jeudi 8 mars 2018

Les chiens de chasse de JØRN LIER HORST


Présentation (éditeur)
Dix-sept ans après son incarcération pour l’enlèvement et le meurtre de la jeune Cecilia Linde, Rudolf Haglund retrouve la liberté… Et son nouvel avocat affirme être en mesure de démontrer que Haglund a été condamné sur la base de preuves falsifiées. 
William Wisting, à l’époque jeune policier en charge de l’enquête, est devenu une figure exemplaire et respectée, incarnant l’intégrité et les valeurs d’une institution souvent mise à mal dans l’opinion publique. 
Au cœur d’un scandale médiatique et judiciaire, suspendu de ses fonctions, Wisting décide de reprendre un à un les éléments du dossier. Les policiers auraient-ils succombé au syndrome des «chiens de chasse», suivant la première piste que leur indique leur instinct, au risque d’en négliger d’autres, et s’acharnant à étayer leurs soupçons pour prouver la culpabilité supposée de leur «proie»? Ou l’enquête aurait-elle été manipulée? Mais par qui, et dans quel but?


Ce que j'en pense
Je dois le reconnaître, la vogue du polar scandinave me laisse un peu de marbre : j'ai aimé les premiers Mankell publiés en France (mais me suis vite lassée), les premiers Indridason, mais je n'ai jamais accroché à Stieg Larsson, Camilla Läckberg me déplaît et Jo Nesbo ne me passionne pas au point que j'aie envie de dévorer tous ses polars (j'en ai lu deux)... Bref, je ne retiendrai que Sjöwall et Wahlöö. C'est vous dire si j'abordais avec scepticisme Les chiens de chasse de Jorn Lier Host. Rien que de très classique dans ce polar, où nous suivons deux personnages, Wisting, officier de police vite suspendu car suspecté d'avoir introduit de fausses preuves dans une affaire vieille de 17 ans, et sa fille Line, journaliste qui n'a pas froid aux yeux. Une vieille enquête dont les conclusions sont remises en question alors que le coupable vient d'être remis en liberté, une nouvelle disparition, rien de bien neuf, me direz-vous. C'est vrai. Mais j'ai marché. Le roman, composé de courts chapitres qui alternent les points de vue de Line et de son père, est étrangement addictif, et quand je reprenais le volume après une interruption, c'était avec un grand plaisir et même une certaine impatience. C'est efficace, sans temps mort, on suit avec intérêt les étapes des deux enquêtes, celle qui doit permettre à Wisting de se disculper, celle qui porte sur la nouvelle disparition. Je me suis rapidement intéressée, et même attachée, aux personnages, bien dessinés et cohérents, y compris les plus rapidement évoqués. J'ai aimé aussi que l'auteur se défie du pathos, ou de la dramatisation à outrance. Enfin, si j'ai aimé l'efficacité et la relative rapidité du récit, j'ai aimé aussi que l'auteur ne joue pas la carte du thriller à tout crin, du suspense à fond les ballons. Non, il y a quelque chose de calme dans Les chiens de chasse, de non-trépidant, si je puis dire, et ça m'a plu. D'ailleurs, c'est bien simple, j'ai déjà acheté Fermé pour l'hiver, précédent opus de l'auteur. 

HORST JØRN LIER, Les chiens de chasse (Jakthundene), Gallimard Série Noire, 2018. Traduit du norvégien par Hélène Hervieu. Disponible en ebook.

mercredi 28 février 2018

Les librairies de ma vie #2 Une adolescence dans les années 80

Image empruntée ici

Enfant, donc, j'avais ma came grâce à mes parents, essentiellement : Martine, Caroline, puis Alice, et des achats de hasard, par exemple dans la collection 1000 soleils et une autre, pour Les Misérables de Victor Hugo, lu (et pas bien compris) quand j'étais au CM2.

A l'adolescence, on continue sur la même lancée, sauf qu'en 6ème, je découvre Agatha Christie : c'est le rayon Livres des Nouvelles Galeries qui me pourvoyait, pour l'essentiel. Pas de librairie, donc.
Cependant, en 5ème, à l'occasion d'une sortie au cinéma avec des copines, j'ai obtenu un crochet par la librairie toute proche. C'était alors une librairie importante du centre-ville, une institution que j'allais fréquenter ensuite, au lycée, avant qu'elle ne ferme ses portes en 1990 ou 1991 (en cédant la place à un point de vente presse/librairie/papeterie qui existe toujours). Pourquoi ce crochet? Parce que j'avais découvert Victor Hugo poète dans mon manuel scolaire, et que, ayant quelques sous en poche, après avoir vu un navet terrifiant (Rambo 2), j'avais sans doute besoin de me laver les neurones. Je me revois entrer avec mes copines, un petit groupe de presque fillettes de 5ème, probablement mal dégrossies, et moi qui m'extrais de notre petit groupe bruyant pour demander à la libraire, pas intimidée le moins du monde, Les Contemplations de Victor Hugo, que j'ai donc eu en Poésie Gallimard (volume que j'ai toujours).
Quand j'y repense, d'ailleurs, ça me sidère un peu: aucune gêne de ma part. Ni vis-à-vis de mes camarades (qui n'avaient aucune envie de traîner dans une librairie mais n'ont fait aucune remarque), ni vis-à-vis des libraires. Sans être absolument à l'aise (c'était la première fois que j'allais dans cette librairie), je n'ai pas hésité une seconde à entrer, encore moins à demander ce que je voulais. Aujourd'hui, je perçois pourtant que les librairies peuvent être intimidantes, je vois parfois des lycéens ou des collégiens  qui ne savent où chercher les livres (pour l'école) mais n'osent pas demander, et j'ai constaté la morgue involontaire de libraires dans des institutions vénérables ; je ne citerai pas de lieux, mais je songe à une librairie bruxelloise, à une autre dans le 6ème arrondissement à Paris. Cet entre-soi qu'on y entretient me révulse. Mais j'avais déjà l'assurance d'une lectrice, il faut croire, et puis c'était dans ma ville de province, où le snobisme n'était pas de mise. J'ai demandé mon recueil de poésie, on me l'a tendu et basta.

Cependant, les librairies sont restées des lieux rares pour moi durant les années collège. J'habitais à la campagne, et dans les virées "en ville" avec ma mère (essentiellement), je continuais à acheter des livres en supermarché ou aux Nouvelles Galeries. J'ai le souvenir pourtant d'un passage dans une autre librairie de ma ville, rue Jules Guesde (il y en avait plusieurs dans cette rue proche d'un grand lycée doté de classes préparatoires), avec ma marraine. J'étais en 4ème ou en 3ème, je ne sais pas trop, et je découvrais le cinéma de Chaplin. Ma marraine m'a emmenée à la librairie où j'ai choisi un livre sur le cinéaste, pas une biographie, non, une analyse de son cinéma. C'était une librairie très haute de plafond, pas très bien éclairée, avec une partie des rayonnages sur la mezzanine. Elle a ensuite déménagé (vers les Halles centrales) et a changé de nom, les locaux initiaux cédant la place à un photographe pour plusieurs années.

Les années lycée, en revanche... J'ai intégré ce lycée de centre-ville, je m'y suis sentie merveilleusement bien. Toutes proches, plusieurs librairies (3 ou 4), et pas loin non plus, des cinémas (4, oui, 4), et des cafés. Il y avait face à l'entrée des élèves la librairie où j'avais acheté Les Contemplations, mais ma prédilection allait à une petite librairie située plus haut dans le centre. Elle était tenue par deux personnes, une femme et un homme, deux spécimens jeunes et pourtant tout droit sortis des années 1970, des hippies comme on disait encore à l'époque. C'était une librairie spécialisée dans les formats poche, et elle s'appelait "Les yeux dans les poches". C'était dans une rue historique de la ville, c'était petit, chaleureux, et on n'y jugeait jamais les lectures des clients. Nous étions dans la deuxième moitié des années 1980, il y avait encore des librairies loin de toute logique de chaîne et de franchise, et des disquaires, des cinémas en masse. Je lisais de tout, surtout des classiques, j'allais beaucoup au cinéma grâce à une carte jeune et des tarifs qui n'ont rien à voir avec les 10 euros qu'il faut aujourd'hui lâcher pour voir un film, j'achetais des vinyles, des cassettes et mes premiers CD, de Springsteen, Prince (mes goûts musicaux étaient très mainstream), je passais des heures à la Tabatière à côté du lycée, en lisant Première, Best et Rock and Folk. Est-ce que c'était des années merveilleuses dont j'ai la nostalgie? Non, il y avait des aspects nettement moins marrants sur le plan personnel, sur le plan politique (la montée du FN), et c'était les années fric, mais je m'en souviens comme d'années où j'ai pris une première dose d'autonomie, où j'ai commencé à traîner longuement dans les librairies. 
L'une des librairies a donc déménagé pour un lieu plus moderne, plus clair : c'était Page et Plume, et c'était formidable. J'étais une cliente assez muette : je flânais, je choisissais, je savais parfois ce que je voulais en entrant. Je n'avais recours aux libraires que pour passer des commandes quand c'était nécessaire. De même que j'avais demandé, à douze ans, mon recueil de poésie sans hésiter, je me sentais comme un poisson dans l'eau dans les rayons de la librairie. Cela a duré des années, au moins dix je dirais, cette manie de traîner entre les livres pendant des siècles. Adolescente, j'avais peu d'argent mais je n'ai jamais eu l'impression de trop me restreindre dans mes achats de livres. Il faut dire que je savais encore repartir avec un seul livre (contrairement à maintenant), en poche dans 99,99% des cas. Et je me souviens que certains livres me semblaient chers : ainsi Antigone d'Anouilh, uniquement disponible alors à la Table Ronde (je crois), pas en poche en tout cas, trop cher pour moi, ou Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Les positions de Gracq sur le poche me donnent encore envie, aujourd'hui, de sortir la boîte à baffes: sans les poches, je n'aurais pas lu ce que j'ai lu dès 12 ans, et les bibliothèques n'y auraient pas changé grand chose. Pas de livre dans l'entourage familial, pas d'habitude en médiathèque, je dois tout aux librairies et aux collections de poche.
L'adolescence est pour moi liée à ces librairies, autant qu'aux cinémas et aux cafés où je passais beaucoup de temps. Parce qu'il n'y avait pas de livres à la maison, j'ai aimé tôt avoir des livres à moi, achetés neufs ou non, lus, parfois relus. 




dimanche 25 février 2018

Trilogie Mc Cash de Caryl Ferey


Depuis fort longtemps, j'avais dans mon stock Plutôt crever et La jambe gauche de Joe Strummer, de Caryl Ferey (tout comme Mapuche que je n'ai pas encore lu). Je n'avais même pas remarqué que le même personnage y était utilisé, c'est vous dire si je peux acheter sur la seule foi d'un nom d'auteur. Et puis Caryl Ferey a sorti Plus jamais seul, que j'ai acheté la semaine dernière. Plutôt que de commencer tête baissée ce dernier opus, j'ai eu envie de prendre les romans dans l'ordre (même si on peut fort bien lire Plus jamais seul indépendamment, comme chaque volume d'ailleurs). Je me disais donc que, selon toute probabilité, Plus jamais seul allait rester dans mon stock pendant des lustres, car je répugne toujours à enchaîner les volumes d'une série directement. 
Que nenni! J'ai dévoré Plutôt crever, et alors que je me demandais avec quoi poursuivre, j'ai pris illico La jambe gauche de Joe Strummer, fini tard dans la nuit, avec une seule envie, retrouver Mc Cash dans Plus jamais seul. Bref, j'ai commencé dimanche et mercredi, j'avais englouti les trois volumes avec délectation. 
Avantage supplémentaire : j'ai pu mesurer les différences entre les trois, publiés en 2002, 2007 et 2018, donc. Il en fait du chemin, Caryl Ferey, et les trois volumes ont des différences d'écriture, de structure évidentes. J'ai lu sur son site que pour Plutôt crever, il avait en tête Pierrot le fou de Godard, et qu'il trouvait des défauts à ce texte, remanié quelques années plus tard pour une édition en Folio. Oui, j'ai trouvé l'intrigue échevelée, un brin maladroite, mais ça ne m'a pas gênée une seconde, parce que c'est un roman qui passe à l'énergie, énergie du polar, comme on dirait énergie rock. C'est intéressant pour une autre raison : Mc Cash n'était peut-être pas prévu pour être un personnage récurrent de l'oeuvre de Férey, en tout cas le roman propose les points de vue de plusieurs protagonistes, sans que Mc Cash se détache plus. Mais bon sang! quels personnages! et comme Mc Cash s'impose au lecteur, malgré tout. Il reprend cette tradition des personnages de roman noir, mal léchés, esquintés, avec une louche de misanthropie en plus, et je l'ai adoré d'emblée. Et puis le style de Carey est acéré, ça pétille, ça explose, ça claque. 
La jambe gauche de Joe Strummer est à mon sens plus réussi, et je crois que c'est celui des trois que j'ai préféré. Cette fois on ne tergiverse plus : Mc Cash est de retour et le roman s'organise autour de lui. L'idée folle est de lui mettre une enfant dans les pattes, et ce qu'il y a de beau, c'est que Caryl Ferey ne cède à aucun sentimentalisme de mauvais aloi, Mc Cash reste Mc Cash, brut de décoffrage, misanthrope et drôle, auto-destructeur aussi. Le regard se fait aussi plus social, plus ancré dans la représentation sans concession d'une société gangrénée par le capitalisme et le profit, mais sans pesanteur. 
Dopée à l'énergie brute de ce second opus, je me suis saisie du troisième, depuis peu en librairie. Si le deuxième est mon préféré, j'ai tout de même adoré Plus jamais seul. Pourquoi l'ai-je un peu moins aimé? Caryl Ferey s'est un peu attendri avec les années : non qu'il fasse évoluer ses personnages dans un monde de bisounours, bien au contraire, mais même Mc Cash se surprend à éprouver de l'empathie (un brin) et de l'amour paternel ou quelque chose qui y ressemble. Cet attendrissement de Caryl Ferey, je l'avais remarqué dans Condor, ce qui avait gêné ma lecture : rien de tel dans Plus jamais seul, tout de même. Et puis entre ces volumes, plus de dix ans se sont écoulés : il y a eu Zulu, Condor et Mapuche, entre autres. J'ai le sentiment que l'on assigne plus volontiers à l'auteur la mission de porter témoignage sur la réalité socio-politique de différents pays, et si cela est parfois parfaitement réussi (Zulu, nom de dieu, Zulu!), c'est parfois plus lourd. Condor m'a semblé parfois un peu didactique. Dans Plus jamais seul, sans que cela alourdisse vraiment le roman, il y a des passages sur l'enfer vécu par les migrants, sur la Grèce et l'Europe. J'insiste : cela ne m'a pas gênée et c'est bienvenu dans le roman. Mais La jambe gauche de Joe Strummer ne s'embarrassait pas de ces explications, et le roman s'en trouvait dopé à l'énergie pure. Ceci étant dit, j'ai galopé dans Plus jamais seul avec bonheur, et je n'espère qu'une chose : que Caryl Ferey trouvera un nouveau terrain de jeu pour Mc Cash, que je ne vais pas oublier de sitôt. 

Caryl Ferey, Plutôt crever, 2002, Gallimard Série Noire, réédition en Folio, 2006. 
Caryl Ferey, La jambe gauche de Joe Strummer, Gallimard Série Noire, 2007, disponible en Folio.
Caryl Ferey, Plus jamais seul, Gallimard Série Noire, 2018. 
Les trois volumes sont disponibles en ebook. 


vendredi 23 février 2018

Les librairies de ma vie #1 Enfance

Lewis Hine, “The constant visitor, Main Children’s Room, 1914,” New York Public Library.
J'avais envie d'évoquer les librairies que j'ai fréquentées dans mon existence, et celles que je fréquente encore. Pour que ce ne soit pas un billet trop long, je le morcelle, comme je l'avais fait précédemment pour raconter la lectrice que j'étais devenue. Avant de basculer dans ce moment de "moi je personnellement", un éclair d'honnêteté : je fréquente moins les librairies depuis que j'ai une liseuse et il m'arrive de commander mes livres sur le net. Il s'agit de bouquins pour le boulot, parfois pénibles à trouver quand il ne faut pas que je les commande à l'étranger ; ou de bouquins d'occasion, tout simplement.
Mais quelles que soient mes "infidélités", les librairies restent importantes. 


J'en ai déjà parlé, la première fois que je pense avoir mis le pied dans une librairie, une vraie, c'était avec mon père, et je devais avoir 8 ans, maximum 9. Ma mère passait le permis de conduire, il faisait très lourd, et pendant que nous l'attendions, mon père m'a proposé le choix suivant : une glace ou un livre. A l'époque, j'étais déjà une fervente lectrice de Martine (voir ce billet), les livres étaient déjà une part importante de ma minuscule vie, j'ai donc, sans hésiter, choisi un livre. Nous sommes allés dans la librairie jeunesse de ma ville, qui existe encore même si elle a changé (elle s'est agrandie). Je me souviens d'une boutique assez petite, d'une libraire très gentille qui s'est penchée ou accroupie devant moi pour me poser des questions : quel âge avais-je? qu'est-ce que j'aimais lire? J'étais intimidée, mon père souriait à côté de moi. Du livre acheté je n'ai aucun souvenir. De la librairie et du moment, si. 
Et pour ceux qui se poseraient la question, ma mère a eu son permis. Je la revois s'approchant de la voiture avec son papier rose, sésame pour le permis, un grand sourire aux lèvres. Moi j'avais un livre, c'était bien mieux. Et elle a bien ri en apprenant qu'entre une glace et un livre, j'avais choisi un livre. Eh oui, j'étais déjà anormale. 

N'allez pas croire cependant que mes parents étaient des familiers des librairies : ma mère achetait mes Martine hebdomadaires au centre commercial en face de la cité (librairie ou point presse? je n'en ai pas de réel souvenir). Les années qui ont suivi, les achats de livres se faisaient : 
- en supermarché (j'ai évoqué mes achats de Alice en Bibliothèque verte avec un énorme billet de 50 ou 100 francs) ; 
- en point presse;
- à l'épicerie du village : quelques livres perdus dans les magazines, c'est là que j'ai eu un Robinson Crusoë en version "album pour enfants", ce qui a valu au chien que nous avons eu peu de temps après de s'appeler Robinson. 
- dans les rayons librairie de magasins tels que Monoprix ou les Nouvelles Galeries. Pour ceux qui connaissent ma ville, quand j'étais enfant, l'actuel rayon hygiène et soin était une enclave dédiée aux livres et aux disques, une sorte de pièce à part. Elle a survécu jusqu'aux années 1990, je pense. 

Outre la librairie jeunesse, il y a eu une autre expérience. Je pense que j'avais quelque chose comme dix ans. Pour des raisons liées à son métier, mon père allait une fois par an à Angers, ou plutôt dans les alentours. Aller-retour dans la journée, avec déjeuner à Angers. Une année, je ne sais pourquoi, je suis allée avec lui. Et à Angers, mon père m'a proposé d'aller dans une librairie, connaissant mon amour des livres. Je n'ai aucun souvenir précis, sinon celui, émerveillé, d'un lieu immense à mes yeux de petite fille, avec des étages différents, ou peut-être simplement des niveaux. C'était gigantesque, c'était merveilleux, il y avait des livres à n'en plus finir, une caverne d'Ali Baba. Nous avons reparlé des années durant, avec mon père, de cette librairie. Là encore, je suis certaine d'avoir choisi un livre, mais je n'en ai aucun souvenir. Me reste l'image d'un lieu immense dédié aux livres, rien qu'aux livres... Je suis revenue à Angers il y a quelques années : je n'ai pas cherché à trouver cette librairie, à supposer d'ailleurs qu'elle ait survécu. Je veux garder intact le souvenir. 

A suivre : l'âge bête ou comment j'ai apprivoisé les librairies. 

mercredi 21 février 2018

Journal d'Italie par David B.


Je connais évidemment David B. de nom, en tant que dessinateur qui marque l'histoire de la BD française de ces dernières décennies, de l'avènement de la "nouvelle bande dessinée", et en tant que membre fondateur de L'Association. Pourtant, je n'avais jamais lu ce qu'il fait. Je répare cette erreur et je l'aborde par les deux tomes de son Journal d'Italie. Le premier, paru en 2010, prend effectivement place en Italie, le deuxième, sorti il y a quelques semaines, se passe à Hong-Kong et à Osaka. Dans les deux, la démarche est la même, aller à la rencontre des gens et des croyances qui animent leur imaginaire, sachant que cela se croise évidemment avec les obsessions de David B.
J'avais un peu peur en abordant son univers, je l'avoue. Et j'ai été bluffée et emballée.
Le dessin est somptueux, avec des variations étonnantes de maîtrise. Parfois on est dans le croquis "sur le vif" des gens, des rues, de scènes du quotidien, et parfois dans une composition de haut vol, où l'on perçoit l'influence de la gravure, ou de l'estampe, avec un dessin qui retranscrit des visions oniriques, fantasmagoriques, parfois très effrayantes. C'est d'une beauté saisissante, et David B. utilise la page de manière toujours inventive. 
La mort est très présente dans ces volumes, ce dont il s'explique d'ailleurs (l'histoire de son frère), mais elle est pour nous lecteurs transfigurée par le dessin et la puissance de l'imaginaire de David B. Et l'on se surprend à trouver beaux mêmes les fantômes les plus effrayants... J'ai aimé être aux prises avec des croyances telles que celle qui concerne l'immeuble des fantômes à Hong-Kong, j'ai été charmée par le début du tome 1, avec cet immeuble où règnent les chats... 
Cependant, si l'imaginaire de David B. est hanté par la mort (pardon pour l'expression), il fait aussi la part belle à l'humour. C'est un sentiment de décalage dans le tome 1 (le regard sur la mafia, les rencontres étranges dans les cafés), et un humour plus appuyé dans le tome 2 : clins d'oeil à d'autres dessinateurs gentiment épinglés dans le tome 2, par exemple. 
J'ai beaucoup aimé ces deux volumes, et je me dis que j'ai tout un univers à découvrir, enfin. 

David B., Journal d'Italie, tome 1, Trieste Bologne, Delcourt, Shampooing, 2010;  Journal d'Italie, tome 2, Hong-Kong Osaka, Delcourt, Shampooing, 2018.

lundi 19 février 2018

Demain c'est loin de Jacky Schwartzmann


Présentation (éditeur)
 « J’avais un nom de juif et une tête d’Arabe mais en fait j’étais normal. » Voici François Feldman, originaire de la cité des Buers à Lyon, plus tout à fait un gars des quartiers mais n’ayant jamais réussi non plus à se faire adopter des Lyonnais de souche, dont il ne partage ni les valeurs ni le compte épargne. Il est entre deux mondes, et ça le rend philosophe. Juliane, elle, c’est sa banquière. BCBG, rigide et totalement dénuée de sens de l’humour, lassée de renflouer le compte de François à coups de prêt. « Entre elle et moi, de sales petites bestioles ne cessaient de se reproduire et de pourrir notre relation, ces sales petites bêtes contre lesquelles nous ne sommes pas tous égaux : les agios. » Mais le rapport de force va s’inverser quand, un soir, François lui sauve la mise, un peu malgré lui, suite à un terrible accident. Et la banquière coincée flanquée du faux rebeu des cités de se retrouver dans une improbable cavale, à fuir à la fois la police et un caïd de banlieue qui a posé un contrat sur leurs têtes. Pour survivre, ils vont devoir laisser leurs préjugés au bord de la route, faire front commun. Et c’est loin d’être gagné.

Ce que j'en pense
 J'avais repéré ce titre à sa sortie et, sur la foi du billet de Jean-Marc Laherrère, j'avais acheté ce roman noir, qui a été un régal. Il y a un côté entre-deux : entre la comédie policière (dont Sophie Hénaff m'a donné encore récemment un très bon exemple) et le roman noir assaisonné d'humour. Le personnage a d'emblée une existence folle, avec son nom juif (celui d'un ex-chanteur de variété, qui plus est) et sa tête d'arabe, comme il le dit, et il donne un corps et une voix à ces jeunes gens grandis dans les cités des métropoles (ici en marge de Lyon). L'intrigue est folle elle aussi, échevelée au possible, sans temps mort, et je ne me suis pas ennuyée une seconde. N'allez pas croire cependant qu'on est dans la pure gaudriole (ce qui m'irait déjà très bien): il y a des pages bien senties sur cette jeunesse laissée pour compte, ses errements, les responsabilités des uns et des autres. En cela Demain c'est loin m'a fait penser à La Daronne d'Hannelore Cayre, pour ce regard drôle et sans angélisme, ces phrases acérées sur une jeunesse perdue, celle des "quartiers", comme on dit. 
Le dénouement, par son relatif optimisme, fait de Demain c'est loin une comédie noire, et c'était une lecture jubilatoire, décapante, bienvenue dans la mouise ambiante. Pas un coup de coeur pour moi, contrairement à La Daronne ou à Révolution (Sébastien Gendron), mais une lecture que je recommande tout de même. Pas un coup de coeur, mais pourquoi donc, me direz-vous? Je pense que j'attendais plus de noirceur, les rebondissements de l'intrigue l'emportent au bout d'un moment sur l'acuité du propos et du regard. Mais je fais la fine bouche : j'ai passé un excellent moment.

Jacky Schwartzmann, Demain c'est loin, Seuil, 2017.

mardi 13 février 2018

Scalp de Cyril Herry


Présentation éditeur
 « Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartient toujours à quelqu’un, la forêt reste la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. On aura toujours peur au fond des bois à la nuit venue, quoi qu’on dise. »Hans a neuf ans. Et sa vie va basculer deux fois en l’espace de soixante-douze heures : la première quand sa mère lui annonce que l’homme auprès de qui il a grandi n’est pas son père. La deuxième quand sa mère décide qu’il est temps pour lui de partir à la rencontre du vrai, de celui qui s'en est allé il y a dix ans, Alex, qui vit maintenant en pleine forêt, loin des hommes, à quelques centaines de kilomètres de là.

Ce que j'en pense
 Je n'arrive pas tout à fait à cerner pourquoi ce roman n'est pas tout à fait un coup de coeur. Peut-être est-ce parce que je n'ai pas réussi à m'attacher aux personnages, ni à Teresa ni à Hans. Je crois que j'en savais trop peu sur le lien qui unissait encore (ou pas) Teresa à Alex, sur ce qui animait vraiment sa vie à elle, même si l'auteur nous donne des informations à ce sujet. Mais sans doute cela est-il très subjectif, et n'allez pas penser que je n'ai pas aimé ce roman noir. Parce que cette réserve mise à part, qui n'est pas une réserve d'ailleurs, plutôt un constat sur ma propre incapacité à me laisser toucher, j'ai passé un moment extraordinaire. Cyril Herry a un talent fou pour faire éprouver la forêt au lecteur: et ce n'est pas rien, quand on pense que je ne me sens à mon aise qu'entourée de bitume et des bruits de la ville. Mais justement, pour moi la nature et la forêt sont des espaces très insécurisants. Je m'imaginais comme Teresa, seule avec son fils, et j'avais peur, peur de ce qui peut surgir des arbres. Pas des bêtes, non, mais des hommes, mauvais comme la gale. Car le danger vient évidemment des hommes, de leurs appétits stupides, de leur volonté de s'approprier ce qui n'appartient à personne, de leur stupidité et de leur lâcheté. Loin du regard, au coeur de cette forêt, ils sont capables de tout, et surtout du pire.Si le petit Hans se sent bien dans la forêt (ce qui donne sens aux dernières pages), on sent qu'elle cache des choses lourdes, qu'elle peut tout étouffer, tout avaler. Le danger vient des hommes mais la forêt est un espace effrayant, indompté, sauvage. L'arrivée de Teresa et de Hans en voiture est déjà significative, ce n'est plus un espace pour les hommes : 
Elle n'avait vu ni véhicule ni silhouette humaine postée au bord de l'eau. Pêcheur ou promeneur. Personne. Une rangée de grands hêtres à contre-jour bordait l'étang, penchés au-dessus de l'eau pour y tremper les feuilles de leurs branches les plus basses. Ni tables et bancs de pique-nique en vue, ni corbeille. Rien. Aucun indice humain, à l'exception du râteau du trop-plein tendu à l'extrémité de l'aire, ses barreaux horizontaux et son socle en béton incongrus dans le décor.
L'auteur évoque très bien cela. Et puis il y a Hans et sa relation au père. Le père de substitution, le père choisi (Jean-Loic), le père rêvé et fantomatique.  Dans cette sombre tragédie qui est aussi une histoire de filiation, j'ai pensé à David Vann. La sauvagerie de la nature, la violence qui surgit, sans être atténuée le moins du monde, tout cela est saisissant et très beau. Cyril Herry livre un roman noir dont le social et le politique ne sont pas absents, bien au contraire, mais il atteint à la puissance du mythe par la tragédie qu'il livre, et en cela je le trouve assez singulier dans le paysage du roman noir français. 

Cyril Herry, Scalp, Seuil, 2018. Disponible en ebook.