dimanche 25 février 2024

Nos armes de Marion Brunet



Présentation éditeur

1997. Mano et Axelle, aussi passionnées que révoltées, évoluent dans le milieu engagé et militant d’une ville étudiante. Exaltées par leurs idéaux, entourées par un groupe soudé, elles rêvent d’un autre ordre social tout en laissant naître entre elles un amour fou. Jusqu’au jour où elles participent à un braquage qui tourne mal : l’une tue un policier et écope d’une lourde peine de prison, l’autre parvient à s’échapper. 

Vingt-cinq ans plus tard, dans la campagne où elle a posé sa caravane, Mano attend, bouleversée, car une femme la cherche. Est-ce la possibilité de retrouvailles si longtemps rêvées ou le moment de solder les comptes ?

Ce que j'en pense

Marion Brunet est une des autrices les plus talentueuses du roman (noir) à mes yeux. Elle a cette capacité de suivre des hommes et des femmes dans leur intimité, et d'y saisir ce que l'époque, ce que l'Histoire impriment aux corps et aux esprits, de saisir à travers des trajectoires singulières la dimension sociale. J'ignore si l'on peut dire que Nos armes est son roman le plus personnel, mais elle fait le portrait de jeunes hommes et de jeunes femmes qui pourraient être ses frères, ses soeurs, tant ils lui sont proches par l'âge. Il ne me semble pas pour autant qu'elle fasse un roman générationnel : elle saisit la jeunesse, elle saisit les soubresauts de l'Histoire, et il n'y a rien de nostalgique ou de factice. Lorsque les évènements relatés commencent, nous sommes quelques temps après les grandes grèves de 1995, et quand le roman s'achève, nous sortons des mouvements de Gilets Jaunes. Entre les deux, des parcours brisés, des vies saccagées, et un désenchantement douloureux. 

Mieux que personne elle sait retrouver l'énergie et la révolte de la jeunesse, à travers son groupe de grands adolescents qui rêvent de révolution. Elle dessine de délicats portraits de jeunes gens déjà malmenés mais encore pleins de fougue. C'est un talent rare : je lis tant de romans (noirs ou non) qui s'imaginent saisir l'adolescence et la jeunesse alors qu'ils en proposent une vision d'adulte nostalgique qui n'a pas grand-chose à voir avec la fêlure adolescente. Elle saisit aussi l'ivresse des corps, les élans du désir, et c'est magnifique. C'est une jeunesse fiévreuse, et j'ai pensé à ces mots d'Henri Michaux : "Si nous ne brûlons pas comment éclairer la nuit?"

Axelle et Mano, mais aussi Charly, Jicé et Nacer (Paola me semble en retrait) partagent les idéaux d'une partie de la jeunesse à la fin des années 1990. Ils ont la maladresse de leur jeune âge, en dépit d'une certaine éducation politique. Ils n'ont pas grand-chose à voir avec leurs aînés révoltés et sont plus libertaires que "gauchistes". A travers eux, Marion Brunet saisit le désenchantement qui a commencé après la chute du Mur (dont il est question vers la fin du roman). Si je suis plus âgée que les protagonistes, je n'avais pas vingt ans quand le Mur est tombé, et j'avais comme eux l'illusion que quelque chose commençait. Le roman est ainsi ponctué des séismes majeurs de la fin du XXème et du début du XXIème siècles, et ce n'est pas un détail, pas un décor. Nos armes embrasse le délitement du tissu social, la reprise en mains (avait-elle cessé?) des plus fragiles, des "précaires" comme on dit, et le constat est bien amer. Leur colère ne pèse pas lourd face à l'adversité. Police, justice, milieu carcéral, la violence d'Etat est constante, et même de plus en plus forte. 

Marion Brunet entrelace avec une grande maîtrise passé et présent, récit d'Axelle et narration à propos de Mano, et déstabilise par la pirouette finale, pourtant si logique (chut!). Nos armes est un superbe roman d'amour, un amour qui est dans cette époque, ce contexte, une transgression (qui se fiche de l'être). C'est, sur fond de révolté matée, d'écrasement de toute velléité de changement social, un amour tragique (nul suspense à ce sujet). 

Et puis une fois encore, Marion Brunet excelle lorsqu'il s'agit de nous broyer le coeur, et cela sans pathos. La scène où le grand-père rend pour la première fois visite à Axelle en prison m'a laissée en miettes (et qu'il est beau, ce personnage de grand-père). L'écriture est tout en finesse, d'une beauté à couper le souffle. 

Nouvel opus, nouvelle réussite : Marion Brunet est une très grande autrice, mais ça, on le savait déjà, non? 


Marion Brunet, Nos armes, Albin Michel, 2024.

vendredi 9 février 2024

Hôtel Carthagène de Simone Buchholz



Présentation éditeur

Aujourd’hui, hôtel River Palace. Dernier étage. Douze hommes armés prennent en otage les clients du bar. Ils ignorent qu’un jeune retraité y fête son anniversaire avec ses anciens collègues flics, et la procureure Chastity Riley.
À l’extérieur, les équipes spéciales se mettent en place.

1984. Colombie, Carthagène. Henning arrive d’Allemagne pour prendre un nouveau départ. Plein de rêves, le jeune homme vivra-t-il une ascension fulgurante au pays des cartels de drogue ?


Ce que j'en pense

Je suis une veinarde : grâce aux bons soins de Caroline de Benedetti, j’ai reçu un exemplaire du nouveau roman de Simone Buchholz, Hôtel Carthagène, sorti hier en librairie. Et j’ai embarqué avec ravissement. Le roman alterne entre le huis-clos de plus en plus angoissant du bar de l’hôtel River Palace et l’équipée de Henning par-delà les océans, dont se dégage pourtant la même sensation étouffante. Evidemment, je n’avais même pas lu la quatrième de couverture, je ne savais donc pas qu’il y avait une prise d’otages. Par conséquence, le premier et très bref chapitre, qui nous projette en avant par une des prolepses (z’avez vu comment je cause ?) auxquelles le roman noir nous a habitués, m’a intriguée et confortée dans l’idée que tout allait très mal se passer. Néanmoins, j’ai quasiment sursauté quand, à la fin d’un chapitre page 21, il est écrit : 

« à ce moment-là retentissent les premiers coups de feu. » 

Ah la la ! toujours cet art de la surprise, de la gifle finale. Il faut dire qu’en dehors de cet incipit qui fleurait bon la tragédie, ça commençait piano. Au bon sens du terme et avec la mélancolie de Chastity. Faller fête son anniversaire, et autour de lui, ce sont ceux qu’on aime, qui nous tordent le cœur depuis le début, exception faite de Stepanovic qui se fait attendre. 

Et vous voyez, beaucoup de romanciers, à partir d’une situation analogue, nous auraient sorti le grand jeu (et certains avec talent) de l’action, du retournement de situation sur fond d’actes héroïques. Mais pas Simone Buchholz. Chastity et ses fidèles acolytes ne sont pas des fous, ce ne sont pas des stéréotypes sur pattes. Et puis oh ! c’est « open bar », ça tombe bien. Quoi de mieux pour supporter une prise d’otages ? 

A travers le destin de Henning, c’est une nouvelle facette de la criminalité organisée – sur la base du trafic de stupéfiants – que le roman explore : l’engrenage de l’argent facile, des liens que l’on ne peut défaire, de la passivité qui se mue en pure criminalité. C’est une mécanique en tous points comparable à celle de nos sociétés capitalistes, avec les dindons de la farce qui font tourner le business au quotidien, assurent la production, la logistique et la vente, et les gagnants dégueulasses, ceux qui sont en capacité de blanchir et réinvestir, et qui s’en tirent. Ce bar d’hôtel est un microcosme : 

« Trop d’armes, trop d’hommes en costumes. Au fond, la situation n’est pas plus merdique que partout ailleurs sur la planète. »

Comme tout héros de roman noir qui se respecte, Henning est un personnage tragique, qui fait de mauvais choix, qui les paie au prix fort, et se révolte : sa révolte est nihiliste, mais elle touche au cœur. 

Dans ce huis-clos, Chastity ne s’y trompe pas, elle sait quelles sont les forces en présence et repère ces hommes qui achètent tout, y compris les femmes :

« Je n’éprouve aucune sympathie particulière pour ces femmes, mais encore moins pour ces hommes. Parce que, manifestement, ils estiment que s’acheter des femmes est une bonne idée. Que c’est légitime et qu’ils le font uniquement parce qu’ils peuvent se le permettre.

Mais je suis peut-être injuste, comme souvent quand j’ai envie de mettre le feu au capitalisme. »

La suite montrera qu’elle n’est pas injuste et qu’elle a vu clair. 

De volume en volume, l’univers de Simone Buchholz se fait plus sombre, plus tragique. Les pointes d’humour sont pourtant présentes, mais elles sont aussi teintées de douleur, comme dans ces réflexions de Stepanovic :

« La police est organisée policièrement.

Stepanovic supporte à peine l’ordre.

En général il supporte mal l’ordre inhérent à la police parce qu’il ne croit pas à l’ordre : selon lui, c’est une tentative de diversion ridicule des gens pour oublier qu’ils sont mortels. »

La police est organisée policièrement : que voulez-vous, je trouve ce genre de formule irrésistible. 

Hôtel Carthagène laisse nos personnages dans l’introspection, parce qu’ils sont dans l’attente. Chastity observe ses amis, ses amants, et les preneurs d’otages. Elle n’éprouve pas réellement de peur, en tout cas pas pour elle-même. Elle mesure l’étendue du désastre, encore et toujours. 

Et dans ce marasme qui ne saurait trouver d’issue heureuse, on redoute que jamais Chastity et Stepanovic ne se rejoignent. Stepanovic finit par se mettre en mouvement, et j’emploie ces termes à dessein, parce que ce n’est pas Jason Bourne, c’est Ivo, dont le corps se fait plus lourd avec les années, mais qui est mû par quelque chose qui le dépasse et le grandit :

« Il commence à grimper, échelon après échelon ; même si son corps est lourd et pataud, moins agile qu’autrefois, son âme le tire vers le haut. Il avance nettement plus vite que prévu parce qu’il est en chemin vers elle. 

Le reste ne compte pas. »

Et qu’importe que son initiative n’enclenche rien de décisif pour l’action, qu’importe qu’il arrive trop tard pour l’un de nos otages préférés… Nous avançons avec lui vers Chastity. 

Nous avons voyagé avec Henning, mais le centre du monde, c’est le bar du River Palace, c’est là que le monde perd ou retrouve son équilibre. 

Une fois de plus, Simone Buchholz excelle dans l’art du roman noir, dont elle utilise les codes sans cynisme et sans naïveté, nous écrabouillant le cœur avec sa musique si délicate, ses chapitres aux allures de poème de prose. On en redemande. 


Simone Buchholz, Hôtel Carthagène (Hotel Cartagena), L'Atalante, coll. Fusion, 2024. Traduit de l'allemand par Claudine Layre. 

 

 

dimanche 21 janvier 2024

Bye Bye Elvis de Caroline De Mulder



Présentation de l'éditeur

Le 16 août 1977 à Graceland, ils sont des milliers de fans à chercher à voir une dernière fois le corps sacré d’Elvis Presley, décédé de façon brutale à 42 ans. Entre les murs de ce qui deviendra un lieu de pèlerinage, son entourage, financièrement à ses crochets, fait surtout le deuil de la poule aux œufs d’or.

Dix-sept ans plus tard, à Paris, Yvonne, veuve débonnaire, a fort à faire avec John White, son singulier patron, un Américain autrefois clinquant, mais désormais sur la pente poisseuse de la précarité. Quel étrange fil relie la créature fabriquée et le vieil homme sur le déclin?

De l’ascension fulgurante et inégalable d’un péquenaud de Tupelo à la mort précoce d’une superstar rongée par les adjuvants chimiques et transfigurée par la pression, 
Bye Bye Elvis se fait autant un roman de la dévoration que de l’adoration. En laissant planer le doute sur le devenir des idoles, Caroline De Mulder sème le trouble et nous rend captifs d’une narration double et hypnotique.


Ce que j'en pense

Ceux qui me connaissent savent que j’aime ce qu’écrit Caroline De Mulder. Je n’allais pas laisser passer la réédition de Bye Bye Elvis

Hormis le fait que le livre évoque le King, je ne savais rien du roman en le commençant. En ce qui me concerne, le nom de Caroline De Mulder suffit. J’ai d’abord été décontenancée par l’alternance entre ces deux récits, distants dans le temps et dans l’espace. Mais John, l’Américain vieillissant qui vit à Paris sur les restes d’une gloire passée, et Elvis, la star absolue d’une Amérique triomphante, ont bien des points communs. Caroline De Mulder a un talent inouï pour évoquer les corps, la décrépitude de la chair, la jeunesse de la peau et des muscles qui se débinent, sous le coup des années ou des excès (ou les deux, mon capitaine). John a quelque chose de pathétique, de touchant et de répugnant tout à la fois, mais Elvis ploie lui aussi, très jeune, sous le poids d’une gloire qui l’étouffe, débordant ses costumes trop brillants, trop serrés. Légèrement déviant, toxicomane jusqu’à l’os, il n’est pas l’étoile brillant au firmament, mais une créature qui ne se possède plus, et cherche toute sa vie à panser ses blessures.

L’écriture de C. De Mulder provoque le malaise, un peu à la manière de certains écrivains du XIXème siècle, précisément parce qu’elle capte le malaise, l’excès en toutes choses, mais elle bouleverse aussi, parce qu’elle livre une incarnation de la légende, et le mot d’incarnation est bien celui qui convient. Elvis le blondinet devient le sex-symbol aux cheveux aile de corbeau, au regard incandescent, et d’emblée, il ploie sous le poids de ce qu’il symbolise. John se désagrège corps et âme et tente de donner le change, de se donner le change, à vrai dire. 

Avec Yvonne, qui prend soin de John à Paris, John et Elvis, Caroline de Mulder nous offre trois destins fracassés, brise les idoles, ne donne aucune réponse. Il y a des moments loufoques, mais tragiquement loufoques, un paradoxal mélange de malaise et de grâce, des questions sans réponse. 

Cette fausse bio-fiction est une merveille vénéneuse et douce, fascinante et troublante, signée Caroline De Mulder. 

PS : en prime, une excellente postface sur le roman.

 

Caroline De Mulder, Bye Bye Elvis, Espace Nord, 2023.

Le roman avait été publié en 2014 chez Actes Sud.

samedi 13 janvier 2024

Le concert de Muharem Bazdulj



Présentation éditeur

Sarajevo, 23 septembre 1997. U2 est en plein dans sa tournée Pop Mart, et offre aux spectateurs ce soir-là un concert mythique ! Le premier show d'un groupe majeur en Bosnie depuis la fin de la guerre en 1995. Un pur moment de rock'n'roll. Tous les classiques font résonner le stade : « Miss Sarajevo » bien sûr, jusqu'à « Sunday Bloody Sunday », et aussi « New Year's Day », où Bono sollicite l'aide du public, car il avait perdu sa voix le matin même… Avant de ponctuer par son célèbre « Viva Sarajevo ! Fuck the past, kiss the future! ».
Le roman de Muharem Bazdulj suit une galerie de protagonistes Sejo le jour du show légendaire. De Marko, fan inconditionnel, à Zeljko, supporter de foot, qui se doit d’être présent au stade, jusqu’au journaliste croate qui couvre l'événement… Cette nuit magique fut pour tous le symbole d’un retour à la normale dans cette région depuis trop longtemps en tension. Elle est devenue la frontière métaphorique entre le conflflit et la paix, et restera pour U2, selon leur déclaration, leur concert préféré.


Ce que j'en pense

Le principe est simple : les chapitres nous présentent une succession de personnages, qui tous se rendent au concert de U2 du 23 septembre 1997 à Sarajevo. C'est autant un évènement politique que musical, par lequel U2 entend marquer, au milieu de sa tournée PopMart, le fragile retour à la normale d'un pays qui sort de la guerre. 

Il y a là tout ce qui me plaît : un roman kaléidoscopique, qui après le chapitre de présentation de l'évènement passe de personnage en personnage, jusqu'au concert, point d'orgue et de rassemblement, et ses lendemains. Il y a la musique, car adolescente, j'ai aimé U2 (j'avais 16 ans à la sortie de The Joshua Tree, que j'écoutais en boucle alors), et j'avais adoré que le groupe fasse monter sur scène Salman Rushdie, qui n'était plus apparu en public depuis le lancement de la fatwa. 

Muharem Bazdulj a un sacré talent pour brosser le portrait de ses personnages, pour les faire exister en quelques lignes par le prisme de cet évènement. Il restitue avec une force incroyable l'élan de vie de cette jeunesse qui a vécu l'horreur, car c'est cela qui l'intéresse : la pulsion de vie, et non la mort. On perçoit pourtant les fractures, les tragédies (à travers, notamment, les superbes Azra et Sejo) : le poids de l'Histoire est là.

Il écrit aussi avec délicatesse ces moments fragiles et improbables, Larry Mullen Jr et The Edge devant leur bière dans la nuit, Brian Eno à la terrasse d'un resto au petit matin. 

Pour ma part, j'ai lu d'une traite Le concert, et je l'ai refermé avec émotion. Ceux qui me connaissent savent mon goût pour les littératures de l'est, comme on dit, et mon sentiment d'une histoire commune et d'une forte appartenance européenne. Et c'est pour cela que Le concert m'a tant touchée.  

Muharem Bazdulj, Le concert (Концерт), Tropismes Editions, 2024. Traduit du serbe par Zivko Vlahovic.


Il s'appelait Doll de Jonathan Ames



Présentation éditeur

Happy Doll, alias Hank Doll, une cinquantaine d’années, habite Los Angeles. Il est détective privé le jour et vigile dans un salon de massage la nuit, après une carrière dans la Navy et dans la police. Lorsque son ami Lou Shelton vient lui demander de lui donner un rein qui lui sauvera la vie, il hésite pendant une nuit. Cependant, le lendemain matin, les choses se compliquent alors que Lou vient s’écrouler, mortellement blessé par balle, dans ses bras et lui confie, avant d’expirer, un gros diamant. Commence alors pour Hank toute une série de péripéties rarement agréables, sur les traces des assassins de Shelton dans les bas-fonds de L.A.

Ce que j'en pense

Hasard ou non des parutions, j'ai lu ce roman juste après avoir relu Le Grand sommeil de Raymond Chandler, dans l'épatante traduction de Benoît Tadié (Série Noire), ce qui m'a permis de saisir la parenté entre les deux types d'univers et d'écriture. Jonathan Ames livre avec Il s'appelait Doll une merveille d'hommage au roman noir américain, et si cela m'a fait penser à Chandler, c'est qu'il y a chez Ames une même mélancolie, une tendance contemplative qui vous tord le coeur. Hank Doll est un privé qui, faute de clients en nombre suffisant, est aussi vigile dans un salon de massage le soir ; comme il se doit, il est un brin cynique mais d'une lucidité et d'une loyauté sans faille, comme Marlowe. Ce n'est pas un loser même s'il est un peu paumé à ce moment de sa vie. Ex-marine, ex-flic, il en a sous le capot, en quelque sorte. C'est aussi un solitaire, dont le meilleur ami est George, son chien. Là se trouve une trouvaille du roman : dépeindre la relation entre un homme et son chien, sans niaiserie, en restituant la force qui peut lier un individu et son animal. C'est magnifique, croyez-moi. 

A la fois maladroit et intelligent, Doll ne tarde pas à mettre le doigt là où il ne faut pas, et à déclencher une série de catastrophes. L'intrigue est rocambolesque à souhait - mais rappelez-vous, celles de Chandler étaient parfois bigrement embrouillées - et on ne peut lâcher le roman. On commence avec une possible greffe de rein et on termine par le démantèlement d'un trafic énorme. Rappelons que l'auteur est scénariste : chez certains, ça donne une écriture transparente (et sans intérêt), chez Ames cela se traduit par une efficacité incroyable, un sens du rythme, sans que soit oubliée l'écriture romanesque. Il y a aussi ce ton, distancié, légèrement sarcastique, très hard-boiled : de l'humour sans gros sabots, ça fait du bien. 

Il s'appelait Doll est un bijou de roman noir, dans lequel Jonathan Ames ne se contente pas de faire le malin ("regardez comme je connais bien mes classiques, je vous fais un roman méta parce que je suis tellement intelligent") mais livre un vrai et grand roman noir. 


Jonathan Ames, Il s'appelait Doll (A Man Named Doll), Joëlle Losfeld, 2024. Traduit de l'anglais (USA) par Lazare Bitoun. 



mercredi 3 janvier 2024

Chevreuil de Sébastien Gendron



Présentation éditeur

Tout va bien pour Connor Digby. Sujet britannique, auteur de romans jeunesse à succès, il vient de retrouver l’amour en la personne de Marceline, une femme tout à fait à sa mesure et, pour ainsi dire, tombée du ciel. Seulement voilà, le village français dans lequel il est installé depuis une demi-douzaine d’années se met brusquement à le détester. Il faut dire que la population locale, franchement raciste et réactionnaire, n’a que cet étranger à se mettre sous les crocs.
Un vent épique se lève enfin sur ce petit coin de France, et Connor et Marceline sont bien décidés à en profiter pour rejouer la guerre de Cent Ans.

Ce que j'en pense

Vous ne connaissez pas le village de Saint Piéjac? Si, vous connaissez. OK, il ne s'appelle peut-être pas Saint Piéjac, mais vous le connaissez. Vous y vivez peut-être. C'est un coin comme il existe par milliers dans notre beau pays. C'est un concentré de la bêtise, de la méchanceté et de la haine de l'autre, tristement ordinaire. Il faut tout le talent de Sébastien Gendron pour en faire un lieu romanesque, et il en a, du talent ! 

Il faut l'imaginer assembler les pièces de son jeu de massacre : un Anglais pas très intégré parmi les ploucs franchouillards, prompts à détester tout ce qui vient d'ailleurs, une femme en fuite qui va trouver refuge dans ses bras, et une poignée d'autochtones comme on en fait par millions, crétins décérébrés, petits coqs de fumier local, chasseurs aux rêves de conquérants, et méchants très méchants. Secouez le tout, hissez le drapeau (britannique), et c'est de la nitroglycérine qui explose en mille couleurs. 

Sébastien Gendron a l'art de croquer avec férocité et jubilation ce qu'il y a de pire dans notre société, et là où certains nous livrent une vision enchantée de nos bourgades ou une vision décliniste de la ruralité, il s'en donne à coeur joie dans la satire. Le Saint Piéjac de Chevreuil, c'est un village français, avec ses petits notables qui font la pluie et le beau temps, son culte de la bagnole et des engins motorisés avec leurs mochetés de parking, ses privilèges de hobereaux dégénérés et armés. C'est un village français d'aujourd'hui mais qui voudrait bien vivre encore dans un "hier" idéalisé et factice, fermé sur lui-même et qui fantasme les périls venus d'ailleurs. Point d'Arabes ou de Noirs dans les parages? Qu'à cela ne tienne, on s'en prend aux Ukrainiens venus manger le pain des Français, et à cet Anglais, une sorte d'ennemi héréditaire aux yeux de ces idiots. 

Tout ça est à la fois terrifiant et hilarant, parce que Sébastien Gendron a le sens des situations absurdes et des dialogues ébouriffants. Chevreuil est un roman noir héroï-comique, qui nous fait une épopée à partir de presque rien, du trivial, concluant dans un final "hénaurme", tandis que Il Duce, imperturbable, continue son chemin (lisez, vous comprendrez). 

L'air de rien, il rassemble un vrai bestiaire, on se régale avec les titres de chapitres, et tout ça se finit avec des asticots. Nos tristes sires, qui rêvent de l'affrontement avec le chevreuil, véritable seigneur des lieux, indifférent et majestueux, ne sont que des sangliers qui foncent aveuglément et finissent par se rentrer dedans. 

Mention spéciale à la scène d'ouverture : la gamine qui se fait bouffer par les lionceaux, je suis fan. Au risque de me répéter : lisez, vous comprendrez. 

On passe d'un zoo à l'autre, en somme. 

Embarquez avec Connor et Marceline, ça vous donnera du pep's et de la férocité pour commencer 2024 comme il se doit. 


Sébastien Gendron, Chevreuil, Gallimard, La Noire, 2024. 



dimanche 17 décembre 2023

Objectif Zéro d'Anthony McCarten



Présentation éditeur

Ils sont dix, viennent des quatre coins des États-Unis, et partagent le même but : gagner trois millions de dollars. Le bêtatest « Objectif Zéro », imaginé par initiative Fusion, tient en une ligne. Les participants ont deux heures pour disparaître des radars. Si, au bout de trente jours, ils ne sont toujours pas repérés, ils remportent la coquette somme.

Relativement facile ? C’est sans compter les agents de Fusion, une des entreprises les plus innovantes et puissantes au monde, qui sont lancés à leurs trousses. Drones, algorithmes prédictifs, capteurs de reconnaissance faciale et de mouvement… Fusion est sûre de débusquer tous les participants et de recevoir ainsi l’aval de la CIA pour lancer une application révolutionnaire de surveillance des citoyens. Mais une jeune femme sous-estimée par les algorithmes va leur donner du fil à retordre.


Ce que j'en pense

A priori, Objectif Zéro n'a rien pour me plaire : il relève du techno-thriller et ce n'est pas ce que je préfère. Mais je l'ai reçu en service presse, et même si je ne l'avais nullement demandé, j'ai fini par l'ouvrir, parce que j'avais envie d'un page-turner. Et franchement, Anthony McCarten ne manque pas de talent, de savoir-faire. Il sait piquer la curiosité du lecteur, et dans des chapitres courts, alternent les points de vue des chasseurs et des proies avec habileté et un brin d'humour. 

Je suis donc arrivée à un peu plus de la moitié du roman sans m'en rendre compte, bien accrochée, et assez épatée par la capacité de l'auteur à faire exister les personnages, y compris ceux des fugitifs qui tombent plus ou moins rapidement. McCarten a un joli talent pour donner de la chair à ses protagonistes. 

Mais il faut bien le reconnaître, jusque là, tout en trouvant ma lecture fort plaisante, j'aurais pu l'interrompre sans me sentir frustrée. Et puis il y a un plot-twist. Oh! pas un de ces retournements comme je les exècre, dans ce que je considère comme de mauvais thrillers. Non, un truc que je n'avais pas vu venir, mais alors pas du tout, et qui m'a empêchée de lâcher le roman ensuite. Jusque là c'était du beau travail, mais à partir de ce coup de théâtre, le roman prend une autre dimension. 

L'interrogation du roman (quel prix est-on prêts à payer pour préserver notre sécurité?) se fait plus subtile mais aussi plus aigüe, et insuffle assez de noirceur au récit et à son dénouement pour contrebalancer l'effet thriller, avec ses aspects idéologiques parfois un peu rances. 

Je me demandais comment l'auteur allait se dépêtrer de la mécanique qu'il avait enclenchée, comment il allait éviter le simplisme que d'autres auraient adopté sans hésiter pour livrer une fin propre et rassurante. Et il s'en tire très bien, sans manichéisme, sans angélisme, sans naïveté, avec une porte entrouverte sur juste ce qu'il faut d'espoir. 

McCarten est presque un vieux routier au vu de son pedigree : même s'il vit à Londres et Los Angeles, d'après sa fiche Wikipédia en tout cas, le fait qu'il soit néo-zélandais n'est pas anodin. Comprenez qu'il n'est pas américain, et je crois que ça fait une différence. 


Anthony McCarten, Objectif Zéro (Going Zero), Denoël, Sueurs froides, 2023. Traduit de l'anglais (Nouvelle Zélande) par Frédéric Brument.