mardi 25 juin 2019

Deux romans de Gilda Piersanti


Présentation éditeur
Les liens du silence
À Sant’Andrea del Monte, un petit village de Calabre, une jeune femme qui a collaboré avec la justice en dénonçant sa famille mafieuse est retrouvée noyée dans sa baignoire. Elle a ingéré de l’acide chlorhydrique : une mort atroce qui évoque une exécution plutôt qu’un suicide. Son père, Don Alfredo, est l’un des boss les plus puissants du Bunker, l’organisation criminelle qui domine le trafic de cocaïne en Europe. À Zurich, Giulia, la petite-fille de Don Alfredo, pensionnaire d’une luxueuse école privée, tombe amoureuse de Lorenzo. Il est jeune, journaliste, et sa mère a autrefois été tuée dans un attentat qui visait son père, procureur en lutte contre… le Bunker. Giulia ignore tout des activités mafieuses de sa famille. Et alors que Lorenzo, qui mène l’enquête, s’apprête à lui en révéler le vrai visage, il est victime d’une terrible agression. Jamais les liens du sang n’ont aussi bien porté leur nom. Dans un monde où les traditions séculaires de l’honneur couvrent les luttes de pouvoir, Giulia et Lorenzo pourront-ils échapper aux lois non écrites de leurs familles que tout oppose ?

Illusion tragique
En ce torride mois d’été romain, le petit Mario, dix ans, ne monte pas sur la terrasse de son immeuble pour y prendre l’air, mais pour épier son voisin du dernier étage, monsieur Ruper, un homme sans histoire qui vit seul et mène une vie rangée. Personne ne lui connaît la moindre relation, personne ne l’a jamais vu rentrer chez lui accompagné, et pourtant… Tous les soirs, Mario l’observe dans sa baignoire en train de coiffer et de savonner une très jolie jeune femme.
Son ami Riccardo et lui ont décidé d’aller libérer la princesse, parce qu’il n’y a pas d’autre explication : monsieur Ruper l’a enfermée chez lui, elle est sa prisonnière ! Le plus difficile, toutefois, n’est pas de s’introduire dans l’appartement de monsieur Ruper, mais d’en sortir une fois qu’on y est entré…


Ce que j'en pense
De Gilda Piersanti j'avais lu les deux premiers volumes de la série Les saisons meurtrières, et j'avais aimé ces romans, son héroïne et les atmosphères. Je suis sortie de cette série pour lire Illusion tragique et Les liens du silence, qui sont à la fois très différents et en cohérence complète. 
Illusion tragique illustre bien la veine choisie par Gilda Piersanti ces derniers temps : un thriller psychologique, pas dans le genre trépidant et fatigant made in USA avec serial killer et tout et tout. Non, avec une intrigue solide et diabolique à la Irish ou Boileau-Narcejac, des emboîtements d'intrigues et une belle réflexion sur la création littéraire. C'est très prenant, efficace, sans temps mort, et je me suis régalée. 
J'avoue cependant ma préférence pour Les liens du silence, qui lorgne davantage du côté du roman noir à mon sens, et dans lequel Gilda Piersanti aborde le sujet de la mafia, des organisations criminelles familiales. C'est une tragédie antique que nous livre la romancière à travers ses personnages et leur destin, c'est fort et beau. 
Suspense psychologique d'un côté et noirceur criminelle de l'autre, mais Gilda Piersanti s'intéresse à des choses proches dans les deux romans, aussi dissemblables soient-ils en apparence : la famille et les liens indéfectibles qu'elle fait peser sur nous, le destin et l'impossibilité de s'arracher à ce qui nous détermine en premier lieu, le poids de l'héritage (dans tous les sens de ce terme), le secret et la vengeance qui orientent des existences entières, l'amour et ses visages les plus sombres. Je me souviendrai longtemps de l'Araignée, qui m'a fait penser à Catherine de Médicis dans La Reine Margot de Chéreau: aussi inquiétante que puissante...
Décidément, je suis de plus en plus séduite par l'univers de Gilda Piersanti, qui écrit dans un français magnifique (au cas où vous ne l'auriez pas noté) des romans diablement italiens. 

Gilda Piersanti, Les liens du silence, Le Passage, 2015. 
Gilda Piersanti, Illusion tragique, Le Passage, 2017. Disponible en poche.

dimanche 23 juin 2019

Bilan mi-parcours 2019

Image empruntée ici

Je reprends l'idée à Electra, dont vous pouvez lire le billet ici

Combien de livres avez-vous lu cette année ?
54, sans les BD. Pas trop de temps mort, une certaine régularité, même s’il y a une accélération en ce mois de juin. 

Quel est le livre que vous avez préféré en 2019 ?
Difficile question. Je réponds éventuellement par des noms d’auteurs, parce que j’ai parfois lu plusieurs de leurs titres en 2019 : 
Frédéric Paulin, La guerre est une ruseet Prémices de la chute, une claque monumentale. 
Pia Petersen, Paradigma, autre claque.
Wojciech Chmielarz, les trois titres parus en France, PyromaneLa ferme aux poupéesLa Colombienne.
Valerio Varesi, La pension de la via Saffi.
Maurizio De Giovanni, Le printemps du commissaire Ricciardi.
Je m’arrête là mais je pourrais continuer, trop dur !

Quelle fut votre plus grosse déception de l’année ?
Deux livres lus en ce début 2019 m’ont ennuyée mais je n’en attendais rien, je ne peux donc pas parler de déception.

Quel auteur avez-vous découvert cette année que vous adorez ?
Frédéric Paulin, Wojciech Chmielarz, Marco Vechi. 

Quelle est la lecture qui fut une excellente surprise pour vous ?
Rui Zink, Le terroriste joyeux, puisque je n’avais pas accroché à L’installation de la peur.

Quelles sont vos parutions les plus attendues ? 
Il était une fois dans l’est de Arpad Soltesz (pardon pour les accents manquants). 

Quels sont vos meilleurs moments littéraires ?
La rencontre avec Antoine Chainas lors de l’édition 2019 de Vins noirs. 

samedi 22 juin 2019

Le printemps du commissaire Ricciardi de Maurizio De Giovanni


Présentation éditeur
Luigi Alfredo Ricciardi, commissaire à la questure royale de Naples, a un don particulier : il voit la souffrance des morts et les entend parler. Aidé de son fidèle adjoint, il enquête dans les quartiers pauvres de la ville où on a découvert le corps de la vielle Carmela Calise, cartomancienne et usurière à ses heures. Que va révéler la morte au commissaire ? Les secrets de ses clients sont bien gardés. En ce printemps de l'année 1931, la ville de Naples a l'odeur de la haine, du sang et des amours déçues. 

Ce que j'en pense
J'avais lu et aimé le premier volume dédié au commissaire Ricciardi. J'avais même, lors de mon passage en Italie l'an dernier, acheté la bande dessinée parue chez Bonelli (perdue depuis puisqu'elle était dans le sac qu'on m'a volé dans le train à mon retour). 
Cependant, ce deuxième volume m'a encore plus plu : il m'a bouleversée. Il s'en dégage une mélancolie incroyable et d'une beauté à couper le souffler. La solitude des êtres, leur douleur, leur inaptitude au bonheur, tout cela est exprimé avec une force... Cela n'empêche pas les petits moments d'humour, avec Maione et le légiste, notamment. 
Et puis il y a la vie napolitaine, captée dans son fourmillement, jamais idéalisée : Naples est une ville aux contrastes saisissants mais où domine l'extrême misère. J'avais des images un peu floues des quartiers espagnols, où j'ai logé le temps de vacances il y a déjà longtemps. Mais je me représentais nettement ce qu'est un basso, le dédale des rues, mais aussi les odeurs évoquées, y compris dans les quartiers aristocratiques. L'écriture de Maurizio De Giovanni est toujours précise et évocatrice, sans être pesamment descriptive. 
J'ai dévoré ce volume, dont l'intrigue est suffisamment retorse pour tenir en haleine jusqu'au bout. Et puis il n'y a aucun manichéisme dans la vision de l'auteur : juste des personnages empêtrés dans leur statut social, dans leurs déterminismes, parfois en proie à l'hubris qui les mène droit dans le mur. C'est beau et tragique, somptueux et déchirant. 
Evidemment, sitôt refermé ce 2è volume, j'ai fait l'emplette du 3è : la peur du manque, hein...

Maurizio De Giovanni, Le printemps du commissaire Ricciardi (La condanna del sangue. La primavera del commissario Ricciardi), Rivages Noir, 2015 (pour l'édition de poche). Traduit de l'italien par Odile Rousseau. 

lundi 17 juin 2019

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic


Présentation de l'éditeur
Un cadavre atrocement mutilé suspendu à la façade d’un bâtiment. Une ancienne ville soviétique envoûtante et terrifiante. Deux enquêteurs, aux motivations divergentes, face à un tueur fou  qui signe ses crimes d’une hirondelle empaillée. Et l’ombre d’un double meurtre perpétré en 1986, la nuit où la centrale de Tchernobyl a explosé…

Ce que j'en pense
Voilà un livre auquel je n'aurais pas pris garde si la blogosphère et les réseaux sociaux n'avaient pas titillé ma curiosité. Tout indique le thriller, et moi le thriller, ce n'est pas trop ma tasse de thé. Mais De bonnes raisons de mourir lorgne tout autant du côté du noir que du thriller. Disons que le rythme s'accélère peu à peu et que le final est typique d'un thriller, avec course contre la montre et twist (mais pas un twist monstrueux et ridicule). Mais par bien des aspects, le second roman de Morgan Audic est un roman noir : dimension sociale, désespérance, peinture de la saloperie humaine et politique, certitude que tout ça va mal se terminer. Et donc je marche!
Il faut reconnaître à Morgan Audic une belle efficacité, à la fois dans le rythme, prenant sans être étourdissant, et dans la manière de dessiner les personnages, auxquels le lecteur attache ses pas très rapidement et sans réserve. Et puis c'était passionnant d'aller par procuration à Tchernobyl, de saisir à la fois l'ampleur et la durée de la catastrophe (dont les conséquences se font toujours sentir) et de percevoir, dans ces villes et ces lieux abandonnés en toute hâte, les vestiges d'un monde disparu, l'URSS, un monde qui reposait certes sur des mensonges et une violence inouïe, mais qui valait bien la sauvagerie capitaliste d'aujourd'hui. Je me demande comment a travaillé Morgan Audic, car si j'ai bien compris, il n'est jamais allé sur place, ni de près ni de loin ; or, la lectrice que je suis, qui n'y a jamais mis les pieds non plus, a le sentiment d'y être, de toucher la vie de l'époque et d'aujourd'hui par mille et un détails. C'est saisissant. 
Mine de rien, Morgan Audic aborde les plaies de l'Ukraine d'aujourd'hui, de la Russie aussi: les conflits armés pour le contrôle des territoires, les nationalismes et la résurgence du fascisme et du néo-nazisme, la difficulté à vivre dignement dans un monde ravagé par le capitalisme. Et sans nostalgie mal placée, il évoque aussi le monde soviétique d'une manière qui m'a bouleversée: les vestiges d'un monde qui ne fonctionnait peut-être pas bien mais où l'intérêt de tous avait du sens. Peut-être est-ce moi qui projette des choses, je ne sais pas. 
En tout cas, De bonnes raisons de mourir est sacrément bien fichu, sans temps mort, sans frénésie, et j'ai passé un très bon moment. 

Morgan Audic, De bonnes raisons de mourir, Albin Michel, 2019.

dimanche 16 juin 2019

Glory Hole de Frédéric Jaccaud


Présentation de l'éditeur
C’est l’histoire de trois enfants, de leur promesse murmurée sous l’arbre d’un orphelinat de ne jamais se quitter. Mais les promesses n’engagent que ceux qui veulent bien y croire. Treize ans plus tard, Jean découvre une photographie de Claire dans un magazine pornographique américain.
Le jeune homme veut la retrouver, et comprendre, à tout prix. Il entraîne Michel dans son obsession : direction Los Angeles, et ses anges déchus, où l’industrie du sexe prolifère. Pourquoi ne doutent-ils pas de la réalité de cette image corrompue ?

Ce que j'en pense
Equinox continue à tracer sa route, avec un auteur découvert jadis par Aurélien Masson à la Série Noire. Frédéric Jaccaud est l'un des auteurs de romans noirs les plus intéressants à mon humble avis, qui, comme Antoine Chainas ou dans un autre style DOA, repousse les limites du genre. Comme Chainas dans Empire des chimères, Jaccaud situe son intrigue au début des années 1980, dans un monde révolu et où s'amorcent les grands changements qui vont mener à ce que nous connaissons.
A travers Jean et Michel, à travers l'industrie du porno à Los Angeles, c'est le grand basculement dans la vacuité morale et intellectuelle de notre monde qui est saisie, d'une plume froide façon scalpel. C'est du Bret Easton Ellis (époque Moins que zéro) refroidi au Georges Bataille que nous lisons, le tout mâtiné de Ballard (Crash est cité de nombreuses fois par la jeunesse désoeuvrée que rencontrent nos deux personnages). 
La quête de l'équilibre (du bonheur?) originel, qui s'incarne dans la vaine poursuite de Claire, cramée avant eux aux spots californiens, pourrait donner un sens à l'itinéraire de Jean et de Michel. Mais il n'en est rien, et c'est une anti-quête que nous offre Jaccaud, glaçante et époustouflante tout à la fois. Pourtant, il y a de l'amour dans ce roman : le lien entre Michel et Jean est complexe, aliénation, amitié, amour en somme ; et puis il y a en filigranes l'amour pour Claire, cette photo qui subsiste et qui résiste à toutes les jaquettes de VHS peu reluisantes, la lueur d'un trio impossible à reconstituer mais qui persiste. 
Et c'est ainsi que le roman noir est grand.

Frédéric Jaccaud, Glory Hole, Equinox / Les Arènes, 2019.

samedi 15 juin 2019

Rita Falk et M.C. Beaton



Les romans noirs sont au coeur de mes lectures, vous le savez, mais il arrive que j'aie besoin de m'échapper de la noirceur, pour aller vers plus de légèreté. Ces derniers temps, j'ai éprouvé le besoin de lire des choses légères sans être mièvres, des romans qui me font sourire et rire. Je n'ai aucun problème à le dire : j'ai parfois besoin de sortir de la noirceur du monde, d'aller vers un pur divertissement qui ne recherche nullement le style ou l'innovation formelle. 
Je me suis donc tournée ces dernières semaines vers deux autrices qui ont comblé ce besoin, entre deux lectures fortes et sombres.
D'abord il y a eu Rita Falk et sa Choucroute maudite : j'ignore quel est le statut de cette romancière en Allemagne, mais ça sent le polar un peu régional, enraciné en Haute Bavière, avec recettes et tout le truc. Mais vu d'ici, édité au Mirobole, c'est exotique à souhait, et d'une drôlerie irrésistible. La Mémé est impayable avec sa manie de traquer les bonnes affaires, et j'ai éclaté plusieurs fois de rire sans me soucier de l'endroit où je me trouvais. Evidemment, Bretzel Blues a rejoint illico mon stock, pour les moments de morosité inopinés. C'est du polar déjanté juste ce qu'il faut, sans aucune prétention, bien ficelé, avec des personnages farfelus, des situations loufoques, et ça remplit à merveille son office: faire passer un excellent moment. 
Ensuite il y a eu M.C. Beaton et son Agatha Raisin. Je suis longtemps restée réfractaire à cette série qui rencontre depuis quelques années un énorme succès en France, sur un rythme de publication assez frénétique. La série a commencé à être publiée en anglais au début des années 1990, donc Albin Michel a du stock, si je puis dire, et peut alimenter les lecteurs français à ce rythme soutenu. J'étais réfractaire à ce que d'aucuns appellent le cosy mystery à l'anglaise, au succès phénoménal de la série (mon côté affreusement snob ressurgit malgré moi). Mais ma chère Miss Cornélia a su me convaincre : y a pas de mal à se faire du bien avec des sucreries, tant qu'on ne consomme pas que ça! Et je combats mon snobisme de littéraire autant que je peux. En ce vendredi, j'avais un trajet de 3h30 en train (et ces trajets ferroviaires me pèsent de plus en plus), j'étais claquée, j'avais besoin de légèreté après une semaine compliquée et une lecture éprouvante autant que passionnante (je vous en reparle vite). Donc, le tome 1 des aventures d'Agatha Raisin, La quiche fatale, sur ma liseuse depuis quelques temps déjà, me faisait de l'oeil. Et c'était parfait: je n'ai pas vu le temps passer, je me suis marrée comme une baleine sans me soucier des autres passagers, et le soir, j'ai acquis le tome 2 pour l'avoir sous la main. C'est drôle, pas mièvre, enlevé, et là encore, ça n'a pas d'autre prétention que de faire passer un bon moment. Agatha est suffisamment féroce pour plaire à l'asociale que je suis, les travers de nos contemporains (britanniques, mais qu'importe) épinglés avec la juste distance, et le contrat est parfaitement rempli. 
Alors oui, je peux d'un côté adorer des romanciers comme Antoine Chainas, Jean Echenoz ou Patrick Modiano (et je ne vous parlerai pas des classiques) et d'un autre côté me délecter de M.C. Beaton et Rita Falk. Mes lectures se suivent et ne se ressemblent pas (toujours). C'est comme ça.

Rita Falk, Choucroute maudite, Le Mirobole Editions, 2017. Traduit de l'allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux. Disponible en numérique. Réédité en J'ai Lu. 
M.C. Beaton, La Quiche fatale (Agatha Raisin and the Quiche of Death), Albin Michel, 2016. Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Esther Ménévis. Disponible en numérique. 

mardi 4 juin 2019

La Vie en Rose de Marin Ledun


Présentation éditeur
Ses parents partis parcourir la Polynésie, Rose – qui s’est installée avec le lieutenant Personne – se retrouve seule pour s’occuper de ses frères et sœurs. 
Coup sur coup, elle est confrontée au cambriolage de Popul’Hair – le salon de coiffure où elle fait la lecture –, à la découverte inopinée de sa grossesse et au meurtre de l’ex-petit ami de sa sœur. Bientôt, c’est le meilleur ami de Camille que Rose découvre poignardé. 
Entre deux nausées, deux crises existentielles et en marge de l’enquête parallèle qu’elle mène, Rose doit encore s’occuper du suivi scolaire de sa sœur, des peines de cœur de son frère aîné, des plaintes du directeur de l’hôpital où travaille Antoine qui organise des strip-pokers au service gériatrie, de lire Sacher-Masoch aux clientes de Vanessa…
Pendant ce temps, l’assassin continue de s’en prendre aux jeunes gens du lycée où Camille est scolarisée. Un matin, alors qu’elle est censée préparer chez une amie une marche de soutien à la dernière victime, Camille disparaît.


Ce que j'en pense
Ah ce que c'est bon de retrouver les Mabille-Pons! J'avais aimé le premier volume et celui-ci m'a comblée aussi. Qu'importe que Rose n'ait décidément pas les références ou la vision d'une jeune femme de 22 ans, on se sent bien avec elle et sa famille. Exit les parents cette fois-ci, place aux jeunes, place à Vanessa, pour une histoire déjantée et grave, drôle et effrayante tout à la fois. Car sous ses allures de comédie survitaminée, La vie en rose pose par petites touches des questions essentielles, des constats sévères aussi, sur les déterminismes sociaux qui frappent ces adolescents de plein fouet. Quels choix peut-on réellement faire? Comment sortir des impasses auxquelles notre appartenance sociale nous renvoie? Et les adultes dans tout ça? 
Mais tout cela se fait à un rythme trépidant, avec des dialogues jubilatoires, sans se prendre au sérieux. Et ça fait du bien, nom de nom. On sent en tant que lecteur à quel point Marin Ledun s'est amusé en créant ces situations rocambolesques, en ciselant les dialogues qui claquent. On en redemande. 
Alors, vivement le 3e volume!

Marin Ledun, La Vie en Rose, Gallimard, Série noire, 2019. 

dimanche 2 juin 2019

Paradigma de Pia Petersen


Présentation de l'éditeur
Los Angeles, la ville sur la faille. Dans les coulisses de la remise des Oscars, une Marche silencieuse s’organise. Sur les téléphones, les rumeurs et les hashtags ont lancé le mouvement.
Dans les rues, des grappes d’inconnus venant de partout se rassemblent, dans une ambiance explosive et électrique.
Tout est parti de Luna.
Mais qui est Luna ?
Beverly Hills, les stars, les hackers, les gangs, les flics, les riches… face à des millions d’exclus de la société du spectacle, qui ont décidé de reprendre leur destin en main.
Toutes ces énergies convergent vers la déflagration et l’utopie.
Un livre total et nécessaire.
Et c’est aussi une histoire d’amour, évidemment.


Ce que j'en pense
Grande baffe dans la tronche que ce Paradigma de Pia Petersen. Les premières pages sont saisissantes, extraordinaires de puissance: le chaos, le massacre, la fin. Je ne comprenais pas les tenants et les aboutissants mais j'étais happée par cette vision post-violence. Et puis le récit reprend, avant le massacre, dans une évocation qui m'a parfois fait penser au Cosmopolis de Don DeLillo. Une vision fragmentée selon plusieurs points de vue permet de saisir une Los Angeles même pas futuriste, puisqu'on comprend que Trump est le président en exercice. Mais c'est une ville qui exacerbe tous les clivages sociaux qui est peinte, avec sa violence terrible, ses quartiers de pauvres et ses villas de riches. Car le travail est devenu une denrée rare et ne permet pas toujours de vivre décemment dans un monde où quelques uns se sont appropriés pour en faire commerce les ressources naturelles. Une majeure partie de la population est sans abri, sans protection aucune, tandis qu'une infinité de puissants s'empiffre et se protège à grands renforts de milices privées. Les tensions ne sont pas seulement raciales, elles sont sociales, et les forces de l'ordre sont promptes à tirer sur les pauvres: @poorlivesmatter Le roman va saisir cette société à son point de rupture, quand les pauvres vont se regrouper et user à leur profit de la société du spectacle dont Hollywood est le parangon. 
Le récit se développe selon divers points de vue, reprend en arrière, forme un kaléidoscope incroyable de maîtrise narrative et de force. N'attendez pas une action trépidante à grands coups de retournements de situation: c'est à une implosion que nous assistons, mais vous verrez, on sort de cette lecture étrangement apaisé, ou peut-être même galvanisé. J'ai découvert Pia Petersen avec ce roman et je compte bien la suivre désormais : elle a une voix et une vision, tout ce que j'aime dans le noir.  

Pia Petersen, Paradigma, Les Arènes, Equinox, 2019. Disponible en numérique.

jeudi 30 mai 2019

Nos derniers festins de Chantal Pelletier


Présentation éditeur
Juin 2044. La prohibition alimentaire règne dans l'Hexagone, mafias du camembert et trafics de foie gras prospèrent, les partisans intégristes de régimes ennemis s'affrontent dans de violentes manifestations. Pour festoyer, on s'approvisionne au marché noir, on participe aux agapes de sociétés secrètes, on compte ses points sur son permis de table. 
Débarquant dans une Provence caniculaire, un contrôleur alimentaire, intimidé par sa cheffe goinfre et décomplexée, tente d'élucider le meurtre d'un jeune cuisinier dans un restaurant clandestin. Parallèlement, une ex-militaire au passé douloureux se bat pour sauvegarder son restaurant gastronomique et se réconcilier avec sa fille, dont la ferme est elle aussi en danger, comme toute la région. 
Tous liés au cuisinier assassiné, ils prennent ensemble la mesure de la menace.


Ce que j'en pense
Il y a d'abord le plaisir de retrouver Chantal Pelletier, après des années, à la Série noire. J'aimais ses polars malins, sa façon pétillante de saisir l'époque. Il y a ensuite le bonheur de déguster un court polar qui nous renvoie à nos questions, à nos travers, à notre bêtise aussi. Futuriste, ces Derniers festins? Hélas, à peine... Chaos climatique, imbécillité étatique, folies militantes, tout y est. Et ça fait peur. Est-on si loin de ce permis à point pour s'alimenter? Nos gouvernements ne rêvent-ils pas déjà de restreindre ou d'interdire l'accès aux soins pour ceux qui ont abusé de plaisirs toxiques? N'a-t-on pas déjà des attentats de tel ou tel groupuscule ? J'étais incapable de m'identifier à tel ou tel personnage, chacun me renvoyait à mes questions: manger moins de viande et de poissons, consommer local dès que possible, raisonné ou bio, délaisser l'agro-alimentaire autant que faire se peut, oui, mon alimentation a bien changé en quelques années et le roman entre en résonance avec mes questions et mes choix... Oui, mais le bonheur d'utiliser des épices qui viennent de loin et qui changent un plat, oui mais la volupté de saucer un jus de viande, oui mais l'explosion de la mangue ou d'un autre fruit venu du bout du monde en bouche... Car enfin, il y a dans Nos derniers festins cette sensualité incroyable de la bonne chère, du partage autour d'un plat préparé avec soin : livre hédoniste, roman gourmand, ode à la vie. 
Chantal Pelletier fait un retour gagnant. L'intrigue policière n'est pas ce qui l'intéresse le plus, même si on retrouve là cet appétit du gain terriblement humain qui pousse au pire. C'est aussi en cela que Nos derniers festins est un roman noir, dans cette capacité à dresser un constat social - et politique - impitoyable sur nos erreurs et notre folie humaine. Et dans le monde que nous réserve Chantal Pelletier, si je puis dire, la manie de tout règlementer, légiférer, interdire, est tout juste tempérée par la sensualité. Et c'est tout de même une belle façon de nous alerter que de le faire avec cette gourmandise! 

Chantal Pelletier, Nos derniers festins, Gallimard, Série Noire, 2019. Disponible en numérique.

samedi 11 mai 2019

La Colombienne de Wojciech Chmielarz



Présentation éditeur
La Colombie, plein été. Un groupe de Polonais choisis pour tourner une publicité Coca-Cola passe les vacances de sa vie dans un hôtel de luxe au bord de l’océan. Tous frais payés.
Mais bientôt, le séjour vire au cauchemar : la pub est annulée, et la facture est salée… Pour rembourser leur dette et récupérer leur passeport, les touristes insouciants se voient proposer par les Colombiens une offre difficile à refuser. Et le paradis se transforme en enfer.
Tout le monde ne reviendra pas de ce voyage…
Varsovie, un samedi à l’aube. Le corps d’un homme d’affaires est retrouvé pendu au pont de Gdansk – le ventre déchiré, les mains attachées derrière le dos et une cacahuète à la main. L’inspecteur Mortka, de retour à Varsovie après ses quelques mois de purgatoire, est chargé de l’enquête. Rapidement, le Kub flaire une sale histoire de blanchiment d’argent qui le mènera sur
la piste de réseaux internationaux dont les tentacules s’immiscent jusqu’au coeur de la vie financière polonaise.

Ce que j'en pense
Ah que c'est bon de retrouver le Kub! Je l'avais laissé il y a quelques semaines suspendu à une nouvelle médicale et "exilé", je le retrouve à Varsovie mais toujours plein d'angoisse quant au diagnostic attendu. Le roman s'ouvre pourtant loin de la Pologne, en Colombie, avec une bande de jeunes Polonais gogos qui vont se retrouver sous la coupe de trafiquants, mules d'un jour. Pour mon plus grand bonheur, nous revenons vite en Pologne, et le Kub se trouve plongé dans une enquête compliquée à souhait, qui m'a tenue en haleine jusqu'aux dernières pages.
Oh que j'aime ce personnage! Et comme c'est malin de le flanquer d'une enquêtrice, qui sert de révélateur au sexisme ambiant, et qui nous réserve aussi de belles surprises. Ce que j'aime avec Chmielarz, c'est qu'il n'assène jamais rien, aucun discours moralisateur, à l'image du Kub il est légèrement en retrait, et c'est beaucoup plus efficace que n'importe quel discours à la noix.
Et quelle maîtrise dans la construction narrative! Chmielarz confirme sa maîtrise de livre en livre, c'est remarquable. On ne s'ennuie pas, il n'y a pas d'artifice, on est à la fois dans un polar assez classique et dans un récit qui détourne habilement les codes, bref c'est un régal.
Enfin, bien entendu, il y a cette photographie de la société polonaise urbaine, et cela me plaît énormément. Les contradictions de cette société, l'entrée brutale dans la modernité libérale, les reliques du passé, la difficulté à vivre aujourd'hui, tout est brossé à petites touches. Car comme toujours, l'auteur nous embarque sur une apparemment classique histoire de trafic de drogue, mais au-delà et en dépit de cela, ce qui l'intéresse, c'est la criminalité financière.
Le titre français est très malin, vous verrez pourquoi en allant au bout du roman.
Et je me dis que les éditions Agullo font décidément un travail qui me plaît, permettant à ces voix du polar de parvenir jusqu'à nous. L'inconvénient, c'est que maintenant, je dois attendre un moment avant de retrouver le Kub.


Wojciech Chmielarz, La Colombienne (Przejecie*), Agullo, 2018. Traduit du polonais par Erik Veaux. Disponible en numérique.
* pardon pour l'approximation graphique...

La pension de la via Saffi de Valerio Varesi



Présentation éditeur
À quelques jours de Noël, alors que la morsure du froid envahit Parme, Ghitta Tagliavini, la vieille propriétaire d’une pension du centre-ville est retrouvée assassinée dans son appartement. L’enquête est confiée au commissaire Soneri mais cette affaire fait ressurgir un drame enfoui : c’est dans cette pension pour étudiants de la via Saffi qu’il rencontra jadis sa femme, Ada, tragiquement disparue peu après leur mariage.
En s’enfonçant dans le brouillard épais comme on traverserait un miroir, Soneri va découvrir un univers bien plus sordide que ses souvenirs. L’aimable logeuse se révèle être une femme sans scrupules, enrichie par la pratique d’avortements clandestins et derrière la modeste pension, se cache en réalité un monde vivant de haine et de chantage, frayant avec le cynisme de cercles politiques corrompus.
Pour trouver l’assassin, le commissaire devra se confronter à l’épreuve du temps et à la vérité sur la vie et la mort d’Ada. Car qui est cet homme qui pose à côté d’elle sur cette photographie jaunie ?

Ce que j'en pense
Or donc, j'ai beaucoup
 de retard dans mes lectures de Valerio Varesi. Je n'en suis pas mécontente, ça me fait des titres en réserve (parce que les volumes parus à ce jour chez Agullo sont tous en stock à la maison). J'avais aimé Le fleuve des brumes, j'ai adoré ce deuxième volume, déchirant de mélancolie. 
L'influence diffuse de Simenon est plus nette ici : Soneri s'imprègne des ambiances, passe beaucoup de temps dans la pension et son quartier, il observe, ressent, comme le fait Maigret. Cette fois les lieux signifient beaucoup pour le personnage, et cela change tout. L'enquête le ramène douloureusement à son passé, à la fois pour des motifs intimes, personnels, et pour des raisons plus collectives, si je puis dire. A travers la pension et le quartier, c'est la Parme des années de lutte politique qui ressurgit, des quartiers populaires. Et tout cela disparaît ou a déjà disparu, en même temps que le passé de Soneri s'effrite sous les révélations. Je ne sais pas si l'on peut parler de nostalgie, parce que le roman est plutôt sous le signe de la désillusion, et c'est cela qui est déchirant et qui touche au coeur. Parme est cette fois noyée de brouillard, propice aux fantômes du passé. Valerio Varesi est un romancier éminemment politique: il dresse par petites touches le portrait d'une société qui a vendu ses idéaux au mercantilisme, au capitalisme, corrompue et sans mémoire. Il n'a pas besoin de faire de grands discours pour cela, il nous montre simplement ce qui a disparu et ce qui est. 
J'ai lu ce roman il y a quelques semaines et j'en suis encore bouleversée au moment de rédiger ces lignes: Valerio Varesi est sans aucun doute un grand du polar. 

Valerio Varesi, La pension de la via Saffi (L’affittacamere), Agullo, 2017. Traduit de l'italien par Florence Rigollet. Disponible en numérique.

lundi 22 avril 2019

La Ferme aux poupées de Wojciech Chmielarz



Présentation éditeur
L’inspecteur Mortka, dit le Kub, a été envoyé à Krotowice, petite ville perdue dans les montagnes. Officiellement, il estlà pour un échange de compétences avec la police locale. Officieusement, il y est pour se mettre au vert après une sale affaire. S’il pense être tranquille et avoir le temps de réfléchir
à l’état de sa vie personnelle, il se trompe lourdement. Quand Marta, onze ans, disparaît, un pédophile est rapidement arrêté, qui reconnaît le viol et le meurtre de la petite. Mais l’enquête est loin d’être terminée : les vieilles mines d’uranium du coin cachent bien des secrets… et peut-être quelques cadavres.

Ce que j'en pense
J'avais beaucoup aimé Pyromane, et Wojciech Chmielarz m'avait laissée sur la perspective de retrouver le Kub à Varsovie, avec en perspective la question de son acolyte et de son comportement conjugal. Quand s'ouvre La Ferme des poupées, c'est à Krotowice qu'on le retrouve, une mise au vert qui fait suite à l'affaire du volume précédent. J'ai aimé ce dépaysement, du personnage aussi bien que du lecteur, dans une petite ville où le crime n'est pas monnaie courante, a priori. A nouvel environnement nouvelles relations, codes sociaux et professionnels différents. Mais surtout, Chmielarz nous promène : il nous lance sur une première piste et l'on se dit qu'il y a là de quoi tenir tout un roman, et puis non, il accélère brusquement et nous faire prendre une autre direction, de façon magistrale. L'auteur joue avec nos attentes et les codes de nombre de polars contemporains : enfants disparues et spectre d'un tueur en série sadique à souhait. Mais ce n'est pas de cela qu'il veut nous parler, car Chmielarz est un auteur de noir et non de thriller : La Ferme aux poupées nous parle du trafic d'êtres humains, de personnages en quête d'un destin plus grand (et d'un portefeuille mieux rempli), du racisme envers les Roms, des errements ordinaires de la police, de la solitude des êtres déplacés ou déclassés. Une fois de plus, la Pologne du XXIè siècle, après le choc de l'entrée dans un système libéral, la perte des repères traditionnels, se donne à lire dans La Ferme aux poupées, à travers les symptômes que sont ces dérives criminelles et délictueuses. Jamais Chmielarz ne caricature, chez lui pas de manichéisme, et les pires ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Il y a de beaux portraits dans ce roman, notamment de femmes, tout en nuances et en complexité. Somme toute, personne n'est innocent.

Wojciech Chmielarz, La Ferme aux poupées (Farma Lalek), Agullo, Agullo Noir, 2018. Traduit du polonais par Erik Veaux. Disponible en numérique.

dimanche 14 avril 2019

Son autre mort d'Elsa Marpeau


Présentation éditeur
Alex mène une vie normale jusqu'à l'arrivée de l'écrivain Charles Berrier dans le gîte rural qu'elle tient avec son mari. Une nuit, l'homme essaie de la violer. En cherchant à se défendre, elle le tue. 
Paniquée, craignant que les conséquences de son acte ne détruisent sa famille, Alex dissimule le corps. Avant que la disparition de Berrier ne soit connue, et pour éloigner d'elle les soupçons, Alex décide de s'infiltrer dans son entourage pour trouver qui, parmi les proches de l'écrivain, aurait pu l'assassiner...

Ce que j'en pense

Retour gagnant pour Elsa Marpeau. J'ai retrouvé ici ce qui m'avait plu dans les premiers romans de la romancière, quelque chose de borderline et de maîtrisé. Alex, mise dans une situation extraordinaire, sort d'elle-même et de ses névroses, pour préserver la bulle qu'elle s'est construite, avec sa famille. Le milieu littéraire se trouve quelque peu égratigné au passage, mais c'est surtout notre société de l'exhibition et de la provoc qui est montrée du doigt. Car pour donner le change et prolonger l'existence de Charles Berrier, elle le fait s'exprimer sur les réseaux sociaux, monter le buzz, jouer la provocation à des fins plus ou moins publicitaires... ce qui permet à Alex de préparer son "autre mort". Certes, il y a de petites faiblesses dans l'intrigue policière : le doigt coupé, qui sera d'une grande utilité (mais comment une novice dans le crime pourrait-elle avoir cette idée?), la cache du cadavre, qui ne permet nullement sa disparition définitive, entre autres. Mais j'ai beaucoup aimé le simulacre construit par Alex, ce qu'il révèle sur l'entourage de l'écrivain et sur notre voyeurisme. 
Un polar psychologique bien fichu, vénéneux juste ce qu'il faut. 

Elsa Marpeau, Son autre mort, Gallimard, Série Noire, 2019. Disponible en numérique.  



samedi 30 mars 2019

Willnot de James Sallis


Présentation éditeur
A Willnot dans l'Arizona, des corps ont été découverts dans une ancienne carrière. Qui les a enterrés là? Des meurtres ont-ils été commis? Le shérif Hobbes fait part de sa perplexité à Lamar, médecin à la clinique locale, qui voit défiler toutes sortes de gens dans son cabinet. Un jour, il a la visite surprise de Bobby Lowndes, un soldat originaire de la ville, qui semblait avoir disparu de la surface de la terre. La réapparition de Bobby est-elle liée à ces cadavres? Une agente du FBI nommée Theodora arrive et repart, sans dévoiler grand-chose. De toute évidence, des mystères planent sur Willnot mais il n'est pas sûr qu'ils soient tous éclaircis. Car la vie ne se laisse pas si facilement appréhender et garde aussi sa part d'ombre. 

Ce que j'en pense
Willnot n'est certes pas un polar, et on pourrait considérer qu'il est à peine un roman noir. Les faits criminels qui y sont relatés ne recevront pas de réelle explication, encore moins une résolution. Le roman s'ouvre sur la découverte de squelettes, et l'énigmatique Bob est la cible d'un sniper - fonction qu'il a lui-même endossée quand il était soldat. Ces faits sont un leurre en terme d'intrigue mais sont importants : ils évoquent le mystère qui entoure les êtres pour peu qu'on y prête attention, l'impossibilité de tout connaître de son environnement et de ceux qui nous sont proches, en même temps qu'ils jouent un rôle de révélateur dans la petite ville. 
Lamar, le narrateur, le dit à propos de son compagnon Richard : au bout de toutes ces années, il a encore des histoires à lui raconter sur son passé, des anecdotes qu'il n'avait pas dévoilées. Des histoires, Willnot en recèle tant : les histoires écrites par le père de Lamar, auteur de SF, dans ses romans ; les histoires du quotidien de Richard : les histoires des habitants de Willnot ; l'histoire - à jamais inconnue - des squelettes exhumés; l'histoire de Bob, et tant d'autres encore. 
Ces histoires révèlent la fragilité et la solitude des hommes et des femmes qui peuplent le roman de James Sallis. Celle du shérif, celle de Nathan, celle de la mystérieuse enquêtrice du FBI, celle de Bob, la plus éclatante sans doute. Bien qu'il ait une trajectoire différente, ce personnage a quelque chose du "chauffeur" de Drive et Driven, dans sa solitude radicale, sa fuite perpétuelle et sa mélancolie. Du moins m'a-t-il fait penser à lui. 
Et puis il y a le portrait tout en finesse de cette petite bourgade et de sa communauté. Willnot : rien que le nom est un programme. C'est bien une ville dont le futur est incertain, mais au-delà des souffrances, des inquiétudes, il y a quelque chose de lumineux, à commencer par cette tolérance, cet esprit d'indépendance. Cette impression est sans doute créée par le point de vue de Lamar, qui est adopté tout au long du roman ou presque. Lamar est médecin et il croit, quoi qu'il arrive, en l'homme, en cette part d'humanité irréductible. 
C'est à regret que j'ai refermé le roman : Willnot est subtil et bouleverse par la grâce d'une écriture poétique, qui procède par petites touches et sans affectation. Du grand art. 

James Sallis, Willnot (Willnot), Rivages Noir, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hubert Tézenas. Disponible en numérique.

lundi 25 mars 2019

Nadine Mouque d'Hervé Prudon


Présentation de l'éditeur
Un matin, la mère de Paul meurt. Il décide de la garder dans sa chambre quelque temps pour ne pas rester seul. Mais le soir même il récupère, dans une benne à ordures, une jeune femme amnésique. Elle dit s’appeler Wanda, mais ressemble comme deux gouttes d’eau à la Hélène du feuilleton télévisé que tout le monde regarde à la cité. Finalement ce sera Nadine, parce qu’«ici, aux Blattes, Nadine Mouque ça va pour tout le monde et toutes les religions, c’est un mot de passe pour vous gâcher le jour, vous dire la haine et l’irrespect de la personne humaine, tout le monde s’appelle Nadine Mouque.» 
D’autres, les racailles de la cité, Nando, un bodybuilder escaladeur de façades, Jean-Claude, l’éducateur érotomane du coin et même Zarko, un ministre très lié à Nadine, aimeraient bien lui ravir sa fiancée. «Parce que je serais con et moche, glauque et gluant. Pervers sentimental. Tout le monde peut s'introduire dans mon petit intérieur pour me chiper ma fiancée, mon otage, ma secrète... Mais on n'arrache pas son os à un chien. Surtout pas à un bâtard de banlieue.» 


Ce que j'en pense
J'ai lu Nadine Mouque au début des années 2000, lorsque j'ai entrepris mon exploration du roman noir français. Je me souviens avoir gardé l'impression d'avoir un roman sur la banlieue, dont le sujet et la langue m'avaient fait penser à Vautrin (Billy-ze-Kick ou A bulletins rouges). 23 ans après sa première parution, que reste-t-il de Nadine Mouque? Ben une oeuvre littéraire, mes amis.

Me frappe sa puissance d'évocation, d'abord, car hélas! la vision que nous propose Prudon de ces laissés-pour-compte n'a pas pris une ride. Ils sont toujours là, les pauvres, ceux de l'au-delà du périph', entassés, parqués, bouillonnants. La vision est sombre mais pas misérabiliste, parce que la force de vie est là et pas ailleurs. Mais ce sont les damnés de la terre, et oui, comme le souligne la 4è de couverture, Prudon se demande, et nous avec lui, "est-ce ainsi que les hommes vivent?". Près de 25 ans plus tard, la question demeure, cruellement. 
Mais Nadine Mouque n'est pas un récit sociologique, ce n'est pas un document, c'est un roman qui tient par la force de sa langue, de son style (quoi que l'on mette derrière ce terme vague). Là où Vautrin travaillait une oralité à la Queneau, Prudon restitue le flux intérieur de conscience d'un personnage et sa perception de la réalité, dont il doute parfois lui-même, et nous aussi, tant c'est hénaurme. L'écriture suit les méandres de cette perception, dans des phrases chaloupées, au rythme redoutable et très vivant. Mais Prudon n'est pas le narrateur, il est avant tout un poète, un orfèvre de la langue, qui travaille son rythme et ses sonorités. Il ne dédaigne pas les clins d'oeil aux plus grands noms de la poésie, comme avec ce soleil "cou coupé", il exprime ce désespoir transfiguré par la force de l'écriture. 
Nadine Mouque est ainsi un grand roman noir, mélange de tragique (social et humaine) et de vision carnavalesque, tout en excès et en démesure: rocambolesques, les mésaventures de notre anti-héros, excessifs, les personnages capables de faire disparaître une moto et son chauffeur en deux temps trois mouvements, saisissante, la vision de l'architecture banlieusarde, qui doit plus à une folle vision expressionniste qu'à la froideur de Buffet froid, vivante et folle, la langue de Prudon. 
L'édition proposée par La Noire a le mérite de donner le ton : le roman noir doit encore à Prudon, le roman noir c'est cela, une grande fiction politique et littéraire, hors de toute investigation et des codes s'il le faut, et ça augure du meilleur. Ne passez pas à côté de la présentation de Sylvie Péju, et des dessins de l'auteur, pendant graphique de son imaginaire littéraire. 

Hervé Prudon, Nadine Mouque, Gallimard, La Noire, 2019. Réédition du roman initialement paru en 1995. 

samedi 23 mars 2019

Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek


Présentation de l'éditeur
Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le « socialisme à visage humain ». La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.
Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques
envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train.
Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ?
Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

Ce que j'en pense
J'avais repéré ce titre et c'est à Livre Paris que je l'ai acquis. Bien m'en a pris. Je ne connais pas la littérature slovaque, il n'est donc pas exclu que je fasse des parallèles incongrus, faute de connaissances... Car oui, le premier nom qui me vient à l'esprit est celui de John Irving. Il y a dans Bratislava 68, été brûlant, cette ampleur romanesque, ce côté fresque humaine: on embrasse les destins de plusieurs personnages sur quelques années, avec les bonheurs et les tragédies de la vie, rien de plus, rien de moins. Viliam Klimacek (pardon pour les accents et signes manquants) excelle quand il s'agit de peindre les bonheurs ordinaires, les petits faits: des jeunes filles qui observent des séminaristes, la préparation d'un repas de Noël pour des immigrants fraîchement débarqués, un tour en voiture (la Felicia)... 
Et puis il y a ce ton doux-amer, plein de tendresse et de dérision mêlées, avec la voix du narrateur, l'auteur de ce livre, présente dès les premières pages et qui se fait plus présente vers la fin. Démiurge bienveillant, le narrateur nous indique que, tout romancier qu'il est, il construit sa fiction sur des témoignages bien réels: son travail d'auteur consiste à en faire une matière homogène et plus grande que la vie, mais il rend hommage aux protagonistes réels dans une liste à la fin du volume. 
Bratislava 68, été brûlant est un roman souvent plein de douleur : les personnages sont tous, à un moment à un autre, confrontés à des choix, aux conséquences de ces choix pour eux et ceux qu'ils aiment. Choix de rester à Bratislava après l'invasion russe, de partir, et dans ce cas, de partir en laissant ceux que l'on aime ou pas, de partir pour telle ou telle destination, choix de rester pour résister à sa manière... Même Lajos, le détestable Lajos, fait des choix, terribles, mais qui l'engagent totalement et en toute sincérité. Il incarne la cécité inhumaine du régime totalitaire, la fidélité à des idéaux qui font fi de l'humanité. Viliam Klimacek a beau privilégier l'humain en toutes circonstances, il ne tait pas les ignominies de ce régime autoritaire, le grand frère soviétique se rappelant brutalement au souvenir d'un état qui s'assouplissait un peu trop à son goût. On sait que les Tchèques et les Slovaques résistèrent pacifiquement à l'invasion russe, mais Viliam Klimacek nous rappelle la violence de cet été 68 et des années qui suivirent, des purges qui privèrent les institutions et les entreprises de leurs meilleurs éléments, de l'exode de familles entières. Il n'oublie pas de nous montrer la pénurie à l'oeuvre (le serpent des files d'attente), la déréliction des services publics (l'hôpital), le régime de surveillance généralisé qui s'étend bien au-delà des frontières de l'état. Et puis Bratislava 68, été brûlant est aussi un très beau roman sur l'exil, ses espoirs, ses douleurs immenses, ses difficultés matérielles. J'ai rarement ressenti le déracinement avec cette force émotionnelle. 
Pourtant, Viliam Klimacek ne livre pas un roman larmoyant, bien au contraire : il y a quelque chose de solaire dans ce récit, car les personnages, en exil ou non, ont une capacité de résistance extraordinaire. Ils plient mais ne rompent pas, jamais. Et la solidarité s'exerce dans l'adversité, entre exilés slovaques ou entre communautés (les voisins vietnamiens d'Anna). Chez Viliam Klimacek, l'humanité l'emporte sur la saloperie, d'une manière ou d'une autre. Et puis il y a des moments d'une drôlerie inouïe, liée aux situations mais aussi au ton du narrateur. L'écriture est superbe et il faut rendre hommage aux traducteurs, qui me semblent avoir réalisé un travail somptueux. 
Bratislava 68, été brûlant est un grand roman, à découvrir absolument. Et pour ma part, il m'a donné une furieuse envie d'aller à Bratislava... 


Viliam Klimacek, Bratislava 68, été brûlant (Horuce Leto 68), Agullo, 2018. Traduit du slovaque par Richard Palachak et Lydia Palascak. Disponible en numérique.

jeudi 21 mars 2019

Un silence brutal de Ron Rash


Présentation de l'éditeur
Dans cette contrée de Caroline du Nord, entre rivière et montagnes, que l’œuvre de Ron Rash explore inlassablement depuis Un pied au paradis, un monde est en train de s’effacer pour laisser la place à un autre. Le shérif Les, à trois semaines de la retraite, et Becky, poétesse obsédée par la protection de la nature, incarnent le premier. Chacun à sa manière va tenter de protéger Gerald, irréductible vieillard amoureux des truites, contre le représentant des nouvelles valeurs, Tucker. L’homme d’affaires, qui loue fort cher son coin de rivière à des citadins venus goûter les joies de la pêche en milieu sauvage, accuse Gerald d’avoir versé du kérosène dans l’eau, mettant ainsi son affaire en péril. 
Les aura recours à des méthodes peu orthodoxes pour découvrir la vérité. Et l’on sait déjà qu’avec son départ à la retraite va disparaître une vision du monde dépourvue de tout manichéisme au profit d’une approche moins nuancée.


Ce que j'en pense
Le repos forcé a du bon : j'ai pu me laisser aller au plaisir de dévorer Un silence brutal dans la journée, et quel bonheur! Dès les premières pages, on est saisi par la beauté de l'écriture (chapeau à la traductrice!), et tout au long du roman, ce sont de véritables pages de poésie qui se donnent à nous. La tentation de l'écriture poétique est plus forte quand le personnage de Becky prend la narration en charge, mais dans l'ensemble du récit se déploie une prose poétique d'une grande beauté. Gloire est rendue à ces paysages sauvages, à leur flore et à leur faune, que les hommes méritent si peu, eux qui sont occupés à tout saccager. Mais Un silence brutal est aussi un roman noir, dans lequel Ron Rash peint la société américaine d'aujourd'hui, ses fêlures, ses dysfonctionnements, ses dérives. Il y a Tucker et son exploitation commerciale du désir de retour à la nature de riches touristes, les petits blancs camés à la meth, symptômes d'un échec social, Gerald et ses tragédies - la perte de son fils en Afghanistan, Becky et le traumatisme d'une prise d'otage meurtrière dans une école quand elle était enfant, la difficulté d'échapper à ses racines sociales avec C.J., Les et la douleur de n'avoir pas su entendre la souffrance de son ex-femme. Le roman évoque la filiation (subie, assumée, reniée) et la culpabilité, mais n'allez pas croire que tout est sombre. C'est finalement ce qui me frappe le plus : au-delà de la noirceur qui caractérise la vie des hommes, il se dégage de ce récit quelque chose de très lumineux, de solaire. J'ai eu bien du mal à quitter Les, Becky, Gerald, je me sentais à la fois apaisée et déchirée. Pour un premier contact avec la nouvelle Noire, c'était magnifique. 

Ron Rash, Un silence brutal (Above the Waterfall), Gallimard, La Noire, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez. Disponible en numérique. 

mercredi 20 mars 2019

Prémices de la chute de Frédéric Paulin


Présentation éditeur
Janvier 1996. Dans la banlieue de Roubaix, deux malfrats tirent sur des policiers lors d’un contrôle routier. Qui sont ces types qui arrosent les flics à la Kalachnikov ? Un journaliste local, Réif Arno, affirme qu’ils ont fait leurs armes en ex-Yougoslavie dans la brigade El Moudjahidin. À la DST, le commandant Laureline Fell s’intéresse de près à ces Ch’tis qui se réclament du djihad et elle a un atout secret : Tedj Benlazar est à Sarajevo pour la DGSE, d’où il lui fait parvenir des informations troublantes sur la Brigade et ses liens avec Al-Qaïda. Cette organisation et son chef, Ben Laden, ne sont encore que de vagues échos sur les radars des services secrets occidentaux, mais Benlazar a l’intuition que le chaos viendra de là-bas, des montagnes d’Afghanistan…
Ce que j'en pense
J'avais dit tout le bien que je pensais de La guerre est une ruse, premier opus de ce qui est prévu comme une trilogie. Prémices de la chute confirme l'immense talent de Frédéric Paulin. Je l'ai "bouffé" en deux jours, avec le même effet addictif que pour le premier. On rentre très facilement dans Prémices de la chute, l'immersion est immédiate. Pour autant, je crois qu'un lecteur qui n'aurait pas lu La guerre est une ruse pourrait lire Prémices de la chute sans difficulté : Frédéric Paulin a l'intelligence de donner les éléments nécessaires (sans pesanteur) et il construit un roman qui peut se suffire à lui-même, si vous me passez l'expression. Pour autant, ce serait dommage, car Prémices de la chute est bien le second volet de la mise en place d'une stratégie de la terreur, qui a sa propre logique. Le premier roman s'était terminé sur le début de l'exportation de la terreur, celui-ci en montre l'expansion mondiale. 
C'est une fois encore d'une intelligence rare, à la fois dans le décryptage des mécanismes géopolitiques et dans la perception plus subjective, ou plus humaine, de ces phénomènes. L'auteur nous montre les ramifications du mal, en allant chercher du côté du conflit en Bosnie des facteurs d'aggravation du chaos. J'ai beaucoup aimé le passage de Réif dans le fief de Al-Qaida, parce que Frédéric Paulin y évite tous les pièges, tous les mauvais procédés. 
Et quelle maestria ! La construction est impeccable, le rythme saisissant, et l'on s'attache aux pas de chaque personnage, tout en voyant arriver la tragédie. Comprenez-moi bien : ce n'est pas un simple page-turner. L'immersion et l'envie de ne plus lâcher le roman ne viennent pas seulement d'une maîtrise de la tension narrative, elles sont également liées à la puissance émotionnelle du roman. Les personnages de Frédéric Paulin, de quelque côté qu'ils soient, ne sont pas simplement les acteurs ou les témoins (ou les victimes) de l'Histoire, ils sont des êtres empêtrés dans leur propre petite histoire, qui font des choix, parfois terribles, et cela nous questionne en tant que lecteurs, en tant que citoyens aussi. 
Et la fin de ce volume est magistrale de puissance, et sans doute me touche-t-elle particulièrement, parce que le 11 septembre 2001 représente pour moi une rupture majeure dans ma perception du monde et de l'Histoire, pour des raisons qui me sont propres. Là encore, Frédéric Paulin évite tous les écueils, toutes les facilités, et il m'a bouleversée sans effet de pathos. Car oui, "le 11 septembre 2001 semblait pourtant être une journée comme les autres", et elle ne le fut pas. 

Frédéric Paulin, Prémices de la chute, Agullo, Agullo noir, 2019. Disponible en numérique.

samedi 9 mars 2019

Feux de détresse de Julien Capron


Présentation éditeur
Lok est une des entreprises les plus puissantes du monde. Elle détient le quasi-monopole sur le marché de la sécurité informatique, et s’est choisi des locaux originaux : l’Excelsior, un ancien paquebot de luxe, qui sillonne les mers du globe. Chaque année, son patron et fondateur organise l’événement technologique le plus prestigieux de la planète : The C, une compétition qui met en lice les douze projets les plus innovants du moment : amour, gloire et beauté assurés aux gagnants.
Mais à peine la traversée de sept jours entamée, les concurrents voient un à un leur indice numérique de réputation, la nOte, virer brutalement au rouge. Et sur un navire aussi hautement surveillé que l’Excelsior, toutes les autorisations d’accès, de déplacements sont au diapason de votre nOte : le bâtiment devient vite une prison flottante géante.
La Mise à Jour, agence de détectives d’un genre nouveau, est chargée de comprendre ce qu'il se passe et d’y mettre un terme.

Ce que j'en pense
Feux de détresse illustre parfaitement la labilité du genre noir, capable de s'hybrider avec d'autres genres, comme la SF. On est dans une légère anticipation mais contrairement à nombre de romans de SF qui vont s'attacher à construire un monde suffisamment différent du nôtre (même pour en parler) pour qu'on se sente dépaysé, rien ne nous est vraiment étranger ici. Julien Capron nous parle de ce qui nous attend, très rapidement, si nous n'y prenons garde. Il est certain que ce roman m'a fait réfléchir sur notre société 2.0 où tout le monde évalue tout le monde et n'importe quoi, que ce soit en buzzant sur une borne à la sortie des toilettes d'un aéroport, en notant l'hôtel ou le restaurant tout juste quittés, ou bien en évaluant le livreur qui vient d'apporter un colis. Julien Capron pousse le postulat de cette tyrannie de l'évaluation et des outils numériques qui permettent de surveiller, d'évaluer et ici d'exclure en quelques clics. Et ça fait froid dans le dos, évidemment. 
Cela ne serait rien et pourrait même être pesamment démonstratif si Julien Capron ne maîtrisait pas la construction romanesque : le récit commence par présenter les nombreux protagonistes, et va constamment jouer sur les ruses de la simultanéité pour mener son récit à un rythme soutenu qui tient le lecteur en haleine. Je ne me suis jamais sentie égarée, ni par les nombreux personnages (le récit se resserre de toute façon assez vite sur une équipe, les gagnants historiques) ni par le rythme. Jamais on n'oublie les passions humaines, qui peuvent être dévastatrices autant que les machines. 
C'est un roman malin, intelligent et captivant. 

Julien Capron, Feux de détresse, Seuil, Cadre noir, 2019. Disponible en numérique.

vendredi 1 mars 2019

Pyromane de Wojciech Chmielarz



Présentation éditeur
À Varsovie, au cœur d’un hiver glacial, l’inspecteur Mortka est appelé un samedi matin aux aurores sur les lieux d’un incendie criminel. Dans les ruines fumantes d’une villa d’un quartier chic, on découvre le corps de Jan Kameron, un businessman qui a connu des revers de fortune. Sa femme Klaudia, une ex-star éphémère de la chanson, lutte pour sa vie à l’hôpital. Mortka espère d’abord qu’il s’agisse d’un règlement de comptes lié aux affaires pas toujours limpides de Kameron. Mais bien vite, il lui faut se rendre à l’évidence : un pyromane sévit dans les rues de la capitale, balançant des cocktails Molotovs par les cheminées et semant la mort sur son passage...

Il faudra toute la ténacité de Mortka, déjà fragilisé par son divorce récent et épuisé par les fiestas de ses colocs étudiants, pour mener à bien une enquête où les fausses pistes abondent. Sans compter le harcèlement de sa hiérarchie qui lui colle une profileuse dans les pattes, et le comportement suspect de son adjoint porté sur la boisson...

Ce que j'en pense
Cela faisait un moment que Pyromane patientait dans mon stock (depuis sa sortie), et j'avais lu des avis très positifs à son sujet. Dans ma grande entreprise "alternons nouveautés et livres accumulés", entreprise vaine au vu du nombre de livres qui attendent d'être lus et de nouveautés acquises semaine après semaine, j'ai enfin lu cette première enquête du Kub. J'ai beaucoup aimé le mélange de contexte polonais et de codes polareux. La facture est assez classique, mais n'allez pas croire que cela sonne comme un reproche: j'aime me glisser dans une investigation comme celle-ci, avec un personnage qui mêle originalité et reprise des codes. Le Kub est un de ces flics à la fois ordinaires et très talentueux comme le polar en offre tant, et je l'ai aimé tout de suite. Sa vie est un tantinet fracassée, puisque sa femme a souhaité une séparation en dépit des sentiments qu'ils éprouvent encore l'un pour l'autre; car oui, le Kub est un flic dévoré par son métier, et c'est insupportable pour son entourage (cf. la citation de Lehane en exergue). Contraint à la colocation par une solde peu élevée, il mesure ce qu'il a perdu chaque jour. Classique? Oui, mais tellement bien fait. C'est un vrai personnage de polar, comme j'aime, et que j'ai déjà hâte de retrouver (oui oui, le volume suivant est dans mon stock). 
Références à Lehane, à Mankell, à quelques noms du polar made in USA ou autre,  Pyromane montre que W. Chmielarz a "digéré" les influences du polar et du noir, sans oublier de parler de la Pologne d'aujourd'hui. Un thème est saillant dans Pyromane : les violences faites aux femmes et la domination masculine. Du machisme ordinaire aux coups, la gamme est large et tristement explorée par les hommes, exposée sans simplisme et sans manichéisme par l'auteur. 
Et Pyromane réserve son lot de surprises au lecteur. 
Pour moi en tout cas, l'expérience est concluante et je me réjouis de lire bientôt La ferme aux poupées
Enfin, une remarque encore sur l'objet livre : la couverture est superbe, beau travail (comme toujours) des éditions Agullo, dont le catalogue compte beaucoup à mes yeux. On est encore dans l'époque où seul le bandeau précise les références du livre, et c'est beau. Je ne résiste pas au plaisir de mettre ci-dessus la couverture sans le bandeau.

Wojciech Chmielarz, Pyromane (Podpalacz), Agullo Editions, Agullo noir, 2017. Traduit du polonais par Erik Veaux. Disponible en numérique.

mercredi 27 février 2019

La vague d'Ingrid Astier


Présentation éditeur
Sur la presqu’île de Tahiti, la fin de la route est le début de tous les possibles. Chacun vient y chercher l’aventure. Pour les plus téméraires, elle porte le nom de Teahupo’o, la plus belle vague du monde.
La plus dangereuse aussi. Hiro est le surfeur légendaire de La Vague. Après sept ans d’absence, sa sœur Moea retrouve leur vallée luxuriante. Et Birdy, un ancien champion de surf brisé par le récif. Arrive Taj, un Hawaïen sous ice, qui pense que tout lui appartient.
Mais on ne touche pas impunément au paradis.
Bienvenue en enfer.
Ici c’est Teahupo’o, le mur de crânes.


Ce que j'en pense
Ingrid Astier a une étonnante capacité à se renouveler, tout en gardant une cohérence de roman en roman. Cette fois, elle emmène son lecteur à Tahiti, et pose une galerie de personnages passionnants. Si j'avais une réserve, ce serait celle-ci : la mise en place est un peu longue et le dénouement quelque peu abrupt à mes yeux, mais ce n'est que mon ressenti de lectrice, certainement pas un jugement définitif. 
Plusieurs choses m'ont plu dans ce roman : il explore la dualité de toute chose et de tout être. De Reva, être hybride qui ne parvient pas à résoudre la fracture existentielle en elle, à Ue, dont la dualité est rendue visible par les tatouages, en passant par Taj, qui est à la fois ce surfeur arrogant et défoncé qui sème le chaos et l'homme blessé qui cherche la rédemption, tous sont doubles, complexes. Et c'est une des qualités d'Ingrid Astier, de roman en roman, que de nous offrir des personnages que l'on se prend à aimer autant qu'à détester. Autant que l'amour - d'un homme pour une femme, d'un frère pour une soeur (thème récurrent chez I. Astier) - l'amitié est capitale ici, et ne souffre aucune trahison. Lascar et Hiro en sont un exemple magnifique, avec une relation fraternelle d'une grande force. 
Comme toujours, Ingrid Astier fait des merveilles quand il s'agit de produire des atmosphères, et l'on sent l'océan, les essences qui embaument, on a le goût du curcuma et du gingembre sur la langue. Plus encore que dans ses romans précédents, elle nous fait ressentir, sentir, par une écriture sensuelle et incarnée. 
Enfin, La vague illustre à merveille la difficulté à définir les contours du roman noir. Car c'en est un, à mes yeux, qui explore le choc des cultures (le surf traditionnel, si je puis dire, lié à un mode de vie ancestral, et le surf investi par les sponsors et la starification), le rapport de la population au tourisme (lié au surf ou non), la difficulté de rester ou de partir, l'intrusion de la destruction par les drogues (l'ice) d'une population fragilisée socialement, la difficulté d'être transgenre, le rapport à la virilité. Ingrid Astier lance des pistes de polar : le trafic de stupéfiant, la possible dérive criminelle de Reva, la volonté d'en découdre de Hiro et Taj, mais elle contourne cela, surprenant le lecteur de page en page. Et c'est pourquoi, après un démarrage un peu laborieux pour moi, j'ai bientôt eu du mal à lâcher le roman. 
Je finirai en évoquant l'objet-livre : belle réussite à mes yeux que cette jaquette en couleurs qui reprend l'illustration de couverture d'Equinox. Et l'odeur des pages, divine, alliée au grain de la jaquette, un vrai plaisir... 

Ingrid Astier, La vague, Les Arènes / Equinox, 2019. Disponible en numérique.