mercredi 5 avril 2017

Dernier jour sur terre de David Vann


Présentation (éditeur)
14 février 2008. Steve Kazmierczak, 27 ans, se rend armé à son université. Entre 15 h 04 et 15 h 07, il tue cinq personnes et en blesse dix-huit avant de se donner la mort. À 13 ans, David Vann reçoit en héritage les armes de son père, qui vient de mettre fin à ses jours. Quel itinéraire a suivi le premier avant de se faire l’auteur de ce massacre ? Quel parcours le second devra-t-il emprunter pour se libérer de cet héritage ? L’écrivain retrace ici l’histoire de Kazmierczak, paria solitaire, comme tant d’autres. Comme lui, par exemple, qui, enfant, se consolait en imaginant supprimer ses voisins au Magnum.
Dans une mise en regard fascinante, l’auteur plonge dans la vie d’un tueur pour éclairer son propre passé, illuminant les coins obscurs de cette Amérique où l’on pallie ses faiblesses une arme à la main.

Ce que j’en pense
J’avais lu à sa sortie Sukkwan Island, et contrairement à la plupart des lecteurs et critiques, je n’avais pas été enthousiaste (j’avais aimé sans être ébahie), tout simplement parce que j’avais vu venir de loin la « révélation ». Cependant, en lisant le billet d’Electra, j’ai eu envie de faire une nouvelle tentative avec Dernier jour sur terre. J’avais donc acheté le livre et l’avais laissé depuis dans mon stock. Du coup, au moment de l’ouvrir, je ne savais plus s’il s’agissait d’un roman ou non. J’ai donc glissé avec un certain plaisir dans un récit non-fictionnel, qui relate la trajectoire d’un mass-murderer, Steve Kazmierczak, entré dans les annales du crime en 2008, un 14 février.
Deux choses sont passionnantes. La première est le parallèle que David Vann fait entre sa propre trajectoire et celle de Steve. Ils sont à première vue issus de milieux très différents, et pourtant, David Vann aurait pu basculer. Sa question est : qu’est-ce qui fait que Steve a commis l’irréparable et s’est finalement suicidé ? Il pointe deux éléments, qui ne surprendront personne : le mode d’éducation virile aux Etats-Unis, qui fait que dès l’enfance, les jeunes garçons sont initiés au maniement des armes à feu, ne serait-ce que pour la chasse. Et surtout, la façon s’appréhender les désordres psychologiques, par des traitements à zombifier n’importe quel colosse. Steve Kazmierczak, d’une certaine façon, n’avait pratiquement aucune chance. Il aurait pu se remettre d’une famille dysfonctionnelle auprès d’une mère borderline s’il n’avait rapidement eu des troubles psychiques qui l’ont amené à supporter des traitements violents et à être rejeté par sa famille.
La seconde est que le récit brosse un portrait du futur tueur qui reste ambigu, parce que la vérité en la matière n’existe pas, parce que Steve Kazmierczak est complexe, tantôt effrayant, tantôt touchant. On avance pas à pas vers l’inéluctable, et David Vann parvient à éviter le pathos, le jugement moralisateur et la complaisance. Ce n’est pas rien.
Je ressors de ma lecture troublée, dérangée, et c’est aussi ce que l’on demande à la littérature.


David Vann, Dernier jour sur terre (Last Day On Earth), Gallmeister, 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. Disponible en ebook.

6 commentaires:

Electra a dit…

Superbe billet ! Tu rends exactement ce que j'ai ressenti à ma lecture. Ni jugement ni regard moralisateur. Steve n'avait, c'est vrai, pas beaucoup de chance mais il était quand même aimé. Il ne le savait dans doute pas. Un récit qui m'a troublé et c'est que j'aime chez Vann ! Contente qu'il t'ai plu.

Tasha Gennaro a dit…

Merci, sans toi je ne l'aurais pas lu. Du coup, ça m'a donné envie d'en lire d'autres, et même de relire Sukkwan Island!

Eva a dit…

comme toi je n'avais pas été soufflée par Sukkwan Island...et j'ai été déçue également par Dernier jour sur terre : certes le fond est passionnant, mais j'ai trouvé que le récit était trop délayé, une grosse quarantaine de pages aurait suffi à mes yeux pour traiter le sujet. Et la forme m'a déplu, beaucoup de traductions lourdes et de phrases poussives...

Tasha Gennaro a dit…

Pour la traduction, je vois ce que tu veux dire. J'ai comparé les premières pages de la "première" traduction du Petit déjeuner des champions de Vonnegut et celle de la nouvelle traduction de Gallmeister: je trouve la première bien plus convaincante sur bien des points. Mais pour en revenir à Vann, je suis rassurée de voir que je n'ai pas été la seule à rester de marbre devant Sukkwan Island. Je compte poursuivre prochainement par un autre roman de Vann pour fixer mon opinion.

Marie-Claude a dit…

Dans ce cas, "Impurs" te permettra de fixer ton opinion!

Tasha Gennaro a dit…

Merci! Je note, ce sera donc mon prochain !! :-)