jeudi 8 octobre 2015

L'alignement des équinoxes de Sébastien Raizer


Présentation de l'éditeur
Karen Tilliez, fille étrange et fascinante, se prend pour un samouraï, atteint l'équinoxe de la mystérieuse loi de l'alignement en décapitant un homme d'un coup de sabre. Diane Lempereur, jeune femme aussi séduisante que déboussolée, travaille dans un sex-shop et abandonne tous les repères de sa vie tourmentée en se laissant guider par un psychiatre aux expérimentations singulières. Silver, boxeuse zen laotienne, et Wolf, ancien commando déphasé, deux flics de la brigade criminelle, vont être entraînés dans ce lavage de cerveau existentiel en forme de grand huit, au son des Stooges, de Kraftwerk et de Coil, dans un univers mutant et mouvant, où rien ne semble impossible - ni aller de soi. Et pendant ce temps, la Vipère règle ses comptes, en attendant son propre équinoxe.

Ce que j'en pense
Lors de sa sortie, je n'avais guère prêté attention à ce roman, et puis je suis tombée sur le billet d'Unwalkers, qui m'a donné envie de le lire. J'ai beaucoup aimé mais je comprends qu'on adhère modérément (comme Jean-Marc Laherrère). 
D'abord, je pense qu'on peut se désintéresser du discours érudit qui parsème les pages de ce roman, mais pour ma part cela m'a passionnée. Raizer est toujours très clair. Et si je ne suis pas vegan et pas tentée de l'être, j'ai trouvé intéressantes certaines prises de position des personnages (Doris, épatante).
Ensuite, on peut ne pas adhérer à l'orientation plutôt héroïque des personnages, avec leur petit côté "vigilantes". Markus reprend un topos, celui du hacker de génie, borderline, recruté par la police. Mais pour tout vous dire, j'ai adoré ces personnages et j'ai hâte de les retrouver dans le second volet. J'aimerais que soit développé le personnage de Markus, justement, parce que si nous avons des bribes de son histoire, nous le voyons trop peu à mon goût. J'aime bien aussi le personnage de Big Jim, énigmatique patron. Et surtout, surtout, j'adore le duo d'enquêteurs : nous avons déjà des éléments sur le parcours de Silver, personnage féminin très convaincant; nous en savons moins sur Wolf. La suite devrait nous en apprendre davantage et d'ores et déjà, les deux ont ce côté torturé et sombre qui fait les bons héros de noir. Et puis j'aime bien la légère tension sexuelle qui existe entre ces deux-là: Raizer n'appuie jamais le trait, n'en fait pas trop, et c'est d'autant plus convaincant. 
Côté intrigue, j'ai accroché tout de suite, même si je ne suis pas fan des chapitres où l'on se glisse dans l'esprit barré de Diane. 
Deux choses enfin méritent d'être soulignées : la culture rock qui habite le roman, pas étonnant quand on connaît l'itinéraire de l'auteur mais sacrément plaisant tout de même ; et la qualité de l'écriture, qui jamais ne se complaît dans la violence, tout en l'évoquant avec force,et qui n'appuie jamais sur le pathos ou sur le bizarre. Le tout dégage une grande singularité. 
Décidément, Aurélien Masson sait dénicher les nouveaux talents du noir en France aussi, et ça, ça n'a pas de prix. En tout cas, j'ai hâte de retrouver l'auteur et ses personnages (en 2016). 

PS : pour l'anecdote, j'entendais l'autre jour un jeune homme, qui se pique d'avoir des compétences en édition, pester contre la maquette du roman, avec son titre fragmenté sur la couverture. Amusant, parce que moi je trouve que c'est un beau clin d'oeil à l'alignement dont il est question... 

Sébastien Raizer, L'alignement des équinoxes, Gallimard/Série Noire, 2015.

mardi 6 octobre 2015

Un bilan pour septembre

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Ce n'est pas un grand mois, même s'il y a eu de la quantité. Disons qu'il y a eu des lectures obligatoires de thrillers, dont je n'ai guère envie de parler parce que ce n'est vraiment pas mon truc. 
Je retiendrai donc de ce mois:

1) Un roman Young Adult sympathique et bien mené, mais moins fort que le précédent d'Amy Harmon, L'Infini + Un. Une nouveauté à recommander, cependant. 

2) Des séries en cours ou tout juste découvertes : le tout nouveau Darynda Jones, Huit tombes et pas de corps, qui m'a donné l'occasion de retrouver Charley Davidson et Reyes Farrow, avec grand plaisir : une joie énorme à la lecture de Dix de retrouvés, de Janet Evanovich, qui à vrai dire était une relecture car je l'avais déjà lu en anglais ; le premier volume de la série de Lisa Lutz consacrée aux Spellman, Spellman & associés, qui m'a convaincue de continuer. 

3) Un roman français jubilatoire, La septième fonction du langage de Laurent Binet.

4) Le nouveau Lansdale, Les enfants de l'eau noire, que j'ai énormément aimé.

5) Du noir français avec les trois Marin Ledun, Les visages écrasés sortant en tête, nettement. 

Si je compte les deux thrillers lus par nécessité (mais sans intérêt), cela fait donc 11 romans lus en ce mois de septembre. 

En tout cas, l'envie de noir est revenue, et cela me rassure, car j'ai délaissé ce genre ces derniers temps... J'attaque d'ailleurs octobre avec L'alignement des équinoxes de Sébastien Raizer. 

dimanche 4 octobre 2015

Itinéraire d'une lectrice gâtée 4

S01E04: A l"ombre des lectrices en fleur (oui oh hein, ça va, je sais, elle est facile!)

Martha Holmes, A young woman reading poetry in her room,
La Quinta, California, USA, December 1945.

L’adolescence est un moment périlleux dans l’itinéraire des jeunes lecteurs. Presque tous les petits aiment lire ou qu’on leur fasse la lecture, mais à l’adolescence, beaucoup se détournent des livres, pour des tas de raisons : travail scolaire plus important, sociabilités adolescentes, modes de lecture scolaire qui les écartent du plaisir de lire, nombreuses sollicitations dans des pratiques partagées qui comptent dans les relations sociales, etc. 
Il est certain que quand j’étais adolescente, les tentations étaient moindres. Pas de téléphone portable (et le téléphone était aussi un outil de travail pour mes parents, donc je l’utilisais peu), pas d’internet, même pas d’ordinateur (je suis TRES vieille et j'ai eu mon premier ordinateur quand j'étais étudiante), balbutiements des consoles de jeu vidéo grand public, 3 chaînes de télévision puis 6 (dans ma cambrousse, 3 même quand il y en eut 6), peu de programmes dédiés aux enfants et aux jeunes. Et j’habitais à la campagne, loin des transports en commun. A l’époque, faire faire à ses enfants de nombreuses activités extra-scolaires était moins courant qu’aujourd’hui. Après le collège, pas question de traîner: le car de ramassage scolaire partait aussitôt, me ramenant, comme mes petits camarades, au domicile familial. Mon appétit de lecture ne faiblissait pas et il rencontrait un contexte favorable.

Le moment le plus délicat a été la classe de troisième, non parce que je n’avais plus le goût de lire, mais parce que, en pleine crise d’adolescence, je cultivais mon goût de lire à l’excès et que cela aurait pu m’écarter de mes petits camarades. Par pur hasard, je me suis retrouvée cette année-là dans une classe où je ne connaissais personne et je l’ai mal pris. Mes camarades étaient pour la majorité des élèves peu enclins à l’effort scolaire, et même si nous nous sommes rapidement bien entendus, nous n’avions pas du tout les mêmes centres d’intérêt: pour eux, cigarettes, mobylettes et flirts, pour moi discussions avec les amis et lecture. Comme souvent dans ce cas-là, et sans doute parce que j’étais en pleine crise d’adolescence, je me suis crispée sur ce qui constituait à mes yeux mon trait de caractère majeur: un goût romantique pour la solitude (l’ado incomprise, façon tableau de Friedrich!) et l’amour fervent de la littérature, les deux étant liés. J’emportais mes livres partout, et j’avais toujours dans la poche de mon grand manteau un livre de poche et sur la figure un air dramatique. Je lisais parfois à la bougie, notamment les auteurs que j’abordais avec un sentiment de toucher au sacré: je me suis ainsi abimé les yeux à lire à la bougie Proust, du moins au début (j’ai commencé en 3ème mais la Recherche m’a accompagnée jusqu’à la fin du lycée). 
Une vraie tête à claques. 

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En seconde j’ai fait mon entrée dans un lycée de centre-ville où je ne connaissais personne, désireuse de tourner la page du collège, de me faire d’autres copains. J’ai quitté mes oripeaux romantiques et je suis devenue « normale ». Je me suis fait de nouveaux amis, j’ai hanté le bar à côté du lycée avec eux, j’ai découvert le cinéma (il y en avait 4 tout près de mon lycée!), j’ai pris mes habitudes à la bibliothèque municipale pour emprunter et pour travailler, j’ai commencé à fréquenter les librairies. J’ai eu à partir de la seconde un peu d’argent de poche et je séchais le déjeuner pour avoir plus de sous pour le cinéma, les disques et les livres. Aimer lire n’était plus une tare au lycée, surtout pas dans cet établissement de centre-ville un peu sélect. J’avais pour la première fois des amis qui partageaient mon goût de la lecture. Les années-lycée sont mes années d’adolescence préférées, je n’en ai que de bons souvenirs. Je commençais à savoir ce que je voulais faire et la lecture faisait partie du projet. Mes parents m’appuyaient, j’avais des amis qui avaient des projets analogues ou proches, ma marche vers l’âge adulte ne s’annonçait pas si mal. Dire que tout a été simple ensuite serait très exagéré, mais la lecture n’est pour rien dans ces difficultés. Au contraire, elle m’a aidée. 

Mais puisque l’on dit que l’adolescence est l’époque des premières fois, voyons ce qu’il en a été de mes premières fois en matière de lecture… 

La première fois où j’ai lu du polar pour adultes.
En 6ème, je me promenais encore avec mes Bibliothèque verte, les Alice. Ma prof de français m’a conseillé de lire Agatha Christie, puisque j’aimais lire du roman policier. Moi, toujours aussi docile, j’ai obtempéré. J’ai lu tout ce que publiait alors Le Masque (tout Agatha Christie, veux-je dire). Ces  livres-là aussi, je me demande ce qu’ils sont devenus. J’aimais tellement ça que je me suis mis en tête d’écrire un roman policier. Très sérieuse, j’ai écrit au Masque, leur demandant ce que je devrais faire une fois mon manuscrit achevé. Ils m’ont répondu, je me revois recevant la lettre comme le saint Graal; on m’y expliquait très gentiment la marche à suivre et on me félicitait d’avoir un si joli projet. De fait, je voulais être écrivain. Et mes parents, quoique dubitatifs, ne se sont pas moqués de moi quand j’ai écrit à la maison d’édition, pas plus qu’ils ne protestaient quand je disais que je voulais faire de l’écriture mon métier: ils me faisaient simplement remarquer qu’en vivre était très difficile. 
Mon premier Agatha Christie,
avant de passer au Masque


La première fois où j’ai acheté un livre en librairie, SEULE. 
Quand j’étais en 5ème ou en 4ème, je ne sais plus très bien, j’ai fait pour la première fois une sortie en ville avec les copines, sans ma mère. J’en ai profité pour passer dans l’une des plus grandes librairies de la ville, aujourd’hui disparue, et j’ai demandé un livre, premier achat de grande. La raison de mon choix est sans doute à chercher dans la découverte d’un poème dans mon manuel scolaire (car je lisais mon manuel de français un peu comme on lit un livre), mais à vrai dire, je ne m’en souviens pas. J’ai ainsi acheté Les contemplations de Victor Hugo. J’ai toujours le recueil, en Poésie Gallimard. 



La première fois où je suis allée à la bibliothèque
Toujours en troisième, je suis allée à la bibliothèque municipale pour la première fois de ma vie; ma mère m’attendait dans la voiture. Mais j’avais moins de 15 ans, peut-être moins de 14 même, et l’on m’a gentiment envoyée vers le rayon jeunesse, le seul auquel je pouvais avoir accès. A l’époque, la littérature pour ado était très pauvre, j’avais des lectures de grande, et je me souviens de ma perplexité dans cette petite salle manifestement dédiée aux tout jeunes lecteurs. Je suis ressortie, dépitée qu’on m’ait renvoyée à des lectures enfantines (« mais euh… je lis Balzac et Sade, moi… »). Ma mère est alors sortie de la voiture et est allée s’inscrire sans hésiter: en attendant que j’aie l’âge, je pourrais accéder, via sa carte, à la section adulte. Mon premier emprunt a été Lolita de Nabokov, que j’ai détesté et que je déteste encore, comme tout ce que j’ai lu de Nabokov. Notez bien qu’à cette époque, les cartes d’emprunteurs étaient des cartes en carton, où l’identité de l’emprunteur était inscrite manuellement, avec sa date de naissance. J’ai donc présenté pendant des mois et des mois une carte où il était inscrit que j’étais née en 1951, sans me démonter quand le ou la bibliothécaire me demandait si la carte était bien à moi. Leur regard soupçonneux n’a pas suffi à me convaincre que je n’étais pas dans mon bon droit, et il faut reconnaitre qu’ils n’ont jamais refusé les emprunts… 

Ma première bibliothèque (le meuble!)
Un autre moment mémorable de mon adolescence de lectrice est le moment où mon père m’a donné une de ses étagères pour que j’en fasse ma première bibliothèque. Il l’avait fabriquée lui-même (et ce n’est rien de dire que mon père n’était pas ébéniste) en aggloméré brut. Avec ma mère, nous l’avons peinte en blanc et fièrement, j’y ai rangé les livres que j’avais commencé à accumuler. Elle n’a pas tardé à ployer sous le poids, mais qu’importe, c’était ma première bibliothèque, prête pour la grande accélération du lycée… 

La première fois où je suis tombée amoureuse d’un personnage.
A la fin de mon année de seconde, je me suis prise de passion pour Jack London, je lisais ce que je trouvais dans la collection 10-18. J’ai ainsi lu et adoré L’aventureuse. Il s’agissait d’un roman d’aventures, avec deux personnages que tout oppose ou presque, David Sheldon et Joan Lackland. C’était romanesque, enlevé, j’ai le souvenir d’un héros bougon et séduisant sous ses allures d’ours, d’une héroïne au caractère bien trempé, d’une histoire d’amour. Je n’ai jamais osé relire ce roman, j’ai très peur d’être déçue, car je me souviens avoir vibré et être tombée amoureuse de ce planteur anglais taciturne et un brin dur à cuire… Faut-il voir dans ce roman l’origine de mon goût, aujourd’hui, pour les romances un brin piquantes et pas dénuées d’humour? 



Voilà, c’était le dernier épisode. Vous voyez, tout est bien qui finit bien. Somme toute, j’ai toujours été une lectrice heureuse. 

Je vous épargne l’entrée dans l’âge adulte, qui n’a vraiment rien d’intéressant ou de touchant. Ma personnalité de lectrice n’a cessé d’évoluer, en dépit de quelques repères stables dans le temps. Et c’est bien, car le meilleur est toujours à venir, en matière de lecture!

mardi 29 septembre 2015

Marin Ledun : lecture en triple




Il est très rare que j'enchaîne plusieurs romans d'un même auteur, même quand il s'agit d'une série. Pourtant, j'ai lu la semaine dernière trois romans de Marin Ledun. Je les commente dans l'ordre où je les ai lus, sachant que la dernière lecture était une relecture. 

Dans le ventre des mères, Ombres noires, 2012. Disponible en poche, aux éditions J'ai Lu. Disponible en ebook. 


En lisant les premières pages de ce roman, j'aurais pu avoir l'impression d'être dans un récit de science-fiction, n'étaient les dates inscrites au fronton des chapitres (nous sommes dans les années 2000). Dans un coin d'Ardèche, un village est totalement détruit à la suite d'une curieuse explosion. Le premier à se rendre sur les lieux touche un corps et meurt immédiatement, en proie à d'atroces souffrances et à des mutations terrifiantes. Ce village était le lieu d'expériences génétiques, et seule une femme, Laure Dahan, en réchappe, après avoir en réalité provoqué l'explosion. Elle-même cobaye, elle sait qu'elle n'a plus beaucoup de temps à vivre et veut retrouver sa fille et anéantir son "géniteur", responsable de cette folie scientifique. Elle va parcourir l'Europe, avec à ses trousses le commandant Vincent Auger. 
Deux aspects de ce roman sont intéressants. Il y a d'abord la réflexion sur la science, ses liens (politiques) avec le capitalisme: les théories du transhumanisme parcourent le roman. Il y a ensuite les représentations de la maternité, de la difficulté à être mère. Laure et cette fille qu'elle veut sauver à défaut de l'avoir été elle-même, la femme du commandant, qui n'a pu avoir d'enfant et ne guérit pas de cette tragédie. 
On peut être sensible ou non à ces thématiques. Au-delà, il y a le talent de Marin Ledun, ce mélange de roman noir - pour le propos et la noirceur - et de thriller - tout va vite dans ce roman très tendu. Je trouve aussi que Marin Ledun s'y entend pour proposer de terrifiantes figures modernes de "savants fous". La littérature populaire du 19è siècle proposait à ses lecteurs des savants aveuglés par leurs objectifs, ivres du pouvoir que leur conféraient leurs connaissances, et Peter me rappelle ces figures-là, en moins excentrique et en plus glaçant, car plus réaliste. Mais la folie de Peter ne serait rien s'il n'était suivi par d'autres apprentis sorciers, ces politiques, militaires et marchands qui ne pensent qu'en termes de pouvoir et d'argent. 


Marketing viral, Au Diable Vauvert, 2008. Disponible en Livre de Poche.


Je l'ignorais, mais Dans le ventre des mères reprend les personnages de Marketing viral où nous les avions laissés, en quelque sorte. Ce sont les mêmes personnages (police à part), la même situation, et la fin de Marketing viral est le début du roman de 2012 (vous me suivez?). Les deux romans se lisent indépendamment sans problème, mais malgré ma lecture à l'envers, j'ai été ravie de retrouver Laure et de suivre son histoire "d'avant". 
Marketing viral est plus explicatif, plus didactique, il prend le temps d'exposer (sans lourdeurs) les thèses transhumanistes et de postuler leurs liens avec le libéralisme et le pouvoir. Je préfère Dans le ventre des mères, plus enlevé, plus rapide, mais c'est assez logique : le talent de Marin Ledun s'est affirmé en quelques années. 


Les visages écrasés, Seuil, 2011. Disponible en Points. 


Ce roman, je l'avais lu à sa sortie et il m'avait bluffée. Cependant, j'avais trouvé qu'il y avait des maladresses sur la dernière partie du roman, je ne croyais guère à la trajectoire de cette femme médecin. J'ai eu envie de le relire et curieusement, je l'ai préféré lors de cette relecture. Sans doute ma propre vision du travail a-t-elle évolué, au point que je trouve cette trajectoire crédible... Bref. 
Marin Ledun pointe avec finesse et justesse les dérives d'une société où la valeur travail est fondamentale et où le travail fait de moins en moins sens pour ceux qui l'effectuent, vidé par la logique de rentabilité, par une organisation du travail rationalisée au point de nier l'individu et dépourvue de tout humanisme. L'organisation hyper hiérarchisée, pyramidale de cette société de télécommunications  accentue la pression à tous les niveaux, et les bourreaux sont aussi victimes, ou les victimes bourreaux, ça marche dans les deux sens. Marin Ledun analyse ces mécanismes avec une force extraordinaire, mais cela, j'avais pu le constater lors de ma première lecture, ce n'est donc pas une révélation. 
En revanche, j'ai cette fois été emballée par le personnage de Carole, médecin du travail, témoin impuissant de cette insupportable souffrance. Elle est victime elle aussi de cette aliénation à un travail qui n'a plus de sens - puisque dans son cas, soigner et prévenir la souffrance sont les deux objectifs majeurs, impossibles à atteindre - et qui est source d'une douleur insurmontable. Elle m'a touchée, bouleversée, fait réfléchir. 
Des trois romans, si vous deviez n'en lire qu'un, lisez Les visages écrasés

Marin Ledun est un auteur de premier plan aujourd'hui dans le paysage du noir en France. C'est tout ce que j'ai à dire (dit-elle, après vous avoir infligé un long billet). 

dimanche 27 septembre 2015

Itinéraire d'une lectrice gâtée 3

S01E03: (Trop) lire, dit-elle

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J’aimais lire au-delà du raisonnable. Avoir la paix avec moi n’était pas difficile : il suffisait de me fourrer un livre entre les mains. Je lisais en cachette quand ma mère m’intimait l’ordre de dormir. Parfois dispensée de sport à l’école primaire, je lisais au bord du stade pendant que mes camarades suaient sang et eau. Je lisais et j’aimais tout ce que je lisais, ou plutôt, j’aimais tant lire que je ne laissais jamais tomber un livre, aussi difficile soit-il. Je ne me demandais pas si j'aimais, je crois que j'aimais tant lire que j'aimais tout lire. Comme mes parents ne lisaient pas, ils ne se permettaient aucune censure. Et même s’ils n’avaient pas énormément de moyens, ils ne m’ont jamais refusé un livre. 

Quand j’avais sept ou huit ans, ma mère a passé son permis de conduire. Pendant qu’elle était à l’examen, mon père et moi avons fait un tour en ville. Il faisait chaud et lourd, c’était l’été. Mon père m’a demandé ce que je préférais : une glace ou un livre. Je n’ai pas hésité une seconde: un livre. J’aimais lire. Mais j’aimais aussi les glaces. Mon calcul était simple : une glace, ça se mange et il n’en reste rien. Un livre, on le lit et on le relit. Mon père est entré dans la librairie jeunesse de la ville, qui existe encore. La libraire m’a posé des questions, j'étais intimidée, c'était la première fois que je pénétrais dans une "vraie" librairie, puis nous sommes ressortis avec un livre. J’ai oublié ce que c’était. Je me souviens du moment.

Vers neuf ou dix ans, j’ai eu des sous pour un anniversaire ou Noël. Peut-être cinquante francs, ou cent, en tout cas une vraie fortune (je n’avais pas d’argent de poche, la chose n’était pas répandue à cette époque). Mes parents m’ont emmenée faire les courses un soir, dans un hypermarché nommé Radar. J’avais demandé la permission de dépenser mes sous en livres. J’étais alors une fervente lectrice des aventures d’Alice en Bibliothèque verte. Pendant que mes parents remplissaient le caddie de leur côté, j’ai foncé au rayon « livres » et j’ai empilé autant de volumes d’Alice que mon billet me le permettait, et croyez-moi, ça faisait une jolie pile de livres, en tout cas pour une enfant. Je me revois à la caisse (mes parents passaient à celle d’à côté), posant fièrement tous ces volumes qui me promettaient des heures de bonheur, puis mon billet. L’argent, c’était donc ça, la possibilité d’acquérir des livres? Waouh…


L’année de mes dix ans, alors que nous étions en vacances, j’ai vu sur un tourniquet de point de presse-librairie un tome des Misérables dans une collection destinée à la jeunesse, mais en texte intégral (un peu sur le modèle de Mille Soleils chez Gallimard et je pense que c’était Hachette). J’en ai aussitôt eu envie. Il n’y avait pas le premier tome, donc ma mère m’a convaincue de renoncer et d’attendre notre retour. Elle a tenu parole et quand nous sommes rentrés, elle m’a acheté les trois volumes. J’ai donc lu Les Misérables de Victor Hugo à dix ans, et je m’en souviens parce que je ne comprenais pas tout… Je me souviens ainsi de ma grande perplexité face au passage qui s’appelle Tempête sous un crâne. Mais je me souviens aussi des cheveux coupés de Fantine, du vol des chandeliers chez Monseigneur Myriel, de Cosette au puits et de Jean Valjean levant la voiture renversée, de la mort de Gavroche. J’ai relu le roman à 21 ans, avec bonheur.


En CM2, j'avais un vieil instit à béret et à blouse grise, il était formidable. Au fond de la salle de classe, il y avait une armoire à porte vitrée (garantie mobilier administratif années 1950) remplie de livres. On pouvait y emprunter des romans, et j'ai ainsi lu Tistou les pouces verts et un roman un peu sentimental dans une collection de type Rouge et Or, avec une atmosphère de sports d'hiver. Un jour, cet instituteur a désigné trois d'entre nous et nous a ordonnés de le suivre. Intrigués, nous avons obéi: il nous avait choisis pour sélectionner des livres dans le Bibliobus qui passait par le village ce jour-là. Un camion rempli de livres, quel pied! Enfin, en mai, il y a eu une sorte de fête, avec des prix (les circonstances sont très floues): j'ai gagné un livre, à choisir parmi plusieurs titres, pour tous les âges. L'instituteur m'a soufflé : "prends celui-là, il va te plaire". C'était Les quatre filles du Docteur March. Il avait raison. 

Tout en encourageant mon addiction (lire favorisait alors la réussite scolaire) et en fournissant ma came sans sourciller, mes parents s’inquiétaient, de cette inquiétude typique alors des classes populaires: « elle lit trop ». Je crois que mes parents craignaient que mon goût pour la lecture ne me rende asociale, ne me détourne des jeux avec mes petits camarades, ne fasse de moi une créature rêveuse et inadaptée. Ma mère a profité d’une visite chez le pédiatre pour lui en parler: « elle lit tout le temps, docteur, qu’est-ce qu’on peut faire? » Le pédiatre a souri et lui a dit : « laissez-la faire ». Je pense qu’ils ont continué à s’inquiéter un peu, mais le docteur avait parlé. Et moi j’avais sa bénédiction, alleluia! mon addiction n’était pas un délit et elle ne me mettait pas en danger, ouf! 

De fait, je n’ai jamais connu l’ennui, j’ai su parfaitement lire quand mes petits camarades ânonnaient. Certes, j’étais un peu asociale: mais est-ce le goût pour la lecture qui a créé cela ou le contraire? Aujourd’hui encore, je dois le reconnaître, si vous me donnez le choix entre aller à une réunion d’amis ou rester chez moi à lire, je n’ai pas d’hésitation, quelle que soit l’affection que je porte à mes amis. Lire chez moi me semble l’activité la plus enviable au monde. Ce n’est sans doute pas très normal, mais c’est ma conception d’un pur moment de félicité et cela a commencé tôt. Je l’ai toujours assumé sans peine, et tant pis si cela choque des gens. Quant à se procurer des livres, se fournir sa dose et même un peu plus (la peur du manque), cela reste une grande joie...

Mais enfin, me direz-vous, a-t-elle su ce qu'étaient ces livres verts et va-t-elle enfin nous le dire? 

Oui, bien plus tard, adolescente, j'ai eu le droit de les ouvrir, ou plutôt, j'étais devenue un être digne de confiance et l'interdiction était tombée d'elle-même. Vous le savez, la réalité est bien décevante et nos rêves bien plus grands. Mon père avait un brevet professionnel, je l'ai dit, en horticulture. Il avait fait relier ses revues professionnelles d'horticulture et d'arboriculture: voilà ce que contenaient les mystérieux livres verts. Précieux pour lui, sans intérêt pour moi. 

Dans le prochain épisode, vous saurez comment Tasha a concilié (ou pas) lecture et adolescence...

samedi 26 septembre 2015

Les enfants de l'eau noire de Joe R. Lansdale


Présentation (éditeur)
Texas, années 1930. Elevée dans la misère au bord de la Sabine, qui s'écoule jusqu'aux bayous de Louisiane, May Linn, jolie fille de seize ans, rêve de devenir star de cinéma. Un songe qui s'achève brutalement lorsqu'on repêche dans le fleuve son cadavre mutilé. Ses jeunes amis Sue Ellen, Terry et Jinx, en rupture familiale, décident alors de l'incinérer et d'emporter ses cendres à Hollywood. May Linn ne sera jamais une star, mais au moins elle reposera à l'endroit de ses rêves. Volant un radeau mais surtout le magot d'un hold-up, la singulière équipe s'embarque dans une périlleuse descente du fleuve, le diable aux trousses. Car non seulement l'agent Sy, flic violent et corrompu, les pourchasse, mais Skunk, un monstre sorti de l'enfer, cherche à leur faire la peau. 

Ce que j'en pense
Je suis une inconditionnelle de la série de Joe R. Lansdale consacrée à Hap et Leonard: même quand elle faiblit un peu, elle me ravit par son humour et sa castagne jubilatoire. J'ai lu Les Marécages, qui n'est pas mon préféré de l'auteur (je vous entends hurler d'ici). Bien que lisant çà et là des comparaisons de ce nouvel opus à ce roman, je n'ai pu réfréner mon envie de le lire, et j'ai bien fait. Les enfants de l'eau noire est un grand livre.
J'ai tout de suite été séduite par le ton de de récit: Sue Ellen, la narratrice de 16 ans, a un regard désabusé sur le monde qui l'entoure, sa mère abrutie par une potion qui lui permet d'oublier, alcool et drogue obligent, ce qu'est devenue sa vie, son père, un bon à rien alcoolique, violent et incestueux, ce Texas profond, sans âge. Ses amis sont Terry, un jeune homme que tout le monde soupçonne d'être homosexuel, ce qui ne cadre guère avec la conception hyper-viriliste ambiante, et Jinx, jeune fille noire à la langue bien pendue, ce qui n'est pas plus acceptable dans cet état raciste qui s'amuse encore des lynchages. 
La partie qui met notre improbable assemblée (je n'en dirai pas plus) aux prises avec le terrifiant Skunk n'est pas celle qui m'a le plus passionnée, mais ce n'est qu'un aspect de ce roman initiatique, parsemée de rencontres étonnantes, de pauses plus ou moins bienvenues dans le périple. 
J'ai souvent pensé à La Nuit du chasseur en lisant ce roman, et c'est un sacré compliment. 
Le récit file, fluide, captivant, les dialogues claquent, mais Lansdale n'oublie jamais de bousculer ses jeunes personnages et le lecteur avec eux. Dans ce périple qui mène les personnages vers ce qu'ils sont au plus profond d'eux-mêmes, il est question de la couleur de peau, du genre et de la sexualité. Deux catégories d'êtres humains ont rarement voix au chapitre dans l'East Texas des années 1930: les noirs et les femmes. Au bout du chemin - enfin, du fleuve - il y a sans nul doute la liberté pour nos personnages, liberté chèrement conquise, pour Sue Ellen, le garçon manqué (je déteste cette expression), pour Terry, je jeune homosexuel, pour Jinx, la jeune fille noire, pour la mère de Sue Ellen, sortie de sa torpeur et de son aliénation. Mais cette liberté a un prix, que May Linn a payé de sa vie, et nos personnages ne sortent pas indemnes. 
Beau, drôle, bouleversant, puissant, Les enfants de l'eau noire est tout cela: lisez Joe R. Lansdale. 

Joe R. Lansdale, Les enfants de l'eau noire (Edge of Dark Water), Denoël, 2015. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Bernard Blanc. Publication originale: 2012. Disponible en ebook.

dimanche 20 septembre 2015

Itinéraire d'une lectrice gâtée 2

S01 E02: Les mystérieux livres verts et autres livres de mon enfance.

Image empruntée ici

Mes parents n'étaient pas - ne sont toujours pas - des lecteurs, même si mon père lisait occasionnellement de la BD quand j'étais enfant. Pas de livres à la maison, donc, pas de bibliothèque. Pourtant, dans le bureau de mon père, il y avait des étagères, et parmi les documents de comptabilité, un rayonnage supportait de grands et lourds livres à la reliure verte, sans la moindre indication. Mon père me le disait et me le répétait, se méfiant sans doute de la lectrice accro que j'étais déjà : "on ne touche pas à ces livres, c'est interdit."
Vous pensez bien que j'étais intriguée. Mais comme j'étais une enfant docile, je n'ai pas touché à ces livres et leur pouvoir de fascination en était d'autant plus grand. C'était des livres de grand, et gare à moi si j'y touchais. Oh! je ne redoutais pas d'être maudite sur trois générations ou changée en statue de sel. Non, je craignais le courroux paternel, c'était suffisant. 
J'ai donc grandi en regardant ces livres verts à chaque fois que je rentrais dans le bureau. Toutes ces années, je faisais feu de tout bois pour me procurer ma dose. 

Côté récits illustrés: 
Si les Martine faisaient l’objet d’un achat hebdomadaire et d’une collection passionnée, j’ai aussi croisé Caroline (avec ses couettes blondes), Oui-Oui, puis Fantômette et enfin Alice. J'étais une grande fan de la détective: je voulais un serre-tête comme elle, m'habiller comme elle (quelle horreur!). Mon amour du roman policier est sans doute à chercher dans Alice... J'en ai relu un l'an dernier, c'est nunuche et Alice n'a en fait aucune personnalité (c'est une sorte de coquille vide), mais reste le bonheur de cette lecture enfantine. Sans compter que le titre français est à lui seul un énorme spoiler (ALICE ET LES FAUX-MONNAYEURS), mais passons.
Sur cette couverture, on voit bien ce que j'enviais au look d'Alice...

Côté presse enfantine:
A l’époque, c’était Pif contre Mickey. Je me souviens de mon premier numéro du Journal de Mickey. Je pense que j’étais en CM1, la couverture était sur fond rouge, et j’étais si emballée que j’ai apporté mon numéro à l’école. J’avais déjà ce côté fétichiste: de même que je traînais ma poupée du moment avec moi, ou ma petite voiture (j’adorais jouer aux petites voitures), j’embarquais partout mes livres et revues. Cela ne m’a pas quittée: j’embarque volontiers ma liseuse, même en concert (on ne sait jamais!). Bref, l’institutrice (old school) m’a confisqué mon numéro. Son mari, adjoint communiste au maire, n’avait pas dû beaucoup aimer cette incursion de Mickey dans sa classe, ça se comprend. Selon les périodes, je lisais Mickey ou Pif, d’ailleurs. 




















Côté BD:
Un soir, il faisait nuit, mon père s’est arrêté devant une brasserie qui faisait tabac et presse pour acheter sa cartouche de cigarettes. Il est revenu avec quelque chose pour moi : Tintin et l’oreille cassée. C’est mon premier album de BD. Je ne sais pas très bien quel âge j’avais, probablement quelque chose comme neuf ans. De même que j’avais collectionné les Martine, j’ai collectionné les Tintin: ils sont toujours dans ma bibliothèque. De temps en temps, mon père m’achetait un Blek le roc en point presse; je lisais tout ce qui me passait sous la main, donc je lisais ça, et il faut bien le dire, je servais d’alibi à mon père qui avait également envie de lire Blek le roc… Vers onze ans, j’ai eu quelques BD, par mes oncles: Chlorophylle, Yoko Tsuno et Gaston Lagaffe. J’ai adoré Gaston, bien aimé Yoko Tsuno et trouvé Chlorophylle trop enfantin. Dans la presse (le journal régional et Télé Poche), j’ai découvert Arthur et Zoé et Mandrake le magicien. 

Mais j'ai lu aussi des bizarreries, par exemple ce livre du 19ème siècle (je le sais maintenant en me rappelant sa reliure), en mauvais état, que je m'étais procuré dieu sait comment, une biographie de Napoléon. Je me souviens d'un épisode de son enfance, relaté dans ce livre: il jouait avec ses frères et soeurs et une charpente, ou un plafond (mon souvenir est flou) s'est effondré; n'écoutant que son courage, il a fait de son corps un rempart pour ses frères et soeurs, et n'a dû son salut qu'à une poutre qui a entravé le chemin de ce qui s'apprêtait à tomber sur les enfants. Il y avait une illustration, bien emphatique, de cet épisode. Ce livre me fascinait... Rétrospectivement, je me demande si je n'ai pas eu entre les mains, enfant, une édition du Mémorial de Sainte Hélène... Le livre est perdu depuis longtemps.

Et donc, ces livres verts, me direz-vous? 
Patience...


Dans le prochain épisode, vous saurez ce qu'étaient ces mystérieux livres verts, et vous continuerez de découvrir mille et une anecdotes de lectures d'enfance...