mardi 15 juin 2021

Un coin de ciel brûlait de Laurent Guillaume



Présentation éditeur

Sierra Leone, 1992. La vie de Neal Yeboah, douze ans, bascule sans prévenir dans les horreurs de la guerre civile qui ensanglante son pays : enrôlé de force dans un groupe armé, il devient un enfant-soldat.

Genève, aujourd'hui. La journaliste Tanya Rigal, du service investigation de Mediapart, se rend à une convocation de la police judiciaire suisse. L'homme avec qui elle avait rendez-vous a été retrouvé mort dans sa suite d'un palace genevois, un pic à glace planté dans l'oreille. Tanya comprendra très vite qu'elle a mis les pieds dans une affaire qui la dépasse...

Trente ans séparent ces deux histoires, pourtant, entre Freetown, Monrovia, Paris, Nice, Genève et Washington DC, le destin fracassé de Neal Yeboah va bouleverser la vie de bien des gens, celle de Tanya en particulier. C'est que le sang appelle le sang, et ceux qui l'ont fait couler en Afrique l'apprendront bientôt. À leurs dépens.



Ce que j'en pense

Avec Un coin de ciel brûlait, Laurent Guillaume nous emmène dans un pays dont, pour ma part, je connais mal l'Histoire récente, baignée de sang. Connaissant les compétences de l'auteur, qui sait de quoi il parle, j'étais curieuse de découvrir le roman. Sur ce plan-là, je n'ai pas été déçue, car Laurent Guillaume distille savamment les informations nécessaires à la compréhension de l'action. Pas déçue aussi parce que, bien sûr, c'est encore pire que ce que j'imaginais. De fait, si vous vous attendez à un aimable divertissement, passez votre chemin : si le roman est sans doute en dessous de la vérité, il ne nous épargne pas la violence et l'horreur. Razzias, massacres, tortures, assassinats en tous genres, voilà le quotidien des habitants de Sierra Leone, quel que soit leur "côté", victimes, bourreaux, ou les deux. Eh oui, nul manichéisme dans ce roman, et si les ordures sont bien identifiées - ces Occidentaux cupides et dénués de scrupules - elles ne sont pas toujours celles qu'on croit, au premier abord. La sauvagerie ne va pas toujours pieds nus. Telle est la puissance du roman, de la fiction : en incarnant des destins, le récit échappe à la caricature, et il nous offre des supports émotionnels, bien plus forts qu'un reportage (telle est du moins ma conviction). Les enfants-soldats - ou quel que soit le nom qu'on leur donne - ne sont pas seulement des silhouettes effrayantes et déshumanisées, Neal en est un exemple parmi d'autres. Pas de leçon donnée dans le roman : somme toute, Neal s'adapte, comme il le peut, à sa situation, et sa marge de manoeuvre est réduite. Mais il n'est pas que "Bande-à-la-guerre", il n'est d'ailleurs pas un gamin peu éduqué et donc malléable, non, c'est bien plus complexe que ça. Cela interroge le lecteur : qu'est-ce qui subsiste de notre part d'humanité dans de telles circonstances, ou plutôt, qu'est-ce que notre humanité? Quelle est la part de la violence dans cela? Là encore, point d'angélisme neuneu, façon "la guerre c'est pas beau". Evidemment, personne ne devrait avoir à subir ce que subit Neal, ce que vivent d'autres personnages, et le récit est parsemé de morts atroces, d'actes d'une violence inouïe. Mais face à la violence déchaînée, à la fois pulsionnelle pour ceux qui la mettent et éminemment conscientisée et politique pour ceux qui sont à la manoeuvre, il n'est pas d'autre réponse efficace. Les propos d'Eden sont très forts : 

"Depuis qu'on est tout petits, on vous apprend que la violence n'est jamais la solution. Il faut tendre l'autre joue, bla bla bla, toutes ces conneries... Mais face à la violence inique, il n'y a de solution que dans la violence."

Ils ont résonné en moi, faisant écho à une discussion que j'avais eue, il y a des années de cela, avec un collègue algérien (vivant en France depuis les années 1990) : il m'avait dit que, considérant d'où il venait, il savait très bien que les discours lénifiants ne servent à rien, et que la violence est parfois la seule réponse possible face à la violence subie, et qu'il faut l'accepter. Cet homme d'une douceur incroyable, très diplomate dans l'exercice de notre métier, me disait cela avec une tranquille conviction.

Mais n'allez pas vous effrayer de tout cela : Un coin de ciel brûlait n'est pas un pensum gore. Non, comptez sur l'art du romancier Laurent Guillaume pour transcender la violence dépeinte par des personnages vibrants, et surtout par une maîtrise romanesque jubilatoire. Il a cet héritage du grand roman populaire (vous savez que dans ma bouche c'est un compliment) : lier tous les fils, offrir une forme de consolation jubilatoire ("on tuera tous les affreux"), retomber sur ses pattes avec grâce, boucler la boucle. Certains auraient fait le choix d'une noirceur totale dans le dénouement, et si Laurent Guillaume nous évite un happy end qui serait hors sujet, il nous offre, par sa façon de dénouer l'intrigue, un apaisement. Et il s'amuse aussi, avec des clins d'oeil : Paul Colize, une convocation à mourir de rire de Hammett, et pardon si je vois des références là où il n'y en a pas, mais dans l'épisode du greffier trucidé (chut!), j'ai vu une référence à ou une réminiscence de Manchette (La position du tireur couché, je crois, mais je ne suis plus très sûre). Et la clôture du roman ! Ah le sourire que ça laisse sur nos lèvres, plaisir sadique absolu... 

En tout cas, Un coin de ciel brûlait est une vraie réussite. Je ne suis pas certaine que ce soit le divertissement estival que certains chercheront, mais comme il ne me vient pas à l'esprit que le polar est une lecture de plage, on s'en fout. En plus je ne vais pas à la plage, y a des gens, du sable, et j'aime pas me cramer la tronche. Après, si vous voulez le lire à la plage, grand bien vous fasse et soyez certains que vous oublierez où vous êtes pendant quelques heures qui vous sembleront des minutes. 


Laurent Guillaume, Un coin de ciel brûlait, Michel Lafon, 2021.

dimanche 6 juin 2021

La maison du commandant de Valerio Varesi




Présentation éditeur

Dans le paysage d’eau et de brume de la Bassa, au bord du Pô, le commissaire Soneri est à l’aise. Avec les anciens du coin, il est le seul à bien connaître cette partie du fleuve, à savoir se déplacer entre les rives, les plaines inondables, les fermes éparpillées dans une terre qui semble habitée par des fantômes.

Alors quand deux cadavres sont retrouvés, c’est lui qu’on charge de l’enquête. L’une des victimes est un Hongrois tué d’une balle dans la tête ; l’autre, un ancien partisan, mort depuis des jours dans sa maison isolée. Deux histoires différentes, liées par un fil que Soneri aura bien du mal à démêler. Entre les pêcheurs de silures venus de l’Est, un trésor de guerre disparu et le nouveau terrorisme rouge, le commissaire mélancolique et gastronome devra naviguer en eaux troubles pour résoudre cette affaire...


Ce que j'en pense

Valerio Varesi fait partie de mes auteurs préférés, depuis quelques années seulement, mais il est désormais bien installé dans mon petit panthéon personnel. Il a quelque chose de singulier, il allie la noirceur et une forme de douceur, liée à l'hédonisme de son personnage, un hédonisme qui résiste à toutes les saloperies de ce triste monde. Ainsi, retrouver Soneri, c'est pour moi la promesse de replonger dans un univers de fiction qui me comble. La maison du commandant a quelque chose d'un retour aux sources (oui, déjà), puisque Soneri est amené, une fois encore, à enquêter dans la bassa, noyée dans la brume et sous la pluie, un univers fragile où le Pô, qui va être en crue, fait sa loi. Je vous laisse découvrir l'intrigue, à la fois banale et retorse, avec un mort mystérieux, Gabor, et un mort qui fait bien des vagues, le Commandant. Valerio Varesi entrelace soigneusement les fils de son intrigue, laissant à Soneri le soin d'aller au-delà des évidences (qui n'effraient jamais le questeur), de suivre son intuition, de se laisser porter aussi par le hasard (ou le sort) : l'accident sur la route de Soneri, le sac charriant de vieux documents à la faveur de la crue. N'allez pas croire que l'auteur utilise des pirouettes pour construire son histoire, tout est maîtrisé.

On compare souvent Varesi à Simenon, l'un de ses maîtres, et la parenté est là. Soneri est comme Maigret qui prend sa "tête de province", se fond dans le paysage, observe, écoute. Comme Maigret, c'est un marcheur et un flâneur, et les rencontres de hasard le font parfois avancer, comme ses discussions avec Lumen, ce vieil homme étonnant qui ne sort que la nuit. Comme Simenon, Valerio Varesi est un romancier d'ambiances, d'atmosphères : il a le talent de nous faire sentir la puanteur montée du fleuve, l'humidité des maisons abandonnées (ou presque), la poix de la brume qui enveloppe tout. La scène, au début du roman, où Soneri et Nocio partent à la poursuite d'un canot sur les flots est saisissante, et même si vous allez dire que je divague, je vous l'avoue, j'ai pensé à cette nouvelle de Maupassant, Sur l'eau.

La comparaison avec Simenon a cependant ses limites, car Varesi, à mes yeux, va bien plus loin que lui : Maigret, s'il pouvait à l'occasion prendre le parti des faibles, en laissant par exemple filer un coupable, gardait une forme de réserve sociale. L'époque est différente, et Soneri, lui, est en colère, furieux contre ce monde et ses règles. On retrouve ici le regard désabusé mais qui ne se résigne pas de Soneri face aux saloperies ordinaires, à la bêtise, aux reniements, aux aveuglements idéologiques. Il doute, souvent, profondément, et dans La maison du commandant, la mort dans la plus extrême solitude du Commandant, justement, bouleverse Soneri. Dans quel monde un homme que le Commandant meurt-il seul, abandonné de tous? Et face au sort qui nous est fait, comment sortir de certaines impasses, entre résignation et impuissance, entre vaine violence et reniement des idéaux? Les constats de Soneri sont amers. Le Pô charrie aussi bien les secrets de la guerre que les ignominies de l'époque (le rejet de ces étrangers qui viennent pêcher la silure).

La mélancolie l'étreint souvent, et s'il a la consolation de la chair, la relation avec Angela, qui le tire du côté solaire de l'existence, n'est pourtant pas de nature à le rassurer. Dans le droit fil des aventures précédentes de ces deux-là, La maison du commandant montre un Soneri à qui le plaisir et le désir n'apportent pas tout.

Les polars de Valerio Varesi ne consolent pas, ils n'offrent pas une résolution susceptible de rassurer. Mais malgré cela (ou grâce à cela), ils font du bien et procurent le bonheur de retrouver un univers et une écriture, de rencontrer une vision du monde partagée. Ce n'est pas rien.



Valerio Varesi, La maison du commandant (La casa del comandante), Agullo Noir, 2021. Traduit de l'italien par Florence Rigollet.

samedi 5 juin 2021

Collections, éditions 2 : Rivages Noir & Co

 Alors que pour d'autres collections, ou maisons d'édition, j'ai le clair souvenir du premier volume que j'ai eu entre les mains, là, impossible de me rappeler quoi que ce soit. Ni titre précis, ni même auteur. C'est quand je suis revenue au polar dans ma vie de lectrice, en entrant dans la vie active, que j'ai commencé à explorer Rivages Noir. Je ne ferai pas la distinction ici avec Rivages Thriller, la collection grand format d'alors, même si je reste dingue de la maquette originelle du format poche, le côté mat, la trame de la photographie, le côté vintage et hommage des couvertures. Alors pourquoi Rivages Noir dans les collections de ma life? Je vous le dis tout de suite, je ne vous servirai pas l'habituel argument de la qualité des traductions ; même si j'entends bien que la collection a rompu avec certains usages, je suis plus nuancée dans mes constats sur cet aspect de Rivages Noir et surtout, à l'époque de ma découverte, à la fin des années 1990, ce n'était pas une préoccupation pour moi. Rivages Noir s'est imprimé de manière plus affective dans ma découverte du noir. Je dois à la collection des tsunamis littéraires et émotionnels, tout simplement.

Il y a bien sûr eu des chocs du côté des USA, et je jette ici pêle-mêle quelques titres ou noms, tout en étant persuadée que je vais en oublier : la série des Kenzie et Gennaro (à qui je dois mon pseudo) de Dennis Lehane. Il m'est impossible de retranscrire l'émotion ressentie à la lecture de Un dernier verre avant la guerre et les suivants (au bout de quelques volumes la série s'est essoufflée). Alors oui bien sûr, depuis Lehane a écrit son grand roman américain, on considère qu'il a pris une autre dimension. Mais pour moi, il avait plus d'acuité avec ces romans-là, ou avec Mystic River.  Et vous ai-je dit comme j'aimais Booba, délicieux psychopathe? 



Grâce à Pascal Dessaint, j'ai lu mon premier James Lee Burke, Dans la brume électrique avec les morts confédérés (je continue à préférer le titre "long"). Il me l'avait conseillé lors d'une discussion en marge de Livre Paris (en 2001, 2002?) et je me souviens l'avoir lu dans un train qui me menait à Lyon, par un printemps brûlant; j'en ai le clair souvenir car alors, il y avait encore une ligne Bordeaux Lyon passant par Limoges, et l'on prenait alors un très vieux train aux sièges orange en skaï, dépourvu de climatisation, qui collait bien aux cuisses, un cauchemar. J'ai relu plusieurs fois ce roman précis, et je l'aime à chaque fois. 



Toujours côté ricain, de fabuleux romans et auteurs : Craig Holden pour Les quatre coins de la nuit, une claque dans la tronche, un roman inoubliable (récemment réédité, je dis ça je dis rien). Jack O'Connell, créateur d'une ville folle et d'un univers qui ne ressemble à aucun autre. Ellroy pour Le Dahlia noir, lui aussi lu plusieurs fois, alors même que j'ai lu peu de romans de l'auteur. 



Mais alors qu'on parle toujours des grands auteur américains de la collection, j'y ai fait de fabuleuses découvertes côté français. Pascal Dessaint évidemment, probablement en 1999 avec Du bruit sous le silence. J'ai lu puis relu Pascal Dessaint et alors que certains auteurs ne "tiennent" pas la distance ou la relecture, lui reste parmi mes favoris. Hugues Pagan : j'ai déjà raconté comme j'ai découvert son univers sombre, très sombre, par une soirée d'hiver dans le silence d'une maison de campagne. Très impressionnée, j'ai lu tous ses romans. Les premiers romans noirs de Michel Quint, avant que des médias à moitié incultes, à moitié snobs, feignent de croire qu'il n'avait rien écrit avant Effroyables jardins. Dominique Manotti, déjà une de mes préférées. Et puis les Chroniques de Manchette, une référence à travers les années, inégalable. 



Je n'oublie pas les autres, les Alicia Gimenez Bartlett, les Wessel Ebersohn, et tous les autres, mais vous n'allez pas me lire pendant des heures. 

Rivages Noir a changé bien des choses dans le paysage du genre en France : la collection a aujourd'hui un catalogue de classiques, classiques amenés par la collection, ou classiques "récupérés" et retraduits, dans une logique de patrimonialisation du polar qui permet de redécouvrir des titres fondamentaux. Je trouve qu'elle connaît ces derniers temps une nouvelle vigueur, continue de chercher, d'ouvrir nos horizons. Je me suis habituée au grand format, et son identité graphique, qui ne renie pas la fabuleuse charte d'antan. Mais je reste émue par les couvertures du poche dans lequel j'ai découvert tant de fabuleux auteurs. 


mercredi 2 juin 2021

L'eau rouge de Jurica Pavičić




Présentation éditeur
Dans un bourg de la côte dalmate, en Croatie, Silva, 17 ans, disparaît lors de la fête des pêcheurs. C’est un samedi de septembre 1989, dans la Yougoslavie agonisante. L’enquête menée par l’inspecteur Gorki Šain fait émerger un portrait de Silva plus complexe que ne le croyait sa famille : la lycéenne scolarisée à Split menait-elle une double vie ? Mais l’Histoire est en marche, le régime de Tito s’effondre, et au milieu du chaos, l’affaire est classée. Seule la famille de Silva poursuit obstinément les recherches...


Ce que j'en pense

Vous qui n'avez pas encore lu L'eau rouge, vous avez bien de la chance. Car vous allez le lire, n'est-ce pas? Oh oui, vous allez le lire et vous en serez comblé(e). C'est une merveille, à tous égards, un énorme coup de coeur pour moi.

L'auteur entrelace destins individuels et Histoire de la Croatie sur trente ans, donnant une leçon de roman noir, subtil, jamais bavard, à mes yeux très puissant. Il saisit la manière dont des vies sont bouleversées à la fois par un évènement singulier - la disparition d'une jeune fille - et par la transformation radicale d'un pays, dont le système politique s'effondre avant de laisser la place à la guerre puis à un système libéral mondialisé. Mais en réalité les deux sont liés : Silva, la jeune fille disparue, n'aurait jamais connu ce destin sans les bouleversements politiques qui ont fait basculer le pays. Car oui, "même" à Misto, sa petite ville tranquille où tout semble immuable, les changements sont profonds. Jamais Jurica Pavičić ne porte de jugement péremptoire sur ces changements, il n'est pas un donneur de leçons ; il nous fait constater, tout simplement, que l'effondrement du régime de Tito est une débâcle qui va permettre aux nationalismes de se déchaîner, mais il n'explore pas la période de la guerre, dans les années 1990, sinon par le prisme des destins individuels, entre opportunisme et tragédie. Il nous montre le délitement d'une communauté sur fond de nationalismes puis de capitalisme, tout autant que son renforcement sur d'autres points, et le poids des secrets, des mensonges. Le tout est aérien, c'est vraiment le mot qui me vient : pas de pesanteur, pas de didactisme, pas de bavardage introspectif des personnages, mais tout est sous nos yeux. L'écriture est quasiment comportementaliste.

Les personnages sont superbes, ou plutôt superbement construits, dessinés, ils ne sont pas des caricatures, jamais le trait n'est forcé. Il y a également une sensualité dans l'écriture de 
Jurica Pavičić : il donne à voir et à sentir les particularités de cette petite ville au bord de l'Adriatique, les odeurs des herbes, des fruits, certains moments sont très contemplatifs, on saisit le quotidien des habitants, dans sa simplicité, et c'est très beau, sans doute aussi très bien retranscrit par le travail du traducteur.

Agullo nous a, une fois de plus, offert une pépite, et décidément, à l'est, il se passe bien des choses intéressantes dans le noir...

Jurica Pavičić, L'eau rouge (Crvena Voda), Agullo, Agullo Noir, 2021. Traduit du croate par Olivier Lannuzel. 




lundi 31 mai 2021

Collections, éditions : 1 Le Masque

Je sais que désormais, le classement en librairie ne se fait plus, du moins dans la plupart des points de vente, par éditeurs et/ou collections. J'en comprends les raisons. Pourtant, je le regrette. En effet, si ce n'est pas mon seul principe de choix, je continue à lire DANS la collection. Je suis attentive à ce qui sort chez tel ou tel, et je me revois, en librairie, dans les années 2000-2005, flâner dans le rayon Rivages Noir, ou Folio, ou bien sûr Série noire, me laissant guider par la collection, parce que la ligne éditoriale me convenait et que je savais pouvoir y faire de fabuleuses découvertes. C'est pourquoi j'ai eu envie de faire une série de billets sur les collections et les maisons d'édition qui ont été ou sont importantes pour moi, en toute subjectivité. Je vais en aborder quelques unes, dans l'ordre qui me viendra : nulle logique donc. Je ne mentionnerai pas les collections qui m'ont accompagnée dans mon enfance car ce qu'elles sont devenues, quand elles existent encore, ne m'intéresse pas du tout. 

Je vais commencer par une maison d'édition, une collection, par laquelle tout a commencé côté polar ou presque. J'ai déjà eu l'occasion, en m'épanchant en ces pages, de vous parler de ma lecture de Dix petits nègres d'Agatha Christie dans la collection 1000 soleils. Mais ce ne fut que le prélude à mon entrée dans le polar pour les grands : Le Masque m'a permis de poursuivre ma découverte d'Agatha Christie. Je ne sais combien de temps ça a duré, mais cela a commencé quand j'étais en 6ème, et je pense que ça a bien duré deux ans. Petite lectrice boulimique et inculte (je n'avais nul repère familial pour guider mes lectures, ni pour les contrôler), j'ai enchaîné les Agatha Christie avec bonheur, et envisagé alors d'être écrivain. Ceux qui me suivent depuis longtemps se souviennent peut-être que j'avais raconté avoir écrit au Masque pour leur faire part de mon envie d'écrire des romans policiers (on rêve), et sans doute amusée par mon ambition délirante, l'équipe (qui? je ne sais) m'avait gentiment répondu... Le courrier a été perdu depuis et c'est bien dommage. A l'époque, la maquette était celle-ci:



J'ai choisi à dessein Un cadavre dans la bibliothèque et sa couv que je trouve très seventies: j'en ai un souvenir vif car le jour où je l'ai acheté, lors d'une virée shopping avec ma mère, nous avons été agressées sur le retour, en voiture, par un type bourré. Lectrice d'Agatha Christie, j'ai pensé du haut de mes 11 ou 12 ans à noter sa plaque d'immatriculation (il nous avait coincées en bagnole sur une route et tapait comme un taré sur notre voiture qu'il essayait d'ouvrir tout en hurlant). 

Ensuite mes lectures ont pris un autre tour, et je sais avoir découvert en 4ème Le Clézio et Modiano, ainsi que Balzac et Colette. Je suis revenue au polar bien plus tard. 

Le Masque n'est pas redevenu ce qu'il avait signifié pour moi (un autre a pris la place, vous verrez). Mais j'ai continué à acheter de temps à autre des romans estampillés Le Masque, dans le format poche : Sur un lit de fleurs blanches de Patricia Parry (2012) est un de mes excellents souvenirs, tout comme Michael Nava (La mort à Frisco, 2002). 


Adulte, j'ai chiné quelques volumes des premières années de la collection et j'ai par exemple celui-ci, dans un piètre état, mais que je montre à mes étudiants comme une relique quand je fais un panorama historique du roman policier, sur le plan éditorial:


Côté grand format, j'achète encore un peu de Masque, moins ces dernières années toutefois. Je pense que l'un des derniers auteurs que j'y ai suivis est Serge Quadruppani, notamment pour ceci :


Cependant, Serge Quadruppani est un auteur que je lisais avant Le Masque, et que je continue à lire ailleurs. 

Quoi qu'il en soit, je n'oublie pas Le Masque, son rôle historique essentiel dans la constitution du polar en France, son influence sur les codes graphiques du genre. On pourrait dire bien des choses sur les traductions proposées dans les premiers temps de la collection, sur le caviardage des textes, mais j'ai plutôt envie de me rappeler l'importance de cette collection dans ma vie de lectrice, la richesse de son catalogue. 

(à suivre...)


dimanche 16 mai 2021

L'inconnu de la poste de Florence Aubenas




Présentation éditeur

« La première fois que j’ai entendu parler de Thomassin, c’était par une directrice de casting avec qui il avait travaillé à ses débuts d’acteur. Elle m’avait montré quelques-unes des lettres qu’il lui avait envoyées de prison. Quand il a été libéré, je suis allée le voir. Routard immobile, Thomassin n’aime pas bouger hors de ses bases. Il faut se déplacer. Je lui ai précisé que je n’écrivais pas sa biographie, mais un livre sur l’assassinat d’une femme dans un village de montagne, affaire dans laquelle il était impliqué. Mon travail consistait à le rencontrer, lui comme tous ceux qui accepteraient de me voir. »

F. A.


Ce que j'en pense

Je n'avais jamais lu, figurez-vous, de livre de Florence Aubenas. Deux choses, je pense, m'ont décidée : le fait qu'elle s'empare d'un fait divers, car je suis toujours curieuse de voir comment un écrivain fait de la littérature à partir de cette matière (dont d'autres font du caca racoleur) ; la lecture de son reportage voici un an dans un EHPAD en régime pandémique, un bijou d'humanité qui m'avait secouée. A quoi ça tient, n'est-ce pas? 

L'inconnu de la poste est un livre passionnant, parce que s'y joue continuellement la négociation entre fiction et non-fiction. Florence Aubenas y tient une place singulière, ni tout à fait en dehors puisqu'elle avait tissé des liens avec Thomassin, ni "immergée", comme elle avait pu le faire dans ses précédents livres. Elle ne se livre à aucune mise en scène de soi suspecte et putassière. Elle n'en rajoute pas, ne cherche pas le pathos, ni pour la victime Catherine Burgod, ni pour Thomassin, et c'est ainsi qu'elle leur donne toute leur profondeur et leur beauté. Pour tout vous dire, sans jamais perdre de vue que je lisais un récit non-fictionnel, j'ai lu L'inconnu de la poste comme un (bon) rural noir. Car ce que Florence Aubenas réussit à merveille, c'est la saisie d'une petite communauté rurale (ou à dominante rurale), d'une France périphérique à sa manière, où se jouent des équilibres fragiles socialement. Elle dresse le portrait de cette mosaïque sociale avec beaucoup de finesse et aborde la place des marginaux que sont Thomassin et ses potes, des femmes, des notables locaux, le tout sans tambour ni trompette. Hormis la disparition de Thomassin qui reste à ce jour irrésolue, elle ferme les portes, si je puis dire, et le meurtre se révèle terriblement simple, ordinaire, un peu pathétique. Mais entre temps, elle a donné un portrait sensible de tous les protagonistes, loin des caricatures médiatiques faitdiversières, elle leur a donné une grande dignité, et c'est tout simplement magnifique. Thomassin, Catherine Burgod, et même son père, qu'un mauvais écrivain aurait tôt fait de nous faire détester, et tous les autres, sont devenus des personnages non de roman, mais d'une oeuvre littéraire. 


Florence Aubenas, L'inconnu de la poste, Editions de l'Olivier, 2021.

samedi 15 mai 2021

L'emprise du chat de Sophie Chabanel



Présentation éditeur

Une jeune femme est découverte empoisonnée dans la salle de bain de son appartement lillois, aussi gai qu’un abri antiatomique. Hormis son métier d’hôtesse d’accueil – idéal pour se limiter à des relations humaines superficielles – rien ne semble avoir éclairé le quotidien de Léa Bernard. Seule piste : peu avant sa mort, elle a travaillé à Genève dans une exposition de cadavres plastinés, au succès planétaire mais interdite en France. Cela aurait-il un rapport avec son assassinat ? C'est sur quoi vont devoir plancher la frondeuse commissaire Romano et son adjoint Tellier : direction la Suisse !
Côté vie privée, Romano doit faire face aux déboires de Ruru et de Mandela, le chaton qu’elle s’est laissé fourguer au prétexte qu’il est plus facile d’avoir deux chats qu’un seul – comment a-t-elle pu croire un bobard pareil ?

Ce que j'en pense

C'est parce que Gwenaëlle Desnoyers m'a mis entre les mains, voici deux ans, Le blues du chat que j'ai découvert les polars de Sophie Chabanel. J'ai aussitôt comblé mon retard en lisant le premier volume, La griffe du chat, et en 2020, quand L'emprise du chat est sorti, je n'ai pas traîné à l'ajouter à ma monstrueuse pile de livres. Comme souvent quand je sais que je vais passer un bon moment avec une série que j'aime, j'ai retardé le moment de le lire, et, en ce mois de mai pluvieux, j'ai trouvé que c'était le livre qu'il me fallait. La comédie policière, ce n'est pas si facile, et Sophie Chabanel parvient à faire exister des personnages irrésistibles, que je retrouve avec un immense bonheur dans L'emprise du chat. Je suis fan de Romano, de ses lubies, de sa vision des choses (et notamment de sa hiérarchie), et Tellier est un acolyte parfait. Sophie Chabanel prend pour cadre une exposition macabre à souhait, dans le cadre propret de la Suisse, où nos deux comparses vont mener l'enquête. Elle nous mitonne une intrigue qui se tient, sur fond de trafics internationaux de corps, de cupidité ordinaire et de voyeurisme même pas assumé (l'alibi éducatif de ces expos est bien gerbant). 

J'ai ri, souvent, et j'ai refermé le livre en espérant que Sophie Chabanel nous donnera d'autres occasions de retrouver Romano et ses compagnons (humains et félidés). 


Sophie Chabanel, L'emprise du chat, Seuil Cadre noir, 2020.