samedi 11 janvier 2020

Mictlán de Sébastien Rutés


Présentation éditeur
À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de maquiller l’explosion de la criminalité. Les morgues de l’État débordent de corps anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit, à travers le désert, par Vieux et Gros, deux hommes au passé sombre que tout oppose. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les nécessaires pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, Vieux et Gros se dévoilent peu à peu l’un à l’autre dans la sécurité relative de leur dépendance mutuelle. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent, enfin, à l’oubli?

Ce que j'en pense
Sébastien Rutés, dont j'avais beaucoup aimé le roman La vespasienne, s'empare à nouveau, mais dans un autre pays, bien lointain, d'un fait réel, un camion frigorifique abandonné avec à son bord 157 cadavres anonymes, dont le pouvoir ne savait plus quoi faire pour cause de morgues pleines (ha ha). Il en tire un argument criminel pour brosser un portrait au vitriol d'un pays livré à la violence des puissants, j'ai failli écrire à la puissance des violents. Ces forces deviennent allégoriques et sont désignées par des noms qui ne donnent aucune identité, seulement une fonction : le Commandant, le Gouverneur, le Patron (ce dernier pour Gros). La tragédie peut se déployer. Je sais que certains trouvent l'intrigue prévisible. Dans le roman noir, connaître d'avance l'issue, parfois livrée dans un premier chapitre (ce qui n'est pas le cas ici), ne m'a jamais empêchée d'embarquer et d'aimer. Ce qui nous tient ici, ce n'est pas l'issue de l'intrigue, car (SPOILER ALERT), la mort est au bout du chemin, c'est évident, pour Vieux et Gros. Comment pourrait-il en être autrement? Les forces en présence sont inégales, doux euphémisme... Face au pouvoir absolu que représente l'alliance corrompue du politique et de l'armée, il n'est aucune résistance possible. 
En revanche, ce que Rutés offre à ses deux personnages, les seuls qui soient incarnés physiquement, en dehors de quelques silhouettes fugitives, c'est la rédemption, et la rédemption ne vient pas seulement par la mort mais par les morts. C'est là que pour moi le roman prend toute sa force, et que l'écriture de l'auteur peut servir le propos, tragique et superbe à la fois. Les premières pages m'ont d'abord épatée, je l'avoue, par leur souffle. Rien de nouveau dans le procédé, saisir le monologue intérieur d'un personnage, mais quelle puissance ! La phrase, longue, très longue, s'enroule, claque, rebondit, et voilà, en quelques pages, Gros existe. Nul besoin de description, nulle caractérisation par la voix surplombante d'un narrateur. Gros est une voix (puis Vieux aussi), il est la voix de ceux qui sont les grands perdants de ce système qui broie les individus, les lance à toute vitesse dans une odyssée mortifère. Plus on avance dans le roman, plus ces voix, auxquelles s'ajouteront peu à peu celles des morts, prennent de force, et les moments de pure poésie se multiplient, quand la rédemption est en route, et que Gros et Vieux décident de résister aux injonctions. Je n'en dis pas plus, car même si l'on sait très vite que tout ça va mal se finir, je vous laisse découvrir le final, que j'ai trouvé déchirant. Ce que Sébastien Rutés fait, par la beauté de l'écriture, presque incantatoire à la fin, consiste tout simplement à rendre une voix à ceux qui en sont privés, à ceux qui ne sont que des anonymes parmi les 157 corps (et pour un peu, le roman faisait 157 pages). 

Sébastien Rutès, Mictlán, Gallimard La Noire, 2020.

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