dimanche 13 janvier 2019

Né d'aucune femme de Franck Bouysse


Présentation de l'éditeur
" Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose."
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. 


Ce que j'en pense
Voici un roman qui fait un terrible effet: il vous fait tourner les pages avec une impatience folle tout en vous faisant redouter de le terminer. Oh! n'allez pas croire que c'est un "page-turner" au sens où l'on entend trop souvent le terme, pour désigner des romans dont l'écriture est inexistante, où seul compte l'argument narratif. Je n'ai rien contre d'ailleurs, mais Né d'aucune femme est d'une autre trempe. 
En entrant dans l'histoire de Rose, il faut accepter de ne pas savoir précisément quand elle se déroule ni où elle prend place. Si à mes yeux Franck Bouysse retranscrit scrupuleusement une époque et un lieu (on n'entre pas dans un univers de fantaisie), son objectif n'est pas d'afficher un réalisme quelconque. On perçoit pourtant les odeurs, les gestes de la vie paysanne, par exemple, et c'est d'une grande beauté, d'une grande âpreté aussi. Il faut accepter aussi de ne pas saisir complètement ce qui se passe au début du roman, et c'est très bien ainsi car on se laisse porter par la langue, somptueuse, poétique sans affèterie, saisissante de justesse et pourtant surprenante. Pour ma part, sitôt le roman terminé, j'ai repris la lecture des premières pages, jusqu'au moment où Gabriel vient bénir le corps. Né d'aucune femme est de ces textes qui ne livrent pas tout d'emblée (ni jamais, sans doute). 
J'ai retrouvé ici certains des motifs qui tissent l'oeuvre de Franck Bouysse : la filiation, le secret, les origines, la culpabilité, mais aucune énumération ne rendra compte de l'émotion qui se dégage par la grâce de l'écriture. L'auteur a depuis ses débuts cette faculté à rendre compte, par petites touches, de ce que ressentent les êtres, de moments de grâce pure ou de douleur, et Né d'aucune femme en contient, de ces scènes qui vous tordent le coeur et vous laissent bouleversé. Outre que Franck Bouysse sait capter les sensations, l'émotion, il fait exister des personnages d'une force incroyable. Rose est la figure majeure du roman, un concentré de volonté, un roseau qui plie mais ne rompt jamais, quoi qu'elle endure. Jusqu'au bout, elle garde des secrets, pour nous lecteurs, jusqu'au bout elle nous surprend. A côté d'elle, existent d'autres êtres communs et pourtant extraordinaires, de sa mère (stupéfiante) à Edmond, en passant par Génie ou la Compteuse, et même le docteur. Le roman est polyphonique et bouscule aussi la chronologie: Franck Bouysse déploie un talent remarquable pour doter chacun des personnages d'une silhouette et surtout d'une voix, avec son timbre, son rythme, les signes d'une éducation (ou non). Les personnages parlent peu, les dialogues sont intégrés au récit (à nous de comprendre quand il y a une question, par exemple), et chaque parole porte juste. Et pour ce qui est de la chronologie, elle est une des clés du roman, l'auteur pariant sur l'intelligence de son lecteur plutôt que de lui mettre les points sur les i en explicitant tout. Jamais il ne nous égare, il joue avec nous, nous promène, dans le bon sens du terme. 
Je pourrais parler du roman pendant des pages et des pages, je crois, et je ne veux pas vous assommer. Je pense à ce travail sur ceux qui s'expriment (Rose et ses cahiers), ceux qui ne peuvent parler (Charles), à la réflexion sur la folie ou sur le mal que le roman fait naître, à la force des personnages féminins (les roseaux) face à la faiblesse des hommes (pas tous, mais presque). 
Décidément, 2019 démarre très fort, Né d'aucune femme me laisse dans un état second, enchantée, littéralement. 

Franck Bouysse, Né d'aucune femme, La Manufacture de livres, 2019. Disponible en numérique.




vendredi 11 janvier 2019

Dans l'ombre du brasier d'Herbe Le Corre


Présentation de l'éditeur
La "semaine sanglante" de la Commune de Paris voit culminer la sauvagerie des affrontements entre Communards et Versaillais. Au millieu des obus et du chaos, alors que tout l'Ouest parisien est un champ de ruines, un photographe fasciné par la souffrance des jeunes femmes prend des photos "suggestives" afin de les vendre à une clientèle particulière. La fille d"un couple disparait un jour de marché. Une course contre la montre s'engage pour la retrouver.  

Ce que j'en pense
Hervé Le Corre revient avec ce roman au XIXème siècle, et situe son intrigue après celle de L'Homme aux lèvres de saphir. Cette fois, il évoque la Commune, et si j'avais aimé sa première incursion dans le XIXè, j'ai pris une énorme claque avec Dans l'ombre du brasier. Il faut laisser au roman le temps de s'installer, m'a-t-il semblé, de nous familiariser avec les personnages. Non qu'il soit lent au démarrage, nous sommes plongés à la fois en pleine Commune (et dans le début de la fin, si je puis dire) et dans les abîmes du Mal avec Pujols. Mais j'ai trouvé que le roman ne cessait de monter en puissance, avec une sorte de crescendo narratif et émotionnel, et plus j'avançais, plus j'avais de mal à interrompre ma lecture. Roques, Nicolas, Caroline, et même Lalie ou Clovis, sans oublier Pujols, chacun nous offre un angle de vue sur la Commune, sur la société de l'époque. L'alternance des points de vue fait beaucoup pour le rythme du roman, mais elle nous permet surtout de ne pas avoir de vision monolithique. Et le moindre personnage prend corps et vie, jusqu'à la logeuse d'une nuit, à la fin du roman. Quel talent pour faire exister les personnages!
Par ailleurs, et c'est toute la force du roman et particulièrement du roman noir à mes yeux, je n'avais jamais vu la Commune ainsi, si je puis dire. Quand j'y pense, dans ma scolarité secondaire, la Commune a été rapidement survolée (sans être passée sous silence) par les cours d'Histoire. Je crois que je n'avais jamais pris la mesure, par exemple, des destructions terribles infligées par l'armée versaillaise, aux hommes et à la ville, car comme l'un des personnages le dit, le pouvoir versaillais aurait préféré rasé Paris et ses habitants plutôt que de laisser gouverner les Communards. Si Hervé Le Corre écrit son roman en respectant scrupuleusement (m'a-t-il semblé) la chronologie des faits, il est romancier avant tout, et la grande Histoire se construit ici avec des individualités, les personnages. Le roman rejoint par certains aspects la micro-histoire, et c'est à la fois très parlant, très concret, et bouleversant. Je saisis beaucoup mieux qu'avant les soubresauts du mouvement, les difficultés et faiblesses (logistiques notamment), le raz-de-marée qu'est l'arrivée des troupes versaillaises, la puissance du massacre aveugle en réponse au soulèvement populaire. Hervé Le Corre offre, comme dans d'autres romans, une vision de l'Histoire complexe et passionnante, il rend son lecteur plus intelligent. 
Et puis quel souffle! Il y a le caractère épique des batailles, des combats : on sent la poudre, on a l'odeur métallique du sang sur le bout de la langue, on entend le bruit et la fureur des canons et des cris des blessés. Aucune scène de combat n'est rébarbative ou ennuyeuse, jamais. Et je perçois la difficulté que cela peut représenter que d'écrire de telles scènes. Une autre qualité du roman est l'écriture des dialogues: c'est tellement facile de faire peuple et de se rater. Ici, rien d'artificiel, on entend la langue du peuple, ou du moins sa version littéraire et romanesque, ça fonctionne, sans artifice, sans affectation non plus. 
Le souffle est également lié à l'émotion qui s'empare du lecteur au fil des pages. Emotion devant la tragédie que fut la Commune pour le peuple de Paris écrasé, devant le caractère inéluctable du revers final. On a beau savoir la fin, en quelque sorte, on vibre, on se prend à espérer, et pour ma part, je me faisais ma petite uchronie dans ma tête : et si ça avait marché... Surtout, j'ai été bouleversée par les personnages et par des nombreuses scènes. Hervé Le Corre réussit particulièrement les scènes qui se déroulent dans les cafés, et la scène où l'un des personnages parle avec le tenancier (je ne peux en dire plus) est somptueuse et déchirante. Clovis est également une réussite totale : le cocher maléfique par bien des aspects, qui parle aux chevaux, fascine par sa trajectoire qui restera opaque mais que l'on devine marquée par la tragédie. Nicolas est aussi un personnage superbe, définitivement marqué par la Commune et ses horreurs, par l'injustice de la mort, et qui bouleverse par ses rêves d'égalité mais aussi de bonheur simple. 
La fin du roman, dont je ne vous parlerai pas, est à crever d'émotion, je suis sortie de ma lecture le coeur gros mais l'âme ravie par Dans l'ombre du brasier, soufflée une fois de plus par la force de l'écriture d'Hervé Le Corre. 

PS : en revanche, ai-je le droit de dire que je ne suis pas fan de la maquette du bouquin (couverture)? 

Hervé Le Corre, Dans l'ombre du brasier, Rivages Noir, 2019. Disponible en numérique.


mercredi 26 décembre 2018

2019: quelques perspectives de lecture


Je ne me livrerai pas à l'exercice de bilan annuel, car j'ai trop peu été présente sur ce blog. Et comme par ailleurs je n'ai guère trouvé 2018 réjouissante dans sa globalité (hors lecture), je vais me tourner vers 2019. Certes, j'ignore ce que cette année nous réserve, et peut-être sera-t-elle pire que 2018, mais je sais déjà qu'elle nous prépare de belles choses côté parutions. 
J'ai un retard phénoménal dans mes lectures et de nombreux romans sont restés en attente. J'ai pourtant eu un rythme de lecture honorable, mais d'une part, je ne lis jamais autant que je voudrais, d'autre part j'achète taaaant de livres... 
Je pourrais bien sûr prendre la résolution de restreindre mes achats, mais écrire ces mots suffit à me faire rire. D'ailleurs, pourquoi m'imposerais-je une résolution qui m'ennuie et que je sais ne pas devoir tenir? 
Nan, je vais continuer à acheter des livres, et je salive déjà en apercevant les nouveautés à paraître en ce début d'année. 
Mais je me réjouis aussi d'avoir quelques splendeurs dans mon stock. Commençons par là. 
Il y a des séries qui m'attendent, que je veux reprendre ou poursuivre, du côté de Alicia Gimenez Bartlett, de Petros Markaris, de Dror Mishani. J'ai eu un tel plaisir à relire les Giorgio Scerbanenco... Et je veux aussi découvrir enfin Valerio Varesi.
Dans les romans noirs remarqués de 2018, je compte bien faire un sort à Greg Iles et Brasier noir, à Benjamin Myers pour Dégradation, à Carlos Zanon et Taxi, à Benjamin Whitmer et Evasion, à Thomas Mullen et Darktown, et j'en oublie tant... 


Pour 2019, ça démarre très fort chez Actes Noirs. Le nouveau Victor Arbol me tente bien: Par-delà la pluie 

Mais je suis aussi intriguée par la nouveauté argentine que voici : 

Et la couverture du deuxième Greg Iles n'est-elle pas à tomber?


En Série Noire, vous le savez, c'est le Thomas Cantaloube qui me rend impatiente, mais je vois aussi sur le site qu'en mars, il y aura un nouveau roman d'Elsa Marpeau, Son autre mort


Chez Rivages/Noir (ou Thriller), c'est évidemment le nouveau Hervé Le Corre qui fait l'évènement, mais aussi la (re?) traduction d'un Jim Thompson. Ceci dit, Trouver l'enfant, de Rene Denfeld, me semble fort sympathique. 

Le 10 janvier sortira Né d'aucune femme de Franck Bouysse (La Manufacture de Livres), et je compte bien aller au lancement à Page et Plume. 


Chez Albin Michel, il y aura un nouveau Sophie Hénaff, je ne résiste pas! Ce sera pour février, patience...

Toujours en février et dans un style bien différent, Sébastien Raizer et Confession japonaise au Mercure de France.


Mais il y a aussi des nouveautés intrigantes chez Agullo, Gallmeister, Asphalte, Equinox, et même Sonatine, paraît-il.

Bref, j'ai hâte, 2019 s'annonce comme une belle année de lectures... 



vendredi 14 décembre 2018


Présentation éditeur
Larispem, 1899.
Dans cette Cité-État indépendante où les bouchers constituent la caste forte d'un régime populiste, trois destins se croisent... Liberté, la mécanicienne hors pair, Carmine, l'apprentie louchébem et Nathanaël, l'orphelin au passé mystérieux. Tandis que de grandes festivités se préparent pour célébrer le nouveau siècle, l'ombre d'une société secrète vient planer sur la ville. Et si les Frères de Sang revenaient pour mettre leur terrible vengeance à exécution?

Ce que j'en pense
Lire de la fiction jeunesse ne me convient pas toujours, et j'ai passé quelques mois sans en lire du tout. Mais il arrive que j'y prenne un grand plaisir, et dans le cas présent, cela m'a permis de mettre fin à une panne de lecture horripilante. Après quelques lectures très fortes, rien ne me convenait, je commençais un livre, puis un autre, sans parvenir à m'accrocher à rien. J'ai finalement jeté mon dévolu sur Les Mystères de Larispem, dont le tome 1 patientait dans mon stock depuis sa sortie. Le monde uchronique proposé me plaisait diablement en ces temps troublés : les Communards avaient gagné, nom de Zeus, et Paris, faisant sécession, était devenu une Cité Etat aux mains de progressistes.  Que j'ai aimé cet univers, d'emblée! La Tour Verne, les vapomobiles, ce mélange d'uchronie et de steampunk, quel bonheur!
Et puis il y a les personnages, filles et garçons, avec mention spéciale à Carmine, la louchébem qui a un fichu caractère. Lucie Pierrat-Pajot fait exister tous ses personnages, ne cède jamais à la tentation du manichéisme: Vérité elle-même est une victime, même si elle se trompe de combat. Adultes, adolescents, femmes, hommes, j'ai aimé ce petit monde tout de suite, et j'ai eu plaisir à les retrouver de tome en tome.
Car oui, vous l'aurez compris, j'ai enchaîné la lecture des trois volumes de la trilogie, ce qui ne m'arrive pas si souvent. L'intrigue dans sa conception globale ne révolutionne pas le roman jeunesse, mais l'histoire réserve malgré tout son lot de surprises, et je ne me suis jamais ennuyée. Surtout, je n'ai jamais eu l'impression que Lucie Pierrat-Pajot prenait ses lecteurs pour des imbéciles.
Vive Larispem!

Lucie Pierrat-Pajot, Les Mystères de Larispem, 3 volumes, Gallimard Jeunesse, 2016-2018. Illustrations de Donatien Mary. Le tome 1 est désormais disponible en poche (Pôle Fiction), et les 3 volumes sont disponibles en numérique.

dimanche 2 décembre 2018

Un bilan pour novembre 2018


Oups, on dirait qu'en dépit des promesses que je me fais, je ne parviens pas à écrire et à poster des billets... Alors, pour sauver l'honneur, un bilan du mois de novembre, en attendant plus précis. 

Quelques bandes dessinées, éclectiques mais toutes à la hauteur de mes attentes. Deux albums m'ont été offerts pour mon anniversaire, les autres sont des achats d'occasion.
J'ai récemment acheté (d'occasion) le tome 7 de Lou, de Julien Neel. J'ai énormément aimé cette série jeunesse, mais le tome 6 m'avait déconcertée et j'y avais trouvé le dessin, par moments, horrible. Je ne m'étais donc pas jetée sur le tome 7... On y retrouve une orientation SF, mais sans les choix graphiques qui m'avaient horrifiée dans le précédent album. J'ai eu plaisir à retrouver Mortebouse, Lou, ses copines et ses copains, j'ai passé un excellent moment. 
Comme j'aime les séries jeunesse mais que j'ai du mal à en trouver qui me conviennent, j'ai essayé, au gré d'un achat d'occasion, Sixtine, L'or des Aztèques (t.01) de Frédéric Maupomé et Aude Soleilhac (éditions de la Gouttière). J'ai a-do-ré! J'aime l'univers, le graphisme, les personnages, mention spéciale aux pirates fantômes. Assurément, le tome 2 rejoindra bientôt mon stock. 
Je ne vous reparle pas de China Girl, de J.-F. et Maryse Charles, je lui ai consacré un billet. C'était un cadeau d'anniversaire, il a fait mouche.
D'occasion, enfin, j'ai trouvé un album qui me faisait de l'oeil depuis sa sortie au printemps, Gramercy Park de T. de Fombelle et C. Cailleaux, un récit noir assez classique côté scénario, mais éblouissant au niveau graphique. Et je dis "classique" mais n'allez pas croire que ça a gâché mon plaisir, j'ai trouvé ça très bien et émouvant. 
Enfin, un gros coup de coeur pour Royal City (t.01) de Jeff Lemire, autre cadeau d'anniversaire, une histoire qui mêle chronique familiale, sociale et fantastique, le tout avec une force graphique qui n'est pas étonnante de la part de l'excellent Jeff Lemire. Une famille disloquée, un passé qui ne passe pas, la désindustrialisation d'une petite ville américaine, des trajectoires individuelles tissées, chacune à leur manière, d'échecs et de difficultés à vivre. Inutile de préciser que je vais me jeter sur le tome 2 sans attendre. 

5 BD lues, je suis très heureuse, car je n'en lis pas autant que j'aimerais. Je dois dire qu'un trajet en train, calme et par une matinée ensoleillée, m'a donné le temps de lire trois des albums mentionnés. 

Côté romans, 10 titres lus et à mon grand regret, deux abandons. Commençons par là. J'ai calé au milieu de Tortues à l'infini, de John Green acheté à sa sortie mais pas encore ouvert. J'ai aimé le début, mais je me suis ennuyée à environ 1/4 du roman, et j'ai renoncé au milieu. Je sais très bien pourquoi : l'impression que Green écrit toujours la même chose, qu'il lance des pistes au début sans en suivre aucune à fond, une impression de surplace. Histoire de savoir si ça venait de moi ou du roman, j'ai lu les cinquante dernières pages, et vous savez quoi? Je n'avais pas l'impression d'avoir manqué grand-chose. Grosse déception, donc. Et puis, de manière incompréhensible, j'ai calé sur le dernier Colin Niel, Sur le ciel effondré. Je n'arrive pas à savoir pourquoi : le roman me plaît, les personnages m'accrochent, le propos et l'atmosphère sont ce qui me plaît dans le roman noir, et l'écriture est très belle. Et pourtant, rien à faire, j'avais l'impression de ne pas avancer dans ma lecture, cela me semblait interminable, et la mort dans l'âme, j'ai renoncé. Mais contrairement au John Green, j'y reviendrai, assurément. 
Il faut dire que ces deux lectures sont survenues en fin de mois et ont précédé une panne de lecture qui a duré près d'une semaine, l'horreur absolue... 

Mais sinon, bon mois de lecture. Des lectures jeunesse fort sympathiques, Eric Senabre et Le Vallon du sommeil sans fin; Axl Cendres et son Coeur battant; Patrick Bard et son Et mes yeux se sont fermés... 
Trois romans qui m'ont bien embarquée : Taqawan d'E. Plamondon et Le Sillon de V. Manteau, avec une préférence pour le second. J'ai également aimé 33 tours de D. Chariandy, découvert grâce à Electra, proche pour moi d'un roman noir.
Un scud, la novella de Sébastien Raizer, 3 minutes, 7 secondes, auquel je repense très souvent. 
Et trois très bons romans : Ecorces vives d'Alexandre Lenot, surprenant et très bien mené, un premier roman plus que prometteur. William Boyle et Le Témoin solitaire, très beau roman, noir et surprenant, qui m'a touchée. Et enfin, Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, une splendeur de roman noir et social, que j'ai bouffé en deux jours, qui m'a emportée, bouleversée, interpelée. 

Donc c'est un excellent mois... en dépit de mes deux renoncements. 

Après ma panne de lecture de quelques jours, qui me faisait enrager car je commençais des livres en n'arrivant pas à poursuivre au-delà d'un chapitre... 3 ou 4 ont défilé comme ça. Mais ce samedi, j'ai pris Les Mystères de Larispem, de Lucie Pierrat-Pajot, le tome 1, acheté à sa sortie. Et le miracle survint : je l'ai dévoré et je n'ai qu'une envie, lire le tome 2. La panne de lecture est-elle finie? Je l'espère... 
Allez, c'est parti pour décembre, mois que je n'aime pas : fait pas beau, fait sombre, Noël arrive (🤢)... Il est donc urgent de se faire plaisir en lisant!!!!





samedi 17 novembre 2018

China Li, 1. Shanghaï de Maryse et J.-F. Charles


Présentation éditeur
Chine, les années 20. Li, sept ans, jouée et perdue par son oncle, est envoyée à Shanghai. Son nouveau maître, le cruel Zhang Xi Shun, est l’un des dirigeants de la triade « la Bande verte » qui domine la ville. La petite fille, affectée aux cuisines, est un jour accusée d’avoir volé du papier de riz et est traînée devant le maître. Découvrant chez cette créature chétive un don pour le dessin, l’homme, terrifiant mais raffiné, décide de la prendre sous sa protection.

Ce que j'en pense
Une nouvelle saga de Maryse et Jean-François Charles, ça attire toujours l'attention. Et quelle réussite! D'abord, le dessin, d'une beauté renversante, parfois pleine page, et de fait, on en prend plein les mirettes, de cette beauté, de cette délicatesse du trait, du travail sur les couleurs. Et la fluidité dans la narration graphique est tout aussi remarquable. Le récit est complexe, Shanghaï est une ville grouillante, cosmopolite, et jamais on ne s'égare, le dessin se fait tour à tour foisonnant et épuré, donnant à ressentir les atmosphères de façon saisissante. 

Complexe, le récit l'est par la période choisie et la situation géo-politique de la ville de Shanghaï, la concession internationale, la révolution qui se prépare, les méandres des alliances qui se jouent alors. Une fois de plus, Maryse et Jean-François Charles parviennent à être d'une grande clarté sans pesanteur didactique, et à mon sens, c'est un tour de force. 
Mais tout cela ne serait rien sans les personnages : ils sont nombreux, mais les deux protagonistes qui se détachent sont Li et Zhang. Le second, un eunuque très puissant et cruel, est aussi un père adoptif qui veille à l'éducation de Li. Li est une enfant perdue au jeu par son véritable père, violée dès son arrivée à Shanghaï, qui s'affirme d'emblée comme l'un de ces personnages féminins chers à nos deux auteurs. Chez eux, la peinture de la condition des femmes n'est jamais loin, et leurs albums mettent toujours en leur coeur des femmes dont on suit la destinée en même temps que celle d'un peuple, d'un pays. Cette articulation entre la sphère intime, individuelle, et l'Histoire est une grande réussite. 
Je pense que le récit va parcourir environ 80 ans d'Histoire chinoise, et j'ai hâte de lire la suite de l'histoire de Li... 

Maryse et J.-F. Charles, China Li, 1. Shanghaï, Casterman, 2018.

lundi 12 novembre 2018

3 minutes 7 secondes de Sébastien Raizer


Présentation éditeur 
Au crépuscule, le vol MU 729 a quitté Shanghai pour rejoindre Kyoto. Mais tandis que l’appareil survole la mer de Chine, un missile balistique nord-coréen prend le Boeing 777 pour cible. L’information est transmise au pilote. Dans quelques instants, l’appareil sera détruit. Aucune échappatoire.
À bord de l’avion, trois cent seize passagers vivent leurs derniers instants. Il ne leur reste que 3 minutes et 7 secondes pour savoir quel sens donner à ces ultimes moments.

Ce que j'en pense
Vous savez tout le bien que je pense de l'oeuvre de Sébastien Raizer, pour moi un des auteurs les plus intéressants aujourd'hui. J'attendais donc avec une folle impatience cette parution. Il s'agit d'une novella et le format est parfait pour le récit. Un vol en retard à cause de la surcharge de l'aéroport de Shangaï, un typhon qui amène le commandant de bord à changer légèrement de trajectoire, et un missile nord-coréen qui prend pour cible l'avion. 3 minutes 7 secondes avant l'impact. Tout est aligné pour que la tragédie survienne. C'est court, mais justement, tout peut commencer. Chacun des personnages (personnel, passagers) va apprendre l'imminence de la mort, inéluctable, et c'est comme un précipité de vie qui apparaît. Individuellement ou non, quel sens donner à une existence sur le point de s'achever? Comment finir ses jours, dans la folie ou une extrême lucidité? Certains basculent dans une folie salvatrice, d'autres cherchent à donner un sens qui transcenderait l'évènement pour aller vers l'Histoire, tous vivent intensément ces derniers instants. 
A la perfection du mouvement du missile vers l'avion répond la perfection de la construction de ce récit, sec, puissant et direct. Sébastien Raizer déjoue tout pathos, car là n'est pas le propos. Du chaos naît une autre forme de chaos, folie, démesure presque orgiaque, mais naissent aussi la perfection et la pureté d'un mouvement concentré vers l'issue fatale. Par moments on ne sait plus si on est dans le réel ou l'onirique et c'est très bien comme ça. 
Sur Quatre sans quatre, vous trouverez une très bonne chronique de ce livre, qui explicite des références que je ne maîtrise pas mais qui éclairent l'oeuvre. 
Passant de l'ampleur de L'alignement des équinoxes à la brièveté de 3 minutes 7 secondes, Sébastien Raizer confirme son talent, avec un récit d'une intensité rare, surprenant de bout en bout. 

Sébastien Raizer, 3 minutes 7 secondes, La manufacture de livres, 2018.