lundi 29 octobre 2012

D'acier de Silvia Avallone (Prix Violeta Negra 2012)


Présentation
La ville de Piombino en Italie, l’usine sidérurgique qui n’emploie plus que deux mille ouvriers quand elle en comptait vingt mille à la grande époque, et la cité de la via Stalingrado, bâtie face à la mer, quand la municipalité communiste trouvait juste d’offrir une belle vue aux classes populaires. Au tournant des années 2000, l’économie mondialisée condamne l’usine à moyen terme et l’Italie de Berlusconi a triomphé. Anna et Francesca ont treize ans lorsque s’ouvre le roman, mais elles ont déjà la beauté du diable… Inséparables, elles quittent peu à peu l’enfance, découvrent la vie, usent de leur pouvoir de séduction, et rêvent de l’île d’Elbe qui flotte en face, proche et pourtant inaccessible.

Mon avis
J’avais entendu parler du roman à sa sortie, mais c’est lorsqu’il a remporté le prix Violeta Negra au festival Toulouse Polars du Sud que je l’ai acheté. Bien m’en a pris. J’ai pourtant eu quelques craintes au début : D’acier démarre sur les chapeaux de roue et aurait pu devenir un récit noir très glauque, autour de deux jeunes filles qui ont tout pour être détestées dans les premières pages et qui pourraient, dans un autre roman, semer la désolation autour d’elles, à grands renforts de clichés sordides… Mais les choses sont bien plus subtiles, complexes et finalement imprévisibles sous la plume de Silvia Avallone, pour le plus grand plaisir du lecteur. Je me suis très rapidement attachée à Anna et Francesca, parce qu’elles ont encore, sous leurs apparences hypersexualisées, des étonnements et des éclats d’enfants, parce qu’elles abordent la vie d’adulte avec bien plus de peurs qu’elles ne veulent en montrer, parce qu’elles sont plus libres dans leurs aspirations qu’on ne voudrait le penser (en même temps que très déterminées socialement). Dans l’évocation de leur jeunesse rayonnante et de cette cité délabrée, sous un ciel bleu à couper le souffle, il y a quelque chose de solaire, de résolument lumineux. Cela m’a fait penser, sans qu’il y ait aucun rapport dans le sujet, à Respirò, ce très beau film d’Emanuele Crialese. Chacun des personnages est abordé avec une grande tendresse : les deux amies, évidemment, leurs mères respectives, la militante Sandra et la soumise Rosa, les jeunes mâles qui environnent les jeunes filles, tous touchants à leur manière, entre dignité ouvrière et puérilité virile. Il n’y a guère que les pères d’Anna et Francesca qui ne suscitent aucun regard attendri, tant ils sont lâches ou violents, dans tous les cas défaillants. Un point important à mes yeux mérite d’être souligné : Silvia Avallone ne sombre jamais dans le pathos. Elle parvient à être au plus près des personnages et de leurs émotions sans jamais jouer la carte du tire-larme, ni de près ni de loin : j’aime ça !
D’acier est un grand roman social, désenchanté, puissant, qui offre par le biais de ses personnages et de ses descriptions une évocation de la classe ouvrière bien plus forte que bien des discours. J’ai lu çà et là qu’on compare beaucoup Silvia Avallone à Emile Zola, et c’est vrai qu’il y a du Germinal dans les monstres d’acier qui font retentir l’usine d’un vacarme assourdissant, faisant vivre les ouvriers et les broyant tout à la fois. Cependant, la jeune romancière donne une tonalité moins sombre à son histoire, aussi tragique soit-elle. Bien plus que Zola, elle m’évoque ces films sociaux italiens, ceux qui datent de l’époque du néo-réalisme ou ces films plus contemporains qui saisissent si bien une certaine réalité de la société italienne.
Enfin, le roman est merveilleusement écrit (pour autant que je puisse en juger en traduction) et construit. Avec un grand naturel, l’écriture saisit les pensées, le ressenti de tous les personnages, fait résonner leur langage, nous fait percevoir le goût du sel et l’odeur des algues, la chaleur estivale et les bruits de la plage. Les chapitres, assez brefs, se dévorent à toute allure. J’avais hâte d’avancer dans ma lecture, en même temps que je redoutais le moment où le roman serait terminé. J’ai refermé le livre en ayant le sentiment de laisser deux jeunes filles que j’aime beaucoup, à la fois triste et contente d’avoir été embarquée par cette histoire. C’est pas chouette, ça ?

Pour qui ?
Pour tous ceux qui ont envie de lire un grand roman social sans pesanteur, un récit empreint d’humanité, tout simplement.

Le mot de la fin
Solaire.

Silvia Avallone, D’acier (Acciaio), Liana Levi, 2011. Traduit de l’italien par Françoise Brun. Lu dans la réédition de poche Liana Levi/Piccolo (2012). Publication originale : Rizzoli, 2010.

6 commentaires:

Loo a dit…

Ton commentaire me motive davantage que ce que j'ai pu lire sur d'autres blogs. J'hésiterai moins à le prendre du coup.

Tasha a dit…

Tant mieux! Moi-même je ne m'attendais pas à être embarquée comme ça.

Jean-Marc a dit…

Solaire, difficile de trouver un mot de la fin plus adapté ! Bravissimo.

Tasha a dit…

Merci merci! ;-)

Brize a dit…

J'ai lu des avis divers... au point que je n'avais plus trop envie de le lire. Mais avec ton billet, l'envie renaît (roman social, humanité : tu as prononcé les bons mots !).

Tasha a dit…

Je ne m'attendais pas à être embarquée comme ça! Un des romans les plus marquants pour moi ces dernières semaines.