et ne l'est pas vraiment. Le plus net à mon sens est l'exploitation du gaz de schiste, qui n'est qu'effleurée; si ce n'est qu'un accélérateur de récit, c'est dommage. Et comme on passe d'un truc à un autre, le récit souffre d'une certaine lenteur. Je ne vous cache pas que j'ai dû m'accrocher dans les cent premières pages pour poursuivre ma lecture, car j'avais un sentiment de déjà-vu et d'inabouti tout à la fois. 
Pourtant, je suis allée jusqu'au bout et je ne le regrette pas. Il ne faut pas oublier que c'est un premier roman, et qu'en tant que tel, il n'est pas médiocre du tout, loin s'en faut. J'ai aimé les personnages : Miranda n'a pas de réelle épaisseur, mais c'est normal, elle est la projection des fantasmes des autres. Ricky est un beau personnage, que j'aurais aimé connaître davantage, mais somme toute, il reste d'une opacité inquiétante, et c'est bien comme ça. J'ai beaucoup aimé Jodi, ses failles, ses défauts, ses errements, son humanité si faillible, et j'ai apprécié de faire brièvement la connaissance de Farren. Il y a de vrais moments de grâce à mes yeux dans ce roman, des moments suspendus, hors du monde, et même si ce sont des moments éphémères, menacés, ils sont beaux. Et je pense aussi, sans connaître tout à fait la réalité américaine, que Mesha Maren évoque avec subtilité la question de l'homosexualité et de sa perception dans ce milieu de petits blancs : l'homophobie est présente, évidemment, mais il n'y a pas le déchaînement de haine qu'un mauvais auteur aurait utilisée, plutôt une menace permanente, ou une indifférence qu'on jugerait presque de bon aloi. C'est ce que je retiendrai de ce roman, sa subtilité, la tristesse aussi qui s'en dégage, car Jodi ne voudrait au fond qu'une chose, qu'on l'aime, et avoir la paix. 

Mesha Maren, Sugar Run, Gallmeister, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par juliane Nivelt.

lundi 9 mars 2020

Vanda de Marion Brunet


Présentation éditeur
Personne ne connaît vraiment Vanda, cette fille un peu paumée qui vit seule avec son fils Noé dans un cabanon au bord de l'eau, en marge de la ville. Une dizaine d'année plus tôt elle se rêvait artiste, mais elle est devenue femme de ménage en hôpital psychiatrique. Entre Vanda et son gamin de six ans, qu'elle protège comme une louve, couve un amour fou qui exclut tout compromis. Alors quand Simon, le père de l'enfant, fait soudain irruption dans leur vie après sept ans d'absence, l'univers instable que Vanda s'est construit vacille. Et la rage qu'elle retient menace d'exploser.

Ce que j'en pense
Oh que je l'attendais ce livre! L'été circulaire était magnifique, et Vanda est un coup de tonnerre. On peut difficilement rendre compte de l'émotion que suscite ce roman, ou plutôt des émotions, parce que je crois qu'on passe par toute la gamme à la lecture de Vanda. Alors évidemment, si vous aimez les feel-good books, passez votre chemin. Mais d'ailleurs, que feriez-vous sur ce blog? Je n'ai rien contre les feel-good books, notez bien (je n'ai rien contre aucune sorte de lecture, ou presque), mais de Vanda on sort essoré, pantelant, et vraiment pas en mode feel-good. 
Commençons par un aspect auquel j'ai été particulièrement sensible : la peinture sociale. Dit comme ça, ça ne rend pas compte de la force de l'écriture de Marion Brunet, de sa force et de sa nuance aussi. Pas de violences policières en France? Lisez donc la scène de la manifestation à Marseille, c'est l'une des plus belles, des plus saisissantes, elle vaut toutes les analyses du monde. Mais au-delà du contexte protestataire que nous connaissons, Marion Brunet dresse à travers Vanda et quelques autres (notamment ses collègues de l'HP) une sorte d'état des lieux de la précarité, un portrait des laissés-pour-compte de la macronie (et de tout ce qui a précédé et amené cet accomplissement du néo-libéralisme), un constat terrible du règne des RH qui n'ont d'humain que l'initiale, comme un symptôme de cette société-là. Et bien entendu, Vanda n'a pas une chance, elle n'entre pas dans les cases où on voudrait la cantonner, elle est trop libre, incontrôlable. 
Mais n'allez pas penser que Vanda est une rebelle à deux balles, héroïne monolithique d'un roman manichéen. Non, Vanda est plus complexe que cela. C'est un bloc de colère et de violence, une bombe à retardement, et il suffira d'appuyer sur le bouton qu'est son fils pour que ça pète. Car Vanda, je le répète, n'est pas une rebelle qui veut tout casser, non, elle veut juste qu'on la laisse en paix avec Bulot, Noé, son fils. Elle ne part en vrille que si on la cherche. Mais voilà, on la cherche. Marion Brunet réussit un tour de force : tantôt on est de tout coeur avec Vanda, tantôt on la craint et on s'en désolidarise, si je puis dire. Car Vanda voudrait ne faire qu'un avec son fils, elle et lui contre le monde entier, comme elle le dit. Cette relation est à la fois magnifique et effrayante, animale, et elle ne peut que prendre aux tripes le lecteur, le troubler. Moi elle m'a troublée, Vanda, inquiétée, et je me disais: "si je connaissais une Vanda, est-ce que je ferais un signalement pour son fils?" Car Vanda est dans la toute-puissance avec Noé, la relation a quelque chose de toxique pour cet enfant, c'est un amour inconditionnel mais étouffant. Et face à elle, Simon, le père qui se découvre tel en revenant à Marseille, apparaît tantôt comme une ordure, tantôt comme un type qu'on plaint, bousculé et chaviré qu'il est lui-même à ce moment de sa vie. J'avoue - et cela m'est personnel - que j'ai du mal à comprendre ces velléités de paternité qui se révèlent alors que le gosse a déjà quelques années au compteur, et donc j'étais plutôt "avec Vanda". Chacun d'entre eux, Vanda, Simon, remue le lecteur : il est question de filiation, du rapport aux parents, à son milieu d'origine, car Simon est un parvenu (au sens bourdieusien), et Marion Brunet touche tellement juste lorsque Simon retrouve les siens (Marseille, sa classe sociale, sa famille), lui qui a tout cloisonné jusqu'alors. 
Et puis il faut dire la beauté de l'écriture de Marion Brunet : sa capacité à exprimer le plus intime tout en le liant au social et au politique, mais aussi la sensualité de son écriture, la justesse musicale de ses phrases.
J'ai refermé le livre bouleversée, et je crois que je vais me demander ce que deviendra Noé, cet enfant, ce "gentil gamin" qui sombre dans le mutisme et peut-être la folie. 

Marion Brunet, Vanda, Albin Michel, 2020. 

dimanche 8 mars 2020

La fabrique de la terreur de Frédéric Paulin



Présentation éditeur
" Cette nuit, il y aura des affrontements, il y aura des blessés et des morts. Il y aura la volonté farouche d'un peuple de mettre à bas ses dirigeants. "
Janvier 2011 : après l'immolation de Mohamed Bouazizi, jeune marchand ambulant poussé au désespoir par la misère et l'arbitraire, le peuple tunisien se soulève et " dégage " Ben Ali. C'est le début des " printemps arabes ", et Vanessa Benlazar, grand reporter, est aux premières loges. Derrière la liesse populaire, la jeune Française pressent que cette révolution court le risque d'être noyautée par les islamistes, toujours prompts à profiter d'un vide du pouvoir. Bientôt, la chute de Khadafi, la guerre civile en Syrie et le chaos qui s'installe dans tout le Levant lui donnent raison : un nouveau groupe semble émerger peu à peu des décombres, venu d'Irak pour instaurer un califat dans la région ; un groupe dont la barbarie est sans limite, aux méthodes de recrutement insidieuses et modernes, et qui prône la haine de l'Occident.
À Toulouse, justement, Laureline Fell, patronne de l'antenne locale de la DCRI tout juste créée par Sarkozy, s'intéresse à un certain Merah, soupçonné de liens avec des entreprises terroristes. Mais les récentes réformes du renseignement français ne lui facilitent pas la tâche. Quand le pire advient, Fell comprend que la France n'est pas armée pour affronter ce nouvel ennemi qui retourne ses propres enfants contre leur pays : d'autres jeunes sont prêts à rejoindre l'État islamique, autant de bombes à retardement que Laureline, avec l'aide de Vanessa, va tenter de désamorcer.

Ce que j'en pense
Je le redoutais autant que je l'attendais, ce volume de clôture. C'est casse-gueule, de finir une telle trilogie, de garder la force des deux premiers romans et de terminer. Et bon sang, quelle maestria! Frédéric Paulin continue de tenir ensemble des liens multiples, des personnages de la Tunisie à la Belgique en passant par Toulouse et Paris, il nous montre la toile en train de se tisser, il nous expose la "fabrique de la terreur". Comme pour le 11 septembre 2001, il ne s'appesantit pas sur les évènements qui ont bouleversé des vies mais aussi l'ordre du monde, ces évènements sont plutôt les symptômes ou les aboutissements de ce qu'il montre. J'ai rarement vu une façon aussi efficace de montrer la dérive de personnages vers le terrorisme (et bon sang, j'en ai lu des bouses romanesques sur la radicalisation), de pointer les phénomènes politiques, économiques et sociaux. Nul misérabilisme chez Paulin, il n'excuse pas, n'accuse pas, il explique, démonte, démontre.
Ce que je trouve extraordinaire, c'est cette façon d'empoigner le lecteur et de le captiver, de déployer une telle force romanesque sans avoir le moins du monde recours au pathos, en restant dans la factualité de trajectoires individuelles, toutes singulières. Je n'oublierai pas de sitôt Benlazar, Benlazar qui vieillit, Benlazar et son loup, ses cauchemars. Wassim et Simon sont aussi des personnages magnifiques et déchirants, et il n'y a rien de dégoulinant et de lénifiant dans leurs portraits, Paulin ne fait pas la leçon bien-pensante que certains n'ont pas manqué de faire. Il n'assène rien, il est beaucoup plus fort que cela : il amène le lecteur à se questionner encore et toujours sur tout cela, sur la marche du monde, sur lui-même.
Ce troisième volume, c'est la marche inexorable vers le chaos, et aussi vers la mort pour nombre de personnages, qu'ils soient apparus dans ce volume ou présents depuis le début de la trilogie. Frédéric Paulin a un talent tout particulier pour évoquer la mort de ses personnages (chut! je ne peux en dire plus), et là encore, sans recherche d'effets à deux balles, il vous retourne le coeur comme j'ai rarement vu.
Comme de juste, la trilogie se clôt sur les attentats de novembre 2015, comme un point d'orgue, et ce n'est rien de dire que la fin est réussie: elle est prodigieuse de talent, de sobriété, de puissance. Je suis sortie de La fabrique de la terreur sonnée, bouleversée. Et convaincue définitivement que Frédéric Paulin est un auteur majeur du roman noir, et un grand écrivain, tout simplement.


Frédéric Paulin, La fabrique de la terreur, Agullo, 2020.

September September de Shelby Foote



Présentation éditeur
Septembre 1957 marque une date importante dans l’histoire des luttes raciales aux États-Unis : le gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, brave la Constitution, les forces de l’ordre et la volonté du président Eisenhower en interdisant à neuf élèves noirs l’entrée de leur collège de Little Rock. Le même mois, à Memphis, trois apprentis gangsters que l’on pourrait qualifier de pieds nickelés planifient et mettent à exécution un projet dont l’ironie est criante : ils sont blancs, mais le jeune garçon qu’ils vont kidnapper est issu d’une famille aisée de la bourgeoisie noire. Sur fond d’émeutes retransmises par la télévision, nous voyons Podjo, joueur invétéré et stratège du trio, Rufus, l’abruti obsédé sexuel, et sa copine, l’aguicheuse Reeny, louer une maison isolée, séquestrer le petit Teddy et toucher la rançon. Et ensuite? Ensuite, c’est comme dans un roman noir…


Ce que j'en pense
Il faut que je vous dise : j'ai fait une lecture étrange de September September. J'ai lu environ la moitié, mais ne pas savoir ce qu'il allait advenir du petit Teddy me rendait complètement folle, parce que je voyais bien que Rufus commençait à partir en vrille. Et je me crispais de plus en plus. Qu'ai-je donc fait? Cela en fera hurler certains : j'ai lu les 50 dernières pages. Mais comme ça ne suffisait pas, je suis remontée encore. Puis, satisfaite parce que je savais, j'ai repris là où je m'étais d'abord arrêtée, et je me sentais mieux.
N'allez pas croire que Shelby Foote écrit un thriller, nom d'une pipe, pas du tout, c'est un roman noir, mais le dispositif narratif, l'alternance des points de vue, tout cela insuffle un rythme très particulier, avec parfois, dans le récit, une sorte de retour en arrière, tout simplement parce qu'on traite le même moment mais vu par Eben puis par Podjo ou Rufus. Cela diffère donc l'avancée de l'intrigue, et c'est ce qui me rendait zinzin. Par conséquent, une fois que j'ai su comment tout ça allait se finir, j'ai pu me laisser porter par le rythme du récit sans problème. Et Shelby Foote s'y entend pour construire sa mécanique narrative, pour donner corps et vie à ses différents personnages.
Et qu'ils sont magnifiques, ces personnages! Un mauvais auteur aurait sombré dans la facilité, fait des ravisseurs de purs rednecks à moitié débiles, là où Shelby Foote dresse des portraits subtils. Ils ne sont même pas des enragés du racisme, même s'ils ne sont pas non plus des progressistes. Ce sont des opportunistes, qui entendent profiter de la force du KKK et des évènements liés à la lutte pour les droits civiques qui accaparent la police et dressent les foules blanches contre les noirs. Qui s'intéressera à l'enlèvement d'un petit garçon à la peau noire dans ces circonstances? Quant à la famille d'Eben, elle échappe aussi à toute caricature. Le kidnapping fonctionne comme une sorte de révélateur pour le couple et pour Eben dans ses relations à sa belle-famille. C'est l'occasion pour lui de trouver sa place d'époux, de père, de s'affirmer face à la toute-puissance du patriarche, qui n'a lui-même rien d'un ogre, mais qui représente une forme de compromission opportuniste à sa façon.
Shelby Foote aborde ainsi la question de la ségrégation, du statut des uns et des autres au sein de la société américaine (noirs, blancs, femmes, employés subalternes), de la puissance de l'argent, et il n'a pas besoin pour cela de discours grandiloquents ou d'actions démonstratives. Outre le contexte évènementiel, qui appartient à l'Histoire des Etats-Unis, ses personnages incarnent ces permanences et ces changements, jetés qu'ils sont dans une tragédie dont ils sont les acteurs dépassés.
Voilà un roman qui a toute sa place dans la superbe collection La Noire, qui enchaîne les pépites, pour le plus grand bonheur des lecteurs.

Shelby Foote, September September, Gallimard / La Noire, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) parJane Fillion , traduction révisée par Marie-Caroline Aubert.

jeudi 20 février 2020

L'horizon qui nous manque de Pascal Dessaint



Présentation éditeur
Entre Gravelines et Calais, dans un espace resté sauvage en dépit de la présence industrielle, trois personnages sont réunis par les circonstances : Anatole, le retraité qui rêve d’une chasse mythique, Lucille, l’institutrice qui s’est dévouée pour les migrants de la jungle et se retrouve désabusée depuis le démantèlement, et Loïk, être imprévisible mais déterminé, qui n’a pas toujours été du bon côté de la loi, peut-être parce que dans son ascenseur social, il n’y avait qu’un bouton pour le sous-sol. Laissés pour compte ? Pas tout à fait. En marge ? C’est sûr. En tout cas, trop cabossés pour éviter le drame.


Ce que j'en pense
Pascal Dessaint est l'un des auteurs français contemporains auxquels je suis le plus fidèle, et je m'étais précipitée sur ce roman dès sa sortie. On se demande bien pourquoi, puisque je viens juste de le lire, plusieurs mois après. Mais il était là, en bonne place, et j'ai une fois de plus été touchée au coeur. Pourtant, son ton est assez différent de ce que Pascal Dessaint a écrit jusqu'ici. N'allez pas croire qu'il y a une rupture complète, certainement pas. D'abord on retrouve des thématiques chères à l'auteur : la nature et les menaces qui pèsent sur elle, les transformations du littoral (nous sommes dans le Nord si cher au romancier), les laissés-pour-compte de la société ultra-libérale, la disparition de la classe ouvrière. Surtout, Pascal Dessaint utilise comme il sait si bien le faire le roman noir en le poussant à ses limites. A mes yeux, il est l'un de ceux qui, depuis les années 1990, estompent avec habileté les traits du noir, sans pour autant faire autre chose. Romancier du social, des oubliés, Pascal Dessaint reste désespéré, et la tragédie est toujours au bout du chemin (les dernières lignes, nom de zeus).
Pourtant, il y a dans ce roman quelque chose de presque lumineux. Il y a cet improbable trio de personnages, Loïk, Anatole et Lucille, tous trois en retrait volontaire du fracas du monde, esquintés et sans illusion. Ils forment une famille, les deux oncles et la nièce d'élection, et il y a quelque chose de réconfortant, oui, j'ai bien dit réconfortant, dans la vie "presque" (dirait Loïk) paisible qu'ils se sont aménagée dans leurs mobil-home et baraque à frite. L'extérieur, parfois menaçant, peut surgir, bien sûr, mais il y a là comme une enclave, un lieu de protection. Car s'il y a des colères, des incompréhensions, des peurs même, il y a aussi beaucoup de tendresse, et des moments de grâce arrachés au quotidien si difficile. Des personnages plus périphériques (mais essentiels à l'intrigue) sont aussi l'occasion de chapitres qui prennent aux tripes : les salicornes au goût de madeleine de Proust pour un flic lettré et humain, le quotidien morne du touchant et si tragique Jules, qui se sent traître à sa classe et qui voulait un ami... Plus encore, il y a dans L'horizon qui nous manque des moments de légèreté et de l'humour. J'ai ri, oui j'ai ri en lisant certaines scènes et certains dialogues : une incinération explosive, un moment de complicité avec crevettes grises et colère noire, entre autres.
Pascal Dessaint n'essaie pas de surfer sur les modes : ni rural noir, ni roman sur les migrants (on sait que Lucille a travaillé dans la jungle de Calais et en a fait un burn-out, mais pas plus), L'horizon qui nous manque ajoute une pierre à une oeuvre riche et qui continue de surprendre.



Pascal Dessaint, L'horizon qui nous manque, Rivages Noir, 2019.

lundi 17 février 2020

1994 d'Adlène Meddi



Présentation éditeur
1994 : c'est l'année où tout bascule pour quatre jeunes lycéens algérois d'El-Harrach. Le pays est à feu et à sang lorsque ces adolescents décident de former, avec leurs propres moyens, un groupe clandestin de lutte antiterroriste. Dans ce roman dense et puissant, à travers des personnages aussi emblématiques que complexes, Adlène Meddi raconte les guerres qui ont marqué le pays et qui imprègnent encore si intensément le présent des Algériens.


Ce que j'en pense.
En ce moment, je m'efforce de lire des romans qui n'ont que trop attendu leur tour, et de même que j'ai lu récemment Ce que nous avons abandonnés de Stuart Neville, j'ai lu ce week-end 1994 d'Adlène Meddi, lui aussi paru chez Rivages en 2018. Ce n'est pas un coup de coeur mais j'ai tout de même énormément aimé ce roman. Il y a bien sûr l'évocation d'une période terrible pour les Algériens, les années 1990, ici évoquées à travers une année de rupture pour les personnages d'Amin et de Sidali. J'étais un peu plus âgée qu'eux mais je suis tout de même de leur génération et j'ai le clair souvenir des horreurs évoquées quasi-quotidiennement dans les médias, des analyses qui renvoyaient les racines du mal aux lendemains de l'indépendance de l'Algérie, aux dérives du pouvoir en place. Dominait pour moi l'horreur des tueries, des attentats. Adlène Meddi en rend compte avec précision, avec émotion mais sans pathos, et surtout sans manichéisme. Il livre des éléments de compréhension, et pour moi 1994 a été une lecture éclairante. Le roman est parfaitement construit. Je sais que certains lecteurs ont eu du mal à adhérer au récit, à être captivé. Pour moi l'impression est différente mais je comprends : la mise en place peut sembler longue, mais elle est nécessaire et je trouve qu'il y a une accélération vers la moitié du roman, à partir du passage qui évoque la guerre d'Algérie, les combats pour l'indépendance. Trois niveaux temporels sont juxtaposés dans une construction très rigoureuse et efficace : le passé avec la guerre d'Algérie, l'année 1994, et des années plus tard, au moment où il faut solder les comptes, à la mort de la figure tutélaire et ogresque du Père. Au-delà de l'évocation d'une société ravagée par des luttes politiques et un pouvoir d'ordre militaire, au-delà du roman noir critique, il y a dans 1994 le portrait d'une génération, et peut-être aussi d'une classe sociale, en tout cas du peuple d'Alger, ou plutôt du peuple d'El-Harrach, ce quartier à la périphérie d'Alger, nid de révolte depuis des décennies. Ces jeunes gens, à peine sortis de l'adolescence, ont des aspirations de leur âge, boire, fumer, flirter ou plus, mais ils sont une génération perdue, fracassée par les massacres et la violence: on peut mourir en bas de soi, juste en allant retrouver des copains, on peut être fauché par des balles à la sortie du lycée. Et puis il y a l'héritage des pères, ces pères qui ont combattu pour l'indépendance de leur pays, et il faut se montrer digne de cet héritage, pensent-ils. C'est fort et déchirant, de voir ces jeunes gens chercher un sens à cette folie, par leur action, de les voir chercher une dignité quand leurs pères ont souvent été humiliés.

Je ne sais si 1994 a rencontré en France beaucoup de lecteurs : si ce n'est pas le cas, c'est injuste, car c'est un très beau roman noir, auquel je repenserai souvent, je pense.


Adlène Meddi, 1994, Rivages Noir, 2018. Précédemment publié en Algérie aux éditions Barzakh en 2017.