mercredi 26 décembre 2018

2019: quelques perspectives de lecture


Je ne me livrerai pas à l'exercice de bilan annuel, car j'ai trop peu été présente sur ce blog. Et comme par ailleurs je n'ai guère trouvé 2018 réjouissante dans sa globalité (hors lecture), je vais me tourner vers 2019. Certes, j'ignore ce que cette année nous réserve, et peut-être sera-t-elle pire que 2018, mais je sais déjà qu'elle nous prépare de belles choses côté parutions. 
J'ai un retard phénoménal dans mes lectures et de nombreux romans sont restés en attente. J'ai pourtant eu un rythme de lecture honorable, mais d'une part, je ne lis jamais autant que je voudrais, d'autre part j'achète taaaant de livres... 
Je pourrais bien sûr prendre la résolution de restreindre mes achats, mais écrire ces mots suffit à me faire rire. D'ailleurs, pourquoi m'imposerais-je une résolution qui m'ennuie et que je sais ne pas devoir tenir? 
Nan, je vais continuer à acheter des livres, et je salive déjà en apercevant les nouveautés à paraître en ce début d'année. 
Mais je me réjouis aussi d'avoir quelques splendeurs dans mon stock. Commençons par là. 
Il y a des séries qui m'attendent, que je veux reprendre ou poursuivre, du côté de Alicia Gimenez Bartlett, de Petros Markaris, de Dror Mishani. J'ai eu un tel plaisir à relire les Giorgio Scerbanenco... Et je veux aussi découvrir enfin Valerio Varesi.
Dans les romans noirs remarqués de 2018, je compte bien faire un sort à Greg Iles et Brasier noir, à Benjamin Myers pour Dégradation, à Carlos Zanon et Taxi, à Benjamin Whitmer et Evasion, à Thomas Mullen et Darktown, et j'en oublie tant... 


Pour 2019, ça démarre très fort chez Actes Noirs. Le nouveau Victor Arbol me tente bien: Par-delà la pluie 

Mais je suis aussi intriguée par la nouveauté argentine que voici : 

Et la couverture du deuxième Greg Iles n'est-elle pas à tomber?


En Série Noire, vous le savez, c'est le Thomas Cantaloube qui me rend impatiente, mais je vois aussi sur le site qu'en mars, il y aura un nouveau roman d'Elsa Marpeau, Son autre mort


Chez Rivages/Noir (ou Thriller), c'est évidemment le nouveau Hervé Le Corre qui fait l'évènement, mais aussi la (re?) traduction d'un Jim Thompson. Ceci dit, Trouver l'enfant, de Rene Denfeld, me semble fort sympathique. 

Le 10 janvier sortira Né d'aucune femme de Franck Bouysse (La Manufacture de Livres), et je compte bien aller au lancement à Page et Plume. 


Chez Albin Michel, il y aura un nouveau Sophie Hénaff, je ne résiste pas! Ce sera pour février, patience...

Toujours en février et dans un style bien différent, Sébastien Raizer et Confession japonaise au Mercure de France.


Mais il y a aussi des nouveautés intrigantes chez Agullo, Gallmeister, Asphalte, Equinox, et même Sonatine, paraît-il.

Bref, j'ai hâte, 2019 s'annonce comme une belle année de lectures... 



vendredi 14 décembre 2018


Présentation éditeur
Larispem, 1899.
Dans cette Cité-État indépendante où les bouchers constituent la caste forte d'un régime populiste, trois destins se croisent... Liberté, la mécanicienne hors pair, Carmine, l'apprentie louchébem et Nathanaël, l'orphelin au passé mystérieux. Tandis que de grandes festivités se préparent pour célébrer le nouveau siècle, l'ombre d'une société secrète vient planer sur la ville. Et si les Frères de Sang revenaient pour mettre leur terrible vengeance à exécution?

Ce que j'en pense
Lire de la fiction jeunesse ne me convient pas toujours, et j'ai passé quelques mois sans en lire du tout. Mais il arrive que j'y prenne un grand plaisir, et dans le cas présent, cela m'a permis de mettre fin à une panne de lecture horripilante. Après quelques lectures très fortes, rien ne me convenait, je commençais un livre, puis un autre, sans parvenir à m'accrocher à rien. J'ai finalement jeté mon dévolu sur Les Mystères de Larispem, dont le tome 1 patientait dans mon stock depuis sa sortie. Le monde uchronique proposé me plaisait diablement en ces temps troublés : les Communards avaient gagné, nom de Zeus, et Paris, faisant sécession, était devenu une Cité Etat aux mains de progressistes.  Que j'ai aimé cet univers, d'emblée! La Tour Verne, les vapomobiles, ce mélange d'uchronie et de steampunk, quel bonheur!
Et puis il y a les personnages, filles et garçons, avec mention spéciale à Carmine, la louchébem qui a un fichu caractère. Lucie Pierrat-Pajot fait exister tous ses personnages, ne cède jamais à la tentation du manichéisme: Vérité elle-même est une victime, même si elle se trompe de combat. Adultes, adolescents, femmes, hommes, j'ai aimé ce petit monde tout de suite, et j'ai eu plaisir à les retrouver de tome en tome.
Car oui, vous l'aurez compris, j'ai enchaîné la lecture des trois volumes de la trilogie, ce qui ne m'arrive pas si souvent. L'intrigue dans sa conception globale ne révolutionne pas le roman jeunesse, mais l'histoire réserve malgré tout son lot de surprises, et je ne me suis jamais ennuyée. Surtout, je n'ai jamais eu l'impression que Lucie Pierrat-Pajot prenait ses lecteurs pour des imbéciles.
Vive Larispem!

Lucie Pierrat-Pajot, Les Mystères de Larispem, 3 volumes, Gallimard Jeunesse, 2016-2018. Illustrations de Donatien Mary. Le tome 1 est désormais disponible en poche (Pôle Fiction), et les 3 volumes sont disponibles en numérique.

dimanche 2 décembre 2018

Un bilan pour novembre 2018


Oups, on dirait qu'en dépit des promesses que je me fais, je ne parviens pas à écrire et à poster des billets... Alors, pour sauver l'honneur, un bilan du mois de novembre, en attendant plus précis. 

Quelques bandes dessinées, éclectiques mais toutes à la hauteur de mes attentes. Deux albums m'ont été offerts pour mon anniversaire, les autres sont des achats d'occasion.
J'ai récemment acheté (d'occasion) le tome 7 de Lou, de Julien Neel. J'ai énormément aimé cette série jeunesse, mais le tome 6 m'avait déconcertée et j'y avais trouvé le dessin, par moments, horrible. Je ne m'étais donc pas jetée sur le tome 7... On y retrouve une orientation SF, mais sans les choix graphiques qui m'avaient horrifiée dans le précédent album. J'ai eu plaisir à retrouver Mortebouse, Lou, ses copines et ses copains, j'ai passé un excellent moment. 
Comme j'aime les séries jeunesse mais que j'ai du mal à en trouver qui me conviennent, j'ai essayé, au gré d'un achat d'occasion, Sixtine, L'or des Aztèques (t.01) de Frédéric Maupomé et Aude Soleilhac (éditions de la Gouttière). J'ai a-do-ré! J'aime l'univers, le graphisme, les personnages, mention spéciale aux pirates fantômes. Assurément, le tome 2 rejoindra bientôt mon stock. 
Je ne vous reparle pas de China Girl, de J.-F. et Maryse Charles, je lui ai consacré un billet. C'était un cadeau d'anniversaire, il a fait mouche.
D'occasion, enfin, j'ai trouvé un album qui me faisait de l'oeil depuis sa sortie au printemps, Gramercy Park de T. de Fombelle et C. Cailleaux, un récit noir assez classique côté scénario, mais éblouissant au niveau graphique. Et je dis "classique" mais n'allez pas croire que ça a gâché mon plaisir, j'ai trouvé ça très bien et émouvant. 
Enfin, un gros coup de coeur pour Royal City (t.01) de Jeff Lemire, autre cadeau d'anniversaire, une histoire qui mêle chronique familiale, sociale et fantastique, le tout avec une force graphique qui n'est pas étonnante de la part de l'excellent Jeff Lemire. Une famille disloquée, un passé qui ne passe pas, la désindustrialisation d'une petite ville américaine, des trajectoires individuelles tissées, chacune à leur manière, d'échecs et de difficultés à vivre. Inutile de préciser que je vais me jeter sur le tome 2 sans attendre. 

5 BD lues, je suis très heureuse, car je n'en lis pas autant que j'aimerais. Je dois dire qu'un trajet en train, calme et par une matinée ensoleillée, m'a donné le temps de lire trois des albums mentionnés. 

Côté romans, 10 titres lus et à mon grand regret, deux abandons. Commençons par là. J'ai calé au milieu de Tortues à l'infini, de John Green acheté à sa sortie mais pas encore ouvert. J'ai aimé le début, mais je me suis ennuyée à environ 1/4 du roman, et j'ai renoncé au milieu. Je sais très bien pourquoi : l'impression que Green écrit toujours la même chose, qu'il lance des pistes au début sans en suivre aucune à fond, une impression de surplace. Histoire de savoir si ça venait de moi ou du roman, j'ai lu les cinquante dernières pages, et vous savez quoi? Je n'avais pas l'impression d'avoir manqué grand-chose. Grosse déception, donc. Et puis, de manière incompréhensible, j'ai calé sur le dernier Colin Niel, Sur le ciel effondré. Je n'arrive pas à savoir pourquoi : le roman me plaît, les personnages m'accrochent, le propos et l'atmosphère sont ce qui me plaît dans le roman noir, et l'écriture est très belle. Et pourtant, rien à faire, j'avais l'impression de ne pas avancer dans ma lecture, cela me semblait interminable, et la mort dans l'âme, j'ai renoncé. Mais contrairement au John Green, j'y reviendrai, assurément. 
Il faut dire que ces deux lectures sont survenues en fin de mois et ont précédé une panne de lecture qui a duré près d'une semaine, l'horreur absolue... 

Mais sinon, bon mois de lecture. Des lectures jeunesse fort sympathiques, Eric Senabre et Le Vallon du sommeil sans fin; Axl Cendres et son Coeur battant; Patrick Bard et son Et mes yeux se sont fermés... 
Trois romans qui m'ont bien embarquée : Taqawan d'E. Plamondon et Le Sillon de V. Manteau, avec une préférence pour le second. J'ai également aimé 33 tours de D. Chariandy, découvert grâce à Electra, proche pour moi d'un roman noir.
Un scud, la novella de Sébastien Raizer, 3 minutes, 7 secondes, auquel je repense très souvent. 
Et trois très bons romans : Ecorces vives d'Alexandre Lenot, surprenant et très bien mené, un premier roman plus que prometteur. William Boyle et Le Témoin solitaire, très beau roman, noir et surprenant, qui m'a touchée. Et enfin, Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, une splendeur de roman noir et social, que j'ai bouffé en deux jours, qui m'a emportée, bouleversée, interpelée. 

Donc c'est un excellent mois... en dépit de mes deux renoncements. 

Après ma panne de lecture de quelques jours, qui me faisait enrager car je commençais des livres en n'arrivant pas à poursuivre au-delà d'un chapitre... 3 ou 4 ont défilé comme ça. Mais ce samedi, j'ai pris Les Mystères de Larispem, de Lucie Pierrat-Pajot, le tome 1, acheté à sa sortie. Et le miracle survint : je l'ai dévoré et je n'ai qu'une envie, lire le tome 2. La panne de lecture est-elle finie? Je l'espère... 
Allez, c'est parti pour décembre, mois que je n'aime pas : fait pas beau, fait sombre, Noël arrive (🤢)... Il est donc urgent de se faire plaisir en lisant!!!!





samedi 17 novembre 2018

China Li, 1. Shanghaï de Maryse et J.-F. Charles


Présentation éditeur
Chine, les années 20. Li, sept ans, jouée et perdue par son oncle, est envoyée à Shanghai. Son nouveau maître, le cruel Zhang Xi Shun, est l’un des dirigeants de la triade « la Bande verte » qui domine la ville. La petite fille, affectée aux cuisines, est un jour accusée d’avoir volé du papier de riz et est traînée devant le maître. Découvrant chez cette créature chétive un don pour le dessin, l’homme, terrifiant mais raffiné, décide de la prendre sous sa protection.

Ce que j'en pense
Une nouvelle saga de Maryse et Jean-François Charles, ça attire toujours l'attention. Et quelle réussite! D'abord, le dessin, d'une beauté renversante, parfois pleine page, et de fait, on en prend plein les mirettes, de cette beauté, de cette délicatesse du trait, du travail sur les couleurs. Et la fluidité dans la narration graphique est tout aussi remarquable. Le récit est complexe, Shanghaï est une ville grouillante, cosmopolite, et jamais on ne s'égare, le dessin se fait tour à tour foisonnant et épuré, donnant à ressentir les atmosphères de façon saisissante. 

Complexe, le récit l'est par la période choisie et la situation géo-politique de la ville de Shanghaï, la concession internationale, la révolution qui se prépare, les méandres des alliances qui se jouent alors. Une fois de plus, Maryse et Jean-François Charles parviennent à être d'une grande clarté sans pesanteur didactique, et à mon sens, c'est un tour de force. 
Mais tout cela ne serait rien sans les personnages : ils sont nombreux, mais les deux protagonistes qui se détachent sont Li et Zhang. Le second, un eunuque très puissant et cruel, est aussi un père adoptif qui veille à l'éducation de Li. Li est une enfant perdue au jeu par son véritable père, violée dès son arrivée à Shanghaï, qui s'affirme d'emblée comme l'un de ces personnages féminins chers à nos deux auteurs. Chez eux, la peinture de la condition des femmes n'est jamais loin, et leurs albums mettent toujours en leur coeur des femmes dont on suit la destinée en même temps que celle d'un peuple, d'un pays. Cette articulation entre la sphère intime, individuelle, et l'Histoire est une grande réussite. 
Je pense que le récit va parcourir environ 80 ans d'Histoire chinoise, et j'ai hâte de lire la suite de l'histoire de Li... 

Maryse et J.-F. Charles, China Li, 1. Shanghaï, Casterman, 2018.

lundi 12 novembre 2018

3 minutes 7 secondes de Sébastien Raizer


Présentation éditeur 
Au crépuscule, le vol MU 729 a quitté Shanghai pour rejoindre Kyoto. Mais tandis que l’appareil survole la mer de Chine, un missile balistique nord-coréen prend le Boeing 777 pour cible. L’information est transmise au pilote. Dans quelques instants, l’appareil sera détruit. Aucune échappatoire.
À bord de l’avion, trois cent seize passagers vivent leurs derniers instants. Il ne leur reste que 3 minutes et 7 secondes pour savoir quel sens donner à ces ultimes moments.

Ce que j'en pense
Vous savez tout le bien que je pense de l'oeuvre de Sébastien Raizer, pour moi un des auteurs les plus intéressants aujourd'hui. J'attendais donc avec une folle impatience cette parution. Il s'agit d'une novella et le format est parfait pour le récit. Un vol en retard à cause de la surcharge de l'aéroport de Shangaï, un typhon qui amène le commandant de bord à changer légèrement de trajectoire, et un missile nord-coréen qui prend pour cible l'avion. 3 minutes 7 secondes avant l'impact. Tout est aligné pour que la tragédie survienne. C'est court, mais justement, tout peut commencer. Chacun des personnages (personnel, passagers) va apprendre l'imminence de la mort, inéluctable, et c'est comme un précipité de vie qui apparaît. Individuellement ou non, quel sens donner à une existence sur le point de s'achever? Comment finir ses jours, dans la folie ou une extrême lucidité? Certains basculent dans une folie salvatrice, d'autres cherchent à donner un sens qui transcenderait l'évènement pour aller vers l'Histoire, tous vivent intensément ces derniers instants. 
A la perfection du mouvement du missile vers l'avion répond la perfection de la construction de ce récit, sec, puissant et direct. Sébastien Raizer déjoue tout pathos, car là n'est pas le propos. Du chaos naît une autre forme de chaos, folie, démesure presque orgiaque, mais naissent aussi la perfection et la pureté d'un mouvement concentré vers l'issue fatale. Par moments on ne sait plus si on est dans le réel ou l'onirique et c'est très bien comme ça. 
Sur Quatre sans quatre, vous trouverez une très bonne chronique de ce livre, qui explicite des références que je ne maîtrise pas mais qui éclairent l'oeuvre. 
Passant de l'ampleur de L'alignement des équinoxes à la brièveté de 3 minutes 7 secondes, Sébastien Raizer confirme son talent, avec un récit d'une intensité rare, surprenant de bout en bout. 

Sébastien Raizer, 3 minutes 7 secondes, La manufacture de livres, 2018.

dimanche 11 novembre 2018

Alexandre Lenot, Ecorces vives


Présentation éditeur
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.

Ce que j'en pense

Retenir déjà ceci : c'est un premier roman. J'ignore si c'est toujours Manuel Tricoteaux qui est aux manettes d'Actes noirs, mais il faut en tout cas reconnaître à la collection un sacré talent de dénicheur de plumes françaises en matière de roman noir. 
Le roman nous plonge d'emblée dans un territoire dont on sent qu'il sera un personnage à part entière, fait de montagnes et de forêts, sauvage, dur et protecteur à la fois. Le roman alterne les points de vue par chapitres, s'ouvre sur celui d'Eli et se ferme sur celui de Louise. Toute la construction converge vers ce final éblouissant, dont je ne peux rien vous dire sans gâcher votre plaisir de lecture. Ce qui me frappe dans ce roman, c'est qu'il allie une atmosphère qui sera familière à tous ceux qui connaissent les campagnes - quel qu'en soit le paysage - dans ce mélange de vieilles rancoeurs, de haines solides, de peur de tout ce qui est étranger ; et une envolée dans quelque chose de hors norme, où les rôles changent (je pense en particulier à Jean et Patrick, et à Andrew), faisant de ce roman une fable puissante, sociale et politique, l'air de rien, sans pesanteur. 
Une autre force de ce roman, c'est de ne pas tout nous expliquer, en long, en large et en travers. Les personnages gardent une part de leur mystère, et c'est très bien comme ça. Qu'il s'agisse d'Eli, de Laurentin, de Louise, enfin tous, à vrai dire. Et chacun est fascinant, touchant, troublant. Ils sont chacun à leur manière marginaux, et donc menacés par la norme, par la majorité empêchée de tourner en rond par leur seule présence. Chacun est en fuite, d'une certaine façon, oui, même Laurentin. 
Enfin, l'écriture est magnifique, à la fois simple et poétique, puissante. Je vous livre le dernier paragraphe du roman, parce qu'il ne vous livre rien de ce qui se passe directement, et parce qu'il est renversant de beauté:
"Et nous, vieux capitaine, enfants déracinés, jeunes mourants, hommes endeuillés, femmes abandonnés, fils et filles du monde mécanisé, nous les exilés, tous nous sursautons d'un coup. On l'entend enfin, après des décennies de silence, timide peut-être, l'oeuvre d'un solitaire, d'un éclaireur, pas encore celui d'une meute, mais bel et bien là: le hurlement d'un loup."
Rien à ajouter que ceci : lisez Ecorces vives. 

Alexandre Lenot, Ecorces vives, Actes Sud (Actes noirs), 2018. 


samedi 10 novembre 2018

Lectures d'octobre 2018

On se rapproche, on se rapproche...

François Médeline, Tuer Jupiter, La manufacture de livres
Autre sensation de la rentrée, malin et fort. 

DOA, Lykaia, Gallimard
"Après avoir dévoré en un week-end le monumental (dans tous les sens du terme) Chainas, je viens de passer celui-ci en compagnie d'un autre très grand du roman noir à mes yeux, DOA. Je n'avais rien lu sur le roman avant d'entamer ma lecture (je savais juste qu'il évoquait l'univers du BDSM) et je n'ai rien lu/entendu en commençant ces lignes, ni chronique, ni critique, ni interview. Je veux rester saisie par ma lecture en toute subjectivité. 
Première remarque, la plus évidente: difficile de lâcher le bouquin quand on a plongé dedans. Lykaïa m'a happée tout de suite, et pourtant la scène d'ouverture est insoutenable. Mais la beauté de l'écriture est stupéfiante, une mélopée vénéneuse qui redonne tout son sens à l'expression les "fleurs du mal". Certes, il faut avoir le coeur bien accroché pour supporter certaines scènes: celle du début et celle de la fin (dans l'appartement vénitien) m'ont pétrifiée d'horreur et de dégoût. J'ai pensé à Bataille, plus qu'à Sade. Cependant, je n'ai jamais songé à poser définitivement le livre (juste le temps de remettre mon estomac à l'endroit). J'étais tombée dès le début sous le charme - même si le terme semble totalement niais ici - des protagonistes. Le roman alterne les points de vue de deux personnages : la Fille, qui ouvre le récit, dans une narration à la troisième personne, et le Loup, à la première personne. Je les ai aimés tous les deux d'emblée, et peut-être est-ce un contresens, mais j'ai lu Lykaïa comme une histoire d'amour entre ces deux-là, et cet amour est déchirant, bouleversant. 
DOA surprendra sans doute ceux qui l'ont découvert avec Pukhtu, mais j'y retrouve pourtant son univers. Est-ce un roman noir? A mes yeux, assurément. Pour ceux qui chercheraient des codes et des thématiques, regardez-bien: il y a bien déviance criminelle et même meurtre. Mais là n'est pas l'essence du roman noir, n'est-ce pas? Je ne sais pas si le cul est politique (pour moi, oui, d'ailleurs, everything is political, isn't it?), mais le roman et les trajectoires des personnages interrogent le rapport à l'autre, à soi, à la norme. Il y a dans Lykaïa une inquiétude sadienne. Sade n'était pas le chantre de la libération des pulsions, me semble-t-il (et encore moins de la révolution). Il exprimait une inquiétude fondamentale: qu'advient-il quand on libère les pulsions? Du sang, de la souffrance, de la mort, l'aliénation de l'autre et à l'autre. Oh! on en jouit, c'est vrai. Le Loup et la Fille ne peuvent bientôt plus se passer l'un de l'autre, leurs pratiques sexuelles, aussi consenties soient-elles, restent un rapport d'aliénation autant que de libération. Et puis il y a dans le roman ce jeu de masques, qui signifie tant. Le roman ne pouvait se terminer qu'à Venise, ville des masques, des faux-semblants et de la corruption, ville des touristes et des perches à selfie. Les adeptes du BDSM n'échappent pas à la mise en spectacle des corps et du sexe, le roman s'ouvre sur une performance et à Venise, on applaudit aussi une mise en scène sexuelle. On se regarde jouir, on se regarde souffrir. J'insiste sur la forme pronominale : il est peu question de voyeurisme dans le roman, plutôt du rapport à soi à travers l'autre. 
Le final de Lykaïa est tragique et somptueux, le Loup achève de se perdre, paradoxalement, dans une rédemption que l'on espérait un peu. 
En conclusion, si vous voulez être émoustillé ou frémir devant des scènes de cul hors norme, passez votre chemin : allez sur les sites dédiés à cela sur le net, ce sera plus dans le sujet, croyez-moi. Mais si vous voulez être bousculé, bouleversé par des personnages magnifiques et sidérée par une écriture somptueuse et jamais dans la recherche de l'effet, prenez le risque et lisez Lykaïa. 
Pour finir : mention spéciale à l'objet lui-même, somptueux écrin noir. Chapeau, Gallimard!"

André Héléna, Les flics ont toujours raison, Les salauds ont la vie dure, Le festival des macchabées, Le goût du sang, 10/18
Petite plongée dans les débuts du roman noir français. Héléna est avec Meckert/Amila et Malet le père du roman noir français. Si la misogynie est assez pénible, il faut lire le portrait sans concession de la France de l'Occupation que livre l'auteur. Un réquisoire contre la peine du mort dans Le goût du sang. Très bon...

David Lagercrantz, La fille qui rendait coup sur coup, Actes Sud, Actes Noirs
Pff... 

Joe Lansdale, Honky Tonk Samouraïs, Denoël
Du roman divertissant de grande qualité. Jubilatoire, on castagne, les dialogues claquent, fan forever...

Serge Quadruppani, Sur l'île de Lucifer, La Réserve sauvage
Moins fort que Loups solitaires mais bien plaisant, féroce et politique toujours, le nouveau Quadruppani, à lire!

Jacky Schwartzmann, Pension complète, Seuil 
"J'avais déjà ri avec Demain c'est loin, mais Pension complète est encore meilleur, à mon sens. Pas facile, la comédie noire, et en France, ils ne sont pas si nombreux à exceller dans ce registre. Pour moi, Jacky Schwartzmann est le meilleur, je ne trouve jamais le trait forcé (la recherche du bon mot à tout prix peut m'agacer très vite), et son humour n'est jamais condescendant, ce qui n'est pas facile. J'ai tout de suite aimé Dino et Lucienne, tout de suite cru en leur histoire d'amour, et si j'ai trouvé la peinture au vitriol du Luxembourg irrésistible, c'est quand le personnage arrive au camping que j'ai commencé à rire tout haut, et nom de Zeus ça fait du bien. Evidemment, les enfants des années 80 comme moi visualisent tout de suite Charles en Higgins, et l'image ne m'a plus lâchée. 
Comme dans le précédent opus, ça claque, ça fuse, l'auteur a le sens de la formule, comme dirait l'autre, et mine de rien, il égratigne au passage les travers de notre époque (le tourisme humanitaire, que j'ai ri!), la norme sociale. Mais il s'agit avant tout de s'amuser dans ce roman noir où "l'enfer, c'est les autres". Et Charles a sa manière bien à lui de surmonter cela.
Rythme parfait, rapidité, fluidité : j'ai lu le roman en une fois ou presque (j'avais lu les premières pages la nuit précédente), on ne s'ennuie pas une seconde et le dénouement, mazette! le dénouement... chut....
Voilà, c'est Pension complète de Jacky Schwartzmann, c'est au Seuil dans la collection Cadre Noir."

Gabrielle Filteau-Chiba, Encabanée, XYZ
Court roman qui fait un bien fou quand nos contemporains nous fatiguent, une réclusion volontaire, un retour à l'essentiel. Magnifique. 

Sylvain Kermici, Requiem pour Miranda, Les Arènes Equinox
Déconcertée par ce roman, très bien écrit, très bien mené, mais dont je ne saisis pas l'enjeu. Documenter le mal? Je partage complètement la perplexité de Jean-Marc Laherrère.