mercredi 4 septembre 2019

La Crête des damnés de Joe Meno



Présentation de l'éditeur
La Crête des damnés, c’est l’histoire d’un ado des quartiers sud de Chicago qui découvre le punk dans les années 1990.
À travers les exploits et ruminations de Brian, ex-loser qui se rêve en star du rock, et de sa meilleure amie Gretchen, fan de punk et de bagarres aux poings, Meno décrit avec une grande justesse de ton les premiers émois amoureux,
la recherche d’une identité entre désir d’appartenance et de singularité, les situations familiales complexes... et brosse au passage le tableau de ces quartiers et leurs démons : racisme, conformisme catholique,
oppression de classe. L’âme du livre, c’est le punk, et comment la découverte de son message politique et social va bouleverser la vie de cet adolescent. Bourré de références à des groupes de punk et de rock, de cassettes-compiles et de conseils pour se teindre les cheveux en rose, le livre est punk jusqu’à l’os, jusqu’à la langue : rebelle à l’autorité, brut et furieux. Comme J. D. Salinger avant lui, Joe Meno réussit le tour de force de faire sonner les mots et les tourments de cette génération dans une langue rythmique et crue, et son Brian Oswald est régulièrement qualifié de « Holden Caulfield moderne ».


Ce que j'en pense
Ah quel bonheur! J'ai tant aimé ce roman de Joe Meno que je ne sais par où commencer. Je vais essayer de mettre de l'ordre dans mon enthousiasme.
D'abord il y a les références musicales, car la musique est essentielle dans ce roman : bande-son des 90's, et pas n'importe laquelle... Entre punk et metal, vous pensez que je me suis régalée. Ce n'était pas forcément mes références de l'époque, car oui, ancêtre que je suis, j'étais un poil plus âgée que les personnages, mais à peine, j'étais tout de même très jeune. Mais comme Gretchen et le narrateur, on se faisait des cassettes, avec des choix pensés pour le destinataire, pour une occasion, tout était prétexte à échanger de la musique et à se dire des choses par morceaux interposés.

Ensuite il y a les personnages, au premier rang desquels nos deux amis, Brian et Gretchen : je ne suis pas un garçon mais j'ai le sentiment que Joe Meno a exprimé avec un talent inouï les affres d'un ado, sans caricature. D'une manière générale, La Crête des damnés est un magnifique roman sur l'adolescence. Gretchen est un somptueux personnage, mais même les "American girls", ces nanas jolies et populaires, sont évoquées avec subtilité. Il y a dans le roman à la fois la gravité et la légèreté de l'adolescence: le rapport aux autres, la solitude, la sexualité (et ses risques : la grossesse), le rapport au corps et aux normes imposées. Gretchen la révoltée est une bagarreuse, elle n'a peur de rien et ça donne lieu à quelques scènes savoureuses. Plus globalement, il y a le portrait de l'Amérique de l'époque, minée par le racisme (le quartier de Chicago où vivent Brian et Gretchen est un quartier de middle-class blanche, exclusivement blanche) et une forme de fondamentalisme chrétien.

Enfin, pour servir tout cela, il y a une écriture et une composition remarquables. La narration à la première personne, qui exprime sans caricature la langue d'un ado américain des années 1990, est entrecoupée de morceaux qui évoquent un journal intime, mais qui ne sont peut-être que la transcription d'un monologue intérieur de Gretchen, rythmé et "brut", si je puis dire. Il y a des bouts de devoirs, les listes de morceaux de musique. Le roman est construit autour des années 1990-1991, et n'allez pas attendre une chute extraordinaire : la vie n'est pas ainsi, et la fin est magnifique. 
Bravo à Estelle Flory pour la traduction!

Vous l'aurez compris, La Crête des damnés n'est pas seulement recommandable, mais indispensable. 

Joe Meno, La Crête des damnés (Hairstyles of the Damned), Agullo, 2019. Traduit de l'anglais (USA) par Estelle Flory. 

lundi 26 août 2019

Rentrée littéraire

J'ai tenu bon jusqu'ici et ne me suis guère laissée tenter par des nouveautés, privilégiant les livres accumulés ces derniers mois, parfois ces dernières années. Néanmoins, que ce soit par les billets des uns ou des autres, par les critiques de la presse, ou simplement par la séduction de noms connus, la rentrée littéraire commence à sérieusement me démanger. 
Je ne parlerai pas ici des envies de polar et de roman noir, mais à la Série noire ou chez Gallmeister, pour ne citer qu'eux, il y a des titres formidables, que je lirai assurément. 

Au premier rang, au firmament, l'un de mes auteurs favoris, découvert à l'âge de 13 ans et qui ne m'a jamais quittée : Patrick Modiano, qui publiera en octobre chez Gallimard Encre sympathique. Oh comme j'ai hâte! En attendant, j'ai plongé dans Dimanches d'août, un des rares Modiano qui m'ait échappé jusqu'ici (et qui attendait son tour dans mon stock). 

Un autre de mes auteurs favoris est Jean-Philippe Toussaint, qui publiera La clé USB (Editions de Minuit) : là encore, je suis impatiente. 

Parmi les valeurs sures, le nouveau Roman Slocombe, La débâcle (Robert Laffont), dans lequel l'auteur continue d'explorer la sombre période de la Seconde Guerre mondiale. 

Sur la foi des impressions de lecture de personnes en qui j'ai toute confiance, je me laisserai peut-être tenter par le nouveau Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit (Gallimard), et qui sait? j'aurai peut-être le courage de lire La fabrique des salauds de Chris Kraus (Belfond). 



Et puis les trois titres suivants me font très envie, alors je me laisserai peut-être tenter...

Que lirai-je finalement de tout cela? nul ne le sait!
A suivre, donc...





jeudi 22 août 2019

Le Terroriste joyeux suivi de Le virus de l'écriture de Rui Zink




Présentation éditeur

Le Terroriste joyeux

Un dialogue. Deux personnages : un présumé terroriste face au policier qui l’interroge.
Le premier est cueilli à la frontière, à sa descente de l’avion, transportant des explosifs. Sa défense : il n’a fait que les transporter pour son cousin, en échange d’un peu d’argent.
Les autorités n’avaient qu’à lui demander de remplir préalablement un formulaire !
Le ton est donné. Au fil de l’interrogatoire, le doute s’installe,
un glissement insidieux se produit, les rôles se défont : il n’y a plus un terroriste et un policier, mais simplement deux hommes. Et dans un système qui prône la suspicion, la méfiance
et la haine de l’autre, le sort de ces hommes n’est peut-être
pas si différent…

Avec une grande maîtrise, Rui Zink joue de la farce
et de l’humour pour questionner notre rapport aux maux
de notre temps que sont le terrorisme, la torture, mais aussi
le pouvoir et la manipulation.

Le Virus de l’écriture

Un virus hautement contagieux se répand partout, et à grande vitesse : le nombre d’écrivains et de poètes augmente à vue d’oeil. Et ils écrivent bien par-dessus le marché !
L’épidémie est d’abord saluée avec enthousiasme, considérée comme une nouvelle Renaissance par les journalistes, commentateurs
et autres critiques. Bien vite, pourtant, les choses tournent vinaigre : les marchés et les magasins sont vides, la pénurie alimentaire menace, plus personne n’assume ses fonctions. Tout le monde écrit. Mais si tous écrivent, qui reste-t-il pour lire ? Ainsi s’interroge
le narrateur, mystérieusement immunisé. Existe-t-il un espoir de trouver d’autres lecteurs pour former une cellule de résistants ?
Pour empêcher la lecture et les langues de mourir ? Telle est la puissance, follement perverse, du virus.

Ce que j'en pense

Quelle excellente idée que cette forme dialoguée! Nul doute qu'il y a des références en la matière dans la littérature portugaise, mais en bonne Française, j'ai tout de suite pensé à Diderot et à Jacques le Fataliste. J'ai retrouvé cette façon dynamique et malicieuse de poser des idées, de pousser l'interlocuteur dans les retranchements et les impasses de son raisonnement. Notre terroriste est un as pour mettre son interrogateur face à ses contradictions, pour inverser le rapport de pouvoir dans l'échange. C'est jouissif et drôle, tout du long. Mais le XXIè siècle étant ce qu'il est, une autre référence m'est venue en tête, peut-être de manière tout aussi saugrenue : Kafka. Car il y a de l'absurde dans la situation, la situation de ce terroriste mais aussi de nos sociétés occidentales et européennes, empêtrées dans leurs peurs. Mais c'est du Kafka rigolo, si vous voulez.

Quoi qu'il en soit, on retrouve dans Le terroriste joyeux les thématiques découvertes dans L'installation de la peur : la peur de l'autre, la paranoïa généralisée, la surveillance d'état, les manipulations, le pouvoir et la domination. La farce est amère, évidemment. C'est la force de Rui Zink : nous faire rire de ce qui est, somme toute, effrayant.

Ce dialogue est suivi d'un petit texte nommé Le virus de l'écriture: toujours sur le ton de l'absurde et de la farce, le narrateur nous relate la propagation d'un étrange virus. Tout le monde écrit, tout le temps, de tout, au point que plus personne ne regarde la télé ou ne reste collé à quelque écran que ce soit, par exemple. On saisira l'ironie de la chose, évidemment... Mais il y a pis : puisque tout le monde écrit, plus personne ne lit! Summum de l'absurdité, isn't it? Sauf notre narrateur, qui a réussi à s'immuniser contre le virus de l'écriture, mais qui est atteint de celui de la lecture... Là encore, c'est drôle et ça fait réfléchir...

Dans les pesanteurs de la rentrée, gardez-vous un peu de temps pour lire Rui Zink, ça fait un bien fou.




Rui Zink, Le Terroriste joyeux suivi de Le virus de l'écriture, Agullo, 2019. Traduit du portugais par Maïra Muchnik.

jeudi 15 août 2019

Nitrox de Pierre Gobinet


Présentation éditeur
Nash Gopler veut quitter le sérail de la gendarmerie pour réaliser son rêve de gosse : devenir moniteur de plongée sous-marine. Sa hiérarchie, qui n’y voit qu’un énorme gâchis, est bien obligée de se plier à sa volonté mais réussit à lui imposer le centre de formation : Nash aurait préféré les Bahamas ou les Maldives, ce sera Cannes, et pas ailleurs. Sur place il fait la connaissance de la ténébreuse Samar, libanaise, en formation elle aussi. Peut-être n’aurait-il pas été envoyé sur la Côte d’Azur tout à fait par hasard... Mais qui est Samar, à qui la mort semble faire comme une seconde peau ? C’est ce que Nash va tenter de découvrir, au risque de tout perdre.

Ce que j'en pense
Encore un que j'ai acheté à sa sortie et que je n'avais pas lu. J'ai eu un peu de mal au début, mais il ne faut pas oublier que je sortais de la lecture d'Il était une fois dans l'est, qui m'avait bien secouée. Disons que le début prend un peu son temps, mais dès que le personnage arrive à Cannes, ça roule! Pierre Gobinet a un vrai talent pour dessiner des personnages un peu hors normes, et c'est un plaisir de les voir trouver leur place tour à tour dans l'intrigue, qui va s'accélérant. Nitrox tient autant de l'espionnage que du polar, avec un narrateur qui se retrouve mêlé à une sombre histoire presque malgré lui, une sorte d'anti-James Bond, qui en garderait tout de même les James Bond Girls: la vénéneuse brune et l'innocente blonde, l'une des deux étant bien sûr promise à la mort. Et puis il y a la plongée : Pierre Gobinet connaît son affaire, et il sait passionner son lecteur, y compris moi qui ne connais de la plongée que ce qu'en montrait Le Grand Bleu. Et croyez bien que je n'ai aucune passion pour les fonds sous-marins... Bref, l'auteur a un beau talent d'écriture, et j'ai adoré les récits de plongée, tous. Après un début de lecture un peu difficile (sans que le roman soit en cause), je me suis passionnée pour Nitrox, que j'ai dévoré et que j'ai quitté le sourire aux lèvres. 
Nitrox pourrait bien être le début d'une série, car si l'intrigue est bouclée, il reste bien des questions sans réponse à l'issue de cette histoire. Moi en tout cas, je suis partante. 

Pierre Gobinet, Nitrox, Seuil Cadre Noir, 2019. Traduit de l'anglais par Alexandra Bigaignon.

lundi 12 août 2019

Le couteau de Jo Nesbø


Présentation éditeur
Harry Hole a réintégré la police criminelle d’Oslo, mais il doit se contenter des cold cases alors qu’il rêve de remettre sous les verrous Svein Finne, ce violeur en série qu’il avait arrêté il y a une dizaine d’années et qui vient d’être libéré. 
Outrepassant les ordres de sa supérieure hiérarchique, Harry traque cet homme qui l’obsède. Mais un matin, après une soirée bien trop arrosée, Harry se réveille sans le moindre souvenir de la veille, les mains couvertes du sang d’un autre. 
C’est le début d’une interminable descente aux enfers : il reste toujours quelque chose à perdre, même quand on croit avoir tout perdu.


Ce que j'en pense
De Jo Nesbø je n'ai lu que très peu de choses, et uniquement des Harry Hole. Avec plaisir mais sans passion, le côté thriller m'empêchant d'adhérer complètement. Qu'en est-il de ce nouvel opus, Le couteau? Eh bien il confirme tout ce que je pense de Jo Nesbø  Commençons par ce que je n'aime pas, et je précise que ce ne sont pas des réserves ou des choses que je juge faibles, simplement, ce sont des éléments qui font que je n'aime guère les thrillers, même les meilleurs - et on est ici en présence du meilleur. D'abord, la présence de l'abominable Svein Finne, pas un serial killer mais la logique est la même : une incarnation du mal, qui occasionne quelques scènes de torture physique et psychologique, perpétrées comme il se doit sur des femmes. Ce personnage n'est pas loin d'endosser des caractéristiques du méchant de comics, insaisissable, apparaissant de manière inattendue et presque surréelle. J'avoue que le moment où le roman se détourne de lui m'a beaucoup plus plu que le premier tiers, où il occupe le devant de la scène. Ensuite, il y a de nombreux "twists", avec une succession de suspects dans l'affaire qui préoccupe Harry Hole: et ça c'est quelque chose que je n'aime pas, mais encore une fois, je comprends bien que c'est pour ainsi dire un attendu du genre, et Jo Nesbø a un sacré savoir-faire en la matière. 
Car c'est ce qui me frappe : le savoir-faire incroyable de l'auteur, qui fait que j'ai dévoré le roman en deux jours, incapable de le lâcher sans l'avoir terminé dans la nuit de samedi à dimanche. Le lecteur est piégé par un rythme très maîtrisé, jamais lent sans pour autant être frénétique. A aucun moment Nesbø ne prend le lecteur pour un imbécile, chaque twist est soigneusement préparé et "justifié", si j'ose m'exprimer ainsi. Et il y a suffisamment de noirceur pour que je prenne plaisir à cette lecture, avec également ce que j'appellerais un propos, un point de vue sur le monde. Harry Hole est plus déglingué par la vie que jamais, en proie à ses démons alcooliques, hanté par les pertes subies, terrassé par des questionnements sans réponse. Le roman est parcouru d'interrogations sur la violence, celle que l'on a en soi, que l'on exerce sur autrui, au nom de valeurs parfois tout à fait respectables: pour des valeurs politiques (en temps de guerre par exemple), pour des valeurs humanistes, pour répondre à la violence subie. Quel sens peut-on donner à la violence, y compris celle qui s'exerce en toute légalité? Jusqu'où peut aller la volonté de vengeance et de réparation? Comment vivre avec des actes que l'on a exercés sans que cela fasse sens? Il y a de très belles pages sur le Syndrome de Stress Post Traumatique. Les personnages féminins sont particulièrement soignés, d'une grande complexité, et c'est aussi pour cela que Jo Nesbø échappe au cliché du thriller scandinave qui découpe les femmes en morceaux pour le plaisir. 
Je n'ai toujours pas envie de me jeter sur l'ensemble de la série des Harry Hole, mais franchement, si tous les thrillers étaient de cette trempe, j'en lirais plus souvent. Jo Nesbø a un talent fou, c'est certain. 

Jo Nesbø  Le couteau (Knive), Gallimard Série Noire, 2019. Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier. 

samedi 3 août 2019

Les ombres de Montelupo de Valerio Varesi


Présentation éditeur
C’est l’automne à Parme. Le commissaire Soneri décide d’échapper à la grisaille de la ville en retournant dans son village natal des Apennins pour des vacances bien méritées.
Il se réjouit à l’idée de cueillir des champignons sur les pentes boisées de Montelupo, une activité jadis partagée avec son père. Sur le village isolé règne la famille Rodolfi, producteurs de charcuterie depuis des générations. Le patriarche, Palmiro, mène sa barque d’une main sûre.
Mais derrière la réussite, se profile un drame familial : le fils, Paride, a d’autres projets pour son avenir… Brutalement, la famille est plongée au cœur d’un scandale financier qui touche toute la petite communauté : Palmiro aurait escroqué la plupart des habitants en leur faisant miroiter des placements financiers qui s’avèrent bidons. Peu après, un randonneur fait une découverte macabre dans les bois : le cadavre de Paride. Voilà qui signe la fin des vacances paisibles de Soneri, embarqué malgré lui dans une enquête où les relations complexes entre le père et le fils Rodolfi jouent un rôle prépondérant. Et en creusant, Soneri va se retrouver bien plus impliqué qu’il ne l’aurait souhaité, quand il découvre que son propre père et Palmiro étaient amis...

Ce que j'en pense
Que c'est bon de retrouver Soneri! Cette fois, un peu à la manière de Maigret, il prend des vacances, sur les lieux de son enfance, et est amené malgré lui à enquêter sur une drôle d'affaire. L'analogie avec Maigret s'arrête là, à mon sens, car dans ce volume, une fois de plus, Soneri liquide une part de son passé, avec douleur. C'est déchirant et il y a des pages d'une émotion incroyable. Soneri fait une fois de plus l'expérience de la perte, avec dans Les ombres de Montelupo une part de son enfance qui fiche le camp. Je me souviendrai longtemps de Sante... Mais il retrouve aussi des choses : une part de la vie de son père (pas de spoiler, promis), et les sensations éprouvées lors des promenades avec son père. 
Valerio Varesi évoque de manière magnifique la montagne, la forêt, ses bruits, ses odeurs, la dureté de cet environnement qui peut être hostile aux hommes mais aussi leur offrir un abri quasiment inviolable. Je pouvais sentir l'odeur des sous-bois en lisant, et palper girolles et trompettes de la mort (je suis d'accord avec Soneri : c'est délicieux, les trompettes de la mort). 
Valerio Varesi livre une fois de plus un roman noir fort et subtil : les changements de nos sociétés sont également perceptibles dans ce coin de montagne où les braconniers côtoient des trafiquants d'un nouveau genre, où l'on convoie d'autres marchandises, bien plus mortifères que jadis. Les êtres qui survivent dans ces bois ne parlent pas le dialecte local mais des langues plus lointaines, au grand dam de certains villageois. Et puis il y a un propos très fort sur l'ascension sociale, sur ce qu'elle fait de génération en génération, sur les fortunes amassées - pas proprement, ni jadis, ni aujourd'hui - et leurs conséquences, jusqu'à l'effondrement. De ceux qui ont crevé de faim à ceux qui naissent corrompus par l'argent, on perçoit l'éloignement de la communauté, la perte des repères et des valeurs. 
Enfin, il y a dans Les ombres de Montelupo les fantômes de la Seconde Guerre mondiale, ce passé source de bien des maux et de la corruption de la communauté, en quelque sorte, en tout cas de la famille qui fait vivre ce village tout en le corrompant. Soneri va chercher des réponses à ses propres interrogations, tout au long de son séjour. Il les trouvera, comme solde de tout compte avec Montelupo. 
L'écriture est d'une poésie incroyable, superbement rendue par la traduction de Sarah Amrani. La langue de Varesi est magnifique, et cela m'a davantage frappée dans ce volume, sans doute parce qu'il fait la part belle aux descriptions.
Décidément, Valerio Varesi s'impose comme un grand du roman noir italien... 

Valerio Varesi, Les ombres de Montelupo (Le ombre di Montelupo), Agullo, 2018. Traduit de l'italien par Sarah Amrani. Disponible en Points Policier. 

mercredi 31 juillet 2019

Circé de Madeline Miller



Présentation éditeur
Fruit des amours d’un dieu et d’une mortelle, Circé la nymphe grandit parmi les divinités de l’Olympe. Mais son caractère étonne. Détonne. On la dit sorcière, parce qu’elle aime changer les choses. Plus humaine que céleste, parce qu’elle est sensible. En l’exilant sur une île déserte, comme le fut jadis Prométhée pour avoir trop aimé les hommes, ses pairs ne lui ont-ils pas plutôt rendu service ? Là, l’immortelle peut choisir qui elle est. Demi-déesse, certes, mais femme avant tout. Puissante, libre, amoureuse…

Ce que j'en pense
C'est curieux, comme on découvre parfois un livre... J'étais sur le quai de la gare dans ma ville, en attente de mon train pour la capitale, quand mon oeil a été attiré par le livre que commençait une jeune femme à quelques mètres de moi. La curiosité n'étant pas le moindre de mes défauts, j'ai fini par déchiffrer le titre, et arrivée à bon port, j'ai acheté le livre. Oui, je sais, je suis bizarre. Comme une envie de récit mythologique... 
Je me suis accrochée sur le premier quart, pas plus passionnée que cela. Et puis Circé est exilée sur son île, et là j'ai été accrochée. Se dessine un beau portrait féminin, une Circé seule, perpétuellement trahie, et follement puissante. Madeline Miller réussit à nous faire vibrer à des épisodes pourtant bien connus, en leur donnant de l'ampleur et une dimension émotionnelle moderne. Les dieux apparaissent dans toute leur cruauté, enfants gâtés parfois inconséquents et ivres de pouvoir. Ulysse ne sort pas grandi de ce roman: avide de gloire et de légende, c'est un formidable embobineur, mais il fait surtout souffrir ceux qui l'entourent : Pénélope, Télémaque (magnifique personnage), et bien sûr Circé. 
En somme, j'ai bien fait de céder à ma curiosité, j'ai ainsi fait un pas de côté par rapport à mes lectures habituelles et je ne le regrette pas. 

Madeline Miller, Circé (Circe), Pocket, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Auche. Précédemment paru chez Rue Fromentin Editeur (2018).

lundi 29 juillet 2019

Maharajah de M.J. Carter


Présentation éditeur
Calcutta, 1837. Le pays est sous la régence de la Compagnie britannique des Indes orientales. Figure haute en couleur chez les expatriés anglais, l’écrivain Xavier Mountstuart vient de disparaître dans les profondeurs de la jungle, alors qu’il faisait des recherches sur une secte d’assassins, les thugs. L’armée de la Compagnie envoie à sa recherche Jeremiah Blake, un agent spécial, grand spécialiste des mœurs du pays, accompagné d’un jeune officier, William Avery. C’est le début d’une aventure passionnante au pays des temples et des maharajahs. En approchant de la région où Mountstuart a disparu, celle des thugs, adorateurs de Kali, déesse de la mort et de la destruction, Blake et Avery vont bientôt découvrir une incroyable conspiration.

Ce que j'en pense
Voilà sans aucun doute un livre que je n'aurais jamais eu l'idée d'acheter si ma chère Miss Cornélia ne m'en avait pas parlé. Je serais passée à côté d'un grand bonheur de lecture. C'est avec Maharajah que j'ai inauguré mes vacances et quelques jours de lecture frénétique. 
C'est un formidable roman d'aventures, exotique à souhait, mais c'est un roman d'aventures d'aujourd'hui, soigneusement documenté - ce qui ne nuit nullement au romanesque - et sombre comme j'aime. M.J. Carter saisit l'histoire coloniale de l'Inde à un moment de changement, changement dans la manière qu'a le colonisateur de se comporter avec les populations locales: violences, mépris, manipulation de la vérité pour construire un roman colonial propice à toutes les exploitations (humaines, économiques). M.J. Carter n'est cependant pas manichéenne, et l'on a quelques beaux portraits de Britanniques lucides, et surtout, elle saisit ce que la colonisation avait parfois de sincèrement bien intentionné... 
S'il exprime un vrai point de vue sur la colonisation, Maharajah n'en oublie pas pour autant d'être un authentique roman d'aventures, riche en péripéties, captivant de bout en bout, avec des morceaux de bravoure rondement menés. C'est un roman que l'on a du mal à lâcher, et ça c'est formidable! On parcourt différentes couches sociales de l'Inde, on vibre lors de poursuites et d'attaques dans la nature flamboyante, on visite des palais, on déjoue des complots... 
Le duo de personnages est fantastique, le vieux (pas si vieux d'ailleurs) bougon qui connaît l'Inde à merveille, le jeune Britannique qui rêve de retourner à ses vertes prairies anglaises, l'antagonisme classique fonctionne très bien et l'on s'attache très vite à eux. J'ai été ravie de constater que M.J. Carter leur consacrait en fait une série, et j'ai hâte que 10/18 publie la suite. 

M.J. Carter, Maharajah (The Stranger Vine), 10/18 Grands Détectives, 2019. Traduit de l'anglais par Karine Lalechère. Précédemment paru au Cherche-Midi Editeur (2017). 

vendredi 26 juillet 2019

Une flèche dans la tête de Michel Embareck



Présentation éditeur
Après une longue séparation, un père et sa fille se retrouvent pour emprunter la route du blues entre Memphis et La Nouvelle-Orléans en espérant renouer des relations jusqu’alors chaotiques. S’ils découvrent peu à peu l’envers du décor d’une musique devenue folklore pour touristes, ils apprennent la vérité vraie sur la mort énigmatique de Robert Johnson, figure tutélaire de la musique bleue. Mais le voyage est surtout l’occasion pour le père de s’interroger sur ses crises de migraine, ce douloureux symptôme d’aucune maladie formellement identifiée qui conduit les victimes à entretenir avec le monde un rapport d’observateur misanthrope. Difficile dans de telles conditions de se livrer à des confidences.

Ce que j'en pense
J'avais acheté ce roman à sa sortie et il a enfin trouvé son heure. Une Flèche dans la tête est un road-trip qui doit réunir un père et une fille, chacun hanté par ses propres douleurs, avec comme fil conducteur la route 61, les légendes du blues. Chacun reste une énigme pour l'autre, et le voyage n'y changera rien. De ce père, ancien flic aux RG, elle ne sait pas grand-chose, il est parti trop tôt, alors qu'elle n'était qu'une enfant. D'elle il saisit peu de choses et surtout pas l'essentiel, les failles. Le voyage ne peut les réconcilier, il est un leurre à touristes, car pas plus que l'amour entre un père et une fille ne peut se réinventer, le blues n'a d'existence désormais. Il est devenu une légende, comme la vie de Robert Johnson. La seule chose qui subsiste, ce sont les racines du blues, ses causes, c'est-à-dire les souffrances des noirs américains, toujours les premiers malmenés. Derrière les légendes il y a souvent des choses plus ordinaires qu'on ne l'espère, plus glauques aussi. Le roman va amener les personnages à détricoter toutes les légendes et tous les attendus - et le lecteur fait le même chemin: le blues, la rédemption d'un père, la réconciliation entre le père et la fille, le Sud "authentique". 
Mais il y a aussi des instants de grâce, pour peu qu'on s'écarte des sentiers (touristiques) battus: la rencontre avec le Frenchy exilé Olivier et sa famille est l'un de ces magnifiques moments dans le roman, où une communion est donnée à voir. Pour nos personnages en revanche, pas de communion, juste le constat du gouffre creusé, et la possibilité d'aller au bout de soi-même. Pour le père, en s'acquittant de la mission dont il entendait s'acquitter mais dont il n'a pas su parler à sa fille, une mission qui met en jeu le curieux étui à violon qui a donné à celle-ci de se faire son petit film d'espionnage personnel (autre leurre). Pour la fille, il s'agit de prendre une petite revanche sur le sentiment d'abandon qui est le sien, par un double abandon (je ne peux en dire plus). 
Ce court roman se savoure, grâce à la finesse de l'écriture de Michel Embareck, musicale, sans pathos, et dieu sait que je me méfie des écrivains férus de musique (surtout jazz et blues), parce qu'à mon sens nombre d'entre eux tombent dans des clichés pénibles. Rien de tel chez Embareck, qui instille une belle mélancolie et permet de refermer le roman avec une forme d'apaisement. Construit comme un morceau de blues, Une flèche dans la tête exhibe la douleur pour mieux la magnifier. 

Michel Embareck, Une flèche dans la tête, Joëlle Losfeld Editions, 2019.

mercredi 24 juillet 2019

La briscola à cinq de Marco Malvaldi


Présentation éditeur
Dans un village près de Livourne, en Toscane, un jeune homme découvre dans une poubelle le cadavre d’une adolescente, Alina Costa. Il se rend dans l'établissement le plus proche pour appeler les secours et tombe sur le BarLume, tenu par Massimo. Et voilà que ce trentenaire fantasque, râleur et bon enfant, amoureux de la nourriture italienne, se retrouve enquêteur malgré lui ! Mais il pourra compter sur les quatre habitués du bar, une bande d’octogénaires originaux qui se retrouvent pour jouer aux cartes, fuir leur femme et échanger leurs avis sur « l’affaire Alina ».

Ce que j'en pense
Je furetais sans but sur le site de 10/18 et la page Grands Détectives quand je suis tombée sur le titre La briscola à cinq. L'auteur, Marco Malvaldi, m'était totalement inconnu, mais l'argument du roman me plaisait bien. Je suis ravie de ma découverte! Comment vous dire? Côté intrigue policière, rien de fulgurant, et j'avais soupçonné que le personnage s'avérant être le coupable faisait un bon suspect, puisque insoupçonnable de prime abord. Ce n'est donc pas là que réside le plaisir de la lecture. Non, c'est dans l'ambiance, les dialogues, les personnages, que se trouve l'immense saveur de ce bonbon italien. La scène d'ouverture avec découverte du cadavre est saisissante et drôle, et j'ai été embarquée d'emblée! Massimo est assez irrésistible, les petits vieux qui campent dans son bar tout au long de la journée sont hilarants de mauvais esprit et d'irrévérence, les dialogues font mouche. Les règles imposées par Massimo quant aux boissons délivrées dans son bar sont très drôles : quand servir ou non un apéritif, un capuccino, parce qu'on n'est pas là pour faire n'importe quoi, hein! Fusco, le commissaire obtus, donne lieu à quelques scènes croquignolesques, et tous les personnages, même aperçus rapidement (Okay par exemple ou les physionomistes de la boîte de nuit) sont soignés. J'ai beaucoup souri, ri parfois, et j'ai trouvé le roman trop court. Il y en a un deuxième paru chez 10/18, vous pensez bien que je vais me jeter dessus sans tarder, en croisant les doigts pour les parutions se poursuivent en français. 

Marco Malvaldi, La briscola à cinq (La briscola in cinque), Christiant Bourgois - 10/18 Grands Détectives, 2014. Traduit de l'italien par Nathalie Bauer.

lundi 22 juillet 2019

La conspiration des médiocres d'Ernesto Mallo


Présentation éditeur
Nouvelle enquête de Perro (le Chien) Lascano, le héros d'Ernesto Mallo. Nous sommes cette fois au tout début du règne du dictateur Videla en Argentine. Lascano est un jeune flic, déjà intègre, qui enquête sur le suicide suspect d'un Allemand. Il comprend très vite qu'il s'agit d'un meurtre et décide de creuser l'affaire, ce qui gêne ses supérieurs, tous plus corrompus les uns que les autres. Les choses se corsent quand on retrouve dans le bureau de l'Allemand un carnet rédigé par un homme qui a été gardien à Auschwitz... 

Ce que j'en pense
Pourquoi suis-je passée à côté d'Ernesto Mallo pendant tout ce temps? Je ne sais, d'autant que je connaissais évidemment son existence. J'ai englouti ce court roman en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, emballée d'emblée par les personnages, l'ambiance et la noirceur de ce polar argentin. Il y a tout ce que j'aime dans un roman noir : les atmosphères, loin d'une Argentine de carte postale, le contexte politique bien pourri sur lequel est jeté un regard sans complaisance, la puissance émotionnelle liée aux personnages, et la certitude, acquise d'emblée, que tout se dénouera dans la tragédie. C'est toujours intéressant de voir comment un auteur réinvestit les codes du roman noir dans une perspective culturelle et politique différente de la conception étatsunienne originelle. L'Argentine du début des années 1970, la dictature, la pourriture infinie d'une police aux ordres des forces les plus sombres, les relents de la Seconde guerre mondiale avec ses nazis exilés qui n'ont pas renoncé à leurs "valeurs", tout cela s'oppose à la rigueur morale d'un héros, Lascano, qui comme tout protagoniste de roman noir, ressortira violemment éprouvé par son enquête. J'ai aimé les personnages féminins de ce roman, jamais réduits au statut de pure victime, avec par exemple l'épouse de la victime, elle aussi une nazie même pas repentie. Marisa est également un superbe personnage. 
Maintenant, je vais poursuivre ma découverte d'Ernesto Mallo, en suivant l'ordre des volumes. Une série de plus dans mon escarcelle, le bonheur!

Ernesto Mallo, La conspiration des médiocres (La conspiracion de los mediocres), Rivages Noir, 2019. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Oliver Hamilton. 

lundi 15 juillet 2019

Le dernier thriller norvégien de Luc Chomarat


Présentation éditeur
Delafeuille, l’éditeur parisien, débarque à Copenhague pour y rencontrer le maître du polar nordique, au moment même où la police locale est confrontée à un redoutable serial killer : l’Esquimau. Coïncidence ? A peine installé à l’hôtel avec le dernier roman de l’auteur, Delafeuille découvre que la réalité et la fiction sont curieusement imbriquées… et qu’il pourrait bien être lui-même, sans le savoir, un personnage de thriller nordique.
Tueur fou, flics au bord de la crise de nerfs, meubles Ikéa, livre à tiroirs, tempête de neige, ours polaires, Sherlock Holmes et la petite fille aux allumettes : Luc Chomarat nous livre une épopée littéraire jubilatoire, un tour sur le grand huit où le rire le dispute au vertige.  
  
Ce que j'en pense
J'abordais ce roman avec méfiance : oui, je dois être la seule personne sur la planète à ne pas avoir été follement emballée par Le polar de l'été. Et j'avais lu l'avis de l'ami Jean-Marc Laherrère. Mais l'autre soir, après Robicheaux et sa mélancolie, je voulais changer de ton, si je puis dire. J'ai lu Le dernier thriller norvégien d'une traite et je me suis régalée. C'est vrai, le procédé n'est pas nouveau : métafiction, mise en abyme, appelez ça comme vous voudrez, cela a été fait maintes fois, et parfois avec le talent que l'on sait (Continuité des parcs de Cortazar). Mais bon sang, que c'est bien fichu! 
D'abord, la manière dont Chomarat égratigne le milieu de l'édition est savoureux, avec des débats pas si oiseux sur l'avenir du livre et de la littérature, sur les phénomènes de mode tels que le polar scandinave. Entre éditeurs à l'ancienne et défenseurs d'un objet transmédia, acteurs de maisons traditionnelles ou de grosses structures de l'industrie du divertissement, on se marre, c'est évident et c'est une lecture jouissive. Les écrivains ne sont pas épargnés, l'auteur pas norvégien est assez impayable aussi. Ensuite, j'ai eu l'immense bonheur de trouver mon cher Sherlock débarquer (un peu de la lune, comme ne manquent pas de le noter les personnages) dans les pattes de Delafeuille, et c'est drôlement bien fait. Chomarat joue avec les codes du polar, et ça aussi, c'est un délice. Pour allier les deux aspects (horreur industrielle des best-sellers conçus à la chaîne et codes du polar mis en lumière), il pratique une écriture répétitive, qu'on croirait sortie tout droit d'une brochure touristique ou d'un mauvais livre (les deux se confondent parfois dans des polars régionaux dont je tairai les titres), pour caractériser les Norvégiens ou mieux encore, les Norvégiennes sexy. La métafiction lui permet en outre de s'arrêter juste au point où le pastiche pourrait devenir lourdingue, et de s'en sortir par des pirouettes très fines. 
Du coup, je vais lire L'espion qui venait du livre, où l'on a déjà le personnage de cet éditeur, et un jeu sur les codes de l'espionnage... 

Luc Chomarat, Le dernier thriller norvégien, La Manufacture de livres, 2019. 

samedi 13 juillet 2019

Robicheaux de James Lee Burke


Présentation
Robicheaux laisse ses démons le dominer, car les fantômes du passé sont trop présents: Molly, son épouse tuée sur la route, les soldats confédérés qui parcourent le bayou... Mais par une nuit noyée dans l'alcool, il perd conscience de ce qu'il a fait, et l'homme qui a tué sa femme est retrouvé assassiné. Robicheaux s'interroge: est-il le meurtrier? 

Ce que j'en pense
Il y a des séries qui faiblissent avec l'accumulation de volumes, des auteurs qui perdent ce qui faisait l'intérêt premier de leur univers: James Lee Burke n'est pas de ceux-là, malgré quelques volumes en deçà des meilleurs. Presque 30 ans après le démarrage de la série consacrée à son personnage de Dave Robicheaux, il offre ici un nouvel opus déchirant. Comme beaucoup, j'ai découvert le personnage avec Dans la brume électrique avec les morts confédérés, aux alentours de 2000, et j'ai ensuite repris la série dans l'ordre. Robicheaux m'a saisie aux tripes, une fois de plus, en mettant Dave aux prises avec ses démons. Car James Lee Burke ne repeint pas son héros en rose, il l'amène à s'interroger sur sa propre violence, sur son alcoolisme aussi, sans concession. Il y a la splendeur de la Louisiane, ses ciels rouges au couchant, ses orages, son bayou. S'il y a d'authentiques pourritures à peine humaines - ou trop humaines - dans ce roman, il n'y a pourtant rien de manichéen: les êtres se débattent avec leurs contradictions, négocient avec leurs zones d'ombre, et Clete en est un des plus beaux exemples.
Robicheaux était la lecture parfaite pour moi cette semaine, qui m'a permis de retrouver des personnages que j'aime (Clete et Alafair), un univers sombre où les êtres sont d'une complexité défiant les clichés, et des paysages et des lumières qui sont l'écrin parfait pour la mélancolie de Robicheaux. 

James Lee Burke, Robicheaux (Robicheaux), Rivages Noir, 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier.

samedi 6 juillet 2019

Les enchaînés de Jean-Yves Martinez



Présentation éditeur
Un jeune homme débarque dans un petit village de la Drôme. En plein hiver. Il arrive du Sénégal, sans-papier, il a dû se frayer un chemin à travers l’Espagne, mentir, endurer foyer, centre de rétention pour arriver jusque-là. Et il cherche monsieur Denis. Ils se sont connus là-bas, en Afrique, monsieur Denis travaillait pour une ONG et David Sedar était son guide. Avant de partir, monsieur Denis lui a fait une promesse – et David Sedar tient à ce qu’elle soit honorée.
Dans une grande bâtisse isolée au cœur des bois, la femme de l’humanitaire accueille le réfugié. Car son mari a disparu, laissant derrière lui un mystérieux carnet et mille questions en suspens.
Et Diane veut des réponses. Que seul David Sedar peut lui apporter.
Mais dehors, les chiens rôdent…

Ce que j'en pense
Voilà un roman qui se lit d'une traite, ce qui ne fait pas de mal: l'immersion est totale. Le titre veut dire bien des choses et s'enrichit de significations jusqu'à la fin, mais chut! Superbement écrit, le texte nous met d'abord sur une thématique de roman noir, celle de l'exil, des migrants, avec un personnage qui se fait passer pour ce qu'il n'est pas, parce qu'il a une sorte de mission à accomplir, retrouver M. Denis en France. Mais cette thématique est presque un leurre, et l'on bifurque bientôt. On pourrait se dire qu'il s'agit d'un "rural noir" : grande maison isolée, agent de police municipale abruti et nuisible à souhait (qui abat les chiens qui croisent son chemin et qui a des pulsions sadiques bien effrayantes), puissance de la nature en proie au froid et à la neige. Oui mais pas tout à fait. Ou alors c'est un rural noir frotté à l'horreur. David Sedar ne peut guère sortir de la maison, en tout cas de la propriété: à l'extérieur rôdent tous les dangers pour lui, clandestin à la peau noire. Il y a les chiens errants, dont certains auraient la rage, il y a le policier avide de sang et de mort, il y a le froid, qui pourrait avoir raison de lui. Mais le danger n'est pas qu'à l'extérieur : nouvelle bifurcation vers le huis-clos psychologique. Le face-à-face avec la femme de M. Denis est tour à tour rassurant et terrifiant. Qui manipule qui? Qui ment? A propos de quoi? Qui protège qui et de quoi? Où est M. Denis? Là aussi, on aura diverses pistes, divers discours, et aucune vérité définitive ne se dégagera, parce que c'est ainsi, les êtres demeurent des énigmes, gardent leur complexité. Je sais que le roman a troublé nombre de critiques et de chroniqueurs, pour cette raison, leur laissant un goût d'inachevé. Au contraire, j'ai aimé la fin abrupte, qui ne lève pas les voiles, et j'ai aimé ce mélange des genres. Je crois que Jean-Yves Martinez veut nous laisser aussi désarçonnés que ses personnages, incapables de saisir les motivations des uns et des autres, de dire qui a bien ou mal agi, le tout en un volume bref et percutant, comme le sont ces trois petits jours pour David Sedar.



Jean-Yves Martinez, Les enchaînés, Seuil / Cadre noir, 2019

mardi 2 juillet 2019

L'été où tout a fondu de Tiffany McDaniel


Présentation éditeur
État de l’Ohio, dans les années 80 : le procureur Autopsy Bliss invite le diable dans sa petite ville de Breathed. Ce n’est pas un démon rouge et cornu comme dans l’imagerie populaire qui répond à cette invitation, mais Sal, un jeune garçon noir aux étranges yeux verts. La famille Bliss, qui le pense échappé d’une ferme voisine, l’accueille chez elle. Le temps d’un été, Sal partage donc la vie de Fielding, de son grand frère Grand, parfaite incarnation de l’idéal américain, de sa mère, qui craint trop la pluie pour s’aventurer dehors, de l’irascible tante Fedelia et de la vieille chienne Granny. 
Mais sous ses airs de poète, le jeune homme semble semer l’agitation partout où il va. Canicule sans pareille, événements inquiétants et accidents suspects viennent attiser le climat de discrimination et de ferveur religieuse qui règne sur cet État du Midwest – jusqu’à ce que la suspicion, le fanatisme et la mort s’emparent peu à peu de la ville…


Ce que j'en pense
J'ai commencé ce roman dans le train qui m'emmenait à Paris samedi matin, alors que sévissait depuis deux jours une canicule qui promettait un (bref) séjour parisien ralenti, et je l'ai terminé dans les premières minutes de mon trajet de retour. Sans Christelle Mata, je serais peut-être passée à côté de ce titre: encore merci à elle, c'est l'une de mes plus belles lectures de cette année. 
J'ai parfois pensé à La nuit du chasseur (je précise que je ne connais que le film de C. Laughton), pour cette atmosphère de conte noir et d'allégorie, et vous vous doutez bien que c'est un compliment. On sait que l'on va vers le pire, inéluctablement, que l'arrivée de Sal, alias le Diable, venu à l'invitation du père du narrateur, va faire exploser cette communauté au nom si significatif, Breathed (prononcer Breathe-ed), qui suffoque sous l'effet de températures hors du commun, qui semblent accompagner le jeune homme. Mais vous ai-je dit que le Diable est noir? Alors certes, nous ne sommes pas dans les années 1950 mais dans les années 1980, pourtant, le Diable est noir et c'est en soi quelque chose qui secoue ces habitants. On a vu par ailleurs, en France, combien les années 1980, vers leur milieu, sont une charnière, un moment de rupture dans des romans parus ces derniers temps. Ici aussi, mais pour une autre raison : c'est mentionné dès le début, c'est l'identification du HIV qui est peut-être un des évènements les plus déterminants. Sachant que j'ai l'âge exact du narrateur (enfin je veux dire que j'avais 13 ans en 1984), cet ancrage dans les eighties me parle, bien sûr. 
Le coup de force du roman est de nous faire nous interroger, comme le narrateur, sur l'identité de ce garçon : est-il vraiment le Diable? ou juste un adolescent borderline? Il faut attendre pour le savoir, mais la réponse importe peu, au final. Car le Diable, c'est nous, il est en nous, que vous l'appeliez ainsi ou autrement (je préfère autrement, si vous voulez bien). Le Mal est en nous, et le nier pour en rejeter la responsabilité sur quelqu'un d'autre est sans doute ce qui nous rend, pauvres humains pathétiques, si dangereux. Nous sommes à la fois craintifs et courageux, bons et mauvais, mauvais juges d'autrui souvent, capables du pire toujours... Et avant même ces considérations existentielles, il y a tout simplement dans ce roman un portrait d'une certaine Amérique, bigote à la folie, violente, intolérante. Et ça fait froid dans le dos. Dans L'été où tout a fondu, les enfants, de jeunes adolescents, sont  agis par les adultes : frappés, manipulés, rejetés, même aimés, ils sont toujours façonnés par le regard des adultes et rares sont les échappées possibles pour eux. Le narrateur, nonagénaire quand il fait pour nous ce terrible récit, a été déterminé par cet été de folie, un été de perte pour lui, de tragiques pertes, d'innocence perdue, un été de basculement dans la violence, qui ne le quittera plus jamais ou presque, le rendant inapte au bonheur. Et sans les adultes, sans la folie de son père (inviter le diable, franchement?!), sans la folie aux multiples visages des adultes qui l'entourent (de sa mère à M. Elohim), et qui auraient pu en d'autres circonstances l'élever vers le meilleur, il n'aurait pas été ainsi condamné. 
Et comme ce roman est bouleversant! Sal évoquant l'enfer, la souffrance des âmes damnées, Sal évoquant sa chute et l'ultime main tendue (chut!), c'est d'une beauté et d'une émotion à couper le souffle. Sal, ange déchu, le seul à être lucide et sage, être de lumière à la peau noire, forcément (con)damné lui aussi. Son évocation des millions de marches et celle du vestibule et des portes va me hanter longtemps, je le sais. 
C'est un premier roman et c'est magistral de force et de maîtrise : c'est le roman initiatique d'un jeune homme de 13 ans doublé d'une descente aux enfers, avec un rythme crescendo remarquable, et des évocations d'une puissance saisissante. 

Tiffany McDaniel, L'été où tout a fondu (The Summer That Melted Everything), Joëlle Losfeld, 2019. Traduit de l'anglait (USA) par Christophe Mercier. 



lundi 1 juillet 2019

La Madone assassine de Andrea G. Pinketts


Présentation éditeur
On peut être un vitellone confirmé, un ivrogne invétéré, un séducteur patenté, et pourtant faire partie des rares élus choisis par la Vierge pour leur apparaître. Lazare Santandrea en est un bon exemple. Bien sûr, quand la Madone se présente devant lui, il est ivre mort sur le banc d'un square, mais quand même. Il suffit d'un journaliste doté d'imagination et d'un petit miracle pour que le visionnaire devienne une star des médias. Pourtant ce n'est pas le chemin du paradis, plutôt la route pour l'enfer. 

Ce que j'en pense
Il faut accepter de se laisser porter par l'art de la digression quand on entre dans un roman de Pinketts, de se laisser promener : ses romans ne ressemblent à aucun autre de ma connaissance, toujours sur le fil entre humour désabusé et noirceur désespérée. 
Un soir de beuverie, Lazare se fait agresser par quelques jeunes gens désoeuvrés, comme avant lui un clochard, et soudain, l'impensable se produit : il voit la Vierge Marie, la Madone, oui mesdames et messieurs. C'est parti pour des aventures rocambolesques, des récits d'apparition de la Vierge à travers l'Histoire, des miracles, de la violence et un meurtre. Il y a quelque chose de plus sombre dans cet opus : Lazare et ses potes commencent à vieillir, ou du moins à prendre de l'âge, vient le temps des engagements voulus ou subis, des premiers bilans et des remises en question, des tentations d'échapper à sa vie et aux chemins tracés. Affleure notamment un questionnement sur le couple, sur l'homosexualité et sur l'identité de genre, à travers différents personnages : ceux qui assument ce qu'ils sont, ceux qui n'y sont jamais parvenus, ceux qui décident d'être enfin ce qu'ils sont sans plus s'embarrasser des apparences. 
Il y a comme toujours chez Pinketts une galerie de personnages incroyables, hauts en couleurs, parfois déchirants, et cette autodérision salvatrice, cette façon de toucher à l'essentiel sans se prendre au sérieux. Et Andrea G. Pinketts se paie le luxe d'apparaître (d'être évoqué) comme personnage de son roman, avec malice... Je me suis beaucoup amusée, aussi : les situations loufoques, les dialogues qui claquent - toujours le sens de la formule... 
Je me réjouis d'avoir encore deux romans de Pinketts à lire, et d'avoir repris la série depuis le début, la savourant bien davantage que lors de ma première lecture. 

Andrea G. Pinketts, La Madone assassine (Il conto dell'ultima cena), Rivages Noir, 1999. Traduit de l'italien par Gérard Lecas et Hubert Basrénée.


mardi 25 juin 2019

Deux romans de Gilda Piersanti


Présentation éditeur
Les liens du silence
À Sant’Andrea del Monte, un petit village de Calabre, une jeune femme qui a collaboré avec la justice en dénonçant sa famille mafieuse est retrouvée noyée dans sa baignoire. Elle a ingéré de l’acide chlorhydrique : une mort atroce qui évoque une exécution plutôt qu’un suicide. Son père, Don Alfredo, est l’un des boss les plus puissants du Bunker, l’organisation criminelle qui domine le trafic de cocaïne en Europe. À Zurich, Giulia, la petite-fille de Don Alfredo, pensionnaire d’une luxueuse école privée, tombe amoureuse de Lorenzo. Il est jeune, journaliste, et sa mère a autrefois été tuée dans un attentat qui visait son père, procureur en lutte contre… le Bunker. Giulia ignore tout des activités mafieuses de sa famille. Et alors que Lorenzo, qui mène l’enquête, s’apprête à lui en révéler le vrai visage, il est victime d’une terrible agression. Jamais les liens du sang n’ont aussi bien porté leur nom. Dans un monde où les traditions séculaires de l’honneur couvrent les luttes de pouvoir, Giulia et Lorenzo pourront-ils échapper aux lois non écrites de leurs familles que tout oppose ?

Illusion tragique
En ce torride mois d’été romain, le petit Mario, dix ans, ne monte pas sur la terrasse de son immeuble pour y prendre l’air, mais pour épier son voisin du dernier étage, monsieur Ruper, un homme sans histoire qui vit seul et mène une vie rangée. Personne ne lui connaît la moindre relation, personne ne l’a jamais vu rentrer chez lui accompagné, et pourtant… Tous les soirs, Mario l’observe dans sa baignoire en train de coiffer et de savonner une très jolie jeune femme.
Son ami Riccardo et lui ont décidé d’aller libérer la princesse, parce qu’il n’y a pas d’autre explication : monsieur Ruper l’a enfermée chez lui, elle est sa prisonnière ! Le plus difficile, toutefois, n’est pas de s’introduire dans l’appartement de monsieur Ruper, mais d’en sortir une fois qu’on y est entré…


Ce que j'en pense
De Gilda Piersanti j'avais lu les deux premiers volumes de la série Les saisons meurtrières, et j'avais aimé ces romans, son héroïne et les atmosphères. Je suis sortie de cette série pour lire Illusion tragique et Les liens du silence, qui sont à la fois très différents et en cohérence complète. 
Illusion tragique illustre bien la veine choisie par Gilda Piersanti ces derniers temps : un thriller psychologique, pas dans le genre trépidant et fatigant made in USA avec serial killer et tout et tout. Non, avec une intrigue solide et diabolique à la Irish ou Boileau-Narcejac, des emboîtements d'intrigues et une belle réflexion sur la création littéraire. C'est très prenant, efficace, sans temps mort, et je me suis régalée. 
J'avoue cependant ma préférence pour Les liens du silence, qui lorgne davantage du côté du roman noir à mon sens, et dans lequel Gilda Piersanti aborde le sujet de la mafia, des organisations criminelles familiales. C'est une tragédie antique que nous livre la romancière à travers ses personnages et leur destin, c'est fort et beau. 
Suspense psychologique d'un côté et noirceur criminelle de l'autre, mais Gilda Piersanti s'intéresse à des choses proches dans les deux romans, aussi dissemblables soient-ils en apparence : la famille et les liens indéfectibles qu'elle fait peser sur nous, le destin et l'impossibilité de s'arracher à ce qui nous détermine en premier lieu, le poids de l'héritage (dans tous les sens de ce terme), le secret et la vengeance qui orientent des existences entières, l'amour et ses visages les plus sombres. Je me souviendrai longtemps de l'Araignée, qui m'a fait penser à Catherine de Médicis dans La Reine Margot de Chéreau: aussi inquiétante que puissante...
Décidément, je suis de plus en plus séduite par l'univers de Gilda Piersanti, qui écrit dans un français magnifique (au cas où vous ne l'auriez pas noté) des romans diablement italiens. 

Gilda Piersanti, Les liens du silence, Le Passage, 2015. 
Gilda Piersanti, Illusion tragique, Le Passage, 2017. Disponible en poche.

dimanche 23 juin 2019

Bilan mi-parcours 2019

Image empruntée ici

Je reprends l'idée à Electra, dont vous pouvez lire le billet ici

Combien de livres avez-vous lu cette année ?
54, sans les BD. Pas trop de temps mort, une certaine régularité, même s’il y a une accélération en ce mois de juin. 

Quel est le livre que vous avez préféré en 2019 ?
Difficile question. Je réponds éventuellement par des noms d’auteurs, parce que j’ai parfois lu plusieurs de leurs titres en 2019 : 
Frédéric Paulin, La guerre est une ruseet Prémices de la chute, une claque monumentale. 
Pia Petersen, Paradigma, autre claque.
Wojciech Chmielarz, les trois titres parus en France, PyromaneLa ferme aux poupéesLa Colombienne.
Valerio Varesi, La pension de la via Saffi.
Maurizio De Giovanni, Le printemps du commissaire Ricciardi.
Je m’arrête là mais je pourrais continuer, trop dur !

Quelle fut votre plus grosse déception de l’année ?
Deux livres lus en ce début 2019 m’ont ennuyée mais je n’en attendais rien, je ne peux donc pas parler de déception.

Quel auteur avez-vous découvert cette année que vous adorez ?
Frédéric Paulin, Wojciech Chmielarz, Marco Vechi. 

Quelle est la lecture qui fut une excellente surprise pour vous ?
Rui Zink, Le terroriste joyeux, puisque je n’avais pas accroché à L’installation de la peur.

Quelles sont vos parutions les plus attendues ? 
Il était une fois dans l’est de Arpad Soltesz (pardon pour les accents manquants). 

Quels sont vos meilleurs moments littéraires ?
La rencontre avec Antoine Chainas lors de l’édition 2019 de Vins noirs. 

samedi 22 juin 2019

Le printemps du commissaire Ricciardi de Maurizio De Giovanni


Présentation éditeur
Luigi Alfredo Ricciardi, commissaire à la questure royale de Naples, a un don particulier : il voit la souffrance des morts et les entend parler. Aidé de son fidèle adjoint, il enquête dans les quartiers pauvres de la ville où on a découvert le corps de la vielle Carmela Calise, cartomancienne et usurière à ses heures. Que va révéler la morte au commissaire ? Les secrets de ses clients sont bien gardés. En ce printemps de l'année 1931, la ville de Naples a l'odeur de la haine, du sang et des amours déçues. 

Ce que j'en pense
J'avais lu et aimé le premier volume dédié au commissaire Ricciardi. J'avais même, lors de mon passage en Italie l'an dernier, acheté la bande dessinée parue chez Bonelli (perdue depuis puisqu'elle était dans le sac qu'on m'a volé dans le train à mon retour). 
Cependant, ce deuxième volume m'a encore plus plu : il m'a bouleversée. Il s'en dégage une mélancolie incroyable et d'une beauté à couper le souffler. La solitude des êtres, leur douleur, leur inaptitude au bonheur, tout cela est exprimé avec une force... Cela n'empêche pas les petits moments d'humour, avec Maione et le légiste, notamment. 
Et puis il y a la vie napolitaine, captée dans son fourmillement, jamais idéalisée : Naples est une ville aux contrastes saisissants mais où domine l'extrême misère. J'avais des images un peu floues des quartiers espagnols, où j'ai logé le temps de vacances il y a déjà longtemps. Mais je me représentais nettement ce qu'est un basso, le dédale des rues, mais aussi les odeurs évoquées, y compris dans les quartiers aristocratiques. L'écriture de Maurizio De Giovanni est toujours précise et évocatrice, sans être pesamment descriptive. 
J'ai dévoré ce volume, dont l'intrigue est suffisamment retorse pour tenir en haleine jusqu'au bout. Et puis il n'y a aucun manichéisme dans la vision de l'auteur : juste des personnages empêtrés dans leur statut social, dans leurs déterminismes, parfois en proie à l'hubris qui les mène droit dans le mur. C'est beau et tragique, somptueux et déchirant. 
Evidemment, sitôt refermé ce 2è volume, j'ai fait l'emplette du 3è : la peur du manque, hein...

Maurizio De Giovanni, Le printemps du commissaire Ricciardi (La condanna del sangue. La primavera del commissario Ricciardi), Rivages Noir, 2015 (pour l'édition de poche). Traduit de l'italien par Odile Rousseau. 

lundi 17 juin 2019

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic


Présentation de l'éditeur
Un cadavre atrocement mutilé suspendu à la façade d’un bâtiment. Une ancienne ville soviétique envoûtante et terrifiante. Deux enquêteurs, aux motivations divergentes, face à un tueur fou  qui signe ses crimes d’une hirondelle empaillée. Et l’ombre d’un double meurtre perpétré en 1986, la nuit où la centrale de Tchernobyl a explosé…

Ce que j'en pense
Voilà un livre auquel je n'aurais pas pris garde si la blogosphère et les réseaux sociaux n'avaient pas titillé ma curiosité. Tout indique le thriller, et moi le thriller, ce n'est pas trop ma tasse de thé. Mais De bonnes raisons de mourir lorgne tout autant du côté du noir que du thriller. Disons que le rythme s'accélère peu à peu et que le final est typique d'un thriller, avec course contre la montre et twist (mais pas un twist monstrueux et ridicule). Mais par bien des aspects, le second roman de Morgan Audic est un roman noir : dimension sociale, désespérance, peinture de la saloperie humaine et politique, certitude que tout ça va mal se terminer. Et donc je marche!
Il faut reconnaître à Morgan Audic une belle efficacité, à la fois dans le rythme, prenant sans être étourdissant, et dans la manière de dessiner les personnages, auxquels le lecteur attache ses pas très rapidement et sans réserve. Et puis c'était passionnant d'aller par procuration à Tchernobyl, de saisir à la fois l'ampleur et la durée de la catastrophe (dont les conséquences se font toujours sentir) et de percevoir, dans ces villes et ces lieux abandonnés en toute hâte, les vestiges d'un monde disparu, l'URSS, un monde qui reposait certes sur des mensonges et une violence inouïe, mais qui valait bien la sauvagerie capitaliste d'aujourd'hui. Je me demande comment a travaillé Morgan Audic, car si j'ai bien compris, il n'est jamais allé sur place, ni de près ni de loin ; or, la lectrice que je suis, qui n'y a jamais mis les pieds non plus, a le sentiment d'y être, de toucher la vie de l'époque et d'aujourd'hui par mille et un détails. C'est saisissant. 
Mine de rien, Morgan Audic aborde les plaies de l'Ukraine d'aujourd'hui, de la Russie aussi: les conflits armés pour le contrôle des territoires, les nationalismes et la résurgence du fascisme et du néo-nazisme, la difficulté à vivre dignement dans un monde ravagé par le capitalisme. Et sans nostalgie mal placée, il évoque aussi le monde soviétique d'une manière qui m'a bouleversée: les vestiges d'un monde qui ne fonctionnait peut-être pas bien mais où l'intérêt de tous avait du sens. Peut-être est-ce moi qui projette des choses, je ne sais pas. 
En tout cas, De bonnes raisons de mourir est sacrément bien fichu, sans temps mort, sans frénésie, et j'ai passé un très bon moment. 

Morgan Audic, De bonnes raisons de mourir, Albin Michel, 2019.

dimanche 16 juin 2019

Glory Hole de Frédéric Jaccaud


Présentation de l'éditeur
C’est l’histoire de trois enfants, de leur promesse murmurée sous l’arbre d’un orphelinat de ne jamais se quitter. Mais les promesses n’engagent que ceux qui veulent bien y croire. Treize ans plus tard, Jean découvre une photographie de Claire dans un magazine pornographique américain.
Le jeune homme veut la retrouver, et comprendre, à tout prix. Il entraîne Michel dans son obsession : direction Los Angeles, et ses anges déchus, où l’industrie du sexe prolifère. Pourquoi ne doutent-ils pas de la réalité de cette image corrompue ?

Ce que j'en pense
Equinox continue à tracer sa route, avec un auteur découvert jadis par Aurélien Masson à la Série Noire. Frédéric Jaccaud est l'un des auteurs de romans noirs les plus intéressants à mon humble avis, qui, comme Antoine Chainas ou dans un autre style DOA, repousse les limites du genre. Comme Chainas dans Empire des chimères, Jaccaud situe son intrigue au début des années 1980, dans un monde révolu et où s'amorcent les grands changements qui vont mener à ce que nous connaissons.
A travers Jean et Michel, à travers l'industrie du porno à Los Angeles, c'est le grand basculement dans la vacuité morale et intellectuelle de notre monde qui est saisie, d'une plume froide façon scalpel. C'est du Bret Easton Ellis (époque Moins que zéro) refroidi au Georges Bataille que nous lisons, le tout mâtiné de Ballard (Crash est cité de nombreuses fois par la jeunesse désoeuvrée que rencontrent nos deux personnages). 
La quête de l'équilibre (du bonheur?) originel, qui s'incarne dans la vaine poursuite de Claire, cramée avant eux aux spots californiens, pourrait donner un sens à l'itinéraire de Jean et de Michel. Mais il n'en est rien, et c'est une anti-quête que nous offre Jaccaud, glaçante et époustouflante tout à la fois. Pourtant, il y a de l'amour dans ce roman : le lien entre Michel et Jean est complexe, aliénation, amitié, amour en somme ; et puis il y a en filigranes l'amour pour Claire, cette photo qui subsiste et qui résiste à toutes les jaquettes de VHS peu reluisantes, la lueur d'un trio impossible à reconstituer mais qui persiste. 
Et c'est ainsi que le roman noir est grand.

Frédéric Jaccaud, Glory Hole, Equinox / Les Arènes, 2019.

samedi 15 juin 2019

Rita Falk et M.C. Beaton



Les romans noirs sont au coeur de mes lectures, vous le savez, mais il arrive que j'aie besoin de m'échapper de la noirceur, pour aller vers plus de légèreté. Ces derniers temps, j'ai éprouvé le besoin de lire des choses légères sans être mièvres, des romans qui me font sourire et rire. Je n'ai aucun problème à le dire : j'ai parfois besoin de sortir de la noirceur du monde, d'aller vers un pur divertissement qui ne recherche nullement le style ou l'innovation formelle. 
Je me suis donc tournée ces dernières semaines vers deux autrices qui ont comblé ce besoin, entre deux lectures fortes et sombres.
D'abord il y a eu Rita Falk et sa Choucroute maudite : j'ignore quel est le statut de cette romancière en Allemagne, mais ça sent le polar un peu régional, enraciné en Haute Bavière, avec recettes et tout le truc. Mais vu d'ici, édité au Mirobole, c'est exotique à souhait, et d'une drôlerie irrésistible. La Mémé est impayable avec sa manie de traquer les bonnes affaires, et j'ai éclaté plusieurs fois de rire sans me soucier de l'endroit où je me trouvais. Evidemment, Bretzel Blues a rejoint illico mon stock, pour les moments de morosité inopinés. C'est du polar déjanté juste ce qu'il faut, sans aucune prétention, bien ficelé, avec des personnages farfelus, des situations loufoques, et ça remplit à merveille son office: faire passer un excellent moment. 
Ensuite il y a eu M.C. Beaton et son Agatha Raisin. Je suis longtemps restée réfractaire à cette série qui rencontre depuis quelques années un énorme succès en France, sur un rythme de publication assez frénétique. La série a commencé à être publiée en anglais au début des années 1990, donc Albin Michel a du stock, si je puis dire, et peut alimenter les lecteurs français à ce rythme soutenu. J'étais réfractaire à ce que d'aucuns appellent le cosy mystery à l'anglaise, au succès phénoménal de la série (mon côté affreusement snob ressurgit malgré moi). Mais ma chère Miss Cornélia a su me convaincre : y a pas de mal à se faire du bien avec des sucreries, tant qu'on ne consomme pas que ça! Et je combats mon snobisme de littéraire autant que je peux. En ce vendredi, j'avais un trajet de 3h30 en train (et ces trajets ferroviaires me pèsent de plus en plus), j'étais claquée, j'avais besoin de légèreté après une semaine compliquée et une lecture éprouvante autant que passionnante (je vous en reparle vite). Donc, le tome 1 des aventures d'Agatha Raisin, La quiche fatale, sur ma liseuse depuis quelques temps déjà, me faisait de l'oeil. Et c'était parfait: je n'ai pas vu le temps passer, je me suis marrée comme une baleine sans me soucier des autres passagers, et le soir, j'ai acquis le tome 2 pour l'avoir sous la main. C'est drôle, pas mièvre, enlevé, et là encore, ça n'a pas d'autre prétention que de faire passer un bon moment. Agatha est suffisamment féroce pour plaire à l'asociale que je suis, les travers de nos contemporains (britanniques, mais qu'importe) épinglés avec la juste distance, et le contrat est parfaitement rempli. 
Alors oui, je peux d'un côté adorer des romanciers comme Antoine Chainas, Jean Echenoz ou Patrick Modiano (et je ne vous parlerai pas des classiques) et d'un autre côté me délecter de M.C. Beaton et Rita Falk. Mes lectures se suivent et ne se ressemblent pas (toujours). C'est comme ça.

Rita Falk, Choucroute maudite, Le Mirobole Editions, 2017. Traduit de l'allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux. Disponible en numérique. Réédité en J'ai Lu. 
M.C. Beaton, La Quiche fatale (Agatha Raisin and the Quiche of Death), Albin Michel, 2016. Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Esther Ménévis. Disponible en numérique.