samedi 13 juin 2020

Trouver l'enfant de Rene Denfeld



Présentation éditeur
L’héroïne de ce roman est une détective privée de l’Oregon spécialisée dans la recherche d’enfants disparus, surnommée « La femme qui retrouvait les enfants ». Elle-même rescapée d’un kidnapping, elle a développé une intuition et un instinct de survie hors-norme. On la suit dans ses recherches à travers les patelins et les forêts mystérieuses du Pacific Northwest pour retrouver une fillette disparue depuis trois ans. 

Ce que j'en pense
Acheté à sa sortie, Trouver l'enfant attendait patiemment son tour, et alors qu'un nouveau volume sort chez Rivages, je me suis dit qu'il était peut-être temps. Je crois que jusqu'ici la thématique me faisait peur, non parce que cela réveillerait des angoisses, non non, mais parce que je craignais un traitement façon thriller. Or, pas du tout. 
Naomi est une détective hors normes, qui enquête seulement sur des disparitions d'enfants, fraîchement survenues ou plus anciennes, et dans ce roman, on la voit enquêter sur deux disparitions : l'intrigue principale tourne autour de la disparition, trois ans plus tôt, de la petite Madison, tandis qu'une deuxième enquête, plus tardive dans le roman, l'amène sur la piste d'un bébé disparu plus récemment. Pour les parents de Madison, elle est la dernière chance. 
Je ne veux pas vous gâcher le plaisir de la lecture donc je n'en dirai pas plus pour me concentrer ici sur ce que j'ai aimé dans ce roman. Il y a d'abord le personnage de Naomi : elle-même survivante d'un kidnapping lorsqu'elle était petite, elle a perdu tout souvenir de ce qui s'est passé avant qu'elle ne s'échappe. L'un des enjeux du roman, et de la série puisque c'est une série, c'est de voir Naomi reconstituer pas à pas ce qui lui est arrivé, et de le suivre dans sa trajectoire de femme. C'est déchirant, et je dois dire que Rene Denfeld construit un personnage tout en nuances, d'une grande complexité. En tant qu'enquêtrice, elle est également fascinante : elle a cette capacité des grands enquêteurs de fiction criminelle à se fondre dans le paysage, dans le milieu dans lequel elle mène son investigation. Elle s'imprègne des atmosphères, elle adopte le mode de vie local. Rien à voir avec ces enquêteurs qui font une entrée fracassante dans un coin paumé et qui bouleversent tout pour arriver à leurs fins, non, Naomi est plus dans la tradition inverse, l'enquêteur qui s'immisce doucement dans une communauté (dans la vieille Europe, songez à Maigret qui s'installe, prend sa tête de province, s'invite chez les gens). 
Et puis j'ai aimé le récit parallèle de l'histoire de la petite Madison : pas de détails horrifiques façon thriller de pacotille, mais une ambiance bien plus glaçante de conte, car nous adoptons alors le point de vue de la fillette, qui tente de s'approprier et de transcender ce qui lui arrive par l'imagination, et son imaginaire est celui des contes. Là encore le récit est d'une grande subtilité, notamment dans la relation de Madison avec le ravisseur. Ce dernier est un ogre, à la fois terrifiant, répugnant et touchant. Ses actes sont aussi abominables que sa propre trajectoire, et le bourreau a d'abord été une victime. Aucune complaisance cependant, ni dans la façon d'écrire les scènes les plus atroces, ni dans la façon d'humaniser ce personnage. 
L'autre enquête est l'occasion d'évoquer plus directement une dimension sociale : une mère pas comme les autres, le racisme qui ici s'exprime à bas bruit, et la mécanique tragique qui s'enclenche. Là aussi, c'est glaçant. 
Trouver l'enfant est un roman qui se dévore, avec une grande efficacité dans le rythme, et une force émotionnelle qui laisse une forte impression une fois le livre refermé. Bien sûr, j'ai acheté La fille aux papillons, tout récemment paru, mais je ne me presse pas, prise entre la hâte de retrouver l'univers singulier de Rene Denfeld et la crainte de ne plus avoir de livre d'elle à lire ensuite avant un bon moment... 

Rene Denfeld, Trouver l'enfant (The Child Finder), Rivages Noir, 2019. Traduit de l'anglais (USA) par Pierre Bondil. Disponible en poche. 


jeudi 11 juin 2020

Ces montagnes à jamais de Joe Wilkins


Présentation éditeur
Depuis la disparition de son père en plein cœur des Bull Mountains, il y a plusieurs années, et le décès récent de sa mère, Wendell Newman vivote de son salaire d’employé de ranch sur les terres qui appartenaient autrefois à sa famille. Comme un rayon de soleil débarque alors dans sa vie aride le petit Rowdy Burns, fils d’une cousine incarcérée, dont on lui confie la garde. Un lien puissant et libérateur se noue entre Wendell et ce garçon de sept ans mutique et traumatisé. Mais tandis que s’organise la première chasse légale au loup dans le Montana depuis plus de trente ans, les milices séparatistes qui vénèrent le père de Wendell se tournent vers le jeune homme. Bien décidé à ne pas prendre parti, Wendell devra tout faire pour protéger Rowdy et conjurer la violence qui avait consumé la vie de son père.

Ce que j'en pense
En voilà une merveille de roman! N'allez pas croire que toutes mes lectures m'enthousiasment de la même façon. Mais 1° je ne chronique pas les livres que je n'ai pas aimés ou que je juge moins intéressants ; 2° eh ben je choisis bien, aidée que je suis par mes libraires et par certains d'entre vous. 
Donc, une merveille de roman, disais-je. On est dans le Montana, mais pas un Montana d'opérette, non, dans une terre dure aux hommes. Le roman multiplie d'abord les points de vue sans que l'on perçoive les liens qui unissent les personnages. Cavale d'un redneck en fuite après avoir tué un loup et un garde-chasse, tentative de construire une vie décente pour un jeune homme qui recueille comme un fils un neveu pas comme les autres, vie brisée d'une femme, veuve et mère d'une grande jeune fille. Et puis les fils se nouent, formant peu à peu un écheveau inextricable. La maîtrise de la construction narrative et des temporalités est parfaite.
L'une des thématiques essentielles du roman est la filiation : que signifie être père, mère, fils ou fille? Et quels liens entretient-on avec sa terre? Les liens d'appartenance, à une terre, à une lignée, à un destin familial sont de toute façon déterminants comme dans une tragédie grecque : on n'y échappe pas. Il n'y a aucune condescendance ni aucune complaisance dans le regard de l'auteur sur ses personnages et sur les habitants de ce Montana-là, des petits blancs presque tous incultes, à la fois touchants et pitoyables, enragés par la guigne et par le sentiment que la terre (et tous ceux qu'il y a dessus, notamment les animaux) leur appartient et leur est redevable, aveuglés par une religiosité pour crétins, et... armés. C'est un cocktail explosif, et le pire est certain, car aucune personne ne peut échapper à la violence de cette société et à la souillure de la faute commise par le père.
Mais jamais le roman n'est glauque, il y a quelque chose de solaire dans Wendell, héros tragique et magnifique de Ces montagnes à jamais, qui va suivre malgré lui le trajet de son père. Et c'est pour cela que le roman est déchirant, et qu'on le referme le coeur pantelant. 

Joe Wilkins, Ces montagnes à jamais (Fall Back Down When I Die), Gallmeister, 2020. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. 

mardi 9 juin 2020

Marseille 73 de Dominique Manotti


Présentation de l'éditeur
La France connaît une série d’assassinats ciblés sur des Arabes, surtout des Algériens. On les tire à vue, on leur fracasse le crâne. En six mois, plus de cinquante d’entre eux sont abattus, dont une vingtaine à Marseille, épicentre du terrorisme raciste. C’est l’histoire vraie.
Onze ans après la fin de la guerre d’Algérie, les nervis de l’OAS ont été amnistiés, beaucoup sont intégrés dans l’appareil d’État et dans la police, le Front national vient à peine d’éclore. Des revanchards appellent à plastiquer les mosquées, les bistrots, les commerces arabes.
C’est le décor.
Le jeune commissaire Daquin, vingt-sept ans, a été fraîchement nommé à l’Évêché, l’hôtel de police de Marseille, lieu de toutes les compromissions, où tout se sait et rien ne sort. C’est notre héros.
Tout est prêt pour la tragédie, menée de main de maître par Dominique Manotti, avec cette écriture sèche, documentée et implacable qui a fait sa renommée. Un roman noir d’anthologie à mettre entre toutes les mains, pour ne pas oublier.


Ce que j'en pense
Avec Marseille 73, Dominique Manotti s'intéresse à une série d'assassinats et d'agressions méconnues, qui ont pris pour cible des Algériens dans une ville où, plus encore qu'ailleurs peut-être, la Guerre d'Algérie a laissé des plaies béantes. Et à mes yeux, Dominique Manotti fait oeuvre de mémoire comme a pu le faire Didier Daeninckx avec Meurtres pour mémoire : ce qu'elle exhume ici, c'est le sale passé de forces de l'ordre qui ne font pas que fermer les yeux, non, mais qui recèlent de véritables meurtriers. Et ça résonne, non, en ce moment? Dominique Manotti est bien trop subtile pour mettre tout le monde dans le même panier, et Marseille 73 nous montre une police à l'image de la société, composite, hétérogène : des chefs un brin lâches et très occupés par leur carrière et la politique, des agents parfois négligents, des enquêteurs qui font, tout simplement, leur métier. Tous sont là avec leur propre histoire, leur passé familial, mais tous ne savent pas faire passer les valeurs de leur métier et l'éthique attendue derrière leurs passions personnelles. C'est aussi pour cela que le roman est passionnant, il ne caricature jamais, il montre les forces en présence. 
Cela donne, je trouve, une écriture très proche du behaviorisme cher au roman noir, bien plus qu'un roman écrit par une historienne. Dominique Manotti retrouve ici une écriture sèche, qui claque, qui enregistre les comportements et les faits, sans interpréter à la place du lecteur, sans surenchérir dans un pathos de mauvais aloi. Cela peut en déconcerter certains : elle ne fait pas de concession au romanesque échevelé, mais c'est ce que j'apprécie, car ici les faits parlent d'eux-mêmes, pas la peine d'en rajouter. J'aime beaucoup la façon dont elle met au fronton de nombre de chapitres des extraits de la presse de l'époque. Je n'ai pas vérifié mais, sachant comment Dominique Manotti travaille, je suppose que ce sont des extraits authentiques. On peut y voir des effets de réel : "c'est l'histoire vraie", nous dit la 4ème de couverture, et ces documents de presse nous le rappellent, ancrent le roman dans le réel. Mais il y a plus. Les extraits de presse ne sont pas que factuels, ils dessinent une vision alors commune de ce réel : le racisme fondamental de la société française, lié en partie à l'histoire coloniale du pays. C'est glaçant, mais c'est salutaire de le percevoir. 
N'allez pas penser, d'après mes propos, que Marseille 73 est écrit à la manière d'un procès-verbal. Le behaviorisme n'empêche pas la force romanesque. Ce behaviorisme de l'écriture se conjugue avec une construction virtuose, et un effet de rythme crescendo. Plus on avance et moins on a envie de lâcher le roman. Il y a des moments de tension dignes d'un roman d'espionnage, on s'accroche, on frémit. Et cela s'accorde parfaitement avec la précision du "procedural" qui est me semble-t-il assez typique de Dominique Manotti, qui a déjà dit son admiration pour Ed McBain. Car Daquin et ses hommes sont des enquêteurs, pas des héros à la noix aux allures de super-héros. La procédure de l'enquête est leur arme, et croyez-moi, c'est passionnant. Cela fait naître une jubilation de lecture, et c'est presque un tour de force. 
J'ai dit Daquin? Oui, Daquin, et en voilà encore un que j'adore. Quel plaisir de le retrouver, lucide, rusé, rigoureux. Lui et ses hommes ne portent guère de jugement, ils ne font pas de politique, ils font (bien) leur métier, et c'est suffisant. Car peu importe les raisons que se donnent leurs adversaires, les faits parlent d'eux-mêmes, pas besoin de grand discours didactique et vertueux pour dire "le racisme c'est mal" : il s'agit de terrorisme raciste, de meurtres haineux (crimes de haine) comme on dit. CQFD.

Dominique Manotti, Marseille 73, Les Arènes Equinox, 2020.  



dimanche 7 juin 2020

Doux comme la mort de Laurent Guillaume


Présentation éditeur
Le Messager, mercenaire mandaté par la France pour assassiner l’un des leaders d’Al-Qaïda, découvre à la dernière minute qu’il a été trahi par ses commanditaires. Marc Andrieu, spécialiste de l’antiterrorisme, n’est plus que l’ombre de lui-même depuis que sa fille Eva a disparu. Et ces deux solitaires vont devenir les acteurs de la vengeance d’un troisième homme : Julien Vittoz, ancien ministre de la Défense compromis par un échec diplomatique, qui élabore un plan machiavélique pour assurer son retour. Son arme : le Messager, sa cible, Marc Andrieu. Autour de ces hommes, des innocents qui font les frais de ces machinations. Mais on ne manipule pas sans risques ceux qui n’ont plus rien à perdre.
Entrainant ses personnages d’Afrique de l’Ouest en France, Doux comme la mort est un thriller plein de surprises.

Ce que j'en pense
Voici une réédition fort sympathique et sans laquelle, peut-être, je n'aurais pas lu ce roman. Ce n'est pas le premier ouvrage de Laurent Guillaume que je lis, et sûrement pas le dernier. Doux comme la mort, déjà, quel titre! Vous en trouverez l'explication dans le roman même. Et quel roman! 
Ce que j'apprécie chez Laurent Guillaume, c'est cette façon d'écrire avec un substrat géo-politique très documenté et une ampleur romanesque assumée. Il connaît bien l'Afrique de l'ouest et ça se sent : il montre bien la complexité des situations, l'équilibre des forces en présence, l'enfer vécu par les populations, l'implication de nations lointaines comme la France. Tout cela est intégré à une intrigue captivante, entre roman noir et roman d'espionnage, avec barbouzes et saloperies politiques (vous avez compris, je pense, que je n'ai guère de considération pour la chose politique telle qu'elle va). Je ne peux pas trop entrer dans les détails sans dévoiler des pans entiers de l'intrigue, et ce serait dommage. Il y a un flic à la dérive, abîmé par la vie, à la recherche de sa fille, il y a un homme politique (une saloperie politique donc) pourri jusqu'à l'os et prêt à tout pour retrouver la flamboyance de sa carrière, il y a des hommes à la solde du pouvoir, chiens de garde zélés qu'on a envie de voir crever, il y a un héros ambigu à souhait, qu'on adore très vite. 
Comprenez bien une chose : chez Laurent Guillaume, ambiance testostéronée ne signifie pas intrigue débile pour simples d'esprits, ou virilisme moisi. Et c'est bien, car cela permet d'aimer le Messager, du début jusqu'à la fin. Laurent Guillaume crée ici un personnage à la fois très plausible et un surhomme de grand roman populaire, cocktail que j'adore, vous pensez bien (vous vous souvenez peut-être de mon amour pour le Toorop de La Sirène rouge). Le Messager n'est pas un gros con de mercenaire aux biceps surdimensionnés et aux moeurs de soudard, il a des zones d'ombre, des secrets, et à sa manière, il est un de ces Justiciers que le roman populaire affectionne depuis le XIXème siècle, mais avec une complexité romanesque typique du XXIè... Bref, il allie les points forts des deux perspectives. Doux comme la mort n'a donc rien d'un plaisir coupable, c'est une lecture jubilatoire et qui, à mon sens, rend moins con. Bref, c'est un excellent livre, et pis c'est tout. Alors ne boudez pas votre plaisir, lisez Doux comme la mort, et en plus vous aurez un livre à la couverture superbe.

Laurent Guillaume, Doux comme la mort (2012), La Manufacture de Livres, 2020. 


lundi 1 juin 2020

Un bilan pour mai 2020

Image empruntée à Goodwill Librarian

Pour une fois, j'ai fini un roman pile le soir du dernier jour du mois, ce qui est bien commode. Alors, qu'est-ce que ça donne pour le mois de mai, qui fut le mois du déconfinement? Ben à peu près la même chose que pour avril, en tout cas en nombre de volumes lus. Il faut dire qu'entre boulot et allergies, je ne me suis tant déconfinée que cela, et j'ai donc lu comme d'hab. J'ai lu 12 romans, et pas que du polar/noir. 

J'ai fait une incursion en littérature ado/YA, avec Les aventures d'une lady rebelle de Makenzie Lee, un très chouette roman d'aventures.
J'ai lu des nouvelles de Lauren Groff, Floride, et j'ai beaucoup aimé : sans doute lirai-je un de ces jours Les furies

J'ai fait une incursion dans les littératures SFFF avec Cendres de Johanna Marines, qui m'a fait passer un très bon moment dans un univers steampunk.
Enfin, je vous ai parlé d'Autochtones de Maria Galina, chez Agullo, roman étonnant et fascinant, qui m'a permis de découvrir cette romancière. 


Côté polar et roman noir, j'ai fait de superbes lectures: 
De belles découvertes (parfois tardives mais je ne suis pas rapide, vous le savez), du côté des premiers romans, avec Les militantes de Claire Raphaël, au Rouergue, ou Ces montagnes à jamais de Joe Wilkins, chez Gallmeister; j'ai enfin lu Trouver l'enfant de Rene Denfeld, chez Rivages Noir, et Le sourire du scorpion de Patrice Gain (Le Mot et le Reste).
J'ai poursuivi l'oeuvre d'Andrea G. Pinketts, avec L'absence de l'absinthe, élégant et désespéré, et il faudra un jour que je consacre un billet à cet auteur hélas disparu que j'aime tant. J'ai lu avec un immense plaisir le classique mais très bon Banditi d'Antoine Albertini (JC Lattès), qui prend la suite de Malamorte (lu le mois précédent). 
Dans les confirmations, s'il en était besoin, j'ai dévoré Doux comme la mort de Laurent Guillaume (La Manufacture de Livres), et pris une grande baffe avec Marseille 73 de Dominique Manotti (Equinox Les Arènes). 

Croyez-moi, dans toutes ces lectures noires du mois, il m'est très difficile de hiérarchiser, de dégager LE coup de coeur. Alors je vais procéder autrement et distinguer ceux qui m'ont plus encore que les autres emportée :
- si vous voulez lire un grand roman politique, lisez le Manotti, qui sort dans quelques jours. 
- si vous voulez être pris aux tripes par du noir tragique et somptueux, lisez le Gain, le Denfeld ou le Wilkins. 
- si vous voulez un roman qui allie efficacité narrative, précision de l'écriture, ancrage politique et géo-politique, et lecture jubilatoire avec personnages à la fois tragiques et "surhumains" au sens où l'entendait Eco, lisez Doux comme la mort de L. Guillaume. 





vendredi 29 mai 2020

Autochtones de Maria Galina



Présentation éditeur
Dans une ville d’une ex-république soviétique, à la frontière entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, aujourd’hui envahie de touristes, débarque un certain Christophorov. Il arrive de Saint-Petersbourg, se prétend journaliste ou historien et enquête sur un groupe artistique et littéraire des années vingt, « Le Chevalier de Diamant ». Ce groupe aurait créé un opéra, La Mort de Pétrone, qui ne donna lieu qu’à une seule représentation : la légende raconte qu’une crise de folie collective aurait frappé le public, se terminant en orgie générale. Peut-être parce qu’on aurait versé dans le champagne des invités de la poudre de cantharide, un puissant aphrodisiaque… À la suite de ce scandale, le groupe fut dissout et ses membres semblent s’être évanouis sans laisser de traces.
Christophorov tente de remonter leur piste, en interrogeant quelques vieux mémorialistes ou collectionneurs, tous ravis de lui prêter main forte. Un peu trop ravis, peut-être ? À mesure que son enquête avance, Christophorov remarque dans la ville une kyrielle de détails ou de phénomènes qui suscitent une impression d’inquiétante étrangeté. Et les autochtones qui s’intéressent de plus en plus près à ses recherches ne sont pas les moindres de ces étrangetés…

Ce que j'en pense
J'ai quitté les rives du noir et du réalisme pour me laisser porter par la prose de Maria Galina, que je découvrais à l'occasion de cette lecture. Evidemment, si vous voulez un livre facile, un livre où tout est rationnel et lisible, passez votre chemin : mais si vous acceptez de vous laisser embarquer, la balade est bien belle et captivante. Je ne suis pas du tout spécialiste du roman russe, mais j'ai lu en mes jeunes années quelques auteurs et ici, je ne saurais dire pourquoi, j'ai parfois songé à Biély, notamment à son Pétersbourg que j'avais tant aimé. Il y a chez Maria Galina une démesure, un humour et une folie qui me semblent, sans que je sois capable de bien l'expliquer, très russes. Mais j'ai aussi pensé à des auteurs d'un autre continent, l'Amérique latine, notamment à Borges, pour le côté puzzle, labyrinthe, et pour la réflexion sur le récit, sur la fiction, mais aussi au réalisme magique d'un Cortazar. Car notre historien en quête de l'opéra maudit se laisse sans cesse prendre à des récits, et son enquête le mène de conteur en conteur, d'affabulateur en affabulateur. Qui dit la vérité? Et la vérité, qu'est-ce que c'est ? La fiction n'est-elle pas plus intéressante et au fond, véridique? Comme le personnage, nous y perdons notre latin, et Maria Galina se joue de lui et de nous en nous portant aux confins du fantastique : sylphes, salamandres et vampires, toute une mythologie surgit et nous fait douter du réel, de notre perception du réel. Notre héros repartira dépouillé de toutes ses possessions et de toutes ses certitudes. Le récit est émaillé de références artistiques, littéraires, de références à la pop culture (les serveurs Batman!), c'est touffu et passionnant. Les personnages sont à la démesure du roman : créatures insaisissables, doux illuminés, artistes excentriques, étranges riders (pas des bikers, s'il vous plaît), la galerie est savoureuse.

Ne vous laissez pas déconcerter par le début : il y a chez Maria Galina une façon de composer son roman un peu abrupte, diront certains, avec des changements de lieux, de personnages, sans transition. Mais comme je vous disais, il faut se laisser embarquer et Autochtones se mérite, car il faut s'habituer à son rythme et son ton. Croyez-moi, ça en vaut la peine, et il serait dommage de passer à côté de ce livre, sorti en février : certes, c'est moins pire que d'être sorti en mars, mais tout de même, Autochtones risque d'avoir été éclipsé par les évènements. Quant à moi, si ça ne vous gêne pas, je vais me procurer L'organisation, son précédent roman paru chez Agullo, parce que je referais bien un petit tour avec Maria Galina. 
Remarque : je soupçonne le travail de la traductrice Raphaëlle Pache d'être absolument remarquable, bravo à elle.

Maria Galina, Autochtones, Agullo, 2020. Traduit du russe par Raphaëlle Pache.

mercredi 27 mai 2020

Or, encens et poussière de Valerio Varesi


Présentation éditeur
Parme, la nuit, le brouillard. Un carambolage monstrueux se produit sur l’autoroute : des voitures ratatinées, des camions en feu, une bétaillère renversée. Vaches et taureaux errent sur la route, désorientés. Et des gitans auraient été aperçus, profitant de la confusion pour piller les véhicules accidentés. Le commissaire Soneri est le seul flic de Parme qui connaît assez bien la plaine du Pô pour ne pas se perdre dans le brouillard : c’est lui qu’on envoie sur place. Au lieu de petits voleurs, il découvre au bord de la route le corps carbonisé d’une femme. Nina Iliescu est une immigrante roumaine qui laisse derrière elle une longue liste d’amants de la haute société parmesane. Agneau sacrificiel ou tentatrice diabolique, même dans la mort, la jeune femme à la beauté fascinante exerce son pouvoir sur Soneri. Et lui réserve quelques surprises…

Ce que j'en pense
Un nouveau Valerio Varesi, ça se savoure. Il y a d'abord le titre, aux allures de mythe antique et biblique, Or, encens et poussière : n'est-ce pas une somptueuse promesse? Le roman commence, comme souvent chez Varesi, dans un brouillard terrible, alors que Soneri se rend sur une scène de crime : le cadavre de la femme qui a été retrouvé n'a rien à voir avec le carambolage que le brouillard a provoqué. Tout semble irréel, pour le plus grand bonheur du lecteur : il y a des vaches et des taureaux qui errent, des gitans qui font naître tous les fantasmes, et le corps carbonisé de cette femme venue de Roumanie. La machine est lancée, et Soneri mène une enquête sur une femme qui semble insaisissable, entre séductrice rouée et ange sacrifié sur l'autel de la haute société de Parme, elle l'étrangère sans pedigree... Et cette enquête résonne en Soneri qui connaît au même moment les affres de la jalousie, peut-être sur le point de perdre celle qu'il aime. Nous souffrons avec lui, nous nous interrogeons avec lui sur les limites de la passion.
Varesi n'oublie jamais les questions sociales : privilèges de classe, difficultés de la condition d'immigré, préjugés ethniques, crimes passionnels et domination masculine, normes de la société bourgeoise et catholique, tout cela et plus encore est évoqué avec la finesse que l'on connaît à l'auteur.
Et puis il y a ces déambulations de Soneri, ses observations de ses frères humains, c'est beau et bouleversant à la fois. C'est ainsi qu'il fait la connaissance d'un aristocrate désargenté, dont nul ne soupçonne la déchéance, qui se glisse en douce dans les restaurants pour finir les assiettes de clientes féminines, l'air de rien, avec son élégance (et la complicité silencieuse des restaurateurs). Il offre quelques uns des plus beaux passages du roman.
Et c'est ainsi que l'on referme le roman, le sourire aux lèvres, triste de devoir attendre pour retrouver Soneri mais apaisé aussi, sur la promesse, à la fin du livre, qu'en 2021, il sera de retour chez Agullo.


Valerio Varesi, Or, encens et poussière, Agullo, 2021.