jeudi 13 août 2020

Des lendemains qui hantent de Alain Van Der Eecken



Présentation éditeur

C’est la veille des vacances de Noël, au tournant de l’an 2000. Quelques jours plus tôt, l’Erika a fait naufrage au large de Penmarch, répandant une pâte bitumeuse sur les côtes de la Bretagne. À l’insu des instituts de météorologie, une gigantesque tempête se forme au large de Terre-Neuve et s’apprête à franchir l’Atlantique pour frapper l’Europe. Martial, lui, se hâte de quitter le tribunal de grande instance de Souvré, où il travaille comme greffier. Il a promis d’aller chercher son fils à l’école. Lulu veut que ses copains voient la nouvelle voiture de son père, avec la roue de secours fixée sur la porte arrière. Il vient d’avoir sept ans. Alors que les parents s’avancent dans la cour, on entend des pétards, une série d’explosions, peut-être des gamins qui fêtent le début des vacances ? Lorsqu’une institutrice surgit et s’effondre, ensanglantée, Martial comprend. Au péril de sa vie, alors que la police entre très rapidement en action, il réussit à atteindre son fils et, croit-il, à le mettre en sécurité. Son existence, en réalité, vient de basculer irrémédiablement.

Ce que j'en pense

Acheté à sa sortie, ce roman a enfin trouvé son moment. Il commence très fort, par une scène de violence et de mort magnifiquement écrite. Là où un mauvais romancier aurait ensuite pris le chemin du pathos, Alain Van Der Eecken fait le choix du roman noir certes pétri de douleur, mais sans larmoiement à la noix, sans chercher à faire pleurer dans les chaumières. Martial n'est pas un personnage attendrissant, au sens habituel du terme, et c'est bien plus fort : il est habité par la volonté de comprendre ce qui s'est passé, ce qui a conduit à la mort de son enfant, et on le voit tour à tour agité par la peur de savoir, l'envie de se venger, la volonté de mourir. C'est un personnage extrêmement réussi mais ce n'est pas ce qui m'a séduite le plus dans ce roman : non, ce que j'ai savouré, c'est la galerie de personnages qui l'entourent. Le juge Micoulon, pour commencer, qui va aider Martial dans sa quête de vérité, là où la justice considère que somme toute, il n'y a pas d'affaire, ou une affaire close. Cette relation entre le juge et son greffier, le rangement si singulier, les débordements inattendus de jurons chez cet homme si policé, tout cela, tour à tour, touche, amuse, car Des lendemains qui hantent n'est pas dénué d'humour. Et puis il y a Achenbauer, ce flic jadis brillant qui a échoué là sans qu'on sache pourquoi. Le personnage prend toute son ampleur quand il se fois affublé d'une acolyte singulière, Lally : ces deux-là, ensemble, sont irrésistibles, et pour tout vous dire, j'adorerais que l'auteur les utilise à nouveau dans un roman. Leurs relations démarrent mal, mais leurs escarmouches sont savoureuses, et bon sang, ils font des étincelles. Et puis il y a la famille que se recompose Martial, avec Angèle et Régis, qui a l'incongruité d'un personnage vargassien.

Sur fond de tempête de 1999 et de naufrage de l'Erika, Alain Van Der Eecken livre un bien beau roman noir, sans jamais sombrer dans la facilité. C'est pour moi une découverte, et sans doute lirai-je le précédent roman de l'auteur, paru en 2016.




Alain Van Der Eecken, Des lendemains qui hantent, Editions du Rouergue, 2020.

La proie de Deon Meyer


Présentation éditeur

Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.
À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie
pour autant…

Ce que j'en pense

Deon Meyer et moi, avec La proie, c'est une grande réconciliation. Il y a fort longtemps, j'ai lu son premier roman traduit en français, salué par tout le monde. Mais je n'ai pas aimé du tout, du tout, du tout. Pour autant, j'avais bien noté, notamment en lisant les avis de Jean-Marc Laherrère, que l'auteur avait pris des chemins qui pouvaient me plaire, sans sauter le pas. C'est dire que je n'avais pas lu les précédents romans mettant en scène Benny Griessel, ce qui n'entrave nullement la lecture. 

Et quelle lecture! La proie est un roman difficile à lâcher, c'est le premier élément qu'il faut souligner à mon sens : si vous avez envie d'être happés par une histoire passionnante et menée de main de maître, n'hésitez pas. L'alternance entre les deux parties de l'intrigue, celle qui se déroule en France, celle qui se déroule au Cap, donne un rythme haletant (mais pas hystérique), et on bouffe les chapitres, les parties, à toute vitesse, avec un grand bonheur. Deon Meyer écrit remarquablement, certaines scènes sont saisissantes, regardez tout simplement celle qui ouvre le roman, à Bordeaux, alors que Daniel Darret est encore une énigme pour nous. Je l'ai trouvée bluffante.

Je découvrais Benny et son acolyte (que j'imagine présent dans les précédents romans), leur supérieure hiérarchique, les scientifiques qui les entourent, et c'est un vrai coup de coeur. Benny est manifestement un de ces enquêteurs typiques du noir, alcoolique (ici en rémission), tentant de reconstruire sa vie, et lui comme ceux qui l'entourent dégagent une telle humanité... Cupido est assez irrésistible dans le genre, je dois dire. 

J'ai bien aimé la façon dont Deon Meyer cerne la procédure, l'enquête, leurs difficultés. Il faut dire que Deon Meyer est un écrivain précis et documenté. La façon dont il évoque les lieux, les pays, leurs usages, est le fruit d'un vrai travail, qui donne du crédit à ce qu'il raconte. Et cela donne du poids à ce qu'il évoque : ses enquêteurs et ses scientifiques sont extrêmement doués, ils sont moralement admirables, cependant ce ne sont pas des surhommes, et Deon Meyer n'a pas recours à de mauvaises ruses pour les tirer de mauvais pas. C'est une chose que j'ai énormément appréciée, et qui fait de La proie un roman passionnant. 

Et puis Deon Meyer fait un portrait de l'Afrique du Sud telle qu'elle va, politiquement, portant par le biais de ses personnages et de leur enquête un regard amer et rageur sur l'évolution du régime politique. Ce n'est jamais fait de manière pesante, mais cela fait de La proie un excellent polar comme je les aime, qui prend une perspective sociale ou politique. 

Allez, une dernière chose pour vous convaincre de lire La proie : Deon Meyer fait de son personnage Daniel un amateur de viennoiserie, et il sait très bien qu'à Bordeaux, comme par chez moi, on mange des chocolatines. Pas des pains au chocolat. Et rien que pour ça, je l'aime. 

Deon Meyer, La Proie (Prooi), Gallimard Série Noire, 2020. Traduit de l'afrikaans par Georges Lory. 


 


jeudi 6 août 2020

Lune noire d'Anthony Neil Smith


Présentation éditeur
Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d’être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd’hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l’alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées. Si Billy franchit toutes les lignes, on peut néanmoins lui reconnaître une chose : il a un grand cœur. Ainsi, lorsqu’une amie lui demande de tirer d’affaire son fiancé, impliqué dans une sale affaire de drogue, c’est bien volontiers qu’il accepte. Quelques jours plus tard, Billy est arrêté par le FBI, enfermé dans une cellule au milieu de nulle part, et sommé de s’expliquer sur tous ces cadavres qui se sont soudain accumulés autour de lui.

Ce que j'en pense 
Voilà un moment (depuis sa sortie) que Lune noire patientait dans mon stock. Assurément, avoir noué des liens - même virtuels - avec Anthony Neil Smith sur Facebook l'a fait remonter dans mes piles : et vous savez quoi? tant mieux! Bon sang que j'ai passé un bon moment! D'ailleurs j'ai déjà acheté le volume suivant, que je garde en réserve pour un moment difficile. Car c'est la première chose que j'ai envie de souligner : Lune noire, c'est du hardboiled pur jus et totalement addictif, un page-turner, comme on dit désormais. Rythmé en diable, avec un savant mélange entre les codes du noir et des surprises, Lune noire est difficile à lâcher, et par Zeus, en ce moment, j'ai besoin de ça. C'est jubilatoire. 
Billy est un anti-héros en clair-obscur, un sale type que l'on aime, notamment parce qu'il a une bonne dose de lucidité et ne se repeint pas en rose. En tout cas je l'ai aimé tout de suite, avec ses turpitudes et son humanité, son regard sarcastique, son désenchantement radical. Et j'apprécie ce que Anthony Neil Smith en fait : pas de rédemption à la noix, pas de pathos, pas de sauvetage de demoiselle en détresse, le roman va au bout de la noirceur. J'ai lu qu'on compare l'auteur à Crumley, il y a de ça, dans la désespérance et dans le côté un peu destroy du personnage. Mais le roman a son ton, et c'est très bien comme ça. 
C'est l'ensemble de la galerie de personnages qui est parfaitement réussie : des "petits" personnages, comme Layla, par exemple, aux plus importants, comme le beau-frère, qui prend en épaisseur et en complexité. Et l'intrigue est très bien construite : complexe sans être absconse, équilibrée et fluide, impeccable. On en redemande! Les dernières lignes valent le détour : et si Anthony Neil Smith n'avait pas écrit d'autres romans avec Billy, on ne saurait que penser...
Et j'aime le ton de ce roman, sa façon de fustiger l'hypocrisie, les valeurs traditionnelles de la famille occidentale (et américaine), la norme sociale. C'est aussi du noir : il y a un regard social sur le monde comme il va, sur ce coin tranquille mais plein de paumés du Minnesota, gangréné par la pauvreté et le trafic de meth, qui semble la seule porte de sortie pour une jeunesse de laissés-pour-compte, souvent plus abrutis que la moyenne mais aussi tout simplement dénués d'avenir. Il y a aussi un regard social et politique, plein de dérision et d'humour, sur les institutions, sur ce que certains agents sont prêts à faire au nom de la lutte pour la "liberté". Mais Rome vaut-il mieux que les Malaisiens barjots et les barbus qui veulent mettre l'Amérique à feu et à sang, lui qui est animé par une rage toute personnelle envers Billy? 
Ce mélange entre jeu avec les codes, refus de se prendre au sérieux et authentique roman noir avec ce que ça suppose, à mes yeux, de lucidité et de profondeur, m'a vraiment séduite. 
Alors bien sûr, ça ne donne pas très envie d'aller dans le Minnesota, mais tout de même, c'est ainsi que l'Amérique est grande. 

Anthony Neil Smith, Lune noire (Yellow Medicine), Sonatine, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau. 




samedi 25 juillet 2020

Elmet de Fiona Mozley


Présentation éditeur
John Smythe est venu s’installer avec ses enfants, Cathy et Daniel, dans la région d’origine de leur mère, le Yorkshire rural. Ils y mènent une vie ascétique mais profondément ancrée dans la matérialité poétique de la nature, dans une petite maison construite de leurs mains entre la lisière de la forêt et les rails du train Londres-Édimbourg. Dans les paysages tour à tour désolés et enchanteurs du Yorkshire, terre gothique par excellence des sœurs Brontë et des poèmes de Ted Hughes, ils vivent en marge des lois en chassant pour se nourrir et en recevant les leçons d’une voisine pour toute éducation.
Menacé d’expulsion par Mr Price, un gros propriétaire terrien de la région qui essaye de le faire chanter pour qu’il passe à son service, John organise une résistance populaire. Il fédère peu à peu autour de lui les travailleurs journaliers et peu qualifiés qui sont au service de Price et de ses pairs. L’assassinat du fils de Mr Price déclenche alors un crescendo de violence ; les soupçons se portent immédiatement sur John qui en subit les conséquences sous les yeux de ses propres enfants…


Ce que j'en pense
J'avais acheté ce roman à sa sortie ou presque, mais il patientait depuis lors. Ayant eu une semaine difficile, j'ai d'abord eu besoin d'en passer par des lectures plus "légères" (un roman de fantasy / un roman ado, deux plaisirs presque coupables) avant de revenir à quelque chose de plus consistant. Mes lectures légères ont eu le mérite de casser ma panne de lecture, et Elmet est tombé à pic. 
Je suppose que certains pourraient catégoriser Elmet comme "rural noir", mais on s'en fiche : c'est un grand roman, et basta cosi. 
Danny et Cathy vivent avec leur père John, une force de la nature et un marginal, un de ces exclus de la société post-thatchérienne, mais qui somme toute, s'en accommode très bien pourvu qu'on lui fiche la paix. Après la disparition des radars d'une mère en perdition et de la mort d'une grand-mère protectrice, le père embarque ses deux mouflets et leur construit une maison au fond d'un bois, sur une terre qui a jadis appartenu à la mère mais qui est aujourd'hui la propriété de Price, une de ces ordures de profiteurs de crise dans un pays néo-libéral en diable. La première chose que j'ai envie de souligner est la beauté de ces trois personnages : pas d'angélisme, le père a une violence en lui, c'est certain, qu'il utilise lors de combats clandestins et qu'il a souvent mise au service de Price pour des desseins peu reluisants. Mais il a quelque chose de solaire, et il n'est pas dénué de valeurs. Et le lecteur ne veut qu'une chose : qu'il puisse mener la vie dont il a envie, une vie à l'écart, en autarcie ou presque, une vie en harmonie avec la nature, frugale et rude, lente aussi. Fiona Mozley est très habile pour nous faire aimer ces personnages, car quand on y songe, je devrais tiquer face à ce père qui déscolarise ses enfants, qui leur offre une existence dure et précaire, sans réel avenir dans nos sociétés telles qu'elles vont. Mais il y a tant d'amour, tant de respect, que je ne peux qu'adhérer. La fête de Noël entre ces trois-là est un moment magnifique (et je DETESTE Noël), sorte de moment d'harmonie qu'on sait menacée, mais sans mièvrerie, hein. Avoir choisi de mener le récit du point de vue de Danny est formidable : c'est le point de vue d'un presque enfant, et il peut énoncer des choses qui secouent avec sa naïveté. Pourquoi la terre appartient-elle à quelqu'un qui peut vous empêcher d'en disposer alors même que vous voulez simplement y vivre? Les règles et les lois des hommes sont-elles iniques? Cathy est un magnifique personnage, que je n'oublierai pas de sitôt, plus tout à fait une enfant, pas encore une jeune femme, une sorte de Diane chasseresse prise au piège de sa condition de femme, dans le regard et l'esprit des hommes, constamment sous-évaluée par ces crétins virilistes. Tous les trois ne peuvent vivre dans leur Eden sans rendre de comptes, le monde des hommes est ainsi fait.
Car Elmet est aussi, à mes yeux, un somptueux roman noir, qui porte un regard social et politique acéré. Il met en question notre rapport à la nature, à la société, à la sauvagerie, à l'exploitation de la faune et de la flore, à notre domination stupide sur le monde animal. John et ses enfants chassent, pour se nourrir, mais ils respectent leurs proies. Mais surtout, Elmet évoque cette Angleterre post-Thatcher, livrée aux profiteurs de crise, qui ont racheté les logements sociaux pour faire toujours plus d'argent. C'est un monde d'exploitation de la terre par l'homme, de la femme par l'homme et de l'homme par l'homme : abandon des services sociaux, hausse des loyers, mise en concurrence de la main d'oeuvre peu/pas qualifiée, exploitation éhontée des plus faibles. John se retire de ce monde parce qu'il veut disposer de son corps, qui est son seul capital. C'est tout l'enjeu de sa lutte. Et Cathy connaît les mêmes problèmes, mais avec la "tare" sociale d'être une femme, ce dont elle s'explique auprès de son frère dans un superbe passage féministe en diable, et d'une grande puissance. Cathy la sauvageonne, avec son arc, sera une superbe figure sacrificielle (à moins que...). C'est nue qu'elle donnera toute sa mesure, reprenant possession, à son tour, de son corps. 
Enfin, je dois évoquer la force de l'écriture et l'intelligence de la construction. Dès le début, par ces chapitres en italiques qui montrent Danny à la recherche de sa soeur, nous savons que leur Elmet a été dévasté, qu'il n'est plus de bonheur possible à trois, que la violence du monde les a rattrapés. Mais le récit n'en reste pas moins captivant. Et l'écriture de Fiona Mozley est saisissante de beauté (bravo à la traductrice Laëtitia Devaux), elle capte à la fois le plus subtil dans les personnages et le plus beau dans la nature qui les environne, dans ce bois rude et poétique, dans cette bulle si fragile. Là encore, le mot qui me vient pour qualifier son écriture est "solaire". 
J'ai refermé le roman bouleversée, secouée, car le final, l'affrontement final, que l'on redoute et que l'on attend, est remarquable de violence et de beauté, de force et de poésie (oui oui). Cela dépasse tout ce que l'on pouvait attendre. Il n'est plus d'Elmet possible dans cette Angleterre-là, et c'est à pleurer. 

Fiona Mozley, Elmet (Elmet), Joëlle Losfeld, 2020. Traduit de l'anglais par Laëtitia Devaux. 

vendredi 17 juillet 2020

Nous errons dans la nuit dévorées par le feu de Jules Grant



Présentation éditeur
Manchester, début des années 2000. Donna et Carla, filles du sud de la ville, amies depuis l’enfance, dirigent un gang composé exclusivement de femmes. Elles sont parvenues à s’établir malgré les hommes et à se faire une place et un nom dans les coins les plus mal famés. Contrairement aux hommes, Carla, Donna et leurs acolytes restent à l’écart des guerres de clans, font profil bas et prospèrent tranquillement du commerce de drogue vendue dans les toilettes des clubs de la ville dans des atomiseurs à parfum. Mais un jour, Carla est abattue pour avoir séduit la femme d’un membre d’un gang rival. Donna doit alors protéger Aurora, la fille de Carla, dix ans et une langue bien pendue, et ourdir une vengeance contre l’assassin.

Ce que j'en pense
Inculte a décidé de créer sa collection de romans noirs et si l'on entend parler de Sirènes de Laura Pugno (que je vais lire, c'est certain), je trouve que l'on ne voit guère de recensions de ce roman de Jules Grant, qui mérite pourtant d'être découvert. D'abord ce titre, nom de zeus, est d'une beauté incroyable. Et puis c'est un roman noir extraordinaire, tout simplement. On peut lire Nous errons dans la nuit dévorées par le feu comme un roman avec tous les codes du genre : bandes, criminalité, trafic, enlèvements, le tout dans un univers très sombre, dans le Manchester des années 2000, qui n'est pas précisément un parcours de santé. Voilà un roman qu'on ne trouvera pas à l'office du tourisme local, c'est certain. Grise, dure, violente, Manchester est une ville propice aux ambiances noires, pour le meilleur de la littérature. C'est une ville de désespoir, on l'avait vu avec Joy Division ou plus récemment avec Wu Lyf. Via Donna, Jules Grant égratigne la Ville et ses édiles, et il y a des passages bien savoureux sur Manchester "capitale culturelle".

Et puis il y a les personnages, ces filles qui forment une bande criminelle, qui ont en commun leur sexualité et qui n'ont pas peur des hommes, même les plus violents. Le côté girl power du roman est réjouissant de bout en bout, sans que Jules Grant cède à la mode discutable de la nana bad ass qui, je vous l'avoue, me fatigue un tantinet parfois. Ce sont des personnages très forts, jamais idéalisés, et il y a de la castagne, pas toujours propre. Mais il faut dire qu'en face, les mecs sont tellement consternants qu'on ne peut que prendre plaisir à les voir échouer. Donna, Carla et sa fille Aurora sont les trois piliers du récit, et c'est un régal. Ce sont des dures à cuire.

La réussite du roman tient aussi, à mon sens, au mélange des registres. Si 
Nous errons dans la nuit dévorées par le feu  est globalement un roman noir très sombre, comme il se doit, il y a néanmoins beaucoup d'humour, avec des situations navrantes et drôles, des dialogues percutants, et ça participe évidemment à l'immense plaisir de lecture. Ces filles-là, mon vieux, elles sont terribles, et elles s'amusent comme des folles, tout en côtoyant la tragédie. Il y a des bagarres, des poursuites, des joutes verbales. On ne s'ennuie pas une minute et on sort de là en ayant le sentiment d'avoir fait de belles rencontres: avec Donna et les autres, avec Jules Grant aussi. 

Jules Grant, Nous errons dans la nuit dévorées par le feu (We Go around in the Night and Are Consumed by Fire) Inculte, 2020. Traduit de l'anglais par Maxime Berrée. 

jeudi 16 juillet 2020

Le disparu de Larvik de JØRN LIER HORST


Présentation éditeur
À Larvik, l’été est là. Six mois se sont écoulés depuis la disparition de Jens Hummel et son taxi sans qu’aucun indice n’ait permis de faire avancer l’enquête de Wisting. Sa fille, Line, est revenue s’installer dans cette jolie ville côtière, à deux pas de chez lui, et elle profite de son congé maternité pour retaper la maison qu’elle vient d’acheter.
Coup sur coup, deux événements surviennent qui offrent à Wisting une nouvelle piste à suivre. Mais les fils que son équipe et lui tirent viennent fragiliser une autre affaire dont le procès doit commencer sous peu. Affrontant les réticences de sa hiérarchie, et malgré l’imminence de l’accouchement de Line, Wisting suit jusqu’au bout son instinct de flic.


Ce que j'en pense
Moi ce que j'aime avec JØRN LIER HORST, c'est que je sais que je vais avoir du solide, du bien mené, de la belle ouvrage. C'est aussi du classique, donc si vous voulez être chamboulé, passez votre chemin. 
Il y a d'abord le plaisir de retrouver le personnage de Wisting, qui s'apprête à devenir grand-père, et dont j'aime l'air bonhomme, la tranquillité, la rectitude. Il a ce côté instinctif et obstiné, il n'est pas spectaculaire, il fait juste son travail, et bien. 
Ensuite on retrouve une intrigue solide, suffisamment tordue pour tenir jusqu'au bout, sans invraisemblance. La construction est impeccable, on avance sans tambour ni trompettes, et mine de rien, l'auteur, via son personnage, pointe les insuffisances d'une instruction bâclée. Oh ce n'est pas du grand polar social, non, mais c'est tout de même un roman qui s'efforce de ne pas idéaliser cette société et cette petite ville, qui comporte son lot de criminels, de pourris et de pauvres types. 
Je trouve que comme pour Noyade, c'est malin de la part de la Série noire de sortir ce titre pour l'été : c'est une lecture prenante, divertissante et parfaite pour passer un bon moment. 

JØRN LIER HORST, Le disparu de Larvik (Blindgang), Gallimard Série Noire, 2020. Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier. 

dimanche 5 juillet 2020

New Iberia Blues de James Lee Burke


Présentation éditeur
La mort choquante d'une jeune femme retrouvée nue et crucifiée amène Dave Robicheaux dans les coulisses d'Hollywood, au coeur des forêts louisianaises et dans les repaires de la Mafia. Elle avait disparu à proximité de la propriété du réalisateur Desmond Cormier, que Dave avait connu gamin dans les rues de La Nouvelle Orléans, quand il rêvait de cinéma... 

Ce que j'en pense
N'en doutez pas, je suis une grande fan de Robicheaux, que j'ai découvert au début des années 2000 avec Dans la brume électrique avec les morts confédérés (relu depuis plusieurs fois). Mais je dois vous dire que certaines choses m'ont gênée dans ce nouvel opus. En fait, une chose principalement : James Lee Burke fait comme si son héros était un quinqua, alors que, vétéran du Viet Nam, il est bien plus âgé ; l'engagement des USA au Viet-Nam a duré de 1965 à 1975, si mes souvenirs sont bons, autrement dit le héros de James Lee Burke doit être dans ses 70 ans au bas mot. Passe encore qu'il exerce encore en tant qu'officier de police (je ne sais pas s'il y a un âge limite pour exercer là-bas), même si je doute qu'après l'existence mouvementée qu'il a eue, il soit encore aussi robuste et résistant à la fatigue. Mais l'histoire avec Bailey, honnêtement... Encore une fois, ce n'est pas une question de vraisemblance (encore que), c'est surtout que tout se passe comme Burke oubliait l'âge de son personnage, comme s'il l'avait figé dans la cinquantaine. Les mêmes remarques valent pour Clete. De manière plus accessoire, j'ai trouvé qu'il y avait quelques longueurs dans ce roman, sans doute soulignées par le sentiment de déjà-vu, avec le milieu du cinéma. Mais il faut dire que je sortais de la lecture coup-de-poing de King County Sheriff et forcément, l'extrême brièveté de l'un soulignait l'ampleur narrative de l'autre. 
Est-ce à dire que New Iberia Blues est une déception? Non, pas exactement, parce que le plaisir de lecture demeure : James Lee Burke parle de son coin de Louisiane avec la même perception tragique que d'habitude, et à cet égard, la déliquescence dans laquelle se trouve ce coin des USA est évoquée avec une force incroyable. C'est un peu le paradis perdu, ou le paradis pourri. Le bayou cède peu à peu aux forces de l'argent, de la corruption, et les laissés-pour-compte sont un peu plus écrasés chaque jour. C'est aussi le plaisir de la sérialité : je retrouve des personnages qui sont de vieilles connaissances, j'ai l'impression de les connaître et de les revoir avec un immense bonheur. Et puis en dépit des impressions de déjà-vu, New Iberia Blues reste bien au-dessus de nombre de polars étatsuniens, et reste percutant aussi bien que passionnant. Peut-être, horrible personne que je suis, aurais-je aimé que James Lee Burke aille un peu plus loin dans la noirceur pour le dénouement, mais il n'est visiblement pas prêt à en finir avec ses personnages, et ce n'est pas moi qui vais le regretter. 

James Lee Burke, New Iberia Blues (The New Iberia Blues), Rivages Noir, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier.