dimanche 5 juillet 2020

New Iberia Blues de James Lee Burke


Présentation éditeur
La mort choquante d'une jeune femme retrouvée nue et crucifiée amène Dave Robicheaux dans les coulisses d'Hollywood, au coeur des forêts louisianaises et dans les repaires de la Mafia. Elle avait disparu à proximité de la propriété du réalisateur Desmond Cormier, que Dave avait connu gamin dans les rues de La Nouvelle Orléans, quand il rêvait de cinéma... 

Ce que j'en pense
N'en doutez pas, je suis une grande fan de Robicheaux, que j'ai découvert au début des années 2000 avec Dans la brume électrique avec les morts confédérés (relu depuis plusieurs fois). Mais je dois vous dire que certaines choses m'ont gênée dans ce nouvel opus. En fait, une chose principalement : James Lee Burke fait comme si son héros était un quinqua, alors que, vétéran du Viet Nam, il est bien plus âgé ; l'engagement des USA au Viet-Nam a duré de 1965 à 1975, si mes souvenirs sont bons, autrement dit le héros de James Lee Burke doit être dans ses 70 ans au bas mot. Passe encore qu'il exerce encore en tant qu'officier de police (je ne sais pas s'il y a un âge limite pour exercer là-bas), même si je doute qu'après l'existence mouvementée qu'il a eue, il soit encore aussi robuste et résistant à la fatigue. Mais l'histoire avec Bailey, honnêtement... Encore une fois, ce n'est pas une question de vraisemblance (encore que), c'est surtout que tout se passe comme Burke oubliait l'âge de son personnage, comme s'il l'avait figé dans la cinquantaine. Les mêmes remarques valent pour Clete. De manière plus accessoire, j'ai trouvé qu'il y avait quelques longueurs dans ce roman, sans doute soulignées par le sentiment de déjà-vu, avec le milieu du cinéma. Mais il faut dire que je sortais de la lecture coup-de-poing de King County Sheriff et forcément, l'extrême brièveté de l'un soulignait l'ampleur narrative de l'autre. 
Est-ce à dire que New Iberia Blues est une déception? Non, pas exactement, parce que le plaisir de lecture demeure : James Lee Burke parle de son coin de Louisiane avec la même perception tragique que d'habitude, et à cet égard, la déliquescence dans laquelle se trouve ce coin des USA est évoquée avec une force incroyable. C'est un peu le paradis perdu, ou le paradis pourri. Le bayou cède peu à peu aux forces de l'argent, de la corruption, et les laissés-pour-compte sont un peu plus écrasés chaque jour. C'est aussi le plaisir de la sérialité : je retrouve des personnages qui sont de vieilles connaissances, j'ai l'impression de les connaître et de les revoir avec un immense bonheur. Et puis en dépit des impressions de déjà-vu, New Iberia Blues reste bien au-dessus de nombre de polars étatsuniens, et reste percutant aussi bien que passionnant. Peut-être, horrible personne que je suis, aurais-je aimé que James Lee Burke aille un peu plus loin dans la noirceur pour le dénouement, mais il n'est visiblement pas prêt à en finir avec ses personnages, et ce n'est pas moi qui vais le regretter. 

James Lee Burke, New Iberia Blues (The New Iberia Blues), Rivages Noir, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier. 

samedi 4 juillet 2020

Un bilan pour juin 2020


Le mois de juin est placé sous les auspices du seul polar : roman noir essentiellement, polar pour de rire, forme borderline du noir aussi. 
Le moins "roman noir" fut L'enfer commence avec elle de John O'Hara (éditions de l'Olivier), chroniqué en ces pages. 
Le polar pour de rire fut Derniers mètres jusqu'au cimetière, de Antti Tuimainen, sympathique lecture qui ne m'a cependant pas plus emballée que ça (peut-être n'étais-je pas d'humeur). 

Côté roman noir, que du bon, du très bon, de l'excellent. 
Si vous voulez un roman noir qui exhume un sale moment de l'Histoire, lisez Aux vagabonds l'immensité, de Pierre Hanot, à La Manufacture de Livres. J'en ai pensé la même chose que Jean-Marc Laherrère, allez donc voir sa chronique ici (clic). 
Si vous avez envie de roman noir avec beaucoup d'humanité, du girl power et de la noirceur tout de même, lisez William Boyle et L'amitié est un cadeau à se faire, chez Gallmeister, c'est un bijou. 

J'aurais bien du mal à dégager un roman parmi les suivants, car tous m'ont sidérée par leur beauté, leur force, leur regard sur notre monde : 
Autopsie des ombres de Xavier Boissel, chez Inculte, dont je vous ai parlé : une écriture superbe, une vision tragique. 
Zippo de Valentine Imhof, au Rouergue noir, dérangeant et magnifique. 
Et deux pépites chez Inculte, dont je vais vous reparler dans les jours à venir : King County Sheriff de Mitch Cullin, un uppercut paru il y a quelques années, et un OVNI littéraire ; un des deux titres qui lancent la collection Noir chez Inculte, Nous errons dans la nuit dévorées par le feu, de Jules Grant, qu'il faut absolument découvrir notamment pour en finir avec les conneries machistes (véhiculées aussi par certaines femmes) sur la fragilité féminine et les demoiselles en détresse. 

Le mois de juillet démarre moins fort, mais je vais changer ça. 



vendredi 3 juillet 2020

Noyade de J.P. Smith


Présentation éditeur
Joey, huit ans, passe l'été dans un camp de vacances au milieu des bois. Le moniteur de natation, Alex Mason, s'est juré qu'à la fin du séjour, tous les garçons sauraient nager. Or Joey a peur de l'eau. La veille du départ, Alex l'abandonne sur un radeau au milieu du lac, le mettant au défi de rentrer tout seul à la nage. Joey ne se présente pas au réfectoire ce soir-là. Les recherches s'organisent : il n'est plus sur le radeau. Il est nulle part. On ne le retrouvera jamais... Vingt ans après, Alex est devenu promoteur immobilier à New York. Ses méthodes et sa morgue lui ont attiré de solides inimitiés, mais sa réussite est éclatante. Jusqu'au jour où ça dérape. Du sang dans l'eau de la piscine, des photos compromettantes qui arrivent sur le smartphone de sa femme, un ascenseur bloqué entre deux étages... Les épisodes perturbants se succèdent, transformant en cauchemar le quotidien d'Alex et des siens.
Joey serait-il de retour?

Ce que j'en pense
Je trouve extrêmement malin de publier ce roman juste avant l'été : Noyade est un page-turner efficace, un thriller bien fichu, qui trouvera sa place dans les lectures estivales. Moi en tout cas, j'ai marché, je suis entrée aisément dans cette intrigue, dans laquelle je ne cherchais pas de réalisme, pas de peinture sociale (encore que), mais une histoire à faire (un peu) peur, comme celle qu'écoutent les enfants autour du feu dans leur camp de vacances. Peu m'importait que certaines questions restent en suspens (où est passé Joey? pourquoi une vengeance à ce moment-là?), je préfère cela à des explications ahurissantes. Le seul bémol est que j'avais compris qui avait ressurgi du passé pour tourmenter Alex, qui est par ailleurs un personnage tellement détestable qu'on lui souhaite bien du mal. Mais qu'importe. J'ai aimé cette punition infligée à ce type chez qui rien ne dépasse, archétype de l'arriviste dénué de tout scrupule, qui se croit irrésistible. Marqué par une faute originelle, il est condamné à devenir ouvertement ce qu'il est hypocritement : un assassin, prêt à tout pour préserver son petit monde de privilégié, sa famille en toc. 
Le personnage auquel je me suis le plus attachée est Joey, enfant qui vit mal le désamour du couple parental, qui ne parvient pas à correspondre aux normes déjà virilistes (c'est un tout petit enfant) qu'on impose aux garçons. D'ailleurs, si vous vous apprêtez à envoyer votre progéniture en colonie de vacances, ne lisez pas ce livre. 
Somme toute, Noyade allie certains aspects du Bûcher des vanités à la noirceur d'un conte horrifique et gothique : ce n'est peut-être pas le polar du siècle, mais ce n'est pas ce qu'on attend, alors prenons le roman pour ce qu'il est, un divertissement de grande classe, avec un zeste de vitriol balancé sur la réussite à l'américaine. 

J.P. Smith, Noyade (The Drowning), Gallimard Série Noire, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Philippe Loubat-Delranc. 

mercredi 1 juillet 2020

Zippo de Valentine Imhof


Présentation éditeur
Lorsqu’ils se sont rencontrés, elle était très jeune. Il lui a fait porter un loup noir, il l’a appelée Eva, il lui a appris à jouer avec le feu. Il était le maître de ses émotions, de sa volonté, de sa souffrance. Il l’a perdue. Où qu’elle soit, où qu’elle se cache, il lui manque, il en est persuadé. Il ne cesse de la chercher, son zippo à la main, qu’elle reconnaîtra entre mille. Ce son unique quand il l’ouvre du pouce avant d’en faire rouler la molette, et le claquement sec du capot sur charnière qui étouffe abruptement la flamme charment sa solitude en ce neuvième anniversaire de leur rencontre. Mais comme elle tarde à ressurgir, il décide de lui laisser des messages. Et affole la police. Parce que ces blondes aux visages brûlés retrouvées mortes sur les bancs de Lincoln Park à Milwaukee, elles soulèvent les cœurs. Les lieutenants Mia Larström et Peter « Casanova » McNamara vont devoir faire la paix pour remonter jusqu’au tueur pyromane. Plus encore, démêler leurs parts de fureur et de nuit, se débattre avec les questions qui roulent dans leurs têtes jusqu’à l’usure, affronter ce qu’aucun lavage de cerveau n’a pu extraire de leurs mémoires.

Ce que j'en pense
Voici encore un livre qui a rejoint mon stock juste avant le confinement, mais que je n'ai pas ouvert tout de suite. J'avais beaucoup aimé Par les rafales, et Zippo m'a également emballée. Je trouve que Valentine Imhof s'affirme comme une des plumes les plus intéressantes du roman noir français, une des plus poétiques aussi. Zippo a quelque chose d'un polar classique : des jeunes femmes blondes sont retrouvées brûlées, et Mia et son partenaire Peter enquêtent sur cette série de meurtres. Nous suivons également l'esprit torturé d'un homme gravement brûlé, défiguré par un accident alors qu'il travaillait avec ses compagnons de boulot : il sculpte dans le métal des statues, sortes de totem à l'effigie de ces morts qui le hantent, tout en brûlant des femmes à travers qui il échoue à retrouver celle qu'il a aimée et qui l'a abandonné, Eva, celle qui avec lui transgressait les limites de la sexualité normée pour sublimer le désir dans des pratiques SM. Je ne peux en dire plus sans dévoiler l'intrigue. Valentine Imhof excelle dans l'évocation de personnages à l'esprit tortueux, à provoquer une empathie pour ces trois êtres pris dans un passé qui les détruit ou qui aurait pu les détruire. Aucun n'est entièrement sympathique, aucun ne provoque le rejet du lecteur. Nous plongeons dans la noirceur de ces âmes, nous les accompagnons dans leur douleur. L'amour est toxique dans ce roman, mais il est aussi l'expérience la plus forte que les personnages puissent faire, jusqu'à la folie et à la destruction, et c'est superbe. Jamais l'autrice n'évoque les pratiques SM avec complaisance ou voyeurisme, elle suggère plus qu'elle ne montre, et c'est parce qu'elle ne cède pas à un pittoresque de mauvais aloi qu'elle parvient, par l'écriture, à restituer leur caractère transgressif. Ce n'est pas la farandole des tordus qui nous semblerait si loin de nous, c'est plutôt une sarabande mortelle et subversive, qui nous touche et nous ébranle. Le final est somptueux, à la hauteur des enjeux du roman : le choix de Peter est un acte d'amour, ultime transgression, en quelque sorte.
Tout cela est exprimé dans une langue rythmée, syncopée comme les morceaux qui scandent le roman (cf. liste à la fin de l'ouvrage), et ce n'est pas la moindre des qualités de Valentine Imhof.
Bref, Zippo est pour moi une confirmation magistrale du talent de Valentine Imhof.


Valentine Imhof, Zippo, Le Rouergue noir, 2019

lundi 29 juin 2020

Autopsie des ombres de Xavier Boissel



Présentation éditeur
Un ancien casque bleu membre des forces de l’ONU en Yougoslavie est hanté par les images d’une guerre dont il n’a perçu que les échos, vu que les cadavres et les ruines. Sa guerre, il l’a passée à abattre les chiens errants pour circonscrire les épidémies. De retour chez lui, la violence des souvenirs est trop forte, la mélancolie et le traumatisme trop présents pour qu’il puisse reprendre le cours de sa vie. Il largue alors les amarres et s’engage dans une fuite vouée à l’échec. On ne fuit pas son ombre.

Ce que j'en pense
Outre le passionnant Paris est un leurre, j'avais adoré Avant l'aube. C'est donc avec gourmandise que j'ai commencé Autopsie des ombres, publié pour la première fois en 2013 (mais je ne connaissais pas Boissel à ce moment-là).
Ce court opus est saisissant de beauté, et plusieurs auteurs viennent en tête. Il y a Manchette, évidemment, notamment pour cette façon qu'a le personnage d'être en dehors de lui-même, pour cette écriture behavioriste vidée de son sens, qui souligne l'inanité des actes accomplis, l'absurdité de ce que l'on demande à ces soldats, l'impossibilité de donner du sens au retour à la vie civile.
"Il ouvre le réfrigérateur, y prend une canette de bière fraîche, puis se ravise et trouve dans le bac congélateur ce qui a sa préférence: une bouteille de vodka russe; il saisit un verre sur l'évier, s'assied sur le canapé-lit élimé à la couverture pleine de poils, se sert tout en allumant un cigarillo de marque portugaise, dont il apprécie le goût âcre et corsé; il emplit ses poumons de grandes bouffées, boit de longues gorgées de vodka, en savoure la texture liquoreuse."
Je n'ai pu m'empêcher de penser au début de La position du tireur couché de Manchette, quand Terrier, de retour de son expédition, rejoint sa chambre et se sert un whisky. Ici non plus, rien de "signifiant" dans les actes du personnage, une écriture au présent, une vie au présent, car il est désormais dans l'incapacité de se projeter.
Il y a Conrad, pour la plongée progressive dans la noirceur, dans les abîmes de l'humain, en particulier dans l'autre narration, celle qui se déroule au passé, dans le passé de cette guerre des Balkans. C'est une drôle de guerre, sans combats francs, mais pétrie d'horreurs et de destruction: villes en ruines, snipers embusqués, corps criblés de balles. Et il y a ces casques bleus réduits à l'impuissance, qu'on assigne à des corvées absurdes dans un tel contexte. Je me souviens d'un film (court-métrage? long-métrage?) qui mettait en scène les casques bleus français de ce conflit, réduits à déplacer des sacs de sable d'un point à un autre, juste parce qu'il fallait les occuper. J'ai pensé aussi à Céline, pour le côté guerre absurde où le soldat subit des évènements qui ne font pas sens.
Mais Boissel est avant tout Boissel, il y a chez lui une façon d'utiliser les citations mises en exergue des chapitres, une force poétique dans l'écriture précise et le rythme des phrases, souvent longues, qui en font un auteur très singulier. Rien que pour la force de la dernière page (que je ne peux reproduire ici, et puis allez lire le livre, non mais), il faut lire Autopsie des ombres, mais c'est l'ensemble de ce court roman qui prend à la gorge, qui saisit par la beauté de son écriture, la force de son évocation. Il se clôt par ses mots : "C'est toujours la même histoire", oui, un peu comme le "qu'on n'en parle plus" de Céline.
Voilà, au cas où vous ne l'auriez pas compris, je vous recommande Autopsie des ombres de Xavier Boissel.


Xavier Boissel, Autopsie des ombres, Inculte, Barnum, 2020. Parution originale : 2013.

samedi 27 juin 2020

L'amitié est un cadeau à se faire de William Boyle


Présentation éditeur
Veuve d’un célèbre mafioso de Brooklyn, Rena Ruggiero n’apprécie guère les lourdes avances de son voisin octogénaire Enzio qu’elle finit par assommer à coup de cendrier. Persuadée de l’avoir tué, elle « emprunte » la magnifique Impala du séducteur éconduit pour filer chez sa fille Adrienne, qui lui claque la porte au nez. En face, une voisine compatissante lui offre l’hospitalité : la pétillante Lacey Wolfstein, ancienne star du porno, est ravie d’avoir un peu de compagnie. Mais l’ambiance se tend quand Richie, l’amant d’Adrienne, tueur de la mafia, débarque avec un joli magot obtenu en massacrant une bande rivale. Et il est suivi de près par Enzio, pas si mort que ça. Mieux vaut décamper rapidement, d’autant que le clan décimé par Richie n’a pas dit son dernier mot.

Ce que j'en pense
De bout en bout ce roman est un bonheur, un de ces lectures qui font du bien à l'âme. Il y a quelque chose de très particulier chez Boyle : il réussit à mettre en place un univers ultra-violent, avec des figures typiques à la fois du roman de mafieux et du white trash, mais qui dégage une douceur et une humanité à nulle autre pareille, avec un humour incroyable. J'ai ri devant les situations rocambolesques que vivent les héroïnes de ce roman, en lisant les dialogues savoureux qui émaillent des situations loufoques, et j'ai quitté le livre à regret, mais heureuse de la fin que Boyle ménage à ses personnages. Je suppose qu'on peut qualifier ce roman de comédie noire. C'est un peu le versant féminin des Soprano, le versant léger de Thelma et Louise, avec un côté girl power jouissif. Parce que la gent masculine ne sort guère grandie de ce roman. Hormis Dennis, à la fin, tous les protagonistes sont consternants, à commencer par Enzio, qui se fait une idée très particulière de la séduction. Ritchie est affligeant lui aussi, et que dire de Crea... Bêtes, violents, immatures, il n'y en a pas un pour rattraper l'autre. Face à eux, notre gang improvisé de pétroleuses, emmenées par Lacey, inénarrable arnaqueuse, ex-star du X, une merveille de personnage. 
Je pense que L'amitié est un cadeau à se faire est le roman le plus drôle de William Boyle, mais n'allez pas croire qu'il renonce à la noirceur ni surtout à la tendresse qui affleure dans ses romans. Cela peut vous sembler contradictoire, mais ça ne l'est pas : dans une société menée par la violence, on voit ici des femmes de divers âges faire front commun, pour le plus grand bonheur du lecteur. L'auteur fait aussi le portrait des ces villes-banlieues de la Grande Pomme, ce Brooklyn qui a parfois des airs de campagne (Gravesend), avec ses zones commerciales, ses pavillons proprets ou déglingués, c'est selon. 
Si vous voulez prendre un grand shoot d'humour et d'humanité, précipitez-vous sur L'amitié est un cadeau à se faire

William Boyle, L'amitié est un cadeau à se faire (A Friend Is a Gift You Give Yourself), Gallmeister, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Simon Baril. 

dimanche 14 juin 2020

L'enfer commence avec elle de John O'Hara


Présentation éditeur
New York, 1931. Gloria Wandrous collectionne les amants et écume les clubs clandestins dont regorge la ville en pleine prohibition. Assumant sa beauté et sa sexualité très libre, elle provoque et vient bousculer les mondains de la haute société new yorkaise.
Sa dernière conquête, Weston Liggett, est marié et père de famille. Obsédé par Gloria, Weston songe à tout quitter pour elle. Cette fois, elle pourrait bien succomber à la tentation d’une vie rangée auprès de lui, à moins que le destin n’en décide autrement.

Ce que j'en pense
Je sais bien qu'il ne faut pas juger un livre à sa couverture, mais c'est tout de même la somptueuse illustration et la composition de ce roman qui ont attiré mon attention. Et parfois, l'habit fait le moine, parce que L'enfer commence avec elle tient toutes ses promesses. En revanche, je ne suis pas fan du titre : je comprends que garder le titre original aurait été incompréhensible, mais bon...
Peu importe. Il y a dans ce roman l'élégance folle d'une époque et d'un esprit new-yorkais (l'auteur était l'une des plus grandes plumes du chic New Yorker) et l'acuité impitoyable d'un portraitiste de son époque. L'enfer commence avec elle est d'une grande virtuosité dans la construction et dans l'écriture : dès le début, nous passons de personnage en personnage, dans un kaléidoscope qui donne voix à plusieurs personnages. Le ton est donné d'emblée : chacun est saisi dans ses ridicules mais aussi dans ses aspirations déçues, on oscille entre satire et empathie. Ce sont des personnages de la petite bourgeoisie que nous suivons : ils ne sont pas assez riches pour ne pas travailler, mais suffisamment à l'aise pour fréquenter des clubs et des speakeasy plus ou moins chics. John O'Hara brosse le portrait de cette petite communauté new-yorkaise qui accuse le coup de la crise de 1929 en noyant ses soucis dans les bars alors prohibés. Sa plume est vive, sans concession et c'est assez savoureux. 
Et puis il y a Gloria, personnage inspiré d'une jeune femme de l'époque, une mondaine qui mourut dans des circonstances un peu étranges (suicide? pas suicide?). Ce n'est pourtant pas un true crime, car John O'Hara construit une histoire d'amour entre Gloria et Weston Liggett et se donne toute liberté en la matière. La façon dont il pose le personnage pour l'approfondir peu à peu est remarquable. Elle est au début une mondaine aux moeurs légères, rien de plus. Elle devient une figure complexe et d'une grande modernité. Complexe, elle l'est dans sa relation à Weston : leur nuit d'ébats amoureux commence par un viol (ça y ressemble fort en tout cas), somme toute. Et nous en apprenons de plus en plus sur Gloria, son enfance, avec des éléments inspirés du fait divers (et de l'histoire de Starr Faithfull). Gloria est par ailleurs une femme libre, qui ne veut pas a priori du mariage et de la vie d'épouse qu'on impose aux jeunes femmes. Elle a quelque chose des garçonnes de l'époque, comme on les appelait. Elle sort beaucoup, elle boit, elle mène une vie sexuelle très libre. Et nul jugement ne vient dater le propos de John O'Hara, on sent chez l'auteur une affection sans limites pour son personnage. 
Tout cela fait de L'enfer commence avec elle un roman très moderne qui m'a fait penser à Dorothy Parker, pour la modernité et la lucidité du propos, pour le portrait de moeurs très vif. On convoque souvent la référence à Scott Fitzgerald, que je n'ai pas lu depuis fort longtemps, mais je suppose qu'outre la classe sociale dépeinte, il est évoqué pour le caractère crépusculaire et mélancolique du récit. J'ai tout de même l'impression que l'écriture de John O'Hara est beaucoup plus sociale, et ce n'est pas pour rien que cette édition parle de "frontière du roman noir". Le destin de Gloria est tragique, et il l'est pour des raisons sociales : marquée dès l'enfance, elle ne peut dans la société qui est la sienne afficher une telle liberté tout en prétendant à l'amour, ce n'est pas acceptable. 
Quoi qu'il en soit, L'enfer commence avec elle est un superbe roman, et je sais que je vais lire Rendez-vous à Samarra, parce que je suis conquise par John O'Hara. 

John O'Hara, L'enfer commence avec elle (Butterfield 8), Editions de l'Olivier, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Yves Malartic, traduction révisée par Mathilde Desprez. 

samedi 13 juin 2020

Trouver l'enfant de Rene Denfeld



Présentation éditeur
L’héroïne de ce roman est une détective privée de l’Oregon spécialisée dans la recherche d’enfants disparus, surnommée « La femme qui retrouvait les enfants ». Elle-même rescapée d’un kidnapping, elle a développé une intuition et un instinct de survie hors-norme. On la suit dans ses recherches à travers les patelins et les forêts mystérieuses du Pacific Northwest pour retrouver une fillette disparue depuis trois ans. 

Ce que j'en pense
Acheté à sa sortie, Trouver l'enfant attendait patiemment son tour, et alors qu'un nouveau volume sort chez Rivages, je me suis dit qu'il était peut-être temps. Je crois que jusqu'ici la thématique me faisait peur, non parce que cela réveillerait des angoisses, non non, mais parce que je craignais un traitement façon thriller. Or, pas du tout. 
Naomi est une détective hors normes, qui enquête seulement sur des disparitions d'enfants, fraîchement survenues ou plus anciennes, et dans ce roman, on la voit enquêter sur deux disparitions : l'intrigue principale tourne autour de la disparition, trois ans plus tôt, de la petite Madison, tandis qu'une deuxième enquête, plus tardive dans le roman, l'amène sur la piste d'un bébé disparu plus récemment. Pour les parents de Madison, elle est la dernière chance. 
Je ne veux pas vous gâcher le plaisir de la lecture donc je n'en dirai pas plus pour me concentrer ici sur ce que j'ai aimé dans ce roman. Il y a d'abord le personnage de Naomi : elle-même survivante d'un kidnapping lorsqu'elle était petite, elle a perdu tout souvenir de ce qui s'est passé avant qu'elle ne s'échappe. L'un des enjeux du roman, et de la série puisque c'est une série, c'est de voir Naomi reconstituer pas à pas ce qui lui est arrivé, et de le suivre dans sa trajectoire de femme. C'est déchirant, et je dois dire que Rene Denfeld construit un personnage tout en nuances, d'une grande complexité. En tant qu'enquêtrice, elle est également fascinante : elle a cette capacité des grands enquêteurs de fiction criminelle à se fondre dans le paysage, dans le milieu dans lequel elle mène son investigation. Elle s'imprègne des atmosphères, elle adopte le mode de vie local. Rien à voir avec ces enquêteurs qui font une entrée fracassante dans un coin paumé et qui bouleversent tout pour arriver à leurs fins, non, Naomi est plus dans la tradition inverse, l'enquêteur qui s'immisce doucement dans une communauté (dans la vieille Europe, songez à Maigret qui s'installe, prend sa tête de province, s'invite chez les gens). 
Et puis j'ai aimé le récit parallèle de l'histoire de la petite Madison : pas de détails horrifiques façon thriller de pacotille, mais une ambiance bien plus glaçante de conte, car nous adoptons alors le point de vue de la fillette, qui tente de s'approprier et de transcender ce qui lui arrive par l'imagination, et son imaginaire est celui des contes. Là encore le récit est d'une grande subtilité, notamment dans la relation de Madison avec le ravisseur. Ce dernier est un ogre, à la fois terrifiant, répugnant et touchant. Ses actes sont aussi abominables que sa propre trajectoire, et le bourreau a d'abord été une victime. Aucune complaisance cependant, ni dans la façon d'écrire les scènes les plus atroces, ni dans la façon d'humaniser ce personnage. 
L'autre enquête est l'occasion d'évoquer plus directement une dimension sociale : une mère pas comme les autres, le racisme qui ici s'exprime à bas bruit, et la mécanique tragique qui s'enclenche. Là aussi, c'est glaçant. 
Trouver l'enfant est un roman qui se dévore, avec une grande efficacité dans le rythme, et une force émotionnelle qui laisse une forte impression une fois le livre refermé. Bien sûr, j'ai acheté La fille aux papillons, tout récemment paru, mais je ne me presse pas, prise entre la hâte de retrouver l'univers singulier de Rene Denfeld et la crainte de ne plus avoir de livre d'elle à lire ensuite avant un bon moment... 

Rene Denfeld, Trouver l'enfant (The Child Finder), Rivages Noir, 2019. Traduit de l'anglais (USA) par Pierre Bondil. Disponible en poche. 


jeudi 11 juin 2020

Ces montagnes à jamais de Joe Wilkins


Présentation éditeur
Depuis la disparition de son père en plein cœur des Bull Mountains, il y a plusieurs années, et le décès récent de sa mère, Wendell Newman vivote de son salaire d’employé de ranch sur les terres qui appartenaient autrefois à sa famille. Comme un rayon de soleil débarque alors dans sa vie aride le petit Rowdy Burns, fils d’une cousine incarcérée, dont on lui confie la garde. Un lien puissant et libérateur se noue entre Wendell et ce garçon de sept ans mutique et traumatisé. Mais tandis que s’organise la première chasse légale au loup dans le Montana depuis plus de trente ans, les milices séparatistes qui vénèrent le père de Wendell se tournent vers le jeune homme. Bien décidé à ne pas prendre parti, Wendell devra tout faire pour protéger Rowdy et conjurer la violence qui avait consumé la vie de son père.

Ce que j'en pense
En voilà une merveille de roman! N'allez pas croire que toutes mes lectures m'enthousiasment de la même façon. Mais 1° je ne chronique pas les livres que je n'ai pas aimés ou que je juge moins intéressants ; 2° eh ben je choisis bien, aidée que je suis par mes libraires et par certains d'entre vous. 
Donc, une merveille de roman, disais-je. On est dans le Montana, mais pas un Montana d'opérette, non, dans une terre dure aux hommes. Le roman multiplie d'abord les points de vue sans que l'on perçoive les liens qui unissent les personnages. Cavale d'un redneck en fuite après avoir tué un loup et un garde-chasse, tentative de construire une vie décente pour un jeune homme qui recueille comme un fils un neveu pas comme les autres, vie brisée d'une femme, veuve et mère d'une grande jeune fille. Et puis les fils se nouent, formant peu à peu un écheveau inextricable. La maîtrise de la construction narrative et des temporalités est parfaite.
L'une des thématiques essentielles du roman est la filiation : que signifie être père, mère, fils ou fille? Et quels liens entretient-on avec sa terre? Les liens d'appartenance, à une terre, à une lignée, à un destin familial sont de toute façon déterminants comme dans une tragédie grecque : on n'y échappe pas. Il n'y a aucune condescendance ni aucune complaisance dans le regard de l'auteur sur ses personnages et sur les habitants de ce Montana-là, des petits blancs presque tous incultes, à la fois touchants et pitoyables, enragés par la guigne et par le sentiment que la terre (et tous ceux qu'il y a dessus, notamment les animaux) leur appartient et leur est redevable, aveuglés par une religiosité pour crétins, et... armés. C'est un cocktail explosif, et le pire est certain, car aucune personne ne peut échapper à la violence de cette société et à la souillure de la faute commise par le père.
Mais jamais le roman n'est glauque, il y a quelque chose de solaire dans Wendell, héros tragique et magnifique de Ces montagnes à jamais, qui va suivre malgré lui le trajet de son père. Et c'est pour cela que le roman est déchirant, et qu'on le referme le coeur pantelant. 

Joe Wilkins, Ces montagnes à jamais (Fall Back Down When I Die), Gallmeister, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. 

mardi 9 juin 2020

Marseille 73 de Dominique Manotti


Présentation de l'éditeur
La France connaît une série d’assassinats ciblés sur des Arabes, surtout des Algériens. On les tire à vue, on leur fracasse le crâne. En six mois, plus de cinquante d’entre eux sont abattus, dont une vingtaine à Marseille, épicentre du terrorisme raciste. C’est l’histoire vraie.
Onze ans après la fin de la guerre d’Algérie, les nervis de l’OAS ont été amnistiés, beaucoup sont intégrés dans l’appareil d’État et dans la police, le Front national vient à peine d’éclore. Des revanchards appellent à plastiquer les mosquées, les bistrots, les commerces arabes.
C’est le décor.
Le jeune commissaire Daquin, vingt-sept ans, a été fraîchement nommé à l’Évêché, l’hôtel de police de Marseille, lieu de toutes les compromissions, où tout se sait et rien ne sort. C’est notre héros.
Tout est prêt pour la tragédie, menée de main de maître par Dominique Manotti, avec cette écriture sèche, documentée et implacable qui a fait sa renommée. Un roman noir d’anthologie à mettre entre toutes les mains, pour ne pas oublier.


Ce que j'en pense
Avec Marseille 73, Dominique Manotti s'intéresse à une série d'assassinats et d'agressions méconnues, qui ont pris pour cible des Algériens dans une ville où, plus encore qu'ailleurs peut-être, la Guerre d'Algérie a laissé des plaies béantes. Et à mes yeux, Dominique Manotti fait oeuvre de mémoire comme a pu le faire Didier Daeninckx avec Meurtres pour mémoire : ce qu'elle exhume ici, c'est le sale passé de forces de l'ordre qui ne font pas que fermer les yeux, non, mais qui recèlent de véritables meurtriers. Et ça résonne, non, en ce moment? Dominique Manotti est bien trop subtile pour mettre tout le monde dans le même panier, et Marseille 73 nous montre une police à l'image de la société, composite, hétérogène : des chefs un brin lâches et très occupés par leur carrière et la politique, des agents parfois négligents, des enquêteurs qui font, tout simplement, leur métier. Tous sont là avec leur propre histoire, leur passé familial, mais tous ne savent pas faire passer les valeurs de leur métier et l'éthique attendue derrière leurs passions personnelles. C'est aussi pour cela que le roman est passionnant, il ne caricature jamais, il montre les forces en présence. 
Cela donne, je trouve, une écriture très proche du behaviorisme cher au roman noir, bien plus qu'un roman écrit par une historienne. Dominique Manotti retrouve ici une écriture sèche, qui claque, qui enregistre les comportements et les faits, sans interpréter à la place du lecteur, sans surenchérir dans un pathos de mauvais aloi. Cela peut en déconcerter certains : elle ne fait pas de concession au romanesque échevelé, mais c'est ce que j'apprécie, car ici les faits parlent d'eux-mêmes, pas la peine d'en rajouter. J'aime beaucoup la façon dont elle met au fronton de nombre de chapitres des extraits de la presse de l'époque. Je n'ai pas vérifié mais, sachant comment Dominique Manotti travaille, je suppose que ce sont des extraits authentiques. On peut y voir des effets de réel : "c'est l'histoire vraie", nous dit la 4ème de couverture, et ces documents de presse nous le rappellent, ancrent le roman dans le réel. Mais il y a plus. Les extraits de presse ne sont pas que factuels, ils dessinent une vision alors commune de ce réel : le racisme fondamental de la société française, lié en partie à l'histoire coloniale du pays. C'est glaçant, mais c'est salutaire de le percevoir. 
N'allez pas penser, d'après mes propos, que Marseille 73 est écrit à la manière d'un procès-verbal. Le behaviorisme n'empêche pas la force romanesque. Ce behaviorisme de l'écriture se conjugue avec une construction virtuose, et un effet de rythme crescendo. Plus on avance et moins on a envie de lâcher le roman. Il y a des moments de tension dignes d'un roman d'espionnage, on s'accroche, on frémit. Et cela s'accorde parfaitement avec la précision du "procedural" qui est me semble-t-il assez typique de Dominique Manotti, qui a déjà dit son admiration pour Ed McBain. Car Daquin et ses hommes sont des enquêteurs, pas des héros à la noix aux allures de super-héros. La procédure de l'enquête est leur arme, et croyez-moi, c'est passionnant. Cela fait naître une jubilation de lecture, et c'est presque un tour de force. 
J'ai dit Daquin? Oui, Daquin, et en voilà encore un que j'adore. Quel plaisir de le retrouver, lucide, rusé, rigoureux. Lui et ses hommes ne portent guère de jugement, ils ne font pas de politique, ils font (bien) leur métier, et c'est suffisant. Car peu importe les raisons que se donnent leurs adversaires, les faits parlent d'eux-mêmes, pas besoin de grand discours didactique et vertueux pour dire "le racisme c'est mal" : il s'agit de terrorisme raciste, de meurtres haineux (crimes de haine) comme on dit. CQFD.

Dominique Manotti, Marseille 73, Les Arènes Equinox, 2020.  



dimanche 7 juin 2020

Doux comme la mort de Laurent Guillaume


Présentation éditeur
Le Messager, mercenaire mandaté par la France pour assassiner l’un des leaders d’Al-Qaïda, découvre à la dernière minute qu’il a été trahi par ses commanditaires. Marc Andrieu, spécialiste de l’antiterrorisme, n’est plus que l’ombre de lui-même depuis que sa fille Eva a disparu. Et ces deux solitaires vont devenir les acteurs de la vengeance d’un troisième homme : Julien Vittoz, ancien ministre de la Défense compromis par un échec diplomatique, qui élabore un plan machiavélique pour assurer son retour. Son arme : le Messager, sa cible, Marc Andrieu. Autour de ces hommes, des innocents qui font les frais de ces machinations. Mais on ne manipule pas sans risques ceux qui n’ont plus rien à perdre.
Entrainant ses personnages d’Afrique de l’Ouest en France, Doux comme la mort est un thriller plein de surprises.

Ce que j'en pense
Voici une réédition fort sympathique et sans laquelle, peut-être, je n'aurais pas lu ce roman. Ce n'est pas le premier ouvrage de Laurent Guillaume que je lis, et sûrement pas le dernier. Doux comme la mort, déjà, quel titre! Vous en trouverez l'explication dans le roman même. Et quel roman! 
Ce que j'apprécie chez Laurent Guillaume, c'est cette façon d'écrire avec un substrat géo-politique très documenté et une ampleur romanesque assumée. Il connaît bien l'Afrique de l'ouest et ça se sent : il montre bien la complexité des situations, l'équilibre des forces en présence, l'enfer vécu par les populations, l'implication de nations lointaines comme la France. Tout cela est intégré à une intrigue captivante, entre roman noir et roman d'espionnage, avec barbouzes et saloperies politiques (vous avez compris, je pense, que je n'ai guère de considération pour la chose politique telle qu'elle va). Je ne peux pas trop entrer dans les détails sans dévoiler des pans entiers de l'intrigue, et ce serait dommage. Il y a un flic à la dérive, abîmé par la vie, à la recherche de sa fille, il y a un homme politique (une saloperie politique donc) pourri jusqu'à l'os et prêt à tout pour retrouver la flamboyance de sa carrière, il y a des hommes à la solde du pouvoir, chiens de garde zélés qu'on a envie de voir crever, il y a un héros ambigu à souhait, qu'on adore très vite. 
Comprenez bien une chose : chez Laurent Guillaume, ambiance testostéronée ne signifie pas intrigue débile pour simples d'esprits, ou virilisme moisi. Et c'est bien, car cela permet d'aimer le Messager, du début jusqu'à la fin. Laurent Guillaume crée ici un personnage à la fois très plausible et un surhomme de grand roman populaire, cocktail que j'adore, vous pensez bien (vous vous souvenez peut-être de mon amour pour le Toorop de La Sirène rouge). Le Messager n'est pas un gros con de mercenaire aux biceps surdimensionnés et aux moeurs de soudard, il a des zones d'ombre, des secrets, et à sa manière, il est un de ces Justiciers que le roman populaire affectionne depuis le XIXème siècle, mais avec une complexité romanesque typique du XXIè... Bref, il allie les points forts des deux perspectives. Doux comme la mort n'a donc rien d'un plaisir coupable, c'est une lecture jubilatoire et qui, à mon sens, rend moins con. Bref, c'est un excellent livre, et pis c'est tout. Alors ne boudez pas votre plaisir, lisez Doux comme la mort, et en plus vous aurez un livre à la couverture superbe.

Laurent Guillaume, Doux comme la mort (2012), La Manufacture de Livres, 2020. 


lundi 1 juin 2020

Un bilan pour mai 2020

Image empruntée à Goodwill Librarian

Pour une fois, j'ai fini un roman pile le soir du dernier jour du mois, ce qui est bien commode. Alors, qu'est-ce que ça donne pour le mois de mai, qui fut le mois du déconfinement? Ben à peu près la même chose que pour avril, en tout cas en nombre de volumes lus. Il faut dire qu'entre boulot et allergies, je ne me suis tant déconfinée que cela, et j'ai donc lu comme d'hab. J'ai lu 12 romans, et pas que du polar/noir. 

J'ai fait une incursion en littérature ado/YA, avec Les aventures d'une lady rebelle de Makenzie Lee, un très chouette roman d'aventures.
J'ai lu des nouvelles de Lauren Groff, Floride, et j'ai beaucoup aimé : sans doute lirai-je un de ces jours Les furies

J'ai fait une incursion dans les littératures SFFF avec Cendres de Johanna Marines, qui m'a fait passer un très bon moment dans un univers steampunk.
Enfin, je vous ai parlé d'Autochtones de Maria Galina, chez Agullo, roman étonnant et fascinant, qui m'a permis de découvrir cette romancière. 


Côté polar et roman noir, j'ai fait de superbes lectures: 
De belles découvertes (parfois tardives mais je ne suis pas rapide, vous le savez), du côté des premiers romans, avec Les militantes de Claire Raphaël, au Rouergue, ou Ces montagnes à jamais de Joe Wilkins, chez Gallmeister; j'ai enfin lu Trouver l'enfant de Rene Denfeld, chez Rivages Noir, et Le sourire du scorpion de Patrice Gain (Le Mot et le Reste).
J'ai poursuivi l'oeuvre d'Andrea G. Pinketts, avec L'absence de l'absinthe, élégant et désespéré, et il faudra un jour que je consacre un billet à cet auteur hélas disparu que j'aime tant. J'ai lu avec un immense plaisir le classique mais très bon Banditi d'Antoine Albertini (JC Lattès), qui prend la suite de Malamorte (lu le mois précédent). 
Dans les confirmations, s'il en était besoin, j'ai dévoré Doux comme la mort de Laurent Guillaume (La Manufacture de Livres), et pris une grande baffe avec Marseille 73 de Dominique Manotti (Equinox Les Arènes). 

Croyez-moi, dans toutes ces lectures noires du mois, il m'est très difficile de hiérarchiser, de dégager LE coup de coeur. Alors je vais procéder autrement et distinguer ceux qui m'ont plus encore que les autres emportée :
- si vous voulez lire un grand roman politique, lisez le Manotti, qui sort dans quelques jours. 
- si vous voulez être pris aux tripes par du noir tragique et somptueux, lisez le Gain, le Denfeld ou le Wilkins. 
- si vous voulez un roman qui allie efficacité narrative, précision de l'écriture, ancrage politique et géo-politique, et lecture jubilatoire avec personnages à la fois tragiques et "surhumains" au sens où l'entendait Eco, lisez Doux comme la mort de L. Guillaume. 





vendredi 29 mai 2020

Autochtones de Maria Galina



Présentation éditeur
Dans une ville d’une ex-république soviétique, à la frontière entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, aujourd’hui envahie de touristes, débarque un certain Christophorov. Il arrive de Saint-Petersbourg, se prétend journaliste ou historien et enquête sur un groupe artistique et littéraire des années vingt, « Le Chevalier de Diamant ». Ce groupe aurait créé un opéra, La Mort de Pétrone, qui ne donna lieu qu’à une seule représentation : la légende raconte qu’une crise de folie collective aurait frappé le public, se terminant en orgie générale. Peut-être parce qu’on aurait versé dans le champagne des invités de la poudre de cantharide, un puissant aphrodisiaque… À la suite de ce scandale, le groupe fut dissout et ses membres semblent s’être évanouis sans laisser de traces.
Christophorov tente de remonter leur piste, en interrogeant quelques vieux mémorialistes ou collectionneurs, tous ravis de lui prêter main forte. Un peu trop ravis, peut-être ? À mesure que son enquête avance, Christophorov remarque dans la ville une kyrielle de détails ou de phénomènes qui suscitent une impression d’inquiétante étrangeté. Et les autochtones qui s’intéressent de plus en plus près à ses recherches ne sont pas les moindres de ces étrangetés…

Ce que j'en pense
J'ai quitté les rives du noir et du réalisme pour me laisser porter par la prose de Maria Galina, que je découvrais à l'occasion de cette lecture. Evidemment, si vous voulez un livre facile, un livre où tout est rationnel et lisible, passez votre chemin : mais si vous acceptez de vous laisser embarquer, la balade est bien belle et captivante. Je ne suis pas du tout spécialiste du roman russe, mais j'ai lu en mes jeunes années quelques auteurs et ici, je ne saurais dire pourquoi, j'ai parfois songé à Biély, notamment à son Pétersbourg que j'avais tant aimé. Il y a chez Maria Galina une démesure, un humour et une folie qui me semblent, sans que je sois capable de bien l'expliquer, très russes. Mais j'ai aussi pensé à des auteurs d'un autre continent, l'Amérique latine, notamment à Borges, pour le côté puzzle, labyrinthe, et pour la réflexion sur le récit, sur la fiction, mais aussi au réalisme magique d'un Cortazar. Car notre historien en quête de l'opéra maudit se laisse sans cesse prendre à des récits, et son enquête le mène de conteur en conteur, d'affabulateur en affabulateur. Qui dit la vérité? Et la vérité, qu'est-ce que c'est ? La fiction n'est-elle pas plus intéressante et au fond, véridique? Comme le personnage, nous y perdons notre latin, et Maria Galina se joue de lui et de nous en nous portant aux confins du fantastique : sylphes, salamandres et vampires, toute une mythologie surgit et nous fait douter du réel, de notre perception du réel. Notre héros repartira dépouillé de toutes ses possessions et de toutes ses certitudes. Le récit est émaillé de références artistiques, littéraires, de références à la pop culture (les serveurs Batman!), c'est touffu et passionnant. Les personnages sont à la démesure du roman : créatures insaisissables, doux illuminés, artistes excentriques, étranges riders (pas des bikers, s'il vous plaît), la galerie est savoureuse.

Ne vous laissez pas déconcerter par le début : il y a chez Maria Galina une façon de composer son roman un peu abrupte, diront certains, avec des changements de lieux, de personnages, sans transition. Mais comme je vous disais, il faut se laisser embarquer et Autochtones se mérite, car il faut s'habituer à son rythme et son ton. Croyez-moi, ça en vaut la peine, et il serait dommage de passer à côté de ce livre, sorti en février : certes, c'est moins pire que d'être sorti en mars, mais tout de même, Autochtones risque d'avoir été éclipsé par les évènements. Quant à moi, si ça ne vous gêne pas, je vais me procurer L'organisation, son précédent roman paru chez Agullo, parce que je referais bien un petit tour avec Maria Galina. 
Remarque : je soupçonne le travail de la traductrice Raphaëlle Pache d'être absolument remarquable, bravo à elle.

Maria Galina, Autochtones, Agullo, 2020. Traduit du russe par Raphaëlle Pache.

mercredi 27 mai 2020

Or, encens et poussière de Valerio Varesi


Présentation éditeur
Parme, la nuit, le brouillard. Un carambolage monstrueux se produit sur l’autoroute : des voitures ratatinées, des camions en feu, une bétaillère renversée. Vaches et taureaux errent sur la route, désorientés. Et des gitans auraient été aperçus, profitant de la confusion pour piller les véhicules accidentés. Le commissaire Soneri est le seul flic de Parme qui connaît assez bien la plaine du Pô pour ne pas se perdre dans le brouillard : c’est lui qu’on envoie sur place. Au lieu de petits voleurs, il découvre au bord de la route le corps carbonisé d’une femme. Nina Iliescu est une immigrante roumaine qui laisse derrière elle une longue liste d’amants de la haute société parmesane. Agneau sacrificiel ou tentatrice diabolique, même dans la mort, la jeune femme à la beauté fascinante exerce son pouvoir sur Soneri. Et lui réserve quelques surprises…

Ce que j'en pense
Un nouveau Valerio Varesi, ça se savoure. Il y a d'abord le titre, aux allures de mythe antique et biblique, Or, encens et poussière : n'est-ce pas une somptueuse promesse? Le roman commence, comme souvent chez Varesi, dans un brouillard terrible, alors que Soneri se rend sur une scène de crime : le cadavre de la femme qui a été retrouvé n'a rien à voir avec le carambolage que le brouillard a provoqué. Tout semble irréel, pour le plus grand bonheur du lecteur : il y a des vaches et des taureaux qui errent, des gitans qui font naître tous les fantasmes, et le corps carbonisé de cette femme venue de Roumanie. La machine est lancée, et Soneri mène une enquête sur une femme qui semble insaisissable, entre séductrice rouée et ange sacrifié sur l'autel de la haute société de Parme, elle l'étrangère sans pedigree... Et cette enquête résonne en Soneri qui connaît au même moment les affres de la jalousie, peut-être sur le point de perdre celle qu'il aime. Nous souffrons avec lui, nous nous interrogeons avec lui sur les limites de la passion.
Varesi n'oublie jamais les questions sociales : privilèges de classe, difficultés de la condition d'immigré, préjugés ethniques, crimes passionnels et domination masculine, normes de la société bourgeoise et catholique, tout cela et plus encore est évoqué avec la finesse que l'on connaît à l'auteur.
Et puis il y a ces déambulations de Soneri, ses observations de ses frères humains, c'est beau et bouleversant à la fois. C'est ainsi qu'il fait la connaissance d'un aristocrate désargenté, dont nul ne soupçonne la déchéance, qui se glisse en douce dans les restaurants pour finir les assiettes de clientes féminines, l'air de rien, avec son élégance (et la complicité silencieuse des restaurateurs). Il offre quelques uns des plus beaux passages du roman.
Et c'est ainsi que l'on referme le roman, le sourire aux lèvres, triste de devoir attendre pour retrouver Soneri mais apaisé aussi, sur la promesse, à la fin du livre, qu'en 2021, il sera de retour chez Agullo.


Valerio Varesi, Or, encens et poussière, Agullo, 2021.

mercredi 20 mai 2020

Le sourire du scorpion de Patrice Gain




Présentation éditeur
C’est décidé, Tom, Luna et leurs parents descendront le canyon de la Tara en raft. Une belle étape de plus dans leur vie nomade. Pourtant, malgré les paysages monténégrins époustouflants, la complicité familiale et la présence rassurante de Goran, leur guide serbe, la tension envahit peu à peu le canyon et le drame frappe, sans appel. Du haut de ses 15 ans, Tom prend de plein fouet la violence du deuil et de la solitude. Dans l’errance qu’engendre le délitement de sa famille, il découvre la grande douleur, celle qui fissure les barrières et ouvre les portes à ceux qui savent s’engouffrer dans la détresse d'autrui. Mais, en dépit du chaos, Tom ne peut s’empêcher de retracer les événements et le doute s'immisce : ne sont-ils pas les victimes d’une Histoire bien plus grande que la leur?

Ce que j'en pense
C'est au moment de sa sortie, en janvier, que j'ai acheté ce roman : j'étais à Paris, je revenais de Bruxelles, vous savez, c'était un temps où comme des foufous nous bougions, où nous n'avions aucune idée de ce qui nous attendait... Néanmoins, je n'avais pas encore ouvert Le sourire du scorpion jusqu'ici, et alors que certains gambadent en profitant de leur liberté retrouvée, j'ai fait une plongée dans la noirceur de ce roman. Je n'ai pas été accrochée ni convaincue tout de suite, il m'a bien fallu 50 pages de ce court roman pour m'immerger vraiment, mais ensuite, nom de Zeus, quel voyage! Nul besoin pour moi d'aller respirer à pleins poumons les pollens qui n'auraient pas manqué de réveiller mes allergies, j'ai fait une plongée littéraire, poétique et effrayante dans une nature magnifique et parfois hostile grâce à Patrice Gain. Son écriture rend merveilleusement grâce à la beauté des espaces : gorges, rivière, plateau, fjord, la puissance de la nature est là, et elle offre un écrin aux personnages, pour le meilleur et pour le pire. 
Les personnages sont dans un premier temps ce qui m'a empêchée de me laisser porter, j'ai mis du temps à me familiariser avec Tom, Luna, Alex, Emilie et Goran. Ils ont quelque chose d'irréel, de décalé et Patrice Gain les caractérise par leurs actes, avant tout. Donc j'ai dû me laisser apprivoiser par cette famille qui, au regard des normes de notre société, est une famille de marginaux, de nomades. Le roman pourrait rappeler à certains les tragédies familiales des romans de David Vann. La "folie" de la mère, l'étrangeté rassurante (un temps) de Goran, les morts qui parsèment le roman, les espaces sauvages, le tout dans l'isolement de ces êtres atypiques, oui, cela peut faire penser à Vann. Mais la voix de Patrice Gain est singulière, et la tragédie familiale est "débordée" par la tragédie de l'Histoire, et le roman prend alors une autre ampleur, tous les faits sont remis en perspective. Et si j'ai mis un peu de temps à me laisser embarquer, ensuite je ne pouvais plus lâcher le roman. Je l'ai refermé époustouflée, il m'a fallu quelques instants avant de quitter cet univers et ces personnages, submergée d'émotion. 

Patrice Gain, Le sourire du scorpion, Le Mot et le reste, 2020.

dimanche 17 mai 2020

Les militantes de Claire Raphaël


Présentation éditeur
Ce n’est pas tous les jours qu’on assassine une femme en pleine rue par arme à feu. Ni qu’on trouve une signature sur des étuis percutés. Alice Yekavian est experte en balistique. Béatrice Chabaud avait été capable de quitter un mari qui la battait, de retourner son destin, assez peut-être pour irriter ceux qui aimeraient que les victimes restent dans leur rôle. Qui s’est attaqué à cette militante contre les violences faites aux femmes, liée à un journaliste ayant appartenu à la mouvance d’extrême gauche ? Les équipes de police n’ont aucun doute. Cette enquête va leur demander du temps, de la minutie, de la modestie. Quand les malentendus s’enchaînent, quand les détails prennent de l’importance et qu’on n’y peut rien, quand le hasard s’invite en prenant l’ascendant sur votre intelligence, quand les suspects ont trop de choses à dire après avoir peaufiné leurs mensonges pendant des années, il suffit parfois d’un détail pour que tout s’éclaire. Ou de laisser une chance à ses intuitions.

Ce que j'en pense
Voici encore un livre qui a eu la malchance de sortir peu de temps avant le confinement. Heureusement il avait rejoint mon stock le samedi qui en a précédé l'annonce, comme quelques autres titres, ouf. Je n'avais aucune attente puisque c'est le premier roman d'une autrice qui a précédemment écrit de la poésie. 
Claire Raphaël est experte en balistique au sein de la police scientifique et cela se sent. La précision des notations sur les crimes, les armes, tout ce qui compose la balistique ou plus largement les procédures criminelles et scientifiques en rebutera peut-être certains : moi cela m'a passionnée et j'ai apprécié cette minutie. Au-delà même de son personnage principal, Alice, Claire Raphaël brosse des portraits de flics sans vision romantique, et c'est également quelque chose que j'ai beaucoup apprécié. Pas de surhommes dans ce récit d'enquête, de la patience, de la précision, une confiance dans les faits et les preuves. 
Et puis il y a les victimes, ces femmes prises pour cible d'un tueur : oh pas un tueur sadique, on n'est pas dans un thriller à la noix, non, un tueur qui les abat froidement. Mais là non plus, n'attendez pas un tueur hors du commun, le roman préfère les chemins moins sexy du réalisme, et c'est tant mieux. 
Je pourrais reprocher quelques passages un chouïa maladroits, un peu trop démonstratifs ou explicatifs, mais ils passent derrière les qualités du roman. Les militantes (dont je n'aime guère le titre, ceci dit) saisit les violences de notre société, au premier rang desquelles les violences faites aux femmes. Les victimes ont en commun, au premier abord, le fait d'avoir refusé de plier l'échine, d'accepter la violence infligée, et là aussi Claire Raphaël est d'une précision implacable dans les faits, les mises en perspective et les chiffres, sans jamais être pesante (il n'en est pas besoin) car elle est trop fine pour cela. Et là où un mauvais romancier aurait fait du tueur une caricature, Claire Raphaël construit un personnage plus complexe, pathétique autant que glaçant, victime à son tour d'une violence, de classe et non de genre. 
Et puis il y a l'écriture de Claire Raphaël, d'une grande force mais aussi d'une grande beauté. Je me suis même surprise à noter des passages, des phrases, et c'est une chose que je fais rarement. 
Il serait dommage de passer à côté des Militantes, et avant que d'autres nouveautés n'arrivent en masse chez nos libraires, lisez Claire Raphaël. 

Claire Raphaël, Les militantes, Le Rouergue, Rouergue noir, 2020.

mardi 12 mai 2020

Cirque mort - La folie Tristan - Feu le royaume de Gilles Sebhan




Une fois n'est pas coutume, je vais rendre compte de ma lecture de plusieurs volumes à la fois. Et je vous le dis tout de suite, a priori, ces romans ne sont pas mon genre. Pourtant, j'en ai énormément apprécié la lecture. Pas mon genre, habituellement, le côté très psychologique - et même psychiatrique ici - qui nous emmène dans des esprits border line ou carrément barrés. Car il est beaucoup question de folie, de transgressions criminelles et meurtrières liées à des pathologies très lourdes, et ce n'est pas un sujet que j'affectionne. Gilles Sebhan a cependant une façon d'aborder cela qui m'a retenue et même captivée. Il n'essaie pas d'enjoliver la folie : elle est avant source de souffrance, pour ceux qui en sont affligés, pour ceux qui les entourent. Pour autant, il dote chacun des personnages - des jeunes pensionnaires de l'institut psychiatrique - d'une humanité qui échappe à toute caricature, à tout pathos ou à toute criminalisation systématique. L'auteur crée un univers qui confine au surnaturel, sans effet de manche, mais avec poésie. Il interroge les frontières de la raison, de la folie, les limites aussi de chacune d'entre elles, le rapport à la norme, et le personnage le plus ordinaire peut prendre des allures troubles. Au premier rang des personnages border line, Dapper, le père du petit Théo, mais aussi Hélène, et bien sûr Théo. J'ai trouvé remarquable la façon dont Gilles Sebhan commence par construire un personnage assez typique des romans noirs, pour en faire peu à peu autre chose. 

Ces romans constituent un hybride intéressant, entre roman noir et thriller, une sorte de thriller noir en quelque sorte. Vous savez que je ne suis pas fan de thriller, donc il y a des petites choses qui, sans gâcher mon plaisir, m'ont un peu chiffonnée. Par exemple le personnage introduit dans le tome 3, parce que je trouve que c'est "a bit too much", qu'on était déjà au complet côté esprits dérangés, ou bien la révélation de la fin du tome 2, bof, même si j'en conçois l'intérêt narratif. Bref, les motifs empruntés au thriller, quoi. Mais tout ça est tempéré par la tonalité noire, et également par l'écriture. 

Car Gilles Sebhan écrit superbement, dans un style à la fois efficace et poétique, avec des phrases ciselées, une justesse dans les évocations. Tout cela transfigure les situations évoquées et construit un univers d'auteur très singulier. Les titres seuls vous en donnent une idée : ne sont-ils pas magnifiques? 
J'imagine que Gilles Sebhan n'en a pas fini avec Dapper, en tout cas le volume 3 laisse des portes ouvertes. Je le suivrai sans hésiter. 

Gilles Sebhan: Cirque mort, Le Rouergue, 2018 ; La folie Tristan, 2019 ; Feu le royaume, 2020. 


dimanche 10 mai 2020

Cendres de Johanna Marines


Présentation éditeur
Londres, East-End, 1888, ère industrielle. 
C'est dans ce quartier malfamé que vivent Nathaniel et sa sœur de rue, Luna. Lui, sillonne les rues à la tombée de La nuit. Elle, est une voleuse hors pair. Mais un soir, lors d'une énième tournée, le jeune homme fait une macabre découverte. 
Des rues sombres de la capitale en passant par un manoir victorien luxueux ... De soirées mondaines où le diamant est roi aux tavernes miteuses où l'opium circule dans les veines ...

Ce que j'en pense
J'avais acheté il y a quelques temps déjà Cendres, parce que comme vous le savez, j'aime bien le steampunk. Je suis cependant méfiante envers les éditions SNAG, donc je ne m'étais pas lancée. Il aurait été bien dommage que je passe à côté de ce roman pour cette raison, car j'ai passé un excellent moment. 
D'abord, étant donné que j'étais un peu en mal de lecture (petite panne), ce roman m'a offert une lecture rapide : c'est rythmé en diable, avec des chapitres courts, le récit est très fluide et c'est très agréable. J'ai été très vite accrochée, et j'ai dévoré le bouquin. Le récit ménage de jolis rebondissements, j'ai été surprise, captivée, j'en redemande! Ensuite, le roman brasse des thématiques et des motifs de la littérature populaire de manière convaincante,
et je ne peux en dire plus sans vous gâcher le plaisir : sachez seulement qu'il y a des orphelins, grand motif de la littérature anglaise de la fin du XIXè siècle, et que Johanna Marines manie bien les codes.
Côté steampunk, il y a des créations mécaniques, et l'autrice fait un pas de côté intéressant : la vapeur est remplacée par les cendres (dont ce n'est pas le seul rôle dans l'histoire, mais chut!). Dans cette Londres industrielle, c'est bien vu. J'ai aimé la façon d'évoquer Londres : d'un côté, Johanna Marines l'évoque sans l'idéaliser la cité victorienne, insistant sur la misère, sur les conditions de vie déplorables des hommes et des femmes du peuple ; de l'autre, bien entendu, elle reprend dans Cendres une vision désormais fréquente de cette ville industrielle dans la littérature, une ville en proie au crime, labyrinthique et dangereuse, idéale donc d'un point de vue romanesque. C'est la ville de Jack l'éventreur (dont les crimes impriment leur marque à l'histoire), propice à toutes les visions romanesques, irriguée par un brin de réalisme social, et c'est très réussi. 
Et puis j'ai aimé la noirceur de ce récit. Là où certains auraient cédé à la facilité et sauvé tout le monde (ah que c'est frustrant, je ne peux être précise sans dévoiler l'intrigue), Johanna Marines fait le choix de l'ombre, du tragique, autant que possible, et j'ai adoré ça. 
Pas de bémol? Si, mais il tient autant au travail éditorial qu'à la romancière elle-même. L'écriture est un peu jeune (normal) et il y a des petits détails qui déraillent dans la façon de s'exprimer des personnages, avec des expressions anachroniques, très XXIè siècle : untel est "craquant" par exemple. J'entends bien que Johanna Marines ne veuille pas que les personnages s'expriment comme à l'époque victorienne (on ne comprendrait rien d'ailleurs), mais il y a quelques tournures qui sont inutiles et qui choquent vraiment dans la tonalité du roman. 
Enfin, je salue le travail graphique d'Aurélien Police sur la couverture : dans les littérature SFFF, sa patte s'est imposée et je trouve son boulot remarquable. 

Johanna Marines, Cendres, SNAG, 2019.

vendredi 8 mai 2020

Fin de siècle de Sébastien Gendron


Présentation éditeur
2024, Bassin méditerranéen : depuis une dizaine d'années, les ultra-riches se sont concentrés là, le seul endroit où ne sévissent pas les mégalodons, ces requins géants revenus, de façon inexplicable, du fond des âges et des océans. À Gibraltar et à Port Saïd, on a construit deux herses immenses. Depuis, le bassin est clos, sans danger. Alors que le reste du monde tente de survivre, ici, c'est luxe, calme et volupté pour une grosse poignée de privilégiés. Mais voilà! l'entreprise publique qui gérait les herses vient d'être vendue à un fonds de pension canadien. L'entretien laisse à désirer, la grille de Gibraltar vient de céder, le carnage se profile...

Ce que j'en pense
J'avais adoré Révolution (désormais disponible en poche) et j'ai passé un excellent moment avec Fin de siècle. Sébastien Gendron nous offre un joyeux délire (?) jubilatoire de bout en bout, un livre inclassable et c'est tant mieux. J'ai souri, ri, mais n'allez pas croire que c'est une pantalonnade : sous ses dehors de joyeux et méchant n'importe quoi, le roman fait souvent mouche. La Méditerranée, enclave pour riches, est une sorte de forteresse marine protégeant les nantis de la terre des mégalodons surgis des profondeurs avec une taille anormale qui leur permet de bouffer et de broyer à peu près n'importe quoi. C'est aussi, du même coup, une sorte de pédiluve géant qui contient toute la crasse humaine. Alors évidemment, on a envie en lisant Fin de siècle que pète un peu plus ce monde déjà post-apocalyptique, et une fois n'est pas coutume, on a l'espoir mauvais que les personnages ne s'en tirent pas. Et alerte spoiler, ils ne s'en tirent pas. Sébastien Gendron pointe nos petits travers et nos grandes saloperies, avec humour toujours. La scène avec Jean-Claude m'a fait hurler de rire, et le petit bruit pathétique de la chute du milliardaire qui se pique d'expériences scientifiques en forme de records sans intérêt est le point d'orgue du roman. Le roman est bourré de références, je pense en avoir raté la plupart, ignare que je suis. Et il y a même un post-générique, en quelque sorte, faites attention. 

Sébastien Gendron, Fin de siècle, Gallimard Série noire, 2020. 

mardi 5 mai 2020

Chevrolet Impala de Michèle Astrud


Présentation éditeur
Une jeune étudiante américaine est entraînée dans le sillage d'un riche acteur français, membre de la French Connection. Lorsque leur association de malfaiteurs entre la France et les États-Unis est démantelée, elle échappe aux poursuites et reconstruit sa vie. Elle devient agent d'artistes. C'est alors que son ancien mentor la retrouve et demande à la voir.

Ce que j'en pense
J'avais acheté ce livre sur la foi de sa couverture, que je trouve très réussie. J'ai passé un très bon moment avec ce roman qui se déroule en plusieurs lieux et à plusieurs époques, et qui propose une intrigue étrange à souhait, plutôt originale. Si vous voulez trois mille rebondissements à la page, passez votre chemin, Chevrolet Impala cultive un rythme plus lent, même s'il se passe tout de même beaucoup de choses. L'étrangeté est partout : dans la relation de Michèle à Adriano, à son jeune amant et client toxico, dans la manière qu'ont les hommes d'Adriano de la suivre, dans son périple aux Chutes du Niagara et dans sa rencontre avec Sarah, dans sa curieuse agence d'artistes... et c'est bien ce qui fait le charme du roman. Une inquiétante étrangeté, douce aussi, très agréable. J'ai beaucoup aimé cette lecture, je me suis laissée charmer et porter, et j'ai beaucoup aimé la fin.
J'ai en revanche un bémol, côté prise en charge éditoriale. Michèle Astrud utilise à de nombreuses reprises des imparfaits là où il faudrait des passés simples, ou des conditionnels là où il faudrait des futurs (ou inversement), à une autre page il manque un mot... Désolée de faire ma crispée de la langue, mais cela m'a vraiment dérangée, et j'attends mieux d'une belle maison d'édition comme Aux Forges du Vulcain. Pas de quoi gâcher ma lecture, mais comme une petite démangeaison au fil des pages. 

Michèle Astrud, Chevrolet Impala, Aux Forges de Vulcain, 2019.

dimanche 3 mai 2020

Du Rififi à Wall Street de Vlad Eisinger


Présentation éditeur
Du rififi à Wall Street démarre comme un hommage au roman noir américain et au roman-feuilleton rocambolesque, pour déboucher sur une interrogation plus vaste des pouvoirs de la littérature. C’est une poupée russe : un roman dans un roman. C'est enfin un livre sur les moyens de dire le réel. Eisinger pense, comme Truman Capote avant lui, qu'on peut prendre des libertés avec la réalité pour mieux la dire.

Ce que j'en pense
Figurez-vous que je n'avais jamais lu Antoine Bello, et pourtant à la maison, Monsieur le lit depuis Les Falsificateurs. Tout ça pour dire que s'il n'y avait pas eu cette parution en Série Noire, ça aurait pu durer longtemps. 
D'abord le plaisir de l'objet : retirez le bandeau, et vous verrez apparaître la maquette des origines, en quelque sorte, avec ce bonheur du faux roman amerloque à la John Amila ou Terry Stewart, en forme de mention traduit de l'américain par Antoine Bello... 
Ensuite la délectation de la lecture : Antoine Bello nous offre un récit palpitant, drôle, avec des mises en abyme, des références (explicitées), et réussit à n'être jamais pédant, à ne jamais cultiver un entre-soi élitiste ("tu l'as vue la référence? non? ben tant pis pour toi"), et à égratigner tout le monde au passage. Il manie les codes avec brio, nous offrant une Série noire tout ce qu'il y a de plus typique, en rendant un vibrant hommage à la littérature de genre, qui semble procurer autant de plaisir à l'écrivain (à sa grande surprise) qu'au lecteur. 
Et puis que voulez-vous? Quand on rend hommage à Manchette (dont j'ai une furieuse envie de relire Le petit bleu de la côte ouest), mon petit coeur fond... Et l'hommage à Ponson du Terrail est hilarant!
J'ai ri, j'ai souri, j'ai tourné les pages avec fébrilité, j'ai refermé le roman en ayant oublié la saloperie de virus (nous étions au jour 12 du confinement), admirative devant la maîtrise, de la première à la dernière page, de l'auteur, qui tire parti de toutes les ficelles, sans affectation, sans cul-de-sac. 
Et c'est ainsi que la littérature de genre est grande. 

Vlad Eisinger, Du rififi à Wall Street, Gallimard Série Noire, 2020. 



samedi 2 mai 2020

Richesse oblige d'Hannelore Cayre



Présentation éditeur
Dans les petites communautés, il y en a toujours un par génération qui se fait remarquer par son goût pour le chaos. Pendant des années l’engeance historique de l’île où je suis née, celle que l’on montrait du doigt lorsqu’un truc prenait feu ou disparaissait, ça a été moi, Blanche de Rigny. C’est à mon grand-père que je dois un nom de famille aussi singulier, alors que les gens de chez moi, en allant toujours au plus près pour se marier, s’appellent quasiment tous pareil. Ça aurait dû m’interpeller, mais ça ne l’a pas fait, peut-être parce que notre famille paraissait aussi endémique que notre bruyère ou nos petits moutons noirs… Ça aurait dû pourtant…
Au XIXe siècle, les riches créaient des fortunes et achetaient même des pauvres afin de remplacer leurs fils pour qu’ils ne se fassent pas tuer à la guerre. Aujourd’hui, ils ont des petits-enfants encore plus riches, et, parfois, des descendants inconnus toujours aussi pauvres, mais qui pourraient légitimement hériter ! La famille de Blanche a poussé tel un petit rameau discret au pied d’un arbre généalogique particulièrement laid et invasif qui s’est nourri pendant un siècle et demi de mensonges, d’exploitation et de combines. Qu’arriverait-il si elle en élaguait toutes les branches pourries ?

Ce que j'en pense
C'est avec appétit que j'ai commencé ce roman, et je le dis tout de suite : la lecture m'a moins emballée que La Daronne, qui était mon premier roman d'Hannelore Cayre, il y avait la surprise. N'empêche, j'ai moins ri avec Richesse oblige, peut-être aussi parce que la romancière est partie ici d'une colère qui la rendait moins légère. N'allez pas croire que je n'ai pas aimé ce roman, si si si, mais il m'a fallu un peu de temps pour me faire à son ton. Hannelore Cayre n'a cependant rien perdu de son mordant, et Richesse oblige est teigneux à souhait, vif dans les portraits et les situations, acéré dans le constat social et politique. J'ai aimé l'alternance entre les deux époques, c'est bien mené, c'est rapide, rythmé, et j'ai apprécié que l'autrice m'apprenne des choses sur le conflit de 1870, dans les petits détails. Il y a par ailleurs de savoureux portraits de Bretons, des insulaires plus précisément, à qui on ne la fait pas. Mine de rien, Hannelore Cayre nous emmène à une époque qu'on ne peut qualifier de "racines du mal" capitaliste (ça a commencé avant), mais qui est sans doute une période de cristallisation, avec un renforcement des logiques de classe, un triomphe des valeurs bourgeoises et capitalistes, dans un monde où tout peut se monnayer.
J'aurais sans doute aimé que le roman soit un peu plus long, qu'il développe un peu plus la petite tribu de Blanche, et la fin m'a semblé un peu abrupte. Mais le fait est : le roman est ainsi plus brutal, plus sec, et je comprends ce choix. Quoi qu'il en soit, si vous avez aimé La Daronne, vous aimerez Richesse oblige, roman noir féroce et teigneux.


Hannelore Cayre, Richesse oblige, Métailié, 2020.