dimanche 22 janvier 2023

Rétiaire(s) de DOA



Présentation éditeur

Une enquêtrice de l’Office anti-stupéfiants, l’élite de la lutte anti-drogue, qui a tout à prouver.
Un policier des Stups borderline qui n’a plus rien à perdre.
Un clan manouche qui lutte pour son honneur et sa survie.
Avec la rigueur qu’on lui connaît, DOA immerge son lecteur dans le quotidien des acteurs du trafic de came ; son indiscutable talent de romancier nous arrime à la destinée de ses personnages, à leurs relations complexes et fragiles ; son style, d’une précision presque brutale, colle au plus près de cet univers de violence et de solitude.


Ce que j'en pense

Un roman de DOA, c'est toujours un évènement, et à mes yeux, il fait partie des auteurs de roman noir les plus intéressants, les plus brillants de ce début de XXIème siècle. De même que pour Antoine Chainas il y avait eu le choc Versus, il y a eu le choc Citoyens clandestins pour DOA. A mes yeux, il n'y a rien à jeter dans son oeuvre, rien du tout, ce qui ne m'empêche pas de voir l'évolution de son écriture, vers plus de rigueur, plus de réalisme. Si DOA est à l'aise avec les livres sommes, comme Citoyens clandestins ou évidemment Pukhtu, auquel Folio a rendu son statut de roman unique en assemblant les deux tomes en un volume, il livre avec Rétiaire(s) un roman qui, en regard de ceux-là, est presque "sec" : guère plus de 400 pages, pas un mot de trop, une construction précise, du travail d'horloger pour ainsi dire. 

Un truc fascinant chez DOA, c'est sa capacité à manier une écriture très précise, quasi documentaire (dans le bon sens du terme évidemment), exigeante, et à en faire un élément de tension narrative extraordinaire, qui fait que vous ne pouvez plus lâcher le roman. Son écriture est documentaire au sens où elle est "vériste", et cela va de pair avec une mise à distance de tout pathos. L'écriture n'est pas pour autant comportementaliste, même s'il y a des moments où elle l'est. Et là encore, à partir de cette écriture presque blanche, très brutale, il empoigne son lecteur: les pages d'ouverture de Rétiaire(s) sont à cet égard stupéfiantes (sans mauvais jeu de mots), on ne comprend pas tout ce qui se passe, le pourquoi, mais ça laisse sonné, et bien sûr impatient de lire la suite. 

Je disais "sans mauvais jeu de mots" car pour aller vite, le trafic de stupéfiants est le sujet du livre. On pourrait dire aussi qu'il dresse une radiographie du fonctionnement des services de police. Mais plus largement, DOA avec Rétiaire(s) brosse un portrait de la société française en 2021, de la mondialisation du crime également, et c'est glaçant. C'est une chose que j'ai toujours appréciée chez DOA, et qui est un des traits fondamentaux du noir à mes yeux : il me parle du monde qui m'entoure, me donne à voir ce que je ne vois pas, ce que je ne sais pas, il me donne un aperçu d'un monde qui existe à côté de moi, un monde souterrain (ou pas, d'ailleurs). Ici, il évoque la façon dont le monde du crime a toujours un coup d'avance sur les forces de l'ordre et de la justice, parce qu'il est capable de s'adapter à la vitesse de l'éclair. Ainsi, la façon dont les trafiquants tirent avantage de la pandémie, des confinements, du couvre-feu, au lieu de se laisser paralyser, est assez remarquable. Pendant ce temps, la guerre des services mine l'action de policiers et gendarmes. Dans sa manière d'évoquer les ramifications internationales, le fonctionnement du trafic, en particulier dans les interludes, on sent que Rétiaire(s) est solidement documenté et informé.

De ce fait, Rétiaire(s) est comme Pukhtu, comme Citoyens clandestins, un roman exigeant avec le lecteur, surtout au début. Si certains polars répètent en long, en large et en travers ce que le lecteur doit comprendre, DOA mise sur l'attention, la concentration et l'intelligence du lecteur. Il lui fournit cependant une petite béquille en fin de volume : la liste des personnages, la signification de sigles et appellations. Je m'y suis référée une ou deux fois au début, mais en réalité, la mécanique DOA se met en marche assez vite, notre cerveau aussi, et on est au parfum au bout de quelques dizaines de pages. Je le dis car des lecteurs peuvent se sentir découragés (peut-être) s'ils ne connaissent pas DOA. DOA, ça se mérite un peu, mais on est vite récompensés tant le roman est fabuleux. Il y a des scènes dingues de maîtrise, et le roman se dévore.

Rétiaire(s) donc, nous livre un portrait de la France de 2021, sonnée par la pandémie (stratégie du choc, pourrait-on dire), une France qui brûle, pourrait-on dire, dépassée par les forces souterraines qui la minent, par ses échecs politiques à mobiliser positivement la société. La prison en est quasiment une allégorie dans ce roman : société à part et reflet de la société civile tout à la fois, elle offre un concentré des dysfonctionnements, de la perméabilité à la corruption, de l'impuissance à déjouer les ruses des prisonniers à se rire des règles, de la violence sous toutes ses formes, et même, de la façon dont la pandémie a miné la société. Chaque aspect de Rétiaire(s) est une facette de la société française telle qu'elle va, c'est-à-dire mal : le monde du crime, la justice et la police, la prison.

Je n'ai pas encore parlé des personnages. Ne vous attendez pas à des surhommes (que j'adore par ailleurs quand c'est bien fait), ou des personnages pitoyables. Non, ils sont construits très différemment chez DOA : ils n'incarnent pas des valeurs, ou des visions du monde, et si vous me passez l'expression, on ne sait pas sur quel pied danser. Ils ne sont jamais là où on les attend, DOA ne cède à aucune facilité. Théo n'est pas seulement ce père et cet époux blessé qui veut rendre justice par lui-même, Momo n'est pas ce méchant finalement attachant que d'autres écrivains auraient construit. DOA propose des êtres mouvants, globalement pas très reluisants, où les prédateurs sont avant tout des prédateurs, qui ont l'intelligence de la survie mais qui, pour le reste, sont frustres voire complètement cons. Les tenants de la loi sont ambigus à souhait, et là aussi, DOA désamorce les stéréotypes (par exemple le chef de groupe d'Agorno, que j'ai trouvé très crédible), pour restituer des personnages animés par des forces parfois contradictoires. Cependant, je dois confesser un intérêt pour Amélie Vasseur. Somme toute, il est difficile de s'attacher à l'un ou l'autre, et c'est tant mieux. 

Ah et la question à dix balles : qui est le rétiaire ici? Lisez, vous me direz ce que vous en pensez, mais quel beau titre...

DOA est un styliste hors pair et un auteur pessimiste, certains diront réaliste, et c'est ce qui en fait un grand. Il pose sur notre monde un regard que je crois être parmi les plus acérés, avec les moyens de la fiction, et s'il ne nous rassure pas, il nous éclaire. 

PS : superbe objet que le livre, encore un sans faute de la Série noire!

DOA, Rétiaire(s), Gallimard Série noire, 2023.



dimanche 15 janvier 2023

Eteindre la lune de William Boyle



Présentation éditeur

Bobby, 14 ans, s’amuse à lancer des cailloux sur des voitures. L’un d’eux touche une conductrice qui perd le contrôle de son véhicule et meurt dans l’accident. Elle avait 18 ans et était la fille de Jack, un redresseur de torts mandaté par les gens modestes de son quartier pour intimider les escrocs et autres sales types. Quelques années plus tard, Jack s’inscrit à un atelier d’écriture dans l’espoir d’exorciser sa douleur et noue avec la jeune femme qui l’anime, Lily, une relation quasi filiale. Mais il se trouve que le hasard des familles recomposées fait d’elle l’ex-belle-soeur d’un Bobby qui n’a rien perdu de sa capacité à s’attirer des ennuis. 

Ce que j'en pense

Un roman de William Boyle est toujours un cadeau, la promesse d'une virée aux Etats-Unis, pas ceux du rêve américain, ceux d'une chanson de Springsteen, d'un film de Jarmusch. Eteindre la lune tient toutes ces promesses, offrant un mélange unique de noirceur et d'humanité. Je me suis d'abord demandé où l'auteur m'emmenait, avec cette multiplicité de personnages, mais j'acceptais de toute façon de me laisser porter. J'ai ri pendant les séances d'atelier d'écriture de Lily, j'ai haussé les sourcils devant Max, le pathétique et répugnant Max et ses moustaches de lait, j'ai été immédiatement attachée à Jack, malgré sa face sombre. Il incarne l'amour paternel dans tout ce qu'il a de plus beau, et tant pis si cela suppose des côtés inquiétants. 

Une fois de plus, William Boyle ne se contente pas de dresser le portrait d'une certaine Amérique, saisissant mieux que quiconque ce quartier de Brooklyn, ses habitants déclassés. Il construit de superbes personnages, en particulier les personnages féminins : ici il s'attache à des jeunes filles, jeunes femmes, sur lesquelles plane l'ombre douce d'Amelia. Elles ne sont pas encore fracassées par l'existence, et en dépit des épreuves qu'elles traversent ou ont déjà traversées, elles représentent l'avenir, l'espoir. Quand les hommes du roman semblent se complaire dans des existences étriquées, ou des combines minables, si ce n'est une masculinité toxique, elles rêvent, créent, se battent. 

Cependant, la chose la plus frappante, me semble-t-il, est le chagrin qui traverse tout le roman. Le chagrin de Jack, le sentiment de perte, le vide qui se fait autour des personnages. William Boyle s'y entend comme personne pour nous tordre le coeur. Et l'on referme le roman en n'ayant aucune envie de quitter la maison de Jack. 


William Boyle, Eteindre la lune (Shoot the Moonlight Out), Gallmeister, 2023. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Simon Baril.

dimanche 8 janvier 2023

Un simple enquêteur de Dror Mishani



Présentation éditeur

À bientôt quarante-quatre ans, récemment marié et promu commissaire à Holon, Avraham est las d’enquêter sur des crimes domestiques dont la résolution ne rend service à personne. Il rêve de missions plus importantes. Aussi le jour où deux affaires se présentent simultanément délègue-t-il la plus banale — un nouveau-né découvert dans un sac plastique à proximité de l’hôpital — à une collaboratrice. C’est la disparition d’un touriste signalée par le directeur d’un hôtel du front de mer qui retient son attention. L’homme, détenteur d’un passeport suisse, a également un passeport israélien mais aussi d’autres identités. Quand on le retrouve noyé sur la plage, l’implication du Mossad commence à se profiler. Tout porte Avraham à croire qu’il tient enfin sa « grande » enquête. En réalité c’est un terrible cas de conscience qui l’attend.

Ce que j'en pense

C'est avec plaisir que j'ai retrouvé Avraham, notre "simple enquêteur". Deux enquêtes vont peu à peu s'entremêler (sans que les faits soient corrélés) dans ce polar à la construction impeccable, qui se dévore. Mine de rien, Dror Mishani porte un regard aigu sur la société israélienne, à travers l'histoire de Liora et Danielle d'abord, sur ce rapport compliqué à la religion, à l'identité, au regard d'autrui, et à travers l'histoire de Raphaël, sur les ambiguïtés d'une nation et de ses services secrets. Ce serait suffisant pour faire de ce polar de Dror Mishani un roman sacrément passionnant, mais Avraham est évidemment l'atout majeur. Lorsqu'Un simple enquêteur commence, nous le trouvons en plein doute quant à son métier, à son utilité sociale et morale, durement éprouvé par la mort d'Ilana. Veut-il se contenter de rester à ce poste, dont il dit au début du roman qu'il ne permet nullement de servir la justice, de résoudre des situations, bien au contraire? Et d'emblée cela m'a empoignée, émue, bouleversée. 

Tout au long du roman, nous retrouvons les qualités d'Avraham : sa ténacité, son intuition et son intelligence, son humanité surtout. Le roman palpite de la présence d'autres auteurs, d'autres personnages, en particulier Maigret, une référence pour notre enquêteur. Il a ces moments de contemplation et de retrait en lui-même, face à la mer, face à la Seine - une partie du roman se déroule à Paris. Le fil rouge du roman, que ce soit dans la réflexion engagée par Avraham sur lui-même ou dans les deux enquêtes, c'est l'EMUNA du titre original (אֱמוּנָה), difficile à traduire, qui signifie vérité, fidélité, probité. De tout cela il est question ici : des vérités difficiles à établir, des fidélités confrontées à des trahisons, et la probité, mise à l'épreuve constamment. 

Alors oui, Avraham est un simple enquêteur, qui va rester au rez-de-chaussée (lisez, vous comprendrez) par EMUNA, parce que c'est là qu'on aperçoit la seule chose qui vaille : l'humanité. 

Dror Mishani, Un simple enquêteur (EMUNA), Gallimard, Série Noire, 2023. Traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz.