lundi 12 octobre 2020

Les nuits rouges de Sébastien Raizer



Présentation éditeur

Dans le bassin postindustriel du nord-est de la France, les travaux d’arasement du crassier mettent au jour un corps momifié depuis 1979. Il s’agit du cadavre d’un syndicaliste, père de jumeaux qui ont donc grandi avec un mensonge dans une région économiquement et socialement dévastée. Brouillés depuis des années, Alexis est employé dans un réseau bancaire du Luxembourg et Dimitri végète et trempe dans la came.
Pour comprendre et venger son père, celui-ci replonge dans les combats et les trahisons de cette année 79 – au plus fort de la révolte des ouvriers de la sidérurgie – qui, loin d’avoir cessé, ont pris un tour nettement plus cynique. À coups de pistolet-arbalète, il va relancer les nuits rouges de la colère, déchaîner des monstres toujours aux aguets, assoiffés de pouvoir et de violence.

Ce que j'en pense

Il aura fallu la puissance de l'univers de Sébastien Raizer pour me ramener au blog, ce qui n'est pas peu dire. Vous le savez si vous me lisez depuis quelques temps déjà, Sébastien Raizer est l'un des auteurs que je préfère, qui illustre selon moi ce que le roman noir a de plus noble, de plus fort, de plus libre aussi. Ils sont quelques uns dont j'ouvre les nouveaux romans avec émotion, avec un peu d'appréhension aussi : et si j'étais déçue? L'appréhension était bien présente quand j'ai commencé Les nuits rouges, parce que j'avais le sentiment que l'auteur s'éloignait de l'univers dickien de L'alignement des équinoxes pour aller vers un roman noir social peut-être plus classique. Je me demandais si Les nuits rouges allait être à sa mesure et à sa démesure. Pas de suspense, la réponse est oui. Sébastien Raizer livre un roman noir qui est à la fois en rupture avec ce qu'il a fait jusqu'ici et en cohérence parfaite avec son univers. 

Au bout de quelques pages j'étais complètement fascinée, éberluée par la force des personnages mis en place, à commencer par Faas, sidérant, inquiétant, une sorte de Joker au sourire glaçant. Jamais Sébastien Raizer ne jouera la carte de l'empathie avec ce personnage, qui part totalement en vrille tout au long du roman. En parallèle, si je puis dire, et avec une trajectoire quasiment inverse, il y a Dimitri, toxicomane bien cramé, en proie aux délires propres aux addictions,  qui tout en s'enfonçant dans une impasse, connaît une trajectoire de rédemption, ou plutôt une trajectoire en forme d'aboutissement et d'apaisement. Aucun personnage n'est entièrement innocent dans ce monde, chacun poursuit ses fantômes, vit enfermé dans son passé, dans son monde figé, veut se venger, mais de quoi? 

Aucune vengeance n'est possible, au fond, dans cet univers post-tout. Sébastien Raizer livre sa vision d'un territoire sinistré, une vision hallucinée, à la fois personnelle et puissante. La dimension sociale est bel et bien là: la Lorraine, l'industrie sidérurgique sacrifiée sur l'autel de la mondialisation, un monde qui n'a pas su prendre le virage de la modernité et qui, par-dessus tout, a été massacré par les politiciens de tout bord. C'est un territoire en ruines, un terreau de misère et de criminalité, post-industriel, un peu post-apocalyptique, j'ai trouvé. Le talent de l'auteur est de poser un discours très clair à ce sujet, avec des références explicites aux évènements réels, et d'en livrer pourtant une vision qui ne cherche pas le réalisme à tout crin. Et le fait est qu'on a rarement évoqué la tristesse de ces cités moribondes avec autant de force, et sans misérabilisme. 

Roman social et politique donc. On semble loin de l'univers de L'alignement des équinoxes, pensez-vous. Pas tant que ça, non, vraiment pas, même. Sébastien Raizer a beau délaisser les nouvelles technologies dans cette intrigue, il ne s'interroge pas moins sur les mutations de notre monde, de la société occidentale, post-industrielle justement. Mais c'est comme une mutation qui raterait, et qui donnerait naissance à des monstres dans un monde de cauchemar, où l'homme ne compterait pour rien, car "nous ne servons strictement à rien. (...) Nous sommes la société du futur". Certains disent que le roman noir (comme l'ensemble des fictions criminelles) joue un rôle de révélateur (presque au sens photographique) des dysfonctionnements de nos sociétés, en utilisant le crime comme un élément générateur de désordre et de déséquilibre. Somme toute, L'alignement des équinoxes prenait une base futuriste pour nous parler du présent, Les nuits rouges parlent du passé (la liquidation de l'industrie sidérurgique), de son onde de choc qui n'est pas terminée, pour nous parler du futur. Délitement, chaos, rien de moins.

Chez Sébastien Raizer, le chaos est une constante, avec une promesse d'anéantissement. Dans Les nuits rouges, le crime de Dimitri déstabilise l'équilibre factice instauré par Faas et son mentor, un équilibre d'autant plus précaire qu'il repose sur des fondements pourris jusqu'à la moelle. Le cadavre de Gallois est le crime originel, le symbole de cet anéantissement de la classe ouvrière et de l'humain, tout simplement. L'équilibre vole donc en éclats, les générateurs de chaos se multiplient, Dimitri, Keller, et Faas perd pied, devient lui aussi un instrument du chaos. La violence se déchaîne. Aux nuits rouges des luttes ouvrières de la fin des années 1970 et du début des années 1980, succèdent les nuits rouges de la violence meurtrière. Le rouge n'est plus celui du métal en fusion mais celui du sang.

J'ai dévoré ce roman, portée par l'écriture de Sébastien Raizer: le premier mot qui me vient est "énergie". Je ne sais pas comment dire, une énergie à la fois glaciale (nul pathos, pas de lyrisme) et brûlante. Une énergie musicale, avec bien sûr, de l'indus. La musique est présente dans Les nuits rouges, et aux martèlements des machines industrielles répondent l'énergie de la musique indus et celle de l'écriture romanesque. Coil est présent, une fois de plus, et ce n'est pas rien, ni pour rien. L'incipit du roman est saisissant, avec le rythme syncopé de ses phrases, avec l'anaphore "Les nuits étaient rouges". 

Sébastien Raizer continue à construire une oeuvre noire singulière et parfaitement cohérente, sans se répéter. Il confirme le statut qu'il a à mes yeux: celui d'un auteur de premier plan.


Sébastien Raizer, Les nuits rouges, Gallimard, Série noire, 2020. 


mercredi 2 septembre 2020

De nos ombres de Jean-Marc Graziani


Présentation éditeur

Bastia, 1954 : Joseph, un garçon de douze ans, pense devenir fou quand des voix s’invitent dans sa tête… C’est le début d’un jeu de piste avec certains objets qui lui parlent et l’attirent. Secondé par Mammò, l’arrière-grand-mère sage et révérée qui prend son don comme une malédiction, Joseph se plonge corps et âme dans la résolution des mystères familiaux par l’entremise d’un anneau perdu, d’une vieille photo oubliée ou d’un disque remisé dans un grenier.


Ce que j'en pense

Il y a dans ce roman un effet de crescendo dans lequel il faut se laisser prendre, et qui sera d'autant plus efficace si vous l'ouvrez, comme moi, sans bien savoir de quoi il s'agit. Je lis de moins en moins les prière d'insérer, les quatrième de couverture, le plus souvent parce que je porte mon choix sur un auteur, un éditeur, et que somme toute, savoir de quoi ça parle m'importe peu. Ou j'ai une idée très vague. J'ai commencé De nos ombres sans avoir la moindre idée du sujet, de l'intrigue, en sachant simplement que le roman se passait en Corse. 

Le premier charme de De nos ombres tient à l'écriture, fine, subtile, puissamment évocatrice : par le truchement de Joseph, nous voyons surgir des images, des odeurs, des saveurs, liées à l'enfance, aux rassemblements familiaux. Un narrateur (Joseph? l'auteur?) commente par de brefs inserts cette histoire familiale, cette histoire qui se construit par l'écriture, et Jean-Marc Graziani utilise pour cela une écriture poétique à la fois simple (pas de maniérisme) et précise, et c'est très beau. Les chapitres vont donner voix et regard à Joseph, principalement, mais aussi à d'autres personnages, parfois par le biais d'une photographie. 

La deuxième chose qui m'a séduite est la construction du roman : outre l'alternance de ces points de vue qui donne chair aux absents, il y a donc ce que j'ai vécu comme un effet de crescendo. Je ne savais pas où m'emmenait Jean-Marc Graziani, et je ne m'attendais pas du tout à ce qui se passe. Nous suivons le rythme de la révélation du don de Joseph, qui va peu à peu prendre un tour très personnel pour ce garçon. Et cela s'accompagne d'une montée en puissance dans l'émotion, je me suis laissée cueillir, pour mon grand plus grand bonheur. Une fois encore, j'ai refermé un roman en étant bouleversée. La Corse n'est pas pour rien dans cette émotion, elle est un personnage de premier plan, les lieux sont animés dans De nos ombres, ils portent ceux qui les ont habités, qui y sont passés, ils les protègent. La Corse, terre de secrets, refuge et cachette, livre toute sa puissance sous la plume de Jean-Marc Graziani. 

Enfin, De nos ombres est un hommage à ceux qui ont disparu mais qui nous portent, qui nous façonnent. Les femmes jouent un rôle particulièrement fort dans ce roman, avec bien sûr, au premier plan, Mammò, mais elle n'est pas la seule. Et d'autres personnages masculins jouent un rôle très fort et très beau dans la quête de Joseph, une quête qu'il mène malgré lui et d'abord sans le savoir, comme Monsieur Paul, ou le personnage de l'épicier, le père de Marie, de la belle Marie. C'est un roman dont la singularité ne tient pas aux thèmes abordés mais à la façon de les aborder à l'écriture. C'est un roman sur l'amour, l'amour maternel, filial, familial tout simplement, sur la transmission (des secrets, des dons), sur la différence aussi (Monsieur Paul, Anna, Félix), sur l'amour tout court, sur ce qui fait ce que nous sommes, sur la mort et ceux qui ne sont plus mais nous hantent et nous illuminent. 

Jean-Marc Graziani, De nos ombres, Joëlle Losfeld, 2020. 


vendredi 14 août 2020

La certitude des pierres de Jérôme Bonnetto


Présentation éditeur

Ségurian, un village de montagne, quatre cents âmes, des chasseurs, des traditions. Guillaume Levasseur, un jeune homme idéaliste et déterminé, a décidé d’installer une bergerie dans ce coin reculé et paradisiaque. Un lieu où la nature domine et fait la loi. Accueilli comme une bête curieuse par les habitants du village, Guillaume travaille avec acharnement ; sa bergerie prend forme, une vie s’amorce.

Mais son troupeau pâture sur le territoire qui depuis toujours est dévolu à la chasse aux sangliers. Très vite, les désaccords vont devenir des tensions, les tensions des vexations, les vexations vont se transformer en violence.


Ce que j'en pense

Edit du 14 août : merci à Alexandre Civico, qui m'a signalé mon erreur. Allez savoir pourquoi, j'étais persuadée, du début à la fin, que La Certitude des pierres se déroulait en Corse. Pas du tout, on est sur le continent. Pardon pour cette boulette de dinde au cerveau ramolli par la canicule.

Il y a la promesse du titre et du livre, très réussi. Et ne vous arrêtez pas à l'idée que le sujet a été maintes fois traité, car Jérôme Bonnetto, par la force de son écriture, déjoue les attentes, évite les facilités. Il y a quelque chose de minéral et de solaire dans ce roman noir, dont le premier personnage est la Corse, ses paysages arides, sa beauté difficile. Ce n'est pas une Corse de carte postale qu'évoque ici l'auteur. C'est une Corse   qui se déroule dans l'arrière-pays niçois. Ce n'est pas une Provence de carte postale, mais une terre de tragédie antique, très puissante, très belle. L'auteur évoque également avec beaucoup de finesse les clans, les appartenances, les allégeances dans ces petits villages où tout le monde se connaît. Et il n'a pas de vision manichéenne, car même si les chasseurs ne sont pas des finauds, leur meneur n'est pas dépeint comme un monstre abruti. Ce sont des visions du monde qui s'affrontent ici, et elles sont inconciliables. 

La construction du roman n'est pas pour rien dans la tension qui se dégage de bout en bout de La certitude des pierres, et elle est parfaitement maîtrisée. C'est un roman qui se lit d'une traite, avec un dénouement qui, s'il était attendu, n'en laisse pas moins pantois le lecteur, tant l'écriture en fait une scène d'anthologie. C'est sobre, ça claque, et on entend quasiment résonner le choeur antique. 

Assurément, Jérôme Bonnetto est une voix du noir bien singulière, et à suivre. 


Jérôme Bonnetto, La certitude des pierres, Inculte, 2020.

jeudi 13 août 2020

Des lendemains qui hantent de Alain Van Der Eecken



Présentation éditeur

C’est la veille des vacances de Noël, au tournant de l’an 2000. Quelques jours plus tôt, l’Erika a fait naufrage au large de Penmarch, répandant une pâte bitumeuse sur les côtes de la Bretagne. À l’insu des instituts de météorologie, une gigantesque tempête se forme au large de Terre-Neuve et s’apprête à franchir l’Atlantique pour frapper l’Europe. Martial, lui, se hâte de quitter le tribunal de grande instance de Souvré, où il travaille comme greffier. Il a promis d’aller chercher son fils à l’école. Lulu veut que ses copains voient la nouvelle voiture de son père, avec la roue de secours fixée sur la porte arrière. Il vient d’avoir sept ans. Alors que les parents s’avancent dans la cour, on entend des pétards, une série d’explosions, peut-être des gamins qui fêtent le début des vacances ? Lorsqu’une institutrice surgit et s’effondre, ensanglantée, Martial comprend. Au péril de sa vie, alors que la police entre très rapidement en action, il réussit à atteindre son fils et, croit-il, à le mettre en sécurité. Son existence, en réalité, vient de basculer irrémédiablement.

Ce que j'en pense

Acheté à sa sortie, ce roman a enfin trouvé son moment. Il commence très fort, par une scène de violence et de mort magnifiquement écrite. Là où un mauvais romancier aurait ensuite pris le chemin du pathos, Alain Van Der Eecken fait le choix du roman noir certes pétri de douleur, mais sans larmoiement à la noix, sans chercher à faire pleurer dans les chaumières. Martial n'est pas un personnage attendrissant, au sens habituel du terme, et c'est bien plus fort : il est habité par la volonté de comprendre ce qui s'est passé, ce qui a conduit à la mort de son enfant, et on le voit tour à tour agité par la peur de savoir, l'envie de se venger, la volonté de mourir. C'est un personnage extrêmement réussi mais ce n'est pas ce qui m'a séduite le plus dans ce roman : non, ce que j'ai savouré, c'est la galerie de personnages qui l'entourent. Le juge Micoulon, pour commencer, qui va aider Martial dans sa quête de vérité, là où la justice considère que somme toute, il n'y a pas d'affaire, ou une affaire close. Cette relation entre le juge et son greffier, le rangement si singulier, les débordements inattendus de jurons chez cet homme si policé, tout cela, tour à tour, touche, amuse, car Des lendemains qui hantent n'est pas dénué d'humour. Et puis il y a Achenbauer, ce flic jadis brillant qui a échoué là sans qu'on sache pourquoi. Le personnage prend toute son ampleur quand il se fois affublé d'une acolyte singulière, Lally : ces deux-là, ensemble, sont irrésistibles, et pour tout vous dire, j'adorerais que l'auteur les utilise à nouveau dans un roman. Leurs relations démarrent mal, mais leurs escarmouches sont savoureuses, et bon sang, ils font des étincelles. Et puis il y a la famille que se recompose Martial, avec Angèle et Régis, qui a l'incongruité d'un personnage vargassien.

Sur fond de tempête de 1999 et de naufrage de l'Erika, Alain Van Der Eecken livre un bien beau roman noir, sans jamais sombrer dans la facilité. C'est pour moi une découverte, et sans doute lirai-je le précédent roman de l'auteur, paru en 2016.




Alain Van Der Eecken, Des lendemains qui hantent, Editions du Rouergue, 2020.

La proie de Deon Meyer


Présentation éditeur

Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.
À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie
pour autant…

Ce que j'en pense

Deon Meyer et moi, avec La proie, c'est une grande réconciliation. Il y a fort longtemps, j'ai lu son premier roman traduit en français, salué par tout le monde. Mais je n'ai pas aimé du tout, du tout, du tout. Pour autant, j'avais bien noté, notamment en lisant les avis de Jean-Marc Laherrère, que l'auteur avait pris des chemins qui pouvaient me plaire, sans sauter le pas. C'est dire que je n'avais pas lu les précédents romans mettant en scène Benny Griessel, ce qui n'entrave nullement la lecture. 

Et quelle lecture! La proie est un roman difficile à lâcher, c'est le premier élément qu'il faut souligner à mon sens : si vous avez envie d'être happés par une histoire passionnante et menée de main de maître, n'hésitez pas. L'alternance entre les deux parties de l'intrigue, celle qui se déroule en France, celle qui se déroule au Cap, donne un rythme haletant (mais pas hystérique), et on bouffe les chapitres, les parties, à toute vitesse, avec un grand bonheur. Deon Meyer écrit remarquablement, certaines scènes sont saisissantes, regardez tout simplement celle qui ouvre le roman, à Bordeaux, alors que Daniel Darret est encore une énigme pour nous. Je l'ai trouvée bluffante.

Je découvrais Benny et son acolyte (que j'imagine présent dans les précédents romans), leur supérieure hiérarchique, les scientifiques qui les entourent, et c'est un vrai coup de coeur. Benny est manifestement un de ces enquêteurs typiques du noir, alcoolique (ici en rémission), tentant de reconstruire sa vie, et lui comme ceux qui l'entourent dégagent une telle humanité... Cupido est assez irrésistible dans le genre, je dois dire. 

J'ai bien aimé la façon dont Deon Meyer cerne la procédure, l'enquête, leurs difficultés. Il faut dire que Deon Meyer est un écrivain précis et documenté. La façon dont il évoque les lieux, les pays, leurs usages, est le fruit d'un vrai travail, qui donne du crédit à ce qu'il raconte. Et cela donne du poids à ce qu'il évoque : ses enquêteurs et ses scientifiques sont extrêmement doués, ils sont moralement admirables, cependant ce ne sont pas des surhommes, et Deon Meyer n'a pas recours à de mauvaises ruses pour les tirer de mauvais pas. C'est une chose que j'ai énormément appréciée, et qui fait de La proie un roman passionnant. 

Et puis Deon Meyer fait un portrait de l'Afrique du Sud telle qu'elle va, politiquement, portant par le biais de ses personnages et de leur enquête un regard amer et rageur sur l'évolution du régime politique. Ce n'est jamais fait de manière pesante, mais cela fait de La proie un excellent polar comme je les aime, qui prend une perspective sociale ou politique. 

Allez, une dernière chose pour vous convaincre de lire La proie : Deon Meyer fait de son personnage Daniel un amateur de viennoiserie, et il sait très bien qu'à Bordeaux, comme par chez moi, on mange des chocolatines. Pas des pains au chocolat. Et rien que pour ça, je l'aime. 

Deon Meyer, La Proie (Prooi), Gallimard Série Noire, 2020. Traduit de l'afrikaans par Georges Lory. 


 


jeudi 6 août 2020

Lune noire d'Anthony Neil Smith


Présentation éditeur
Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d’être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd’hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l’alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées. Si Billy franchit toutes les lignes, on peut néanmoins lui reconnaître une chose : il a un grand cœur. Ainsi, lorsqu’une amie lui demande de tirer d’affaire son fiancé, impliqué dans une sale affaire de drogue, c’est bien volontiers qu’il accepte. Quelques jours plus tard, Billy est arrêté par le FBI, enfermé dans une cellule au milieu de nulle part, et sommé de s’expliquer sur tous ces cadavres qui se sont soudain accumulés autour de lui.

Ce que j'en pense 
Voilà un moment (depuis sa sortie) que Lune noire patientait dans mon stock. Assurément, avoir noué des liens - même virtuels - avec Anthony Neil Smith sur Facebook l'a fait remonter dans mes piles : et vous savez quoi? tant mieux! Bon sang que j'ai passé un bon moment! D'ailleurs j'ai déjà acheté le volume suivant, que je garde en réserve pour un moment difficile. Car c'est la première chose que j'ai envie de souligner : Lune noire, c'est du hardboiled pur jus et totalement addictif, un page-turner, comme on dit désormais. Rythmé en diable, avec un savant mélange entre les codes du noir et des surprises, Lune noire est difficile à lâcher, et par Zeus, en ce moment, j'ai besoin de ça. C'est jubilatoire. 
Billy est un anti-héros en clair-obscur, un sale type que l'on aime, notamment parce qu'il a une bonne dose de lucidité et ne se repeint pas en rose. En tout cas je l'ai aimé tout de suite, avec ses turpitudes et son humanité, son regard sarcastique, son désenchantement radical. Et j'apprécie ce que Anthony Neil Smith en fait : pas de rédemption à la noix, pas de pathos, pas de sauvetage de demoiselle en détresse, le roman va au bout de la noirceur. J'ai lu qu'on compare l'auteur à Crumley, il y a de ça, dans la désespérance et dans le côté un peu destroy du personnage. Mais le roman a son ton, et c'est très bien comme ça. 
C'est l'ensemble de la galerie de personnages qui est parfaitement réussie : des "petits" personnages, comme Layla, par exemple, aux plus importants, comme le beau-frère, qui prend en épaisseur et en complexité. Et l'intrigue est très bien construite : complexe sans être absconse, équilibrée et fluide, impeccable. On en redemande! Les dernières lignes valent le détour : et si Anthony Neil Smith n'avait pas écrit d'autres romans avec Billy, on ne saurait que penser...
Et j'aime le ton de ce roman, sa façon de fustiger l'hypocrisie, les valeurs traditionnelles de la famille occidentale (et américaine), la norme sociale. C'est aussi du noir : il y a un regard social sur le monde comme il va, sur ce coin tranquille mais plein de paumés du Minnesota, gangréné par la pauvreté et le trafic de meth, qui semble la seule porte de sortie pour une jeunesse de laissés-pour-compte, souvent plus abrutis que la moyenne mais aussi tout simplement dénués d'avenir. Il y a aussi un regard social et politique, plein de dérision et d'humour, sur les institutions, sur ce que certains agents sont prêts à faire au nom de la lutte pour la "liberté". Mais Rome vaut-il mieux que les Malaisiens barjots et les barbus qui veulent mettre l'Amérique à feu et à sang, lui qui est animé par une rage toute personnelle envers Billy? 
Ce mélange entre jeu avec les codes, refus de se prendre au sérieux et authentique roman noir avec ce que ça suppose, à mes yeux, de lucidité et de profondeur, m'a vraiment séduite. 
Alors bien sûr, ça ne donne pas très envie d'aller dans le Minnesota, mais tout de même, c'est ainsi que l'Amérique est grande. 

Anthony Neil Smith, Lune noire (Yellow Medicine), Sonatine, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau. 




samedi 25 juillet 2020

Elmet de Fiona Mozley


Présentation éditeur
John Smythe est venu s’installer avec ses enfants, Cathy et Daniel, dans la région d’origine de leur mère, le Yorkshire rural. Ils y mènent une vie ascétique mais profondément ancrée dans la matérialité poétique de la nature, dans une petite maison construite de leurs mains entre la lisière de la forêt et les rails du train Londres-Édimbourg. Dans les paysages tour à tour désolés et enchanteurs du Yorkshire, terre gothique par excellence des sœurs Brontë et des poèmes de Ted Hughes, ils vivent en marge des lois en chassant pour se nourrir et en recevant les leçons d’une voisine pour toute éducation.
Menacé d’expulsion par Mr Price, un gros propriétaire terrien de la région qui essaye de le faire chanter pour qu’il passe à son service, John organise une résistance populaire. Il fédère peu à peu autour de lui les travailleurs journaliers et peu qualifiés qui sont au service de Price et de ses pairs. L’assassinat du fils de Mr Price déclenche alors un crescendo de violence ; les soupçons se portent immédiatement sur John qui en subit les conséquences sous les yeux de ses propres enfants…


Ce que j'en pense
J'avais acheté ce roman à sa sortie ou presque, mais il patientait depuis lors. Ayant eu une semaine difficile, j'ai d'abord eu besoin d'en passer par des lectures plus "légères" (un roman de fantasy / un roman ado, deux plaisirs presque coupables) avant de revenir à quelque chose de plus consistant. Mes lectures légères ont eu le mérite de casser ma panne de lecture, et Elmet est tombé à pic. 
Je suppose que certains pourraient catégoriser Elmet comme "rural noir", mais on s'en fiche : c'est un grand roman, et basta cosi. 
Danny et Cathy vivent avec leur père John, une force de la nature et un marginal, un de ces exclus de la société post-thatchérienne, mais qui somme toute, s'en accommode très bien pourvu qu'on lui fiche la paix. Après la disparition des radars d'une mère en perdition et de la mort d'une grand-mère protectrice, le père embarque ses deux mouflets et leur construit une maison au fond d'un bois, sur une terre qui a jadis appartenu à la mère mais qui est aujourd'hui la propriété de Price, une de ces ordures de profiteurs de crise dans un pays néo-libéral en diable. La première chose que j'ai envie de souligner est la beauté de ces trois personnages : pas d'angélisme, le père a une violence en lui, c'est certain, qu'il utilise lors de combats clandestins et qu'il a souvent mise au service de Price pour des desseins peu reluisants. Mais il a quelque chose de solaire, et il n'est pas dénué de valeurs. Et le lecteur ne veut qu'une chose : qu'il puisse mener la vie dont il a envie, une vie à l'écart, en autarcie ou presque, une vie en harmonie avec la nature, frugale et rude, lente aussi. Fiona Mozley est très habile pour nous faire aimer ces personnages, car quand on y songe, je devrais tiquer face à ce père qui déscolarise ses enfants, qui leur offre une existence dure et précaire, sans réel avenir dans nos sociétés telles qu'elles vont. Mais il y a tant d'amour, tant de respect, que je ne peux qu'adhérer. La fête de Noël entre ces trois-là est un moment magnifique (et je DETESTE Noël), sorte de moment d'harmonie qu'on sait menacée, mais sans mièvrerie, hein. Avoir choisi de mener le récit du point de vue de Danny est formidable : c'est le point de vue d'un presque enfant, et il peut énoncer des choses qui secouent avec sa naïveté. Pourquoi la terre appartient-elle à quelqu'un qui peut vous empêcher d'en disposer alors même que vous voulez simplement y vivre? Les règles et les lois des hommes sont-elles iniques? Cathy est un magnifique personnage, que je n'oublierai pas de sitôt, plus tout à fait une enfant, pas encore une jeune femme, une sorte de Diane chasseresse prise au piège de sa condition de femme, dans le regard et l'esprit des hommes, constamment sous-évaluée par ces crétins virilistes. Tous les trois ne peuvent vivre dans leur Eden sans rendre de comptes, le monde des hommes est ainsi fait.
Car Elmet est aussi, à mes yeux, un somptueux roman noir, qui porte un regard social et politique acéré. Il met en question notre rapport à la nature, à la société, à la sauvagerie, à l'exploitation de la faune et de la flore, à notre domination stupide sur le monde animal. John et ses enfants chassent, pour se nourrir, mais ils respectent leurs proies. Mais surtout, Elmet évoque cette Angleterre post-Thatcher, livrée aux profiteurs de crise, qui ont racheté les logements sociaux pour faire toujours plus d'argent. C'est un monde d'exploitation de la terre par l'homme, de la femme par l'homme et de l'homme par l'homme : abandon des services sociaux, hausse des loyers, mise en concurrence de la main d'oeuvre peu/pas qualifiée, exploitation éhontée des plus faibles. John se retire de ce monde parce qu'il veut disposer de son corps, qui est son seul capital. C'est tout l'enjeu de sa lutte. Et Cathy connaît les mêmes problèmes, mais avec la "tare" sociale d'être une femme, ce dont elle s'explique auprès de son frère dans un superbe passage féministe en diable, et d'une grande puissance. Cathy la sauvageonne, avec son arc, sera une superbe figure sacrificielle (à moins que...). C'est nue qu'elle donnera toute sa mesure, reprenant possession, à son tour, de son corps. 
Enfin, je dois évoquer la force de l'écriture et l'intelligence de la construction. Dès le début, par ces chapitres en italiques qui montrent Danny à la recherche de sa soeur, nous savons que leur Elmet a été dévasté, qu'il n'est plus de bonheur possible à trois, que la violence du monde les a rattrapés. Mais le récit n'en reste pas moins captivant. Et l'écriture de Fiona Mozley est saisissante de beauté (bravo à la traductrice Laëtitia Devaux), elle capte à la fois le plus subtil dans les personnages et le plus beau dans la nature qui les environne, dans ce bois rude et poétique, dans cette bulle si fragile. Là encore, le mot qui me vient pour qualifier son écriture est "solaire". 
J'ai refermé le roman bouleversée, secouée, car le final, l'affrontement final, que l'on redoute et que l'on attend, est remarquable de violence et de beauté, de force et de poésie (oui oui). Cela dépasse tout ce que l'on pouvait attendre. Il n'est plus d'Elmet possible dans cette Angleterre-là, et c'est à pleurer. 

Fiona Mozley, Elmet (Elmet), Joëlle Losfeld, 2020. Traduit de l'anglais par Laëtitia Devaux.