vendredi 13 février 2015

Guilty Pleasures: un coming-out littéraire!



Image empruntée ici




Un extrait de la couverture du tome 1 du Livre perdu des sortilèges par Deborah Harkness
Ah, la bit-lit et moi… Je l’ai dit ici, si l’on m’avait dit, il y a cinq ans de ça, que je me régalerais à lire de la bit-lit, je me serais esclaffée et je me serais dit : « moi, jamais! » Outre que j’avais en horreur l’idée d’une littérature trop ouvertement axée sur une stratégie marketing sexuée, j’avais en tête, comme exemple du genre, la saga vampirique de Stephenie Meyer. Je l’ai dit et redit, ses romans me consternent pour ce qu’ils offrent de stéréotypes sexués, et j’exècre particulièrement Bella. Je n’ai rien contre le fait qu’on aime cette oeuvre, mais ce n’est pas pour moi. 
Un extrait de la couverture de Sans Ame de Gail Carriger

Et puis il y a eu Gail Carriger et son Protectorat de l’ombrelle; et puis il y a eu Charley Davidson, la série de Darynda Jones; et puis il y a eu la trilogie de Deborah Harkness. Je me suis rendu compte que j’avais plaisir à lire ce type de fantasy urbaine, que d’aucuns qualifient, à l’anglo-saxonne, de « paranormal romance », soit parce que l’auteur(e) y faisait preuve de distance et d’humour, soit parce que l’ensemble faisait preuve d’une certaine ambition romanesque. Moi qui aime tant le roman noir, je me suis délectée de ces oeuvres qui avaient la simple (et énorme) ambition de me divertir, de me dépayser, de m’embarquer dans un monde imaginaire peuplé de créatures étranges et souvent dangereuses, de me parler de séduction sans prendre de détours, de m’amuser, de me détourner du monde… Certains ont des « plaisirs coupables » (guilty pleasures) dans leur lecteur MP3 (j’en ai aussi), moi j’ai des « guilty pleasures » de lecture, que j’ai parfois du mal à avouer car ils sont mal acceptés dans les professions intellectuelles supérieures qui m’entourent, promptes à l’élitisme et au dogmatisme intellectuel. J’estime ne pas avoir grand-chose à prouver à ces bonnes âmes, et la honte n’est pas un sentiment qui m’anime, en l’occurrence, mais je n’ai pas envie non plus de me fatiguer à argumenter, sommée que je serais de répondre d’un tel manque de goût et de jugement. 
Bref. Encouragée dans mes « mauvais penchants » par ma chère Miss Cornélia (qui se moque elle aussi des pisse-froids qui voudraient nous gâcher le plaisir), encouragée aussi par la politique numérique de Milady (pas de DRM et des prix significativement plus bas que les éditions papier), je ne me contente plus de me laisser suggérer des titres, j’en cherche, j’essaie des séries, je furète. 
Mes critères commencent à s’affiner ou à se confirmer. 
J’ai besoin d’un minimum d’humour, du moins à ce jour. M’est avis que c’est ce qui manque cruellement à Stephenie Meyer à mes yeux. 
J’ai besoin que l’univers ne soit pas trop juvénile, ce qui est curieux étant donné que je prends plaisir à lire des romans pour adolescents. Mais par exemple, l’héroïne d’Alice Scarling, Sascha, me semble un poil trop jeune pour que j’adhère émotionnellement à ce qui lui arrive. 
Le caractère répétitif ne me gêne pas; je sais que l’héroïne a toutes les chances d’être troublée par un mauvais garçon (qui n’est pas complètement mauvais), ou se sentir chamboulée par deux hommes (quelle décadence!), je sais qu’elle va se mettre dans le pétrin, je sais tout cela et que le jour viendra peut-être où cela me lassera, mais pour le moment, c’est précisément ce que je recherche. On le sait bien, la culture populaire nous offre un mélange jubilatoire de répétition et de nouveauté, de variations sur un schéma et des codes établis. La répétition se trouve pour moi dans les comportements des personnages, dans les schémas émotionnels mis en jeu (côté personnages et côté lecteurs), le reste est plutôt affaire de variation. L’atmosphère mise en place par Deborah Harkness n’est pas celle de l’univers de Gail Carriger, qui elle-même n’a pas grand-chose à voir avec Darynda Jones. La galerie des personnages secondaires, qu’ils soient récurrents ou non, est capitale: la famille de Charley Davidson m’enchante, tout comme la garçonne frenchie qui fascine Alexia Tarabotti, et j’ai besoin de ces mille et un détails qui spécifient les univers de ces romancières. 
Il m’arrive de faire chou blanc, de prendre un volume qui m’ennuie très vite, qui n’est pas pour moi, qui me déconcerte par son sérieux, par sa niaiserie, qui me sidère par ses stéréotypes sexués, ou tout simplement qui ne m’embarque pas. Mais je passe aussi des moments fabuleux, d’évasion pure, et que m’importe que la littérature (avec un grand L) n’y gagne rien. Moi j’y ai gagné un moment de plaisir, parfois d’émotion, ce qui est précisément ce que j’en attends en ouvrant le livre ou en allumant ma liseuse. Ce n’est pas toujours ce que je cherche à travers la lecture, mais quand j’ai envie de m’oublier, d’oublier ce qui m’entoure, la bit-lit remplit parfaitement son office. 
Et comme j’ai passé l’âge de me laisser abêtir par mes lectures (à supposer que cela puisse se produire), je ne crains pas de devenir une femelle aliénée par se mauvaises lectures. La société (monde politique, monde du travail, médias, etc.) s’en charge probablement plus efficacement, ne blâmez pas les littératures de genre. Elles sont tout au plus une caisse de résonance, et la bit-lit en surprendrait plus d’un(e) en la matière. 
Voilà, moi, lectrice novice de bit-lit, je m’amuse follement à lire des histoires de vampires, de loups-garous, de démons et de faes, des histoires d’amour et de désirs fous fous fous, et tant pis pour ceux qui considèrent ça comme une régression intellectuelle, car je compte bien continuer. Après tout, on peut aimer le chocolat le plus fin ET les pâtes à tartiner cacaotées. Et à tout prendre, je suis certaine que la bit-lit est bien moins mauvaise pour la santé. 

Un extrait de la couverture de L'appel de la lune de Patricia Briggs

Les séries qui m’ont fait aimer la « romance paranormale »:
Le Protectorat de l’ombrelle de Gail Carriger (Orbit, 5 volumes, disponibles aussi en Livre de poche). Du steampunk en plus, j’adore!

Les aventures de Charley Davidson par Darynda Jones (Milady, 6 volumes traduits à ce jour). Dans le registre et dans le genre, la série qui a remplacé pour moi Stephanie Plum par Janet Evanovich, ma série préférée à ce jour.

Les aventures de Mercy Thompson par Patricia Briggs (Milady, 8 volumes traduits à ce jour): moins drôle que la série précédente, mais j’aime énormément les personnages, l’univers et l’intrigue. Bon, je n’ai lu que deux volumes, à voir pour la suite….

Le Livre perdu des Sortilèges par Deborah Harkness (Orbit, et les deux premiers volumes en format poche): une trilogie érudite qui commence comme de la bit-lit mais évolue vers une forme de fantasy urbaine moins spécifique. Long, parfois ardu, parfaitement maîtrisé, j’ai pris un énorme plaisir à lire ces (gros) romans. 

8 commentaires:

Shelbylee a dit…

Je te rejoins sur le fait de lire de la littérature plaisir, pour ma part, c'est plus de la romance tout court, même si au final je suis plutôt déçue par ceux qui ont été présenté comme les meilleurs du genre.
Par contre, pour la bit-lit, j'ai plus de mal. A part les Anita Blake de Laurell K Hamilton et la série Betsy Taylor de Mary Janice Davidson, pour le reste, je n'ai vraiment pas aimé ni le premier Carriger, ni encore moins le Deborah Harkness (pourtant j'ai lu les 2 premiers mais je m'ennuie).

keisha a dit…

Je ne suis pas tentée par la bit lit, mais je lis de la chick lit, et pourrais reprendre bien des arguments de ton billet. ^_^ J'ai d'ailleurs un billet tout prêt avec trois lectures "coupables" de légèreté... Et encore plein de petits romans du genre. Parfois c'est le moment de les avoir sous la main...

Jean-Marc a dit…

NON, NON et NON !
La Bit Lit je sais pas je connais pas.
Mon équivalent, si je saisis le concept c'est Stephen Hunter ou David Gemmel (version testostérone donc).
Mais NON, on ne peut pas aimer le chocolat noir ET la pâte à tartiner.
Je suis un garçon très tolérant, mais il y a des choses qu'on ne peut pas laisser dire.
Donc chocolat noir OU horreur cacaotée, pas les deux.

Tasha a dit…

Je me sens moins seule! J'ai hâte de lire ton billet, histoire d'avoir des idées en réserve pour les moments où ce genre de lecture fait du bien. ;-)

Tasha a dit…

@Shelbylee: : il faut que j'essaie Hamilton, et là, je viens de relire le premier Queen Betsy. De fait, à part pour Deborah Harkness, il me faut de l'humour. Pour Carriger, c'est aussi le côté steampunk qui m'a séduite.

Tasha a dit…

@Jean-Marc: HA HA HA! J'étais sûre que ça ferait réagir!!!! Bon, faut que j'avoue : JAMAIS je ne mange d'horreur cacaotée (la dernière fois que j'en ai mangé, je pense que je vivais encore chez mes parents), c'est INTERDIT à la maison. D'abord c'est dégueu pour la santé, ensuite je hais la société qui vend ça et qui ment à longueur de pub (je sais, c'est un peu le principe). Mais ça faisait une comparaison parlante, non? Ah tu m'as bien fait rire en tout cas...

Miss Cornelia a dit…

Malheureusement pour moi, je craque pour les chocolats les plus fins ( mais pas les noirs qui provoquent chez moi de violentes migraines même si je les aime) et le Nutella que j'adule dans une cuiller à soupe à même le pot ( rien qu'à moi!!!). Je craque pour les belles chaussures italiennes ou espagnoles faites à la main et l'été, je porte mes Birkens colorées! Je vais chez des libraires et j'aime aussi les bons gros sites pleins de références alléchantes. J'adore la Bit-lit et je vénère Craig Johnson, Tolstoï ou Elizabeth Gaskell. Je plonge sans cesse dans la littérature de jeunesse ( taxée de sous-caca par un ancien collègue!) et reviens toujours à la littérature de grands.
Et en écrivant cela, je me fais l'effet d'un mélange délicieux, humain, et comme Tasha m'encourage, je vais continuer dans ce sens, car les gens d'un seul tenant sont souvent parfaitement ennuyeux, Molière, à son époque, tenait déjà les fâcheux pour des personnes insupportables. Et certains pseudo intellos pourfendeurs de ces sous-cultures me font l'effet de fâcheux!

Tasha a dit…

Ah je reconnais ma chère Miss Cornélia! Continue ainsi!!!!