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mardi 19 septembre 2023

Bonhomme d'Yvan Robin



Présentation éditeur

C'est l'été. Milo vient chez ses grands-parents, comme chaque année, tranquille. Il a ses habitudes. La maison est petite mais agréable, le jardin donne de juteuses tomates, et l'ado passe ses journées à la piscine municipale avec ses copains, Tom, Shen, Louise, Farah, et surtout Justine.
Sauf que l'ambiance est étrange, cette fois, car voilà un an que son grandpère a disparu sans laisser d'adresse. Parti. Volatilisé. Et si Milo peut désormais emprunter sa moto pour rompre le tête-à-tête avec sa grandmère, cette absence pèse dans la chaleur de juillet.

Ce que j'en pense

Vous souvenez-vous de vos étés, chez vous ou dans une maison familiale, quand le temps s'étirait? Vous rappelez-vous ces journées passées à la piscine avec les potes? Il y a dans cette novella d'Yvan Robin une capacité à capter ces instants d'adolescence, ces sensations, ces émotions et les premiers émois, comme on dit, qui permettent à Bonhomme de toucher bien au-delà du public de la collection (les adolescents). C'est une adolescence d'aujourd'hui, mais vue avec la tendresse d'un auteur qui n'est plus un ado. Rien de caricatural chez ses personnages, pas de cliché sur les rivalités amoureuses. C'est déjà beaucoup, et suffisant pour prendre plaisir à lire Bonhomme

Mais nous sommes aussi dans la collection Faction, qui non seulement se refuse à toute caricature d'adolescent ou de littérature pour ado, mais qui n'oublie pas de saisir le "social", dans des romans noirs qui prennent position dans le monde. Et le titre Bonhomme met sur la piste. Milo est à un âge où se construit son identité (elle ne cessera d'évoluer mais c'est tout de même un moment crucial), et il a tendance à idéaliser son grand-père, surnommé Giant Joe, ancien boxeur, qui s'est volatilisé un an plus tôt. Fuite? Suicide? Meurtre? Le zigue était coureur de jupon, sûr de sa virilité, un "bonhomme", quoi. Tout est donc possible avec lui.

Milo va se mettre en tête d'en savoir un peu plus, mais attention, hein, on n'est pas dans le club des cinq, il n'enrôle pas ses copains dans sa quête, il observe, fouille un peu dans le grenier, et fait des découvertes inattendues, qui vont remettre en question sa vision des choses. 

Bonhomme est, en dépit ou peut-être à cause de son titre, un beau roman sur les femmes et les relations entre hommes et femmes. Il y a Justine, la jolie Justine qui trouble Milo, et que pour cette relation-là, Yvan Robin évite tous les pièges. C'est une amitié et un amour d'adolescents, dans tout ce que cela peut avoir de fougueux et de simple à la fois, et jamais Milo ne surjoue la virilité, ni Justine une féminité de pacotille. Et puis il y a Mamette, la grand-mère : un bonheur de personnage, qui touche au coeur alors qu'elle semble un peu en retrait. Mais en réalité, elle est au centre de tout. 

Bonhomme évite donc les pièges mais reprend le motif de l'initiation, de l'été où tout change (et en même temps rien ne change, on n'est pas dans un roman d'opérette). C'est un bijou de plus dans l'épatante collection Faction, à lire sans modération, même quand on a passé l'âge. 


Yvan Robin, Bonhomme, In8 Faction, 2023.

dimanche 13 décembre 2020

Lou après tout 3. La bataille de la Douceur de Jérôme Leroy



Présentation éditeur

Lou quitte Wim avec un goût amer. Dans le monde d’après l’effondrement, existe-t-il un seul endroit épargné par l’horreur ? Son dernier espoir, comme pour Amir, Cesaria et Maria : la Douceur. Lou ne sait pas encore à quel point la route pour l’atteindre sera longue. Au même moment, dans la Douceur qui prospère depuis quatorze années, trois musiciens jouent pour la première fois la Mélodie. Cet air semble avoir un mystérieux effet sur les Cybs, mais permettra-t-il d’éviter le pire ? Car, tandis que Lou s’approche de son ultime étape, le danger qui menace d’anéantir la Douceur s’épaissit comme une ombre…

 

Ce que j’en pense

J’avais lu avec un immense plaisir et en enchaînant les deux volumes Le Grand effondrement (tome 1) et La communauté (tome 2). Le plaisir allait même croissant, car le début du Grand Effondrement avait suscité quelques réserves, un mélange de déjà-vu (mais je lis beaucoup de dystopies pour adolescents) et de discours un peu convenu sur notre monde tel qu’il va, c’est-à-dire à sa perte. N’allez pas croire que cela avait gâché mon plaisir, car il y a une différence de taille entre le tout-venant de la littérature pour ados et Jérôme Leroy : une écriture. Quoi qu’il en soit, ce sentiment s’était vite estompé. Lorsque La Bataille de la Douceur, le tome 3, est paru, je me suis précipitée, mais je l’ai gardé « en réserve », je fais souvent cela avec les livres dont j’attends impatiemment la sortie (oui je suis un peu bizarre). La semaine dernière, j’ai saisi ce volume, comme ça, juste pour en lire quelques pages, et avant d’avoir le temps de m’en rendre compte, j’en avais dévoré une centaine. Telle est la première chose à dire : Lou après tout est un sacré « page turner » comme on dit, une trilogie qui se dévore, que l’on n’a pas envie de quitter, et cela me semble important quand on écrit pour un lectorat jeune. 

Jérôme Leroy met en avant, dans ce troisième tome, la puissance de la fiction et du récit, anthropologiquement nécessaires, si vous me pardonnez cette approximation pédante, pour l’humanité. Lou est ici conteuse, elle consigne par écrit son itinéraire, pour les générations futures de la Douceur. Le récit manie aussi, très explicitement, les contes qui ont façonné nos imaginaires, leur redonne vie : en premier lieu celui du Joueur de flûte de Hamelin. Apollinaire est encore et toujours l’ombre bienveillante de Lou après tout. La musique et la poésie sont des éléments essentiels du salut de l’humanité, et il est bon de le rappeler en ce moment. Citations et références émaillent le récit, l’illuminent, et c’est beau. 

Je pourrais vous dire aussi qu'en tant que Limousine, je suis sensible à l’évocation des paysages de ma région, mais à dire vrai, l’urbaine que je suis, qui ne goûte guère les joies de la campagne, a été aussi sensible à l’évocation de la côte d’Opale, dont j’ai un souvenir émerveillé, qu’à ceux des paysages vallonnés et marqués par les eaux de « mon pays ». 

Ce que je voudrais souligner pour vous convaincre de vous plonger dans Lou après tout, quel que soit votre âge, c’est le fait que cette trilogie jeunesse, après Macha ou l’évasion, est une pierre de plus dans une œuvre qui se construit, avec une superbe cohérence. De roman en roman (il faudrait que je me plonge dans la poésie de Jérôme Leroy), l’auteur bâtit une vision du monde puissante et poétique, où le désenchantement le dispute à l’espoir, où la poésie bataille contre la laideur, avec des résonances entre les romans « pour adultes », les romans noirs et les romans jeunesse. Je vous avais dit à quel point Un peu tard dans la saison m’avait bouleversée. Il y a chez Jérôme Leroy une vision du monde, empreinte de nostalgie et de poésie, qui m’étreint le cœur. 

Lisez, offrez Lou après tout, ne vous arrêtez pas aux couvertures (de mon point de vue très très moches) : dedans il y a du Jérôme Leroy, c’est-à-dire une beauté à pleurer, littéralement.

 

Jérôme Leroy, Lou après tout, 3. La bataille de la Douceur, Syros, 2020.

 

dimanche 22 décembre 2019

Lou après tout, tome 1, de Jérôme Leroy


Présentation de l'éditeur
Une odyssée pré- et postapocalyptique d’un réalisme extrême. Fascinant, remuant, vibrant.
Lorsque la civilisation s’est effondrée, le monde allait mal depuis longtemps. Bouleversements climatiques, émeutes, épidémies inquiétantes et dictatures... c’était un monde en bout de course, où l’on faisait semblant de vivre normalement. Le Grand Effondrement était inévitable, mais nul n’aurait pu imaginer ce qui allait suivre.
Quinze ans plus tard, Lou et Guillaume font partie des survivants. Elle est adolescente, lui a une trentaine d’années. Il l’a recueillie quand elle était toute petite. Réfugiés dans une ancienne villa perchée sur un mont des Flandres, ils savent que le danger peut surgir à tout instant.

Ce que j'en pense
Je suis embêtée. Mon avis est partagé sur ce premier tome. C'est que j'aime énormément les romans de Jérôme Leroy, son écriture, son ton, sa vision du monde. Un peu tard dans la saison est une de mes plus fortes lectures de ces dernières années. Et je dois le préciser aussi avant tout malentendu, je lirai le tome 2 de Lou après tout
Je vais donc commencer par ce que je n'ai pas aimé. Eh bien le récit en forme d'analepse, de flashback, de Guillaume, de sa prime enfance à la rencontre avec Lou (je ne précise pas davantage pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui n'ont pas lu le roman). J'ai trouvé ce récit un peu convenu, prévisible aussi, et... gonflant pour être franche. Je comprends l'intention, surtout pour un jeune lectorat (Lou après tout est à mettre entre les mains des minots dès 13 ans), mais pour l'adulte que je suis, le propos sur l'évolution politique, idéologique, technologique, était un peu lourd et démonstratif, les personnages aussi, les situations itou. Ce n'est que mon ressenti, hein, mais je n'ai retrouvé de l'intérêt qu'au moment où Guillaume rencontre Lou, donc à la fin. Je sais que ce n'est pas forcément ce que Jérôme Leroy a fait ou voulu faire, mais j'ai trouvé qu'il y avait un côté "roman à thèse" et ça m'a agacée et lassée à la fois. 
En revanche, le roman est bon dans son aspect roman d'aventures (apo et post-apo), je ne sais pas non plus si le terme convient, et j'ai aimé la noirceur, pas de concession, pas de facilité, on n'est pas là pour réconforter le lecteur, même s'il est jeune. Je trouve cela réussi et j'ai envie de savoir ce qui arrivera ensuite à Lou. Je suis heureuse qu'il ait fait ce qu'il a fait de Guillaume, ça nous évite des facilités romanesques qui auraient été, il faut le dire, embarrassantes... 
Et puis il faut saluer la singularité de la démarche de Jérôme Leroy. Il n'est pas de ceux qui scindent complètement leur oeuvre, les romans pour les adultes d'un côté, ceux pour la jeunesse de l'autre. Depuis quelques années, il tisse des liens, construit une oeuvre cohérente, avec en perspective la Douceur, que l'on retrouvera, j'en suis certaine, dans le dernier tome de Lou après tout. 
Donc n'oubliez pas : mes réserves sont sans doute liées à ma vision d'adulte, et elles me sont sans doute propres. 

Jérôme Leroy, Lou après tout, tome 1: Le Grand Effondrement, Syros, 2019.

Edit du 24 décembre : j'ai enchaîné avec le tome 2, sur lequel je n'ai aucune réserve. Difficile à lâcher, riche en surprises, il permet de suivre Lou dans la Communauté, et Jérôme Leroy déjoue les attentes, refuse les facilités. Vivement le tome 3!



vendredi 14 décembre 2018


Présentation éditeur
Larispem, 1899.
Dans cette Cité-État indépendante où les bouchers constituent la caste forte d'un régime populiste, trois destins se croisent... Liberté, la mécanicienne hors pair, Carmine, l'apprentie louchébem et Nathanaël, l'orphelin au passé mystérieux. Tandis que de grandes festivités se préparent pour célébrer le nouveau siècle, l'ombre d'une société secrète vient planer sur la ville. Et si les Frères de Sang revenaient pour mettre leur terrible vengeance à exécution?

Ce que j'en pense
Lire de la fiction jeunesse ne me convient pas toujours, et j'ai passé quelques mois sans en lire du tout. Mais il arrive que j'y prenne un grand plaisir, et dans le cas présent, cela m'a permis de mettre fin à une panne de lecture horripilante. Après quelques lectures très fortes, rien ne me convenait, je commençais un livre, puis un autre, sans parvenir à m'accrocher à rien. J'ai finalement jeté mon dévolu sur Les Mystères de Larispem, dont le tome 1 patientait dans mon stock depuis sa sortie. Le monde uchronique proposé me plaisait diablement en ces temps troublés : les Communards avaient gagné, nom de Zeus, et Paris, faisant sécession, était devenu une Cité Etat aux mains de progressistes.  Que j'ai aimé cet univers, d'emblée! La Tour Verne, les vapomobiles, ce mélange d'uchronie et de steampunk, quel bonheur!
Et puis il y a les personnages, filles et garçons, avec mention spéciale à Carmine, la louchébem qui a un fichu caractère. Lucie Pierrat-Pajot fait exister tous ses personnages, ne cède jamais à la tentation du manichéisme: Vérité elle-même est une victime, même si elle se trompe de combat. Adultes, adolescents, femmes, hommes, j'ai aimé ce petit monde tout de suite, et j'ai eu plaisir à les retrouver de tome en tome.
Car oui, vous l'aurez compris, j'ai enchaîné la lecture des trois volumes de la trilogie, ce qui ne m'arrive pas si souvent. L'intrigue dans sa conception globale ne révolutionne pas le roman jeunesse, mais l'histoire réserve malgré tout son lot de surprises, et je ne me suis jamais ennuyée. Surtout, je n'ai jamais eu l'impression que Lucie Pierrat-Pajot prenait ses lecteurs pour des imbéciles.
Vive Larispem!

Lucie Pierrat-Pajot, Les Mystères de Larispem, 3 volumes, Gallimard Jeunesse, 2016-2018. Illustrations de Donatien Mary. Le tome 1 est désormais disponible en poche (Pôle Fiction), et les 3 volumes sont disponibles en numérique.

mardi 14 novembre 2017

Uppercut de Ahmed Kalouaz


Présentation (quatrième de couverture)
Erwan distribue les coups de poing comme il enchaîne les renvois de nombreux collèges. La boxe est un refuge, une réponse qu'il imprime sur la figure de ceux qui le provoquent. Surtout quand on l'attaque sur la couleur de sa peau. Cette semaine-là, il se retrouve loin de sa bande, en stage dans un centre équestre à la campagne, confronté au racisme ambiant. Comment contenir ses émotions et garder les uppercuts serrés au fond des poches ?


Ce que j'en pense
Vous le savez, je lis de la littérature pour ados, à la fois par nécessité professionnelle et par plaisir. Mon choix s'est porté sur Uppercut au hasard d'une déambulation dans ma librairie, parce que c'est le Rouergue, parce que le titre et la couverture comme le prière d'insérer en 4ème de couverture me donnaient envie... parce que tout me promettait une noirceur que j'aime. Et pourtant ça n'a pas fonctionné pour moi. Je n'ai rien de fondamental à reprocher à ce roman, bien écrit, qui porte des valeurs mais il est trop... tendre pour moi. Je ne dis pas qu'il ne plaira pas aux ados, je n'en sais rien, à vrai dire, et si vous cherchez pour de jeunes lecteurs un roman qui aborde le racisme ordinaire, celui qui s'exprime sans complexe dans nos campagnes, les mots qui stigmatisent et qui cognent, le mépris idiot, la défiance, et si vous voulez en même temps un roman qui porte de l'espoir, qui croit en un apprentissage mutuel, alors ce livre est pour vous. Je suis sans doute trop pessimiste pour adhérer à cette intrigue, et je ne crois pas plus à cet homme qui se laisse amadouer face aux mérites du jeune personnage qu'à la trajectoire de ce dernier à ses côtés. 

Et puis que voulez-vous, même si je sais que c'est un choix d'écriture courant et parfaitement compréhensible, j'ai du mal à adhérer au style, mélange d'efforts pour retranscrire un semblant d'oralité ou du moins de vraisemblance dans cette narration à la première personne, et de tournures qui ne sont pas DU TOUT celles d'un adolescent... Donc, une phrase comme "L'amitié, c'est un sentiment tordu", avec sa reprise typique de nos tournures orales, ça va. Mais comme elle vient deux lignes après ça: "De quoi nous mener à l'heure du repos", eh bien, j'ai du mal.
Sans doute aussi aurais-je aimé un développement plus poussé des personnages, justement. Je trouve qu'on en sait trop peu sur Gilbert, qui accueille le jeune homme, sur la violence sociale qui conduit les uns à se trouver des boucs émissaires et les autres à saccager leur entrée dans l'âge adulte. 

Au final, Uppercut est un roman d'apprentissage un peu trop lisse à mon goût. 

Ahmed Kalouaz, Uppercut, Rouergue, coll. "DoAdo", 2017. 

jeudi 23 février 2017

Lady Helen. Le Club des mauvais jours de Alison Goodman


Présentation éditeur
Londres, avril 1812. Lady Helen Wrexhall s'apprête à faire son entrée dans le monde. Bientôt, elle sera prise dans le tourbillon des bals avec l'espoir de faire un beau mariage. Mais d'étranges faits surviennent qui la plongent soudain dans les ombres de la Régence : une bonne de la maison disparaît, des meurtres sanglants sont commis et Helen fait la connaissance de lord Carlston, un homme à la réputation sulfureuse. Il appartient au Club des mauvais jours, une police secrète chargée de combattre des démons qui ont infiltré toutes les couches de la société. Lady Helen est dotée d'étranges pouvoirs mais acceptera-t-elle de renoncer à une vie faite de privilèges et d'insouciance pour basculer dans un monde terrifiant ?

Ce que j’en pense
J’ai acheté ce roman jeunesse sans avoir la moindre idée de ce qu’il racontait, ni même du genre auquel il pouvait se rattacher. Je l’ai choisi sur sa bonne mine, sur la foi d’un environnement Régence qui me promettait un dépaysement de bon aloi.
On y retrouve des ingrédients déjà rencontrés maintes fois : une jeune fille de l’aristocratie sur le point de faire son entrer dans le monde, un milieu familial qui tend à la trouver impétueuse, une attirance pour un homme mystérieux et ténébreux. Si ces topoï d’une certaine littérature de jeunesse vous rebutent, passez votre chemin. Pour ma part, à condition de ne pas voir les clichés de style s’ajouter aux motifs vus et revus, ça me va. L’héroïne m’a plu d’emblée, et Alison Goodman l’entoure d’une galerie de personnages passionnants : si l’oncle (et tuteur) est unanimement odieux (c’est un homme de son temps et sa classe sociale, ce qui suffit à en faire un crétin patenté), la tante est plus intéressante et authentiquement bienveillante, Darby est une trouvaille de domestique, et les membres du Club des mauvais jours et leurs alliés forment une belle galerie romanesque.
Alison Goodman prend son temps pour installer l’histoire, et comme je ne savais pas à quel genre de récit m’attendre (je ne savais pas que c’était de la fantasy), arrivée à un tiers du roman, j’étais à un cheveu de m’agacer ou de me lasser. Et puis nom d’un petit bonhomme, au tiers du roman, les choses démarrent pour de bon, après une longue mise en place qui s’avère nécessaire. Pour le coup, se confirme une impression jusque là peu appuyée, celle d’être dans un univers de fantasy, sans loup-garous ni vampires, je le précise, mais avec des créatures nuisibles qui prennent des corps humains pour commettre leurs méfaits, avec des héros justement nommés « Vigilants ».
Alors évidemment, je pourrais trouver des raisons très sérieuses de trouver ce roman sympathique : en particulier sa façon de brosser le portrait d’une époque et d’un milieu social (l’aristocratie britannique) terriblement misogynes. Les femmes, quel que soit leur rang et leur titre, n’ont aucune liberté. Fille ou femme, elles sont des mineures, des enfants, des êtres dénués de la capacité à décider par leurs propres moyens. Et par conséquent, comme d’autres héroïnes de romans jeunesse ou Young Adult se situant au XIXème siècle, Lady Helen déroge aux règles imposées à son sexe.
Mais entre nous, si je trouve cette dimension intéressante et bienvenue dès lors qu’on songe que le roman s’adresse à de jeunes lectrices (des ados), je ne prétendrai pas y avoir cherché un propos féministe. Je voulais me laisser emporter par un univers riche, foisonnant, par des personnages solidement campés et séduisants, par une intrigue bien menée. Et le roman d’Alison Goodman a été parfait pour cela, passé le petit coup de mou ressenti à un tiers du récit. Je sais qu’en VO, un deuxième volume est paru : j’ai hâte qu’il soit traduit.

Alison Goodman, Lady Helen. Le Club des mauvais jours (The Dark Days Club), Gallimard Jeunesse, 2016. Traduit de l'anglais (Australie) par Philippe Giraudon. Parution originale: 2016.


mercredi 1 février 2017

Les petites reines de Clémentine Beauvais


Présentation éditeur
À cause de leur physique ingrat, Mireille, Astrid et Hakima ont gagné le « concours de boudins » de leur collège de Bourg-en-Bresse. Les trois découvrent alors que leurs destins s’entrecroisent en une date et un lieu précis : Paris, l’Élysée, le 14 juillet.
L’été des « trois Boudins » est donc tout tracé : destination la fameuse garden-party de l’Élysée !!!
Et tant qu’à monter à Paris, autant le faire à vélo – comme vendeuses ambulantes de boudin, tiens ! Ce qu’elles n’avaient pas prévu, c’est que leur périple attire l’attention des médias… jusqu’à ce qu’elles deviennent célèbres !!!

Ce que j’en pense
Je suis souvent circonspecte envers la littérature de jeunesse, en tout cas pour ados, française. Je la trouve bien souvent alourdie d’une visée édifiante et pédagogique qui me fatigue grandement. Et puis de temps en temps, je tombe sur une pépite, et c’est le cas de ces Petites Reines. J’y ai trouvé ce que j’aime dans certains romans anglo-saxons, par exemple ceux de Susin Nielsen : une capacité à faire rire sur des sujets graves, à faire réfléchir par l’humour, tout en construisant de vrais personnages et de vraies intrigues, pas des prétextes à « messages pédagogiques bourrés de prêchi-prêcha ».
Car Clémentine Beauvais s’empare d’un sujet de taille : la norme imposée aux corps adolescents, le culte de l’apparence et le harcèlement via les réseaux sociaux. Oui, rien de moins. Mais elle le fait en construisant une intrigue échevelée et des personnages totalement barrés. Pas réaliste, pas vraisemblable, m’objecteront certains ? Ni plus ni moins que ces personnages ridicules et ces intrigues édifiantes qu’affectionne la littérature de jeunesse française.
Mireille, Astrid et Hakima sont les trois boudins élus par un adolescent crétin sur un réseau social, et si la première (notre narratrice) s’est forgé une carapace de dérision, les deux autres, nouvellement élues, sont bien plus affectées. Mais Mireille a plus d’un tour dans son sac, et elle va, avec ses deux nouvelles amies, s’emparer de ce statut de mocheté pour entamer un périple épique à vélo (et non en vélo, SVP), chaperonné par le grand frère de Hakima. Tous ont une excellente raison d’aller à Paris le 14 juillet.
Les dialogues claquent, les situations drolatiques s’enchaînent, la narration intègre la rumeur du monde (les articles de presse et leurs commentaires d’internautes enragés, Twitter et Facebook), le tout mêlant les codes d’une fiction sociale traitée avec subtilité et ceux d’un feel-good book.
Je suis conquise et je sais que je lirai les autres romans de Clémentine Beauvais, que ce soit Songe à la douceur qui lui a valu une belle couverture médiatique ou La pouilleuse, qui avait fait partie d’une sélection des Nuits Noires d’Aubusson (sélection collège, je suppose), ce qui est de bon augure.

Clémentine Beauvais, Les petites reines, Sarbacane Exprim’, 2015.