lundi 22 juillet 2019

La conspiration des médiocres d'Ernesto Mallo


Présentation éditeur
Nouvelle enquête de Perro (le Chien) Lascano, le héros d'Ernesto Mallo. Nous sommes cette fois au tout début du règne du dictateur Videla en Argentine. Lascano est un jeune flic, déjà intègre, qui enquête sur le suicide suspect d'un Allemand. Il comprend très vite qu'il s'agit d'un meurtre et décide de creuser l'affaire, ce qui gêne ses supérieurs, tous plus corrompus les uns que les autres. Les choses se corsent quand on retrouve dans le bureau de l'Allemand un carnet rédigé par un homme qui a été gardien à Auschwitz... 

Ce que j'en pense
Pourquoi suis-je passée à côté d'Ernesto Mallo pendant tout ce temps? Je ne sais, d'autant que je connaissais évidemment son existence. J'ai englouti ce court roman en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, emballée d'emblée par les personnages, l'ambiance et la noirceur de ce polar argentin. Il y a tout ce que j'aime dans un roman noir : les atmosphères, loin d'une Argentine de carte postale, le contexte politique bien pourri sur lequel est jeté un regard sans complaisance, la puissance émotionnelle liée aux personnages, et la certitude, acquise d'emblée, que tout se dénouera dans la tragédie. C'est toujours intéressant de voir comment un auteur réinvestit les codes du roman noir dans une perspective culturelle et politique différente de la conception étatsunienne originelle. L'Argentine du début des années 1970, la dictature, la pourriture infinie d'une police aux ordres des forces les plus sombres, les relents de la Seconde guerre mondiale avec ses nazis exilés qui n'ont pas renoncé à leurs "valeurs", tout cela s'oppose à la rigueur morale d'un héros, Lascano, qui comme tout protagoniste de roman noir, ressortira violemment éprouvé par son enquête. J'ai aimé les personnages féminins de ce roman, jamais réduits au statut de pure victime, avec par exemple l'épouse de la victime, elle aussi une nazie même pas repentie. Marisa est également un superbe personnage. 
Maintenant, je vais poursuivre ma découverte d'Ernesto Mallo, en suivant l'ordre des volumes. Une série de plus dans mon escarcelle, le bonheur!

Ernesto Mallo, La conspiration des médiocres (La conspiracion de los mediocres), Rivages Noir, 2019. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Oliver Hamilton. 

lundi 15 juillet 2019

Le dernier thriller norvégien de Luc Chomarat


Présentation éditeur
Delafeuille, l’éditeur parisien, débarque à Copenhague pour y rencontrer le maître du polar nordique, au moment même où la police locale est confrontée à un redoutable serial killer : l’Esquimau. Coïncidence ? A peine installé à l’hôtel avec le dernier roman de l’auteur, Delafeuille découvre que la réalité et la fiction sont curieusement imbriquées… et qu’il pourrait bien être lui-même, sans le savoir, un personnage de thriller nordique.
Tueur fou, flics au bord de la crise de nerfs, meubles Ikéa, livre à tiroirs, tempête de neige, ours polaires, Sherlock Holmes et la petite fille aux allumettes : Luc Chomarat nous livre une épopée littéraire jubilatoire, un tour sur le grand huit où le rire le dispute au vertige.  
  
Ce que j'en pense
J'abordais ce roman avec méfiance : oui, je dois être la seule personne sur la planète à ne pas avoir été follement emballée par Le polar de l'été. Et j'avais lu l'avis de l'ami Jean-Marc Laherrère. Mais l'autre soir, après Robicheaux et sa mélancolie, je voulais changer de ton, si je puis dire. J'ai lu Le dernier thriller norvégien d'une traite et je me suis régalée. C'est vrai, le procédé n'est pas nouveau : métafiction, mise en abyme, appelez ça comme vous voudrez, cela a été fait maintes fois, et parfois avec le talent que l'on sait (Continuité des parcs de Cortazar). Mais bon sang, que c'est bien fichu! 
D'abord, la manière dont Chomarat égratigne le milieu de l'édition est savoureux, avec des débats pas si oiseux sur l'avenir du livre et de la littérature, sur les phénomènes de mode tels que le polar scandinave. Entre éditeurs à l'ancienne et défenseurs d'un objet transmédia, acteurs de maisons traditionnelles ou de grosses structures de l'industrie du divertissement, on se marre, c'est évident et c'est une lecture jouissive. Les écrivains ne sont pas épargnés, l'auteur pas norvégien est assez impayable aussi. Ensuite, j'ai eu l'immense bonheur de trouver mon cher Sherlock débarquer (un peu de la lune, comme ne manquent pas de le noter les personnages) dans les pattes de Delafeuille, et c'est drôlement bien fait. Chomarat joue avec les codes du polar, et ça aussi, c'est un délice. Pour allier les deux aspects (horreur industrielle des best-sellers conçus à la chaîne et codes du polar mis en lumière), il pratique une écriture répétitive, qu'on croirait sortie tout droit d'une brochure touristique ou d'un mauvais livre (les deux se confondent parfois dans des polars régionaux dont je tairai les titres), pour caractériser les Norvégiens ou mieux encore, les Norvégiennes sexy. La métafiction lui permet en outre de s'arrêter juste au point où le pastiche pourrait devenir lourdingue, et de s'en sortir par des pirouettes très fines. 
Du coup, je vais lire L'espion qui venait du livre, où l'on a déjà le personnage de cet éditeur, et un jeu sur les codes de l'espionnage... 

Luc Chomarat, Le dernier thriller norvégien, La Manufacture de livres, 2019. 

samedi 13 juillet 2019

Robicheaux de James Lee Burke


Présentation
Robicheaux laisse ses démons le dominer, car les fantômes du passé sont trop présents: Molly, son épouse tuée sur la route, les soldats confédérés qui parcourent le bayou... Mais par une nuit noyée dans l'alcool, il perd conscience de ce qu'il a fait, et l'homme qui a tué sa femme est retrouvé assassiné. Robicheaux s'interroge: est-il le meurtrier? 

Ce que j'en pense
Il y a des séries qui faiblissent avec l'accumulation de volumes, des auteurs qui perdent ce qui faisait l'intérêt premier de leur univers: James Lee Burke n'est pas de ceux-là, malgré quelques volumes en deçà des meilleurs. Presque 30 ans après le démarrage de la série consacrée à son personnage de Dave Robicheaux, il offre ici un nouvel opus déchirant. Comme beaucoup, j'ai découvert le personnage avec Dans la brume électrique avec les morts confédérés, aux alentours de 2000, et j'ai ensuite repris la série dans l'ordre. Robicheaux m'a saisie aux tripes, une fois de plus, en mettant Dave aux prises avec ses démons. Car James Lee Burke ne repeint pas son héros en rose, il l'amène à s'interroger sur sa propre violence, sur son alcoolisme aussi, sans concession. Il y a la splendeur de la Louisiane, ses ciels rouges au couchant, ses orages, son bayou. S'il y a d'authentiques pourritures à peine humaines - ou trop humaines - dans ce roman, il n'y a pourtant rien de manichéen: les êtres se débattent avec leurs contradictions, négocient avec leurs zones d'ombre, et Clete en est un des plus beaux exemples.
Robicheaux était la lecture parfaite pour moi cette semaine, qui m'a permis de retrouver des personnages que j'aime (Clete et Alafair), un univers sombre où les êtres sont d'une complexité défiant les clichés, et des paysages et des lumières qui sont l'écrin parfait pour la mélancolie de Robicheaux. 

James Lee Burke, Robicheaux (Robicheaux), Rivages Noir, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier.

samedi 6 juillet 2019

Les enchaînés de Jean-Yves Martinez



Présentation éditeur
Un jeune homme débarque dans un petit village de la Drôme. En plein hiver. Il arrive du Sénégal, sans-papier, il a dû se frayer un chemin à travers l’Espagne, mentir, endurer foyer, centre de rétention pour arriver jusque-là. Et il cherche monsieur Denis. Ils se sont connus là-bas, en Afrique, monsieur Denis travaillait pour une ONG et David Sedar était son guide. Avant de partir, monsieur Denis lui a fait une promesse – et David Sedar tient à ce qu’elle soit honorée.
Dans une grande bâtisse isolée au cœur des bois, la femme de l’humanitaire accueille le réfugié. Car son mari a disparu, laissant derrière lui un mystérieux carnet et mille questions en suspens.
Et Diane veut des réponses. Que seul David Sedar peut lui apporter.
Mais dehors, les chiens rôdent…

Ce que j'en pense
Voilà un roman qui se lit d'une traite, ce qui ne fait pas de mal: l'immersion est totale. Le titre veut dire bien des choses et s'enrichit de significations jusqu'à la fin, mais chut! Superbement écrit, le texte nous met d'abord sur une thématique de roman noir, celle de l'exil, des migrants, avec un personnage qui se fait passer pour ce qu'il n'est pas, parce qu'il a une sorte de mission à accomplir, retrouver M. Denis en France. Mais cette thématique est presque un leurre, et l'on bifurque bientôt. On pourrait se dire qu'il s'agit d'un "rural noir" : grande maison isolée, agent de police municipale abruti et nuisible à souhait (qui abat les chiens qui croisent son chemin et qui a des pulsions sadiques bien effrayantes), puissance de la nature en proie au froid et à la neige. Oui mais pas tout à fait. Ou alors c'est un rural noir frotté à l'horreur. David Sedar ne peut guère sortir de la maison, en tout cas de la propriété: à l'extérieur rôdent tous les dangers pour lui, clandestin à la peau noire. Il y a les chiens errants, dont certains auraient la rage, il y a le policier avide de sang et de mort, il y a le froid, qui pourrait avoir raison de lui. Mais le danger n'est pas qu'à l'extérieur : nouvelle bifurcation vers le huis-clos psychologique. Le face-à-face avec la femme de M. Denis est tour à tour rassurant et terrifiant. Qui manipule qui? Qui ment? A propos de quoi? Qui protège qui et de quoi? Où est M. Denis? Là aussi, on aura diverses pistes, divers discours, et aucune vérité définitive ne se dégagera, parce que c'est ainsi, les êtres demeurent des énigmes, gardent leur complexité. Je sais que le roman a troublé nombre de critiques et de chroniqueurs, pour cette raison, leur laissant un goût d'inachevé. Au contraire, j'ai aimé la fin abrupte, qui ne lève pas les voiles, et j'ai aimé ce mélange des genres. Je crois que Jean-Yves Martinez veut nous laisser aussi désarçonnés que ses personnages, incapables de saisir les motivations des uns et des autres, de dire qui a bien ou mal agi, le tout en un volume bref et percutant, comme le sont ces trois petits jours pour David Sedar.



Jean-Yves Martinez, Les enchaînés, Seuil / Cadre noir, 2019

mardi 2 juillet 2019

L'été où tout a fondu de Tiffany McDaniel


Présentation éditeur
État de l’Ohio, dans les années 80 : le procureur Autopsy Bliss invite le diable dans sa petite ville de Breathed. Ce n’est pas un démon rouge et cornu comme dans l’imagerie populaire qui répond à cette invitation, mais Sal, un jeune garçon noir aux étranges yeux verts. La famille Bliss, qui le pense échappé d’une ferme voisine, l’accueille chez elle. Le temps d’un été, Sal partage donc la vie de Fielding, de son grand frère Grand, parfaite incarnation de l’idéal américain, de sa mère, qui craint trop la pluie pour s’aventurer dehors, de l’irascible tante Fedelia et de la vieille chienne Granny. 
Mais sous ses airs de poète, le jeune homme semble semer l’agitation partout où il va. Canicule sans pareille, événements inquiétants et accidents suspects viennent attiser le climat de discrimination et de ferveur religieuse qui règne sur cet État du Midwest – jusqu’à ce que la suspicion, le fanatisme et la mort s’emparent peu à peu de la ville…


Ce que j'en pense
J'ai commencé ce roman dans le train qui m'emmenait à Paris samedi matin, alors que sévissait depuis deux jours une canicule qui promettait un (bref) séjour parisien ralenti, et je l'ai terminé dans les premières minutes de mon trajet de retour. Sans Christelle Mata, je serais peut-être passée à côté de ce titre: encore merci à elle, c'est l'une de mes plus belles lectures de cette année. 
J'ai parfois pensé à La nuit du chasseur (je précise que je ne connais que le film de C. Laughton), pour cette atmosphère de conte noir et d'allégorie, et vous vous doutez bien que c'est un compliment. On sait que l'on va vers le pire, inéluctablement, que l'arrivée de Sal, alias le Diable, venu à l'invitation du père du narrateur, va faire exploser cette communauté au nom si significatif, Breathed (prononcer Breathe-ed), qui suffoque sous l'effet de températures hors du commun, qui semblent accompagner le jeune homme. Mais vous ai-je dit que le Diable est noir? Alors certes, nous ne sommes pas dans les années 1950 mais dans les années 1980, pourtant, le Diable est noir et c'est en soi quelque chose qui secoue ces habitants. On a vu par ailleurs, en France, combien les années 1980, vers leur milieu, sont une charnière, un moment de rupture dans des romans parus ces derniers temps. Ici aussi, mais pour une autre raison : c'est mentionné dès le début, c'est l'identification du HIV qui est peut-être un des évènements les plus déterminants. Sachant que j'ai l'âge exact du narrateur (enfin je veux dire que j'avais 13 ans en 1984), cet ancrage dans les eighties me parle, bien sûr. 
Le coup de force du roman est de nous faire nous interroger, comme le narrateur, sur l'identité de ce garçon : est-il vraiment le Diable? ou juste un adolescent borderline? Il faut attendre pour le savoir, mais la réponse importe peu, au final. Car le Diable, c'est nous, il est en nous, que vous l'appeliez ainsi ou autrement (je préfère autrement, si vous voulez bien). Le Mal est en nous, et le nier pour en rejeter la responsabilité sur quelqu'un d'autre est sans doute ce qui nous rend, pauvres humains pathétiques, si dangereux. Nous sommes à la fois craintifs et courageux, bons et mauvais, mauvais juges d'autrui souvent, capables du pire toujours... Et avant même ces considérations existentielles, il y a tout simplement dans ce roman un portrait d'une certaine Amérique, bigote à la folie, violente, intolérante. Et ça fait froid dans le dos. Dans L'été où tout a fondu, les enfants, de jeunes adolescents, sont  agis par les adultes : frappés, manipulés, rejetés, même aimés, ils sont toujours façonnés par le regard des adultes et rares sont les échappées possibles pour eux. Le narrateur, nonagénaire quand il fait pour nous ce terrible récit, a été déterminé par cet été de folie, un été de perte pour lui, de tragiques pertes, d'innocence perdue, un été de basculement dans la violence, qui ne le quittera plus jamais ou presque, le rendant inapte au bonheur. Et sans les adultes, sans la folie de son père (inviter le diable, franchement?!), sans la folie aux multiples visages des adultes qui l'entourent (de sa mère à M. Elohim), et qui auraient pu en d'autres circonstances l'élever vers le meilleur, il n'aurait pas été ainsi condamné. 
Et comme ce roman est bouleversant! Sal évoquant l'enfer, la souffrance des âmes damnées, Sal évoquant sa chute et l'ultime main tendue (chut!), c'est d'une beauté et d'une émotion à couper le souffle. Sal, ange déchu, le seul à être lucide et sage, être de lumière à la peau noire, forcément (con)damné lui aussi. Son évocation des millions de marches et celle du vestibule et des portes va me hanter longtemps, je le sais. 
C'est un premier roman et c'est magistral de force et de maîtrise : c'est le roman initiatique d'un jeune homme de 13 ans doublé d'une descente aux enfers, avec un rythme crescendo remarquable, et des évocations d'une puissance saisissante. 

Tiffany McDaniel, L'été où tout a fondu (The Summer That Melted Everything), Joëlle Losfeld, 2019. Traduit de l'anglait (USA) par Christophe Mercier. 



lundi 1 juillet 2019

La Madone assassine de Andrea G. Pinketts


Présentation éditeur
On peut être un vitellone confirmé, un ivrogne invétéré, un séducteur patenté, et pourtant faire partie des rares élus choisis par la Vierge pour leur apparaître. Lazare Santandrea en est un bon exemple. Bien sûr, quand la Madone se présente devant lui, il est ivre mort sur le banc d'un square, mais quand même. Il suffit d'un journaliste doté d'imagination et d'un petit miracle pour que le visionnaire devienne une star des médias. Pourtant ce n'est pas le chemin du paradis, plutôt la route pour l'enfer. 

Ce que j'en pense
Il faut accepter de se laisser porter par l'art de la digression quand on entre dans un roman de Pinketts, de se laisser promener : ses romans ne ressemblent à aucun autre de ma connaissance, toujours sur le fil entre humour désabusé et noirceur désespérée. 
Un soir de beuverie, Lazare se fait agresser par quelques jeunes gens désoeuvrés, comme avant lui un clochard, et soudain, l'impensable se produit : il voit la Vierge Marie, la Madone, oui mesdames et messieurs. C'est parti pour des aventures rocambolesques, des récits d'apparition de la Vierge à travers l'Histoire, des miracles, de la violence et un meurtre. Il y a quelque chose de plus sombre dans cet opus : Lazare et ses potes commencent à vieillir, ou du moins à prendre de l'âge, vient le temps des engagements voulus ou subis, des premiers bilans et des remises en question, des tentations d'échapper à sa vie et aux chemins tracés. Affleure notamment un questionnement sur le couple, sur l'homosexualité et sur l'identité de genre, à travers différents personnages : ceux qui assument ce qu'ils sont, ceux qui n'y sont jamais parvenus, ceux qui décident d'être enfin ce qu'ils sont sans plus s'embarrasser des apparences. 
Il y a comme toujours chez Pinketts une galerie de personnages incroyables, hauts en couleurs, parfois déchirants, et cette autodérision salvatrice, cette façon de toucher à l'essentiel sans se prendre au sérieux. Et Andrea G. Pinketts se paie le luxe d'apparaître (d'être évoqué) comme personnage de son roman, avec malice... Je me suis beaucoup amusée, aussi : les situations loufoques, les dialogues qui claquent - toujours le sens de la formule... 
Je me réjouis d'avoir encore deux romans de Pinketts à lire, et d'avoir repris la série depuis le début, la savourant bien davantage que lors de ma première lecture. 

Andrea G. Pinketts, La Madone assassine (Il conto dell'ultima cena), Rivages Noir, 1999. Traduit de l'italien par Gérard Lecas et Hubert Basrénée.


mardi 25 juin 2019

Deux romans de Gilda Piersanti


Présentation éditeur
Les liens du silence
À Sant’Andrea del Monte, un petit village de Calabre, une jeune femme qui a collaboré avec la justice en dénonçant sa famille mafieuse est retrouvée noyée dans sa baignoire. Elle a ingéré de l’acide chlorhydrique : une mort atroce qui évoque une exécution plutôt qu’un suicide. Son père, Don Alfredo, est l’un des boss les plus puissants du Bunker, l’organisation criminelle qui domine le trafic de cocaïne en Europe. À Zurich, Giulia, la petite-fille de Don Alfredo, pensionnaire d’une luxueuse école privée, tombe amoureuse de Lorenzo. Il est jeune, journaliste, et sa mère a autrefois été tuée dans un attentat qui visait son père, procureur en lutte contre… le Bunker. Giulia ignore tout des activités mafieuses de sa famille. Et alors que Lorenzo, qui mène l’enquête, s’apprête à lui en révéler le vrai visage, il est victime d’une terrible agression. Jamais les liens du sang n’ont aussi bien porté leur nom. Dans un monde où les traditions séculaires de l’honneur couvrent les luttes de pouvoir, Giulia et Lorenzo pourront-ils échapper aux lois non écrites de leurs familles que tout oppose ?

Illusion tragique
En ce torride mois d’été romain, le petit Mario, dix ans, ne monte pas sur la terrasse de son immeuble pour y prendre l’air, mais pour épier son voisin du dernier étage, monsieur Ruper, un homme sans histoire qui vit seul et mène une vie rangée. Personne ne lui connaît la moindre relation, personne ne l’a jamais vu rentrer chez lui accompagné, et pourtant… Tous les soirs, Mario l’observe dans sa baignoire en train de coiffer et de savonner une très jolie jeune femme.
Son ami Riccardo et lui ont décidé d’aller libérer la princesse, parce qu’il n’y a pas d’autre explication : monsieur Ruper l’a enfermée chez lui, elle est sa prisonnière ! Le plus difficile, toutefois, n’est pas de s’introduire dans l’appartement de monsieur Ruper, mais d’en sortir une fois qu’on y est entré…


Ce que j'en pense
De Gilda Piersanti j'avais lu les deux premiers volumes de la série Les saisons meurtrières, et j'avais aimé ces romans, son héroïne et les atmosphères. Je suis sortie de cette série pour lire Illusion tragique et Les liens du silence, qui sont à la fois très différents et en cohérence complète. 
Illusion tragique illustre bien la veine choisie par Gilda Piersanti ces derniers temps : un thriller psychologique, pas dans le genre trépidant et fatigant made in USA avec serial killer et tout et tout. Non, avec une intrigue solide et diabolique à la Irish ou Boileau-Narcejac, des emboîtements d'intrigues et une belle réflexion sur la création littéraire. C'est très prenant, efficace, sans temps mort, et je me suis régalée. 
J'avoue cependant ma préférence pour Les liens du silence, qui lorgne davantage du côté du roman noir à mon sens, et dans lequel Gilda Piersanti aborde le sujet de la mafia, des organisations criminelles familiales. C'est une tragédie antique que nous livre la romancière à travers ses personnages et leur destin, c'est fort et beau. 
Suspense psychologique d'un côté et noirceur criminelle de l'autre, mais Gilda Piersanti s'intéresse à des choses proches dans les deux romans, aussi dissemblables soient-ils en apparence : la famille et les liens indéfectibles qu'elle fait peser sur nous, le destin et l'impossibilité de s'arracher à ce qui nous détermine en premier lieu, le poids de l'héritage (dans tous les sens de ce terme), le secret et la vengeance qui orientent des existences entières, l'amour et ses visages les plus sombres. Je me souviendrai longtemps de l'Araignée, qui m'a fait penser à Catherine de Médicis dans La Reine Margot de Chéreau: aussi inquiétante que puissante...
Décidément, je suis de plus en plus séduite par l'univers de Gilda Piersanti, qui écrit dans un français magnifique (au cas où vous ne l'auriez pas noté) des romans diablement italiens. 

Gilda Piersanti, Les liens du silence, Le Passage, 2015. 
Gilda Piersanti, Illusion tragique, Le Passage, 2017. Disponible en poche.