samedi 14 novembre 2020

Good-Bye Chicago, 1928 - Fin d'une époque de William R. Burnett



Présentation de l'éditeur

Le corps d’une blonde est repêché dans le fleuve. Overdose, apparemment. Si l’on n’avait pas identifié l’épouse de l’inspecteur Joe Ricordi, personne ne se serait attardé sur l’incident. Maria avait quitté le domicile conjugal trois ans plus tôt. Aujourd’hui, apprenant qu’elle fréquentait des truands, Joe veut savoir. Et ce qu’il découvre perturbe l’organisation criminelle prospère du Boss de Cicero, l’homme qui règne sur la ville depuis le début de la Prohibition, et dont le modèle n’est autre qu’Al Capone.

Ce que j'en pense

Ce roman signe deux fins : la fin de l'époque du gangstérisme lié à la Prohibition et de la gabegie boursière (le krach de 1929 n'est plus loin) ; la fin de vie de William Riley Burnett, qui livre là son chant du cygne. Pourtant, il n'y a rien de crépusculaire dans ce roman, rien de rien. On voit plutôt un monde criminel en pleine mutation, et en regard, des poursuites qui changent elles aussi. C'est par la fiscalité qu'on fera tomber ces bandes du crime organisé (et les forces de police corrompues) mais en attendant, ce petit monde s'entretue avec ferveur. Burnett jette évidemment un regard rétrospectif sur tout cela et son analyse en est facilitée, mais comme le souligne Benoît Tadié dans la préface, ce n'est pas un roman vintage, rétro, c'est un roman de 1928, qui a conservé intacte l'énergie des débuts du genre, des débuts du roman de gangster inauguré par Little Caesar. Et Burnett ne verse jamais dans le discours analytique ou didactique, justement, il utilise toujours cette écriture behaviouriste: toute sa force est là. 

C'est donc un monde sur le point de vaciller que nous dépeint Burnett: le monde des gangsters mais aussi la bourgeoisie d'affaires qui s'est monstrueusement enrichie grâce à la spéculation boursière et qui pense que cela va continuer indéfiniment. Comme toujours, Burnett croque aussi bien des silhouettes (la soirée d'adieu de Bones, par exemple) que des situations, tout en proposant une galerie de personnages complexes et passionnants. J'ai une tendresse particulière pour Johnny (Giovanni) et Gina, magnifique personnage féminin. Johnny le balourd, aux manières rudes, a cependant une vraie tendresse et une vraie loyauté. L'évocation du quartier italien est superbe et assez déchirante. Bones, l'avocat fiscaliste véreux, à la solde des patrons du crime, est le personnage par qui on saisit les changements. C'est un beau personnage aussi, parce que l'on entrevoit les pièges dans lesquels il est tombé, sa relation à sa fortunée famille, ses ambiguïtés. Helga est aussi une silhouette fantomatique, une femme fatale à sa manière, puisque c'est par elle que tout bascule. 

Mais le personnage qui selon moi empêche le roman d'être crépusculaire, c'est Joe. Joe revient peu à peu à la vie, et Johnny et Gina n'y sont pas pour rien. C'est un magnifique personnage, qui se libère peu à peu de ce qui l'avait figé.

Enfin, comme Little Caesar, Good-Bye, Chicago 1928 se dévore, Burnett a gardé son sens du rythme narratif, pas une once de gras dans ce roman, rien à retrancher, rien à rajouter. Et ça aussi, ça fait du bien. 

William R. Burnett, Good-Bye, Chicago 1928 - Fin d'une époque (1981), Gallimard Série Noire, 2020. Traduit de l'anglais (USA) par Rosine Fitzgerald (révisé par Marie-Caroline Aubert). Préface de Benoît Tadié. 

dimanche 8 novembre 2020

Little Caesar de William R. Burnett


 

Présentation éditeur

Cesare «Rico» Bandelli, petit truand violent, narcissique et buveur de lait, a pris la place de Sam Vettori, puissant chef d’un gang italien de Chicago. Bientôt, le fils d’immigrés ivre de pouvoir et de reconnaissance agrandit son territoire en faisant main basse sur la contrebande d’alcool, le jeu et la prostitution dans tous les secteurs de la ville. Rien ne lui résiste, sauf un policier irlandais décidé à lui faire payer la mort d’un de ses collègues à l’occasion d’un hold-up qui tourne mal.

Ce que j'en pense

Lire William Riley Burnett, c'est aller vers les origines du roman noir, du hardboiled américain. On comprend en lisant Little Caesar en quoi l'auteur innove : adopter le point de vue des gangsters, leur langue, leur vision du monde, voilà qui est sans aucun doute nouveau en cette fin des années 1920. Il faut dire à quel point cette édition (traduction révisée par M.C. Aubert herself) est remarquable. La préface de Benoît Tadié est lumineuse, et c'est pourquoi je ne dirai pas ici en quoi Little Caesar est un roman important : B. Tadié le fait si bien que je ferais pâle figure. Et puis il y a l'introduction de Burnett lui-même, qui revient en 1937 sur la genèse de sa carrière d'écrivain et de ce roman, et c'est passionnant. C'est donc une édition à acheter absolument, si vous voulez comprendre comment advint le roman noir. 

Et de fait, peu de temps avant le Scarface d'Armitage Trail, Little Caesar inaugure le roman de gangsters, qui est l'un des visages du roman noir américain. Je vous conseille vivement la lecture des deux essais de Benoît Tadié, Le polar américain, la modernité et le mal (PUF, 2006), et Front criminel. Une histoire du polar américain de 1919 à nos jours (PUF, 2018). 

Parfois, lire ou relire un classique de tel ou tel genre, en remontant vers les origines, est un pensum, parce que certaines choses ont vieilli. Bien sûr, Little Caesar est très ancré dans son époque (je pense aux insultes ethniques, sans être certaine qu'elles soient obsolètes, hélas). Mais ce qui m'a frappée, c'est la modernité du roman, qui n'est pas seulement innovant en 1929: il se lit avec un immense plaisir en 2020. La langue, qui délaisse la préciosité littéraire made in UK du début du XXème siècle, modèle dominant pour les auteurs états-uniens, laisse ici la place à une écriture vive, acérée, débarrassée du "beau langage" et des notations psychologiques. Le behaviorisme s'annonce et il s'annonce bien. Et puis Burnett a un sacré sens du rythme : dans ce roman très ramassé, l'ascension et la chute de Rico sont saisies sans temps mort, et l'on tourne les pages avec avidité. 

Le monde selon Rico et les autres est un monde capitaliste décomplexé, déjà : tout s'achète (les silences, les complicités politiques), tout se vend, pourvu que ça rapporte. On lutte pour décrocher des marchés, autrement dit on met la main sur des territoires (des quartiers), on se débarrasse de la concurrence, des poids morts, des has been et des mous, potentiels dangers. On achète les signes extérieurs de richesse et de respectabilité (la bibliothèque remplie de vrais livres de Big Boy...), et on ne raisonne qu'en termes de pertes et de profits, y compris dans les relations sociales. 

Bref, toutes les raisons sont bonnes pour lire Little Caesar et redonner à Burnett la place qui est la sienne. 


William Riley Burnett, Little Caesar, Gallimard, Série Noire, 2020. Traduit de l'anglais par Marcel Duhamel, révisé par Marie-Caroline Aubert. Préface de Benoît Tadié. 



lundi 12 octobre 2020

Les nuits rouges de Sébastien Raizer



Présentation éditeur

Dans le bassin postindustriel du nord-est de la France, les travaux d’arasement du crassier mettent au jour un corps momifié depuis 1979. Il s’agit du cadavre d’un syndicaliste, père de jumeaux qui ont donc grandi avec un mensonge dans une région économiquement et socialement dévastée. Brouillés depuis des années, Alexis est employé dans un réseau bancaire du Luxembourg et Dimitri végète et trempe dans la came.
Pour comprendre et venger son père, celui-ci replonge dans les combats et les trahisons de cette année 79 – au plus fort de la révolte des ouvriers de la sidérurgie – qui, loin d’avoir cessé, ont pris un tour nettement plus cynique. À coups de pistolet-arbalète, il va relancer les nuits rouges de la colère, déchaîner des monstres toujours aux aguets, assoiffés de pouvoir et de violence.

Ce que j'en pense

Il aura fallu la puissance de l'univers de Sébastien Raizer pour me ramener au blog, ce qui n'est pas peu dire. Vous le savez si vous me lisez depuis quelques temps déjà, Sébastien Raizer est l'un des auteurs que je préfère, qui illustre selon moi ce que le roman noir a de plus noble, de plus fort, de plus libre aussi. Ils sont quelques uns dont j'ouvre les nouveaux romans avec émotion, avec un peu d'appréhension aussi : et si j'étais déçue? L'appréhension était bien présente quand j'ai commencé Les nuits rouges, parce que j'avais le sentiment que l'auteur s'éloignait de l'univers dickien de L'alignement des équinoxes pour aller vers un roman noir social peut-être plus classique. Je me demandais si Les nuits rouges allait être à sa mesure et à sa démesure. Pas de suspense, la réponse est oui. Sébastien Raizer livre un roman noir qui est à la fois en rupture avec ce qu'il a fait jusqu'ici et en cohérence parfaite avec son univers. 

Au bout de quelques pages j'étais complètement fascinée, éberluée par la force des personnages mis en place, à commencer par Faas, sidérant, inquiétant, une sorte de Joker au sourire glaçant. Jamais Sébastien Raizer ne jouera la carte de l'empathie avec ce personnage, qui part totalement en vrille tout au long du roman. En parallèle, si je puis dire, et avec une trajectoire quasiment inverse, il y a Dimitri, toxicomane bien cramé, en proie aux délires propres aux addictions,  qui tout en s'enfonçant dans une impasse, connaît une trajectoire de rédemption, ou plutôt une trajectoire en forme d'aboutissement et d'apaisement. Aucun personnage n'est entièrement innocent dans ce monde, chacun poursuit ses fantômes, vit enfermé dans son passé, dans son monde figé, veut se venger, mais de quoi? 

Aucune vengeance n'est possible, au fond, dans cet univers post-tout. Sébastien Raizer livre sa vision d'un territoire sinistré, une vision hallucinée, à la fois personnelle et puissante. La dimension sociale est bel et bien là: la Lorraine, l'industrie sidérurgique sacrifiée sur l'autel de la mondialisation, un monde qui n'a pas su prendre le virage de la modernité et qui, par-dessus tout, a été massacré par les politiciens de tout bord. C'est un territoire en ruines, un terreau de misère et de criminalité, post-industriel, un peu post-apocalyptique, j'ai trouvé. Le talent de l'auteur est de poser un discours très clair à ce sujet, avec des références explicites aux évènements réels, et d'en livrer pourtant une vision qui ne cherche pas le réalisme à tout crin. Et le fait est qu'on a rarement évoqué la tristesse de ces cités moribondes avec autant de force, et sans misérabilisme. 

Roman social et politique donc. On semble loin de l'univers de L'alignement des équinoxes, pensez-vous. Pas tant que ça, non, vraiment pas, même. Sébastien Raizer a beau délaisser les nouvelles technologies dans cette intrigue, il ne s'interroge pas moins sur les mutations de notre monde, de la société occidentale, post-industrielle justement. Mais c'est comme une mutation qui raterait, et qui donnerait naissance à des monstres dans un monde de cauchemar, où l'homme ne compterait pour rien, car "nous ne servons strictement à rien. (...) Nous sommes la société du futur". Certains disent que le roman noir (comme l'ensemble des fictions criminelles) joue un rôle de révélateur (presque au sens photographique) des dysfonctionnements de nos sociétés, en utilisant le crime comme un élément générateur de désordre et de déséquilibre. Somme toute, L'alignement des équinoxes prenait une base futuriste pour nous parler du présent, Les nuits rouges parlent du passé (la liquidation de l'industrie sidérurgique), de son onde de choc qui n'est pas terminée, pour nous parler du futur. Délitement, chaos, rien de moins.

Chez Sébastien Raizer, le chaos est une constante, avec une promesse d'anéantissement. Dans Les nuits rouges, le crime de Dimitri déstabilise l'équilibre factice instauré par Faas et son mentor, un équilibre d'autant plus précaire qu'il repose sur des fondements pourris jusqu'à la moelle. Le cadavre de Gallois est le crime originel, le symbole de cet anéantissement de la classe ouvrière et de l'humain, tout simplement. L'équilibre vole donc en éclats, les générateurs de chaos se multiplient, Dimitri, Keller, et Faas perd pied, devient lui aussi un instrument du chaos. La violence se déchaîne. Aux nuits rouges des luttes ouvrières de la fin des années 1970 et du début des années 1980, succèdent les nuits rouges de la violence meurtrière. Le rouge n'est plus celui du métal en fusion mais celui du sang.

J'ai dévoré ce roman, portée par l'écriture de Sébastien Raizer: le premier mot qui me vient est "énergie". Je ne sais pas comment dire, une énergie à la fois glaciale (nul pathos, pas de lyrisme) et brûlante. Une énergie musicale, avec bien sûr, de l'indus. La musique est présente dans Les nuits rouges, et aux martèlements des machines industrielles répondent l'énergie de la musique indus et celle de l'écriture romanesque. Coil est présent, une fois de plus, et ce n'est pas rien, ni pour rien. L'incipit du roman est saisissant, avec le rythme syncopé de ses phrases, avec l'anaphore "Les nuits étaient rouges". 

Sébastien Raizer continue à construire une oeuvre noire singulière et parfaitement cohérente, sans se répéter. Il confirme le statut qu'il a à mes yeux: celui d'un auteur de premier plan.


Sébastien Raizer, Les nuits rouges, Gallimard, Série noire, 2020. 


mercredi 2 septembre 2020

De nos ombres de Jean-Marc Graziani


Présentation éditeur

Bastia, 1954 : Joseph, un garçon de douze ans, pense devenir fou quand des voix s’invitent dans sa tête… C’est le début d’un jeu de piste avec certains objets qui lui parlent et l’attirent. Secondé par Mammò, l’arrière-grand-mère sage et révérée qui prend son don comme une malédiction, Joseph se plonge corps et âme dans la résolution des mystères familiaux par l’entremise d’un anneau perdu, d’une vieille photo oubliée ou d’un disque remisé dans un grenier.


Ce que j'en pense

Il y a dans ce roman un effet de crescendo dans lequel il faut se laisser prendre, et qui sera d'autant plus efficace si vous l'ouvrez, comme moi, sans bien savoir de quoi il s'agit. Je lis de moins en moins les prière d'insérer, les quatrième de couverture, le plus souvent parce que je porte mon choix sur un auteur, un éditeur, et que somme toute, savoir de quoi ça parle m'importe peu. Ou j'ai une idée très vague. J'ai commencé De nos ombres sans avoir la moindre idée du sujet, de l'intrigue, en sachant simplement que le roman se passait en Corse. 

Le premier charme de De nos ombres tient à l'écriture, fine, subtile, puissamment évocatrice : par le truchement de Joseph, nous voyons surgir des images, des odeurs, des saveurs, liées à l'enfance, aux rassemblements familiaux. Un narrateur (Joseph? l'auteur?) commente par de brefs inserts cette histoire familiale, cette histoire qui se construit par l'écriture, et Jean-Marc Graziani utilise pour cela une écriture poétique à la fois simple (pas de maniérisme) et précise, et c'est très beau. Les chapitres vont donner voix et regard à Joseph, principalement, mais aussi à d'autres personnages, parfois par le biais d'une photographie. 

La deuxième chose qui m'a séduite est la construction du roman : outre l'alternance de ces points de vue qui donne chair aux absents, il y a donc ce que j'ai vécu comme un effet de crescendo. Je ne savais pas où m'emmenait Jean-Marc Graziani, et je ne m'attendais pas du tout à ce qui se passe. Nous suivons le rythme de la révélation du don de Joseph, qui va peu à peu prendre un tour très personnel pour ce garçon. Et cela s'accompagne d'une montée en puissance dans l'émotion, je me suis laissée cueillir, pour mon grand plus grand bonheur. Une fois encore, j'ai refermé un roman en étant bouleversée. La Corse n'est pas pour rien dans cette émotion, elle est un personnage de premier plan, les lieux sont animés dans De nos ombres, ils portent ceux qui les ont habités, qui y sont passés, ils les protègent. La Corse, terre de secrets, refuge et cachette, livre toute sa puissance sous la plume de Jean-Marc Graziani. 

Enfin, De nos ombres est un hommage à ceux qui ont disparu mais qui nous portent, qui nous façonnent. Les femmes jouent un rôle particulièrement fort dans ce roman, avec bien sûr, au premier plan, Mammò, mais elle n'est pas la seule. Et d'autres personnages masculins jouent un rôle très fort et très beau dans la quête de Joseph, une quête qu'il mène malgré lui et d'abord sans le savoir, comme Monsieur Paul, ou le personnage de l'épicier, le père de Marie, de la belle Marie. C'est un roman dont la singularité ne tient pas aux thèmes abordés mais à la façon de les aborder à l'écriture. C'est un roman sur l'amour, l'amour maternel, filial, familial tout simplement, sur la transmission (des secrets, des dons), sur la différence aussi (Monsieur Paul, Anna, Félix), sur l'amour tout court, sur ce qui fait ce que nous sommes, sur la mort et ceux qui ne sont plus mais nous hantent et nous illuminent. 

Jean-Marc Graziani, De nos ombres, Joëlle Losfeld, 2020. 


vendredi 14 août 2020

La certitude des pierres de Jérôme Bonnetto


Présentation éditeur

Ségurian, un village de montagne, quatre cents âmes, des chasseurs, des traditions. Guillaume Levasseur, un jeune homme idéaliste et déterminé, a décidé d’installer une bergerie dans ce coin reculé et paradisiaque. Un lieu où la nature domine et fait la loi. Accueilli comme une bête curieuse par les habitants du village, Guillaume travaille avec acharnement ; sa bergerie prend forme, une vie s’amorce.

Mais son troupeau pâture sur le territoire qui depuis toujours est dévolu à la chasse aux sangliers. Très vite, les désaccords vont devenir des tensions, les tensions des vexations, les vexations vont se transformer en violence.


Ce que j'en pense

Edit du 14 août : merci à Alexandre Civico, qui m'a signalé mon erreur. Allez savoir pourquoi, j'étais persuadée, du début à la fin, que La Certitude des pierres se déroulait en Corse. Pas du tout, on est sur le continent. Pardon pour cette boulette de dinde au cerveau ramolli par la canicule.

Il y a la promesse du titre et du livre, très réussi. Et ne vous arrêtez pas à l'idée que le sujet a été maintes fois traité, car Jérôme Bonnetto, par la force de son écriture, déjoue les attentes, évite les facilités. Il y a quelque chose de minéral et de solaire dans ce roman noir, dont le premier personnage est la Corse, ses paysages arides, sa beauté difficile. Ce n'est pas une Corse de carte postale qu'évoque ici l'auteur. C'est une Corse   qui se déroule dans l'arrière-pays niçois. Ce n'est pas une Provence de carte postale, mais une terre de tragédie antique, très puissante, très belle. L'auteur évoque également avec beaucoup de finesse les clans, les appartenances, les allégeances dans ces petits villages où tout le monde se connaît. Et il n'a pas de vision manichéenne, car même si les chasseurs ne sont pas des finauds, leur meneur n'est pas dépeint comme un monstre abruti. Ce sont des visions du monde qui s'affrontent ici, et elles sont inconciliables. 

La construction du roman n'est pas pour rien dans la tension qui se dégage de bout en bout de La certitude des pierres, et elle est parfaitement maîtrisée. C'est un roman qui se lit d'une traite, avec un dénouement qui, s'il était attendu, n'en laisse pas moins pantois le lecteur, tant l'écriture en fait une scène d'anthologie. C'est sobre, ça claque, et on entend quasiment résonner le choeur antique. 

Assurément, Jérôme Bonnetto est une voix du noir bien singulière, et à suivre. 


Jérôme Bonnetto, La certitude des pierres, Inculte, 2020.

jeudi 13 août 2020

Des lendemains qui hantent de Alain Van Der Eecken



Présentation éditeur

C’est la veille des vacances de Noël, au tournant de l’an 2000. Quelques jours plus tôt, l’Erika a fait naufrage au large de Penmarch, répandant une pâte bitumeuse sur les côtes de la Bretagne. À l’insu des instituts de météorologie, une gigantesque tempête se forme au large de Terre-Neuve et s’apprête à franchir l’Atlantique pour frapper l’Europe. Martial, lui, se hâte de quitter le tribunal de grande instance de Souvré, où il travaille comme greffier. Il a promis d’aller chercher son fils à l’école. Lulu veut que ses copains voient la nouvelle voiture de son père, avec la roue de secours fixée sur la porte arrière. Il vient d’avoir sept ans. Alors que les parents s’avancent dans la cour, on entend des pétards, une série d’explosions, peut-être des gamins qui fêtent le début des vacances ? Lorsqu’une institutrice surgit et s’effondre, ensanglantée, Martial comprend. Au péril de sa vie, alors que la police entre très rapidement en action, il réussit à atteindre son fils et, croit-il, à le mettre en sécurité. Son existence, en réalité, vient de basculer irrémédiablement.

Ce que j'en pense

Acheté à sa sortie, ce roman a enfin trouvé son moment. Il commence très fort, par une scène de violence et de mort magnifiquement écrite. Là où un mauvais romancier aurait ensuite pris le chemin du pathos, Alain Van Der Eecken fait le choix du roman noir certes pétri de douleur, mais sans larmoiement à la noix, sans chercher à faire pleurer dans les chaumières. Martial n'est pas un personnage attendrissant, au sens habituel du terme, et c'est bien plus fort : il est habité par la volonté de comprendre ce qui s'est passé, ce qui a conduit à la mort de son enfant, et on le voit tour à tour agité par la peur de savoir, l'envie de se venger, la volonté de mourir. C'est un personnage extrêmement réussi mais ce n'est pas ce qui m'a séduite le plus dans ce roman : non, ce que j'ai savouré, c'est la galerie de personnages qui l'entourent. Le juge Micoulon, pour commencer, qui va aider Martial dans sa quête de vérité, là où la justice considère que somme toute, il n'y a pas d'affaire, ou une affaire close. Cette relation entre le juge et son greffier, le rangement si singulier, les débordements inattendus de jurons chez cet homme si policé, tout cela, tour à tour, touche, amuse, car Des lendemains qui hantent n'est pas dénué d'humour. Et puis il y a Achenbauer, ce flic jadis brillant qui a échoué là sans qu'on sache pourquoi. Le personnage prend toute son ampleur quand il se fois affublé d'une acolyte singulière, Lally : ces deux-là, ensemble, sont irrésistibles, et pour tout vous dire, j'adorerais que l'auteur les utilise à nouveau dans un roman. Leurs relations démarrent mal, mais leurs escarmouches sont savoureuses, et bon sang, ils font des étincelles. Et puis il y a la famille que se recompose Martial, avec Angèle et Régis, qui a l'incongruité d'un personnage vargassien.

Sur fond de tempête de 1999 et de naufrage de l'Erika, Alain Van Der Eecken livre un bien beau roman noir, sans jamais sombrer dans la facilité. C'est pour moi une découverte, et sans doute lirai-je le précédent roman de l'auteur, paru en 2016.




Alain Van Der Eecken, Des lendemains qui hantent, Editions du Rouergue, 2020.

La proie de Deon Meyer


Présentation éditeur

Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.
À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie
pour autant…

Ce que j'en pense

Deon Meyer et moi, avec La proie, c'est une grande réconciliation. Il y a fort longtemps, j'ai lu son premier roman traduit en français, salué par tout le monde. Mais je n'ai pas aimé du tout, du tout, du tout. Pour autant, j'avais bien noté, notamment en lisant les avis de Jean-Marc Laherrère, que l'auteur avait pris des chemins qui pouvaient me plaire, sans sauter le pas. C'est dire que je n'avais pas lu les précédents romans mettant en scène Benny Griessel, ce qui n'entrave nullement la lecture. 

Et quelle lecture! La proie est un roman difficile à lâcher, c'est le premier élément qu'il faut souligner à mon sens : si vous avez envie d'être happés par une histoire passionnante et menée de main de maître, n'hésitez pas. L'alternance entre les deux parties de l'intrigue, celle qui se déroule en France, celle qui se déroule au Cap, donne un rythme haletant (mais pas hystérique), et on bouffe les chapitres, les parties, à toute vitesse, avec un grand bonheur. Deon Meyer écrit remarquablement, certaines scènes sont saisissantes, regardez tout simplement celle qui ouvre le roman, à Bordeaux, alors que Daniel Darret est encore une énigme pour nous. Je l'ai trouvée bluffante.

Je découvrais Benny et son acolyte (que j'imagine présent dans les précédents romans), leur supérieure hiérarchique, les scientifiques qui les entourent, et c'est un vrai coup de coeur. Benny est manifestement un de ces enquêteurs typiques du noir, alcoolique (ici en rémission), tentant de reconstruire sa vie, et lui comme ceux qui l'entourent dégagent une telle humanité... Cupido est assez irrésistible dans le genre, je dois dire. 

J'ai bien aimé la façon dont Deon Meyer cerne la procédure, l'enquête, leurs difficultés. Il faut dire que Deon Meyer est un écrivain précis et documenté. La façon dont il évoque les lieux, les pays, leurs usages, est le fruit d'un vrai travail, qui donne du crédit à ce qu'il raconte. Et cela donne du poids à ce qu'il évoque : ses enquêteurs et ses scientifiques sont extrêmement doués, ils sont moralement admirables, cependant ce ne sont pas des surhommes, et Deon Meyer n'a pas recours à de mauvaises ruses pour les tirer de mauvais pas. C'est une chose que j'ai énormément appréciée, et qui fait de La proie un roman passionnant. 

Et puis Deon Meyer fait un portrait de l'Afrique du Sud telle qu'elle va, politiquement, portant par le biais de ses personnages et de leur enquête un regard amer et rageur sur l'évolution du régime politique. Ce n'est jamais fait de manière pesante, mais cela fait de La proie un excellent polar comme je les aime, qui prend une perspective sociale ou politique. 

Allez, une dernière chose pour vous convaincre de lire La proie : Deon Meyer fait de son personnage Daniel un amateur de viennoiserie, et il sait très bien qu'à Bordeaux, comme par chez moi, on mange des chocolatines. Pas des pains au chocolat. Et rien que pour ça, je l'aime. 

Deon Meyer, La Proie (Prooi), Gallimard Série Noire, 2020. Traduit de l'afrikaans par Georges Lory.