vendredi 1 février 2019

Requiem pour une république de Thomas Cantaloube


Présentation de l'éditeur
«Je connais bien la question algérienne. Je connais bien la police. Je ne veux pas être désobligeant avec vous, mais il y a des choses qui vous dépassent. L'intérêt supérieur du pays nécessite souvent que l'on passe certains événements, certaines personnes, par pertes et profits.» 

Automne 1959. L'élimination d'un avocat algérien lié au FLN tourne au carnage. Toute sa famille est décimée. Antoine Carrega, ancien résistant corse qui a ses entrées dans le Milieu, Sirius Volkstrom, ancien collabo devenu exécuteur des basses œuvres du Préfet Papon, et Luc Blanchard, jeune flic naïf, sont à la recherche de l'assassin. 
Urie chasse à l'homme qui va mener ces trois individus aux convictions et aux intérêts radicalement opposés à se croiser et, bien malgré eux, à joindre leurs forces dans cette traque dont les enjeux profonds les dépassent.


Ce que j'en pense
La littérature continue de se pencher sur la période de la guerre d'Algérie et c'est tant mieux, ça nous change des silences d'Etat sur la question ou des discours simplistes. Cependant, Requiem pour une république n'est pas (seulement) un roman sur la guerre d'Algérie. A travers les ondes de choc générées par la "question algérienne" sur le territoire métropolitain, Thomas Cantaloube explore les fondements de la Vè République, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils sont pourris. Le savions-nous? Oui, me direz-vous, mais c'est toujours passionnant de voir un texte explorer, expliquer, et surtout mettre en scène avec une vraie maestria romanesque les dessous pas très propres du régime. Car oui, en 1959 déjà, la messe est dite, si vous me passez cette expression : c'est bien un requiem que ce roman. Que voulez-vous espérer d'un régime et d'institutions prêts à défendre coûte que coûte le colonialisme sur fond de racisme et d'intérêts bien sentis (les essais nucléaires dans le désert algérien notamment)? Qu'attendre d'une République qui ne s'est pas débarrassée des démons de la collaboration et de ses pires sbires, politiques et malfrats? Non seulement le régime ne s'est pas bâti sans eux, mais la classe politique montante est tout aussi consternante : nous croisons dans le roman le jeune Le Pen, mais plus encore le sénateur Mitterrand, qui invoque la Raison d'état, prêt à couvrir les pires abjections par intérêt politique (sans parler de l'attentat qu'il simule contre lui-même). 
Thomas Cantaloube n'en écrit pas moins un roman noir, un roman, donc. Ses personnages de fiction ont une épaisseur incroyable, tout comme les personnages empruntés à la réalité (le journaliste Azenstarck par exemple). Ils sont complexes, en particulier Luc Blanchard et Antoine Carrega, que les évènements du roman transforment radicalement, tout comme Sirius Volkstrom, homme blessé autant que type peu recommandable. La force des personnages tient beaucoup, je trouve, à la maîtrise de la construction du roman : Thomas Cantaloube jette ses filets dans plusieurs directions, et puis tout se noue, tout se rejoint, sans artifice aucun. C'est impressionnant quand on songe que c'est un premier roman. Je ne me suis jamais ennuyée, mais je dois reconnaître que la tension va crescendo et qu'on a du mal à lâcher le roman dans le dernier tiers. L'évocation du massacre des Algériens par les forces de l'ordre le 17 octobre 1961 est magistrale, à la fois très documentée et saisissante d'un point de vue romanesque. 
Un roman à mettre en toutes les mains, donc. 

Thomas Cantaloube, Requiem pour une république, Gallimard, Série Noire, 2019. Disponible en numérique. 

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