mercredi 8 juin 2016

Money Shot de Christa Faust


Présentation (éditeur)
Je m’appelle Gina Moretti, mais vous me connaissez probablement mieux sous le nom d’Angel Dare. Vous en faites pas, je n’en parlerai à personne. J’ai tourné mon premier film X à l’âge de vingt ans, même si à l’époque, j’avais menti devant la caméra et prétendu en avoir dix-huit. Mais contrairement à bon nombre de filles avec lesquelles j’ai bossé, j’ai été assez maligne pour raccrocher. Le problème, c’est qu’à l’instar d’un catcheur ou d’un voleur de bijoux, je me suis laissé tenter par un retour. Je n’avais aucune idée que j’allais finir coincée dans un coffre de bagnole.

Ce que j’en pense
Deux choses avaient attiré mon attention sur ce roman : le fait qu’il soit écrit par une nana quelque atypique dans le paysage de la littérature, et l’excellente collection Néonoir de Gallmeister. Et je n’ai pas été déçue. Est-ce que Christa Faust révolutionne les règles du polar ? Non, mais nom de Zeus, voilà un pur roman noir, efficace, rythmé, qui vous en met plein les mirettes, ne cède en rien à la facilité et vous secoue jusqu’à la dernière page par sa noirceur. On pourrait se dire que c’est une très bonne série B, et ça l’est, assurément. On sait dès le début que ça va partir en cacahouète et que la vie de notre héroïne, qui évolue dans le porno mais est en quelque sorte rangée, va basculer. Mais Christa Faust réussit à surprendre au sein de ce qui est très vite un récit de cavale. Elle parsème son récit de cadavres, de méchants, de filles perdues, le tout avec un zeste d’humour. Cela pourrait n’être que ça.
Mais mine de rien, Christa Faust donne une belle profondeur à son roman, par un propos sur le sexe, son commerce, ses faux-semblants, et ça fait du bien, sans prétendre non plus sortir du divertissement. Que les amateurs de scènes égrillardes passent leur chemin, ils en seraient pour leurs frais, et que les connaisseurs de bons polars rappliquent, ce roman est pour eux. Angel Dare est une héroïne comme je les aime, unique, fonceuse, lucide (la plupart du temps) : je suis fan !
Je me suis régalée, j’ai dévoré ce roman noir, et j’espère bien que d’autres romans de Christa Faust nous parviendront très vite !

 Christa Faust, Money Shot (Money Shot), Gallmeister/Néonoir, 2016. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christophe Cuq. Disponible en ebook.

Le site de l’auteur : http://christafaust.com


Un bilan pour mai : Mai(gre) récolte...




Mai n'a pas été très fructueux côté lecture: trop de travail, trop de tracas personnels. Mais ça va mieux et je reprends un bon rythme.
Mai 2016 ce fut Craig Johnson et son humanité, si réconfortante... Ce fut Colum McCann qui a tapé juste quand j'en avais besoin...
Ce fut aussi Maintenant ou jamais de Joseph O'Connor, très beau roman qui retrace la trajectoire d'un groupe de rock dans les années 1980, de sa formation à sa dislocation, à partir du point de vue de l'un des membres du groupe. J'ai mis longtemps à lire ce roman, cependant, et je ne suis pas certaine qu'il me marquera. 
Et puis ce fut Le paradis des animaux, éblouissant recueil de nouvelles de David James Poissant, dont  je vais vous reparler. 
Voilà, c'est tout et c'est bien peu... 
J'ai attaqué juin par le roman de Joseph Andras, De nos frères blessés, qu'il faut lire en nos temps troublés. 
J'espère pouvoir consacrer plus de temps à la lecture, histoire de m'attaquer à tous ces polars qui attendent, patiemment, leur tour...

Beau mois de juin à vous tous... 

dimanche 5 juin 2016

De nos frères blessés de Joseph Andras


Présentation (éditeur)
Alger, 1956. Fernand Iveton a trente ans quand il pose une bombe dans son usine. Ouvrier indépendantiste, il a choisi un local à l’écart des ateliers pour cet acte symbolique : il s’agit de marquer les esprits, pas les corps. Il est arrêté avant que l’engin n’explose, n’a tué ni blessé personne, n’est coupable que d’une intention de sabotage, le voilà pourtant condamné à la peine capitale.

Ce que j’en pense
Si Joseph Andras n’avait pas refusé le Goncourt du Premier roman, je n’aurais sans doute pas prêté attention à De nos frères blessés. J’ai d’abord lu ses déclarations, les raisons de son refus, que je respecte infiniment. Et puis j’ai regardé ce qu’était ce premier roman. Le sujet m’a immédiatement intéressée : quelques clics et hop ! je pouvais en commencer la lecture. Ce court opus se dévore. Outre qu’il revient sur un épisode de la guerre d’Algérie que je ne connaissais pas (vous pensez bien que les livres d’histoire de mon adolescence n’en parlaient pas), il réussit à me parler de notre époque, ce qui est le propre de la littérature, mais que certains auteurs échouent totalement à faire.
Fernand Iveton a connu une trajectoire militante nourrie par les infamies de la France coloniale : son enfance dans un quartier populaire d’Alger, parmi des populations qui se mélangeaient plutôt harmonieusement (musulmans, juifs, « européens »). Il constate quotidiennement l’arrogance des possédants, qui se sont appropriés les richesses du territoire colonisé, le mépris de l’Etat français qui n’accorde pas les mêmes droits aux « indigènes » et aux « européens ». La mort d’Henri, le presque frère, va donner un autre tour à son engagement auprès de ceux qui veulent l’indépendance de l’Algérie : il va passer à la lutte armée. Si le récit de Joseph Andras regarde en face la bassesse de la France et d’une partie de sa population colonialiste, ce qui n’est pas le moindre de ses mérites, il tape aussi juste en ces temps d’état d’urgence, d’abandon des migrants, de violence étatique et policière. L’Etat et la justice militaire ne peuvent pas libérer Fernand Iveton tandis que les bombes sautent dans Alger : tant pis si sa bombe était placée dans un local désaffecté, pour sauter à une heure où l’usine est vide ; tant pis si sa bombe n’a pas sauté. Il doit mourir parce que les politiques veulent un exemple, François Mitterrand en tête, parce que la population doit être rassurée sur la capacité de l’Etat à s’occuper des « terroristes », des « communistes ». Fernand Iveton croit pourtant en la justice de son pays, et comme il a tort… La justice n’est rien quand l’Etat veut donner l’impression qu’il contrôle la situation, elle écrase ceux qui osent remettre l’ordre en question, et est prête pour cela à bafouer le droit de ses citoyens.
Pour rendre hommage à Fernand Iveton, Joseph Andras fait le choix d’une construction classique mais efficace, qui alterne entre le récit de l’attentat manqué puis de la marche vers la guillotine et celui de la rencontre entre Fernand et Hélène, la lumineuse Hélène, soutien indéfectible, force digne face aux chiens de l’opinion publique. Son écriture réussit à allier sobriété et puissance émotionnelle, à rendre compte de l’infâme et de la beauté tout à la fois.
Fernand Iveton meurt alors qu’il lit Les Misérables de Victor Hugo : pour lui nulle rédemption, mais un hommage, une réparation littéraire, quelques décennies plus tard, tandis que l’Etat français nous ménage d’autres Fernand, à coups d’état d’urgence et de violences policières.


Joseph Andras, De nos frères blessés, Actes Sud, 2016. Disponible en ebook.

vendredi 13 mai 2016

A vol d'oiseau de Craig Johnson


Présentation (éditeur)
Le shérif Walt Longmire doit mener à bien une affaire des plus importantes : marier sa fille unique, Cady. Mais pendant les préparatifs de la cérémonie Walt et son ami Henry Standing Bear sont les témoins d’un étrange suicide. Audrey Plain Feather s’est jetée de la falaise avec son fils dans les bras. Si l’enfant est miraculeusement sain et sauf, il apparaît rapidement que cette mort est un meurtre déguisé. Walt se retrouve aux prises avec la nouvelle chef de la police tribale, la très belle et très zélée Lolo Long, et pour compliquer encore leurs relations, le FBI débarque en force pour suivre l’affaire. Une chasse à l’homme s’engage, qui mènera le shérif au plus profond de la réserve indienne avec pour guides un mystérieux corbeau et la sagesse des anciens.

Ce que j’en pense
J’attendais cette parution avec impatience et c’est avec bonheur que j’ai plongé dans A vol d’oiseau. J’aime retrouver Walt Longmire et la Nation Cheyenne, Cady, même si dans cet opus, le bureau du sheriff est moins présent. Et pour cause, il va enquêter auprès de Lolo Long dans une juridiction qui n’est pas la sienne. C’est encore un beau portrait de femme qu’il nous offre, avec le Chef Long, loin des stéréotypes et des attendus. Il y a aussi en creux celui d’Audrey, la disparue. Et une fois de plus, Craig Johnson bouleverse par l’humanité de son regard sur les personnages, y compris ceux qui au premier abord pourraient sembler moins recommandables.
L’intrigue se déploie lentement et dans toute sa complexité, et cela m’a tenue en haleine jusqu’au bout. Craig Johnson parvient à se renouveler, et c’est un bonheur de le suivre.
A vol d’oiseau a comblé mes attentes : m’offrir un beau moment de détente, m’emporter dans des contrées lointaines et sauvages, me permettre de trouver un certain réconfort par son humanité.
Et c’est ainsi que Craig Johnson est grand…


Craig Johnson, A vol d’oiseau (As the Crow Flies), Gallmeister, 2016. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides. Publication originale : 2012. Disponible en ebook.