mercredi 18 mars 2020

Blog en stand by

Je me pose beaucoup de questions ces jours-ci : mon rythme de lecture reste soutenu, mais faut-il publier des billets alors que, hormis les achats de livres numériques, les acquisitions de livres ne sont plus possibles? Il y a bien sûr le plaisir de partager avec vous mes plaisirs de lecture, mais si je me fie à ma propre façon de faire (moi moi moi 😱), je sais que j'aime pouvoir acheter les livres que vous me donnez envie de lire. Et modestement, j'essaie de donner envie de lire et d'ACHETER des livres.  Donc je crois que je vais suspendre la publication des billets, tout en communiquant (via Facebook peut-être ou ici même) sur ce que je lis. Et les billets continueront d'être rédigés, ils seront mis en ligne quand ce truc sera derrière nous. J'ai ainsi rédigé le billet sur Fin de siècle de Sébastien Gendron, qui devra avoir la chance qu'il mérite auprès des lecteurs et je m'apprête à rédiger celui sur ma toute dernière lecture en date, Joueuse de Benoît Philippon.  
Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. 
❤️
Photo by Sincerely Media on Unsplash

mercredi 11 mars 2020

Sugar Run de Mesha Maren


Présentation éditeur
À trente-cinq ans, Jodi McCarty a passé la moitié de sa vie en prison. D'abord condamnée à perpétuité, elle vient d'obtenir sa liberté conditionnelle. Elle part retrouver sa famille dans les collines pourpres de Appalaches, où un bout de terrain l'attend. Cependant, avant de se tourner vers l'avenir, Jodi doit faire un détour par le passé et tenir une promesse. En route vers le Sud, elle fait a rencontre de Miranda, une jeune mère désemparée qui fuit son mari. Mues par un coup de foudre électrique, les deux femmes décident de prendre ensemble un nouveau départ. Encore faut-il que leur passé leur laisse une chance.

Ce que j'en pense
Je ne suis pas sans réserves sur ce roman, et je les vais évoquer d'emblée avant de passer à ce que j'ai aimé. La première est une réserve, légère, sur l'intrigue même, qui est assez classique; trop, diront certains. Jodi sort de prison et espère une rédemption loin du monde, dans la cabane-maison où elle a grandi auprès d'Effie. Miranda est la femme-enfant, femme fatale accro aux cachets et à la séduction. C'est une figure qu'on a beaucoup vue, à la fois dans la littérature et au cinéma, dont la blondeur faussement ingénue rappelle à mes yeux Marylin Monroe, et dont le charme peut s'avérer létal. Mais il n'y aura pas vraiment de rédemption pour Jodi, ça on s'en doutait, non? Donc, voilà ma première réserve, mais je l'atténuerai en disant que malgré tout, cette trame classique est revivifiée par le fait que les deux personnages sont des femmes. Ma deuxième réserve est un peu plus sérieuse, elle est liée au rythme du récit et à son foisonnement : non non, je ne me contredis pas. J'ai parfois eu l'impression que Mesha Maren avait voulu traiter trop de choses, trop de sujets, aller vers trop de situations narratives, et qu'en même temps le récit souffrait d'un manque de rythme. Il y a la partie carcérale, il y a les jours au motel, il y a la cabane, puis l'exploitation des ressources naturelles qui menace le fragile équilibre, il y a le rapport à la nature : et de fait, tout cela pourrait être mieux articulé, à mon sens, et ne l'est pas vraiment. Le plus net à mon sens est l'exploitation du gaz de schiste, qui n'est qu'effleurée; si ce n'est qu'un accélérateur de récit, c'est dommage. Et comme on passe d'un truc à un autre, le récit souffre d'une certaine lenteur. Je ne vous cache pas que j'ai dû m'accrocher dans les cent premières pages pour poursuivre ma lecture, car j'avais un sentiment de déjà-vu et d'inabouti tout à la fois. 
Pourtant, je suis allée jusqu'au bout et je ne le regrette pas. Il ne faut pas oublier que c'est un premier roman, et qu'en tant que tel, il n'est pas médiocre du tout, loin s'en faut. J'ai aimé les personnages : Miranda n'a pas de réelle épaisseur, mais c'est normal, elle est la projection des fantasmes des autres. Ricky est un beau personnage, que j'aurais aimé connaître davantage, mais somme toute, il reste d'une opacité inquiétante, et c'est bien comme ça. J'ai beaucoup aimé Jodi, ses failles, ses défauts, ses errements, son humanité si faillible, et j'ai apprécié de faire brièvement la connaissance de Farren. Il y a de vrais moments de grâce à mes yeux dans ce roman, des moments suspendus, hors du monde, et même si ce sont des moments éphémères, menacés, ils sont beaux. Et je pense aussi, sans connaître tout à fait la réalité américaine, que Mesha Maren évoque avec subtilité la question de l'homosexualité et de sa perception dans ce milieu de petits blancs : l'homophobie est présente, évidemment, mais il n'y a pas le déchaînement de haine qu'un mauvais auteur aurait utilisée, plutôt une menace permanente, ou une indifférence qu'on jugerait presque de bon aloi. C'est ce que je retiendrai de ce roman, sa subtilité, la tristesse aussi qui s'en dégage, car Jodi ne voudrait au fond qu'une chose, qu'on l'aime, et avoir la paix. 

Mesha Maren, Sugar Run, Gallmeister, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par juliane Nivelt.

lundi 9 mars 2020

Vanda de Marion Brunet


Présentation éditeur
Personne ne connaît vraiment Vanda, cette fille un peu paumée qui vit seule avec son fils Noé dans un cabanon au bord de l'eau, en marge de la ville. Une dizaine d'année plus tôt elle se rêvait artiste, mais elle est devenue femme de ménage en hôpital psychiatrique. Entre Vanda et son gamin de six ans, qu'elle protège comme une louve, couve un amour fou qui exclut tout compromis. Alors quand Simon, le père de l'enfant, fait soudain irruption dans leur vie après sept ans d'absence, l'univers instable que Vanda s'est construit vacille. Et la rage qu'elle retient menace d'exploser.

Ce que j'en pense
Oh que je l'attendais ce livre! L'été circulaire était magnifique, et Vanda est un coup de tonnerre. On peut difficilement rendre compte de l'émotion que suscite ce roman, ou plutôt des émotions, parce que je crois qu'on passe par toute la gamme à la lecture de Vanda. Alors évidemment, si vous aimez les feel-good books, passez votre chemin. Mais d'ailleurs, que feriez-vous sur ce blog? Je n'ai rien contre les feel-good books, notez bien (je n'ai rien contre aucune sorte de lecture, ou presque), mais de Vanda on sort essoré, pantelant, et vraiment pas en mode feel-good. 
Commençons par un aspect auquel j'ai été particulièrement sensible : la peinture sociale. Dit comme ça, ça ne rend pas compte de la force de l'écriture de Marion Brunet, de sa force et de sa nuance aussi. Pas de violences policières en France? Lisez donc la scène de la manifestation à Marseille, c'est l'une des plus belles, des plus saisissantes, elle vaut toutes les analyses du monde. Mais au-delà du contexte protestataire que nous connaissons, Marion Brunet dresse à travers Vanda et quelques autres (notamment ses collègues de l'HP) une sorte d'état des lieux de la précarité, un portrait des laissés-pour-compte de la macronie (et de tout ce qui a précédé et amené cet accomplissement du néo-libéralisme), un constat terrible du règne des RH qui n'ont d'humain que l'initiale, comme un symptôme de cette société-là. Et bien entendu, Vanda n'a pas une chance, elle n'entre pas dans les cases où on voudrait la cantonner, elle est trop libre, incontrôlable. 
Mais n'allez pas penser que Vanda est une rebelle à deux balles, héroïne monolithique d'un roman manichéen. Non, Vanda est plus complexe que cela. C'est un bloc de colère et de violence, une bombe à retardement, et il suffira d'appuyer sur le bouton qu'est son fils pour que ça pète. Car Vanda, je le répète, n'est pas une rebelle qui veut tout casser, non, elle veut juste qu'on la laisse en paix avec Bulot, Noé, son fils. Elle ne part en vrille que si on la cherche. Mais voilà, on la cherche. Marion Brunet réussit un tour de force : tantôt on est de tout coeur avec Vanda, tantôt on la craint et on s'en désolidarise, si je puis dire. Car Vanda voudrait ne faire qu'un avec son fils, elle et lui contre le monde entier, comme elle le dit. Cette relation est à la fois magnifique et effrayante, animale, et elle ne peut que prendre aux tripes le lecteur, le troubler. Moi elle m'a troublée, Vanda, inquiétée, et je me disais: "si je connaissais une Vanda, est-ce que je ferais un signalement pour son fils?" Car Vanda est dans la toute-puissance avec Noé, la relation a quelque chose de toxique pour cet enfant, c'est un amour inconditionnel mais étouffant. Et face à elle, Simon, le père qui se découvre tel en revenant à Marseille, apparaît tantôt comme une ordure, tantôt comme un type qu'on plaint, bousculé et chaviré qu'il est lui-même à ce moment de sa vie. J'avoue - et cela m'est personnel - que j'ai du mal à comprendre ces velléités de paternité qui se révèlent alors que le gosse a déjà quelques années au compteur, et donc j'étais plutôt "avec Vanda". Chacun d'entre eux, Vanda, Simon, remue le lecteur : il est question de filiation, du rapport aux parents, à son milieu d'origine, car Simon est un parvenu (au sens bourdieusien), et Marion Brunet touche tellement juste lorsque Simon retrouve les siens (Marseille, sa classe sociale, sa famille), lui qui a tout cloisonné jusqu'alors. 
Et puis il faut dire la beauté de l'écriture de Marion Brunet : sa capacité à exprimer le plus intime tout en le liant au social et au politique, mais aussi la sensualité de son écriture, la justesse musicale de ses phrases.
J'ai refermé le livre bouleversée, et je crois que je vais me demander ce que deviendra Noé, cet enfant, ce "gentil gamin" qui sombre dans le mutisme et peut-être la folie. 

Marion Brunet, Vanda, Albin Michel, 2020. 

dimanche 8 mars 2020

La fabrique de la terreur de Frédéric Paulin



Présentation éditeur
" Cette nuit, il y aura des affrontements, il y aura des blessés et des morts. Il y aura la volonté farouche d'un peuple de mettre à bas ses dirigeants. "
Janvier 2011 : après l'immolation de Mohamed Bouazizi, jeune marchand ambulant poussé au désespoir par la misère et l'arbitraire, le peuple tunisien se soulève et " dégage " Ben Ali. C'est le début des " printemps arabes ", et Vanessa Benlazar, grand reporter, est aux premières loges. Derrière la liesse populaire, la jeune Française pressent que cette révolution court le risque d'être noyautée par les islamistes, toujours prompts à profiter d'un vide du pouvoir. Bientôt, la chute de Khadafi, la guerre civile en Syrie et le chaos qui s'installe dans tout le Levant lui donnent raison : un nouveau groupe semble émerger peu à peu des décombres, venu d'Irak pour instaurer un califat dans la région ; un groupe dont la barbarie est sans limite, aux méthodes de recrutement insidieuses et modernes, et qui prône la haine de l'Occident.
À Toulouse, justement, Laureline Fell, patronne de l'antenne locale de la DCRI tout juste créée par Sarkozy, s'intéresse à un certain Merah, soupçonné de liens avec des entreprises terroristes. Mais les récentes réformes du renseignement français ne lui facilitent pas la tâche. Quand le pire advient, Fell comprend que la France n'est pas armée pour affronter ce nouvel ennemi qui retourne ses propres enfants contre leur pays : d'autres jeunes sont prêts à rejoindre l'État islamique, autant de bombes à retardement que Laureline, avec l'aide de Vanessa, va tenter de désamorcer.

Ce que j'en pense
Je le redoutais autant que je l'attendais, ce volume de clôture. C'est casse-gueule, de finir une telle trilogie, de garder la force des deux premiers romans et de terminer. Et bon sang, quelle maestria! Frédéric Paulin continue de tenir ensemble des liens multiples, des personnages de la Tunisie à la Belgique en passant par Toulouse et Paris, il nous montre la toile en train de se tisser, il nous expose la "fabrique de la terreur". Comme pour le 11 septembre 2001, il ne s'appesantit pas sur les évènements qui ont bouleversé des vies mais aussi l'ordre du monde, ces évènements sont plutôt les symptômes ou les aboutissements de ce qu'il montre. J'ai rarement vu une façon aussi efficace de montrer la dérive de personnages vers le terrorisme (et bon sang, j'en ai lu des bouses romanesques sur la radicalisation), de pointer les phénomènes politiques, économiques et sociaux. Nul misérabilisme chez Paulin, il n'excuse pas, n'accuse pas, il explique, démonte, démontre.
Ce que je trouve extraordinaire, c'est cette façon d'empoigner le lecteur et de le captiver, de déployer une telle force romanesque sans avoir le moins du monde recours au pathos, en restant dans la factualité de trajectoires individuelles, toutes singulières. Je n'oublierai pas de sitôt Benlazar, Benlazar qui vieillit, Benlazar et son loup, ses cauchemars. Wassim et Simon sont aussi des personnages magnifiques et déchirants, et il n'y a rien de dégoulinant et de lénifiant dans leurs portraits, Paulin ne fait pas la leçon bien-pensante que certains n'ont pas manqué de faire. Il n'assène rien, il est beaucoup plus fort que cela : il amène le lecteur à se questionner encore et toujours sur tout cela, sur la marche du monde, sur lui-même.
Ce troisième volume, c'est la marche inexorable vers le chaos, et aussi vers la mort pour nombre de personnages, qu'ils soient apparus dans ce volume ou présents depuis le début de la trilogie. Frédéric Paulin a un talent tout particulier pour évoquer la mort de ses personnages (chut! je ne peux en dire plus), et là encore, sans recherche d'effets à deux balles, il vous retourne le coeur comme j'ai rarement vu.
Comme de juste, la trilogie se clôt sur les attentats de novembre 2015, comme un point d'orgue, et ce n'est rien de dire que la fin est réussie: elle est prodigieuse de talent, de sobriété, de puissance. Je suis sortie de La fabrique de la terreur sonnée, bouleversée. Et convaincue définitivement que Frédéric Paulin est un auteur majeur du roman noir, et un grand écrivain, tout simplement.


Frédéric Paulin, La fabrique de la terreur, Agullo, 2020.

September September de Shelby Foote



Présentation éditeur
Septembre 1957 marque une date importante dans l’histoire des luttes raciales aux États-Unis : le gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, brave la Constitution, les forces de l’ordre et la volonté du président Eisenhower en interdisant à neuf élèves noirs l’entrée de leur collège de Little Rock. Le même mois, à Memphis, trois apprentis gangsters que l’on pourrait qualifier de pieds nickelés planifient et mettent à exécution un projet dont l’ironie est criante : ils sont blancs, mais le jeune garçon qu’ils vont kidnapper est issu d’une famille aisée de la bourgeoisie noire. Sur fond d’émeutes retransmises par la télévision, nous voyons Podjo, joueur invétéré et stratège du trio, Rufus, l’abruti obsédé sexuel, et sa copine, l’aguicheuse Reeny, louer une maison isolée, séquestrer le petit Teddy et toucher la rançon. Et ensuite? Ensuite, c’est comme dans un roman noir…


Ce que j'en pense
Il faut que je vous dise : j'ai fait une lecture étrange de September September. J'ai lu environ la moitié, mais ne pas savoir ce qu'il allait advenir du petit Teddy me rendait complètement folle, parce que je voyais bien que Rufus commençait à partir en vrille. Et je me crispais de plus en plus. Qu'ai-je donc fait? Cela en fera hurler certains : j'ai lu les 50 dernières pages. Mais comme ça ne suffisait pas, je suis remontée encore. Puis, satisfaite parce que je savais, j'ai repris là où je m'étais d'abord arrêtée, et je me sentais mieux.
N'allez pas croire que Shelby Foote écrit un thriller, nom d'une pipe, pas du tout, c'est un roman noir, mais le dispositif narratif, l'alternance des points de vue, tout cela insuffle un rythme très particulier, avec parfois, dans le récit, une sorte de retour en arrière, tout simplement parce qu'on traite le même moment mais vu par Eben puis par Podjo ou Rufus. Cela diffère donc l'avancée de l'intrigue, et c'est ce qui me rendait zinzin. Par conséquent, une fois que j'ai su comment tout ça allait se finir, j'ai pu me laisser porter par le rythme du récit sans problème. Et Shelby Foote s'y entend pour construire sa mécanique narrative, pour donner corps et vie à ses différents personnages.
Et qu'ils sont magnifiques, ces personnages! Un mauvais auteur aurait sombré dans la facilité, fait des ravisseurs de purs rednecks à moitié débiles, là où Shelby Foote dresse des portraits subtils. Ils ne sont même pas des enragés du racisme, même s'ils ne sont pas non plus des progressistes. Ce sont des opportunistes, qui entendent profiter de la force du KKK et des évènements liés à la lutte pour les droits civiques qui accaparent la police et dressent les foules blanches contre les noirs. Qui s'intéressera à l'enlèvement d'un petit garçon à la peau noire dans ces circonstances? Quant à la famille d'Eben, elle échappe aussi à toute caricature. Le kidnapping fonctionne comme une sorte de révélateur pour le couple et pour Eben dans ses relations à sa belle-famille. C'est l'occasion pour lui de trouver sa place d'époux, de père, de s'affirmer face à la toute-puissance du patriarche, qui n'a lui-même rien d'un ogre, mais qui représente une forme de compromission opportuniste à sa façon.
Shelby Foote aborde ainsi la question de la ségrégation, du statut des uns et des autres au sein de la société américaine (noirs, blancs, femmes, employés subalternes), de la puissance de l'argent, et il n'a pas besoin pour cela de discours grandiloquents ou d'actions démonstratives. Outre le contexte évènementiel, qui appartient à l'Histoire des Etats-Unis, ses personnages incarnent ces permanences et ces changements, jetés qu'ils sont dans une tragédie dont ils sont les acteurs dépassés.
Voilà un roman qui a toute sa place dans la superbe collection La Noire, qui enchaîne les pépites, pour le plus grand bonheur des lecteurs.

Shelby Foote, September September, Gallimard / La Noire, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) parJane Fillion , traduction révisée par Marie-Caroline Aubert.

jeudi 20 février 2020

L'horizon qui nous manque de Pascal Dessaint



Présentation éditeur
Entre Gravelines et Calais, dans un espace resté sauvage en dépit de la présence industrielle, trois personnages sont réunis par les circonstances : Anatole, le retraité qui rêve d’une chasse mythique, Lucille, l’institutrice qui s’est dévouée pour les migrants de la jungle et se retrouve désabusée depuis le démantèlement, et Loïk, être imprévisible mais déterminé, qui n’a pas toujours été du bon côté de la loi, peut-être parce que dans son ascenseur social, il n’y avait qu’un bouton pour le sous-sol. Laissés pour compte ? Pas tout à fait. En marge ? C’est sûr. En tout cas, trop cabossés pour éviter le drame.


Ce que j'en pense
Pascal Dessaint est l'un des auteurs français contemporains auxquels je suis le plus fidèle, et je m'étais précipitée sur ce roman dès sa sortie. On se demande bien pourquoi, puisque je viens juste de le lire, plusieurs mois après. Mais il était là, en bonne place, et j'ai une fois de plus été touchée au coeur. Pourtant, son ton est assez différent de ce que Pascal Dessaint a écrit jusqu'ici. N'allez pas croire qu'il y a une rupture complète, certainement pas. D'abord on retrouve des thématiques chères à l'auteur : la nature et les menaces qui pèsent sur elle, les transformations du littoral (nous sommes dans le Nord si cher au romancier), les laissés-pour-compte de la société ultra-libérale, la disparition de la classe ouvrière. Surtout, Pascal Dessaint utilise comme il sait si bien le faire le roman noir en le poussant à ses limites. A mes yeux, il est l'un de ceux qui, depuis les années 1990, estompent avec habileté les traits du noir, sans pour autant faire autre chose. Romancier du social, des oubliés, Pascal Dessaint reste désespéré, et la tragédie est toujours au bout du chemin (les dernières lignes, nom de zeus).
Pourtant, il y a dans ce roman quelque chose de presque lumineux. Il y a cet improbable trio de personnages, Loïk, Anatole et Lucille, tous trois en retrait volontaire du fracas du monde, esquintés et sans illusion. Ils forment une famille, les deux oncles et la nièce d'élection, et il y a quelque chose de réconfortant, oui, j'ai bien dit réconfortant, dans la vie "presque" (dirait Loïk) paisible qu'ils se sont aménagée dans leurs mobil-home et baraque à frite. L'extérieur, parfois menaçant, peut surgir, bien sûr, mais il y a là comme une enclave, un lieu de protection. Car s'il y a des colères, des incompréhensions, des peurs même, il y a aussi beaucoup de tendresse, et des moments de grâce arrachés au quotidien si difficile. Des personnages plus périphériques (mais essentiels à l'intrigue) sont aussi l'occasion de chapitres qui prennent aux tripes : les salicornes au goût de madeleine de Proust pour un flic lettré et humain, le quotidien morne du touchant et si tragique Jules, qui se sent traître à sa classe et qui voulait un ami... Plus encore, il y a dans L'horizon qui nous manque des moments de légèreté et de l'humour. J'ai ri, oui j'ai ri en lisant certaines scènes et certains dialogues : une incinération explosive, un moment de complicité avec crevettes grises et colère noire, entre autres.
Pascal Dessaint n'essaie pas de surfer sur les modes : ni rural noir, ni roman sur les migrants (on sait que Lucille a travaillé dans la jungle de Calais et en a fait un burn-out, mais pas plus), L'horizon qui nous manque ajoute une pierre à une oeuvre riche et qui continue de surprendre.



Pascal Dessaint, L'horizon qui nous manque, Rivages Noir, 2019.

lundi 17 février 2020

1994 d'Adlène Meddi



Présentation éditeur
1994 : c'est l'année où tout bascule pour quatre jeunes lycéens algérois d'El-Harrach. Le pays est à feu et à sang lorsque ces adolescents décident de former, avec leurs propres moyens, un groupe clandestin de lutte antiterroriste. Dans ce roman dense et puissant, à travers des personnages aussi emblématiques que complexes, Adlène Meddi raconte les guerres qui ont marqué le pays et qui imprègnent encore si intensément le présent des Algériens.


Ce que j'en pense.
En ce moment, je m'efforce de lire des romans qui n'ont que trop attendu leur tour, et de même que j'ai lu récemment Ce que nous avons abandonnés de Stuart Neville, j'ai lu ce week-end 1994 d'Adlène Meddi, lui aussi paru chez Rivages en 2018. Ce n'est pas un coup de coeur mais j'ai tout de même énormément aimé ce roman. Il y a bien sûr l'évocation d'une période terrible pour les Algériens, les années 1990, ici évoquées à travers une année de rupture pour les personnages d'Amin et de Sidali. J'étais un peu plus âgée qu'eux mais je suis tout de même de leur génération et j'ai le clair souvenir des horreurs évoquées quasi-quotidiennement dans les médias, des analyses qui renvoyaient les racines du mal aux lendemains de l'indépendance de l'Algérie, aux dérives du pouvoir en place. Dominait pour moi l'horreur des tueries, des attentats. Adlène Meddi en rend compte avec précision, avec émotion mais sans pathos, et surtout sans manichéisme. Il livre des éléments de compréhension, et pour moi 1994 a été une lecture éclairante. Le roman est parfaitement construit. Je sais que certains lecteurs ont eu du mal à adhérer au récit, à être captivé. Pour moi l'impression est différente mais je comprends : la mise en place peut sembler longue, mais elle est nécessaire et je trouve qu'il y a une accélération vers la moitié du roman, à partir du passage qui évoque la guerre d'Algérie, les combats pour l'indépendance. Trois niveaux temporels sont juxtaposés dans une construction très rigoureuse et efficace : le passé avec la guerre d'Algérie, l'année 1994, et des années plus tard, au moment où il faut solder les comptes, à la mort de la figure tutélaire et ogresque du Père. Au-delà de l'évocation d'une société ravagée par des luttes politiques et un pouvoir d'ordre militaire, au-delà du roman noir critique, il y a dans 1994 le portrait d'une génération, et peut-être aussi d'une classe sociale, en tout cas du peuple d'Alger, ou plutôt du peuple d'El-Harrach, ce quartier à la périphérie d'Alger, nid de révolte depuis des décennies. Ces jeunes gens, à peine sortis de l'adolescence, ont des aspirations de leur âge, boire, fumer, flirter ou plus, mais ils sont une génération perdue, fracassée par les massacres et la violence: on peut mourir en bas de soi, juste en allant retrouver des copains, on peut être fauché par des balles à la sortie du lycée. Et puis il y a l'héritage des pères, ces pères qui ont combattu pour l'indépendance de leur pays, et il faut se montrer digne de cet héritage, pensent-ils. C'est fort et déchirant, de voir ces jeunes gens chercher un sens à cette folie, par leur action, de les voir chercher une dignité quand leurs pères ont souvent été humiliés.

Je ne sais si 1994 a rencontré en France beaucoup de lecteurs : si ce n'est pas le cas, c'est injuste, car c'est un très beau roman noir, auquel je repenserai souvent, je pense.


Adlène Meddi, 1994, Rivages Noir, 2018. Précédemment publié en Algérie aux éditions Barzakh en 2017.

dimanche 9 février 2020

Les mains vides de Valerio Varesi

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Présentation éditeur 
Dans la chaleur humide et gluante du mois d’août à Parme, Francesco Galluzzo, un marchand du centre, a été battu à mort. Le commissaire Soneri, chargé de l’enquête, écarte rapidement le motif du vol pour se concentrer sur un usurier, Gerlanda, qui tire toutes sortes de ficelles dans l’ombre depuis des années. 
La vérité a mille visages, et Soneri, malgré sa répugnance pour les méthodes de l’usurier, comprend bien vite que Gerlanda et consorts ne sont que les vestiges d’un monde qui disparaît. Une nouvelle pieuvre déguisée en sociétés irréprochables a décidé de dévorer sa chère ville de Parme, et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Pas même l’acharnement désespéré du commissaire...


Ce que j'en pense
Vous le savez, j'ai tardé à me mettre à la lecture de la série de Valerio Varesi, et je gardais précieusement Les mains vides pour un moment privilégié. Et puis comme un nouveau volume de l'auteur est annoncé, il devenait possible pour moi de lire ce roman sans ressentir après un manque trop violent et la sensation de devoir attendre des siècles* pour retrouver un de mes auteurs favoris. C'est donc alors qu'il tombait des trombes d'eau par chez moi que je me suis aventurée dans la canicule de Parme, avec un grand bonheur. Soneri enquête sur la mort d'un dénommé Francesco Galluzzo, marchand de Parme, et plus ses investigations se précisent, moins il y voit clair. Les hypothèses se succèdent, et peu à peu on plonge dans l'essence même du noir, de sa portée critique, car la vraie victime, au-delà de Galluzzo, c'est la ville, c'est un monde ancien dévoré par des criminels en col blanc. Parme la rebelle, Parme la politique meurt sous les coups de boutoir d'une époque anesthésiée par la volonté de profit et de jouissance immédiate, par les puissances capitalistes, par l'indifférence. Même un sale type comme Gerlanda touche par sa lucidité désenchantée, mais faut-il s'en étonner? La force de Valerio Varesi est de brosser des portraits tout en subtilité, loin de tout manichéisme. L'accordéoniste Gondo est bouleversant, symbole de cette Parme qui meurt. 
Soneri déambule dans une Parme écrasée de chaleur, et nous étouffons avec lui, en sortant KO de cette lecture : Varesi se fait toujours plus sombre, plus désenchanté, et c'est magnifique.




* en impatience de lecteur, des siècles = des mois

Valerio Varesi, Les mains vides (A mani vuote), Agullo, 2019. Traduit de l'italien par Florence Rigollet.

mercredi 29 janvier 2020

Mon coeur restera de glace de Eric Cherrière


Présentation éditeur
Dans ces bois du fin fond de la Corrèze, un jeune garçon trouve refuge en 1918, en compagnie de son frère, une « gueule cassée ». Une guerre plus tard, des soldats allemands s’y enfoncent, sur les traces d’une de leurs unités disparues. Ces mêmes arbres que l’on retrouve en 2020, peints sur les murs de la chambre d’hôpital d’un vieillard allemand. 
Aujourd’hui le vieil homme va parler. Révéler le secret de cette forêt qui ébranlera bien des existences, bien des certitudes. Bien des familles.


Ce que j'en pense
Voilà un livre que j'ai saisi quasiment au hasard sur la table polar d'Ombres blanches, séduite par la couverture et le prière d'insérer de la 4e de couverture. Mon avis est mitigé mais plus positif que négatif. L'évocation des exactions d'une unité allemande, composée en partie de SS, dans la Haute Corrèze en janvier 44, est saisissante. Ne rien nous épargner me semble nécessaire à l'heure où une proportion non-négligeable de Français, malgré leur scolarisation (on rêve et on se demande où ils sont quand ils sont en cours), dit ignorer la réalité de la Shoah ou pire, la nie. Dans ce petit village se cachent des familles juives, et il faut apaiser le commandement allemand qui sent la déroute approcher en tuant toujours plus de juifs. 
Où vont mes réserves? Ce n'est pas le caractère un peu trop hasardeux de la mise en présence de deux hommes ennemis en ces circonstances mais bien plus liés qu'ils ne le savent (chut!), car ceci est une nécessité romanesque qui ne me gêne pas : le propos est ailleurs, j'accepte donc sans problème cet artifice. Non, c'est que je trouve le roman inabouti sur certains points. Par exemple, la partie de l'action se situant en 2020 : elle est trop rapidement évoquée à mon goût, les liens qui unissent les personnages malgré eux, la confession sans cesse retardée du personnage cloué sur son lit d'hôpital, sa rémission miraculeuse, etc. Tout ça m'a semblé un peu brouillon, disons. Et puis il y a des choses qui me semblent terriblement justes mais qui sont lâchées à la fin et guère exploitées avant : ainsi, le fait que les grands gagnants des conflits, quelle qu'en soit l'issue, sont les grandes firmes, en somme, le grand capital. C'est lâché mais pas préparé par ce qui précède, et pas plus exploré que cela, et c'est dommage. Enfin, la trajectoire du Croquemitaine, victime du conflit de 14-18, me semble un peu rapidement évacuée, et je trouve qu'elle ramène le conflit de 39-45 à des destinées individuelles, ce que je trouve dommage et finalement peu en rapport avec le constat éludé, justement, que les guerres sont liées à des raisons économiques, autant qu'idéologiques. Bref, je n'ai pas trouvé le propos très clair. 
Et c'est dommage car il y a de belles qualités dans ce roman : la capacité à lier les conflits (même si je ne suis pas convaincue par les liens ici explorés), l'évocation sans complaisance mais sans concession des horreurs de la guerre, de la Shoah, l'exploitation de l'environnement naturel, tour à tour protecteur et menaçant. J'ai lu le roman avec intérêt, mais je pense qu'il manque quelque chose pour en faire un très grand roman. 

Eric Cherrière, Mon coeur restera de glace, Belfond, 2020. 

dimanche 26 janvier 2020

Les Aigles endormis de Danü Danquigny


Présentation éditeur
Dans l’Albanie d’Enver Hoxha, l’un des régimes communistes les plus durs du bloc de l’Est, Arben grandit entouré de sa bande de copains et de ses parents profs. Son avenir semble tout tracé. Mais avec la chute du régime et l’avènement du libéralisme s’ouvre une période de chaos politique et de déliquescence morale qui emportent tout sur leur passage et transforment le jeune idéaliste en malfrat endurci. 
Pour tenter d’échapper à la spirale de la violence et protéger les siens, Arben n’a qu’une solution : fuir avant qu’il ne soit trop tard.


Ce que j'en pense
L'Albanie : voilà un pays dont je ne connaissais rien ou pas grand-chose, et même pas que s'y exerça une tutelle autoritaire parmi les plus rudes et les plus durables. Les Aigles endormis m'a appris bien des choses, et ce n'est pas la moindre de ses qualités : enseigner sans pesanteur, par des personnages singuliers, des destins incarnés. Voilà encore un pays passé sans transition du communisme autoritaire au libéralisme incontrôlé, et les points de vue s'affrontent d'ailleurs dans le roman : de l'interdiction de penser par soi-même à l'impossibilité de vivre dignement dans un pays vendu au capitalisme sauvage, que préférer? Le roman peint une violence politique et sociale inouïe, qui écrase les individus et les contraint à partir pour tenter d'offrir une vie meilleure et plus  digne aux enfants. Danü Danquigny tire profit avec une grande habileté des codes du roman noir pour peindre un portait très sombre d'une nation écrasée, y mêlant des trajectoires criminelles redoutables. A travers le point de vue d'Arben, revenu au pays pour une vengeance qui le mettra en paix avec lui-même, nous comprenons l'horreur de la dictature d'Enver Hoxha et nous allons droit dans le mur avec le choix (est-ce un choix?) de la dérive mafieuse née du chaos qui a suivi la chute du tyran. La vengeance sera l'occasion d'une mise au point et d'une prise de conscience terribles. 
La structure est classique : un récit de vengeance avec deux niveaux temporels (hier, aujourd'hui), qui permettent de tirer le bilan de l'évolution d'un pays et de son peuple, rien de neuf, me direz-vous. Mais d'une part, quand c'est bien mené, pourquoi bouder son plaisir? Et Danü Danquigny mène très bien son affaire, jusqu'à la dernière page. Il est difficile de lâcher ce roman, court, économe, dénué de surcharge, de pathos et d'effet de manche. D'autre part, le classicisme est au service d'un propos politique fort, dénué de tout manichéisme. Bref, Danü Danquigny est une voix à suivre, et en lisant Les Aigles endormis, vous passerez un excellent moment tout en apprenant des choses. Que demander de plus? 

Danü Danquigny, Les aigles endormis, Gallimard Série Noire, 2020.

dimanche 19 janvier 2020

Nous avons les mains rouges de Jean Meckert


Présentation éditeur
Jean Meckert raconte la tragédie des mains rouges, rouges de sang. Dans la montagne, le chef d'un maquis, M. d'Essartaut, ses deux jeunes filles, le pasteur Bertod et quelques camarades continuent, deux ans après la Libération, une épuration qu'ils pensent juste. Ils s'attaquent aux profiteurs, aux trafiquants, aux joueurs du double jeu. Jusqu'à ce que la mort de M. d'Essartaut, survenue au cours d'une expédition punitive, disperse le petit groupe, ces êtres assoiffés de pureté et de justice sont amenés à pratiquer le terrorisme et à commettre des meurtres, tout en se demandant amèrement si le monde contre lequel ils ont combattu n'était pas d'essence plus noble qu'une odieuse démocratie où le mythe de la Liberté ne sert que les puissants, les habiles et les crapules. 

Ce que j'en pense
Ah comme c'est bon de voir se poursuivre l'entreprise de réédition des oeuvres de Jean Meckert chez Joëlle Losfeld! Et pour 2020, c'est un morceau de choix qui nous parvient : Nous avons les mains rouges, que je n'avais jamais lu, est une splendeur de roman noir. Oui oui, je sais, ne pas confondre Jean Amila ou même le John Amila de la Série noire et l'auteur des Coups, tôt salué. Mais avant que les deux veines ne se rejoignent, Jean Meckert participe selon moi à la fondation du roman noir français, et puis c'est marre. 
Lecture salutaire en notre époque, Nous avons les mains rouges interroge les lendemains de la Seconde guerre mondiale et sonde les dessous pas très propres d'un pays qui oscille entre compromissions et épuration. En cela, le roman saisit un moment trouble et passionnant de l'Histoire, piétinant le beau Roman national en train de s'écrire lorsqu'il paraît, en 1947. Mais - et c'est là que le roman est grand - il nous interroge avec toute la puissance du romanesque sur nos propres positions, nos "principes", sur notre rapport au politique et à la morale, et ce questionnement vaut en 2020 comme en 1947. Que vaut une Liberté gagnée par la compromission de l'exercice du pouvoir ? L'épuration est-elle acceptable? Dit comme cela, cela semble pesant alors que rien n'est pesant dans ce roman. Le personnage de Laurent nous sert d'intermédiaire avec les protagonistes, leurs positions et leurs actes. Ce n'est pas pour rien que le récit renvoie parfois à Saint Just ou à Robespierre. La pureté et l'idée de justice ne mènent-elles pas tout droit au meurtre? Mais le jeu démocratique n'en est-il pas la corruption? Vaut-il mieux agir sans renoncement ou jouer le jeu politique? Jusqu'où peut aller le sacrifice individuel pour les intérêts du groupe et de son action? Jusqu'à la folie? Jusqu'au lynchage? Personne ne sort grandi, pas plus Armand que Lucas, et Laurent se sent plus bourreau que justicier. La seule à rester pure est sourde... 
J'ai été bouleversée, secouée, et Nous avons les mains rouges est une lecture qui prend une résonance particulière aujourd'hui, dans un contexte pourtant différent, parce qu'il pose des questions politiques et morales fondamentales. 
Et puis l'on retrouve ici d'autres motifs récurrents chez Meckert/Amila, sa détestation des populations bêlantes, de la petite lâcheté ordinaire, du défoulement collectif facile sur l'étranger (ici Laurent), celui qui n'est pas d'ici, qui ne pense pas comme nous, qui n'a pas le même mode de vie. Ce sont ceux que Laurent appelle les "ploucs". Laurent est un très beau personnage : il est d'abord posé comme un petit malfrat sans envergure, mais très vite il gagne en complexité, en profondeur. D'ailleurs, chaque personnage aurait pu être une caricature sous la plume d'un mauvais écrivain, du noble M. d'Essartaut à Bertod, pasteur au premier abord quelque peu sentencieux, en passant par le traître à la cause Lucas ou la glaciale Hélène. Mais il n'en est rien, nous apprenons à connaître chacun d'entre eux, aucun n'est une simple allégorie, tous sont, à un moment, au bord d'un basculement, humains, trop humains. 
Enfin il faut lire Nous avons les mains rouges parce que Meckert réserve à son personnage et au lecteur des moments de pur bonheur méditatif, à contempler un ciel étoilé, un torrent, loin de la laideur des hommes. Sans la folie des hommes, la maison et la scierie pourraient être le paradis. Elles ne sont que l'antichambre de l'enfer des hommes, pour ces purs rattrapés par le "dernier écoeurement"... 

Jean Meckert, Nous avons les mains rouges (1947), Joëlle Losfeld, 2020.

samedi 11 janvier 2020

Mictlán de Sébastien Rutés


Présentation éditeur
À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de maquiller l’explosion de la criminalité. Les morgues de l’État débordent de corps anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit, à travers le désert, par Vieux et Gros, deux hommes au passé sombre que tout oppose. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les nécessaires pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, Vieux et Gros se dévoilent peu à peu l’un à l’autre dans la sécurité relative de leur dépendance mutuelle. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent, enfin, à l’oubli?

Ce que j'en pense
Sébastien Rutés, dont j'avais beaucoup aimé le roman La vespasienne, s'empare à nouveau, mais dans un autre pays, bien lointain, d'un fait réel, un camion frigorifique abandonné avec à son bord 157 cadavres anonymes, dont le pouvoir ne savait plus quoi faire pour cause de morgues pleines (ha ha). Il en tire un argument criminel pour brosser un portrait au vitriol d'un pays livré à la violence des puissants, j'ai failli écrire à la puissance des violents. Ces forces deviennent allégoriques et sont désignées par des noms qui ne donnent aucune identité, seulement une fonction : le Commandant, le Gouverneur, le Patron (ce dernier pour Gros). La tragédie peut se déployer. Je sais que certains trouvent l'intrigue prévisible. Dans le roman noir, connaître d'avance l'issue, parfois livrée dans un premier chapitre (ce qui n'est pas le cas ici), ne m'a jamais empêchée d'embarquer et d'aimer. Ce qui nous tient ici, ce n'est pas l'issue de l'intrigue, car (SPOILER ALERT), la mort est au bout du chemin, c'est évident, pour Vieux et Gros. Comment pourrait-il en être autrement? Les forces en présence sont inégales, doux euphémisme... Face au pouvoir absolu que représente l'alliance corrompue du politique et de l'armée, il n'est aucune résistance possible. 
En revanche, ce que Rutés offre à ses deux personnages, les seuls qui soient incarnés physiquement, en dehors de quelques silhouettes fugitives, c'est la rédemption, et la rédemption ne vient pas seulement par la mort mais par les morts. C'est là que pour moi le roman prend toute sa force, et que l'écriture de l'auteur peut servir le propos, tragique et superbe à la fois. Les premières pages m'ont d'abord épatée, je l'avoue, par leur souffle. Rien de nouveau dans le procédé, saisir le monologue intérieur d'un personnage, mais quelle puissance ! La phrase, longue, très longue, s'enroule, claque, rebondit, et voilà, en quelques pages, Gros existe. Nul besoin de description, nulle caractérisation par la voix surplombante d'un narrateur. Gros est une voix (puis Vieux aussi), il est la voix de ceux qui sont les grands perdants de ce système qui broie les individus, les lance à toute vitesse dans une odyssée mortifère. Plus on avance dans le roman, plus ces voix, auxquelles s'ajouteront peu à peu celles des morts, prennent de force, et les moments de pure poésie se multiplient, quand la rédemption est en route, et que Gros et Vieux décident de résister aux injonctions. Je n'en dis pas plus, car même si l'on sait très vite que tout ça va mal se finir, je vous laisse découvrir le final, que j'ai trouvé déchirant. Ce que Sébastien Rutés fait, par la beauté de l'écriture, presque incantatoire à la fin, consiste tout simplement à rendre une voix à ceux qui en sont privés, à ceux qui ne sont que des anonymes parmi les 157 corps (et pour un peu, le roman faisait 157 pages). 

Sébastien Rutès, Mictlán, Gallimard La Noire, 2020.

jeudi 9 janvier 2020

Bilan 2019 avec retard + envies 2020

Je sais, je ne suis pas rapide... Comme je suis en retard et que personne n'attend plus ce genre de billet, je vais essayer de faire vite. 
En 2019, j'ai lu 116 livres (je ne compte pas les BD). Je trouve que ce n'est pas si mal, en tout cas je suis dans les chiffres habituels. Il y a eu en outre quelques abandons, mais pas tant que ça, je suis du genre obstiné. Il y a nombre de lectures dont je ne vous ai pas parlé, soit parce qu'elles ne m'ont pas plu (mais c'est finalement rare, je suis bon public), soit parce que je les ai faites pour le travail et que ce n'était pas de vrais choix. Cela n'empêche d'ailleurs pas les excellentes surprises. 
Vous l'avez compris, les fêtes ne sont pas synonymes pour moi de tablées familiales ni de fiestas, et de même que j'ai passé ma soirée du 31 à lire avec ravissement, je me suis amusée à faire quelques statistiques. #booknerd
Cela m'a réservé quelques surprises. Par exemples, les USA occupent moins de place dans mes lectures qu'auparavant avec 16 titres seulement. Ils sont devancés par l'Italie (18 titres): eh oui, de Camilleri à Varesi en passant par De Giovanni (et j'en passe), les auteurs italiens ont été très présents en 2019 pour moi, et il n'y a rien eu à jeter. Néanmoins, les lectures italiennes arrivent très loin derrière les lectures françaises (60 titres). Ensuite, ex-aequo, la Pologne et la Grande-Bretagne. Eh oui, la Pologne, grâce aux éditions Agullo. 
Si je synthétise un peu plus, 16 pays sont représentés dans mes lectures. La France arrive loin devant, mais si je raisonne différemment, eh bien disons que mes lectures sont très européennes: 93 sur 116 livres sont made in Europe. 
Deux éditeurs sont plus représentés que les autres : à égalité Rivages Noir et Agullo, suivis de la Série Noire (+ La Noire) et d'Equinox. Mais à ma grande surprise, Gallmeister n'est guère présent cette année, et je le regrette : va falloir que ça change!

Ainsi, mes souhaits pour 2020 : retourner davantage vers Gallmeister, trop délaissé cette année. Poursuivre pour Agullo et Rivages, mais aussi pour Seuil Cadre noir ou Equinox. Augmenter la part de la Série Noire et de la Noire, ainsi que de Joëlle Losfeld. Aller davantage vers Métailié. 

Et tant que j'y suis, mes envies dans les premières sorties de 2020:

- déjà en stock, couvés des yeux :


- en ligne de mire de manière prioritaire:


- mais d'autres titres me font de l'oeil:


Tout cela ne préjuge en rien de mes achats à venir (comme je vous ai dit, faut que je me calme en janvier), souvent imprévisibles!
Mais 2020 commence très bien... 



vendredi 3 janvier 2020

Sadorski et l'ange du péché de Romain Slocombe


Présentation éditeur
Paris, mars 1943. Une femme est arrêtée dans un bistrot du 10e arrondissement. Elle aurait franchi la ligne de démarcation munie de faux papiers, pour un trafic de métaux précieux. L’inspecteur principal adjoint Léon Sadorski voit dans cette enquête une parfaite occasion de s’enrichir. Mais il a d’autres soucis, notamment protéger Julie, la lycéenne juive réfugiée chez lui depuis la rafle du Vél’d’Hiv.
C’est alors qu’une affaire de lettre anonyme et d’adultère le conduit sur les plateaux du cinéma français de l’Occupation : parmi les jeunes actrices d’un drame tourné dans un couvent de dominicaines, l’inspecteur va rencontrer son « Ange du péché » et se transformer en criminel…


Ce que j'en pense

Encore un roman acheté à sa sortie et que je n'avais pas ouvert... Il faut dire qu'avec ses 700 pages, Sadorski et l'ange du péché était imposant. Je l'ai lu sans savoir que c'était le dernier volume d'une trilogie, je pensais que Slocombe allait mener son personnage jusqu'à la Libération, et je faisais déjà des hypothèses sur le devenir de cet abject spécimen. Mais passons, cela ne change rien à ma lecture. 
D'abord, ne soyez pas effrayé par les 700 pages. Elles passent comme une lettre à la poste, plus que dans le deuxième volume, je trouve. Le rythme est soutenu, peut-être parce qu'en 1943, même si la Libération est encore loin, les choses s'accélèrent: l'armée nazie connaît de nombreux revers, et son attitude dans la France occupée s'en ressent, et le régime pétainiste sent aussi le vent tourner. Pas de temps mort dans ce volume, que j'avais hâte de retrouver. 
Ensuite, attendez-vous à une lecture éprouvante, et c'est ce qui fait la force de l'écriture de Romain Slocombe. Il aborde cette période de manière précise, crue et bien sûr, comme toujours, très documentée (les précisions et références bibliographiques qui suivent le texte en témoignent). Je n'avais jamais rien lu, dans une fiction, d'aussi précis sur Drancy: c'est effroyable, évidemment, mais l'auteur fait aussi oeuvre de mémoire, et c'est salutaire. Je ne lis pas les témoignages, documents et autres ouvrages d'historiens, la fiction me permet en revanche d'avoir les idées en place sur cette période terrible. Par les temps qui courent, c'est une bonne chose. Je repensais à ce que dit Dominique Manotti, historienne et romancière : qui lit encore les historiens du XIXè siècle? plus grand-monde. Mais on lit encore les romanciers de l'époque. La fiction a cette puissance. 
Et l'on retrouve dans ce troisième volume l'horreur bureaucratique de la Collaboration, l'abjection policière, médicale (les médecins qui "repèrent" des juifs...), mais aussi ordinaire, avec cette passion française pour la délation. Rien n'est épargné au lecteur, surtout pas les scènes de torture dans les bureaux de la police française. Il y a plus, avec ce nazi qui évoque les camps d'extermination et les chambres à gaz, les fours crématoires. C'est insoutenable, c'est à lire absolument. 
Sadorski, dans son abjection, reste tristement humain, avec ses contradictions, ses appétits, ses élans fugitifs (et toujours intéressés) d'humanité.
Il y a des scènes déchirantes dans ce troisième volume, qui concernent les deux femmes que Sadorski veut "sauver". Je ne peux en dire plus mais Slocombe rend palpable l'horreur de la guerre (le bombardement sur l'hippodrome) et de la déportation (le convoi à Drancy). 
Je comprends que Slocombe en finisse avec cette série : éprouvante à lire, elle doit être ô combien terrible à écrire. Mais c'est l'une des oeuvres les plus fortes que j'aie lues sur l'Occupation. Certes on est loin d'un feel-good book, mais vous et moi, on ne lit pas seulement pour se faire du bien, n'est-ce pas? 

Romain Slocombe, Sadorski et l'ange du péché, Robert Laffont (La bête noire), 2018. 

jeudi 2 janvier 2020

Dry Bones de Craig Johnson


Présentation éditeur
La découverte d’un énorme T.rex parfaitement conservé est une excellente surprise pour le comté d’Absaroka. En revanche, la découverte du corps du rancher cheyenne Danny Lone Elk, propriétaire des terres où gît le dinosaure, est une sacrée mauvaise nouvelle pour le shérif du coin, Walt Longmire. D’autant que les ossements du monstre préféré d’Hollywood sont estimés à des millions de dollars, ce qui crée bien des complications juridiques. Lorsque le FBI s’en mêle, Walt a peu de temps pour découvrir à qui profite la mort de Danny. Il fait donc appel à ses fidèles amis, le vieux shérif Lucian Connally et l’infatigable Indien Henry Standing Bear, et se lance dans une poursuite périlleuse et imprévisible.

Ce que j'en pense
Je l'ai attendu avec impatience, ce nouveau Craig Johnson, je l'ai acheté dès sa sortie, mais je l'ai gardé précieusement, pour un moment où je serais à la fois disponible (rare ces derniers mois) et en quête d'un peu de douceur. Parce qu'on ne gâche pas une telle lecture. Il a donc fallu que j'attende Noël, que je n'aime guère, mais qui du même coup est synonyme de morosité ET de disponibilité. J'avais accumulé les lectures sombres, et c'était le moment pour retrouver Walt Longmire. 
Et c'est un très bon cru: j'ai passé un excellent moment. Au-delà de la structure désormais classique dans la série, il y a les thématiques chères à l'auteur, traitées sans manichéisme, sans simplisme, sans misérabilisme : les droits des Cheyennes sur leurs terres sont ici abordés à travers une intrigue solide, autour de la découverte d'un fossile de T-Rex, et d'un corps, celui du propriétaire des terres sur lesquelles ont été découverts les restes de la bestiole. Cela va attiser les convoitises, qu'elles soient financières ou non : certains représentants de l'Etat vont essayer de tirer leur épingle du jeu, jouant les paons devant les médias, imaginant pouvoir manipuler Walt (ha! ha! ha!). Il va leur en cuire. 
La nature, imposante, magnifique et effrayante, est bel et bien présente, et comme toujours, on trouve dans Dry Bones quelques beaux morceaux de bravoure, Longmire se retrouvant plus d'une fois en mauvaise posture face à des éléments déchainés. 
Ce volume réserve des surprises, dont je ne dirai rien pour préserver le plaisir de lecture, mais sachez que j'ai sursauté d'effroi, glacée par ce qui arrive à Walt et aux siens.
C'est qu'il y a aussi le plaisir de retrouver des personnages que l'on aime, qui sont désormais familiers au point que l'on croit les connaître "pour de vrai". On vibre pour eux, et Dry Bones à cet égard ne manque pas de force. Même dans les situations ordinaires, c'est un bonheur inouï de retrouver Walt, la Nation Cheyenne, et tous les autres. Les dialogues sont ciselés, et les situations offrent de beaux moments d'humour et d'émotion. Mention spéciale à ce bon vieux Lucian, que j'adore. 
En refermant le volume, je me suis dit que de nombreuses choses restaient en suspens, et aussi qu'il allait falloir faire preuve de patience jusqu'à la parution du prochain volume. Mais j'avais aussi le sourire aux lèvres, comme toujours quand je referme un Craig Johnson. 

Craig Johnson, Dry Bones (Dry Bones), Gallmeister, 2019. Traduit de l'anglais (USA) par Sophie Aslanides.