dimanche 25 octobre 2015

Personne ne le saura de Brigitte Gauthier


Présentation (éditeur)
La drogue du viol est un thème à la mode, un sujet de société. Sauf quand le pantin qui tend ses seins et agite son cul, c’est vous, et que soudain, aveugle dans la nuit, vous êtes livrée à bien plus dangereux que des hommes, à votre imagination sans limites. Ils vous droguent. Ils vous violent. Personne ne le saura. Pas même vous d’ailleurs. Aucune preuve. Rien. Presque rien. Mais la vie ne sera plus jamais comme avant. Dans la nuit du Carmin, le club échangiste où l’a emmenée son ami Jules, Anna meurt. Trois heures de l’autre côté des miroirs. En s’éveillant de son coma, elle a tout perdu. Sa mémoire. Amar. L’homme qu’elle aime. L’obscurité demeure mais elle devra mener une enquête pour survivre à ce qu’il y a de pire. Pas ce que l’on vous a fait, ce que l’on vous a peut-être fait.

Ce que j'en pense
Décidément, la Série Noire ne cesse de me surprendre, et pour le meilleur. N'attendez pas de Personne ne le saura une action trépidante ou une aimable intrigue réconfortante. Aurélien Masson creuse le sillon du roman noir le plus exigeant, le plus troublant, celui qui pose des questions au lieu d'asséner des réponses. 
Personne ne le saura est un roman sur le viol, le viol sous substance. La violence inouïe est là, puissamment évoquée, sans voyeurisme. A la violence de savoir qu'elle a été violée s'ajoute pour Anna la violence de ne se souvenir de rien, ou de quelques images. La perversion ultime de ses violeurs est d'essayer, vieille antienne, de la convaincre qu'il n'y a pas eu viol, qu'elle était consentante, quand tout crie le contraire. 
Mais le sujet est plus vaste, me semble-t-il. La force de Brigitte Gauthier est de poser un personnage dont d'aucuns diraient, les imbéciles, "elle ne l'a pas volé". Car Anna est une femme qui dispose de son corps comme elle l'entend, jusqu'à ce soir où précisément, d'autres en disposent pour elle, sans se soucier d'elle autrement que comme un corps manipulable. Anna est une femme qui aime un homme, Amar, et qui aime le sexe, avec Amar ou avec d'autres. Elle déroge à nombre de représentations stéréotypées des femmes et de la sexualité féminine, celles qui voudraient que les femmes associent nécessairement sexe et sentiments amoureux, celles qui voudraient que les femmes soient, substantiellement, monogames, etc. En cela, Anna nous bouscule, nous lecteurs. 
Plus encore, Personne ne le saura est un roman sur la manipulation; manipulation d'Anna par Jules et ses complices; manipulation des corps désirés et asservis par d'autres, plus puissants. A cet égard, la relation d'Anna avec Amar n'a rien de périphérique. Amar reste dans un premier temps en lisière du récit, il est l'absent dont on se dit pour commencer qu'il a fui, dégoûté par le corps violé d'Anna et la violence qu'elle a subie. Et puis tout prend sens: la manipulation du corps, Amar connaît. Ce n'est pas Anna qu'il a fuie mais sa propre histoire. 
Le tour de force, c'est de parvenir à mener cette histoire sans qu'il y ait rien de voyeur ou de glauque. On peut ne pas aimer le voyage, mais moi j'ai aimé le personnage d'Anna, son histoire, ses questions. Brigitte Gauthier est un auteur à suivre. 

Brigitte Gauthier, Personne ne le saura, Gallimard/Série Noire, 2015. 

samedi 10 octobre 2015

Un diner littéraire

Gaston de La Touche, Diner au casino, huile sur toile, 1907.

J'ai repris l'idée de ce billet à Electra, car j'ai adoré l'idée. A mon tour, je dresse la liste de mes invités pour mon dîner de personnages... 

1. Un personnage qui sait ou aime cuisiner
Reyes, le beau Reyes de la série Charley Davidson de Darynda Jones. Il semble faire des trucs à la fois simples et carrément irrésistibles, depuis qu’il est passé aux cuisines dans le bar qui appartenait au père de Charley. 

2. Un personnage qui finance la soirée
Ma foi, le frère de Sherlock Holmes, Mycroft, me semble riche à millions. Et puis, avec les relations et le pouvoir qu’il a, je pense qu’il me donnerait accès à un endroit qui tue pour faire mon diner, genre un club hyper sélect à Londres, voire Buckingham Palace (oui, j'ai très envie d'aller à Londres en ce moment!). 

3. Un personnage qui pourrait causer une scène
Leonard, le personnage de Joe Lansdale: il est du genre grande gueule, et pas du genre à se cacher derrière son petit doigt quand un truc l’agace. Je pense que ça pourrait mettre de l’ambiance. 

4. Un personnage drôle / amusant
J’inviterais bien Bertram Wooster, le personnage de Wodehouse, pour le côté esprit british

5. Un personnage sociable / populaire
Arsène Lupin : il est à l’aise comme un poisson dans l’eau en toutes circonstances, il est charmant. Bon, et comme je ne porte pas de bijoux, il ne risque pas de me les voler. 

6. Un vilain
Je ne sais pas si on peut le classer dans les vilains, mais c’est quand même un type border line, limite psychopathe: Bubba. Il peut tuer sans sourciller quand il pense que c’est la bonne chose à faire, il est d’une loyauté… terrifiante. Je l’adore… ;-)

7. Un couple (compte pour deux), pas forcément romantique
Ben, évidemment, Sherlock Holmes et ce bon Dr Watson. Je pense que Sherlock à la même table que Leonard, ça ferait des étincelles… 

8. Un héros ou et une héroïne
J’hésite. Côté héroïne, je ferais bien venir Stephanie Plum, parce que je lis ses aventures depuis si longtemps que j’ai l’impression que c’est une bonne copine. Côté héros, j’aimerais faire venir Hugo Toorop, le héros que Dantec a utilisé dans plusieurs romans, et je pense à ce qu’il est dans La sirène rouge. Ouais, Toorop… 

9. Un personnage qui n’est pas apprécié à sa juste valeur
Duca Lamberti, le formidable personnage créé par Giorgio Scerbanenco, pour moi un des plus grands auteurs de romans noirs. Evidemment, il ne serait peut-être pas le plus causant, mais je serais très honorée qu’il soit là et je le présenterais à toute l’assemblée avec plaisir.

10. Un personnage au choix
Ben, Walt Longmire, s’il acceptait de sortir de son Wyoming. Parce qu’un type plein d’humanité comme lui, ça ne se refuse pas. 

Bon voilà, dix c'est peu, mais je pourrais en faire un autre plus tard, avec d'autres personnages... Non? 

jeudi 8 octobre 2015

L'alignement des équinoxes de Sébastien Raizer


Présentation de l'éditeur
Karen Tilliez, fille étrange et fascinante, se prend pour un samouraï, atteint l'équinoxe de la mystérieuse loi de l'alignement en décapitant un homme d'un coup de sabre. Diane Lempereur, jeune femme aussi séduisante que déboussolée, travaille dans un sex-shop et abandonne tous les repères de sa vie tourmentée en se laissant guider par un psychiatre aux expérimentations singulières. Silver, boxeuse zen laotienne, et Wolf, ancien commando déphasé, deux flics de la brigade criminelle, vont être entraînés dans ce lavage de cerveau existentiel en forme de grand huit, au son des Stooges, de Kraftwerk et de Coil, dans un univers mutant et mouvant, où rien ne semble impossible - ni aller de soi. Et pendant ce temps, la Vipère règle ses comptes, en attendant son propre équinoxe.

Ce que j'en pense
Lors de sa sortie, je n'avais guère prêté attention à ce roman, et puis je suis tombée sur le billet d'Unwalkers, qui m'a donné envie de le lire. J'ai beaucoup aimé mais je comprends qu'on adhère modérément (comme Jean-Marc Laherrère). 
D'abord, je pense qu'on peut se désintéresser du discours érudit qui parsème les pages de ce roman, mais pour ma part cela m'a passionnée. Raizer est toujours très clair. Et si je ne suis pas vegan et pas tentée de l'être, j'ai trouvé intéressantes certaines prises de position des personnages (Doris, épatante).
Ensuite, on peut ne pas adhérer à l'orientation plutôt héroïque des personnages, avec leur petit côté "vigilantes". Markus reprend un topos, celui du hacker de génie, borderline, recruté par la police. Mais pour tout vous dire, j'ai adoré ces personnages et j'ai hâte de les retrouver dans le second volet. J'aimerais que soit développé le personnage de Markus, justement, parce que si nous avons des bribes de son histoire, nous le voyons trop peu à mon goût. J'aime bien aussi le personnage de Big Jim, énigmatique patron. Et surtout, surtout, j'adore le duo d'enquêteurs : nous avons déjà des éléments sur le parcours de Silver, personnage féminin très convaincant; nous en savons moins sur Wolf. La suite devrait nous en apprendre davantage et d'ores et déjà, les deux ont ce côté torturé et sombre qui fait les bons héros de noir. Et puis j'aime bien la légère tension sexuelle qui existe entre ces deux-là: Raizer n'appuie jamais le trait, n'en fait pas trop, et c'est d'autant plus convaincant. 
Côté intrigue, j'ai accroché tout de suite, même si je ne suis pas fan des chapitres où l'on se glisse dans l'esprit barré de Diane. 
Deux choses enfin méritent d'être soulignées : la culture rock qui habite le roman, pas étonnant quand on connaît l'itinéraire de l'auteur mais sacrément plaisant tout de même ; et la qualité de l'écriture, qui jamais ne se complaît dans la violence, tout en l'évoquant avec force,et qui n'appuie jamais sur le pathos ou sur le bizarre. Le tout dégage une grande singularité. 
Décidément, Aurélien Masson sait dénicher les nouveaux talents du noir en France aussi, et ça, ça n'a pas de prix. En tout cas, j'ai hâte de retrouver l'auteur et ses personnages (en 2016). 

PS : pour l'anecdote, j'entendais l'autre jour un jeune homme, qui se pique d'avoir des compétences en édition, pester contre la maquette du roman, avec son titre fragmenté sur la couverture. Amusant, parce que moi je trouve que c'est un beau clin d'oeil à l'alignement dont il est question... 

Sébastien Raizer, L'alignement des équinoxes, Gallimard/Série Noire, 2015.

mardi 6 octobre 2015

Un bilan pour septembre

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Ce n'est pas un grand mois, même s'il y a eu de la quantité. Disons qu'il y a eu des lectures obligatoires de thrillers, dont je n'ai guère envie de parler parce que ce n'est vraiment pas mon truc. 
Je retiendrai donc de ce mois:

1) Un roman Young Adult sympathique et bien mené, mais moins fort que le précédent d'Amy Harmon, L'Infini + Un. Une nouveauté à recommander, cependant. 

2) Des séries en cours ou tout juste découvertes : le tout nouveau Darynda Jones, Huit tombes et pas de corps, qui m'a donné l'occasion de retrouver Charley Davidson et Reyes Farrow, avec grand plaisir : une joie énorme à la lecture de Dix de retrouvés, de Janet Evanovich, qui à vrai dire était une relecture car je l'avais déjà lu en anglais ; le premier volume de la série de Lisa Lutz consacrée aux Spellman, Spellman & associés, qui m'a convaincue de continuer. 

3) Un roman français jubilatoire, La septième fonction du langage de Laurent Binet.

4) Le nouveau Lansdale, Les enfants de l'eau noire, que j'ai énormément aimé.

5) Du noir français avec les trois Marin Ledun, Les visages écrasés sortant en tête, nettement. 

Si je compte les deux thrillers lus par nécessité (mais sans intérêt), cela fait donc 11 romans lus en ce mois de septembre. 

En tout cas, l'envie de noir est revenue, et cela me rassure, car j'ai délaissé ce genre ces derniers temps... J'attaque d'ailleurs octobre avec L'alignement des équinoxes de Sébastien Raizer. 

dimanche 4 octobre 2015

Itinéraire d'une lectrice gâtée 4

S01E04: A l"ombre des lectrices en fleur (oui oh hein, ça va, je sais, elle est facile!)

Martha Holmes, A young woman reading poetry in her room,
La Quinta, California, USA, December 1945.

L’adolescence est un moment périlleux dans l’itinéraire des jeunes lecteurs. Presque tous les petits aiment lire ou qu’on leur fasse la lecture, mais à l’adolescence, beaucoup se détournent des livres, pour des tas de raisons : travail scolaire plus important, sociabilités adolescentes, modes de lecture scolaire qui les écartent du plaisir de lire, nombreuses sollicitations dans des pratiques partagées qui comptent dans les relations sociales, etc. 
Il est certain que quand j’étais adolescente, les tentations étaient moindres. Pas de téléphone portable (et le téléphone était aussi un outil de travail pour mes parents, donc je l’utilisais peu), pas d’internet, même pas d’ordinateur (je suis TRES vieille et j'ai eu mon premier ordinateur quand j'étais étudiante), balbutiements des consoles de jeu vidéo grand public, 3 chaînes de télévision puis 6 (dans ma cambrousse, 3 même quand il y en eut 6), peu de programmes dédiés aux enfants et aux jeunes. Et j’habitais à la campagne, loin des transports en commun. A l’époque, faire faire à ses enfants de nombreuses activités extra-scolaires était moins courant qu’aujourd’hui. Après le collège, pas question de traîner: le car de ramassage scolaire partait aussitôt, me ramenant, comme mes petits camarades, au domicile familial. Mon appétit de lecture ne faiblissait pas et il rencontrait un contexte favorable.

Le moment le plus délicat a été la classe de troisième, non parce que je n’avais plus le goût de lire, mais parce que, en pleine crise d’adolescence, je cultivais mon goût de lire à l’excès et que cela aurait pu m’écarter de mes petits camarades. Par pur hasard, je me suis retrouvée cette année-là dans une classe où je ne connaissais personne et je l’ai mal pris. Mes camarades étaient pour la majorité des élèves peu enclins à l’effort scolaire, et même si nous nous sommes rapidement bien entendus, nous n’avions pas du tout les mêmes centres d’intérêt: pour eux, cigarettes, mobylettes et flirts, pour moi discussions avec les amis et lecture. Comme souvent dans ce cas-là, et sans doute parce que j’étais en pleine crise d’adolescence, je me suis crispée sur ce qui constituait à mes yeux mon trait de caractère majeur: un goût romantique pour la solitude (l’ado incomprise, façon tableau de Friedrich!) et l’amour fervent de la littérature, les deux étant liés. J’emportais mes livres partout, et j’avais toujours dans la poche de mon grand manteau un livre de poche et sur la figure un air dramatique. Je lisais parfois à la bougie, notamment les auteurs que j’abordais avec un sentiment de toucher au sacré: je me suis ainsi abimé les yeux à lire à la bougie Proust, du moins au début (j’ai commencé en 3ème mais la Recherche m’a accompagnée jusqu’à la fin du lycée). 
Une vraie tête à claques. 

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En seconde j’ai fait mon entrée dans un lycée de centre-ville où je ne connaissais personne, désireuse de tourner la page du collège, de me faire d’autres copains. J’ai quitté mes oripeaux romantiques et je suis devenue « normale ». Je me suis fait de nouveaux amis, j’ai hanté le bar à côté du lycée avec eux, j’ai découvert le cinéma (il y en avait 4 tout près de mon lycée!), j’ai pris mes habitudes à la bibliothèque municipale pour emprunter et pour travailler, j’ai commencé à fréquenter les librairies. J’ai eu à partir de la seconde un peu d’argent de poche et je séchais le déjeuner pour avoir plus de sous pour le cinéma, les disques et les livres. Aimer lire n’était plus une tare au lycée, surtout pas dans cet établissement de centre-ville un peu sélect. J’avais pour la première fois des amis qui partageaient mon goût de la lecture. Les années-lycée sont mes années d’adolescence préférées, je n’en ai que de bons souvenirs. Je commençais à savoir ce que je voulais faire et la lecture faisait partie du projet. Mes parents m’appuyaient, j’avais des amis qui avaient des projets analogues ou proches, ma marche vers l’âge adulte ne s’annonçait pas si mal. Dire que tout a été simple ensuite serait très exagéré, mais la lecture n’est pour rien dans ces difficultés. Au contraire, elle m’a aidée. 

Mais puisque l’on dit que l’adolescence est l’époque des premières fois, voyons ce qu’il en a été de mes premières fois en matière de lecture… 

La première fois où j’ai lu du polar pour adultes.
En 6ème, je me promenais encore avec mes Bibliothèque verte, les Alice. Ma prof de français m’a conseillé de lire Agatha Christie, puisque j’aimais lire du roman policier. Moi, toujours aussi docile, j’ai obtempéré. J’ai lu tout ce que publiait alors Le Masque (tout Agatha Christie, veux-je dire). Ces  livres-là aussi, je me demande ce qu’ils sont devenus. J’aimais tellement ça que je me suis mis en tête d’écrire un roman policier. Très sérieuse, j’ai écrit au Masque, leur demandant ce que je devrais faire une fois mon manuscrit achevé. Ils m’ont répondu, je me revois recevant la lettre comme le saint Graal; on m’y expliquait très gentiment la marche à suivre et on me félicitait d’avoir un si joli projet. De fait, je voulais être écrivain. Et mes parents, quoique dubitatifs, ne se sont pas moqués de moi quand j’ai écrit à la maison d’édition, pas plus qu’ils ne protestaient quand je disais que je voulais faire de l’écriture mon métier: ils me faisaient simplement remarquer qu’en vivre était très difficile. 
Mon premier Agatha Christie,
avant de passer au Masque


La première fois où j’ai acheté un livre en librairie, SEULE. 
Quand j’étais en 5ème ou en 4ème, je ne sais plus très bien, j’ai fait pour la première fois une sortie en ville avec les copines, sans ma mère. J’en ai profité pour passer dans l’une des plus grandes librairies de la ville, aujourd’hui disparue, et j’ai demandé un livre, premier achat de grande. La raison de mon choix est sans doute à chercher dans la découverte d’un poème dans mon manuel scolaire (car je lisais mon manuel de français un peu comme on lit un livre), mais à vrai dire, je ne m’en souviens pas. J’ai ainsi acheté Les contemplations de Victor Hugo. J’ai toujours le recueil, en Poésie Gallimard. 



La première fois où je suis allée à la bibliothèque
Toujours en troisième, je suis allée à la bibliothèque municipale pour la première fois de ma vie; ma mère m’attendait dans la voiture. Mais j’avais moins de 15 ans, peut-être moins de 14 même, et l’on m’a gentiment envoyée vers le rayon jeunesse, le seul auquel je pouvais avoir accès. A l’époque, la littérature pour ado était très pauvre, j’avais des lectures de grande, et je me souviens de ma perplexité dans cette petite salle manifestement dédiée aux tout jeunes lecteurs. Je suis ressortie, dépitée qu’on m’ait renvoyée à des lectures enfantines (« mais euh… je lis Balzac et Sade, moi… »). Ma mère est alors sortie de la voiture et est allée s’inscrire sans hésiter: en attendant que j’aie l’âge, je pourrais accéder, via sa carte, à la section adulte. Mon premier emprunt a été Lolita de Nabokov, que j’ai détesté et que je déteste encore, comme tout ce que j’ai lu de Nabokov. Notez bien qu’à cette époque, les cartes d’emprunteurs étaient des cartes en carton, où l’identité de l’emprunteur était inscrite manuellement, avec sa date de naissance. J’ai donc présenté pendant des mois et des mois une carte où il était inscrit que j’étais née en 1951, sans me démonter quand le ou la bibliothécaire me demandait si la carte était bien à moi. Leur regard soupçonneux n’a pas suffi à me convaincre que je n’étais pas dans mon bon droit, et il faut reconnaitre qu’ils n’ont jamais refusé les emprunts… 

Ma première bibliothèque (le meuble!)
Un autre moment mémorable de mon adolescence de lectrice est le moment où mon père m’a donné une de ses étagères pour que j’en fasse ma première bibliothèque. Il l’avait fabriquée lui-même (et ce n’est rien de dire que mon père n’était pas ébéniste) en aggloméré brut. Avec ma mère, nous l’avons peinte en blanc et fièrement, j’y ai rangé les livres que j’avais commencé à accumuler. Elle n’a pas tardé à ployer sous le poids, mais qu’importe, c’était ma première bibliothèque, prête pour la grande accélération du lycée… 

La première fois où je suis tombée amoureuse d’un personnage.
A la fin de mon année de seconde, je me suis prise de passion pour Jack London, je lisais ce que je trouvais dans la collection 10-18. J’ai ainsi lu et adoré L’aventureuse. Il s’agissait d’un roman d’aventures, avec deux personnages que tout oppose ou presque, David Sheldon et Joan Lackland. C’était romanesque, enlevé, j’ai le souvenir d’un héros bougon et séduisant sous ses allures d’ours, d’une héroïne au caractère bien trempé, d’une histoire d’amour. Je n’ai jamais osé relire ce roman, j’ai très peur d’être déçue, car je me souviens avoir vibré et être tombée amoureuse de ce planteur anglais taciturne et un brin dur à cuire… Faut-il voir dans ce roman l’origine de mon goût, aujourd’hui, pour les romances un brin piquantes et pas dénuées d’humour? 



Voilà, c’était le dernier épisode. Vous voyez, tout est bien qui finit bien. Somme toute, j’ai toujours été une lectrice heureuse. 

Je vous épargne l’entrée dans l’âge adulte, qui n’a vraiment rien d’intéressant ou de touchant. Ma personnalité de lectrice n’a cessé d’évoluer, en dépit de quelques repères stables dans le temps. Et c’est bien, car le meilleur est toujours à venir, en matière de lecture!

mardi 29 septembre 2015

Marin Ledun : lecture en triple




Il est très rare que j'enchaîne plusieurs romans d'un même auteur, même quand il s'agit d'une série. Pourtant, j'ai lu la semaine dernière trois romans de Marin Ledun. Je les commente dans l'ordre où je les ai lus, sachant que la dernière lecture était une relecture. 

Dans le ventre des mères, Ombres noires, 2012. Disponible en poche, aux éditions J'ai Lu. Disponible en ebook. 


En lisant les premières pages de ce roman, j'aurais pu avoir l'impression d'être dans un récit de science-fiction, n'étaient les dates inscrites au fronton des chapitres (nous sommes dans les années 2000). Dans un coin d'Ardèche, un village est totalement détruit à la suite d'une curieuse explosion. Le premier à se rendre sur les lieux touche un corps et meurt immédiatement, en proie à d'atroces souffrances et à des mutations terrifiantes. Ce village était le lieu d'expériences génétiques, et seule une femme, Laure Dahan, en réchappe, après avoir en réalité provoqué l'explosion. Elle-même cobaye, elle sait qu'elle n'a plus beaucoup de temps à vivre et veut retrouver sa fille et anéantir son "géniteur", responsable de cette folie scientifique. Elle va parcourir l'Europe, avec à ses trousses le commandant Vincent Auger. 
Deux aspects de ce roman sont intéressants. Il y a d'abord la réflexion sur la science, ses liens (politiques) avec le capitalisme: les théories du transhumanisme parcourent le roman. Il y a ensuite les représentations de la maternité, de la difficulté à être mère. Laure et cette fille qu'elle veut sauver à défaut de l'avoir été elle-même, la femme du commandant, qui n'a pu avoir d'enfant et ne guérit pas de cette tragédie. 
On peut être sensible ou non à ces thématiques. Au-delà, il y a le talent de Marin Ledun, ce mélange de roman noir - pour le propos et la noirceur - et de thriller - tout va vite dans ce roman très tendu. Je trouve aussi que Marin Ledun s'y entend pour proposer de terrifiantes figures modernes de "savants fous". La littérature populaire du 19è siècle proposait à ses lecteurs des savants aveuglés par leurs objectifs, ivres du pouvoir que leur conféraient leurs connaissances, et Peter me rappelle ces figures-là, en moins excentrique et en plus glaçant, car plus réaliste. Mais la folie de Peter ne serait rien s'il n'était suivi par d'autres apprentis sorciers, ces politiques, militaires et marchands qui ne pensent qu'en termes de pouvoir et d'argent. 


Marketing viral, Au Diable Vauvert, 2008. Disponible en Livre de Poche.


Je l'ignorais, mais Dans le ventre des mères reprend les personnages de Marketing viral où nous les avions laissés, en quelque sorte. Ce sont les mêmes personnages (police à part), la même situation, et la fin de Marketing viral est le début du roman de 2012 (vous me suivez?). Les deux romans se lisent indépendamment sans problème, mais malgré ma lecture à l'envers, j'ai été ravie de retrouver Laure et de suivre son histoire "d'avant". 
Marketing viral est plus explicatif, plus didactique, il prend le temps d'exposer (sans lourdeurs) les thèses transhumanistes et de postuler leurs liens avec le libéralisme et le pouvoir. Je préfère Dans le ventre des mères, plus enlevé, plus rapide, mais c'est assez logique : le talent de Marin Ledun s'est affirmé en quelques années. 


Les visages écrasés, Seuil, 2011. Disponible en Points. 


Ce roman, je l'avais lu à sa sortie et il m'avait bluffée. Cependant, j'avais trouvé qu'il y avait des maladresses sur la dernière partie du roman, je ne croyais guère à la trajectoire de cette femme médecin. J'ai eu envie de le relire et curieusement, je l'ai préféré lors de cette relecture. Sans doute ma propre vision du travail a-t-elle évolué, au point que je trouve cette trajectoire crédible... Bref. 
Marin Ledun pointe avec finesse et justesse les dérives d'une société où la valeur travail est fondamentale et où le travail fait de moins en moins sens pour ceux qui l'effectuent, vidé par la logique de rentabilité, par une organisation du travail rationalisée au point de nier l'individu et dépourvue de tout humanisme. L'organisation hyper hiérarchisée, pyramidale de cette société de télécommunications  accentue la pression à tous les niveaux, et les bourreaux sont aussi victimes, ou les victimes bourreaux, ça marche dans les deux sens. Marin Ledun analyse ces mécanismes avec une force extraordinaire, mais cela, j'avais pu le constater lors de ma première lecture, ce n'est donc pas une révélation. 
En revanche, j'ai cette fois été emballée par le personnage de Carole, médecin du travail, témoin impuissant de cette insupportable souffrance. Elle est victime elle aussi de cette aliénation à un travail qui n'a plus de sens - puisque dans son cas, soigner et prévenir la souffrance sont les deux objectifs majeurs, impossibles à atteindre - et qui est source d'une douleur insurmontable. Elle m'a touchée, bouleversée, fait réfléchir. 
Des trois romans, si vous deviez n'en lire qu'un, lisez Les visages écrasés

Marin Ledun est un auteur de premier plan aujourd'hui dans le paysage du noir en France. C'est tout ce que j'ai à dire (dit-elle, après vous avoir infligé un long billet). 

dimanche 27 septembre 2015

Itinéraire d'une lectrice gâtée 3

S01E03: (Trop) lire, dit-elle

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J’aimais lire au-delà du raisonnable. Avoir la paix avec moi n’était pas difficile : il suffisait de me fourrer un livre entre les mains. Je lisais en cachette quand ma mère m’intimait l’ordre de dormir. Parfois dispensée de sport à l’école primaire, je lisais au bord du stade pendant que mes camarades suaient sang et eau. Je lisais et j’aimais tout ce que je lisais, ou plutôt, j’aimais tant lire que je ne laissais jamais tomber un livre, aussi difficile soit-il. Je ne me demandais pas si j'aimais, je crois que j'aimais tant lire que j'aimais tout lire. Comme mes parents ne lisaient pas, ils ne se permettaient aucune censure. Et même s’ils n’avaient pas énormément de moyens, ils ne m’ont jamais refusé un livre. 

Quand j’avais sept ou huit ans, ma mère a passé son permis de conduire. Pendant qu’elle était à l’examen, mon père et moi avons fait un tour en ville. Il faisait chaud et lourd, c’était l’été. Mon père m’a demandé ce que je préférais : une glace ou un livre. Je n’ai pas hésité une seconde: un livre. J’aimais lire. Mais j’aimais aussi les glaces. Mon calcul était simple : une glace, ça se mange et il n’en reste rien. Un livre, on le lit et on le relit. Mon père est entré dans la librairie jeunesse de la ville, qui existe encore. La libraire m’a posé des questions, j'étais intimidée, c'était la première fois que je pénétrais dans une "vraie" librairie, puis nous sommes ressortis avec un livre. J’ai oublié ce que c’était. Je me souviens du moment.

Vers neuf ou dix ans, j’ai eu des sous pour un anniversaire ou Noël. Peut-être cinquante francs, ou cent, en tout cas une vraie fortune (je n’avais pas d’argent de poche, la chose n’était pas répandue à cette époque). Mes parents m’ont emmenée faire les courses un soir, dans un hypermarché nommé Radar. J’avais demandé la permission de dépenser mes sous en livres. J’étais alors une fervente lectrice des aventures d’Alice en Bibliothèque verte. Pendant que mes parents remplissaient le caddie de leur côté, j’ai foncé au rayon « livres » et j’ai empilé autant de volumes d’Alice que mon billet me le permettait, et croyez-moi, ça faisait une jolie pile de livres, en tout cas pour une enfant. Je me revois à la caisse (mes parents passaient à celle d’à côté), posant fièrement tous ces volumes qui me promettaient des heures de bonheur, puis mon billet. L’argent, c’était donc ça, la possibilité d’acquérir des livres? Waouh…


L’année de mes dix ans, alors que nous étions en vacances, j’ai vu sur un tourniquet de point de presse-librairie un tome des Misérables dans une collection destinée à la jeunesse, mais en texte intégral (un peu sur le modèle de Mille Soleils chez Gallimard et je pense que c’était Hachette). J’en ai aussitôt eu envie. Il n’y avait pas le premier tome, donc ma mère m’a convaincue de renoncer et d’attendre notre retour. Elle a tenu parole et quand nous sommes rentrés, elle m’a acheté les trois volumes. J’ai donc lu Les Misérables de Victor Hugo à dix ans, et je m’en souviens parce que je ne comprenais pas tout… Je me souviens ainsi de ma grande perplexité face au passage qui s’appelle Tempête sous un crâne. Mais je me souviens aussi des cheveux coupés de Fantine, du vol des chandeliers chez Monseigneur Myriel, de Cosette au puits et de Jean Valjean levant la voiture renversée, de la mort de Gavroche. J’ai relu le roman à 21 ans, avec bonheur.


En CM2, j'avais un vieil instit à béret et à blouse grise, il était formidable. Au fond de la salle de classe, il y avait une armoire à porte vitrée (garantie mobilier administratif années 1950) remplie de livres. On pouvait y emprunter des romans, et j'ai ainsi lu Tistou les pouces verts et un roman un peu sentimental dans une collection de type Rouge et Or, avec une atmosphère de sports d'hiver. Un jour, cet instituteur a désigné trois d'entre nous et nous a ordonnés de le suivre. Intrigués, nous avons obéi: il nous avait choisis pour sélectionner des livres dans le Bibliobus qui passait par le village ce jour-là. Un camion rempli de livres, quel pied! Enfin, en mai, il y a eu une sorte de fête, avec des prix (les circonstances sont très floues): j'ai gagné un livre, à choisir parmi plusieurs titres, pour tous les âges. L'instituteur m'a soufflé : "prends celui-là, il va te plaire". C'était Les quatre filles du Docteur March. Il avait raison. 

Tout en encourageant mon addiction (lire favorisait alors la réussite scolaire) et en fournissant ma came sans sourciller, mes parents s’inquiétaient, de cette inquiétude typique alors des classes populaires: « elle lit trop ». Je crois que mes parents craignaient que mon goût pour la lecture ne me rende asociale, ne me détourne des jeux avec mes petits camarades, ne fasse de moi une créature rêveuse et inadaptée. Ma mère a profité d’une visite chez le pédiatre pour lui en parler: « elle lit tout le temps, docteur, qu’est-ce qu’on peut faire? » Le pédiatre a souri et lui a dit : « laissez-la faire ». Je pense qu’ils ont continué à s’inquiéter un peu, mais le docteur avait parlé. Et moi j’avais sa bénédiction, alleluia! mon addiction n’était pas un délit et elle ne me mettait pas en danger, ouf! 

De fait, je n’ai jamais connu l’ennui, j’ai su parfaitement lire quand mes petits camarades ânonnaient. Certes, j’étais un peu asociale: mais est-ce le goût pour la lecture qui a créé cela ou le contraire? Aujourd’hui encore, je dois le reconnaître, si vous me donnez le choix entre aller à une réunion d’amis ou rester chez moi à lire, je n’ai pas d’hésitation, quelle que soit l’affection que je porte à mes amis. Lire chez moi me semble l’activité la plus enviable au monde. Ce n’est sans doute pas très normal, mais c’est ma conception d’un pur moment de félicité et cela a commencé tôt. Je l’ai toujours assumé sans peine, et tant pis si cela choque des gens. Quant à se procurer des livres, se fournir sa dose et même un peu plus (la peur du manque), cela reste une grande joie...

Mais enfin, me direz-vous, a-t-elle su ce qu'étaient ces livres verts et va-t-elle enfin nous le dire? 

Oui, bien plus tard, adolescente, j'ai eu le droit de les ouvrir, ou plutôt, j'étais devenue un être digne de confiance et l'interdiction était tombée d'elle-même. Vous le savez, la réalité est bien décevante et nos rêves bien plus grands. Mon père avait un brevet professionnel, je l'ai dit, en horticulture. Il avait fait relier ses revues professionnelles d'horticulture et d'arboriculture: voilà ce que contenaient les mystérieux livres verts. Précieux pour lui, sans intérêt pour moi. 

Dans le prochain épisode, vous saurez comment Tasha a concilié (ou pas) lecture et adolescence...