Depuis la banlieue où elle habite, Rachel prend le train deux fois par jour pour aller à Londres. Le 8 h 04 le matin, le 17 h 56 l’après-midi. Chaque jour elle est assise à la même place et chaque jour elle observe, lors d’un arrêt, une jolie maison en contrebas de la voie ferrée. Cette maison, elle la connaît par cœur, elle a même donné un nom à ses occupants qu’elle voit derrière la vitre. Pour elle, ils sont Jason et Jess. Un couple qu’elle imagine parfait, heureux, comme Rachel a pu l’être par le passé avec son mari, avant qu’il ne la trompe, avant qu’il ne la quitte. Rien d’exceptionnel, non, juste un couple qui s’aime. Jusqu’à ce matin où Rachel voit un autre homme que Jason à la fenêtre. Que se passe-t-il ? Jess tromperait-elle son mari ? Rachel, bouleversée de voir ainsi son couple modèle risquer de se désintégrer comme le sien, décide d’en savoir plus sur Jess et Jason. Quelques jours plus tard, c’est avec stupeur qu’elle découvre la photo de Jess à la une des journaux. La jeune femme, de son vrai nom Megan Hipwell, a mystérieusement disparu…
Ce que j'en pense
De passage récemment à Londres, j’ai pu constater qu’un livre semblait caracoler en tête de ventes ou à tout le moins rencontrer les faveurs des libraires et du public : The Girl on the Train de Paula Hawkins. La couverture était séduisante, j’avais envie d’une lecture captivante et en anglais. J’étais néanmoins méfiante car il s’agissait d’un thriller, genre que je n’apprécie guère en général, thriller que l’on comparait volontiers à Gone Girl (Les Apparences) de Gillian Flynn, qui ne m’avait pas plus emballée que ça.
The Girl on the Train est bien un thriller psychologique, qui se situe dans cette mouvance du thriller conjugal, si vous me passez l’expression. Le genre se plaît à explorer les difficultés de la vie de couple, du sentiment amoureux, et en brosse souvent une peinture glaçante, sur fond de perversion, de cruauté mentale, de névroses et psychoses en veux-tu en voilà. Trois couples, ou plutôt deux couples et demi sont ici évoqués, et à des titres divers, ce sont des couples fracassés. L’ennui de ces femmes dans leur banlieue proprette de Londres m’a évoqué celui des banlieues américaines, notamment dans La fenêtre panoramique de Richard Yates. On n’est pas à la même époque, mais il y a le même ennui des femmes des classes moyennes (ou supérieures), le même piège d’un foyer qui les réduit à leur rôle d’épouse et/ou de mère. C’est un aspect du roman que j’ai apprécié. Avec les trois couples nous avons trois états de décomposition du sentiment amoureux, trois états de l’aliénation conjugale, et c’est bien fichu.
De même, les personnages sont bien dessinés: aucun n’est vraiment aimable, aucun n’est franchement détestable. Rachel a quelque chose de pathétique, pour le meilleur et pour le pire, et elle n’est peut-être pas, en dépit des apparences, la plus abîmée des trois (doux euphémisme, mais je ne veux pas spoiler). Si Gone Girl plongeait dans la perversité féminine, ce sont ici les hommes qui stupéfient par leur capacité à nuire. Je ne peux en dire plus… C’est peut-être ce qui m’a le moins convaincue dans ce roman: la peinture de la vie conjugale est d’une noirceur inouïe, et le roman m’a parfois semblé misandre. Perversité, névrose, lâcheté, manque de déontologie… A part le personnage de l’officier de police (qui j’aurais aimé voir développer davantage), pas un de ces messieurs ne s’en sort, tous sont abjects.
Enfin, la construction du roman me laisse une impression mêlée. Le début m’a captivée, non pas tant pour les évènements relatés (qui sont mystérieux certes) que pour l’ambiance posée. J’ai adoré la façon dont Paula Hawkins évoque ces trajets ferroviaires, leur peuple d’employés se rendant au travail à Londres, le lecteur y est, il voit, il sent, il rêvasse comme Rachel. Puis je l’avoue, comme souvent, je me suis ennuyée, disons vers le milieu du roman (qui n’est pourtant pas un pavé), je trouvais qu’on se traînait un peu et je commençais à me désintéresser de cette histoire. Néanmoins j’ai tenu bon et le dernier tiers m’a à nouveau captivée. C’est du très bon thriller, et je dirais même qu’à mes yeux, il est meilleur que Gone Girl : moins long, plus cohérent, moins abracadabrant. Le système polyphonique permet aux voix et aux niveaux temporels de s’entremêler sans que le lecteur se sente égaré, et le fait d’entendre a posteriori la voir de Megan donne un ton funèbre, mélancolique au roman.
The Girl on the Train de Paula Hawkins ne fera pas de moi une adepte du thriller, qui n’est décidément pas mon genre préféré, mais c’est de la belle ouvrage, et j’ai aimé l’ambiance funèbre et un peu contemplative du roman.
A noter que le roman vient tout juste de paraître en français chez Sonatine: je vous donne donc les références des deux éditions.
Paula Hawkins, The Girl on the Train, Doubledayt, 2015.
Paula Hawkins, La Fille du train, Sonatine, 2015. Traduit de l'anglais par Corinne Daniellot.
A lire en écoutant : Cascadeur, Dark Passenger (from Ghost Surfer)
J’ai lu récemment un article sur la nouvelle traduction de Rebecca de Daphné Du Maurier dans Le Canard Enchaîné, et cela m’a donné une furieuse envie de l’acquérir. J’ai entendu à la radio (je ne sais sur quelle station, c’était pendant la grève à Radio France) une interview de Tatiana de Rosnay, auteure d’une biographie de la romancière, et par un curieux détour, j’ai décidé de la lire. Je dois confesser un apriori négatif sur la biographe, mais n’ayant aucune idée de ce qu’avait été la vie de Daphné Du Maurier, je me suis tout de même lancée.
Mon impression finale est assez réservée…
Ce que j’ai aimé : eh bien partant de rien, j’ai eu le sentiment d’apprendre des tas de choses, et la vie de la belle Daphné est romanesque à souhait; issue d’une famille privilégiée et cultivée, elle a connu son lot de tragédies, d’amours exaltées, de fortunes littéraires et d’embêtements divers (le procès pour plagiat par exemple). Dans l'Angleterre edwardienne, elle détonne: fille qui se voudrait garçon, bisexuelle, indépendante, passionnée...
Ce que je n’ai pas aimé: je n’aime ni l’écriture ni le rythme de la biographie. Tatiana de Rosnay abuse des facilités supposées attiser la curiosité du lecteur, clôturant par exemple un peu trop ses chapitres d’effets d’annonce inutiles, laissant présager le basculement soit dans le bonheur quand tout va mal, soit dans la tragédie quand tout va bien. Et puis je me suis un peu ennuyée à mi-chemin. Aussi romanesque soit la vie de la romancière, sa biographe étire un peu les choses et je n’en voyais plus le bout. Enfin, il me semble qu’il y a des maladresses: lorsque Daphné est nouvellement mariée, elle se rend compte que son bel officier de mari est traumatisé par ses faits de guerre (la première guerre mondiale), et que ses nuits sont agitées par de terribles cauchemars qui le laissent pantelant et sanglotant « comme un petit garçon ». OK. Vers la fin de sa vie, le beau mari a subi le nouveau traumatisme d’une seconde guerre mondiale atroce, et il sombre peu à peu dans l’alcoolisme et la maladie. Dans ses derniers jours, il n’est plus que l’ombre de lui-même, et pleure. Notre biographe écrit alors sans sourciller que Daphné Du Maurier le voit pleurer pour la première fois.
Hein? Quoi? Comment?
Ce n’est qu’un détail, me direz-vous. Mais ajouté aux facilités de style qui pullulent par ailleurs, ce détail agace.
Ma méfiance étant éveillée, je me demandais quelle était la part de « romance » (donc d'invention romanesque) dans la vision de cette vie agitée et je me suis dit que j’aurais peut-être mieux fait de me tourner vers une biographie plus savante, plus rigoureuse et moins romanesque. Pourtant, je pense que Tatiana de Rosnay s’est bien documentée.
Je suis donc allée jusqu’au bout de ma lecture mais j’ai été soulagée quand j’ai tourné la dernière page… Je n’ai pas encore acheté Rebecca, dont la biographie m’a appris qu’elle remplaçait une traduction-massacre, qui a amputé le texte de 40 pages environ et qui a souffert d’une traductrice qui imprimait un peu trop sa patte au texte. Manderley for ever m’aura au moins convaincue de la nécessité de redécouvrir Rebecca (et d’autres romans de l’auteure). Et confirmé que je ne lirai pas (plus) Tatiana de Rosnay.
A lire en écoutant : Bryan Ferry, As Time Goes By Tatiana de Rosnay, Manderley for ever, Albin Michel/ Héloïse d’Ormesson, 2015. Disponible en ebook.
Oui alors je vous préviens, en ce week-end où l'on fête le travail, je me sens d'humeur particulièrement paresseuse, et le temps pluvieux encourage mes mauvais penchants. Donc définitivement, cette image représente mon idée d'une journée parfaite... Et vous risquez de voir passer ici d'autres images du genre!
Le mois d’avril n’est pas le plus grand mois de l’année en quantités mais il a été riche de belles lectures. Il a également été éclectique et atypique, en ce qu’il est un mois sans lecture polareuse, ce qui ne m’arrive pas souvent. Et d’ailleurs, pas de bit-lit non plus!
La lecture la moins marquante est la dernière du mois : Manderley Forever de Tatiana de Rosnay, qui fera sans doute l’objet d’une chronique sans tarder. J’ai appris des choses sur Daphné Du Maurier, mais l’écriture de l’auteure m’a lassée assez vite, voire irritée…
Une lecture plaisante mais peu marquante : le roman de Mark Gatiss, Le Club Vesuvius. Divertissant, le roman constitue toutefois une lecture fort dispensable.
En revanche, Le Fantôme de l’Opéra m’a enchantée et m’a donné envie de lire d’autres Leroux laissés de côté jusqu’ici. Côté classiques, la relecture de Jane Austen a été un pur bonheur aussi.
Les deux coups de foudre du mois sont un roman Young Adult signé Benjamin Alire Saenz, Aristotle and Dante Discover the Secrets of the Universe, petit bijou de sensibilité, et La femme d’en haut de Claire Messud, qui m’a emportée à un point que je n’attendais pas.
N’oublions pas la seule lecture BD du mois: Poison City a tenu ses promesses!
Mai commence avec Dune de Frank Herbert, et la journée pluvieuse et venteuse promet de belles heures de lecture au chaud, tasse de thé ou de café à la main… Chouette!
Nora ressemble à votre voisine du dessus, celle qui vous sourit chaleureusement dans l'escalier mais dont vous ignorez tout, car elle ne laisse paraître aucun désir, de peur de vous contrarier. Lorsque la belle Sirena, accompagnée de son mari et de son fils, fait irruption dans son existence d'institutrice dévouée, elle réveille un flot de sentiments longtemps réprimés.
Au fil des mois, Nora réinvente sa vie et se réinvente elle-même, projetant sur chacun des membres de cette famille ses désirs inavoués : maternité, création artistique, sensualité. Mais échappe-t-on réellement au statut de femme de second plan?
Ce que j’en pense
C’est N. qui m’a prêté ce roman il y a des semaines. Nous avions toutes les deux beaucoup aimé Les Enfants de l’empereur et je savais que je devais attendre le bon moment pour commencer ce nouvel opus de Claire Messud. Curieusement, son heure est venue un soir d’extrême fatigue où l’insomnie menaçait, et les premières pages m’ont « cueillie » et soulevée, offrant un troublant écho à l’état dans lequel je me trouvais ce soir-là: un mélange de rage et de lassitude intenses. Que je ne vive pas du tout ce que Nora vit n’avait aucune importance, son état émotionnel faisait écho au mien… J’ai lu un bon tiers du roman ce soir-là et je me suis endormie paisiblement: vertus de la littérature…
J’avais hâte de revenir à ma lecture et pas une seconde je ne me suis ennuyée. Vers le milieu il me semble toutefois qu’il y a des longueurs, mais rien de vraiment décourageant. La fin boucle parfaitement le roman, et pourtant ce n’est pas ce qui m’a le plus convaincue, je trouve presque que ça manque de force par rapport au reste: je comprends l’indignation du personnage, qui se sent trahie, mais ce n’est pas ce qui a le plus d’intérêt à mes yeux.
J’aime vraiment l’univers et l’écriture de Claire Messud, sa vision du monde. Au-delà de son personnage, Nora, et du regard qu’elle jette sur sa propre existence, la romancière contemple les Etats-Unis post-2001, mélange de violence réelle envers les personnes nées au Moyen-Orient et de cécité dramatique quant à ce qui se passe au-delà du continent nord-américain. J’ai aimé cette évocation du monde de l’art, la vie dans l’atelier, tout comme j’ai trouvé juste la façon d’évoquer les rapports de Nora à sa famille et à sa propre existence.
Je pense que je penserai longtemps à ce roman. Merci N.!
Claire Messud, La Femme d’en haut (The Woman Upstairs) Gallimard, 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon. Publication originale: 2013.
Lucifer Box est un portraitiste de talent mais il a du mal à faire reconnaître son art par les Britanniques de la bonne société edwardienne. Nous le découvrons en plein exercice de son art… qui pourrait bien être un art caché.
Ce que j’en pense
J’avais gardé ce roman pour un séjour londonien, bref et de nature professionnelle: je l’ai dégusté au retour, dans le train qui me ramenait dans ma province. Il ne se passe pas tant que ça à Londres, sinon au début, mais tout est délicieusement british dans le ton et les personnages. Mark Gatiss a écrit ce premier opus il y a dix ans mais c’est dans l’édition française de 2015, chez Bragelonne, que j’ai découvert ce roman.
Lucifer Box travaille pour les services secrets de Sa Majesté, et c’est un agent tout ce qu’il y a de plus britannique: flegmatique, pince-sans-rire et excentrique juste ce qu’il faut. Les premières pages sont un délice d’esprit caustique et une belle surprise, lorsque, comme moi, on ne sait à qui on a affaire. L’intrigue est dans son ensemble à la fois abracadabrante et bien ficelée. J’ai aimé le sens du rythme de ce roman loufoque, je ne me suis pas ennuyée une seconde et n’ai pas été effleurée par l’envie d’interrompre ma lecture durant le trajet. C’est assez rare pour être signalé.
J’ai souvent souri, reconnaissant l’humour de Mark Gatiss, qui joue avec les conventions de la littérature populaire et les codes culturels britanniques, relisant de manière moderne les clichés de la bonne société edwardienne. Tout au plus pourrais-je lui reprocher de m’avoir mis sous le nez la figure de méchant de manière évidente, et de ne pas réussir à me faire croire que Lucifer Box pourrait ainsi se laisser abuser, mais bon… Roman d’aventures, roman steampunk, bonbon anglais, qu’importe?
Je crois qu’il faut prendre ce roman pour ce qu’il est : un plaisant divertissement, et rien de plus (mais rien de moins). Le Club Vesuvius n’a rien à dire sur le monde, c’est un roman délicieusement superficiel, et c’est très bien comme ça.
Lirai-je le deuxième tome quand il sortira (je crois qu’il y en a trois)? Pas sûr tout de même, mais qui sait? En tout cas, si vous avez envie d’une révélation littéraire, ce livre n’est sans doute pas pour vous. Mais si vous appréciez Mark Gatiss et cherchez un livre léger comme une plume, n’hésitez pas une seconde!
Et tant que j'y suis, je trouve cette collection dédiée au steampunk magnifique (quoique chère dans sa version imprimée). Bravo aux éditions Bragelonne.
Mark Gatiss, Le Club Vesuvius (The Vesuvius Club), Bragelonne, 2015. Traduit de l’anglais par Laurence Boischot. Publication originale: 2004. Disponible en ebook.