dimanche 17 décembre 2023

Objectif Zéro d'Anthony McCarten



Présentation éditeur

Ils sont dix, viennent des quatre coins des États-Unis, et partagent le même but : gagner trois millions de dollars. Le bêtatest « Objectif Zéro », imaginé par initiative Fusion, tient en une ligne. Les participants ont deux heures pour disparaître des radars. Si, au bout de trente jours, ils ne sont toujours pas repérés, ils remportent la coquette somme.

Relativement facile ? C’est sans compter les agents de Fusion, une des entreprises les plus innovantes et puissantes au monde, qui sont lancés à leurs trousses. Drones, algorithmes prédictifs, capteurs de reconnaissance faciale et de mouvement… Fusion est sûre de débusquer tous les participants et de recevoir ainsi l’aval de la CIA pour lancer une application révolutionnaire de surveillance des citoyens. Mais une jeune femme sous-estimée par les algorithmes va leur donner du fil à retordre.


Ce que j'en pense

A priori, Objectif Zéro n'a rien pour me plaire : il relève du techno-thriller et ce n'est pas ce que je préfère. Mais je l'ai reçu en service presse, et même si je ne l'avais nullement demandé, j'ai fini par l'ouvrir, parce que j'avais envie d'un page-turner. Et franchement, Anthony McCarten ne manque pas de talent, de savoir-faire. Il sait piquer la curiosité du lecteur, et dans des chapitres courts, alternent les points de vue des chasseurs et des proies avec habileté et un brin d'humour. 

Je suis donc arrivée à un peu plus de la moitié du roman sans m'en rendre compte, bien accrochée, et assez épatée par la capacité de l'auteur à faire exister les personnages, y compris ceux des fugitifs qui tombent plus ou moins rapidement. McCarten a un joli talent pour donner de la chair à ses protagonistes. 

Mais il faut bien le reconnaître, jusque là, tout en trouvant ma lecture fort plaisante, j'aurais pu l'interrompre sans me sentir frustrée. Et puis il y a un plot-twist. Oh! pas un de ces retournements comme je les exècre, dans ce que je considère comme de mauvais thrillers. Non, un truc que je n'avais pas vu venir, mais alors pas du tout, et qui m'a empêchée de lâcher le roman ensuite. Jusque là c'était du beau travail, mais à partir de ce coup de théâtre, le roman prend une autre dimension. 

L'interrogation du roman (quel prix est-on prêts à payer pour préserver notre sécurité?) se fait plus subtile mais aussi plus aigüe, et insuffle assez de noirceur au récit et à son dénouement pour contrebalancer l'effet thriller, avec ses aspects idéologiques parfois un peu rances. 

Je me demandais comment l'auteur allait se dépêtrer de la mécanique qu'il avait enclenchée, comment il allait éviter le simplisme que d'autres auraient adopté sans hésiter pour livrer une fin propre et rassurante. Et il s'en tire très bien, sans manichéisme, sans angélisme, sans naïveté, avec une porte entrouverte sur juste ce qu'il faut d'espoir. 

McCarten est presque un vieux routier au vu de son pedigree : même s'il vit à Londres et Los Angeles, d'après sa fiche Wikipédia en tout cas, le fait qu'il soit néo-zélandais n'est pas anodin. Comprenez qu'il n'est pas américain, et je crois que ça fait une différence. 


Anthony McCarten, Objectif Zéro (Going Zero), Denoël, Sueurs froides, 2023. Traduit de l'anglais (Nouvelle Zélande) par Frédéric Brument.

vendredi 15 décembre 2023

LOTUS - Un inédit de Sébastien Raizer



Sébastien Raizer, vous le savez, fait partie à mes yeux des auteurs de roman noir les plus importants et les plus singuliers. Avec Terres noires (2023), il vient de clore une trilogie, inaugurée avec Les Nuits rouges en 2020, poursuivie avec Mécanique mort en 2022, le tout en Série Noire (Gallimard). 

La puissance de sa vision, la beauté de son écriture en font à mes yeux un auteur incontournable, et il nous fait l'amitié et l'honneur d'offrir un texte qui vient compléter la trilogie. Non, je ne me mets pas à parler à la première personne du pluriel par mégalomanie, mais parce que nous sommes quelques uns à qui il fait cet immense plaisir. 

Voici donc Lotus, cadeau précieux à l'approche de Noël. Savourez, dégustez, c'est comme toujours un très grand cru. 

Ce texte est la propriété intellectuelle de Sébastien Raizer et est donc soumis la législation sur les droits d'auteur.

Lotus de Sébastien Raizer @2023 Sébastien Raizer

dimanche 29 octobre 2023

Le smoking des orques de Vincent Maillard



Présentation éditeur

Sébastien, documentariste en mal de projets, réussit à convaincre son producteur de l’envoyer à Nice en repérage pour un film sur les orques, ces prodigieux cétacés. Mais le spectacle auquel il assiste au parc aquatique Océland tourne au désastre lorsqu’une vieille orque entraîne son dresseur Ludo au fond de la piscine. La mort suspecte de ce dernier quelques jours plus tard à l’hôpital, alors qu’il est quasiment rétabli, ainsi que celle de son ami journaliste à La Provence persuadent Sébastien qu’Océland baigne dans un milieu aussi saumâtre que l’eau de ses bassins. Depuis le couple qui dirige l’établissement jusqu’aux mafias de l’Est et du Proche-Orient, en passant par des rumeurs de sextapes dans le club de foot local : ça craint, c’est dangereux. Sébastien escomptait réaliser un film sur l’harmonie du vivant, le voilà emporté dans le tourbillon de la grande chasse d’eau des basses-fosses humaines.


Ce que j'en pense

Vous vous souvenez que j'ai découvert il y a peu, grâce à sa sortie en poche, Vincent Maillard (avec L'os de Lebowski, FOR-MI-DABLE)? Eh bien c'est à l'occasion d'Un aller-retour dans le noir à Pau que j'ai également constaté que l'auteur avait sorti, voici quelques mois (et sans doute quand le précédent est sorti en poche), un nouveau roman, Le smoking des orques

Pour ma part, si j'ai visité nombre de zoos, dans lesquels se trouve parfois un espace de démonstration avec de gentils dauphins, je n'ai jamais vu un tel "spectacle" ni fichu les pieds dans les parcs aquatiques dont il est ici question. La raison est que c'est bourré d'enfants qui hurlent, mais passons. 

Vincent Maillard nous offre avec Sébastien un de ses personnages un peu décalés, une sorte d'inadapté au milieu dans lequel il devrait pourtant trouver sa place, le monde de la télévision. Il projette de réaliser un documentaire sur les orques, et alors qu'il se rend dans un parc aquatique de la Côte d'azur pour prendre des contacts et commencer à construire son documentaire, un des soigneurs/animateurs du numéro des orques est "attaqué" par Bulko, en l'occurrence maintenu un peu trop longtemps sous l'eau et secoué comme un pantin par le splendide animal soudain incontrôlable. Deux morts suivront.

Le smoking des orques (titre superbe) est la quête sentimentale et existentielle d'un anti-héros qui ne parvient pas à jouer le jeu de son univers professionnel, superficiel, bling-bling, où la bêtise et l'argent règnent en maître. Et il est bien trop lucide et malin pour ne pas comprendre que la soudaine révolte de Bulko sent mauvais. 

Si le roman n'est en rien un polar avec enquête et tout et tout, c'est bel et bien, à mon sens, un roman noir. Le prologue crée une attente (au sens de l'horizon d'attente) typique du roman noir, oriente d'emblée notre regard de lecteur. Il ne sera donc pas question d'une simple errance sentimentalo-existentielle, ni d'un roman naturaliste sur les orques, ou plutôt, ces deux aspects sont liés à un regard démystificateur, celui d'un roman noir sur une société et un monde politique corrompus, qui sacrifient sans l'ombre d'un scrupule l'équilibre d'un milieu naturel et des espèces qui l'habitent à leur intérêt (politique et surtout économique) personnel. Le smoking des orques est un roman noir parce qu'il soulève le tapis et nous montre les merdes qui sont planquées dessous, à partir d'un élément de rupture (des morts qui n'ont rien de naturel). Il le fait avec son héros mi-candide mi-désabusé, avec un propos solidement documenté (sur les orques, en particulier), et une fin ouverte qui m'a enchantée. 

Et puis on retrouve ici le style caustique de Vincent Maillard, très (trop?) appuyé dans une première moitié du roman, son sens de la formule qui fait mouche ; ensuite le ton se fait plus doux-amer, et j'avoue que j'ai aimé la couleur que prend le roman lorsque Sébastien est à Vancouver. Il y a des passages superbes sur la beauté de ce milieu naturel, sans que l'on perde de vue l'auto-dérision du personnage. Mais elle passe en "moderato", en quelque sorte. Comme dans son précédent roman, il y a une forme de désespoir, un sens du tragique (oui oui, je trouve) qui me plaisent énormément, et qui font que Vincent Maillard est plus dans le noir que dans la "comédie policière". J'ai adoré également les passages intermédiaires où se font entendre les orques : si loin si proche...

En résumé : Le smoking des orques, superbe titre pour un roman à lire absolument, par un auteur qui a sa petite musique singulière dans le roman noir, le tout dans un grand format très très beau (oui je suis superficielle).


Vincent Maillard, Le smoking des orques, Philippe Rey, 2023.  


lundi 25 septembre 2023

L'Echiquier de Jean-Philippe Toussaint

Présentation éditeur



« Je voulais, écrit Jean-Philippe Toussaint, que ce livre traite autant des ouvertures que des fins de partie, je voulais que ce livre me raconte, m’invente, me recrée, m’établisse et me prolonge. Je voulais dire ma jeunesse et mon adolescence dans ce livre, je voulais débobiner, depuis ses origines, mes relations avec le jeu d’échecs, je voulais faire du jeu d’échecs le fil d’Ariane de ce livre et remonter ce fil jusqu’aux temps les plus reculés de mon enfance, je voulais qu’il y ait soixante-quatre chapitres dans ce livre, comme les soixante-quatre cases d’un échiquier. »

Ce que j'en pense

Jean-Philippe Toussaint et moi, c'est une vieille histoire : pas autant que Modiano, mais tout de même. J'ai commencé à le lire en 1997, lorsqu'est sorti La Télévision, et j'ai depuis lu presque tous ses livres. Comme j'attendais que ma librairie préférée reçoive de nouveaux exemplaires de L'Echiquier, j'ai relu La Salle de bain pour patienter. Et j'ai enchaîné ce week-end avec ce nouvel opus, que je suis allée acheter samedi. Je ne saurais dire pourquoi j'aime cet auteur, mais le fait est : sa délicatesse, son auto-dérision, son sens de la Beauté, le rythme de ses récits et de ses phrases, tout me séduit.
Avec L'Echiquier, Toussaint livre en 64 chapitres - comme le nombre de cases sur l'échiquier - une introspection, une promenade autobiographique dans laquelle se mêlent souvenirs fondateurs et réflexions sur l'écriture. Dans cet autoportrait de l'auteur, il y a une sorte de contrainte - 64 chapitres, jamais deux fois la même "case" - et pourtant, le récit semble totalement libre, fonctionnant par associations, ellipses, bifurcations.
Vous allez dire que c'est une obsession, mais je lui ai trouvé des accents furieusement modianesques, à cet Echiquier, lorsqu'est évoqué cet ami de pensionnat, disparu d'une façon mystérieuse, lui dont la vie entière était nimbée de mystère... Et puis il y a Gilles Andruet, ami d'enfant aussi, reparu, disparu, mort tragiquement.
L'Echiquier évoque la figure du père de l'auteur, et les appartements dans lesquels Toussaint a vécu au fil des ans, ou qu'il a fréquentés. En relisant La Salle de bain, j'ai d'ailleurs été frappée par l'importance des lieux de vie, de l'appartement, justement.
L'Echiquier est plein de ces ombres, père, amis, lieux, qui font une vie, qui sont comme des fantômes qui peuplent l'esprit de l'auteur quand la vieillesse se profile, fantômes qui se font plus présents lorsque la pandémie survient, et avec elle, la suspension de toutes activités sociales et professionnelles, ou presque.
Et tout au long du récit, la réflexion sur l'écriture, la fiction, le rapport au réel, le jeu : les grands joueurs d'échec du XXème siècle, Nabokov, Zweig, sont autant de fantômes qui parcourent ces pages, donnant au texte une profondeur émotionnelle qui va bien au-delà d'une écriture à contrainte.
L'Echiquier est sans doute plus sombre, ou plus mélancolique que d'autres textes de l'auteur, mais une fois encore, quelle beauté, quelle grâce!
Voilà, vous le savez maintenant, Jean-Philippe Toussaint fait partie de mon petit panthéon personnel.

Jean-Philippe Toussaint, L'Echiquier, Editions de Minuit, 2023. 

mardi 19 septembre 2023

Bonhomme d'Yvan Robin



Présentation éditeur

C'est l'été. Milo vient chez ses grands-parents, comme chaque année, tranquille. Il a ses habitudes. La maison est petite mais agréable, le jardin donne de juteuses tomates, et l'ado passe ses journées à la piscine municipale avec ses copains, Tom, Shen, Louise, Farah, et surtout Justine.
Sauf que l'ambiance est étrange, cette fois, car voilà un an que son grandpère a disparu sans laisser d'adresse. Parti. Volatilisé. Et si Milo peut désormais emprunter sa moto pour rompre le tête-à-tête avec sa grandmère, cette absence pèse dans la chaleur de juillet.

Ce que j'en pense

Vous souvenez-vous de vos étés, chez vous ou dans une maison familiale, quand le temps s'étirait? Vous rappelez-vous ces journées passées à la piscine avec les potes? Il y a dans cette novella d'Yvan Robin une capacité à capter ces instants d'adolescence, ces sensations, ces émotions et les premiers émois, comme on dit, qui permettent à Bonhomme de toucher bien au-delà du public de la collection (les adolescents). C'est une adolescence d'aujourd'hui, mais vue avec la tendresse d'un auteur qui n'est plus un ado. Rien de caricatural chez ses personnages, pas de cliché sur les rivalités amoureuses. C'est déjà beaucoup, et suffisant pour prendre plaisir à lire Bonhomme

Mais nous sommes aussi dans la collection Faction, qui non seulement se refuse à toute caricature d'adolescent ou de littérature pour ado, mais qui n'oublie pas de saisir le "social", dans des romans noirs qui prennent position dans le monde. Et le titre Bonhomme met sur la piste. Milo est à un âge où se construit son identité (elle ne cessera d'évoluer mais c'est tout de même un moment crucial), et il a tendance à idéaliser son grand-père, surnommé Giant Joe, ancien boxeur, qui s'est volatilisé un an plus tôt. Fuite? Suicide? Meurtre? Le zigue était coureur de jupon, sûr de sa virilité, un "bonhomme", quoi. Tout est donc possible avec lui.

Milo va se mettre en tête d'en savoir un peu plus, mais attention, hein, on n'est pas dans le club des cinq, il n'enrôle pas ses copains dans sa quête, il observe, fouille un peu dans le grenier, et fait des découvertes inattendues, qui vont remettre en question sa vision des choses. 

Bonhomme est, en dépit ou peut-être à cause de son titre, un beau roman sur les femmes et les relations entre hommes et femmes. Il y a Justine, la jolie Justine qui trouble Milo, et que pour cette relation-là, Yvan Robin évite tous les pièges. C'est une amitié et un amour d'adolescents, dans tout ce que cela peut avoir de fougueux et de simple à la fois, et jamais Milo ne surjoue la virilité, ni Justine une féminité de pacotille. Et puis il y a Mamette, la grand-mère : un bonheur de personnage, qui touche au coeur alors qu'elle semble un peu en retrait. Mais en réalité, elle est au centre de tout. 

Bonhomme évite donc les pièges mais reprend le motif de l'initiation, de l'été où tout change (et en même temps rien ne change, on n'est pas dans un roman d'opérette). C'est un bijou de plus dans l'épatante collection Faction, à lire sans modération, même quand on a passé l'âge. 


Yvan Robin, Bonhomme, In8 Faction, 2023.

samedi 16 septembre 2023

Terres noires de Sébastien Raizer



Présentation éditeur

Sur le point de quitter l’Europe, Dimitri Gallois et Luna Yamada sont victimes d’un règlement de compte sanglant. Mafia serbe, armée privée américaine, groupe bancaire basé au Luxembourg : la véritable cible de cette collusion toxique est Santo Serra, à la tête d’une branche stratégique de la ‘Ndrangheta, et c’est avec lui que Dimitri et Luna vont tenter de briser l’engrenage mortel qui les happe.
Lorsque l’horizon semble s’éclaircir, Luna disparaît au cours d’une embuscade. Pour la retrouver, Dimitri va fouler les terres les plus noires de la sauvagerie et de la folie contemporaines.

Ce que j'en pense

Terres noires est le volume conclusif d’une trilogie, et quelle conclusion !
Nous retrouvons ici Dimitri, Luna, Nesrine, Keller, tous ceux que l’on a aimés. Le roman s’ouvre sur la promesse d’un départ, sur la possibilité d’accéder à « la vraie vie vivante ». Pour cela, il faut quitter l’Europe, s’arracher à l’anéantissement de « ce monde somnambule » qui poursuit « son inexorable errance vers la nuit, le feu et la mort ». Mais vous vous en doutez, ce ne sera pas simple.
Terres noires continue, après Mécanique mort, de montrer la source du chaos, de révéler les racines du Mal, et pour cela, il lui faut remonter au haut de la pyramide, là où se niche la promesse du néant. La finance, la banque, et vous n’aurez pas de mal à reconnaître la banque « réelle » qui ne se cache même pas : comme toujours, Sébastien Raizer mentionne ses sources. Elles sont nombreuses, elles sont disponibles, tout est clair à qui veut voir.
Autrement dit, Sébastien Raizer poursuit le changement d’échelle amorcé avec Mécanique mort, et il aborde la dernière phase de la destruction : après la crise (Nuits rouges), le crime (Mécanique mort), voici la guerre, totale, folle, inéluctable, dernière étape de la prédation capitaliste.
« Parce que la guerre est la nature fondamentale du capitalisme, système plus vérolé que la vérole elle-même. On nous demandera, dans l’absolu des siècles : « et vous faisiez partie de ce système ? », ou bien : « et vous souteniez et alimentiez ce système ? ». Alors, dans la sincérité de notre cœur, frères humains, que répondrons-nous ? »
Pour montrer les forces à l’œuvre, il introduit ici Santo Serra, chef de l’organisation criminelle, superbe personnage qui, comme Sébastien Raizer nous y habitués, est à la fois une force de chaos (la criminalité organisée) et une force d’équilibre. Face à nos personnages, Thomas Allen, à la tête de la grande société bancaire et financière prête à détruire le monde pour asseoir son empire, pure force de chaos et de destruction qui sème la mort dans l’entourage de Santo Serra, et qui n’hésite pas à faire de l’Europe et de la planète un enfer, littéralement, qui brûle, se consume. Parce que « la crise, le crime et la guerre sont profitables ».
L’affrontement promet d’être sanglant.
Terres noires m’a semblé plus sombre (c’est vous dire) que les précédents volumes. Il y a des moments de délire presque réconfortants, et je vous laisse découvrir la mue de Midget. Mais l’heure n’est pas à l’échappée dans des instants de tendresse et d’humour. Ou plutôt, pour y accéder, il faut en passer par le trou noir de la destruction.
Dans la lignée de la lecture politique de Mécanique mort, Terres noires montre la dernière phase du cycle, celle de la guerre, de la destruction de toutes choses. A sa manière, il envisage l’apocalypse. Nihiliste, le roman affiche volontiers sa parenté avec Dostoïevski. Sébastien Raizer n’est ni un complotiste ni un fou, il livre une vision puissamment poétique et spirituelle, et la destruction ne débouche pas sur le néant, mais sur un autre possible. Et je ne révèle rien en vous disant que le dernier mot du roman est « vivantes ». Si Terres noires est plus sombre, il offre l’accès à la « vraie vie vivante » par un épilogue sidérant de beauté.
Dans la mort il y a de la vie, et inversement. Auprès de Gallois, marqué par la mort et la perte, il y a Luna.
Et toujours, ce sens du rythme, de l’intrigue, la force inouïe des personnages.
Avec Terres noires, Sébastien Raizer livre une « œuvre noire solaire », concluant magistralement sa trilogie européenne.

Sébastien Raizer, Terres noires, Gallimard, Série Noire, 2023.



 

mardi 12 septembre 2023

Deux secondes d'air qui brûle de Diaty Diallo



Présentation éditeur (poche)
Entre Paname et sa banlieue : un quartier, un parking, une friche, des toits, une dalle. Des coffres de voitures, chaises de camping, selles de motocross et rebords de fenêtres, pour se poser et observer le monde en train de se faire et de se défaire. Une pyramide, comme point de repère, au beau milieu de tout ça.
Astor, Chérif, Issa, Demba, Nil et les autres se connaissent depuis toujours et partagent tout, petites aventures comme grands barbecues, en passant par le harcèlement policier qu'ils subissent quotidiennement.
Un soir d'été, en marge d'une énième interpellation, l'un d'entre eux se fait abattre. Une goutte, un océan, de trop. Le soulèvement se prépare, méthodique, inattendu. Collectif.

Ce que j'en pense
Diaty Diallo était invitée aux Ecrits d'août à Eymoutiers cette année, mais je ne pouvais m'y rendre ce jour-là. Je le regrette, mais au fond, le livre importe plus que cette rencontre. 
Deux secondes d'air qui brûle m'a d'abord séduite par son titre (vous savez combien je suis sensible aux titres), que je trouve magnifique. Le roman tout entier est incandescent. Il l'est dans sa dimension politique: Diaty Diallo livre, comme on a pu le lire partout à la sortie du roman, un portrait fin des "quartiers" et de leur jeunesse abandonnée par la France, par l'Etat. Elle saisit les rapports d'oppression et de domination, avec ces "hommes en bleu" qui de contrôle en contrôle, de rappel à l'ordre en interpellation, sont constamment dans un rapport de force inégal, et incarnent la violence systémique qui met toujours ces jeunes gens sur la brèche. Et cette dimension politique d'un roman de révolte n'est pas rien, comme le rappellent les remerciements et les hommages à ceux qui sont morts sous les coups ou les balles des forces de l'ordre. Deux secondes d'air qui brûle est une manière de tombeau (littéraire) à ces visages que nous avons vus sur nos écrans de télévision, un signe envoyé à ceux qui les ont connus et aimés. 
Mais Diaty Diallo n'est pas un porte-voix, elle est une voix, une voix littéraire, à mon avis de tout premier plan. Elle a une écriture sensible, qui restitue en quelques mots, en quelques phrases, une atmosphère, une lumière, des odeurs, des mouvements. Elle parvient à restituer quelque chose - du moins je le suppose - de l'inventivité linguistique des habitants de ces quartiers, du métissage, d'une langue urbaine. Elle lui rend une force poétique inouïe. Jamais elle n'est dans le folklore ou le pittoresque, puisqu'elle est dans la re-création littéraire, soutenue par un travail sur la syntaxe et le rythme. Parfois Diaty Diallo enchaîne, staccato, des phrases courtes, minimales, économes. Parfois elle travaille au contraire la longueur de phrases qui s'enroulent sur elles-mêmes, mêlant paroles rapportées, narration, paroles de morceaux de musique. 
Parce qu'elle est une autrice, elle ne s'englue pas dans le reportage de mauvais aloi. Elle a un talent incroyable pour dessiner ses personnages, et ils ne sont pas ces silhouettes à capuche, dépourvues de visage, que nous livrent en pâture les prétendus médias d'information. Elle n'esquive pas la tragédie, mais elle en fait un moment, l'étincelle terrible. Mais au fond, en dépit de la saine colère qui anime le texte et sans doute son autrice, elle livre avant tout un portrait incandescent de cette jeunesse dont personne ne veut. Et pourtant, ces jeunes garçons auxquels elle attache ses pas de romancières sont solaires, inventifs, drôles, déjà harassés d'ennui et de résignation. Mention spéciale pour l'extravagant Nil, le génial chaudronnier à la verve incroyable, à l'énergie bien barrée.  
C'est sans doute ce qui m'a le plus frappée et bouleversée dans ce roman : ces moments où ces enfants, ces adolescents, ces jeunes adultes, investissent un espace, se l'approprient. Les corps exultent, comme dirait l'autre. Deux secondes d'air qui brûle est un magnifique roman sur l'adolescence - et aussi sur l'enfance. La joie pure, le désir, le plaisir d'être là, ensemble ou seul, de sentir et de se sentir vivant, la capacité à s'emparer du moment, rien de plus. 
Je pourrais multiplier les exemples de passages qui m'ont tourneboulée, mais je n'en évoquerai que deux, assez rapprochés dans le texte, d'ailleurs. 
Le premier est celui où Diaty Diallo parle de la halle du "zéro" (lisez, vous comprendrez), investie et transfigurée par les jeux d'enfants : le pouvoir de l'imagination, des histoires et des jeux, c'est superbe. Parce que oui, bonnes et mauvaises gens que nous sommes, nous avons tendance à oublier que dans ces non-lieux ("un lieu sans en être un"), des êtres vivent, aiment, rient, jouent. Et ces enfants font de la "halle" une salle de bal, un lieu de fête où l'on peut entonner du Piaf jusqu'à s'évanouir. 
Le second est le moment où avant l'embrasement final, tout le quartier se réunit pour un repas et une fête à ciel ouvert, hommage ultime à Samy. Et croyez ce que vous voulez, BFM et Valeurs actuelles si ça vous chante, mais cette scène, aussi paroxystique soit-elle, m'a rappelé des récits, des évocations de moments bien réels, dans ces "quartiers". Les enfants qui courent partout, le visage luisant de gras, les vieux assis tranquillement : "Manger, c'est vraiment la douceur". 
Le final est éblouissant, suspendu, définitif, tout à la fois. Pour ces Deux secondes d'air qui brûle, ça valait la peine. 
 
Diaty Diallo, Deux secondes d'air qui brûle, Points, 2023. Initialement paru au Seuil, en 2022.