samedi 24 septembre 2022

Je suis le fils de ma peine de Thomas Sands



Présentation éditeur

Hiver 2021. Vincent Chanaleilles n’a plus d’illusions depuis longtemps. C’est un flic confronté à la solitude, à la barbarie. Des adolescentes disparaissent, qu’il ne parvient pas à tirer hors de la nuit, un jeune homme en rupture de ban égorge un gardien de la paix au métro Charonne, et Paris s’enfonce dans l’abîme. Hanté par la mémoire d’un père emporté par Alzheimer, le Capitaine avance dans un pays soumis, pétrifié par la peur. Il sait bien qu’il n’est pas là pour faire triompher la justice ou la vérité, mais pour colmater les brèches.

Les siennes aussi. Nuit après nuit, le Capitaine se lance sur les traces de ce père violent dont il a renié le nom, dont il ignore la langue. Il cherche à comprendre cet immigré algérien, condamné à fuir son commando FLN, perdu à l’aube des années 1960 au cœur du bidonville de Nanterre, puis essayant de se frayer en France un chemin fragile et douloureux. Il revient vers ses racines arrachées et se demande : hérite-t-on du sang noir de son père ?

Ce que j'en pense

Equinox + Thomas Sands + un titre superbe, évidemment je ne pouvais résister. J'avais été décontenancée par son précédent roman, et j'avais adoré le premier. Il me surprend encore, par un roman moins surprenant. Je m'explique. Il me semble que Thomas Sands fait ici des choix apparemment plus classiques (ce qui n'est pas un défaut): la quête d'un homme, Vincent, quête de lui-même et de son père, avec à la clé une forme d'apaisement et peut-être de réconciliation. Sur ce dispositif que je qualifie ici de classique, le talent de Thomas Sands est de ne céder à aucune facilité, et de ménager quelques fausses pistes narratives : ainsi l'enquête qui pourrait s'amorcer à partir du chapitre 2. Impasse narrative car on est loin d'une vision enchantée où les morts trouvent la paix grâce à un enquêteur qui leur rend justice en trouvant les responsables. Il en va de même pour le portrait du père qui se dessine peu à peu : pour lui point d'apaisement, comme le montre le dernier enregistrement. 

J'imagine que certains trouveront que le roman est écartelé entre deux fils narratifs : la quête liée au passé et à l'Histoire (la Guerre d'Algérie), la radiographie de la France contemporaine. Il me semble au contraire que les deux sont liés et que là réside la force de ce roman noir. Thomas Sands livre une vision très sombre d'un pays en plein effondrement, que le pouvoir livre à des peurs soigneusement entretenues, d'une société qui ne laisse pas une chance aux plus fragiles, et qui condamne ses "agents" (ici la police) à constater le désastre et à servir de bouc émissaire. Car Vincent, comme ses collègues, ne servent à rien, ils prennent la barbarie en pleine face, au point qu'ils n'ont guère de choix : devenir barbares ou mourir. 

Ce roman est une sorte d'histoire de la violence. Tout comme l'histoire personnelle et familiale de Vincent est une histoire de violence, l'histoire de la France est une histoire de violence et de sang qui rejaillit sur ses enfants. Vincent est le fils de cette peine et de cette violence, subie et infligée, et la société française d'aujourd'hui hérite elle aussi de cette violence, qu'elle a infligée, qu'elle continue d'infliger, et qu'elle subit à son tour. 

Si le roman semble classique dans sa forme, comme je le disais, il n'en reste pas moins qu'il offre un apaisement trompeur : il n'est pas de pardon, la haine ne peut s'éteindre, la violence se perpétue. Et là, je retrouve toute la force de Thomas Sands, chez qui il n'y a jamais un mot de trop, jamais une phrase facile. On ne sauve personne. On enterre seulement les morts : "Nous fermons les yeux des morts et les morts en retour nous ouvrent les yeux." Aux morts, donc : Sandra, Manu, l'inconnue du chapitre 2, le père. Et ce que nous voyons est horrible. 

Thomas Sands, Je suis le fils de ma peine, Les Arènes Equinox, 2022. 

La femme du deuxième étage de Jurica Pavicic





Présentation éditeur
C’est l’histoire de Bruna, qui tombe amoureuse de Frane, un beau marin. Ils se marient et emménagent au deuxième étage de la maison familiale. Au premier vit la redoutable Anka, la mère de Frane. Trois ans plus tard, Bruna est à la prison de Požega, où elle purge une longue peine pour le meurtre de sa belle-mère…
La Femme du deuxième étage est l’anatomie d’une tragédie dans laquelle des gens ordinaires deviennent acteurs de la rubrique faits divers. À la recherche des ressorts du drame, l’écrivain s’enfonce dans la peau de son héroïne et explore les circonstances qui ont conduit au meurtre. Excellent chroniqueur et critique de la réalité sociale, Pavičić traite des mutations d’une société en transition et de leur impact sur le microcosme d’une famille, sur fond d’images idylliques de la Méditerranée.

Ce que j’en pense
Vous savez quoi ? J’appréhendais la lecture de ce nouveau Jurica Pavičić. J’avais énormément aimé L’eau rouge, et puis je savais que La femme du deuxième étage avait été publié avant. Dans ce cas-là, je redoute toujours d’avoir quelque chose de moins abouti. Or, il n’en est rien.
Tout d’abord, sachez-le, commencer La femme du deuxième étage risque fort de vous extraire de toute vie sociale ou de toute autre tâche le temps de la lecture. J’ai pour ma part été happée par le roman en deux pages. Ensuite, si vous vous attendez à un « domestic noir » à la britannique, vous pouvez toujours le lire mais je pense que vous serez déçus car il n’est pas question ici de thriller psychologique. D’ailleurs, La femme du deuxième étage est publié dans la collection « Fiction » de chez Agullo. A mon sens, il aurait pu être en Agullo Noir, mais il n’est pas question de thriller, ni d’enquête. J’ai pensé au livre de Mancini, publié il y a plusieurs mois chez Agullo, qui n’a pourtant pas grand-chose à voir, mais parce que les deux romans ont en commun d’offrir un superbe portrait de femme. De bout en bout, j’ai été en empathie avec Bruna, voyant comme elle, impuissante, la tragédie arriver.
Il y a quelque chose de très singulier chez Pavičić, une façon de saisir le réel par le petit bout de la lorgnette, d’embrasser l’histoire politique et sociale de la Croatie par le prisme du fait divers, mais avec un rythme très particulier. Paradoxalement, son roman est d’une grande force tout en cultivant une forme de discrétion, si je puis dire : pas de fracas chez Pavičić, pas de paroxysme tapageur à grands renforts de suspense ; la tragédie progresse à bas bruit, et c’est encore plus fort.
A travers le destin funeste de Bruna et de Frane, Pavičić dresse le portrait d’une société en proie aux convulsions de la transition libérale. Fragiles socialement, ces deux jeunes gens sont soumis à des déterminismes sociaux très puissants, et sont écrasés par des circonstances terribles. Comme un leitmotiv, Bruna repense à la soirée de leur rencontre, par laquelle tout commence, avec un enchaînement contre lequel on ne peut rien. Mais comme elle le suggère à un autre moment, cela commence même avant : rien ne se serait passé de la même manière si le père de Frane n’avait pas eu d’accident au travail. Et c’est tout une société qui surgit sous nos yeux, ceux qui prennent des risques au travail pour le profit de quelques-uns, sans respect des règles de sécurité, ceux qui doivent travailler loin des leurs (comme la sœur) ou en mer pour des armateurs parfois douteux, et qui ne peuvent assumer les charges familiales qui leur incombent. Il y a un modèle familial malsain, mortifère, qui donne de l’emprise à la mater familias. On loue souvent, y compris en France, le soutien familial qui sort les plus fragiles de la précarité, mais on ne parle guère de l’emprise que cela génère, souvent bien au rendez-vous. Pavičić montre aussi la Croatie d’aujourd’hui, à la fois sauvée et minée par le tourisme.
J’ai été bouleversée par les visites que Bruna reçoit en prison, de sa mère et de son amie. La mère offre un superbe personnage de femme aussi, qui fait comme elle peut avec ses propres fragilités. Et on se surprend à comprendre que Bruna se sente finalement bien en prison, sans décision à prendre, protégée par une routine quotidienne qui la maintient hors de l’eau. La partie qui suit sa sortie de prison est superbe aussi, mais je ne vous en dirai rien. La clôture du roman est à l’image du roman, douce et puissante, sobre et bouleversante.

Jurica Pavičić, La femme du deuxième étage (ŽENA S DRUGOG KATA), Agullo, Agullo Fiction, 2022. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.


mardi 23 août 2022

Pour tout bagage de Patrick Pécherot



Présentation éditeur

1974, cinq lycéens, la tête pleine de rêves fumeux, abattent par erreur un passant alors qu’ils pensaient agir comme leurs « héros », les membres d’un groupe anar qui venait d’enlever un banquier espagnol à Paris.
Lorsque, quarante-cinq ans plus tard, l’un d’eux commence à recevoir anonymement le récit de leur histoire, il part à la recherche de ses anciens camarades.
Au gré d’une déambulation nostalgique entre passé et présent, le narrateur reconstitue enfin toutes les circonstances du drame.
La photographie sépia d’un pan des seventies et leur cortège de fantômes.


Ce que j'en pense

Patrick Pécherot est une voix qui compte à mes yeux dans le roman noir français. Il explore les fractures de l'Histoire du XXème siècle et ce nouvel opus s'empare d'une période plus récente, les années 1970. Je me réjouis que le roman français aborde cette époque, trop peu envisagée me semble-t-il jusqu'alors, mais il est vrai qu'il faut un peu de recul. 

Patrick Pécherot oscille entre nostalgie et recul critique à travers son narrateur, et nous regardons avec lui ces photos de l'époque, ces instantanés, et peu importe que nous ayons vécu tout cela ou pas. Années d'utopies, d'idéaux plus ou moins bien digérés, d'errements, d'erreurs, d'impasses, les années 1970 furent riches d'enseignements douloureux pour les personnages du roman. Les modalités de l'engagement sont questionnées, avec bien sûr cette interrogation sur la lutte armée. Le narrateur n'est pas tendre pour ces jeunes gens qui se payent de mots, et c'est ce qui m'a passionnée :  pas d'idéalisation, pas d'angélisation, et Chloé remet d'ailleurs les pendules à l'heure des décennies plus tard. 

Le narrateur est souvent désemparé devant notre époque, ses combats, ses renoncements. Vous savez quoi? J'ai parfois pensé à Modiano en lisant Pour tout bagage. Pourtant, l'écriture de Pécherot est bien différente, et j'ai adoré retrouvé son style, sa gouaille jamais trop appuyée, son trait acéré pour saisir une époque, la nôtre ou les années 1970. 

De même, la construction du roman est impeccable, parfaitement maîtrisée et efficace. Le roman se savoure et se dévore tout à la fois, explorant les possibilités (qui a tiré?), s'arrêtant régulièrement sur des clichés de l'époque, restituant des moments, souvent heureux, le temps de l'innocence, en une progression remarquable. 

Je parlais de Modiano : peut-être pour cette façon que Pécherot a de saisir le passé par de vieux clichés, des objets, des numéros de téléphone (Chloé lisant l'annuaire du temps jadis), mais aussi pour ce regard tendre, désabusé, sur des années de rupture pour les personnages. Le basculement dans la violence a pris une dimension inattendue et fait voler l'innocence - et le groupe d'amis - en éclats, jetant un voile sur les moments partagés, dessillant les regards et les consciences jusque là pétries de certitudes un peu naïves. Et tout cela, par la grâce du regard et de l'écriture de Patrick Pécherot, tord le coeur du lecteur, dégage une émotion magnifique, sans pathos, par petites touches. Oui, c'est du très grand Pécherot...


Patrick Pécherot, Pour tout bagage, Gallimard, La Noire, 2022. Sortie le 25 août.


vendredi 1 juillet 2022

La chambre du fils de JØRN LIER HORST



Présentation éditeur

Bernhard Clausen, ancien ouvrier soudeur, membre important du parti travailliste et ex-ministre, meurt soudainement d’une crise cardiaque. Un proche va inspecter son chalet pour s’assurer que rien n’y traîne qui risquerait de compromettre le parti. Il découvre neuf cartons entassés comme à la hâte dans une chambre, remplis de billets datant du début des années 2000 : l’équivalent de quatre-vingts millions de couronnes en euros, livres sterling et dollars.
L’inspecteur Wisting est chargé par le procureur général de Norvège de découvrir leur origine. Rapidement et le plus discrètement possible : les élections approchent.
Mais son enquête prend une nouvelle dimension quand remonte à la surface une lettre anonyme mettant en cause Clausen dans la disparition, en 2003, d’un jeune homme parti pêcher au bord du lac Gjersjøen.


Ce que j'en pense

Pour ceux qui se demanderaient quoi emporter en vacances, voilà du bon polar, bien fichu, bien construit, avec une intrigue prenante et solide. Je le rangerai volontiers dans la catégorie du "procedural", parce qu'on suit Wisting et l'équipe qu'il se compose pour mener l'enquête sur les caisses de devises retrouvées au domicile du politicien mort (de mort naturelle) : et c'est passionnant, vraiment. Le lecteur observe des professionnels à l'oeuvre, une équipe qui fonctionne, une mécanique d'enquête qui avance sans tambour ni trompette, et l'auteur n'a pas besoin d'introduire des éléments de tension interne ou des rebondissements liés à leur vie personnelle pour captiver. C'est un aspect que j'ai adoré. 

J'ai beaucoup aimé les personnages, que je découvrais. En effet, je n'ai pas lu le précédent opus de l'auteur, dans lequel il introduisait, je suppose, le personnage de Wisting. On retrouve dans cette série quelque chose qui me semble récurrent chez Horst : les rapports père-fille, mais c'est moins appuyé que dans son autre série. Le procedural l'emporte sur le reste. Pourtant, les personnages prennent corps, n'allez pas croire qu'ils ne sont que des pions un peu vides : mais l'auteur ne cède pas aux facilités de personnages éclatants et improbables.

Pas d'esbrouffe, pas de twist à la noix, pas de scènes spectaculaires et sanglantes, non, une enquête scrupuleuse menée par des pros aux compétences complémentaires, et en arrière-plan, mine de rien, une réflexion sur l'exercice du pouvoir, sur les tiraillements entre intérêts personnels et éthique politique. 

Avec des éléments simples, La chambre du fils m'a fait passer un excellent moment, et c'est beaucoup. Si vous voulez en faire de même, n'hésitez pas.


JØRN LIER HORST, La chambre du fils (Det innerste rommet), Gallimard, Série Noire, 2022. Traduit du norvégien par Aude Pasquier. 




lundi 27 juin 2022

L'heure des chiens de Thomas Fecchio




Présentation éditeur

En l’espace d’un week-end, le quotidien de la ville de Soissons sombre dans le chaos. Les tombes musulmanes de la nécropole dédiée aux soldats de 14-18 sont atrocement profanées et de l’autre côté de la ville, Julia, en convalescence à la suite d’un accident traumatisant, trouve une main sauvagement coupée sur les berges de l’Aisne. L’adjudant Gomulka, gendarme désabusé et proche de la retraite, se voit confier ces deux enquêtes. Face à la violence et la noirceur de ces crimes, il ne s’opposera pas à ce que le lieutenant Delahaye, surnommé « la Machine », lui prête main forte. Au cœur d’une ville qui porte les stigmates du premier conflit mondial, les deux hommes vont devoir démêler l’écheveau de ces deux affaires, qui n’en formeront peut-être qu’une. « L’invasion s’arrête ici ».


Ce que j'en pense

J'étais totalement passée à côté de ce roman et à dire vrai, de cet auteur, jusqu'ici. C'est son deuxième roman. Et je pense que c'est une plume à suivre. C'est dans la collection Cadre Noir du Seuil qu'a été publié en 2021 L'heure des chiens, qui brasse plusieurs thématiques sociales et politiques: accueil des migrants, extrême-droite, souffrance au travail, France périphérique et perte des repères... Je sais que certains lecteurs ont trouvé que cela faisait un peu trop et nuisait à l'ensemble, car qui "trop étreint mal embrasse", si je puis dire. Je comprends cette réserve mais je ne la partage pas tout à fait. Si je devais formuler à mon tour une réserve, elle concernerait plutôt le dénouement, la résolution de l'intrigue et du "mystère", parce qu'un personnage est introduit un peu tardivement à mon goût (même s'il y a des signes précurseurs) et parce que les implications sont un peu rocambolesques. Mais cela n'est que mon humble avis, et l'ensemble est très cohérent, quoi que j'en dise. 

Non, sur la multiplicité des thématiques, je n'ai pas froncé les sourcils : tout s'entremêle, pas seulement par nécessité narrative mais par cohérence politique, si vous me permettez le mot. Tous les "thèmes" brassés sont les facettes complémentaires d'une société en crise, qui instrumentalise et déshumanise les individus, sacrifiant le collectif au nom de l'intérêt de quelques uns, piétinant l'humanisme et les valeurs morales élémentaires. Soissons est une de ces petites villes vidées de substance, où se cumulent les symptômes de cette société malade. J'admets que tout cela peut sembler un peu touffu, un peu périlleux, mais à travers le personnage de Gomulka, il y a une sorte de faisceau qui donne du sens à... cette perte de sens. Tous les personnages, toutes les situations et partant toutes les thématiques convergent autour de la perte de sens dans une société qui ne pense qu'à la performance et qui s'égare dans des fonctionnements qui s'affranchissent ou veulent s'affranchir du facteur humain (l'expression revient dans le roman) : machine managériale (Julia), machine politique et policière (le traitement des migrants, la "réponse" xénophobe), machine déductive (Delahaye), machine comptable (la police doit faire du chiffre, la clinique psychiatrique se voit couper des financements parce que trop peu efficace), etc. 

Et puis il y a les personnages : la force de Thomas Fecchio est de les faire exister très vite, et de leur donner une profondeur intéressante. Pas de manichéisme ni d'héroïsation, on est face à des personnages qui sont troubles, de Julia à Delahaye, en passant par le très intéressant Gomulka, pas très aimable, pas très clair. L'auteur reprend des figures codées, comme Gomulka, fidèle apparemment au stéréotype de l'enquêteur en pleine crise personnelle et professionnelle, ou la prostituée qui veut se sauver de sa condition. Mais il sait leur donner du souffle, évite la caricature, sans aucun angélisme. 

L'heure des chiens se lit donc avec grand plaisir, et mérite d'être découvert s'il n'est pas passé entre vos mains. 


Thomas Fecchio, L'heure des chiens, Seuil, Cadre Noir, 2021.


dimanche 12 juin 2022

Agentique d'Elodie Denis et Le couloir rouge de Brice Matthieussent





Présentations éditeurs

Agentique - Elodie Denis

1996, Chayton, vétéran américain, visite le Vietnam comme on retourne sur une scène de crime. Loan, étudiante, s'ennuie dans l'agence de voyages de sa mère. Ensemble, ils traceront un sentier dans ce pays mutilé par la guerre : le premier ravivera sa mémoire, la seconde dessinera cet éprouvant périple. Mais derrière ce drame actuel se cache une autre réalité plus ancienne, un théâtre de marionnettes trempées d'agent orange.

Le couloir rouge - Brice Matthieussent

Ils sont quatre amis à se retrouver rituellement depuis des années, chaque premier samedi du mois, dans un petit restaurant vietnamien de Paris. Tous ont en commun les souvenirs d’une ancienne vie passée sur le continent asiatique.
Ce soir-là, c’est Marco qui prend la parole – et il ne la lâchera plus. Sous le regard tour à tour intrigué, amusé ou inquiet de ses trois comparses, il plonge au coeur de ses ténèbres les plus intimes. Son récit va les ramener au temps du Vietnam des années 1970. Marco, alors tout jeune homme, revenu de l’utopie hippie et incertain de son avenir, inspiré par la figure de Malraux, avait décidé de partir jouer à l’aventurier au bout du monde, dans l’espoir de trouver un sens à son existence. Làbas, deux rencontres cruciales, aussi belles que terribles, vont le bouleverser à jamais.
Un roman d’initiation et d’amitié magnétique en hommage aux grands classiques de Joseph Conrad.


Ce que j'en pense

J'ai enchaîné la lecture de ces deux romans, qui m'ont tous les deux emmenée au Vietnam, et même s'ils sont différents, je suis tombée sous le charme de ces deux écritures.

Brice Matthieussent est avant tout pour moi un traducteur, mais je savais qu'il était aussi auteur, sans pour autant avoir eu la curiosité de le lire. Cette fois-ci, c'est une chronique de lecture qui m'a donné envie de lire Le couloir rouge. Des amis, tous d'ex-baroudeurs ou grands voyageurs, se retrouvent régulièrement à Paris, au Dalat, et ce jour-là, l'un d'entre eux entreprend de raconter son séjour au 
Vietnam, dans l'étrange ville coloniale de Dalat, au lendemain du départ des troupes américaines, et alors que la guerre fait toujours rage. J'ai aimé ce dispositif narratif, ce long monologue entrecoupé de séquences brèves dans le restaurant, car l'on partage immédiatement la fascination des convives pour le récit de Marco.

Deux fils s'entrelacent : l'un est en quelque sorte l'initiation du jeune Marco, qui fait sur place deux expériences fondamentales, fondatrices, que je vous laisse découvrir. Il y a une des plus belles scènes d'amour que j'aie lue. L'expérience du couloir rouge est dans un autre registre une des plus saisissantes et fortes qu'il m'ait été donné de lire aussi.

Le couloir rouge est aussi un superbe roman sur la colonisation, ou plus exactement la pensée coloniale, et les scènes dans la plantation de thé sont incroyables. Matthieussent déconstruit les fantasmes coloniaux (dont n'est sans doute pas exempt le jeune Marco), fracasse les jolies images. De manière sans doute incongrue, j'ai pensé à Marguerite Duras, à Robbe-Grillet (certaines scènes de La Jalousie). Je me suis laissée porter par la plume de l'auteur, qui écrit magnifiquement, dans un style qui à la fois vous percute par sa force d'évocation et vous caresse par sa finesse d'atmosphère.

J'ai aussitôt enchaîné avec Agentique d'Elodie Denis, qui aborde un autre aspect des guerres coloniales et post-coloniales. Le récit entremêle là aussi deux époques, le milieu des années 1990 et par analepses, les années 1970, quand les USA traquent le communiste honni dans un 
Vietnam déjà meurtri. Elle restitue toute la sauvagerie savamment organisée de cette tuerie de masse et de cet écocide, venant nous rappeler que les ravages de l'agent orange se feront sentir bien au-delà de la fin du conflit, sur la nature aussi bien que sur les êtres humains. L'intrigue alterne le point de vue de Chayton Delgado, vétéran venu disperser les cendres de son ancien compagnon d'armes sur cette terre de sang, mais aussi tenter de retrouver la mémoire de cette période qu'il a en partie occultée, et de Loan, jeune femme qui lui sert de guide dans ce pélerinage. Il y a chez Elodie Denis une grâce dans l'écriture qui provoque l'émerveillement, une puissance de l'imaginaire qui fait de ce roman à la fois une vision du Vietnam de ces deux époques très précise et documentée et une vision romanesque libérée de toute glu réaliste. Dans de longues phrases qui s'enroulent et vous enveloppent, elle s'attache à faire ressentir, sentir, percevoir par les sens aussi bien par l'esprit ce pays qui reste fondamentalement étranger pour Delgado. Un repas dans une petit restaurant un peu perdu et les odeurs délicieuses, une pause pour se rafraîchir au bord d'une route alors que la pluie ruisselle, une nuit ultime sur une rivière à l'atmosphère étrange... La beauté de l'écriture, la capacité d'Elodie Denis à faire exister ces personnages, de premier plan ou simples silhouettes, sa maîtrise de la construction, font que le roman se dévore et se savoure.

Colonialisme, impérialisme, voilà deux grands sujets abordés par ces romans qui ont surtout en commun de proposer des visions habitées et puissamment romanesques, et de déployer les sortilèges de deux voix poétiques que l'on quitte à regret.




Elodie Denis, Agentique, Les Moutons électriques, 2022.

Brice Matthieussent, Le couloir rouge, Christian Bourgois, 2022.

mercredi 18 mai 2022

Mécanique mort de Sébastien Raizer



Présentation éditeur

Après trois ans passés en Asie, Dimitri Gallois revient à Thionville, afin de se recueillir sur les tombes de son père et de son frère pour apaiser son âme tourmentée.

Mais ce retour réveille de vieilles haines et provoque un regain de violence entre des clans ennemis qui avaient conclu une paix toute relative.
Vengeance, trafic de drogue, opium de synthèse, banquier corrompu, mafia albanaise et ‘Ndrangheta, Dimitri va-t-il réussir à échapper à cette terrifiante mécanique de mort ?


Ce que j'en pense

2022 est une année faste, décidément, notamment à la Série Noire, et depuis des mois, je trépignais car un nouveau Sébastien Raizer était annoncé. L'auteur avait partagé sur les réseaux sociaux la superbe couverture, et je ne connaissais rien d'autre que le titre. 

Si Les nuits rouges prenaient le passé et la liquidation de l'industrie sidérurgique en Lorraine comme points d'ancrage pour nous parler du chaos qui caractérise nos sociétés, il ancre directement Mécanique mort dans le présent, et livre le portrait terrifiant d'un monde où capitalisme et réseaux mafieux se sont totalement, irrémédiablement confondus, car sans l'argent des réseaux criminels, le système tout entier s'effondrerait. On savait les points communs, en matière de fonctionnement, de l'un et de l'autre, la manière dont les mafias ont prospéré grâce au capitalisme et à sa version mondialisée, mais les choses vont désormais bien plus loin. 

Avant tout développement, je le dis tout net : vous pouvez lire Mécanique mort sans avoir lu Les nuits rouges. Sébastien Raizer en reprend l'univers - La Lorraine sinistrée par la désindustrialisation - et certains personnages, notamment Dimitri, je vais y revenir. Il livre habilement et sans pesanteur les clés pour se repérer sans avoir lu Les nuits rouges. Cependant, je pense que vous n'aurez qu'une envie, lire aussi Les nuits rouges. 

Bon, reprenons (me dis-je à moi-même). Dimitri Gallois, figure de rédemption du précédent roman, est à nouveau le déclencheur de chaos de ce roman, bien malgré lui. Car il est revenu, revenu du bout du monde où il a trouvé une forme d'équilibre, mû par le besoin de retrouver les fantômes de son passé, de faire la paix avec lui-même. Il enclenche la mécanique mortifère, il est l'étincelle. Ce personnage me bouleverse, par son rapport à son passé, par ses tentatives folles d'enrayer la "mécanique mort", par sa façon contemplative de considérer le monde, la nature, la terre de son enfance. 

L'une des forces de Sébastien Raizer est sa capacité à faire exister des personnages complexes et magnifiques, qu'il s'agisse des personnages de premier plan ou de figures de second plan. A côté de Dimitri Gallois, Keller n'est pas mal non plus. Oh que j'ai aimé les séances d'enregistrement (une cuillère comme micro) de ce solitaire lucide et cynique ! Il livre au lecteur les clés d'interprétation, de lecture de ce monde en train de s'écrouler, de l'imbrication désormais totale entre criminalité organisée, capitalisme et politique (elle-même subordonnée aux deux autres). La pandémie a joué un rôle d'accélérateur : le monde, au bord du gouffre, ne tient que par l'argent sale. La force de Sébastien Raizer est d'articuler micro et macro, si je puis dire, de montrer à quel point le système, devenu fou, est sur le point d'imploser. Localement, Dimitri va tenter d'empêcher les Albanais de continuer à inonder le marché de fentanyl : aveuglés par l'appât du gain (et bas du plafond, faut le dire), ils introduisent un produit qui va tuer les consommateurs. Cette logique meurtrière et suicidaire est absurde et sape les bases du fragile équilibre instauré par Nesrine et Keller : elle génère donc du chaos, encore et toujours. A un niveau mondial, il y a aussi une lecture politique du marché de la drogue et de ses évolutions : la Chine, les Etats-Unis, lisez, vous comprendrez. Quand les trafics deviennent une arme politique: l'hypothèse est passionnante. 

A un niveau macro, dont le trafic local peut être vu comme une métaphore, se lit l'évolution d'un système dingue qui court à sa perte : la mécanique mort est là. Capitalisme et crime se confondent totalement et sont lancés dans une surenchère mortifère. Toujours plus, toujours plus vite, pour toujours plus de profit : le capitalisme prédateur et la criminalité avide de gains rapides dévorent les ressources naturelles, tuent toujours plus, et ont enclenché un mécanisme qui n'est pas seulement destructeur mais auto-destructeur. Le système va s'effondrer du fait de son incapacité à se réguler, entraînant la planète et l'humanité dans sa chute. Mécanique mort...

Sébatien Raizer livre une fois de plus une vision puissante, hallucinée, sans jamais faire de son roman un pensum. Le rythme est parfaitement maîtrisé, on tourne avidement les pages mais une fois de plus, il mêle à sa mécanique narrative implacable des moments de ralentissement, voire de pause au milieu du chaos. De même que Dimitri est en quête de paix avec les spectres, vivants ou morts, Sébastien Raizer livre des moments d'apaisement, et je vous jure que vous allez parfois rire, oui, rire au milieu de l'horreur : Agathe, la mère, est un personnage formidable, et ses parties avec Salvatore sont une merveille de tendresse et d'humour. Agathe et sa douce démence sénile sont aussi une voie d'accès au passé de Dimitri et à la paix, et peut-être la seule manière de supporter le chaos.

Je ne peux terminer cette chronique sans faire mention de la beauté et de la puissance de l'écriture de Sébastien Raizer : pour moi c'est un éblouissement, comme toujours. Mécanique mort est superbement écrit, les phrases au rythme syncopé, à la poésie violente, sont la meilleure expression de cette vision du chaos qui nous entoure et nous submerge: 

"Martèlements, sifflements, hurlements industriels, odeur de sulfures et de méthane. 

Visions infernales où dansent des cadavres rouges comme la nuit. Leur sang ne sèche jamais.

Les cauchemars deviennent meurtres et les meurtres, cauchemars. 

Il connaît intimement la zone de l'existence la plus noire et la plus puissante, tapie sous une débâcle de peurs et de colères. Il croit la maîtriser. Il y est enchaîné. 

Le passé n'existe pas. 

Tout est toujours présent.

DIRTY BALLAST."


Vous savez ce qui vous reste à faire. Vous me remercierez. 


Sébastien Raizer, Mécanique mort, Gallimard Série Noire, 2022.