mercredi 29 janvier 2020

Mon coeur restera de glace de Eric Cherrière


Présentation éditeur
Dans ces bois du fin fond de la Corrèze, un jeune garçon trouve refuge en 1918, en compagnie de son frère, une « gueule cassée ». Une guerre plus tard, des soldats allemands s’y enfoncent, sur les traces d’une de leurs unités disparues. Ces mêmes arbres que l’on retrouve en 2020, peints sur les murs de la chambre d’hôpital d’un vieillard allemand. 
Aujourd’hui le vieil homme va parler. Révéler le secret de cette forêt qui ébranlera bien des existences, bien des certitudes. Bien des familles.


Ce que j'en pense
Voilà un livre que j'ai saisi quasiment au hasard sur la table polar d'Ombres blanches, séduite par la couverture et le prière d'insérer de la 4e de couverture. Mon avis est mitigé mais plus positif que négatif. L'évocation des exactions d'une unité allemande, composée en partie de SS, dans la Haute Corrèze en janvier 44, est saisissante. Ne rien nous épargner me semble nécessaire à l'heure où une proportion non-négligeable de Français, malgré leur scolarisation (on rêve et on se demande où ils sont quand ils sont en cours), dit ignorer la réalité de la Shoah ou pire, la nie. Dans ce petit village se cachent des familles juives, et il faut apaiser le commandement allemand qui sent la déroute approcher en tuant toujours plus de juifs. 
Où vont mes réserves? Ce n'est pas le caractère un peu trop hasardeux de la mise en présence de deux hommes ennemis en ces circonstances mais bien plus liés qu'ils ne le savent (chut!), car ceci est une nécessité romanesque qui ne me gêne pas : le propos est ailleurs, j'accepte donc sans problème cet artifice. Non, c'est que je trouve le roman inabouti sur certains points. Par exemple, la partie de l'action se situant en 2020 : elle est trop rapidement évoquée à mon goût, les liens qui unissent les personnages malgré eux, la confession sans cesse retardée du personnage cloué sur son lit d'hôpital, sa rémission miraculeuse, etc. Tout ça m'a semblé un peu brouillon, disons. Et puis il y a des choses qui me semblent terriblement justes mais qui sont lâchées à la fin et guère exploitées avant : ainsi, le fait que les grands gagnants des conflits, quelle qu'en soit l'issue, sont les grandes firmes, en somme, le grand capital. C'est lâché mais pas préparé par ce qui précède, et pas plus exploré que cela, et c'est dommage. Enfin, la trajectoire du Croquemitaine, victime du conflit de 14-18, me semble un peu rapidement évacuée, et je trouve qu'elle ramène le conflit de 39-45 à des destinées individuelles, ce que je trouve dommage et finalement peu en rapport avec le constat éludé, justement, que les guerres sont liées à des raisons économiques, autant qu'idéologiques. Bref, je n'ai pas trouvé le propos très clair. 
Et c'est dommage car il y a de belles qualités dans ce roman : la capacité à lier les conflits (même si je ne suis pas convaincue par les liens ici explorés), l'évocation sans complaisance mais sans concession des horreurs de la guerre, de la Shoah, l'exploitation de l'environnement naturel, tour à tour protecteur et menaçant. J'ai lu le roman avec intérêt, mais je pense qu'il manque quelque chose pour en faire un très grand roman. 

Eric Cherrière, Mon coeur restera de glace, Belfond, 2020. 

dimanche 26 janvier 2020

Les Aigles endormis de Danü Danquigny


Présentation éditeur
Dans l’Albanie d’Enver Hoxha, l’un des régimes communistes les plus durs du bloc de l’Est, Arben grandit entouré de sa bande de copains et de ses parents profs. Son avenir semble tout tracé. Mais avec la chute du régime et l’avènement du libéralisme s’ouvre une période de chaos politique et de déliquescence morale qui emportent tout sur leur passage et transforment le jeune idéaliste en malfrat endurci. 
Pour tenter d’échapper à la spirale de la violence et protéger les siens, Arben n’a qu’une solution : fuir avant qu’il ne soit trop tard.


Ce que j'en pense
L'Albanie : voilà un pays dont je ne connaissais rien ou pas grand-chose, et même pas que s'y exerça une tutelle autoritaire parmi les plus rudes et les plus durables. Les Aigles endormis m'a appris bien des choses, et ce n'est pas la moindre de ses qualités : enseigner sans pesanteur, par des personnages singuliers, des destins incarnés. Voilà encore un pays passé sans transition du communisme autoritaire au libéralisme incontrôlé, et les points de vue s'affrontent d'ailleurs dans le roman : de l'interdiction de penser par soi-même à l'impossibilité de vivre dignement dans un pays vendu au capitalisme sauvage, que préférer? Le roman peint une violence politique et sociale inouïe, qui écrase les individus et les contraint à partir pour tenter d'offrir une vie meilleure et plus  digne aux enfants. Danü Danquigny tire profit avec une grande habileté des codes du roman noir pour peindre un portait très sombre d'une nation écrasée, y mêlant des trajectoires criminelles redoutables. A travers le point de vue d'Arben, revenu au pays pour une vengeance qui le mettra en paix avec lui-même, nous comprenons l'horreur de la dictature d'Enver Hoxha et nous allons droit dans le mur avec le choix (est-ce un choix?) de la dérive mafieuse née du chaos qui a suivi la chute du tyran. La vengeance sera l'occasion d'une mise au point et d'une prise de conscience terribles. 
La structure est classique : un récit de vengeance avec deux niveaux temporels (hier, aujourd'hui), qui permettent de tirer le bilan de l'évolution d'un pays et de son peuple, rien de neuf, me direz-vous. Mais d'une part, quand c'est bien mené, pourquoi bouder son plaisir? Et Danü Danquigny mène très bien son affaire, jusqu'à la dernière page. Il est difficile de lâcher ce roman, court, économe, dénué de surcharge, de pathos et d'effet de manche. D'autre part, le classicisme est au service d'un propos politique fort, dénué de tout manichéisme. Bref, Danü Danquigny est une voix à suivre, et en lisant Les Aigles endormis, vous passerez un excellent moment tout en apprenant des choses. Que demander de plus? 

Danü Danquigny, Les aigles endormis, Gallimard Série Noire, 2020.

dimanche 19 janvier 2020

Nous avons les mains rouges de Jean Melkert


Présentation éditeur
Jean Meckert raconte la tragédie des mains rouges, rouges de sang. Dans la montagne, le chef d'un maquis, M. d'Essartaut, ses deux jeunes filles, le pasteur Bertod et quelques camarades continuent, deux ans après la Libération, une épuration qu'ils pensent juste. Ils s'attaquent aux profiteurs, aux trafiquants, aux joueurs du double jeu. Jusqu'à ce que la mort de M. d'Essartaut, survenue au cours d'une expédition punitive, disperse le petit groupe, ces êtres assoiffés de pureté et de justice sont amenés à pratiquer le terrorisme et à commettre des meurtres, tout en se demandant amèrement si le monde contre lequel ils ont combattu n'était pas d'essence plus noble qu'une odieuse démocratie où le mythe de la Liberté ne sert que les puissants, les habiles et les crapules. 

Ce que j'en pense
Ah comme c'est bon de voir se poursuivre l'entreprise de réédition des oeuvres de Jean Meckert chez Joëlle Losfeld! Et pour 2020, c'est un morceau de choix qui nous parvient : Nous avons les mains rouges, que je n'avais jamais lu, est une splendeur de roman noir. Oui oui, je sais, ne pas confondre Jean Amila ou même le John Amila de la Série noire et l'auteur des Coups, tôt salué. Mais avant que les deux veines ne se rejoignent, Jean Meckert participe selon moi à la fondation du roman noir français, et puis c'est marre. 
Lecture salutaire en notre époque, Nous avons les mains rouges interroge les lendemains de la Seconde guerre mondiale et sonde les dessous pas très propres d'un pays qui oscille entre compromissions et épuration. En cela, le roman saisit un moment trouble et passionnant de l'Histoire, piétinant le beau Roman national en train de s'écrire lorsqu'il paraît, en 1947. Mais - et c'est là que le roman est grand - il nous interroge avec toute la puissance du romanesque sur nos propres positions, nos "principes", sur notre rapport au politique et à la morale, et ce questionnement vaut en 2020 comme en 1947. Que vaut une Liberté gagnée par la compromission de l'exercice du pouvoir ? L'épuration est-elle acceptable? Dit comme cela, cela semble pesant alors que rien n'est pesant dans ce roman. Le personnage de Laurent nous sert d'intermédiaire avec les protagonistes, leurs positions et leurs actes. Ce n'est pas pour rien que le récit renvoie parfois à Saint Just ou à Robespierre. La pureté et l'idée de justice ne mènent-elles pas tout droit au meurtre? Mais le jeu démocratique n'en est-il pas la corruption? Vaut-il mieux agir sans renoncement ou jouer le jeu politique? Jusqu'où peut aller le sacrifice individuel pour les intérêts du groupe et de son action? Jusqu'à la folie? Jusqu'au lynchage? Personne ne sort grandi, pas plus Armand que Lucas, et Laurent se sent plus bourreau que justicier. La seule à rester pure est sourde... 
J'ai été bouleversée, secouée, et Nous avons les mains rouges est une lecture qui prend une résonance particulière aujourd'hui, dans un contexte pourtant différent, parce qu'il pose des questions politiques et morales fondamentales. 
Et puis l'on retrouve ici d'autres motifs récurrents chez Meckert/Amila, sa détestation des populations bêlantes, de la petite lâcheté ordinaire, du défoulement collectif facile sur l'étranger (ici Laurent), celui qui n'est pas d'ici, qui ne pense pas comme nous, qui n'a pas le même mode de vie. Ce sont ceux que Laurent appelle les "ploucs". Laurent est un très beau personnage : il est d'abord posé comme un petit malfrat sans envergure, mais très vite il gagne en complexité, en profondeur. D'ailleurs, chaque personnage aurait pu être une caricature sous la plume d'un mauvais écrivain, du noble M. d'Essartaut à Bertod, pasteur au premier abord quelque peu sentencieux, en passant par le traître à la cause Lucas ou la glaciale Hélène. Mais il n'en est rien, nous apprenons à connaître chacun d'entre eux, aucun n'est une simple allégorie, tous sont, à un moment, au bord d'un basculement, humains, trop humains. 
Enfin il faut lire Nous avons les mains rouges parce que Meckert réserve à son personnage et au lecteur des moments de pur bonheur méditatif, à contempler un ciel étoilé, un torrent, loin de la laideur des hommes. Sans la folie des hommes, la maison et la scierie pourraient être le paradis. Elles ne sont que l'antichambre de l'enfer des hommes, pour ces purs rattrapés par le "dernier écoeurement"... 

Jean Meckert, Nous avons les mains rouges (1947), Joëlle Losfeld, 2020.

samedi 11 janvier 2020

Mictlán de Sébastien Rutés


Présentation éditeur
À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de maquiller l’explosion de la criminalité. Les morgues de l’État débordent de corps anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit, à travers le désert, par Vieux et Gros, deux hommes au passé sombre que tout oppose. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les nécessaires pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, Vieux et Gros se dévoilent peu à peu l’un à l’autre dans la sécurité relative de leur dépendance mutuelle. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent, enfin, à l’oubli?

Ce que j'en pense
Sébastien Rutés, dont j'avais beaucoup aimé le roman La vespasienne, s'empare à nouveau, mais dans un autre pays, bien lointain, d'un fait réel, un camion frigorifique abandonné avec à son bord 157 cadavres anonymes, dont le pouvoir ne savait plus quoi faire pour cause de morgues pleines (ha ha). Il en tire un argument criminel pour brosser un portrait au vitriol d'un pays livré à la violence des puissants, j'ai failli écrire à la puissance des violents. Ces forces deviennent allégoriques et sont désignées par des noms qui ne donnent aucune identité, seulement une fonction : le Commandant, le Gouverneur, le Patron (ce dernier pour Gros). La tragédie peut se déployer. Je sais que certains trouvent l'intrigue prévisible. Dans le roman noir, connaître d'avance l'issue, parfois livrée dans un premier chapitre (ce qui n'est pas le cas ici), ne m'a jamais empêchée d'embarquer et d'aimer. Ce qui nous tient ici, ce n'est pas l'issue de l'intrigue, car (SPOILER ALERT), la mort est au bout du chemin, c'est évident, pour Vieux et Gros. Comment pourrait-il en être autrement? Les forces en présence sont inégales, doux euphémisme... Face au pouvoir absolu que représente l'alliance corrompue du politique et de l'armée, il n'est aucune résistance possible. 
En revanche, ce que Rutés offre à ses deux personnages, les seuls qui soient incarnés physiquement, en dehors de quelques silhouettes fugitives, c'est la rédemption, et la rédemption ne vient pas seulement par la mort mais par les morts. C'est là que pour moi le roman prend toute sa force, et que l'écriture de l'auteur peut servir le propos, tragique et superbe à la fois. Les premières pages m'ont d'abord épatée, je l'avoue, par leur souffle. Rien de nouveau dans le procédé, saisir le monologue intérieur d'un personnage, mais quelle puissance ! La phrase, longue, très longue, s'enroule, claque, rebondit, et voilà, en quelques pages, Gros existe. Nul besoin de description, nulle caractérisation par la voix surplombante d'un narrateur. Gros est une voix (puis Vieux aussi), il est la voix de ceux qui sont les grands perdants de ce système qui broie les individus, les lance à toute vitesse dans une odyssée mortifère. Plus on avance dans le roman, plus ces voix, auxquelles s'ajouteront peu à peu celles des morts, prennent de force, et les moments de pure poésie se multiplient, quand la rédemption est en route, et que Gros et Vieux décident de résister aux injonctions. Je n'en dis pas plus, car même si l'on sait très vite que tout ça va mal se finir, je vous laisse découvrir le final, que j'ai trouvé déchirant. Ce que Sébastien Rutés fait, par la beauté de l'écriture, presque incantatoire à la fin, consiste tout simplement à rendre une voix à ceux qui en sont privés, à ceux qui ne sont que des anonymes parmi les 157 corps (et pour un peu, le roman faisait 157 pages). 

Sébastien Rutès, Mictlán, Gallimard La Noire, 2020.

jeudi 9 janvier 2020

Bilan 2019 avec retard + envies 2020

Je sais, je ne suis pas rapide... Comme je suis en retard et que personne n'attend plus ce genre de billet, je vais essayer de faire vite. 
En 2019, j'ai lu 116 livres (je ne compte pas les BD). Je trouve que ce n'est pas si mal, en tout cas je suis dans les chiffres habituels. Il y a eu en outre quelques abandons, mais pas tant que ça, je suis du genre obstiné. Il y a nombre de lectures dont je ne vous ai pas parlé, soit parce qu'elles ne m'ont pas plu (mais c'est finalement rare, je suis bon public), soit parce que je les ai faites pour le travail et que ce n'était pas de vrais choix. Cela n'empêche d'ailleurs pas les excellentes surprises. 
Vous l'avez compris, les fêtes ne sont pas synonymes pour moi de tablées familiales ni de fiestas, et de même que j'ai passé ma soirée du 31 à lire avec ravissement, je me suis amusée à faire quelques statistiques. #booknerd
Cela m'a réservé quelques surprises. Par exemples, les USA occupent moins de place dans mes lectures qu'auparavant avec 16 titres seulement. Ils sont devancés par l'Italie (18 titres): eh oui, de Camilleri à Varesi en passant par De Giovanni (et j'en passe), les auteurs italiens ont été très présents en 2019 pour moi, et il n'y a rien eu à jeter. Néanmoins, les lectures italiennes arrivent très loin derrière les lectures françaises (60 titres). Ensuite, ex-aequo, la Pologne et la Grande-Bretagne. Eh oui, la Pologne, grâce aux éditions Agullo. 
Si je synthétise un peu plus, 16 pays sont représentés dans mes lectures. La France arrive loin devant, mais si je raisonne différemment, eh bien disons que mes lectures sont très européennes: 93 sur 116 livres sont made in Europe. 
Deux éditeurs sont plus représentés que les autres : à égalité Rivages Noir et Agullo, suivis de la Série Noire (+ La Noire) et d'Equinox. Mais à ma grande surprise, Gallmeister n'est guère présent cette année, et je le regrette : va falloir que ça change!

Ainsi, mes souhaits pour 2020 : retourner davantage vers Gallmeister, trop délaissé cette année. Poursuivre pour Agullo et Rivages, mais aussi pour Seuil Cadre noir ou Equinox. Augmenter la part de la Série Noire et de la Noire, ainsi que de Joëlle Losfeld. Aller davantage vers Métailié. 

Et tant que j'y suis, mes envies dans les premières sorties de 2020:

- déjà en stock, couvés des yeux :


- en ligne de mire de manière prioritaire:


- mais d'autres titres me font de l'oeil:


Tout cela ne préjuge en rien de mes achats à venir (comme je vous ai dit, faut que je me calme en janvier), souvent imprévisibles!
Mais 2020 commence très bien... 



vendredi 3 janvier 2020

Sadorski et l'ange du péché de Romain Slocombe


Présentation éditeur
Paris, mars 1943. Une femme est arrêtée dans un bistrot du 10e arrondissement. Elle aurait franchi la ligne de démarcation munie de faux papiers, pour un trafic de métaux précieux. L’inspecteur principal adjoint Léon Sadorski voit dans cette enquête une parfaite occasion de s’enrichir. Mais il a d’autres soucis, notamment protéger Julie, la lycéenne juive réfugiée chez lui depuis la rafle du Vél’d’Hiv.
C’est alors qu’une affaire de lettre anonyme et d’adultère le conduit sur les plateaux du cinéma français de l’Occupation : parmi les jeunes actrices d’un drame tourné dans un couvent de dominicaines, l’inspecteur va rencontrer son « Ange du péché » et se transformer en criminel…


Ce que j'en pense

Encore un roman acheté à sa sortie et que je n'avais pas ouvert... Il faut dire qu'avec ses 700 pages, Sadorski et l'ange du péché était imposant. Je l'ai lu sans savoir que c'était le dernier volume d'une trilogie, je pensais que Slocombe allait mener son personnage jusqu'à la Libération, et je faisais déjà des hypothèses sur le devenir de cet abject spécimen. Mais passons, cela ne change rien à ma lecture. 
D'abord, ne soyez pas effrayé par les 700 pages. Elles passent comme une lettre à la poste, plus que dans le deuxième volume, je trouve. Le rythme est soutenu, peut-être parce qu'en 1943, même si la Libération est encore loin, les choses s'accélèrent: l'armée nazie connaît de nombreux revers, et son attitude dans la France occupée s'en ressent, et le régime pétainiste sent aussi le vent tourner. Pas de temps mort dans ce volume, que j'avais hâte de retrouver. 
Ensuite, attendez-vous à une lecture éprouvante, et c'est ce qui fait la force de l'écriture de Romain Slocombe. Il aborde cette période de manière précise, crue et bien sûr, comme toujours, très documentée (les précisions et références bibliographiques qui suivent le texte en témoignent). Je n'avais jamais rien lu, dans une fiction, d'aussi précis sur Drancy: c'est effroyable, évidemment, mais l'auteur fait aussi oeuvre de mémoire, et c'est salutaire. Je ne lis pas les témoignages, documents et autres ouvrages d'historiens, la fiction me permet en revanche d'avoir les idées en place sur cette période terrible. Par les temps qui courent, c'est une bonne chose. Je repensais à ce que dit Dominique Manotti, historienne et romancière : qui lit encore les historiens du XIXè siècle? plus grand-monde. Mais on lit encore les romanciers de l'époque. La fiction a cette puissance. 
Et l'on retrouve dans ce troisième volume l'horreur bureaucratique de la Collaboration, l'abjection policière, médicale (les médecins qui "repèrent" des juifs...), mais aussi ordinaire, avec cette passion française pour la délation. Rien n'est épargné au lecteur, surtout pas les scènes de torture dans les bureaux de la police française. Il y a plus, avec ce nazi qui évoque les camps d'extermination et les chambres à gaz, les fours crématoires. C'est insoutenable, c'est à lire absolument. 
Sadorski, dans son abjection, reste tristement humain, avec ses contradictions, ses appétits, ses élans fugitifs (et toujours intéressés) d'humanité.
Il y a des scènes déchirantes dans ce troisième volume, qui concernent les deux femmes que Sadorski veut "sauver". Je ne peux en dire plus mais Slocombe rend palpable l'horreur de la guerre (le bombardement sur l'hippodrome) et de la déportation (le convoi à Drancy). 
Je comprends que Slocombe en finisse avec cette série : éprouvante à lire, elle doit être ô combien terrible à écrire. Mais c'est l'une des oeuvres les plus fortes que j'aie lues sur l'Occupation. Certes on est loin d'un feel-good book, mais vous et moi, on ne lit pas seulement pour se faire du bien, n'est-ce pas? 

Romain Slocombe, Sadorski et l'ange du péché, Robert Laffont (La bête noire), 2018. 

jeudi 2 janvier 2020

Dry Bones de Craig Johnson


Présentation éditeur
La découverte d’un énorme T.rex parfaitement conservé est une excellente surprise pour le comté d’Absaroka. En revanche, la découverte du corps du rancher cheyenne Danny Lone Elk, propriétaire des terres où gît le dinosaure, est une sacrée mauvaise nouvelle pour le shérif du coin, Walt Longmire. D’autant que les ossements du monstre préféré d’Hollywood sont estimés à des millions de dollars, ce qui crée bien des complications juridiques. Lorsque le FBI s’en mêle, Walt a peu de temps pour découvrir à qui profite la mort de Danny. Il fait donc appel à ses fidèles amis, le vieux shérif Lucian Connally et l’infatigable Indien Henry Standing Bear, et se lance dans une poursuite périlleuse et imprévisible.

Ce que j'en pense
Je l'ai attendu avec impatience, ce nouveau Craig Johnson, je l'ai acheté dès sa sortie, mais je l'ai gardé précieusement, pour un moment où je serais à la fois disponible (rare ces derniers mois) et en quête d'un peu de douceur. Parce qu'on ne gâche pas une telle lecture. Il a donc fallu que j'attende Noël, que je n'aime guère, mais qui du même coup est synonyme de morosité ET de disponibilité. J'avais accumulé les lectures sombres, et c'était le moment pour retrouver Walt Longmire. 
Et c'est un très bon cru: j'ai passé un excellent moment. Au-delà de la structure désormais classique dans la série, il y a les thématiques chères à l'auteur, traitées sans manichéisme, sans simplisme, sans misérabilisme : les droits des Cheyennes sur leurs terres sont ici abordés à travers une intrigue solide, autour de la découverte d'un fossile de T-Rex, et d'un corps, celui du propriétaire des terres sur lesquelles ont été découverts les restes de la bestiole. Cela va attiser les convoitises, qu'elles soient financières ou non : certains représentants de l'Etat vont essayer de tirer leur épingle du jeu, jouant les paons devant les médias, imaginant pouvoir manipuler Walt (ha! ha! ha!). Il va leur en cuire. 
La nature, imposante, magnifique et effrayante, est bel et bien présente, et comme toujours, on trouve dans Dry Bones quelques beaux morceaux de bravoure, Longmire se retrouvant plus d'une fois en mauvaise posture face à des éléments déchainés. 
Ce volume réserve des surprises, dont je ne dirai rien pour préserver le plaisir de lecture, mais sachez que j'ai sursauté d'effroi, glacée par ce qui arrive à Walt et aux siens.
C'est qu'il y a aussi le plaisir de retrouver des personnages que l'on aime, qui sont désormais familiers au point que l'on croit les connaître "pour de vrai". On vibre pour eux, et Dry Bones à cet égard ne manque pas de force. Même dans les situations ordinaires, c'est un bonheur inouï de retrouver Walt, la Nation Cheyenne, et tous les autres. Les dialogues sont ciselés, et les situations offrent de beaux moments d'humour et d'émotion. Mention spéciale à ce bon vieux Lucian, que j'adore. 
En refermant le volume, je me suis dit que de nombreuses choses restaient en suspens, et aussi qu'il allait falloir faire preuve de patience jusqu'à la parution du prochain volume. Mais j'avais aussi le sourire aux lèvres, comme toujours quand je referme un Craig Johnson. 

Craig Johnson, Dry Bones (Dry Bones), Gallmeister, 2019. Traduit de l'anglais (USA) par Sophie Aslanides.