mardi 26 avril 2022

La défaite des idoles & La cour des mirages de Benjamin Dierstein




Ce que j'en pense

J'ai chroniqué le premier volume de la trilogie de Benjamin Dierstein, La sirène qui fume, et comme mon rythme d'écriture est un peu paresseux, j'ai lu les deux volumes suivants avant même d'avoir chroniqué La défaite des idoles. Je vais donc vous rendre compte de ma lecture des deux en même temps, valant pour avis sur l'ensemble de la trilogie, le tout en essayant de ne rien révéler de l'intrigue. 

Le deuxième volume est le plus directement politique des trois, et que les âmes sensibles le sachent, le troisième est le plus dur: je connais une lectrice aguerrie de noir qui a calé devant la violence crue de ce tome conclusif. Question de sensibilité, mais aussi d'entrée dans l'univers de Benjamin Dierstein, car la lectrice en question n'avait pas lu les deux premiers. Pour ma part, j'étais prévenue (par elle!) sur le type de violences auquel m'attendre, mais surtout j'avais été "affranchie" dès La sirène qui fume. Mais je dois dire qu'on monte d'un cran pour aller vers l'insoutenable ou presque. Et c'est toute la force de l'auteur : quand certains auteurs peuvent se voir accuser de complaisance dans l'évocation des tortures physiques, en particulier à caractère sexuel, infligées (en particulier aux femmes), lui dose savamment les choses. Nulle complaisance, aucune esthétisation, mais rien n'est épargné, c'est à la fois un parti-pris d'écriture - on n'euphémise pas les violences faites aux plus fragiles, il faut les montrer telles qu'elles sont - et une nécessité narrative, car il nous faut comprendre pourquoi et comment tel ou tel personnage déraille, saisi par l'horreur, terrassé par la souffrance.  

Avec le 3e tome, Benjamin Dierstein fait aussi le procès d'une époque, des relents des années 1970 et 1980, durant lesquelles, sous couvert de libération sexuelle, certains membres de l'élite politique et intellectuelle se sont fourvoyés, ont défendu l'indéfendable, avec une naïveté qui a bien servi les perversions réelles de quelques uns. On entend souvent dans le roman des noms de personnalités publiques qui résonnent avec l'actualité de ces dernières années, car les comptes ne sont pas soldés, et ne pourront l'être tant que vivront les protagonistes - victimes et bourreaux - de cette époque. On voit aussi comment il est commode de dénoncer l'idée de réseaux - vous n'y pensez pas, vilains complotistes - qui certes, peut être instrumentalisée à des fins politiques, mais qui permet aussi de planquer sous le lit la crasse, de faire comme si des organisations criminelles n'existaient pas. Il y a de l'argent en jeu, donc réseaux il y a. Quoi qu'il en soit, avec La cour des mirages, Benjamin Dierstein clôt avec maestria une somme romanesque impressionnante, sans se prendre les pieds dans le tapis, nouant et dénouant les fils de manière impressionnante. Il reprend des fils narratifs laissés là, dans le deuxième tome mais aussi le premier. Se déploie un imaginaire quelque peu paranoïaque, avec un motif-clé dans chaque tome, celui de la trahison. 

L'auteur excelle dans l'évocation des services de police, reprenant bien sûr le thème de la guerre des services, mais l'amplifiant par une lecture politique des services. Qu'ils soient directement liés au pouvoir politique ou infiltrés par des sympathisants ou plus des forces politiques en présence dans le pays, ils dégagent l'image d'une police et d'une justice souvent plus occupées à couvrir leurs fesses et celles des gouvernants qu'à rendre quelque justice que ce soit. Au fond, seule la Brigade de Protection des Mineurs sort à peu près propre de cette trilogie. Les autres services semblent être des paniers de crabes, des nids de serpents, des services politiques en somme. 

J'ai dit tout le bien que je pensais de l'écriture de Benjamin Dierstein, et je ressors bluffée de ma lecture. Le deuxième tome, peut-être parce qu'il explore plus directement les méandres de la vie politique française, est presque apaisé dans le rythme. Enfin, n'allez pas croire que c'est une croisière pépère, vous seriez un peu secoués : mais le premier tome était presque suffocant, du fait des deux points de vue adoptés. Le deuxième prend son temps, puis accélère. Le troisième reprend un rythme soutenu, et on est embarqué dans le point de vue de deux personnages habités, hantés, fracassés : c'est donc reparti pour un roman dont on ne sent pas passer les pages, qui empoigne, avec toujours cet effet de sur-accélération dans le dernier tiers, qui empêche de lâcher le volume. La syntaxe de Dierstein rend admirablement l'état de confusion mentale des protagonistes, de l'un en particulier, avec des phrases où tout se télescope, faisant perdre les pédales au lecteur même. 

On sort de là essoré, vidé, et c'est bien. 

Vous vous souvenez peut-être que j'avais pensé à Chainas, et qu'on comparait beaucoup Dierstein à Ellroy. Finalement, je ne sais pas. Il n'y a pas chez Benjamin Dierstein l'ambiguïté morale de certains auteurs de noir d'aujourd'hui. Ou plutôt si, chez les personnages principaux, dont aucun n'est vraiment aimable (inquiétez-vous si vous vous identifiez), ni coupable, ni innocent. Cependant il perçoit qu'il y a des degrés d'intensité variables dans le degré de déglinguerie morale (j'invente des mots si je veux). Certains sont définitivement corrompus, et au fond, qu'ils liquident d'autres personnes avec des flingues ou qu'ils se contentent de rendre service à des puissants - des plus puissants qu'eux - ne fait pas grande différence. Il y a ceux qui basculent du côté obscur de la force, pour de bonnes ou mauvaises raisons, mais qui gardent un étrange code moral ou de loyauté, qui leur coûte généralement cher dans ce marigot. Et puis il y a ceux qui sont victimes ET bourreaux. Dierstein ne croit guère à la résilience (ce mot que tout le monde a à la bouche aujourd'hui en le dévoyant de son sens) : les victimes sont perdues, soit parce qu'elles sont condamnées à la folie, soit parce qu'elles n'ont plus de repères moraux et se font complices ou bourreaux. Il y a ainsi quelques personnages saisissants de survivants/survivantes, torturés par ce qu'ils sont devenus aussi bien que par le passé. Mais la morale de l'histoire est dans la dernière phrase du 3e tome. Un constat désabusé, mais qui trace la frontière entre ceux qui profitent et ceux qui paient (de leur vie, de leur innocence). Ce ne sont pas les mêmes et cela vaut pour constat moral.

Je me demandais, en ouvrant ce 3e tome, ce que Benjamin Dierstein me réservait. Je savais qu'il irait loin dans l'horreur, mais je me demandais à quelle fin en fanfare je devais m'attendre. Je n'ai pas été déçue, tout est parfaitement logique, et tragique, évidemment. 

Maintenant, j'attends avec impatience la prochaine oeuvre de Benjamin Dierstein. 


Benjamin Dierstein, La défaite des idoles, Nouveau Monde Editions, 2020.

Benjamin Dierstein, La cour des mirages, Nouveau Monde Editions/Les Arènes Equinox, 2022.




jeudi 21 avril 2022

Les invités de Richard Gwyn



Présentation éditeur

Un homme seul habite la maison que lui a léguée sa tante, dans le massif gallois des Black Mountains, occupant ses journées et ses nuits à lire les ouvrages de la bibliothèque. Un matin, il découvre une tente bleue dans son jardin, d’où sortiront au fil des jours des visiteurs étranges. L’une s’invite dans sa cuisine pour lui proposer du thé, un autre, aux allures de vagabond, entreprend sans tarder le réaménagement total du potager. Chacun raconte son histoire et prétend que la tente est la sienne. Le temps s’étire, les certitudes chancellent… Ce bal drolatique et incessant d’invités se poursuivra-t-il ou devront-ils tous retourner dans leur monde ?

Ce que j'en pense

Voilà une lecture qui m'a offert un voyage inédit, un dépaysement total, dans des contrées imaginaires. Oh pas de créatures fabuleuses ou mythologiques ici, mais une maison perdue dans les Black Moutains galloises, habitée par le narrateur qui a hérité de cette demeure par sa tante, Megan. Nous découvrons au fil du récit cette femme singulière à la bibliothèque extraordinaire, que notre narrateur parcourt sans se lasser. Le roman s'ouvre sur la découverte inattendue d'une tente d'un bleu irréel tout près de la maison, dans le pré du voisin. 

Le roman est placé sous le patronage, si je puis dire, de Borges et de son Aleph, mais aussi de Lewis Carroll, entre autres, avec également des références amusées à la culture pop, comme Doctor Who, ou à une culture plus érudite, avec l'ésotérique Thomas Vaughan. Ode aux pouvoirs de l'imagination, le récit déroute, enchante, joue sur une étrangeté qui n'est jamais effrayante. 

Erudit et poétique, le roman de Richard Gwyn enchante, et il est difficile d'en parler davantage sans gâcher le plaisir de la découverte. Il faut se laisser porter, à la fois par le récit de notre narrateur et par ceux de ses "invités", qui éclairent chacun à leur manière la vie de la tante Megan. Il faut entrer dans la tente bleue comme dans le terrier du lapin, sans se soucier du rythme des ans et des heures (le narrateur est souvent désorienté quand il regarde sa montre). Le voyage en vaut la peine. 


Richard Gwyn, Les invités (The Blue Tent), Joëlle Losfeld, 2022. Traduit de l'anglais (Pays de Galles) par Céline Leroy.

dimanche 10 avril 2022

La sirène qui fume de Benjamin Dierstein



Présentation éditeur (Points Seuil)

Mars 2011. Une série de meurtres de prostituées mineures ébranle la PJ parisienne. Fraîchement muté au 36, le capitaine Gabriel Prigent, hanté par son passé et sa soif de justice, est bien décidé à découvrir la vérité, quitte à faire tomber des têtes. D’autant que cette affaire semble avoir un lien avec son pire ennemi, le lieutenant Christian Kertesz, compromis dans un business juteux. Entre tourments intérieurs et obsessions dévorantes, la quête de la vérité ne les laissera pas indemnes. Car dans le jeu de la rivalité, Prigent et Kertesz courent à leur perte.

Ce que j'en pense

A l'orée de ce billet, j'hésite encore : ne vaudrait-il pas mieux chroniquer la trilogie de Benjamin Dierstein d'un coup d'un seul? Mais je ne résiste pas à l'envie de vous parler de ce roman noir dès maintenant, et alors que je viens de lire une petite centaine de pages du second opus. 

J'avais acheté La sirène qui fume lors de sa sortie en poche mais allez savoir pourquoi, comme tant d'autres, il était resté là. Avec La sirène qui fume, Benjamin Dierstein se hisse à mon avis au niveau des plus grands, d'emblée. Il allie la force politique à la puissance émotionnelle, et manifeste une maîtrise de l'écriture et de la construction narrative bluffante. 

Le roman alterne deux narrations, une à la première personne et une à la deuxième personne. Si le premier procédé est classique, c'est un euphémisme, il faut avoir du talent pour tenir le pari d'un récit à la deuxième personne, sans que cela soit affecté ou artificiel. Non, ça marche, et pas qu'un peu. Et de même que le lecteur a déjà pris une tannée dans la scène d'ouverture, il est carrément sonné par la scène de "conflit de voisinage" (appelons ça comme ça), et foutu : il n'a plus le choix, La sirène qui fume et son enfer l'ont saisi. 

Je sais qu'on évoque beaucoup Ellroy à propos de Dierstein, c'est sans doute juste mais j'avoue n'avoir pas lu tant de romans noirs du grand homme (même si j'ai lu plusieurs fois Le Dahlia noir). Bien sûr, il y a chez Dierstein des personnages border line ou complètement déjantés comme il y en a chez Ellroy, et puis il y a aussi ces personnages féminins, le portrait de cette prostitution. Ellroy, sans doute, oui, mais j'ai aussi beaucoup pensé au Chainas de Versus. Il faut le dire, ces comparaisons n'occupent pas longtemps l'esprit, car Dierstein a une voix singulière. Son écriture au cordeau est précise, comportementaliste (ouais, encore, on est dans du noir, dans l'essence du noir), les dialogues claquent, sonnent juste. Le propos est, me semble-t-il, remarquablement documenté : la précision dans le fonctionnement des services de police, dans l'évocation des substances psycho-actives, dans le portrait des réseaux criminels, tout cela est fort appréciable. Leurs univers sont éloignés, mais dans la vision des rapports entre services et entre flics, dans les flirts dangereux aussi entre policiers et criminels, j'ai pensé à Pagan, quand il évoquait l'irruption constante du politique dans les services, les rapports pas franchement sympathiques. Par conséquent, ce n'est pas Prigent vs Kertesz, pas du tout. Il n'y pas vraiment de personnage aimable chez Dierstein, au sens de mignons gentils personnages. 

Dierstein a une autre particularité : je ne sais à quoi il carbure, mais bon sang, ça va à une vitesse folle, je me surprenais à poser le bouquin en me disant "oh putain!", un peu comme pour reprendre mon souffle. Pas de répit, un crescendo jusqu'au final à la fois éblouissant et terrible. Je ne pense pas qu'on puisse lire le roman d'une traite, car c'est un bon pavé, mais l'effet de crescendo se manifeste pour moi de deux façons : d'abord parce qu'au bout d'une centaine de pages, même quand on pose le bouquin, on y pense, et on a hâte d'y revenir ; ensuite parce que plus on avance et plus on a de mal à le poser, justement. La lectrice un peu aguerrie que je suis n'a plus si souvent ce sentiment d'urgence à poursuivre, malgré l'effroi. 

Je parlais des dialogues qui sonnent juste, qui claquent : j'ai adoré aussi l'usage de l'interruption des répliques. Pas de points de suspension qui traînent, non, des mots coupés en plein milieu, souvent juste après une consonne, et cela exprime mieux que tout l'urgence de couper la parole. J'ai adoré aussi l'usage des flashs d'information, saisis çà et là par les personnages, qui nous rappellent à quel point, si on en doutait, le roman noir selon Dierstein est politique, éminemment politique. Ce n'est pas pour rien que l'action démarre en mars 2011 : c'est bientôt la fin de la présidence de Sarkozy, qui a marqué un tournant politique majeur, aussi bien dans la façon de mener le pays que dans la façon de faire de la politique, loin des regards publics. Dierstein contribue à faire l'histoire criminelle de la France par le biais du roman noir. En cela il me rappelle l'entreprise d'une Dominique Manotti. 

Je pourrais vous parler des deux personnages qui ont "voix" en je et en tu. Mais je préfère vous laisser les découvrir. Je dirai seulement qu'il n'y a pas de manichéisme possible et que tous deux sont à la fois terribles et superbes. 

La sirène qui fume n'est pas pour tout le monde : c'est violent, rapide, d'une noirceur dingue et pourtant j'ai envie que tout le monde lise ce roman. Foncez. 


Benjamin Dierstein, La sirène qui fume, Nouveau Monde éditions, 2018. Disponible en Points Seuil. 


Les larmes du Reich de François Médéline



Présentation éditeur

1951. Il est un peu plus de quinze heures quand l’inspecteur Michel pose son vélo et entre dans une silencieuse ferme de la Drôme : un couple de retraités y a été assassiné quelques semaines plus tôt. La scène de crime est implacable : les époux Delhomme ont été tués au fusil de chasse. Et Juliette, leur fille de onze ans, s’est volatilisée.
L’inspecteur enquête et questionne : pourquoi assassiner ces paysans sans histoire ? La fillette a-t-elle été enlevée par un mystérieux rôdeur qui connaissait cette ferme isolée ?
De Crest à Grenoble, de Pigalle au Havre, et jusqu’aux couloirs d’Auschwitz, l’homme de loi devra affronter les silences entêtés des uns, la soif de rédemption des autres. Et surtout les tourments d’une guerre dont plus personne ne veut parler.


Ce que j'en pense

François Médéline poursuit son exploration de la Seconde Guerre mondiale et de ses conséquences. Les larmes du Reich commence comme un polar, avec double meurtre et disparition d'une enfant, enquête. Mais on sent très vite qu'il y a quelque chose de pas net dans cet enquêteur à bicyclette, et que ça va dérailler. La quête de cet homme est d'autant plus difficile qu'à l'orée des années 1950, plus personne ne veut entendre parler de cette sale guerre. 

François Médéline subvertit les codes du polar, à sa manière, et l'enquête de l'inspecteur Michel révèle bientôt des plaies à vif, sur une période où rien n'était simple. L'enquêteur mène ses investigations dans une terre de taiseux, et lui-même a des choses à cacher. La force de l'auteur est de brouiller les cartes : là où on nous sert habituellement de gentils n'enfants, de doux agneaux enlevés par de grands méchants loups, la gamine disparue a le regard méchant ; là où le roman national nous sert la jolie fable d'un pays pacifié prêt à croquer la prospérité des Trente glorieuses, ce roman noir nous montre un territoire encore pétri de rancoeurs et miné de sales secrets, voire de haine (la religieuse, terrible). François Médéline gratte où ça fait mal, et contribue à rendre visibles des éléments qui ont été passés sous silence pendant très longtemps et qui ne sont guère évoqués par les livres d'histoire. Pour ma part, je ne connaissais pas l'existence des Sonderbauten, de leur fonctionnement en tout cas. Et le roman donne à voir aussi la complexité des conséquences du sauvetage d'enfants juifs, de la difficulté pour leurs familles rescapées à les récupérer. Le roman noir est une entreprise de remédiation, et Rachel mérite bien cela. Pas question d'enjoliver sa trajectoire, ce qu'elle est, et c'est très bien comme ça, elle est digne de notre respect. Michel est lui aussi complexe et passionnant, inutile d'en dire plus ici, mais on referme le livre troublé, croyez-moi.

Et puis il y a la force de l'écriture de Médéline, encore une fois. Ce roman d'action se lit d'une traite : son écriture nerveuse, souvent behaviouriste, la rapidité des chapitres, la tension de la construction. La scène de dénouement, avant la "Rétrospection" est remarquable, saisissante, dépourvue de toute putasserie et de toute facilité. "Rétrospection" redonne la parole à celle qui n'est qu'une ombre depuis le début du roman et nous donne les clés pour comprendre. C'est l'Histoire saisie par une histoire individuelle toute simple. C'est dénué de pathos et pourtant c'est à pleurer. 


François Médéline, Les larmes du Reich, 10/18, 2022. 


samedi 26 mars 2022

Château de cartes de Miguel Szymanski



Présentation éditeur

Marcelo Silva, ex-journaliste désabusé, a quitté l’Allemagne où il était correspondant, pour lutter contre la corruption au Portugal. Il a choisi « le glaive à la lame affûtée plutôt que le stylo rouillé » et se retrouve à la tête d’une brigade financière à Lisbonne. Dès sa nomination, le voilà confronté à la disparition d’un millionnaire lié à un scandale financier sur le point d’éclater. Pendant dix jours, il va parcourir la ville inondée de touristes à la poursuite du banquier disparu, et tenter d’en finir avec les agissements d’une élite financière et politique qui a laissé le pays au bord de la ruine.

Naviguant entre filles de bonne famille et politiciens corrompus, puissants millionnaires et réseaux de prostitution, Marcelo Silva, fidèle à ses principes, nous emmène dans un voyage au-delà des apparences et révèle ce qui se cache derrière la vitrine de la « ville aux mœurs douces ».

Ce que j'en pense

Ce que j'en pense

Le roman noir portugais fait son entrée au catalogue Agullo et c'est une excellente nouvelle. Cela faisait des années que j'attendais de lire du polar portugais, et ce n'est pas l'auteur que j'avais lu chez un autre éditeur (ne me demandez pas son nom, je l'ai carrément oublié) qui avait comblé mes attentes, car somme toute, son intrigue aurait pu se dérouler n'importe où. 

Miguel Szymanski n'est pas de ce bois-là, il est de celui dont on fait les auteurs de romans noirs comme je les aime. 

Tout d'abord j'ai aimé d'emblée les personnages, à commencer par Marcelo Silva, journaliste sans peur qui accepte de rentrer au pays et de diriger une brigade anti-corruption, animé d'une volonté de faire le ménage. Mais j'ai aussi beaucoup aimé ses amis de longue date, en particulier Vasco, que j'aimerais retrouver dans un volume ultérieur. 

Ensuite j'ai aimé l'intrigue, qui pourra sembler à certains classiques, mais eh oh! moi j'adore les codes du noir, et l'enjeu ici n'est pas de savoir qui a enlevé l'ordure, parce que ça on le comprend d'emblée (contrairement à Marcelo, qui sur ce coup est un peu long à la détente), mais de savoir si ou comment Marcelo va se faire pigeonner par les salauds qui l'ont mis là où il est, parce que bon, au fond, on se doute que tout ça va être un jeu de massacre. Mais Miguel Szymanski est malin, et son intrigue retorse à souhait. 

Enfin, vous l'avez déjà perçu dans ce que je viens de dire, j'ai aimé que l'auteur mette à profit les codes du noir, et du noir à la Hammett: personne ne gagne à la fin, le roman noir est une fiction critique ET pessimiste, et Marcelo n'est pas un super-héros. Et ces codes du noir, il les utilise pour nous donner une perception du monde tel qu'il va, au Portugal (mais les ramifications sont plus complexes dans nos sociétés capitalistes mondialisées), et c'est bien ce qui m'avait manqué dans mes lectures noires portugaises jusqu'alors. Miguel Szymanski livre un portrait désenchanté de cette magnifique ville qu'est Lisbonne, livrée, comme tant de villes européennes, au tourisme, à la gentrification, au plus offrant, quoi. Elle n'est plus tout à fait elle-même, elle est parfois défigurée par la cupidité des investisseurs, mais elle reste cette ville somptueuse et décadente, malgré eux. Il saisit les changements liés à la crise financière et politique de la fin des années 2000, et la violence criminelle du roman est le symptôme de la violence prédatrice du capitalisme, qui s'exerce à tous les niveaux de la société. 

C'est glaçant, déchirant aussi, et je n'ai qu'une hâte, qu'Agullo publie le volume suivant! 


Miguel Szymanski, Château de cartes (Ouro, prata e silva), Agullo, Agullo Noir, 2022. Traduit du portugais par Daniel Matias. 


samedi 12 mars 2022

Rien pour elle de Laura Mancini




Présentation éditeur

Rien pour elle est l’histoire d’une femme qui traverse la vie en se battant comme une gladiatrice. Depuis les années de guerre et les bombardements qui s’abattent sur Rome, jusqu’aux mutations des années 1990, en passant par les années de plomb, Rome est le décor dans lequel évolue Tullia, une de ces invisibles héroïnes du quotidien, figure modeste et forte à la fois d’un sous-prolétariat urbain. Élevée par une mère mal-aimante qui fait travailler ses enfants comme des esclaves dès leur plus jeune âge, Tullia prend un jour son destin en main en quittant ce milieu familial tyrannisé par la mère. Mais quel destin !

Amoureuse des mots, animée par une volonté farouche de survivre et de s’en sortir, Tullia endurera les épreuves d’une vie de misère et de labeur au milieu de luttes syndicales et de révolutions culturelles qui l’effleurent à peine. Le courage, la force, la dignité de Tullia en font un témoin curieux et passionné de la vie de la capitale à travers cinquante ans. Lire Rien pour elle, c’est comme regarder l’histoire défiler par la fenêtre : impossible de ne pas y voir un reflet trouble de nous-mêmes.


Ce que j'en pense

Je n'ai jamais lu Elsa Morante, convoquée comme référence pour ce roman, et je n'ai pas davantage lu THE succès italien de ces dernières années, L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante, auquel on compare çà et là ce premier roman de Laura Mancini. J'ai donc abordé Rien pour elle sans comparaison en tête, et je me suis laissée porter par ce récit âpre, ce destin de femme dans l'Italie contemporaine. Point de dolce vità pour Tullia : l'une des choses que nous donne à voir Laura Mancini, c'est l'évolution sociale de l'Italie urbaine - le récit se déroule à Rome - des années 1950 à la fin du XXè siècle, et le miracle économique n'en allège pas pour autant le quotidien des classes populaires. Ravagée par le fascisme et la guerre, l'Italie se relève peu à peu et entre dans une ère industrielle plus tardive que dans d'autres pays européens. L'évolution de la ville de Rome est envisagée au gré des déménagements de Tullia: des quartiers délabrés aux grands ensembles flambants neufs et laids de la banlieue, du centre commerçant aux riches résidences, tout nous est donné à voir par petites touches.

Tullia est l'une des enfants d'une famille pauvre de Rome, et dès son plus jeune âge, elle est obligée de travailler, arpentant Rome lourdement chargée pour vendre des produits à des artisans. Nous la voyons s'émanciper de son milieu familial, au prix d'une rude vie de labeur. Elle gagnera en dignité dans le travail, mais ne quittera jamais les classes laborieuses, pas plus qu'elle ne songera à changer le monde par des luttes sociales, syndicales. Elle est trop occupée à survivre pour penser collectif. 
Laura Mancini excelle à faire percevoir les sensations physiques de Tullia au travail, le poids des choses, les odeurs, l'humidité (quand elle travaille à la lingerie). Le roman est structuré en chapitres qui saisissent les étapes de la vie de Tullia, par ses lieux d'habitation ou de travail, et la continuité est dans cette fresque sociale, dans le chemin dessiné par ces moments, au-delà des ellipses qui sont faites. J'ai aimé ce côté faussement décousu des chapitres.

L'autre grand sujet de Rien pour elle, c'est la maternité, la féminité aussi. Tullia est élevée, si l'on peut dire, par une mère maltraitante, qui se débat avec ses propres démons (la pathologie mentale), et qui ne manifestera jamais d'amour envers sa fille, en tout cas au sens conventionnel du terme. L'amour vient du père, la tendresse aussi, mais ce père disparaît trop tôt. Cette absence d'amour maternel conditionne l'existence de Tullia, évidemment: sa solitude, fondamentale tout au long du roman, son rapport au travail, et surtout son rapport à sa propre fille. Car Tullia devient mère très jeune, et sans père à ses côtés. Marzia sera d'abord une source de joie pour Tullia, puis une source d'inquiétude. Là où un roman plein de facilités aurait fait de Marzia la voie vers l'ascension sociale voire vers la réconciliation familiale, Laura Mancini fait un choix plus réaliste. Elever un enfant seule, en tant que "fille-mère" comme on dit, n'a rien de facile dans l'Italie catholique de l'époque. Et Marzia ne fait pas les bons choix (mais a-t-elle le choix justement?) dans le milieu social qui est le sien, à l'époque qui est celle de son adolescence. Tullia est aussi conditionnée dans son rapport à sa fille par sa propre relation avec sa mère : jamais cruelle, jamais violente. Le roman est ponctué de visites à la mère, qui elles aussi échappent à toute facilité littéraire. On n'exprime peu ce qu'on ressent chez ces femmes.

C'est aussi un roman sur la féminité ou sur la condition féminine : Tullia n'a pas d'amies (ni d'amis), le monde du travail est trop dur pour qu'y naissent des amitiés, et Tullia a plutôt une méfiance viscérale. Les femmes entre elles ne sont pas toujours tendres : voilà pour le cliché des solidarités féminines de classe sur fond d'adversité. Les femmes sont seules, éprouvées, même lorsque tout semble leur sourire. Paradoxalement, un moment de communauté est esquissé avec la femme médecin, malmenée au sein du foyer familial. Tullia devra attendre la quarantaine pour se découvrir désirée et désirante, pour se découvrir un corps et une sensualité. Ces pages sont magnifiques, tout en étant dépourvues de sentimentalisme.

Il se dégage de Tullia une force de vie incroyable, et ce roman échappe à tous les clichés de mauvais romans sur l'Italie, sur les femmes, sur la maternité. Pas de rédemption, pas de grande réconciliation mères-filles avec sentimentalisme dégoulinant (l'amour maternel n'est pas une donnée préalable), pas de miracle facile. Rien pour elle a l'âpreté des films néo-réalistes et une construction impressionnistes : des petites touches, une succession de moments qui ensemble forment une vie dans sa simplicité, sa banalité, mais la vie d'une enfant du siècle.




Laura Mancini, Rien pour elle (Niente per lei), Agullo, 2022. Traduit de l'italien par Lise Chapuis et Florence Courriol.




dimanche 6 mars 2022

Semia d'Audrey Gloaguen



Présentation éditeur

À la veille de Noël, le suicide collectif dans un centre commercial d’individus apparemment étrangers les uns aux autres, voilà de quoi attirer les médias charognards. Justement, la jeune journaliste Manhattan Caplan cherche à tout prix un scoop pour sauver son boulot et conserver la garde de son fils. De la banlieue parisienne à Aokigahara, la forêt des pendus du mont Fuji, son enquête la mène sur la piste d’un réseau social et d’un logiciel révolutionnaire baptisé SEMIA (Semantic Analysis) qui dresse un portrait psychologique des utilisateurs et suscite la convoitise jusqu’au sommet de l’État.

Ce que j'en pense

Voilà une nouvelle voix à la Série Noire et bon sang, ça déménage. Pêle-mêle, en lisant Semia, j'ai pensé à Antoine Chainas, à Sébastien Raizer, à Benjamin Fogel, mais Audrey Gloaguen a une façon de tisser son récit singulière et remarquable. J'ai commencé Semia sans rien en savoir, et en deux jours, j'avais dévoré les 500 pages de ce roman noir rythmé, efficacement construit, après m'être demandé où l'autrice m'emmenait. Il y a ce que j'aime dans un roman noir : un sens évident des codes et du romanesque. Quand je l'ai eu entre les mains, j'ai lu les trois premiers chapitres, brefs, saisissants et dont l'écriture sans fioritures m'a immédiatement accrochée. Mais j'avais d'autres lectures en cours, que j'ai liquidées avant de plonger dans Semia. On retrouve des codes, des motifs, des personnages du roman noir tel qu'il s'écrit aujourd'hui. La journaliste en vrac, malade de stress, dont la vie personnelle part en cacahouète, rappelle ces enquêteurs ou ces enquêtrices (flics, journalistes, qu'importe) à la vie dévastée mais qui s'accrochent à une (ultime?) enquête. Le flic à moitié (?) psychopathe rappelle certains personnages de Chainas ou d'Ellroy (je fais avec mon encyclopédie perso, hein), abjects et fascinants, un concentré de violence et de perversité, la rédemption en moins chez Gloaguen. Lucius - qui a la beauté du diable - et Blackmailer - presque super héros avec ses presque super pouvoirs et son identité secrète - sont les figures les plus romanesques à mes yeux, sortes d'anges vengeurs non dépourvus d'ambiguïté mais qui enlèvent l'adhésion par leur loyauté et au fond, leur droiture morale, leur incorruptible quête de vérité, par une forme de panache aussi, qui procure une intense jubilation. 

Audrey Gloaguen manie à merveille le chaud et le froid, la noirceur absolue et la récompense narrative, et l'on avance dans le roman avec une fébrilité croissante. Son écriture est au cordeau, tape juste, sans épanchement, sans lourdeur, et je reste assez béate devant les chapitres "semiesques" (lisez, vous comprendrez) qui émaillent la fin du roman, ainsi que devant les chapitres 69 et 70 (même recommandation 😈). A ce stade, on pourrait croire que l'autrice cède à une facilité, non pas au sens où elle userait de ficelles éculées pour clore son récit, mais au sens où elle sacrifierait la noirceur au romanesque. Il n'en est rien. L'épilogue glace le sang et représente à lui seul, s'il était besoin, la complexité du roman, de la vision qu'il nous offre. 

Comme je le disais, j'ai aussi pensé à Sébastien Raizer et à Benjamin Fogel, deux auteurs certes différents. La manière dont Audrey Gloaguen livre une vision hallucinée et hallucinante de l'enjeu à la fois éthique et politique des nouvelles technologies, des big data qui commandent nos vies. Elle a, comme Sébastien Raizer, une façon de s'en emparer au présent (le roman se passe à fin des années 2010) pour nous livrer une vision puissante, habitée, vénéneuse de notre société, des appétits humains. Et comme Benjamin Fogel, elle nous alerte, avec toute la puissance de la fiction, sur les dérives déjà actuelles de l'utilisation à des fins parfois ouvertement malveillantes mais toujours dangereuses (euphémisme) des données que nous livrons ou que nous laissons accessibles, dépassés par les outils, inconscients de l'aliénation que nous accueillons sourire aux lèvres. 

C'est un premier roman, et pas un roman de débutant(e), un coup de maître. 


Audrey Gloaguen, Semia, Gallimard Série Noire, 2022. Sortie le 10 mars.