lundi 22 mars 2021

L'hôtel de verre d'Emily St. John Mandel



Présentation éditeur

« Et si vous avaliez du verre brisé ? » Comment cet étrange graffiti est-il apparu sur l’immense paroi transparente de la réception de l’hôtel Caiette, havre de grand luxe perdu au nord de l’île de Vancouver ? Et pourquoi précisément le soir où on attend le propriétaire du lieu, le milliardaire américain Jonathan Alkaitis ? Ce message menaçant semble lui être destiné. Ce soir-là, une jeune femme prénommée Vincent officie au bar ; le milliardaire lui fait une proposition qui va bouleverser sa vie. D’autres gens, comme Leon Prevant, cadre d’une compagnie maritime, ont eux aussi écouté les paroles d’Alkaitis dans ce même hôtel. Ils n’auraient pas dû…


Ce que j'en pense

J'aime aborder la plupart de mes lectures sans savoir grand-chose, et parfois, comme ça a été le cas ici, je connais juste le point de départ : cet hôtel luxueux pour riches en mal de sérénité, la phrase inscrite sur la baie vitrée de l'hôtel. Et c'était très bien ainsi, parce que je ne savais pas où m'emmenait Emily St. John Mandel, et vous le savez, elle s'y entend pour nous promener et instiller un climat d'étrangeté. 

C'est un roman fascinant, qui crée un sentiment de décalage alors qu'il traite d'un sujet contemporain dont d'autres feraient un machin plat et terre-à-terre. On se laisse porter, égarer, et la romancière retombe sur ses pattes à la fin (par rapport à l'inscription) avec une élégance folle, une absolue maîtrise de l'architecture de son récit. On referme le roman habité par des scènes, des images, des phrases, et c'est tout bonnement somptueux. On passe d'une année à l'autre, d'une strate temporelle à l'autre, de la vie à la contrevie (lisez et vous comprendrez), et ce n'est jamais confus (pas comme certaine mini-série britannique regardée par un dimanche soir de déprime, totalement fouillis et ch...). Emily St. John Mandel est une grande romancière. 

Nous vivons tous dans cet hôtel de verre, et nous sommes cruellement rattrapés par les ignominies commises, par la cupidité, par l'escroquerie généralisée du capitalisme financier. J'ai parfois pensé au film Margin Call de C.J. Chandor : ces gens brassent des millions et des milliards qui en fait n'existent pas, mais qui s'évaporent et anéantissent des vies. Telle est l'escroquerie suprême : construire un système sur de l'argent pour ainsi dire virtuel. Voilà l'hôtel de verre. Et il se brise à un moment ou à un autre. 

Il y a des évocations saisissantes de l'Amérique invisible, ou des invisibles (magnifique personnage de Leon). Comme toujours avec St. John Mandel, c'est subtil, anti-démonstratif (avec les pesanteurs qu'on pourrait y mettre), c'est presque onirique et pourtant glaçant. 

L'hôtel de verre est un roman somptueux, tout simplement. 


Emily St. John Mandel, L'hôtel de verre (The Glass Hotel), Rivages Noir, 2021. Traduit de l'anglais (Canada) par Gérard de Chergé. 

samedi 20 mars 2021

La trilogie du Baztán de Dolores Redondo



Présentation du premier volume par l'éditeur

Au Pays basque, sur les berges du Baztán, le corps dénudé et meurtri d’une jeune fille est retrouvé, les poils d’un animal éparpillés sur elle. La légende raconte que dans la forêt vit le basajaun, une étrange créature mi-ours, mi-homme… L’inspectrice Amaia
Salazar, rompue aux techniques d’investigation les plus modernes, revient dans cette vallée dont elle est originaire pour mener à bien cette enquête qui mêle superstitions ancestrales, meurtres en série et blessures d’enfance.

Ce que j'en pense

Quelle curieuse histoire, ma lecture de Redondo... Cela faisait très longtemps que j'avais Le Gardien invisible, premier opus de cette trilogie du Baztán, et je ne sais pourquoi exactement, j'avais en tête que c'était plutôt du noir. Lorsque Folio a réédité les trois volumes, que j'ai reçus par les bons soins de Christelle Mata et Clara Donati, je me suis dit qu'il était temps, car j'avais envie de lire le nouveau roman de Dolores Redondo (La face nord du coeur), alors annoncé à la Série noire. J'ai donc attaqué Le Gardien invisible. Et je n'ai pas aimé. Mais alors pas du tout. Imaginez que vous aimez le roman noir et que vous lisez non pas, comme vous l'aviez pensé, un roman noir mais un thriller, forme de récit avec laquelle vous avez généralement du mal... Le choc. Et je n'aimais pas le personnage principal, sa vie un peu trop parfaite, sa chouette baraque à Pampelune, son mari impeccable et trop chou. Je suis allée au bout quand même. 

Mais il se trouve que je suis un peu entêtée. D'abord le thriller est un point aveugle dans mes lectures polareuses, et si en tant que lectrice j'ai le droit de n'en avoir rien à faire, en tant que sachante de mes deux, je ne peux décemment ignorer ce genre de fiction criminelle, que mes étudiants et mes étudiantes lisent, eux qui lisent si peu de fiction criminelle, et qui est un poids lourd en termes de ventes. Ensuite je suis bourrée de contradictions, et sans que je puisse l'expliquer, j'avais envie de retrouver cet univers. 

Et j'ai abordé le deuxième volume, De chair et d'os (mon préféré) : la lecture a été immersive, et j'ai eu un plaisir inattendu à retrouver les personnages et cet univers ancré dans un territoire. Je ne me suis pas agacée contre les rebondissements, parce que cette fois je savais à quoi m'attendre. 



J'ai lu le week-end dernier le troisième opus, Une offrande à la tempête



Que dire de la trilogie et de ma lecture? 

C'est du thriller, donc. Si le genre vous file des boutons, passez votre chemin. En ce qui me concerne, je continue à appartenir à la team "roman noir", forever, mais au-delà de l'intérêt professionnel que je me devais de lui porter, le thriller m'a réservé quelques bonnes surprises (Donato Carrisi, Ilaria Tuti). Redondo les rejoint. Sa maîtrise de l'intrigue, déployée sur trois volumes, est assez épatante : elle ménage un bon équilibre entre clôture d'une intrigue sur un volume et continuité du récit. Elle parvient à lier l'enquête et la vie privée de l'enquêtrice très habilement, sans que ce soit totalement ahurissant. Ces deux aspects à eux seuls forcent le respect. Et s'il y a des rebondissements (ce qui peut vite me fatiguer), il n'y a pas trop de twists archi-débiles, rien qui me donne envie de jeter le livre à travers la pièce. Je ne veux pas vous gâcher la lecture, mais même la révélation finale, la super révélation, on la sent venir (et ici ce n'est pas par maladresse de la romancière)  et c'est une bonne chose, car le retournement n'est pas artificiel, du coup. 

Et on n'appelle pas les romans "la trilogie du Baztán" pour rien : majesté des paysages, force des éléments naturels, puissance des croyances ancestrales, la façon que Dolores Redondo a d'évoquer ce territoire est saisissante, romanesque en diable. Elle insuffle ainsi une profondeur aux questionnements habituels du thriller : quelles sont nos racines? le foyer nous protège-t-il ou non? de quelle nature est le Mal? qui sommes-nous? qui est l'Autre? C'est foutrement efficace. Les thématiques de la famille, de la filiation, de la conjugalité sont articulées avec beaucoup de savoir-faire, et la trilogie propose une belle galerie de femmes, puissantes ou terrifiantes. Si je continue à trouver le mari parfait un peu insipide, j'ai adoré les membres masculins de la brigade qui entourent Amaia Salazar, qui tous offrent une vision de la masculinité différente. 

Mes lectures se suivent et ne se ressemblent pas. Enfin pas trop, car je dois reconnaître que les fictions criminelles en constituent l'essentiel. Petit à petit je me constitue un petit panthéon de thrillers : Dolores Redondo vient d'y arriver. 

Dolores Redondo, Trilogie du Baztán:

1. Le Gardien invisible (El guardián invisible), Gallimard Folio, 2021. Traduit de l'espagnol par Marianne Millon. Première édition française: Stock, 2013.

2. De chair et d'os (Legado en los huesos), Gallimard, Folio, 2021. Traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet. Première édition française : Mercure de France, 2015.

3. Une offrande à la tempête (Ofrenda a la tormenta), Gallimard, Folio, 2021. Traduit de l'espagnol par Judith Vernant. Première édition française: Mercure de France, 2016. 



jeudi 11 mars 2021

Milkman de Anna Burns




Présentation éditeur

Bien que se déroulant dans une ville anonyme, Milkman s'inspire de la période des Troubles dans les années soixante-dix, qui ensanglanta la province britannique durant trente années. Dans ce roman écrit à la première personne, une jeune fille, non nommée excepté par le qualificatif de « sœur du milieu » - grande lectrice qui lit en marchant, ce qui attise la méfiance -, fait tout ce qu'elle peut pour empêcher sa mère de découvrir celui qui est son « peut-être-petit-ami » ainsi que pour cacher à tous qu'elle a croisé le chemin de Milkman qui la poursuit de ses assiduités. Mais quand son beau-frère se rend compte avant tout le monde de tous les efforts qu'elle fait et que la rumeur se met à enfler, sœur du milieu devient « intéressante ». C'est bien la dernière chose qu'elle ait jamais désirée. Devenir intéressante c'est attirer les regards, et cela peut être dangereux. Car Milkman est un récit fait de commérages, d'indiscrétions et de cancans, de silence, du refus d'entendre, et du harcèlement.

Ce que j'en pense

On a beaucoup parlé de ce roman ces dernières semaines, et je ne voulais rien lire de tous ces articles. J'aime aborder un roman en en sachant rien ou pas grand-chose, et je lis les critiques après (idem pour le cinéma). J'ai bien fait car je pense que cela laisse toute sa force au roman d'Anna Burns. Parce que nom de Zeus, quelle claque! Il est rare qu'à ce point je sois secouée par la forme et par le fond, si je puis dire, que j'aie l'impression de lire un truc que je n'ai jamais lu, qui ne ressemble à rien de ce que j'ai lu. C'est le cas avec Milkman. J'ai mis un peu de temps avant de l'aborder, parce que je percevais, rien qu'en le feuilletant, que ce n'était pas un roman dont je pouvais lire quelques pages en passant, avant de me remettre au boulot ou à autre chose. Découpé en 7 longs chapitres, le roman ne se donne pas à lire si facilement, il mérite une attention soutenue.

L'écriture, et les choix de la traductrice sont stupéfiants : il y a le rythme de la narration, des phrases, souvent proches d'un flux intérieur. Les phrases s'enroulent sur elle-même, l'action laisse souvent la place à des retours en arrière ou des pauses explicatives, avec beaucoup de "naturel", et l'on apprend à partir d'un évènement comment fonctionne cette société, cette micro-société. Il y a le choix de ne nommer personne : on est sa fonction (familiale, intime, professionnelle), on est un nom passe-partout (Machin MacMachin, jolie trouvaille), et les groupes sont identifiés en termes de positionnement politique. Belfast n'est jamais nommée, les lieux ne sont pas identifiés, parce que l'important est ce qui joue en termes quasiment anthropologique. Bref, les choix stylistiques donnent une puissance incroyable au récit.

Tout ce qui se joue ici, décuplé par les Troubles (guerre civile, quoi) de l'Irlande du Nord, c'est le fonctionnement d'une micro-société, d'une communauté où le contrôle social est permanent, où l'on n'est pas ce que l'on veut mais ce qu'on doit être, où les femmes sont particulièrement - religion oblige - emprisonnées dans des rôles pré-déterminés, où leur corps ne leur appartient pas tout à fait. La narratrice en fait l'amère expérience, elle qui devient à la fois l'objet de la convoitise du Laitier (un vrai stalker) et la cible de la rumeur et d'une surveillance collective, surveillance réprobatrice évidemment. Car elle a tous les torts, aux yeux de cette communauté : pas en couple (malgré Presque-petit ami), elle ne prête pas attention aux attentes des autres, elle lit en marchant (déjà elle lit, mais en plus elle lit en marchant aux yeux de tous, attitude anormale qui exhibe son indifférence à ceux qui l'entourent et la jugent), elle est socialement inadaptée. Et elle va le payer.

C'est un superbe roman : sur une communauté absurdement corsetée par ses règles et sa religion, sur les femmes de cette communauté, celles qui acceptent leur sort (la mère, superbe personnage qui pourrait se libérer mais n'ose pas tout à fait, parce que les femmes de 50 ans sont trop vieilles pour cela), celles qui refusent les carcans (la narratrice, et les 7 "femmes de la condition").

Il y a des scènes extraordinaires : le Jour des chiens (je ne peux en dire plus) est sans doute celle qui m'a le plus marquée, la scène où la narratrice surprend le secret de Presque Petit-ami est également bouleversante de pudeur et de force. Et en dépit des tragédies qui parsèment le roman, des morts, des scènes quelque peu macabres, du harcèlement dont la narratrice est victime, de la peur qu'elle ressent dans ses membres et dans ses tripes, il y a des scènes cocasses. Les 7 femmes de la condition face aux hommes venus chercher la 8ème (qui n'est pas des leurs et pervertit leurs femmes), Machin MacMachin subissant le châtiment féminin dans les toilettes (et la vraie raison pour laquelle il est puni), et les femmes qui se retrouvent pour picoler ensemble... Toutes ces femmes tournent en ridicule à leur manière la puissance virile, le contrôle que les hommes exercent sur elle.

La fin du roman fait une boucle, en quelque sorte, avec le début, et les fillettes qui envahissent l'espace public en jouant aux couples internationaux mettent de la joie et de la couleur dans ce monde si terne, miné par des décennies de lutte fratricide. J'ai trouvé cette fin solaire, et j'ai quitté le roman en ayant la conviction que je ne l'oublierais pas de sitôt.

Anna Burns, Milkman (Milkman), Joëlle Losfeld, 2021. Traduit de l'anglais (Irlande) par 
Jakuta Alikavazovic. 

dimanche 14 février 2021

Le Magicien de Magdalena Parys



Présentation éditeur

Dès 1970, la Stasi et les garde-frontières bulgares montent une opération pour arrêter tous ceux qui tentent de fuir le bloc communiste. Opération qui sert aussi également à assassiner des opposants politiques au régime…

En 2011, dans un immeuble abandonné de Berlin squatté par des Roms, on retrouve le cadavre atrocement mutilé de Frank Derbach, employé aux archives de la Stasi.

Au même moment, Gerhard Samuel, photo-reporter, meurt dans d’étranges circonstances à Sofia, où il enquêtait sur la mort d’un de ses amis, disparu en 1980 à la frontière entre la Bulgarie et la Grèce.

Kowalski, le commissaire chargé de l’enquête berlinoise, est rapidement écarté au profit de la police fédérale et des services secrets. Mais Kowalski est un rebelle et il décide de poursuivre ses investigations discrètement, aidé par la belle-fille de Gerhard.

Ce qu’ils vont découvrir pourrait mettre en cause un homme politique allemand très en vue...

Ce que j'en pense

Il y a des livres qui doivent attendre leur moment. Par deux fois j'avais commencé Le Magicien, par deux fois j'ai arrêté ma lecture au bout de 50 pages. Pourquoi? Je ne sais, mais la 3ème tentative fut la bonne. Non que le roman m'ait déplu les deux premières fois, simplement ce n'était pas le moment, je n'accrochais pas. Si je me suis obstinée, c'est parce que j'avais lu et aimé 188 mètres sous Berlin, et parce que Le Magicien avait tout pour me plaire, a priori.

Si je dois émettre une réserve, peut-être liée à moi et à rien d'autre, je dirais que j'ai trouvé que Le Magicien n'était pas dépourvu de longueurs, ou de lenteurs. On aimerait parfois que ça aille plus vite, mais n'est-ce pas une mauvaise habitude de lectrice pressée? Quoi qu'il en soit, cette impression ne gâche pas le plaisir de cette lecture. J'ai aimé la multiplicité des personnages, de leurs points de vue, c'est parfaitement maîtrisé, l'autrice sait ce qu'elle fait et jamais elle ne nous égare. Cela peut coller le vertige par moments, mais tout s'emboîte, et si ça colle le vertige, c'est parce que la réalité évoquée est complexe à souhaits, tordue et mauvaise comme le sont les remugles du sale passé des pays satellites de l'URSS. Avec des polars allemands, j'avais mesuré à quel point des nazis avaient opéré une conversion opportuniste au communisme dans les cadres de la RDA. Avec Magdalena Parys, je perçois que les exécuteurs des basses oeuvres de la RDA ont su se ménager une belle vie après 1989. Et j'aime que les personnages nous fassent sentir, pour la plupart, que les trajectoires sont compliquées, que le manichéisme n'est pas de mise. L'intrigue et la construction du roman sont complexes parce que l'Histoire est complexe.

Et puis il y a un effet de crescendo dans le roman, dans sa tension : je me suis mise à avoir peur pour certains personnages, à espérer que d'autres soient mis hors d'état de nuire. Magdalena Parys manie aussi le suspense, à bon escient. Elle utilise les structures et les codes du roman noir pour rappeler à ses contemporains européens que leurs démocraties sont des géants aux pieds d'argile, bâtis sur des cimetières, et qu'à ne pas vouloir désigner et juger les responsables, on leur laisse les mains libres pour continuer leurs forfaits et saper l'avenir. C'est implacable, glaçant, salutaire aussi.

Magdalena Parys, Le Magicien (Magik), Agullo, 2019. Traduit du polonais par Margot Carlier, Caroline Raszka-Dewez. Disponible en poche chez 10 18

samedi 13 février 2021

La mère noire de Pouy et Villard



Présentation éditeur

Figures de proue de la Série Noire et du polar français, graphomanes talentueux, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard ont entamé en 2005 un dialogue littéraire qui a donné naissance à plusieurs textes à quatre mains. Avec La mère noire, ils reforment leur duo pour la Série Noire et signent un roman riche des échanges et jeux de langage qui les caractérisent.

Ce que j'en pense

Je n'avais pas lu les précédentes collaborations littéraires des deux compères, mais par un jour pluvieux (ça ne manque pas), je me suis emparée avec gourmandise de La mère noire, et j'ai tout de suite eu l'impression de retrouver de vieilles connaissances. Structuré en deux parties, la première écrite par Jean-Bernard Pouy et la seconde par Marc Villard, le roman pourrait se lire, si on voulait, comme deux novellas. Dans "L'art me ment" (vous reconnaîtrez Pouy dès le titre), Clotilde et son père ont chacun à leur manière et à la manière de leur âge une verve qui fait mouche. Clotilde est une sorte de Zazie de notre temps, et c'est un bonheur de les lire, de les "entendre", devrais-je dire. On se marre, mais pas que, et tout est dans le titre de cette première partie, somme toute. Dans "Véro", Villard donne voix à différents laissés pour compte de notre jolie société, et s'il délaisse le bitume parisien, il ne se détourne pas des marginaux, des "fous", et par Véro, mère de Clotilde, il explore une trajectoire de dérive ordinaire. N'allez pas penser pour autant que c'est misérabiliste, ça ne l'est vraiment pas.  

Ce qui unit les deux parties, outre le foyer (certes bancal) formé par ces trois-là, tient dans la finesse de l'évocation de notre société. Pouy comme Villard font des portraits qui tapent juste, et au-delà de leurs différences d'écriture, se tisse un roman noir bien serré. Et puis autre chose m'a frappée dans La mère noire, dans les deux parties qui composent ce roman : la tendresse qui s'en dégage, tendresse pour ces frères humains si fragiles, si malmenés de la part de deux vieux briscards du roman noir français. Alors oui, on se marre, on s'émeut, mais surtout, on quitte ce court roman avec un brin de sourire : c'est eux, c'est Pouy et Villard. 

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, La mère noire, Gallimard Série Noire, 2021. 


samedi 30 janvier 2021

Un petit tag pour changer

Ah ça faisait longtemps que je n'avais pas fait de tag, sans doute parce que je concentre le peu d'énergie que j'ai sur quelques chroniques qui me tiennent à coeur.  C'est parti pour un tag sur mon addiction aux livres...

Quelle est la durée maximale que tu peux passer sans lire?

Bah! en cas de panne de lecture, quelques jours, mais cela n'arrive pas souvent, deux trois fois par an. En revanche, il peut arriver que je passe une journée sans lire : si je suis en déplacement pour le boulot, ça peut arriver, ou si je suis trop crevée pour lire, même quelques pages, avant de m'endormir. Mais la norme pour moi c'est de lire quotidiennement, même quelques pages avant de m'endormir, justement.


Combien de livres emportes-tu avec toi à tout moment?

"A tout moment" serait exagéré : je n'emmène pas de livres pour aller faire des courses, par exemple, ou quand je vais au boulot (dans la vraie vie, celle sans la pandémie), parce que lire n'est pas un truc que je fais entre deux portes, cela me demande de la disponibilité d'esprit. Sinon, j'ai TOUJOURS ma liseuse sur moi, ce qui signifie que j'ai sous la main énormément de livres.


Gardes-tu tous les livres achetés/reçus ?

Je désherbe de temps à autre mes bibliothèques, pour faire de la place : mes goûts en BD ayant évolué ces dernières années, j'ai évacué certaines séries dont je sais que je ne les relirai pas/plus. Côté romans, j'ai tendance à garder, et s'il arrive que je ne garde pas un titre acheté, j'essaie de voir si un.e de mes ami.e.s pourrait l'aimer. Sinon, c'est pour Emmaüs. Mais il faut préciser une chose : j'achète en livre papier de manière très raisonnée, et je reçois peu de SP. Donc les acquisitions papier, depuis quelques années, ne sont pas le fruit de coups de tête, ce qui veut dire que je garde. 


Combien de temps passes-tu en librairie?

C'est très variable et la pandémie fausse complètement les choses. Dans "ma" librairie, je passe entre 15 et 45 minutes, selon que je discute ou pas avec les libraires. Je n'y suis malheureusement pas allée ces dernières semaines, à la fois parce que j'ai décidé de limiter mes achats pour faire baisser mon stock et donner leur chance à des livres que j'avais achetés et qui me tentent toujours énormément, et surtout parce que des problèmes de santé m'ont un peu clouée chez moi. Par ailleurs, quand je peux bouger de ma ville, que je suis soit à Paris (dans la vie normale tous les mois) soit ailleurs, je vais forcément dans les librairies, que je connais ou non, et j'y passe pas mal de temps, soit pour flâner soit pour acheter : et là je dirais que c'est 30 minutes en moyenne, parce que j'explore.


Combien de temps passes-tu par jour à lire?

Les jours sans, c'est 15 minutes, les jours avec, ça peut être 2-3 heures. Rarement plus, en toute honnêteté. Je passe trop de temps sur les écrans... et je trouve que mes capacités de concentration ont baissé ces dernières années.


A quel moment de la journée vas-tu réserver ton moment de lecture?

En semaine, c'est évidemment le soir parce que le reste du temps je bosse et comme tout le monde, je suis pressée. Le week-end, j'aime me mettre sur mon canapé après le petit-déjeuner et bouquiner tranquillement, en pyjama, en sirotant du café tranquillou (vous saurez tout). 


Combien de livres possèdes-tu en tout (ebooks compris)?

Impossible de répondre, surtout avec les ebooks. Des milliers, tout compris. Ben oui, je suis vieille et je lis depuis toujours, et mon métier est lié à la lecture aussi. A la maison, il y a des livres dans toutes les pièces (faut dire que c'est petit, chez nous), sauf dans la salle de bains. 


Amènes-tu souvent le sujet de la lecture dans une conversation?

Si je suis avec des gens qui lisent, oui, mille fois oui. Miss Cornélia en sait quelque chose, Babounette aussi. Et d'autres, évidemment. Et à la maison, on parle beaucoup de nos lectures, passées, en cours, à venir. 


Quel est ton plus gros livre lu?

En roman "one shot", si je puis dire, je suppose qu'il faut aller voir du côté des Russes et de Tolstoï en particulier. Sinon, si on considère que c'est UN livre, A la recherche du temps perdu


Y a-t-il un roman que tu devais avoir à tout prix? 

Je trouve qu'on vit quand même dans un pays où les livres sont disponibles durablement, et le marché de l'occasion vient compléter les choses si besoin. Donc quand je veux avoir un livre, ce n'est généralement pas si compliqué. Le dernier livre que j'ai eu un peu de mal à trouver, c'est un roman d'Andrea G. Pinketts, Turquoise fugace


As-tu déjà lutté pour finir un roman que tu refusais d’abandonner?

Quand j'étais ado, Madame Bovary. Parce que cette dinde d'Emma me faisait penser à quelqu'un de mon entourage proche, que j'étais dans une période de grande souffrance, notamment à cause de ses agissements, donc il m'était très dur de lire le roman de Flaubert. Je comprends que ça semble bizarre. Mais je savais que je me destinais à des études de lettres (j'étais au lycée) et un jour, je me suis enfermée avec le roman en me disant : "tu ne sortiras pas tant que tu n'auras pas fini ce livre". 

Désormais, je suis une grande personne, pour ne pas dire une vieille personne. Il peut m'arriver de m'obstiner dans une lecture, ou de l'abandonner provisoirement (parce que je sais que certains livres doivent attendre leur heure), mais je n'ai plus vraiment à m'obstiner : si un roman me déplaît, m'ennuie, eh bien je l'arrête. Il y a tant à lire!


Quels sont tes 3 plus importants objectifs littéraires en 2021?

J'en ai parlé par ailleurs mais je veux :

- varier encore plus mes lectures, en termes de pays, de genres ; 

- lire plus de femmes ;

- me ruer un peu moins sur les nouveautés ou moins acheter de façon compulsive pour lire ce que j'ai accumulé depuis deux ans, parce que je sais qu'il y a des trésors là-dedans.


As-tu déjà converti quelqu’un à la lecture?

Pas que je sache. Et même si je pense que lire est un des plus grands bonheurs, je sais aussi qu'on peut être très heureux et très intelligent sans lire. 


Décris ce que les livres représentent pour toi en 5 mots

Plaisir, émotion, bonheur, réflexion, oxygène.


Bon ben je crois que c'est assez clair, mais je le sais depuis toujours : je suis accro aux livres et à la lecture. CQFD. 


samedi 23 janvier 2021

Cimetière d'étoiles de Richard Morgiève



Présentation éditeur

El Paso, Texas, 1963. Huit ans après la disparition du tueur en série appelé le Dindon *, les lieutenants Rollie Fletcher et Will Drake enquêtent sur la mort suspecte d’un Marine. Ce ne sont pas des modèles de vertu mais la vertu n’a jamais résolu une affaire criminelle. La ténacité, si. Plus Fletcher et Drake progressent dans la recherche de la vérité, plus cet absolu leur échappe, plus l’enquête se révèle être une hydre aux multiples visages. La mort à tous les étages: voilà ce qu’ils auront au menu et qu’ils feront passer avec des balles blindées et des amphétamines. Pas de castagnettes mais des poings américains. Comme seule loi, la loi du talion version country : pour un oeil les deux, pour une dent toute la gueule. On remplit les cimetières comme on peut et on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. En témoigne cette pluie d’étoiles mortes qui tombe du drapeau américain à la fin du livre.

Ce que j'en pense

Vous vous souvenez du Cherokee, assurément, roman noir qui étreint le coeur. J'avais lu ce roman assez longtemps après sa sortie et j'en garde un vif souvenir. J'attendais donc avec impatience Cimetière d'étoiles, avec lequel j'ai embarqué pour une odyssée encore plus hallucinée, hantée et tout aussi magnifique que Le Cherokee. Drake et Fletcher sont pourtant a priori moins "aimables" que Nick Corey, terrifiants de cruauté et de folie destructrice. Je ne vous cacherai pas que j'ai eu du mal à les suivre, à embarquer à leurs côtés. Mais j'ai fini par les aimer, oui, je le dis ainsi, parce que c'est le cas. Ils ne sont qu'un, un seul être déviant et en même temps des flics, acharnés à découvrir ce qui est arrivé au Marine mort et rien ne peut les arrêter, surtout pas la mort. Fletcher, halluciné, défoncé, est touché par la grâce en la personne de Holly Howell aux yeux violets. J'ai le sentiment qu'on peut accéder à Cimetière d'étoiles comme ça, comme un roman noir crépusculaire et tragique, tissé de personnages déglingués et de tragédies. On peut se laisser aller au plaisir ambigu de la castagne ultra-violente, de l'ambiance western de fin du monde, de ces personnages de flics pourris et de criminels déjantés. L'écriture de Richard Morgiève est somptueuse, émaillée de citations et de références bibliques, avec des fulgurances poétiques qui étreignent le lecteur à chaque page ou presque. Cimetière d'étoiles est, comme Le Cherokee, la quintessence du roman noir, de sa puissance tragique. 

Je mentionne Le Cherokee parce qu'il est à nouveau question du Dindon ici : Fletcher et Drake commencent par ignorer cette piste, cette présence lancinante, englués qu'ils sont dans le scandale d'Etat qu'ils découvrent. Tout les ramènera pourtant à lui. Mais ce n'est pas seulement ça. Le Cherokee et Cimetière d'étoiles forment un dyptique qui explore les mythes de l'Amérique et en constate le crépuscule. Cimetière d'étoiles est parsemé de citations et de références à la culture populaire étasunienne : cinéma, musique populaire, tout ce qui permet à l'Amérique à la fois de se voir plus belle en son miroir et de lever le voile par le biais du blues et du jazz. Le roman a cette dimension "méta" comme diraient certains: il exhibe les codes du noir, du western, de toute cette fiction de genre déployée par l'industrie hollywoodienne, dont l'âge d'or est à son terme. Chant du cygne, en quelque sorte, d'un pays qui a vendu du rêve par son soft power, les industries culturelles. Car la réalité est bien différente, et c'est à mon sens l'autre dimension de ce dyptique romanesque : Nick Corey avait "fait" la Corée, ici c'est le Vietnam (et donc la Guerre froide) qui englue l'Amérique dans ses mensonges, et évidemment, le roman se clôt le 22/11/63. Le rêve américain n'a jamais existé, comme en témoignent ces putes à un dollar, ces flics véreux, ces Noirs et ces immigrés condamnés à la misère la plus noire, et tout ce monde-là est de toute façon mauvais jusqu'à la moelle ou peu s'en faut. Mais de la guerre de Corée à la guerre du Vietnam, la belle façade se lézarde, et l'assassinat de Kennedy signe la fin de l'innocence prétendue. Car l'Amérique n'est qu'un sac de noeuds et de complots, sur fond de peur de petits hommes verts, de crise de Cuba, de pouvoirs et de contre-pouvoirs (Hoover, CIA, FBI, armée, un vrai nid de tueurs). L'Amérique n'a jamais été innocente, fondée sur un génocide et sur l'asservissement des Noirs, c'est une nation originellement pourrie, dans tous les sens du terme, et qui, de 1953 à 1963, s'effondre sur sa pourriture, devenant le cimetière des étoiles du drapeau américain. 

Subsiste la puissance de la fiction et de l'écriture, et je n'oublierai pas de sitôt Drake, Fletcher, Booker et Holly. Avec une question : et le petit Ronnie alors? 

Richard Morgiève, Cimetière d'étoiles, Joëlle Losfeld, 2021.