samedi 12 septembre 2015

La septième fonction du langage de Laurent Binet


Présentation (extrait présentation éditeur)
Le point de départ de ce roman est la mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette de blanchisserie le 25 février 1980. L'hypothèse est qu'il s'agit d'un assassinat. Dans les milieux intellectuels et politiques de l'époque, tout le monde est suspect...

Ce que j'en pense
Jubilatoire. C'est le premier mot qui vient à l'esprit pour qualifier l'expérience de lecture de La septième fonction du langage. Laurent Binet réussit son pari, et l'entreprise était pourtant des plus risquées, d'autres que lui auraient sans doute sombré dans le ridicule. 
Il y a un plaisir évident à voir de nombreuses figures connues parcourir les pages de ce roman, de voir s'agiter ou reprendre vie des personnalités politiques ou intellectuelles de cette année 1980. Laurent Binet est d'une férocité réjouissante: le fameux repas avec Mitterrand, entouré de sa jeune garde, est un morceau de choix du roman. L'ancien président est l'un des moins épargnés de La septième fonction du langage, pour le plus grand plaisir du lecteur. Surtout, il y a Foucault, Althusser (nous savons enfin la vérité sur son geste fou), Kristeva, Sollers (pauvre Sollers...), Eco, et j'en passe. Laurent Binet excelle à faire leur portrait, à faire revivre leur pensée de manière ludique, à remettre dans leur bouche telle ou telle citation. C'est piquant, c'est drôle, c'est un sans-faute. 
Que ceux qui redoutent l'exercice de/pour khâgneux se rassurent; la virtuosité de Laurent Binet s'accompagne d'une capacité didactique remarquable. Il a des fulgurances pour expliquer la sémiologie, les fonctions du langage, les actes de langage. Ce n'est jamais pesant, toujours brillant, et le lecteur qui ne connaît pas ces catégories et leur jargon s'y retrouvera parfaitement. Laurent Binet rend intelligent, et ce n'est pas le moindre intérêt du roman que de nous apprendre des tas de choses sur la linguistique et ses disciplines annexes. 
Par ailleurs, Laurent Binet construit son roman comme un polar, une sorte de thriller un brin esotérique. Le sujet de l'enquête, c'est le langage, cette mystérieuse septième fonction qui sème les cadavres sur son passage, et utiliser les codes du polar pour cette quête du signe et des sens est une évidence. Car le sémiologue est, on le sait depuis longtemps, comme le détective: il interprète les signes. Simon Herzog n'a d'ailleurs pas que les initiales de Sherlock Holmes, il est son digne épigone, et le flic Bayard ne s'y trompe pas, obligeant le jeune enseignant-chercheur à l'assister dans ses pérégrinations dans un milieu qui lui étranger. 
Croisant à plusieurs reprises Umberto Eco, Morris Zapp (le personnage de David Lodge, dans Changement de décor, l'universitaire venu des USA), Simon s'interroge sur la fiction, la réalité, se demandant ce qui nous prouve que nous sommes réels. Et l'auteur multiplie ainsi les clins d'oeil et les questions malicieuses, via Simon qui se demande ce qui se passerait s'il était un personnage de roman... 
Enfin, tout cela est porté par un humour irrésistible, de Bayard, espèce de flic un peu barbouze, aux deux Japonais qui surgissent de leur Fuego bleue, tels des Dupont et Dupond.
Bref, La septième fonction du langage de Laurent Binet est un nouveau coup de coeur de cette rentrée littéraire française qui n'en finit pas de me surprendre et de me charmer, une fois n'est pas coutume. 

Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset, 2015.


2 commentaires:

Electra a dit…

Quai des Proses l'avait mis dans sa liste d'envies. J'avais entendu du bof sur ce livre puis j'ai vu LGL et l'auteur m'a plu, surtout quand j'ai découvert que derrière le polar, c'était potache et féroce. Ton billet et ton adjectif "jubilatoire" me dit qu'il faut que je le lise !

Tasha a dit…

Oui, j'ai vu l'émission, et j'ai beaucoup aimé la façon dont il en parlait moi aussi.