vendredi 21 février 2014

La Madone de Notre-Dame d'Alexis Ragougneau


Présentation (éditeur)
Une jeune femme à la robe blanche est retrouvée assassinée dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. La police et Claire Kauffmann, la procureur, s’interrogent. Qui est cette morte ? Au nom de quelle abomination lui a-t-on scellé le vagin à la cire de cierge ? Sa présence lors de la procession du 15 août tenait-elle de la provocation ou de la ferveur religieuse ? Le père Kern, le prêtre de Notre-Dame, est persuadé que l’enquête fait fausse route. Pour élucider le mystère de la Madone, l’homme de foi remontera jusqu’aux racines du mal...

Mon avis
J’avais repéré cette nouveauté, mais j’étais méfiante : le sujet était casse-figure et même si je sais que Viviane Hamy est une maison digne de confiance, je me disais que ce roman pouvait verser dans la cucuterie (j’invente des mots). C’est, une fois de plus, un billet de Jean-Marc Laherrère qui m’a décidée.
De fait, ce premier polar d’Alexis Ragougneau est hautement fréquentable. Il y a quelque chose d’assez classique dans l’ouverture et le final ainsi que dans les « motivations » du meurtrier (ou plutôt l’explication de ses obsessions), mais ça fonctionne bien, et puis je ne me suis pas ennuyée une seconde. Pas de charge lourdingue contre l’Eglise, pas de complaisance non plus, on sent bien que de toute façon, ce n’est pas le sujet. J’ai beaucoup aimé le personnage du prêtre, enquêteur atypique et attachant, j’ai aussi aimé le côté « découvrons l’envers du décor » de cette immense machine religieuse et touristique qu’est Notre-Dame, avec là aussi des personnages savoureux (mention à Mourad). A mes yeux, seul le personnage de la procureure n’est pas totalement convaincant, un peu trop stéréotypé, mais pas de quoi m’agacer non plus.
Si je n’ai pas vu le temps passer en lisant ce roman, c’est aussi parce que c’est très bien construit et bien écrit, c’est un polar court et rythmé, pas de temps mort, pas de pages inutiles, j’aime ça !
Bref, j’ai passé un excellent moment avec ce roman !


Alexis Ragougneau, La Madone de Notre Dame, Viviane Hamy/Chemins Nocturnes, 2014. Lu en e-book.

mercredi 19 février 2014

Sur ta tombe de Ken Bruen


Présentation (éditeur)
Avec sa patte folle, un tympan et deux doigts en moins, Jack Taylor n’est plus si vaillant. Pourtant, malgré plusieurs séjours à l’hôpital, l’hostilité de ses anciens collègues et le chaos dans lequel l’Irlande est plongée, il va sauver quelques âmes et en laisser partir d’autres…
Des prêtres se font la malle avec le magot de leur communauté. Quatre garçons et une fille ont décidé de nettoyer Galway de ses déshérités. En temps de crise, cela promet un véritable bain de sang.
Certaines personnes aident les plus pauvres.
D’autres les tuent.
Bienvenue sur ta tombe, Jack.


Mon avis
De Ken Bruen je ne connais que cette série (je me lancerai un jour dans R&B) et j’en suis une inconditionnelle. Il m’est arrivé de prendre un volume des aventures de Jack Taylor à des moments où je n’arrivais pas à lire, où tout me tombait des mains et à chaque fois, Ken Bruen a un effet magique : chapitres courts, dialogues percutants, force émotionnelle extraordinaire, tout concourt à me captiver et à rendre la lecture addictive et aisée à la fois. Je suis donc ravie à chaque nouvelle parution, même si la série s’essouffle parfois, aux yeux de certains (j’aime même les volumes un peu plus faibles, parce qu’ils restent à mes yeux très au-dessus de la moyenne). Pour moi d’ailleurs, le seul essoufflement concerne les intrigues : dans les tout derniers volumes, c’est vrai, l’intrigue me semblait moins importante qu’elle ne l’était au début. Mais cela ne me dérange pas, car ce que j’aime avant tout, c’est retrouver Jack et les personnages qui forment son entourage, lire des dialogues qui claquent, savourer l’humour noir de l’auteur, et partager ce point de vue désabusé sur une société à la dérive. Sur ta tombe ne déroge pas à la règle : c’est du noir, tragique, résigné face à la catastrophe sociale et politique d’une Irlande ravagée par la crise et le libéralisme.
On y retrouve ce qui fait le meilleur de la série (après deux volumes un chouia moins convaincants) : Jack Taylor agité par ses cauchemars, mais aussi amoureux, râleur et cogneur ; un portrait au vitriol de l’Eglise catholique en Irlande (seulement en Irlande ?), fermant les yeux sur ses dérives et en proie plus jamais au démon de l’argent ; un constat amer face à une Irlande qui a la gueule de bois après un boom économique qui n’a fait que creuser les écarts entre les riches (très riches et de plus en plus arrogants) et les autres, qui redécouvrent une pauvreté qu’ils avaient cru pouvoir oublier. C’est pour cela qu’à mes yeux, Ken Bruen est un grand du roman noir : il peint une réalité fermement ancrée dans une époque et surtout dans un pays ; mais ce faisant, il nous parle à tous et touche juste, bien au-delà des frontières de l’Irlande.
Il est également très fort pour bouleverser le lecteur, manier des émotions puissantes, offrir un regard désabusé sur l’humanité, tout en offrant un concentré d’humanité, un zeste d’espoir et une bonne dose d’humour (noir). Je le confesse, il y a quelque chose de jubilatoire dans la capacité de Jack Taylor à cogner les affreux et à faire ch… les ordures (une scène d’anthologie avec son banquier, j’en ris encore). Jubilatoire, je vous dis.
Bon, je suis une inconditionnelle mais je vous jure, ça vaut le détour.

Ken Bruen, Sur ta tombe (Headstone), Fayard Noir, 2013. Traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Cheval et Marie Ploux. Publication originale : 2011. Lu en ebook.



lundi 17 février 2014

L'effrayante aventure de Jules Lermina


Présentation
Paris, début du 20e siècle. Un homme découvre un cadavre empalé au centre de Paris: mais qui est cet homme et comment a-t-il pu se retrouver dans cette fâcheuse posture? Le célèbre détective anglais, Mr Bobby, est consulté: il est formel, il s’agit du boxeur Coxward. Oui mais… le boxeur a combattu la veille à Londres et n’aurait donc pu être trouvé mort à Paris à l’aube… Comment diable cela est-il possible?

Mon avis
C’est tout à fait par hasard que j’ai téléchargé ce petit roman, dans le domaine public puisque publié en 1913 ; j’étais attirée par l’argument de roman policier et j’avais envie de dépaysement après des lectures plus contemporaines et plus rudes. Sans être un grand roman populaire, L’Effrayante aventure est un plaisant roman, qui joue avec les codes de la littérature populaire de l’époque, mélangeant sans hésitation des genres alors en pleine vogue. En effet, ça commence comme un roman policier, avec ce mystérieux cadavre qu’un célèbre détective anglais va tenter d’identifier ; ça continue comme un roman de science-fiction avec la fabuleuse invention d’un savant farfelu, britannique lui aussi (et on se croirait dans du Tardi). Et ça se termine dans une autre veine, qui lorgne du côté de la « terre creuse » et du « monde perdu », qu’on peut supposer bien connus des lecteurs d’alors. Cela pourrait avoir terriblement vieilli et être illisible mais la plume de Jules Lermina est vive, alerte, pleine de drôlerie, et j’ai trouvé cela très plaisant. Je précise que c’est sans doute plus savoureux quand on est un peu coutumier du roman populaire de l’époque (et du 19ème siècle).
En outre, Jules Lermina s’amuse (en bon libertaire qu’il est) à jouer avec les représentations nationales, nationalistes, pour ne pas dire clairement chauvines des uns et des autres : si les Anglais sont dans un premier temps tournés en dérision par des Français bien sûrs de leur fait, c’est ensuite au tour des Français d’être ridicules à souhait, et Jules Lermina renvoie tout le monde dos à dos, égratignant au passage les institutions et les représentants du pouvoir. Il y a aussi quelques passages bien sentis sur les médias de l’époque, leur soif du scoop à tout prix et leur manque de profondeur informationnelle et franchement, on pourrait les reprendre à notre compte (c’est du moins mon humble avis).
Bref, j’ai passé un excellent moment avec Jules Lermina et il est probable que je jetterai un œil sur d’autres de ses romans.

Pour qui ?
Les amoureux du roman populaire.

Jules Lermina, L’effrayante aventure, 1913. Lu en ebook, dans l’édition réalisée par Feedbooks.



samedi 15 février 2014

A la vue, à la mort & Cherche jeunes filles à croquer de Françoise Guérin


Présentation
A la vue, à la mort
Le commandant Lanester et son équipe enquêtent sur une série de crimes atroces. La victime est à chaque fois énucléée et vidée de son sang. Épouvanté et dépassé par la logique du tueur surnommé Caïn, Lanester va perdre littéralement la vue sur la scène de crime. Aidé de son second et d'un providentiel chauffeur de taxi, il va désormais mener son enquête à l'aveugle. Mais c'est grâce à Jacinthe Bergeret, une psychanalyste qu'il accepte de consulter avec beaucoup de réticence, que des réponses vont peu à peu émerger.
Cherche jeunes filles à croquer
On retrouve Lanester et son équipe, envoyés à Chamonix pour enquêter sur une série de disparitions de jeunes filles, toutes anorexiques…

Mon avis
J’ai lu le deuxième volume, Cherche jeunes filles à croquer, en premier, ce qui n’est pas très logique, mais que voulez-vous… Je n’en attendais rien, pour ne pas dire que je le commençais sans conviction. Et cela a été une excellente surprise. J’ai tout de suite aimé la façon dont Françoise Guérin pose ses personnages, avec un vrai coup de cœur pour le héros Eric Lanester. Il déroge à tous les stéréotypes, il n’est pas héroïsé, pas virilisé à outrance, c’est un enquêteur de noir comme je les aime, bourré de doutes et défaillant par moment. Rien de très inhabituel mais le polar à son meilleur, avec des personnages fins et fouillés. Cela change de certains polars français (mais pas que) très mauvais, où l’on a le sentiment que l’auteur rêve sa vie à travers un personnage ultra-héroïsé… Rien de tel chez Françoise Guérin et c’est tant mieux. J’ai d’ailleurs aimé l’ensemble de l’équipe, avec une mention spéciale aux personnages féminins, très loin de toute caricature.
L’intrigue m’a également séduite : on n’est même pas certain qu’il y ait là une affaire criminelle et c’est toute la force de Françoise Guérin que de nous captiver avec une non-affaire, des non-cadavres… La fin a un côté thriller mais cela ne m’a pas gênée, pas de tension vaine et insupportable. Le fait est que j’avais du mal à lâcher le roman !
Enfin, la question centrale est celle du corps : celle de ces jeunes filles anorexiques, qu’elles voudraient annihiler et qui sont effectivement des corps manquants pendant le roman ; le corps des enquêteurs, massif (l’officier de gendarmerie, la spécialiste en informatique de la police), défaillant et désorienté (le héros). Françoise Guérin sait de quoi elle parle, son approche du corps n’a rien d’approximatif, pas de psychanalyse à la petite semaine mais beaucoup de subtilité. Et ça ne gâche rien !
Evidemment, j’ai eu envie de lire l’opus qui voyait apparaître Lanester et ses co-équipiers, A la vue à la mort. Même régal, mêmes surprises, même difficulté à lâcher le roman. Déjà Françoise Guérin fait fort en privant son enquêteur de l’un des sens les plus essentiels, la vue. Le roman mêle habilement l’introspection du héros et l’enquête, et l’intrigue est tout aussi captivante.
J’espère que Françoise Guérin a prévu d’en écrire un autre, j’aimerais retrouver ces personnages !
Je sais qu’il y a eu une adaptation télé, car Le Masque a ressorti le roman avec la photo de Richard Berry, qui incarne, je suppose, Eric Lanester, mais je n’en sais pas plus.
Je vous recommande en tout cas chaudement les romans !

Françoise Guérin, A la vue, à la mort, Editions du Masque, 2007.

Françoise Guérin, Cherche jeunes filles à croquer, Editions du Masque, 2012.