mardi 9 juin 2020

Marseille 73 de Dominique Manotti


Présentation de l'éditeur
La France connaît une série d’assassinats ciblés sur des Arabes, surtout des Algériens. On les tire à vue, on leur fracasse le crâne. En six mois, plus de cinquante d’entre eux sont abattus, dont une vingtaine à Marseille, épicentre du terrorisme raciste. C’est l’histoire vraie.
Onze ans après la fin de la guerre d’Algérie, les nervis de l’OAS ont été amnistiés, beaucoup sont intégrés dans l’appareil d’État et dans la police, le Front national vient à peine d’éclore. Des revanchards appellent à plastiquer les mosquées, les bistrots, les commerces arabes.
C’est le décor.
Le jeune commissaire Daquin, vingt-sept ans, a été fraîchement nommé à l’Évêché, l’hôtel de police de Marseille, lieu de toutes les compromissions, où tout se sait et rien ne sort. C’est notre héros.
Tout est prêt pour la tragédie, menée de main de maître par Dominique Manotti, avec cette écriture sèche, documentée et implacable qui a fait sa renommée. Un roman noir d’anthologie à mettre entre toutes les mains, pour ne pas oublier.


Ce que j'en pense
Avec Marseille 73, Dominique Manotti s'intéresse à une série d'assassinats et d'agressions méconnues, qui ont pris pour cible des Algériens dans une ville où, plus encore qu'ailleurs peut-être, la Guerre d'Algérie a laissé des plaies béantes. Et à mes yeux, Dominique Manotti fait oeuvre de mémoire comme a pu le faire Didier Daeninckx avec Meurtres pour mémoire : ce qu'elle exhume ici, c'est le sale passé de forces de l'ordre qui ne font pas que fermer les yeux, non, mais qui recèlent de véritables meurtriers. Et ça résonne, non, en ce moment? Dominique Manotti est bien trop subtile pour mettre tout le monde dans le même panier, et Marseille 73 nous montre une police à l'image de la société, composite, hétérogène : des chefs un brin lâches et très occupés par leur carrière et la politique, des agents parfois négligents, des enquêteurs qui font, tout simplement, leur métier. Tous sont là avec leur propre histoire, leur passé familial, mais tous ne savent pas faire passer les valeurs de leur métier et l'éthique attendue derrière leurs passions personnelles. C'est aussi pour cela que le roman est passionnant, il ne caricature jamais, il montre les forces en présence. 
Cela donne, je trouve, une écriture très proche du behaviorisme cher au roman noir, bien plus qu'un roman écrit par une historienne. Dominique Manotti retrouve ici une écriture sèche, qui claque, qui enregistre les comportements et les faits, sans interpréter à la place du lecteur, sans surenchérir dans un pathos de mauvais aloi. Cela peut en déconcerter certains : elle ne fait pas de concession au romanesque échevelé, mais c'est ce que j'apprécie, car ici les faits parlent d'eux-mêmes, pas la peine d'en rajouter. J'aime beaucoup la façon dont elle met au fronton de nombre de chapitres des extraits de la presse de l'époque. Je n'ai pas vérifié mais, sachant comment Dominique Manotti travaille, je suppose que ce sont des extraits authentiques. On peut y voir des effets de réel : "c'est l'histoire vraie", nous dit la 4ème de couverture, et ces documents de presse nous le rappellent, ancrent le roman dans le réel. Mais il y a plus. Les extraits de presse ne sont pas que factuels, ils dessinent une vision alors commune de ce réel : le racisme fondamental de la société française, lié en partie à l'histoire coloniale du pays. C'est glaçant, mais c'est salutaire de le percevoir. 
N'allez pas penser, d'après mes propos, que Marseille 73 est écrit à la manière d'un procès-verbal. Le behaviorisme n'empêche pas la force romanesque. Ce behaviorisme de l'écriture se conjugue avec une construction virtuose, et un effet de rythme crescendo. Plus on avance et moins on a envie de lâcher le roman. Il y a des moments de tension dignes d'un roman d'espionnage, on s'accroche, on frémit. Et cela s'accorde parfaitement avec la précision du "procedural" qui est me semble-t-il assez typique de Dominique Manotti, qui a déjà dit son admiration pour Ed McBain. Car Daquin et ses hommes sont des enquêteurs, pas des héros à la noix aux allures de super-héros. La procédure de l'enquête est leur arme, et croyez-moi, c'est passionnant. Cela fait naître une jubilation de lecture, et c'est presque un tour de force. 
J'ai dit Daquin? Oui, Daquin, et en voilà encore un que j'adore. Quel plaisir de le retrouver, lucide, rusé, rigoureux. Lui et ses hommes ne portent guère de jugement, ils ne font pas de politique, ils font (bien) leur métier, et c'est suffisant. Car peu importe les raisons que se donnent leurs adversaires, les faits parlent d'eux-mêmes, pas besoin de grand discours didactique et vertueux pour dire "le racisme c'est mal" : il s'agit de terrorisme raciste, de meurtres haineux (crimes de haine) comme on dit. CQFD.

Dominique Manotti, Marseille 73, Les Arènes Equinox, 2020.  



2 commentaires:

Guillome a dit…

j'ai eu l'occasion de rencontrer l'écrivaine pour la sortie de son précédent roman. Je la découvrais alors. Quelle femme ! Quelle écriture ! Je lirais assurément son nouveau livre.

Tasha Gennaro a dit…

Elle est formidable oui, et elle parle très bien de son travail, de l'engagement! Tu ne seras pas déçu!