lundi 27 juin 2022

L'heure des chiens de Thomas Fecchio




Présentation éditeur

En l’espace d’un week-end, le quotidien de la ville de Soissons sombre dans le chaos. Les tombes musulmanes de la nécropole dédiée aux soldats de 14-18 sont atrocement profanées et de l’autre côté de la ville, Julia, en convalescence à la suite d’un accident traumatisant, trouve une main sauvagement coupée sur les berges de l’Aisne. L’adjudant Gomulka, gendarme désabusé et proche de la retraite, se voit confier ces deux enquêtes. Face à la violence et la noirceur de ces crimes, il ne s’opposera pas à ce que le lieutenant Delahaye, surnommé « la Machine », lui prête main forte. Au cœur d’une ville qui porte les stigmates du premier conflit mondial, les deux hommes vont devoir démêler l’écheveau de ces deux affaires, qui n’en formeront peut-être qu’une. « L’invasion s’arrête ici ».


Ce que j'en pense

J'étais totalement passée à côté de ce roman et à dire vrai, de cet auteur, jusqu'ici. C'est son deuxième roman. Et je pense que c'est une plume à suivre. C'est dans la collection Cadre Noir du Seuil qu'a été publié en 2021 L'heure des chiens, qui brasse plusieurs thématiques sociales et politiques: accueil des migrants, extrême-droite, souffrance au travail, France périphérique et perte des repères... Je sais que certains lecteurs ont trouvé que cela faisait un peu trop et nuisait à l'ensemble, car qui "trop étreint mal embrasse", si je puis dire. Je comprends cette réserve mais je ne la partage pas tout à fait. Si je devais formuler à mon tour une réserve, elle concernerait plutôt le dénouement, la résolution de l'intrigue et du "mystère", parce qu'un personnage est introduit un peu tardivement à mon goût (même s'il y a des signes précurseurs) et parce que les implications sont un peu rocambolesques. Mais cela n'est que mon humble avis, et l'ensemble est très cohérent, quoi que j'en dise. 

Non, sur la multiplicité des thématiques, je n'ai pas froncé les sourcils : tout s'entremêle, pas seulement par nécessité narrative mais par cohérence politique, si vous me permettez le mot. Tous les "thèmes" brassés sont les facettes complémentaires d'une société en crise, qui instrumentalise et déshumanise les individus, sacrifiant le collectif au nom de l'intérêt de quelques uns, piétinant l'humanisme et les valeurs morales élémentaires. Soissons est une de ces petites villes vidées de substance, où se cumulent les symptômes de cette société malade. J'admets que tout cela peut sembler un peu touffu, un peu périlleux, mais à travers le personnage de Gomulka, il y a une sorte de faisceau qui donne du sens à... cette perte de sens. Tous les personnages, toutes les situations et partant toutes les thématiques convergent autour de la perte de sens dans une société qui ne pense qu'à la performance et qui s'égare dans des fonctionnements qui s'affranchissent ou veulent s'affranchir du facteur humain (l'expression revient dans le roman) : machine managériale (Julia), machine politique et policière (le traitement des migrants, la "réponse" xénophobe), machine déductive (Delahaye), machine comptable (la police doit faire du chiffre, la clinique psychiatrique se voit couper des financements parce que trop peu efficace), etc. 

Et puis il y a les personnages : la force de Thomas Fecchio est de les faire exister très vite, et de leur donner une profondeur intéressante. Pas de manichéisme ni d'héroïsation, on est face à des personnages qui sont troubles, de Julia à Delahaye, en passant par le très intéressant Gomulka, pas très aimable, pas très clair. L'auteur reprend des figures codées, comme Gomulka, fidèle apparemment au stéréotype de l'enquêteur en pleine crise personnelle et professionnelle, ou la prostituée qui veut se sauver de sa condition. Mais il sait leur donner du souffle, évite la caricature, sans aucun angélisme. 

L'heure des chiens se lit donc avec grand plaisir, et mérite d'être découvert s'il n'est pas passé entre vos mains. 


Thomas Fecchio, L'heure des chiens, Seuil, Cadre Noir, 2021.


dimanche 12 juin 2022

Agentique d'Elodie Denis et Le couloir rouge de Brice Matthieussent





Présentations éditeurs

Agentique - Elodie Denis

1996, Chayton, vétéran américain, visite le Vietnam comme on retourne sur une scène de crime. Loan, étudiante, s'ennuie dans l'agence de voyages de sa mère. Ensemble, ils traceront un sentier dans ce pays mutilé par la guerre : le premier ravivera sa mémoire, la seconde dessinera cet éprouvant périple. Mais derrière ce drame actuel se cache une autre réalité plus ancienne, un théâtre de marionnettes trempées d'agent orange.

Le couloir rouge - Brice Matthieussent

Ils sont quatre amis à se retrouver rituellement depuis des années, chaque premier samedi du mois, dans un petit restaurant vietnamien de Paris. Tous ont en commun les souvenirs d’une ancienne vie passée sur le continent asiatique.
Ce soir-là, c’est Marco qui prend la parole – et il ne la lâchera plus. Sous le regard tour à tour intrigué, amusé ou inquiet de ses trois comparses, il plonge au coeur de ses ténèbres les plus intimes. Son récit va les ramener au temps du Vietnam des années 1970. Marco, alors tout jeune homme, revenu de l’utopie hippie et incertain de son avenir, inspiré par la figure de Malraux, avait décidé de partir jouer à l’aventurier au bout du monde, dans l’espoir de trouver un sens à son existence. Làbas, deux rencontres cruciales, aussi belles que terribles, vont le bouleverser à jamais.
Un roman d’initiation et d’amitié magnétique en hommage aux grands classiques de Joseph Conrad.


Ce que j'en pense

J'ai enchaîné la lecture de ces deux romans, qui m'ont tous les deux emmenée au Vietnam, et même s'ils sont différents, je suis tombée sous le charme de ces deux écritures.

Brice Matthieussent est avant tout pour moi un traducteur, mais je savais qu'il était aussi auteur, sans pour autant avoir eu la curiosité de le lire. Cette fois-ci, c'est une chronique de lecture qui m'a donné envie de lire Le couloir rouge. Des amis, tous d'ex-baroudeurs ou grands voyageurs, se retrouvent régulièrement à Paris, au Dalat, et ce jour-là, l'un d'entre eux entreprend de raconter son séjour au 
Vietnam, dans l'étrange ville coloniale de Dalat, au lendemain du départ des troupes américaines, et alors que la guerre fait toujours rage. J'ai aimé ce dispositif narratif, ce long monologue entrecoupé de séquences brèves dans le restaurant, car l'on partage immédiatement la fascination des convives pour le récit de Marco.

Deux fils s'entrelacent : l'un est en quelque sorte l'initiation du jeune Marco, qui fait sur place deux expériences fondamentales, fondatrices, que je vous laisse découvrir. Il y a une des plus belles scènes d'amour que j'aie lue. L'expérience du couloir rouge est dans un autre registre une des plus saisissantes et fortes qu'il m'ait été donné de lire aussi.

Le couloir rouge est aussi un superbe roman sur la colonisation, ou plus exactement la pensée coloniale, et les scènes dans la plantation de thé sont incroyables. Matthieussent déconstruit les fantasmes coloniaux (dont n'est sans doute pas exempt le jeune Marco), fracasse les jolies images. De manière sans doute incongrue, j'ai pensé à Marguerite Duras, à Robbe-Grillet (certaines scènes de La Jalousie). Je me suis laissée porter par la plume de l'auteur, qui écrit magnifiquement, dans un style qui à la fois vous percute par sa force d'évocation et vous caresse par sa finesse d'atmosphère.

J'ai aussitôt enchaîné avec Agentique d'Elodie Denis, qui aborde un autre aspect des guerres coloniales et post-coloniales. Le récit entremêle là aussi deux époques, le milieu des années 1990 et par analepses, les années 1970, quand les USA traquent le communiste honni dans un 
Vietnam déjà meurtri. Elle restitue toute la sauvagerie savamment organisée de cette tuerie de masse et de cet écocide, venant nous rappeler que les ravages de l'agent orange se feront sentir bien au-delà de la fin du conflit, sur la nature aussi bien que sur les êtres humains. L'intrigue alterne le point de vue de Chayton Delgado, vétéran venu disperser les cendres de son ancien compagnon d'armes sur cette terre de sang, mais aussi tenter de retrouver la mémoire de cette période qu'il a en partie occultée, et de Loan, jeune femme qui lui sert de guide dans ce pélerinage. Il y a chez Elodie Denis une grâce dans l'écriture qui provoque l'émerveillement, une puissance de l'imaginaire qui fait de ce roman à la fois une vision du Vietnam de ces deux époques très précise et documentée et une vision romanesque libérée de toute glu réaliste. Dans de longues phrases qui s'enroulent et vous enveloppent, elle s'attache à faire ressentir, sentir, percevoir par les sens aussi bien par l'esprit ce pays qui reste fondamentalement étranger pour Delgado. Un repas dans une petit restaurant un peu perdu et les odeurs délicieuses, une pause pour se rafraîchir au bord d'une route alors que la pluie ruisselle, une nuit ultime sur une rivière à l'atmosphère étrange... La beauté de l'écriture, la capacité d'Elodie Denis à faire exister ces personnages, de premier plan ou simples silhouettes, sa maîtrise de la construction, font que le roman se dévore et se savoure.

Colonialisme, impérialisme, voilà deux grands sujets abordés par ces romans qui ont surtout en commun de proposer des visions habitées et puissamment romanesques, et de déployer les sortilèges de deux voix poétiques que l'on quitte à regret.




Elodie Denis, Agentique, Les Moutons électriques, 2022.

Brice Matthieussent, Le couloir rouge, Christian Bourgois, 2022.

mercredi 18 mai 2022

Mécanique mort de Sébastien Raizer



Présentation éditeur

Après trois ans passés en Asie, Dimitri Gallois revient à Thionville, afin de se recueillir sur les tombes de son père et de son frère pour apaiser son âme tourmentée.

Mais ce retour réveille de vieilles haines et provoque un regain de violence entre des clans ennemis qui avaient conclu une paix toute relative.
Vengeance, trafic de drogue, opium de synthèse, banquier corrompu, mafia albanaise et ‘Ndrangheta, Dimitri va-t-il réussir à échapper à cette terrifiante mécanique de mort ?


Ce que j'en pense

2022 est une année faste, décidément, notamment à la Série Noire, et depuis des mois, je trépignais car un nouveau Sébastien Raizer était annoncé. L'auteur avait partagé sur les réseaux sociaux la superbe couverture, et je ne connaissais rien d'autre que le titre. 

Si Les nuits rouges prenaient le passé et la liquidation de l'industrie sidérurgique en Lorraine comme points d'ancrage pour nous parler du chaos qui caractérise nos sociétés, il ancre directement Mécanique mort dans le présent, et livre le portrait terrifiant d'un monde où capitalisme et réseaux mafieux se sont totalement, irrémédiablement confondus, car sans l'argent des réseaux criminels, le système tout entier s'effondrerait. On savait les points communs, en matière de fonctionnement, de l'un et de l'autre, la manière dont les mafias ont prospéré grâce au capitalisme et à sa version mondialisée, mais les choses vont désormais bien plus loin. 

Avant tout développement, je le dis tout net : vous pouvez lire Mécanique mort sans avoir lu Les nuits rouges. Sébastien Raizer en reprend l'univers - La Lorraine sinistrée par la désindustrialisation - et certains personnages, notamment Dimitri, je vais y revenir. Il livre habilement et sans pesanteur les clés pour se repérer sans avoir lu Les nuits rouges. Cependant, je pense que vous n'aurez qu'une envie, lire aussi Les nuits rouges. 

Bon, reprenons (me dis-je à moi-même). Dimitri Gallois, figure de rédemption du précédent roman, est à nouveau le déclencheur de chaos de ce roman, bien malgré lui. Car il est revenu, revenu du bout du monde où il a trouvé une forme d'équilibre, mû par le besoin de retrouver les fantômes de son passé, de faire la paix avec lui-même. Il enclenche la mécanique mortifère, il est l'étincelle. Ce personnage me bouleverse, par son rapport à son passé, par ses tentatives folles d'enrayer la "mécanique mort", par sa façon contemplative de considérer le monde, la nature, la terre de son enfance. 

L'une des forces de Sébastien Raizer est sa capacité à faire exister des personnages complexes et magnifiques, qu'il s'agisse des personnages de premier plan ou de figures de second plan. A côté de Dimitri Gallois, Keller n'est pas mal non plus. Oh que j'ai aimé les séances d'enregistrement (une cuillère comme micro) de ce solitaire lucide et cynique ! Il livre au lecteur les clés d'interprétation, de lecture de ce monde en train de s'écrouler, de l'imbrication désormais totale entre criminalité organisée, capitalisme et politique (elle-même subordonnée aux deux autres). La pandémie a joué un rôle d'accélérateur : le monde, au bord du gouffre, ne tient que par l'argent sale. La force de Sébastien Raizer est d'articuler micro et macro, si je puis dire, de montrer à quel point le système, devenu fou, est sur le point d'imploser. Localement, Dimitri va tenter d'empêcher les Albanais de continuer à inonder le marché de fentanyl : aveuglés par l'appât du gain (et bas du plafond, faut le dire), ils introduisent un produit qui va tuer les consommateurs. Cette logique meurtrière et suicidaire est absurde et sape les bases du fragile équilibre instauré par Nesrine et Keller : elle génère donc du chaos, encore et toujours. A un niveau mondial, il y a aussi une lecture politique du marché de la drogue et de ses évolutions : la Chine, les Etats-Unis, lisez, vous comprendrez. Quand les trafics deviennent une arme politique: l'hypothèse est passionnante. 

A un niveau macro, dont le trafic local peut être vu comme une métaphore, se lit l'évolution d'un système dingue qui court à sa perte : la mécanique mort est là. Capitalisme et crime se confondent totalement et sont lancés dans une surenchère mortifère. Toujours plus, toujours plus vite, pour toujours plus de profit : le capitalisme prédateur et la criminalité avide de gains rapides dévorent les ressources naturelles, tuent toujours plus, et ont enclenché un mécanisme qui n'est pas seulement destructeur mais auto-destructeur. Le système va s'effondrer du fait de son incapacité à se réguler, entraînant la planète et l'humanité dans sa chute. Mécanique mort...

Sébatien Raizer livre une fois de plus une vision puissante, hallucinée, sans jamais faire de son roman un pensum. Le rythme est parfaitement maîtrisé, on tourne avidement les pages mais une fois de plus, il mêle à sa mécanique narrative implacable des moments de ralentissement, voire de pause au milieu du chaos. De même que Dimitri est en quête de paix avec les spectres, vivants ou morts, Sébastien Raizer livre des moments d'apaisement, et je vous jure que vous allez parfois rire, oui, rire au milieu de l'horreur : Agathe, la mère, est un personnage formidable, et ses parties avec Salvatore sont une merveille de tendresse et d'humour. Agathe et sa douce démence sénile sont aussi une voie d'accès au passé de Dimitri et à la paix, et peut-être la seule manière de supporter le chaos.

Je ne peux terminer cette chronique sans faire mention de la beauté et de la puissance de l'écriture de Sébastien Raizer : pour moi c'est un éblouissement, comme toujours. Mécanique mort est superbement écrit, les phrases au rythme syncopé, à la poésie violente, sont la meilleure expression de cette vision du chaos qui nous entoure et nous submerge: 

"Martèlements, sifflements, hurlements industriels, odeur de sulfures et de méthane. 

Visions infernales où dansent des cadavres rouges comme la nuit. Leur sang ne sèche jamais.

Les cauchemars deviennent meurtres et les meurtres, cauchemars. 

Il connaît intimement la zone de l'existence la plus noire et la plus puissante, tapie sous une débâcle de peurs et de colères. Il croit la maîtriser. Il y est enchaîné. 

Le passé n'existe pas. 

Tout est toujours présent.

DIRTY BALLAST."


Vous savez ce qui vous reste à faire. Vous me remercierez. 


Sébastien Raizer, Mécanique mort, Gallimard Série Noire, 2022. 




dimanche 15 mai 2022

Les morts de Riverford de Todd Robinson



Présentation de l'éditeur

À Riverford, petite ville durement frappée par la crise économique, la population se noie dans l’ennui, l’alcool et la drogue. Quentin Davoll, vieille gloire du basket, est assassiné. Fils unique de l’homme le plus puissant de la ville, il était haï de tous pour ses activités de banquier - et parce qu’il était une brute raciste. Frank Yama, le flic chargé de l’enquête, a été l’une de ses victimes au lycée. Avec le shérif Julius Franco, ils sont le seul Asiatique et le seul Noir du coin, et ne pleurent pas vraiment la mort de Davoll. Mais la liste des suspects est très longue, et Riverford cache pas mal d’histoires sordides et de comptes à solder. Yama n’est pas au bout de ses surprises, et encore moins de ses peines.


Ce que j'en pense

Cela faisait longtemps que j'espérais un nouveau roman de Todd Robinson, et voici Les morts de Riverford, qui ne nous ramène pas Boo et Junior, personnages de ses précédents polars, mais qui introduit Frank et Julius, le premier étant un flic aux origines japonaises (une curiosité à Riverford) et le second un shérif "marron" (presque aussi incongru à ce poste). Le roman est construit en kaléidoscope, les chapitres livrant les points de vue de différents protagonistes, l'ensemble dressant le portrait de l'Amérique telle qu'elle va, c'est-à-dire assez mal. 

Riverford est l'une de ces petites villes américaines, à deux heures de Boston, qui tout en offrant des spécificités made in USA, a des points communs avec ces villes moyennes françaises de la diagonale du vide. Abandon des pouvoirs publics, désindustrialisation, augmentation folle du coût de la vie : si vous ajoutez la circulation des armes, le fléau des substances psychotropes, vous obtenez un cocktail mortifère et explosif, le tout sur fond de crétinisation généralisée. 

L'originalité du roman de Todd Robinson est de liquider d'emblée deux des plus grosses ordures de la ville : l'un est le magnat local, ou plutôt son héritier, brute épaisse à la carrure de géant, l'autre est un raté violent, qui laisse derrière lui deux rejetons opposés sur bien des points, l'un étant l'incarnation même de la bêtise qui nous vaudra quelques scènes hilarantes. 

Car Todd Robinson jette toujours un regard empreint de désespoir et d'humour sur cette triste humanité. Il y a des scènes déchirantes (Albert) et des scènes hilarantes. Il me semble toutefois que le regard de l'auteur est plus sombre que dans les précédents romans, plus désenchanté : c'est aussi, je suppose, que l'Amérique n'est déjà plus la même et qu'il n'y a pas de quoi se réjouir (là-bas comme ici). La misère - économique, culturelle, morale - est mère de la bêtise et de la violence. Alcool, ignorance, impuissance à s'extirper de la misère, tout est prêt pour qu'explose la violence, envers ce qui n'est pas assez blanc, assez "normal" (la norme est dans l'oeil de celui qui regarde, donc tout est relatif), assez fort (testostérone requise). 

Joyeusement amoral ou immoral, Les morts de Riverford pourrait s'appeler Les salauds meurent aussi : et on s'en réjouit bien. L'esthétique très "pulp", que je trouve très emblématique de la manière d'écrire de Todd Robinson, fait des merveilles. Et au milieu de ce chaos, il se dégagé malgré tout une humanité qui fait chaud au coeur. 


Todd Robinson, Les morts de Riverford (The Dead in Riverford), Gallmeister, 2022. Traduit de l'anglais (USA) par Alexis Nolent.

samedi 14 mai 2022

La main de Dieu de Valerio Varesi




Présentation de l'éditeur

Sous le plus vieux pont de Parme, le corps d’un homme émerge du rivage boueux. Il a été assassiné, puis jeté à l’eau on ne sait où et emporté par le courant. Le commissaire Soneri, se fiant comme toujours à son instinct, décide de remonter le fleuve. Par un après-midi froid et pluvieux, son voyage vers les origines l’amène dans un village isolé des Apennins, près d’un col autrefois parcouru par les marchands et les pèlerins et désormais fréquenté par les vendeurs ambulants non européens et les « mules » de la drogue. Les villageois parlent peu et à contrecœur, l’hostilité envers l’étranger, qui plus est le flic, est évidente. Soneri découvre malgré tout l’identité de la victime – un entrepreneur local riche et redouté – dont le nom est lié à un violent conflit d’intérêts sur l’avenir de ces montagnes. Au fi l des jours, l’enquête devient de plus en plus inquiétante, tandis que le commissaire s’échine à trouver la bonne piste parmi des chemins impénétrables qui se perdent dans un paysage intact de neige, d’arbres et d’eau. Dans ce décor qui le fascine et le bouleverse à la fois, il croise des personnages bizarres, rassemblés dans une sorte de communauté des bois, et un prêtre dérangeant à la foi subversive, confi né par punition dans ce lieu oublié de Dieu…

Ce que j'en pense

Il est des auteurs dont l'oeuvre a peu à peu pris une place importante dans ma vie de lectrice, dont j'aime tant l'univers que j'ai l'impression de connaitre les personnages. Valerio Varesi est de ceux-là, et il conjugue à mes yeux la maîtrise du roman noir, une vision humaniste et pessimiste et une capacité, malgré tout, à garder une part d'émerveillement.
Avec La main de Dieu, il ramène Soneri dans les montagnes, et une fois encore, il se départit de toute vision niaise de la ruralité, pour dresser un petit théâtre tragique comme il en a le secret. Il y enferme ses personnages, à la faveur (si je puis dire) d'un éboulement qui coupe le village du monde, avec Soneri en observateur privilégié, un peu comme Maigret quand il prend sa tête de province, sauf qu'il a un peu plus de mal à se fondre dans le paysage et se heurte à l'hostilité des habitants du coin.

C'est que l'Italie a bien changé, et même ces montagnards rudes et hostiles sont gangrénés par la corruption des médias et de l'argent, rêvant de tout ce qu'on leur fait miroiter à la télé-poubelle, mais aussi montrant une hostilité - récente en ces pays de solidarité - envers tout ce qui est étranger et même différent, tout simplement.

Valerio Varesi excelle à montrer, par le prisme d'une petite communauté la dislocation de la société italienne, la dépendance envers des "puissants" corrompus jusqu'à la moelle, la dégringolade morale de nos sociétés aveuglées par l'aspiration à l'argent facile. Il expose la bêtise crasse dans toute sa laideur, dans toute sa violence aussi, parce que les uns et les autres sont prêts à tout pour préserver leurs petits ou grands privilèges.

La nature, terrible et somptueuse, est elle-même menacée par ces appétits féroces : aux conséquences du changement climatique s'ajoutent les inepties du développement touristique, qui massacre paysages et hommes, ceux-là mêmes qui s'efforcent de vivre dans le respect de la montagne. Valerio Varesi ne nous donne aucune raison d'espérer de ce côté-là, disons-le tout net.

Alors d'où vient ce sentiment d'humanité, me direz-vous? Eh bien il est lié à ce qui fait le sel de l'univers de Varesi : l'amitié (souvent teintée de joyeux sarcasmes), l'amour dont la dimension charnelle est capitale, les plaisirs de la chère simple, savoureuse, réconfortante. Tout cela n'occulte pas la tragique marche du monde, les morts et les sacrifiés, et la confrontation finale est déchirante, mais cela permet de supporter la vie, et d'en jouir en dépit de tout le reste.



Valerio Varesi, La main de dieu (La Mano di Dio), Agullo, 2022. Traduit de l'italien par Florence Rigollet. 

mardi 26 avril 2022

La défaite des idoles & La cour des mirages de Benjamin Dierstein




Ce que j'en pense

J'ai chroniqué le premier volume de la trilogie de Benjamin Dierstein, La sirène qui fume, et comme mon rythme d'écriture est un peu paresseux, j'ai lu les deux volumes suivants avant même d'avoir chroniqué La défaite des idoles. Je vais donc vous rendre compte de ma lecture des deux en même temps, valant pour avis sur l'ensemble de la trilogie, le tout en essayant de ne rien révéler de l'intrigue. 

Le deuxième volume est le plus directement politique des trois, et que les âmes sensibles le sachent, le troisième est le plus dur: je connais une lectrice aguerrie de noir qui a calé devant la violence crue de ce tome conclusif. Question de sensibilité, mais aussi d'entrée dans l'univers de Benjamin Dierstein, car la lectrice en question n'avait pas lu les deux premiers. Pour ma part, j'étais prévenue (par elle!) sur le type de violences auquel m'attendre, mais surtout j'avais été "affranchie" dès La sirène qui fume. Mais je dois dire qu'on monte d'un cran pour aller vers l'insoutenable ou presque. Et c'est toute la force de l'auteur : quand certains auteurs peuvent se voir accuser de complaisance dans l'évocation des tortures physiques, en particulier à caractère sexuel, infligées (en particulier aux femmes), lui dose savamment les choses. Nulle complaisance, aucune esthétisation, mais rien n'est épargné, c'est à la fois un parti-pris d'écriture - on n'euphémise pas les violences faites aux plus fragiles, il faut les montrer telles qu'elles sont - et une nécessité narrative, car il nous faut comprendre pourquoi et comment tel ou tel personnage déraille, saisi par l'horreur, terrassé par la souffrance.  

Avec le 3e tome, Benjamin Dierstein fait aussi le procès d'une époque, des relents des années 1970 et 1980, durant lesquelles, sous couvert de libération sexuelle, certains membres de l'élite politique et intellectuelle se sont fourvoyés, ont défendu l'indéfendable, avec une naïveté qui a bien servi les perversions réelles de quelques uns. On entend souvent dans le roman des noms de personnalités publiques qui résonnent avec l'actualité de ces dernières années, car les comptes ne sont pas soldés, et ne pourront l'être tant que vivront les protagonistes - victimes et bourreaux - de cette époque. On voit aussi comment il est commode de dénoncer l'idée de réseaux - vous n'y pensez pas, vilains complotistes - qui certes, peut être instrumentalisée à des fins politiques, mais qui permet aussi de planquer sous le lit la crasse, de faire comme si des organisations criminelles n'existaient pas. Il y a de l'argent en jeu, donc réseaux il y a. Quoi qu'il en soit, avec La cour des mirages, Benjamin Dierstein clôt avec maestria une somme romanesque impressionnante, sans se prendre les pieds dans le tapis, nouant et dénouant les fils de manière impressionnante. Il reprend des fils narratifs laissés là, dans le deuxième tome mais aussi le premier. Se déploie un imaginaire quelque peu paranoïaque, avec un motif-clé dans chaque tome, celui de la trahison. 

L'auteur excelle dans l'évocation des services de police, reprenant bien sûr le thème de la guerre des services, mais l'amplifiant par une lecture politique des services. Qu'ils soient directement liés au pouvoir politique ou infiltrés par des sympathisants ou plus des forces politiques en présence dans le pays, ils dégagent l'image d'une police et d'une justice souvent plus occupées à couvrir leurs fesses et celles des gouvernants qu'à rendre quelque justice que ce soit. Au fond, seule la Brigade de Protection des Mineurs sort à peu près propre de cette trilogie. Les autres services semblent être des paniers de crabes, des nids de serpents, des services politiques en somme. 

J'ai dit tout le bien que je pensais de l'écriture de Benjamin Dierstein, et je ressors bluffée de ma lecture. Le deuxième tome, peut-être parce qu'il explore plus directement les méandres de la vie politique française, est presque apaisé dans le rythme. Enfin, n'allez pas croire que c'est une croisière pépère, vous seriez un peu secoués : mais le premier tome était presque suffocant, du fait des deux points de vue adoptés. Le deuxième prend son temps, puis accélère. Le troisième reprend un rythme soutenu, et on est embarqué dans le point de vue de deux personnages habités, hantés, fracassés : c'est donc reparti pour un roman dont on ne sent pas passer les pages, qui empoigne, avec toujours cet effet de sur-accélération dans le dernier tiers, qui empêche de lâcher le volume. La syntaxe de Dierstein rend admirablement l'état de confusion mentale des protagonistes, de l'un en particulier, avec des phrases où tout se télescope, faisant perdre les pédales au lecteur même. 

On sort de là essoré, vidé, et c'est bien. 

Vous vous souvenez peut-être que j'avais pensé à Chainas, et qu'on comparait beaucoup Dierstein à Ellroy. Finalement, je ne sais pas. Il n'y a pas chez Benjamin Dierstein l'ambiguïté morale de certains auteurs de noir d'aujourd'hui. Ou plutôt si, chez les personnages principaux, dont aucun n'est vraiment aimable (inquiétez-vous si vous vous identifiez), ni coupable, ni innocent. Cependant il perçoit qu'il y a des degrés d'intensité variables dans le degré de déglinguerie morale (j'invente des mots si je veux). Certains sont définitivement corrompus, et au fond, qu'ils liquident d'autres personnes avec des flingues ou qu'ils se contentent de rendre service à des puissants - des plus puissants qu'eux - ne fait pas grande différence. Il y a ceux qui basculent du côté obscur de la force, pour de bonnes ou mauvaises raisons, mais qui gardent un étrange code moral ou de loyauté, qui leur coûte généralement cher dans ce marigot. Et puis il y a ceux qui sont victimes ET bourreaux. Dierstein ne croit guère à la résilience (ce mot que tout le monde a à la bouche aujourd'hui en le dévoyant de son sens) : les victimes sont perdues, soit parce qu'elles sont condamnées à la folie, soit parce qu'elles n'ont plus de repères moraux et se font complices ou bourreaux. Il y a ainsi quelques personnages saisissants de survivants/survivantes, torturés par ce qu'ils sont devenus aussi bien que par le passé. Mais la morale de l'histoire est dans la dernière phrase du 3e tome. Un constat désabusé, mais qui trace la frontière entre ceux qui profitent et ceux qui paient (de leur vie, de leur innocence). Ce ne sont pas les mêmes et cela vaut pour constat moral.

Je me demandais, en ouvrant ce 3e tome, ce que Benjamin Dierstein me réservait. Je savais qu'il irait loin dans l'horreur, mais je me demandais à quelle fin en fanfare je devais m'attendre. Je n'ai pas été déçue, tout est parfaitement logique, et tragique, évidemment. 

Maintenant, j'attends avec impatience la prochaine oeuvre de Benjamin Dierstein. 


Benjamin Dierstein, La défaite des idoles, Nouveau Monde Editions, 2020.

Benjamin Dierstein, La cour des mirages, Nouveau Monde Editions/Les Arènes Equinox, 2022.




jeudi 21 avril 2022

Les invités de Richard Gwyn



Présentation éditeur

Un homme seul habite la maison que lui a léguée sa tante, dans le massif gallois des Black Mountains, occupant ses journées et ses nuits à lire les ouvrages de la bibliothèque. Un matin, il découvre une tente bleue dans son jardin, d’où sortiront au fil des jours des visiteurs étranges. L’une s’invite dans sa cuisine pour lui proposer du thé, un autre, aux allures de vagabond, entreprend sans tarder le réaménagement total du potager. Chacun raconte son histoire et prétend que la tente est la sienne. Le temps s’étire, les certitudes chancellent… Ce bal drolatique et incessant d’invités se poursuivra-t-il ou devront-ils tous retourner dans leur monde ?

Ce que j'en pense

Voilà une lecture qui m'a offert un voyage inédit, un dépaysement total, dans des contrées imaginaires. Oh pas de créatures fabuleuses ou mythologiques ici, mais une maison perdue dans les Black Moutains galloises, habitée par le narrateur qui a hérité de cette demeure par sa tante, Megan. Nous découvrons au fil du récit cette femme singulière à la bibliothèque extraordinaire, que notre narrateur parcourt sans se lasser. Le roman s'ouvre sur la découverte inattendue d'une tente d'un bleu irréel tout près de la maison, dans le pré du voisin. 

Le roman est placé sous le patronage, si je puis dire, de Borges et de son Aleph, mais aussi de Lewis Carroll, entre autres, avec également des références amusées à la culture pop, comme Doctor Who, ou à une culture plus érudite, avec l'ésotérique Thomas Vaughan. Ode aux pouvoirs de l'imagination, le récit déroute, enchante, joue sur une étrangeté qui n'est jamais effrayante. 

Erudit et poétique, le roman de Richard Gwyn enchante, et il est difficile d'en parler davantage sans gâcher le plaisir de la découverte. Il faut se laisser porter, à la fois par le récit de notre narrateur et par ceux de ses "invités", qui éclairent chacun à leur manière la vie de la tante Megan. Il faut entrer dans la tente bleue comme dans le terrier du lapin, sans se soucier du rythme des ans et des heures (le narrateur est souvent désorienté quand il regarde sa montre). Le voyage en vaut la peine. 


Richard Gwyn, Les invités (The Blue Tent), Joëlle Losfeld, 2022. Traduit de l'anglais (Pays de Galles) par Céline Leroy.