samedi 26 mars 2022

Château de cartes de Miguel Szymanski



Présentation éditeur

Marcelo Silva, ex-journaliste désabusé, a quitté l’Allemagne où il était correspondant, pour lutter contre la corruption au Portugal. Il a choisi « le glaive à la lame affûtée plutôt que le stylo rouillé » et se retrouve à la tête d’une brigade financière à Lisbonne. Dès sa nomination, le voilà confronté à la disparition d’un millionnaire lié à un scandale financier sur le point d’éclater. Pendant dix jours, il va parcourir la ville inondée de touristes à la poursuite du banquier disparu, et tenter d’en finir avec les agissements d’une élite financière et politique qui a laissé le pays au bord de la ruine.

Naviguant entre filles de bonne famille et politiciens corrompus, puissants millionnaires et réseaux de prostitution, Marcelo Silva, fidèle à ses principes, nous emmène dans un voyage au-delà des apparences et révèle ce qui se cache derrière la vitrine de la « ville aux mœurs douces ».

Ce que j'en pense

Ce que j'en pense

Le roman noir portugais fait son entrée au catalogue Agullo et c'est une excellente nouvelle. Cela faisait des années que j'attendais de lire du polar portugais, et ce n'est pas l'auteur que j'avais lu chez un autre éditeur (ne me demandez pas son nom, je l'ai carrément oublié) qui avait comblé mes attentes, car somme toute, son intrigue aurait pu se dérouler n'importe où. 

Miguel Szymanski n'est pas de ce bois-là, il est de celui dont on fait les auteurs de romans noirs comme je les aime. 

Tout d'abord j'ai aimé d'emblée les personnages, à commencer par Marcelo Silva, journaliste sans peur qui accepte de rentrer au pays et de diriger une brigade anti-corruption, animé d'une volonté de faire le ménage. Mais j'ai aussi beaucoup aimé ses amis de longue date, en particulier Vasco, que j'aimerais retrouver dans un volume ultérieur. 

Ensuite j'ai aimé l'intrigue, qui pourra sembler à certains classiques, mais eh oh! moi j'adore les codes du noir, et l'enjeu ici n'est pas de savoir qui a enlevé l'ordure, parce que ça on le comprend d'emblée (contrairement à Marcelo, qui sur ce coup est un peu long à la détente), mais de savoir si ou comment Marcelo va se faire pigeonner par les salauds qui l'ont mis là où il est, parce que bon, au fond, on se doute que tout ça va être un jeu de massacre. Mais Miguel Szymanski est malin, et son intrigue retorse à souhait. 

Enfin, vous l'avez déjà perçu dans ce que je viens de dire, j'ai aimé que l'auteur mette à profit les codes du noir, et du noir à la Hammett: personne ne gagne à la fin, le roman noir est une fiction critique ET pessimiste, et Marcelo n'est pas un super-héros. Et ces codes du noir, il les utilise pour nous donner une perception du monde tel qu'il va, au Portugal (mais les ramifications sont plus complexes dans nos sociétés capitalistes mondialisées), et c'est bien ce qui m'avait manqué dans mes lectures noires portugaises jusqu'alors. Miguel Szymanski livre un portrait désenchanté de cette magnifique ville qu'est Lisbonne, livrée, comme tant de villes européennes, au tourisme, à la gentrification, au plus offrant, quoi. Elle n'est plus tout à fait elle-même, elle est parfois défigurée par la cupidité des investisseurs, mais elle reste cette ville somptueuse et décadente, malgré eux. Il saisit les changements liés à la crise financière et politique de la fin des années 2000, et la violence criminelle du roman est le symptôme de la violence prédatrice du capitalisme, qui s'exerce à tous les niveaux de la société. 

C'est glaçant, déchirant aussi, et je n'ai qu'une hâte, qu'Agullo publie le volume suivant! 


Miguel Szymanski, Château de cartes (Ouro, prata e silva), Agullo, Agullo Noir, 2022. Traduit du portugais par Daniel Matias. 


samedi 12 mars 2022

Rien pour elle de Laura Mancini




Présentation éditeur

Rien pour elle est l’histoire d’une femme qui traverse la vie en se battant comme une gladiatrice. Depuis les années de guerre et les bombardements qui s’abattent sur Rome, jusqu’aux mutations des années 1990, en passant par les années de plomb, Rome est le décor dans lequel évolue Tullia, une de ces invisibles héroïnes du quotidien, figure modeste et forte à la fois d’un sous-prolétariat urbain. Élevée par une mère mal-aimante qui fait travailler ses enfants comme des esclaves dès leur plus jeune âge, Tullia prend un jour son destin en main en quittant ce milieu familial tyrannisé par la mère. Mais quel destin !

Amoureuse des mots, animée par une volonté farouche de survivre et de s’en sortir, Tullia endurera les épreuves d’une vie de misère et de labeur au milieu de luttes syndicales et de révolutions culturelles qui l’effleurent à peine. Le courage, la force, la dignité de Tullia en font un témoin curieux et passionné de la vie de la capitale à travers cinquante ans. Lire Rien pour elle, c’est comme regarder l’histoire défiler par la fenêtre : impossible de ne pas y voir un reflet trouble de nous-mêmes.


Ce que j'en pense

Je n'ai jamais lu Elsa Morante, convoquée comme référence pour ce roman, et je n'ai pas davantage lu THE succès italien de ces dernières années, L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante, auquel on compare çà et là ce premier roman de Laura Mancini. J'ai donc abordé Rien pour elle sans comparaison en tête, et je me suis laissée porter par ce récit âpre, ce destin de femme dans l'Italie contemporaine. Point de dolce vità pour Tullia : l'une des choses que nous donne à voir Laura Mancini, c'est l'évolution sociale de l'Italie urbaine - le récit se déroule à Rome - des années 1950 à la fin du XXè siècle, et le miracle économique n'en allège pas pour autant le quotidien des classes populaires. Ravagée par le fascisme et la guerre, l'Italie se relève peu à peu et entre dans une ère industrielle plus tardive que dans d'autres pays européens. L'évolution de la ville de Rome est envisagée au gré des déménagements de Tullia: des quartiers délabrés aux grands ensembles flambants neufs et laids de la banlieue, du centre commerçant aux riches résidences, tout nous est donné à voir par petites touches.

Tullia est l'une des enfants d'une famille pauvre de Rome, et dès son plus jeune âge, elle est obligée de travailler, arpentant Rome lourdement chargée pour vendre des produits à des artisans. Nous la voyons s'émanciper de son milieu familial, au prix d'une rude vie de labeur. Elle gagnera en dignité dans le travail, mais ne quittera jamais les classes laborieuses, pas plus qu'elle ne songera à changer le monde par des luttes sociales, syndicales. Elle est trop occupée à survivre pour penser collectif. 
Laura Mancini excelle à faire percevoir les sensations physiques de Tullia au travail, le poids des choses, les odeurs, l'humidité (quand elle travaille à la lingerie). Le roman est structuré en chapitres qui saisissent les étapes de la vie de Tullia, par ses lieux d'habitation ou de travail, et la continuité est dans cette fresque sociale, dans le chemin dessiné par ces moments, au-delà des ellipses qui sont faites. J'ai aimé ce côté faussement décousu des chapitres.

L'autre grand sujet de Rien pour elle, c'est la maternité, la féminité aussi. Tullia est élevée, si l'on peut dire, par une mère maltraitante, qui se débat avec ses propres démons (la pathologie mentale), et qui ne manifestera jamais d'amour envers sa fille, en tout cas au sens conventionnel du terme. L'amour vient du père, la tendresse aussi, mais ce père disparaît trop tôt. Cette absence d'amour maternel conditionne l'existence de Tullia, évidemment: sa solitude, fondamentale tout au long du roman, son rapport au travail, et surtout son rapport à sa propre fille. Car Tullia devient mère très jeune, et sans père à ses côtés. Marzia sera d'abord une source de joie pour Tullia, puis une source d'inquiétude. Là où un roman plein de facilités aurait fait de Marzia la voie vers l'ascension sociale voire vers la réconciliation familiale, Laura Mancini fait un choix plus réaliste. Elever un enfant seule, en tant que "fille-mère" comme on dit, n'a rien de facile dans l'Italie catholique de l'époque. Et Marzia ne fait pas les bons choix (mais a-t-elle le choix justement?) dans le milieu social qui est le sien, à l'époque qui est celle de son adolescence. Tullia est aussi conditionnée dans son rapport à sa fille par sa propre relation avec sa mère : jamais cruelle, jamais violente. Le roman est ponctué de visites à la mère, qui elles aussi échappent à toute facilité littéraire. On n'exprime peu ce qu'on ressent chez ces femmes.

C'est aussi un roman sur la féminité ou sur la condition féminine : Tullia n'a pas d'amies (ni d'amis), le monde du travail est trop dur pour qu'y naissent des amitiés, et Tullia a plutôt une méfiance viscérale. Les femmes entre elles ne sont pas toujours tendres : voilà pour le cliché des solidarités féminines de classe sur fond d'adversité. Les femmes sont seules, éprouvées, même lorsque tout semble leur sourire. Paradoxalement, un moment de communauté est esquissé avec la femme médecin, malmenée au sein du foyer familial. Tullia devra attendre la quarantaine pour se découvrir désirée et désirante, pour se découvrir un corps et une sensualité. Ces pages sont magnifiques, tout en étant dépourvues de sentimentalisme.

Il se dégage de Tullia une force de vie incroyable, et ce roman échappe à tous les clichés de mauvais romans sur l'Italie, sur les femmes, sur la maternité. Pas de rédemption, pas de grande réconciliation mères-filles avec sentimentalisme dégoulinant (l'amour maternel n'est pas une donnée préalable), pas de miracle facile. Rien pour elle a l'âpreté des films néo-réalistes et une construction impressionnistes : des petites touches, une succession de moments qui ensemble forment une vie dans sa simplicité, sa banalité, mais la vie d'une enfant du siècle.




Laura Mancini, Rien pour elle (Niente per lei), Agullo, 2022. Traduit de l'italien par Lise Chapuis et Florence Courriol.




dimanche 6 mars 2022

Semia d'Audrey Gloaguen



Présentation éditeur

À la veille de Noël, le suicide collectif dans un centre commercial d’individus apparemment étrangers les uns aux autres, voilà de quoi attirer les médias charognards. Justement, la jeune journaliste Manhattan Caplan cherche à tout prix un scoop pour sauver son boulot et conserver la garde de son fils. De la banlieue parisienne à Aokigahara, la forêt des pendus du mont Fuji, son enquête la mène sur la piste d’un réseau social et d’un logiciel révolutionnaire baptisé SEMIA (Semantic Analysis) qui dresse un portrait psychologique des utilisateurs et suscite la convoitise jusqu’au sommet de l’État.

Ce que j'en pense

Voilà une nouvelle voix à la Série Noire et bon sang, ça déménage. Pêle-mêle, en lisant Semia, j'ai pensé à Antoine Chainas, à Sébastien Raizer, à Benjamin Fogel, mais Audrey Gloaguen a une façon de tisser son récit singulière et remarquable. J'ai commencé Semia sans rien en savoir, et en deux jours, j'avais dévoré les 500 pages de ce roman noir rythmé, efficacement construit, après m'être demandé où l'autrice m'emmenait. Il y a ce que j'aime dans un roman noir : un sens évident des codes et du romanesque. Quand je l'ai eu entre les mains, j'ai lu les trois premiers chapitres, brefs, saisissants et dont l'écriture sans fioritures m'a immédiatement accrochée. Mais j'avais d'autres lectures en cours, que j'ai liquidées avant de plonger dans Semia. On retrouve des codes, des motifs, des personnages du roman noir tel qu'il s'écrit aujourd'hui. La journaliste en vrac, malade de stress, dont la vie personnelle part en cacahouète, rappelle ces enquêteurs ou ces enquêtrices (flics, journalistes, qu'importe) à la vie dévastée mais qui s'accrochent à une (ultime?) enquête. Le flic à moitié (?) psychopathe rappelle certains personnages de Chainas ou d'Ellroy (je fais avec mon encyclopédie perso, hein), abjects et fascinants, un concentré de violence et de perversité, la rédemption en moins chez Gloaguen. Lucius - qui a la beauté du diable - et Blackmailer - presque super héros avec ses presque super pouvoirs et son identité secrète - sont les figures les plus romanesques à mes yeux, sortes d'anges vengeurs non dépourvus d'ambiguïté mais qui enlèvent l'adhésion par leur loyauté et au fond, leur droiture morale, leur incorruptible quête de vérité, par une forme de panache aussi, qui procure une intense jubilation. 

Audrey Gloaguen manie à merveille le chaud et le froid, la noirceur absolue et la récompense narrative, et l'on avance dans le roman avec une fébrilité croissante. Son écriture est au cordeau, tape juste, sans épanchement, sans lourdeur, et je reste assez béate devant les chapitres "semiesques" (lisez, vous comprendrez) qui émaillent la fin du roman, ainsi que devant les chapitres 69 et 70 (même recommandation 😈). A ce stade, on pourrait croire que l'autrice cède à une facilité, non pas au sens où elle userait de ficelles éculées pour clore son récit, mais au sens où elle sacrifierait la noirceur au romanesque. Il n'en est rien. L'épilogue glace le sang et représente à lui seul, s'il était besoin, la complexité du roman, de la vision qu'il nous offre. 

Comme je le disais, j'ai aussi pensé à Sébastien Raizer et à Benjamin Fogel, deux auteurs certes différents. La manière dont Audrey Gloaguen livre une vision hallucinée et hallucinante de l'enjeu à la fois éthique et politique des nouvelles technologies, des big data qui commandent nos vies. Elle a, comme Sébastien Raizer, une façon de s'en emparer au présent (le roman se passe à fin des années 2010) pour nous livrer une vision puissante, habitée, vénéneuse de notre société, des appétits humains. Et comme Benjamin Fogel, elle nous alerte, avec toute la puissance de la fiction, sur les dérives déjà actuelles de l'utilisation à des fins parfois ouvertement malveillantes mais toujours dangereuses (euphémisme) des données que nous livrons ou que nous laissons accessibles, dépassés par les outils, inconscients de l'aliénation que nous accueillons sourire aux lèvres. 

C'est un premier roman, et pas un roman de débutant(e), un coup de maître. 


Audrey Gloaguen, Semia, Gallimard Série Noire, 2022. Sortie le 10 mars.



vendredi 4 mars 2022

Pas de littérature! de Sébastien Rutès



Présentation éditeur

Avril 1950. Gringoire Centon est traducteur pour la Série Noire. Parlant mal l’anglais, il fait traduire son épouse en cachette et se contente de transposer le résultat dans un argot approximatif qu’il apprend dans des bistrots mal famés. Désireux de devenir écrivain lui-même, il se laisse entraîner par un drôle d’Américain dans une rocambolesque affaire de truands lettrés, de faux manuscrits et de vrais gangsters, sur fond de guerre culturelle Est-Ouest et de lutte entre anciens et modernes pour la recomposition du Milieu parisien.

Ce que j'en pense

Jubilatoire : c'est le mot qui s'impose avec ce roman et pour des tas de raisons. 

Jubilatoire parce que Sébastien Rutès joue en virtuose avec non seulement les codes du roman noir amerloque, ses archétypes, mais aussi avec une encyclopédie qui, si elle n'est pas indispensable, accroît le plaisir de la lecture. Si j'osais ce que certains considèrent comme un gros mot, je dirais que Pas de littérature! est somptueusement méta. En tout cas, je me suis régalée, et ça m'a donné envie de relire les grands aînés américains aussi bien que certains polars amerloques, ambiance whisky, cigarettes et p'tites pépées. On jubile donc en suivant le candide héros du roman, et en lisant les différentes versions des traductions. 

Jubilatoire parce que Sébastien Rutès écrit merveilleusement bien, et qu'il se paie le luxe de se moquer de lui-même, à travers son personnage qui a écrit L'urinoir, oeuvre qui ne lui a pas valu la gloire. La Vespasienne (Albin Michel, 2018) n'a peut-être pas rencontré le succès qu'il méritait, mais c'est un excellent roman. Dans le jeu des références tout à fait explicites, il y a aussi un bel hommage à John Amila, alias Jean Meckert. Duhamel fait quelques apparitions furtives, étant donné que Gringoire prend la fuite, lui qui est en retard pour lui remettre une traduction. 

Jubilatoire parce que Pas de littérature! nous offre une galerie de personnages qui rappelle, en effet, les polars des années 1950, signés Le Breton, Simonin et consorts, avec ses situations loufoques, ses dialogues hilarants. Jusqu'au bout, l'auteur m'a fait rire, mention spéciale et finale à Dédé le Fondu (rien que le nom !). On est en 1950, ça défouraille sec sur fond de rivalité Est-Ouest, de culture ricaine largement exportée (romans et films), de soft power quoi, avec le spectre de l'Occupation et de ses saletés. Il y a le commissaire, ce "brave" fonctionnaire de police qui continue à fonctionner, en somme, le tout sur spoliation de biens juifs: La Vespasienne n'est pas si loin en effet. Villon hante les pages du roman, ainsi que d'autres figures françaises de la truanderie historique, avec des histoires de manuscrits perdus, vrais ou faux, de truands lettrés et de trafics divers : c'est Le Club Dumas de Perez Reverte en plus marrant, en somme. 

Jubilatoire à cause des figures féminines du roman, que j'ai adorées : fille du Sachem, femme de Gringoire, secrétaire de Duhamel, elles sont toutes indispensables à la bonne marche des choses, femmes de l'ombre à la répartie bien sentie. 

Jubilatoire enfin parce que mine de rien, Sébastien Rutès pose quelques questions fondamentales sur l'écriture, la traduction, le rapport de la littérature et de l'écrivain au réel. Et il le fait sans pesanteur, avec humour et talent. 

Alors peut-être que Pas de littérature! semblera aux yeux de certains un plaisir d'initiés, moi je n'en suis pas si sûre, je pense qu'on peut y trouver sans compte sans connaître les figures et les romans dont il parle, et qu'on peut, à la fin de cette lecture, avoir une furieuse envie de découvrir les polars dont il est question. Et pour ça aussi, on referme le roman le sourire aux lèvres. 


Sébastien Rutès, Pas de littérature!, Gallimard La Noire, 2022. 

 

dimanche 13 février 2022

Le Saut d'Aaron de Magdaléna Platzová



Présentation éditeur

Dans l’Europe des années vingt et trente, déchirée par la guerre et la révolution, la jeune Berta Altmann cherche sa voie en tant qu’artiste et femme indépendante. Sa quête de liberté la conduira de Vienne à l’école du Bauhaus, de Weimar à Berlin et jusqu’à Prague. La rencontre et la confrontation intellectuelle avec les artistes célèbres de son temps la poussent à s’engager dans des combats esthétiques et idéologiques à une époque où ceux-ci représentent des choix à la vie à la mort.

C’est à travers l’objectif d’une équipe de tournage israélienne du XXIe siècle que nous découvrons le destin extraordinaire de cette femme, inspiré de l’histoire réelle de Friedl Dicker-Brandeis, qui enseigna l’art aux enfants dans le camp de concentration de Terezín et fut assassinée à Auschwitz. Sans le savoir, les documentaristes, aidés par la petite-fille d’une de ces enfants, libéreront la force obsédante de secrets longtemps enfouis.

Cette fresque couvrant un siècle d’histoire de l’Europe centrale aborde avec force ce qu’il en coûte de se jeter dans l’inconnu afin d’oser s’affirmer en tant qu’individu et artiste.


Ce que j'en pense

Une fois encore, Agullo a déniché une merveille : Le Saut d'Aaron est un roman d'une richesse folle, qui brasse un siècle d'Histoire de l'Europe centrale, d'histoire de l'art, des femmes - femmes-artistes. Le tournage d'un documentaire israëlien va ramener les personnages loin en arrière, à travers le destin tragique de Berta Altmann, inspiré de celui de Friedl Dicker-Brandeis, morte à Auschwitz le 9 octobre 1944. A travers elle, c'est le bouillonnement politique, artistique et intellectuel de l'Europe centrale des années 1920 et 1930 qui nous est donné à voir. Vienne, Berlin, Weimar mais aussi Prague : quelle effervescence, quelle fertilité! L'aspiration à la Révolution se heurte de plein fouet à la montée des nationalismes et totalitarismes, forces progressistes contre forces réactionnaires, et quoi de mieux que le destin d'une femme pour faire percevoir ces tensions? 

Berta est une artiste prometteuse, qui se cherche et s'affirme peu à peu, malgré la tourmente qui menace. On perçoit à la fois l'élan de liberté qui l'anime et sa dépendance aux hommes qu'elle aime, car, pour le dire de manière grandiloquente, c'est l'amour qui la tuera. Elle a la possibilité de fuir pour l'Angleterre et le refuse, pour rester près de l'homme qu'elle aime, et cette volonté la mènera à la mort, dans les derniers convois pour le camp d'Auschwitz. 

Il y a donc un double mouvement en Berta, un élan d'indépendance et un attachement viscéral à celui qu'elle aime, qui peine de son côté à sortir de schémas traditionnels. Ainsi, le roman évoque cette difficulté à être, sans paradoxes, une femme artiste dans l'Europe de l'entre-deux guerres. Les choix que l'on fait alors, choix politiques et choix esthétiques (les deux étant liés) ne sont pas des coquetteries ou des futilités, ils sont des choix de vie et de mort.

Mais il nous offre aussi un destin marqué par une conviction viscérale : l'art sauve, l'art est le meilleur moyen de conjurer la mort, et c'est le sens de l'engagement de Berta, jusqu'au bout, jusque dans le camp de Terezin où elle enseigne l'art aux enfants du camp. La force de Berta réside dans sa capacité à transmettre, aux siens et aux autres. 

Cette capacité à se libérer, à choisir la vie, la pulsion de vie, nous la retrouvons dans les dernières pages, avec le "saut d'Aaron", justement, et c'est superbe. La mort de Berta est une abomination, évidemment, mais subsiste la pulsion de vie, la force de la création. L'avenir, c'est Milena. 

Je signale enfin le superbe travail des éditions Agullo, que ce soit avec la traduction de Barbora Faure ou le graphisme de la couverture, somptueux. Pour moi, tout cela compte énormément.


Magdaléna Platzová, Le Saut d'Aaron (AARONŮV SKOK), Agullo, 2021. Traduit du tchèque par Barbora Faure. 




jeudi 10 février 2022

Peter Punk au Pays des merveilles



Présentation éditeur

À peine sorti de prison, Desmund Sasse est arrêté et placé en garde à vue pour complicité de meurtre. Le jeune suspect, qui semble le connaître, lui a laissé de longs messages. Mais rien ne tient dans l’accusation et Sasse est vite libéré.
Il sent pourtant que quelque chose de louche le relie à cette affaire et, bien que résolu à se tenir en dehors des ennuis, il va foncer dedans tête baissée.

Ce que j'en pense

Souvenez-vous : j'avais beaucoup aimé Les aigles endormis. Avec ce nouveau roman, Danü Danquigny change complètement d'univers, et il nous livre un polar dans les règles de l'art, si je puis dire, explorant les codes pour le plus grand plaisir du lecteur. Tout y est : le héros, taulard tout juste sorti de prison et illico dans le collimateur d'un flic pas très malin, ses amis d'enfance, avec un trio relié par cette enfance commune mais séparé par des trajectoires opposées en tous points ; la privée ex-flic en rupture de ban avec la police ; les combines des notables locaux qui fraient avec la crème des caïds du coin. Vous vous dites : rien de nouveau sous le soleil? Ah mais bon sang, c'est le but, et c'est jubilatoire, malin, Danü Danquigny, sans forcer le trait, croque l'époque, les révoltes des Gilets jaunes réprimées violemment, l'évolution d'un tissu urbain qui attise les appétits de certains, condamnant les autres à la relégation, au déclassement. 

Vous voyez, c'est comme quand Todd Robinson, par exemple, livre une sorte de série B survitaminée, et en toute légèreté, met le doigt là où ça fait mal aux USA. Eh bien Danü Danquigny accomplit un travail analogue à mes yeux : il s'empare des codes du polar pour nous embarquer et nous offrir aussi bien un divertissement efficace qu'une radiographie sans concession de l'époque. C'est un cocktail parfaitement dosé, et moi je marche à fond. Je ne me suis pas ennuyée une seconde, l'intrigue est menée tambour battant, et j'ai refermé le volume en espérant une chose : qu'on reverrait bientôt Sasse et Elise, parce que ces deux-là ont encore des choses à nous dire, c'est certain!


Danü Danquigny, Peter Punk au Pays des merveilles, Gallimard, Série Noire, 2022.

mercredi 9 février 2022

Minuit dans la ville des songes de René Frégni



Présentation éditeur

« J’avais été jadis un voyageur insouciant. Je devins un lecteur de grand chemin, toujours aussi rêveur mais un livre à la main. Je lus, adossé à tous les talus d’Europe, à l’orée de vastes forêts. Je lus dans des gares, sur de petits ports, des aires d’autoroute, à l’abri d’une grange, d’un hangar à bateaux où je m’abritais de la pluie et du vent. Le soir je me glissais dans mon duvet et tant que ma page était un peu claire, sous la dernière lumière du jour, je lisais.
J’étais redevenu un vagabond, mal rasé, hirsute, un vagabond de mots dans un voyage de songes. »

Ce roman est le récit d’une vie d’errance et de lectures, aussi dur que sensuel, aussi sombre que solaire. Le chaos d’une vie, éclairée à chaque carrefour périlleux par la découverte d’un écrivain. René Frégni, conteur-né, ne se départit jamais de son émerveillement devant la beauté du monde et des femmes. Fugueur, rebelle, passionné de paysages grandioses, qui restent pour lui indissociables des chocs littéraires. Un homme qui marche un livre et un cahier à la main.


Ce que j'en pense

J'ai lu un roman de René Frégni il y a des années, mais curieusement, cet auteur est resté hors de mon périmètre de lecture. Quelle erreur! J'ai lu en deux fois ce roman, et sans le sommeil qui m'a terrassée au terme d'une semaine de boulot, je l'aurais lu d'une traite. Je dis roman car c'est ce qui est indiqué sur la couverture, mais c'est en large part le récit autobiographique d'un chemin de lecteur et de l'avènement d'un écrivain. Je connaissais les grandes lignes de la vie de René Frégni, et j'ai aimé en savoir plus sur ses jeunes années. 

Je m'aperçois en rédigeant ces lignes qu'il est difficile de dire à quel point ce livre est solaire, à quel point il fait du bien. Ce n'est pourtant pas un chemin pavé de roses que nous relate René Frégni, mais une jeunesse sombre, une jeunesse de fuite, de vagabondage, celle d'un esprit rétif à l'enfermement, quel qu'il soit. C'est aussi une jeunesse marquée par des figures magnifiques, qu'il s'agisse de la mère, mater dolorosa superbe et poignante, d'Ange-Marie, de l'aumônier et de bien d'autres encore, parfois plus fugaces. 

"Lecteur de grand chemin", le narrateur est autodidacte, il lit avec avidité tout ce qui lui tombe sous la main, parfois avec méthode - lorsqu'il est dans la résidence universitaire - et toujours avec passion. Les livres ne l'enferment pas en lui-même, ils l'ouvrent au monde, le rendent libre, lui donnent accès à la complexité et aussi, tout simplement, à la beauté. La rencontre littéraire avec Giono est capitale, et René Frégni parle admirablement de lui. 

Je n'ai pas lu Giono depuis belle lurette et je ne saurais comparer leurs écritures (ce qui serait sans doute totalement crétin, de toute façon). Mais il y a, c'est évident, des points communs dans leur façon d'être écrivain et tout simplement, d'être au monde. Le narrateur ne perd jamais, quelles que soient les difficultés à surmonter, sa capacité d'émerveillement, et René Frégni nous offre des moments de beauté incroyable, avec une écriture sobre et sensuelle qui donne à sentir la mer, le soleil, les paysages (de Corse notamment). C'est d'ailleurs l'un des merveilleux paradoxes de ce livre : le jeune René est presque toujours en cavale, en fuite, et le roman donne pourtant à voir des moments de pause, d'immobilité contemplative. La capacité d'exprimer par l'écriture la beauté du monde n'est pas le seul point commun avec Giono : Frégni est comme lui un esprit libre, résistant de toutes ses forces à l'embrigadement, à l'enfermement dans quelque système de pensée que ce soit. 

Lecteur buissonnier, lecteur à la belle étoile, le jeune René est tout cela. Sa jeunesse de cavale est jalonnée de pauses salutaires, de rencontres souvent merveilleuses (les copains, les femmes, qui jouent un rôle important). Il nous la relate sans fausse naïveté, avec beaucoup de pudeur, dans une écriture à la fois simple et précise, sensuelle et bouleversante. 

Pour moi, reste à découvrir le reste de son oeuvre, et je m'en réjouis d'avance. 


René Frégni, Minuit dans la ville des songes, Gallimard, 2022.